QUATRIÈME CONFÉRENCE
«ALEXANDRE».—LES DEUX LETTRES CONTRE PORT-ROYAL
Le seconde pièce de Racine, jouée à la fin de 1665, fut Alexandre. Alexandre est extrêmement différent de la Thébaïde. Ce n'est point une tragédie, bien que Racine l'appelle de ce nom et bien qu'un des personnages y soit tué dans une bataille. C'est une comédie héroïque et galante, très française, très conforme à l'esprit et aux imaginations du jeune roi et de la cour. Alexandre m'apparaît comme une espèce de glorieux carrousel en vers.
Cette fois, Racine a choisi son sujet lui-même Pourquoi a-t-il choisi
Alexandre? Et qu'en a-t-il fait?
On m'a enseigné, quand j'étais enfant, qu'il y avait quatre grands capitaines: Alexandre, Annibal, César, Napoléon.
Alexandre me paraissait le plus grand. C'est celui qui a été le plus beau, qui est mort le plus jeune, qui a parcouru le plus de chemin et conquis le plus de terres, et les plus lointaines et les plus merveilleuses.
Annibal a agi dans un domaine très limité. Il s'est contenté de venir de Tunis en Italie. Il n'est pas de notre race; c'est un Phénicien, un Sémite. Nous avons peine à nous représenter son visage et son costume (au lieu que nous voyons nettement les trois autres, dont nous avons d'ailleurs des effigies nombreuses). Et puis nous sommes pour Rome (du moins je le crois). Et puis, il n'y a pas de grâce dans l'aventure de ce Carthaginois; il n'y a pas de sourire. Nous ne connaissons de lui aucun geste élégant, aucun mot généreux, chevaleresque ou spirituel. Il a eu cette malchance que son histoire nous a été racontée seulement par ses ennemis et ses vainqueurs. Ce n'est pas notre faute.
Nous goûtons César, dont la victoire fut, semble-t-il, avantageuse à nos lointains ancêtres, et qui est devenu un des nôtres. Mais César n'est pas proprement un conquérant, un homme de guerre. Il paraît même que, dans ses campagnes des Gaules, il a eu plus de chance encore que de génie stratégique. César est surtout un politique; c'est aussi un écrivain; et c'est même un dilettante.
Décidément, il n'y a que Napoléon qui égale Alexandre. Que dis-je? L'Histoire de Napoléon est un drame plus complet, mieux machiné, plus riche en péripéties et en coups de théâtre; et un drame aussi qui contient plus de passion, d'émotion et de larmes.
Oui, mais pour les imaginations fraîches, Alexandre l'emporte encore, par l'éloignement dans le temps et dans l'espace, par la jeunesse du héros, mort à trente-trois ans, par la grandeur, l'étendue et la rapidité matérielle de son action sur les hommes.
Alexandre, c'est de l'histoire fantastique, et c'est pourtant de l'histoire, il est très vrai que ce jeune homme, en dix années, a parcouru, conquis et soumis l'univers de son temps, et la Grèce, et l'Asie Mineure, et la Syrie, et l'Égypte, et la Perse, et la Bactriane, et l'entrée de l'Inde mystérieuse; qu'il a fondé soixante-dix villes, et que son empire fut borné par le Pont-Euxin, la mer Hyrcanienne, la mer Rouge, le golfe Arabique, le golfe Persique et la mer Érythrée; et il est très vrai aussi qu'il a parlé grec; qu'il a eu pour précepteur Aristote, dont les livres sont entre nos mains; qu'il a lu Homère comme nous; qu'il a été le contemporain et le compatriote de poètes et d'orateurs dont nous connaissons les oeuvres; et que, s'il revenait tout à coup, nous pourrions converser avec lui, et le comprendre, et être compris de lui.
Mais ce personnage très historique est resté légendaire, sans doute parce qu'il s'est mû, pour ainsi dire, hors des prises de l'histoire et de la critique de son temps; que sa vie n'a pu être racontée que sur des documents très incomplets et très mêlés, et qu'enfin elle n'a été écrite que plusieurs siècles après sa mort, par le strict et prudent Arrien, le facile Plutarque, l'abréviateur Justin,—et par le demi-romancier Quinte-Curce, dont on ne sait s'il vivait sous Claude ou sous Théodose, ou si même il ne fut pas quelque clerc subtil du moyen âge.
À travers ces incertitudes, ce qui est sûr, c'est que, plus qu'aucun autre personnage historique, Alexandre est ce qu'un Allemand a appelé le «surhomme», disons simplement le grand homme d'action. Ce fut évidemment un être magnifique, un individu incroyablement doué. Il est beau; il est fort; il est l'homme le plus robuste, le plus agile, le plus courageux de toute son armée, et le plus résistant à la fatigue et à la souffrance. Il en est aussi le plus grand buveur. Il dompte les chevaux, tue les lions. Dans la bataille, il donne de sa personne, il se bat au premier rang, comme un héros d'Homère. En même temps, élève d'Aristote, il sait la politique, les sciences, la médecine, et comprend sans doute la métaphysique la plus abstruse. Il est musicien et joue de tous les instruments (sauf de la flûte). Il sait par coeur l'Iliade et la moitié de l'Odyssée. Tous ses sentiments sont d'une extrême intensité. Il tue Clitus par colère; mais il s'arrache les cheveux, gémit et se lamente pendant trois jours. Sa morale, c'est d'être fort et grand pour agir sur les autres; c'est d'étendre son être le plus qu'il peut. Il se reconnaît tous les droits dans l'instant où il a besoin de les exercer. C'est qu'il croit réellement à sa destinée supérieure. Cruel, atroce, comptant pour rien le sang versé quand il s'agit de la sécurité de son inappréciable personne, le reste du temps, il est aisément magnanime, clément, doux, gracieux. Il estime et respecte la vertu parce que la vertu est belle, parce que la vertu est utile.
Il a des mots et des gestes à la Napoléon. Dans les déserts de l'Oxus, après une longue marche à pied, mourant de soif, il refuse un peu d'eau qu'un des siens vient de trouver, et la répand par terre, parce qu'il ne peut la partager avec ses soldats. Par un froid terrible, il fait asseoir à sa place, près d'un feu de bivouac, un vétéran à moitié gelé; et, quand le soldat le reconnaît et se lève épouvanté:
Camarade, lui dit-il en riant, chez les Perses, s'asseoir sur le siège du roi, c'est un cas de mort; et toi, c'est ce qui t'a sauvé.
Son intelligence est à la fois vaste, excessivement imaginative et précise. Les généraux anglais qui ont combattu dans les Indes regardent le passage de l'Hydaspe et la bataille qui suivit comme des chefs-d'oeuvre de tactique. Et il est évident que l'homme qui a fait parcourir à son armée, en si peu de temps, des espaces si démesurés, est le roi de la marche stratégique.
D'autre part, je ne vous le donne pas pour un philosophe humanitaire, mais c'est réellement un conquérant civilisateur. Et il le sait, et il le veut. Et c'est pour cela qu'il se dit fils de Jupiter. Et il le croit, en ce sens qu'il se considère comme élu par les puissances d'en haut. Mais sa divinité, utile à ses desseins, lui permet le sourire. Une fois qu'il est blessé:
On m'appelle, dit-il, fils de Jupiter: mais cela n'empêche pas ma jambe de me faire diablement mal.
Il met de la coquetterie à bien traiter les vaincus. Il respecte leurs usages et même les adopte. Il marie tant qu'il peut ses soldats avec des femmes perses. Il prêche d'exemple en épousant Roxane, puis Statira, fille de Darius. Un jour, à Babylone, il célèbre à la fois, dans une fête énorme, dix mille de ces mariages mixtes, et, pour rehausser la fête, un vieux brahme qu'il a ramené de l'Inde, las de cette vie transitoire, monte volontairement sur un bûcher devant toute l'armée.
Une autre fois (printemps de 323 avant J.-C.), il reçoit à Babylone des ambassades de toutes les parties du monde connu. Il en vient d'Italie: des Bruttiens, des Lucaniens, des Étrusques; il en vient d'Afrique: des Carthaginois, des Lybiens, des Éthiopiens. Des Scythes d'Europe s'y rencontrent avec des Celtes et des Ibères. Alexandre veut, de propos délibéré, rapprocher et mêler les peuples. Plutarque dit splendidement à propos des dix mille mariages célébrés à la fois:
Comme dans une coupe d'amour se mêlaient la vie et les moeurs des différentes races; et les peuples, en y buvant, oubliaient leur vieille inimitié. (De la fortune d'Alexandre, I, 6.)
Il veut «tout conquérir pour tout élever». Et sans doute, mort en plein triomphe, à trente-trois ans, d'une série d'orgies dignes d'Hercule, il ne réussit pas tout à fait dans son énorme et magnanime entreprise. Mais toutefois il vaut mieux pour l'univers, semble-t-il, qu'Alexandre soit venu. Malgré tout, les peuples parcourus et conquis par lui gagnèrent plus qu'ils ne perdirent à son passage.
Des routes nouvelles, des ports, des chantiers, des places de refuge ou d'étape ouverts au commerce; d'immenses richesses, jadis immobilisées dans les trésors des rois asiatiques, maintenant jetées dans la circulation; la civilisation grecque portée sur mille points de l'Asie; un nouveau monde révélé à la Grèce; les peuples, les idées, les religions, mêlés dans un commencement d'unité d'où pouvait sortir une société nouvelle, si l'ouvrier de ce grand oeuvre eût vécu. (Victor Duruy.)
Tout cela est merveilleux, quoique inachevé; et il en est resté quelque chose, ne serait-ce que la délicieuse Alexandrie—et le souvenir de la plus extraordinaire peut-être des aventures humaines et de la plus propre à raviver et exalter les imaginations.
Mais pourquoi, nous sommes-nous demandé, Racine choisit-il Alexandre pour héros de sa deuxième pièce? Et qu'en a-t-il fait?
Racine, à vingt-cinq ans, est plein d'un grand désir de gloire, et, en attendant la gloire, d'un désir enragé de succès. La Thébaïde, tragédie très sombre et très sage, a fort joliment réussi pour un début. Mais ce qu'il veut, ce qu'il lui faut, c'est le «grand succès». Peut-être a-t-il été trop raisonnable dans la Thébaïde. Les deux auteurs favoris du public, à ce moment-là, c'est Thomas Corneille et Quinault. Ils plaisent par un certain héroïque galant, que Quinault pousse même jusqu'au doucereux. Les romans de Gomberville, de. La Calprenède, de mademoiselle de Scudéry sont en vogue. La Fontaine lui-même, si ami pourtant du naturel, les lit et s'en amuse. Boileau les raille, et fort spirituellement, dans son Dialogue des héros de roman. Mais Racine, cette fois, ne consultera pas Boileau.
Et puis, après tout, le héros amoureux, le héros galant, le guerrier qui fait des prouesses pour plaire à la femme qu'il aime et pour l'honorer, cela est dans la tradition nationale. Tous les chevaliers de chansons de gestes sont ainsi. Ils sont ainsi parce que le christianisme à la fois a relevé socialement la femme et a rendu l'amour plus intéressant et plus subtil, en l'exigeant chaste, en mettant, tout près de l'amour, le péché. Cette idée que l'adoration de la femme fait partie intégrante de l'âme d'un héros, c'est, en somme, une transformation profane, mondaine et voluptueuse d'un fait chrétien. Les gens du XVIIe siècle ont beau ignorer ou dédaigner les romans de gestes et mépriser l'architecture gothique, ils ont hérité, sans le savoir, de beaucoup de façons de sentir du moyen âge. Les réunions de l'hôtel de Rambouillet continuent les cours d'amour.
Le héros amoureux, c'est l'idéal de tous les jeunes seigneurs, et c'est l'idéal du jeune roi. Louis XIV n'a qu'un an et demi de plus que Racine. Depuis la mort de Mazarin (1661), il joue le rôle de héros bienfaisant. Il gouverne fort bien ces années-là (avec Colbert, Le Tellier, Louvois, Séguier, Lionne, qu'il a choisis lui-même). La France paraît prospère (oh! comme les pays sont prospères, avec beaucoup de misères au fond). Le roi, bien entendu, est amoureux. Et sans doute le roi n'a pas encore fait la guerre. Mais, en 1665, le père de la reine, Marie-Thérèse, étant mort, Louis XIV réclame la Flandre et la Franche-Comté pour remplacer la dot qui n'a pas été payée. Et, dans dix-huit mois au plus tard, le roi envahira élégamment la Flandre et la Franche-Comté, dans une petite guerre rapide, presque pareille à un ballet militaire un peu accentué. Racine l'aime, ce jeune roi (Racine est déjà reçu à la cour), et ce jeune roi goûte Racine, à qui il trouve une figure noble et beaucoup d'esprit.
Demanderez-vous maintenant pourquoi Racine, se décide à faire une tragédie galante et si peu tragique, dans le goût du jour? ou pourquoi, voulant la faire, il songe à Alexandre? D'abord, il se trouve que ce héros est disponible: je veux dire que ni Pierre ni Thomas Corneille ni Quinault ne s'en sont encore emparés. Et, justement, c'est le conquérant et le héros par excellence, et qui plaît d'autant plus au jeune Racine, que le jeune Racine, à cette époque, est, lui aussi, un conquérant, un homme affamé de gloire. Mais Alexandre galant et amoureux? Pourquoi non? Quinte-Curce nous le montre «honnête homme», traitant avec courtoisie la femme et les filles de Darius, épousant par amour une dame persane. Et quand nous le tirerions un peu à nous, quand nous le ferions un peu ressemblant à un héros moderne, quel mal à cela? Et, si d'aventure on dit que c'est le roi, et si le roi lui-même se reconnaît en lui, quel mal à cela encore? Ce n'est point, en tout cas, la flatterie directe et grossière. Que si le roi en sait gré à l'auteur… eh bien, l'auteur s'en arrangera. Je considère Jean Racine à cette époque (je vous l'ai déjà dit) comme un charmant «arriviste», très ardent et très avisé.
Donc, il s'empare d'Alexandre, et il s'arrête à l'un des plus beaux épisodes de son histoire: son entrée dans l'Inde et sa rencontre avec Porus. Cet épisode est raconté dans le VIIIe livre de Quinte-Curce.
Ce VIIIe livre est très brillant. Il contient notamment deux morceaux fort remarquables: l'éloquente et ingénieuse apologie d'Alexandre par lui-même, en réponse au réquisitoire du jeune conspirateur Hermolaüs,—et le récit du passage de l'Hydaspe et de la bataille.
Les propos que le rhéteur prête à Alexandre ont de la grandeur et ne sont pas sans vraisemblance. J'en citerai un passage intéressant:
Hermolaüs me reproche que les Perses sont auprès de moi en grand honneur. C'est sans contredit la preuve la plus frappante de ma modération que de commander sans orgueil aux vaincus. Je suis venu en Asie, non pour bouleverser les nations, ni pour faire un désert de la moitié de l'univers, mais pour apprendre aux peuples même que j'aurai conquis à ne pas maudire ma victoire. Aussi vous voyez combattre pour vous et répandre leur sang pour votre empire ces mêmes hommes qui, traités avec hauteur, se fussent révoltés. La conquête où l'on n'entre que par le glaive n'est pas de longue durée; la reconnaissance des bienfaits est immortelle. Si vous voulez posséder l'Asie, non la traverser, il faut admettre les peuples au partage de notre clémence; leur attachement rendra notre empire stable et éternel.
Mais je suis coupable de faire adopter aux Macédoniens les moeurs des vaincus?—C'est que je vois chez plusieurs nations beaucoup de choses qu'il n'y a pour vous nulle honte à imiter. Un si grand empire ne peut être gouverné sans que nous lui imposions quelques-uns de nos usages et que nous en empruntions d'eux quelques autres.
Et voici de quelle élégante et spirituelle façon il s'exprime, avec un sourire, sur sa divinité:
Ç'a été une chose presque risible d'entendre Hermolaüs me demander de renier Jupiter dont l'oracle me reconnaît. Suis-je donc maître aussi des réponses des dieux? Jupiter m'a honoré du nom de son fils; en l'acceptant, je n'ai pas nui, ce me semble, à l'oeuvre où nous nous sommes engagés. Plût au Ciel que les Indiens me regardassent aussi comme un dieu! Car, à la guerre, la renommée fait tout, et souvent une croyance erronée a été aussi efficace que la vérité.
L'autre morceau remarquable de ce VIIIe livre de Quinte-Curce, c'est la bataille de l'Hydaspe. C'est une bataille colorée, et on peut dire «amusante», par le stratagème d'Alexandre qui installe à un endroit de la rive sa tente, sa garde particulière et son sosie, Arbate, habillé de vêtements royaux, pendant que lui-même traverse le fleuve beaucoup plus bas; amusante aussi et pittoresque par les chars de guerre et par des traits de ce genre:
Ce qu'il y avait de plus effrayant, c'était de voir les éléphants saisir avec leurs trompes les armes et les hommes, et les livrer, par-dessus leur tête, à leur conducteur.
Ou encore:
Porus, accablé à la fin, commença à glisser en bas de sa monture. L'Indien, conducteur de l'éléphant, croyant que le roi descendait, fit, selon sa coutume, tomber à genoux l'animal. Mais à peine se fut-il agenouillé, que les autres éléphants, dressés à cette manoeuvre, s'agenouillèrent aussi: circonstance qui livra au vainqueur Porus et sa suite. Alexandre, qui le croyait mort, ordonna de le dépouiller, et l'on accourut en foule pour lui ôter sa cuirasse et ses vêtements; mais l'éléphant, défenseur de son maître, se mit à frapper ceux qui le dépouillaient et, l'enlevant avec sa trompe, le replaça sur son dos.
J'ai le chagrin de dire que Racine, dans sa pièce, n'a point conservé cette couleur, et n'a pas non plus reproduit les plus forts arguments du plaidoyer si politique d'Alexandre.
Il a, autant dire, supprimé la bataille. Celle qu'il raconte est vague et sommaire. Pourquoi? Il a sans doute obéi à un souci d'harmonie. Il n'a pas voulu interrompre des conversations héroïques et amoureuses par des détails d'un pittoresque trop familier. Il a craint peut-être quelque disparate entre les discours si polis de ses personnages et cet appareil bizarre d'une guerre asiatique. Il paraît d'ailleurs n'avoir pas été très sensible, du moins en ce temps-là, à ce que nous appelons la «couleur locale». Enfin, il avait ses raisons (que vous sentirez) pour ne pas trop «réaliser», ne pas rendre trop concrètes les batailles d'Alexandre.
Quant aux grands desseins, aux larges vues de son héros, à ce qui peut nous faire tout au moins comprendre les droits exorbitants qu'il s'arroge et tant de vies humaines sacrifiées, le jeune Racine néglige parfaitement tout cela. Lorsque, au deuxième acte, Porus dit à Éphestion (et je cite le morceau pour vous montrer de quelle plume la pièce est écrite):
Et que pourrais-je apprendre
Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre?
Sera-ce sans efforts les Perses subjugués
Et vos bras tant de fois de meurtres fatigués?
Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse
D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse,
D'un peuple sans vigueur et presque inanimé,
Qui gémissait sous l'or dont il était armé,
Et qui, tombant en foule, au lieu de se défendre,
N'opposait que des morts au grand coeur d'Alexandre?
Les autres, éblouis de ses moindres exploits,
Sont venus à genoux lui demander des lois;
Et, leur crainte écoutant je ne sais quels oracles,
Ils n'ont pas cru qu'un dieu pût trouver des obstacles
Mais nous, qui d'un autre oeil jugeons les conquérants,
Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans;
Et, de quelque façon qu'un esclave le nomme,
Le fils de Jupiter passe ici pour un homme.
Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin;
Il nous trouve partout les armes à la main,
Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes;
Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes,
Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps.
Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans.
Ennemis du repos qui perdit ces infâmes,
L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes.
La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter,
Et le seul que mon coeur cherche à lui disputer;
C'est elle…
—«Et c'est aussi ce que cherche Alexandre,» répond Éphestion. Et il le développe en quelques vers. Rien de plus.
De même (acte V, scène I), lorsque la reine Cléophile lui dit:
… Mais quoi, seigneur? Toujours guerre sur guerre?
Cherchez-vous des sujets au delà de la terre?
Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatants
Des pays inconnus même à leurs habitants?
Qu'espérez-vous combattre en des climats si rudes?
Ils vous opposeront de vastes solitudes,
Des déserts que le ciel refuse d'éclairer,
Où la nature semble elle-même expirer…
Pensez-vous y traîner les restes d'une armée
Vingt fois renouvelée et vingt fois consumée?
Vos soldats, dont la vue excite la pitié,
D'eux-mêmes en cent lieux ont laissé la moitié…
Alexandre pourrait, j'imagine, répondre par l'exposé de quelque dessein grandiose. Il se contente d'affirmer superbement:
Ils marcheront, madame, et je n'ai qu'à paraître.
Ailleurs (acte IV, scène II):
Je suis venu chercher la gloire et le danger.
Être présent à la pensée des autres hommes et, comme nous disons aujourd'hui, «vivre dangereusement», voilà tout l'idéal de l'Alexandre de Racine. Plus rien du civilisateur, du grand rêveur politique, du constructeur d'histoire. Tandis qu'il conquiert l'Asie, il n'a pas de pensée plus profonde qu'un colonel de vingt ans des armées du roi.
Cet Alexandre est décidément un peu artificiel. Mais, plus accessible ainsi, il dut plaire d'autant plus à la jeune cour et au jeune roi. Ils ont la même devise brillante et ingénue: La gloire, le danger, et l'amour.
La pièce est d'ailleurs très adroitement arrangée comme pour l'apothéose d'Alexandre. Il est longuement annoncé. Invisible et présent dans les deux premiers actes, on n'y parle que de lui. Il vient de pénétrer dans l'Inde. Deux rois, Taxile et Porus, deux reines, Cléophile et Axiane, l'attendent dans le camp de Taxile, partagés entre des sentiments divers. Le roi Taxile est pour la soumission ainsi que sa soeur Cléophile qui, déjà, connaît Alexandre et est aimée de lui. Le roi Porus et la reine Axiane sont pour la résistance. Ce qui complique un peu la situation et les sentiments, c'est que la reine Axiane est aimée à la fois de Porus et de Taxile, si bien que Taxile est fort embarrassé entre sa soeur Cléophile qui le travaille en faveur d'Alexandre, et sa «maîtresse» Axiane qui l'excite contre le jeune héros.
Au surplus, tous l'admirent, même ceux qui le haïssent.
Éphestion, l'envoyé d'Alexandre, vient proposer la paix moyennant soumission. Porus repousse fièrement cette offre. Sur quoi la reine Axiane avoue à Porus que c'est lui qu'elle aime.
La bataille s'engage,—oh! tout à fait à la cantonade,—entre l'armée d'Alexandre et celles d'Axiane et de Porus. Les reines Cléophile et Axiane,—que Taxile tient prisonnières dans son camp—attendent les nouvelles. Taxile annonce la victoire d'Alexandre. Et voici enfin, au milieu du troisième acte, Alexandre qui paraît pour la première fois; et les premiers mots qu'il prononce en faisant son entrée sont ceux-ci:
Allez, Éphestion, que l'on cherche Porus;
Qu'on épargne la vie et le sang des vaincus.
Et vraiment cela a bon air. Puis, le jeune héros dépose ses lauriers aux pieds de la reine Cléophile et lui demande son coeur en échange. Et Cléophile, coquette, feint de se dérober:
Je crains que, satisfait d'avoir conquis un coeur,
Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur;
Qu'insensible à l'ardeur que vous avez causée,
Votre âme ne dédaigne une conquête aisée.
On attend peu d'amour d'un héros tel que vous.
La gloire fit toujours vos transports les plus doux,
Et peut-être, au moment que ce grand coeur soupire,
La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire.
Et le jeune colonel… pardon, le jeune roi… pardon, Alexandre le Grand répond: «Que vous me connaissez mal! Autrefois, oui, je n'aimais que la gloire.
Les beautés de la Perse à mes yeux présentées
Aussi bien que ses rois ont été surmontées;
C'est que je ne vous avais pas vue… Et maintenant, je vais, pour vous, conquérir des peuples inconnus,
Et vous faire dresser des autels dans des lieux
Où leurs sauvages mains en refusent aux dieux.»
Et Cléophile:
Oui, vous y traînerez la victoire captive;
Mais je doute, seigneur, que l'amour vous y suive.
Tant d'États, tant de mers qui vont nous désunir
M'effaceront bientôt de votre souvenir.
Quand l'Océan troublé vous verra sur son onde
Achever quelque jour la conquête du monde;
Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux
Et la terre en tremblant se taire devant vous,
Songerez-vous, seigneur, qu'une jeune princesse
Au fond de ses États vous regrette sans cesse
Et rappelle en son coeur les moments bienheureux
Où ce grand conquérant l'assurait de ses feux?
Et Alexandre:
Eh quoi? vous croyez donc qu'à moi-même barbare,
J'abandonne en ces lieux une beauté si rare?
Mais vous-même plutôt voulez-vous renoncer
Au trône de l'Asie où je veux vous placer?
Et sans doute il n'est ni raisonnable ni vraisemblable qu'Alexandre conquière l'Asie pour faire honneur à une dame, ou que Porus, lorsqu'il défend sa patrie, y paraisse autant déterminé par son amour que par le sentiment de son devoir. Mais cette affectation de faire uniquement pour deux beaux yeux ce qu'on fait en réalité par devoir ou par ambition passait, depuis des siècles, pour une chose jolie, chevaleresque, convenable aux honnêtes gens. Ce sont des façons élégantes de parler; ce sont des gestes et comme des rites gracieux et généreux. Pour en être choqué, il faudrait prendre cela plus au sérieux que ne paraît faire Alexandre lui-même dans cette comédie héroïque et galante.
Cependant, on ne sait ce qu'est devenu Porus. (Car, détail bien curieux, Alexandre, dans sa hâte de se venir mettre aux pieds de Cléophile, a quitté la bataille avant la fin.) La reine Axiane se désespère. Elle invective Alexandre; elle prononce presque les seuls vers de la pièce qui puissent faire supposer qu'il s'agit, après tout, de vraies batailles, de batailles où des milliers d'hommes sont tués et où le sang coule à flots:
Et que vous avaient fait tant de villes captives,
Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives?
Elle invective le vainqueur, mais courtoisement, et sans pouvoir se tenir de l'admirer. Alexandre l'accable de sa générosité et veut lui faire épouser Taxile. Et Taxile vient la relancer; et Axiane, très convenablement cornélienne, lui dit son fait:
(Tu veux servir; va, sers, et me laisse en repos)
et qu'elle adore Porus. Sur quoi Taxile court à la bataille, rejoint Porus, le provoque et est tué par lui. À la fin, Porus, décidément vaincu, est amené devant Alexandre. Alexandre pardonne à tout le monde; il marie Porus et Axiane et leur laisse leurs deux royaumes. Et tout le monde se réconcilie; et Axiane elle-même dit à Cléophile:
Aimez et possédez l'avantage charmant
De voir toute la terre adorer votre amant.
Et Porus:
Seigneur, jusqu'à ce jour l'univers en alarmes
Me forçait d'admirer le bonheur de vos armes;
Mais rien ne me forçait, en ce commun effroi,
De reconnaître en vous plus de vertu qu'en moi:
Je me rends, je vous cède une pleine victoire.
Vos vertus, je l'avoue, égalent votre gloire.
Allez, seigneur, rangez l'univers sous vos lois;
Il me verra moi-même appuyer vos exploits.
Je vous suis, et je crois devoir tout entreprendre
Pour lui donner un maître aussi grand qu'Alexandre.
Triomphe, apothéose. C'est, en somme, l'histoire de trois âmes inégalement héroïques «surmontées» par un héroïsme supérieur.
Avec un peu de lenteur dans les deux premiers actes, la pièce est aimable et brillante. Racine, pour ses seconds débuts, avait pleinement réussi dans le genre qui était le plus à la mode! Il avait fait, mieux que Thomas Corneille et que Quinault, ce que Quinault et Thomas Corneille faisaient depuis quinze ou vingt ans, ce que Pierre Corneille lui-même avait fait souvent et ce qu'il allait encore tenter dans ses Pulchérie et ses Suréna. Racine offrait à ses contemporains, aux femmes, au jeune roi, aux jeunes courtisans, sous le nom d'Alexandre, l'image un peu fade, peut-être, mais extrêmement élégante, du héros galant, du «surhomme» selon la conception du XVIIe siècle, lequel «surhomme» est aussi, à sa façon «par delà le bien et le mal». Et sur un point sans doute Racine était resté fidèle à ce qui avait été dès le début et restera sa poétique: l'action de l'Alexandre (contrairement à celle de Timocrate ou d'Astrate) est fort simple et presque toute dans les sentiments des personnages. Mais, pour le reste, il avait, cette fois, délibérément et effrontément suivi la mode. Il avait été cornélien trois ou quatre fois comme Pierre, le plus souvent comme Thomas. Quant à la langue, vous avez pu voir par les citations que c'est déjà presque entièrement la langue de Racine.
* * * * *
Le succès de la pièce fut très grand. Racine l'avait fort bien préparé par des lectures dans de grandes maisons. Quatre représentations en furent données à Versailles ou à Saint-Germain, devant le roi et la cour. Le roi adopta l'Alexandre et en accepta la dédicace. On parla beaucoup de la nouvelle tragédie. Saint-Évremond, dans son exil de Londres, se la fit envoyer. Il la critiqua dans une dissertation adressée à une dame, mais destinée à passer de main en main. Critique sévère, clairvoyante sur presque tous les points, et dont Racine aura l'esprit de profiter,—mais où, enfin, Saint-Évremond rendait assez justice au jeune auteur. «Depuis que j'ai lu le Grand Alexandre, écrivait-il, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes, et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie; mais je voudrais que, avant sa mort, il adoptât l'auteur de cette pièce, pour former avec la tendresse d'un père son vrai successeur.» Voeu assez naïf de la part d'un sceptique et d'un observateur. Ce voeu ne devait guère être entendu. Corneille, à qui Racine avait soumis sa tragédie, avait déclaré que le jeune homme était doué pour la poésie, non pour le théâtre. C'est un de ces jugements qui ne se pardonnent pas. Et les premiers succès d'un jeune rival ne sont pas non plus faciles à pardonner. Corneille et Racine se sont cordialement détestés, voilà le fait. Nous y reviendrons.
Boileau fut sublime d'amitié. Bien des choses devaient lui déplaire dans Alexandre. Il était alors en train d'écrire son Dialogue sur les héros de romans. À coup sûr, le héros de Racine devait lui paraître amoureux hors de propos. Mais Boileau aimait Racine. Et alors, dans sa satire du Repas ridicule qu'il écrivit cette année même, il fit dire au sot campagnard:
Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre,
Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre.
Les héros chez Quinault parlent bien autrement.
Comme si, en effet, le défaut du héros de Racine était la rudesse! L'excellent Boileau, qui ne le croyait pas, voulait le faire croire; et cela est admirable.
Donc, tout réussissait à Racine. À vingt-cinq ans il entrait dans la renommée. Il y entrait avec insolence, comme on pourra le voir par la première préface de sa tragédie (1666). Et c'est à ce moment-là que, grisé par sa jeune gloire, il commet une action fâcheuse, puis une très mauvaise action.
Voici l'action fâcheuse. Racine trouva que l'Alexandre était fort mal joué, au Palais-Royal, par la troupe de Molière. Il ne put le supporter longtemps. Au bout de quinze jours, c'est-à-dire de six représentations, il retira sa pièce et la porta à l'hôtel de Bourgogne. Racine ne violait ni un engagement ni un règlement. Corneille avait, de la même manière, porté son Sertorius de l'hôtel de Bourgogne au Palais-Royal. Aussi Lagrange, le régisseur de Molière, ne reproche à Racine, dans son registre, qu'un mauvais procédé. Mais assurément, c'en était un. Molière s'en vengea l'année suivante en jouant sur son théâtre une sorte de parodie-critique d'Andromaque, fort malveillante et assez grossière: la Folle Querelle, de Subligny. Par la suite, on réconcilia tant bien que mal Racine et Molière, et tous deux eurent l'esprit de se rendre réciproquement justice, ou à peu près, sur leurs ouvrages.
Et voici la mauvaise action.
On continuait à gémir dans Port-Royal sur l'enfant égaré. De temps en temps, Racine recevait de sa tante, la mère Agnès, des lettres comme celle-ci, qui est de 1655 ou 1656:
Je vous écris dans l'amertume de mon coeur et en versant des larmes que je voudrais répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir, de lui votre salut, qui est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur.
Elle lui parlait avec horreur de son «commerce avec des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et à qui on interdit l'entrée de l'Église et la communion des fidèles.» Elle conjurait son neveu d'avoir pitié de son âme, de rompre «des relations qui le déshonoraient devant Dieu et devant les hommes». Elle terminait en lui déclarant que, tant qu'il serait dans un état si déplorable et si contraire au christianisme, «il ne devait pas penser à venir la voir». Et la dernière phrase était: «Je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.»
Le succès de la comédie parfaitement païenne d'Alexandre dut redoubler la douleur de la vieille religieuse et des pieux solitaires. Car quoi de plus «contraire au christianisme» que de glorifier—par les bouches impures de comédiens et de femmes parées et exposées au public pour la «concupiscence des yeux»,—la subordination de toutes choses à la gloire et à l'amour, c'est-à-dire à l'«orgueil de l'esprit» et à la «concupiscence de la chair», ce qui est bien le fond d'Alexandre?
Or, à ce moment, les trois concupiscences—et particulièrement l'orgueil de l'esprit—étaient si dominantes chez le jeune Racine lui-même, qu'il ne faisait pas bon se mettre en travers de son plaisir et de sa gloire. Les excommunications de la mère Agnès devaient l'exaspérer. «Mon salut! mon salut! eh bien quoi? C'est mon affaire. Ne peuvent-ils me laisser la paix?» Il devait être irrité, non seulement par une contradiction qui peut-être le troublait secrètement malgré lui et réveillait en lui des souvenirs et des sentiments qu'il voulait étouffer,—mais encore par cette idée que de bonnes âmes, de saintes âmes—et qu'il savait telles—s'obstinaient à souffrir réellement, et d'ailleurs inutilement, pour des choses qui lui semblaient, à lui, si naturelles! De sorte qu'il était comme furieux contre des prières et des gémissements dont il était, malgré lui, la cause. Rien ne nous est plus odieux que de faire, à notre corps défendant, souffrir les autres d'une souffrance gratuite et qui nous paraît absurde: ce qui leur donne l'air de faire exprès de souffrir pour nous ennuyer…
Survint la querelle de Port-Royal avec Desmarets de Saint-Sorlin.
Encore un individu très particulier, ce Desmarets; encore un bon original. Visionnaire lui-même, il était l'auteur de la baroque et charmante comédie des Visionnaires (1640). Après une vie des moins édifiantes, il donne dans la dévotion, puis dans la monomanie religieuse. Vers 1664, il se fait prophète. Il affirme que Dieu lui-même lui a dicté les derniers chants de son poème épique de Clovis. C'est ce toqué qui, par son Traité des poètes grecs et latins, allumera la fameuse querelle des Anciens et des Modernes. En attendant il part en guerre contre la «fausse Église des jansénistes». Dans son Avis du Saint-Esprit, il déclare avoir la clef de l'Apocalypse et propose au roi de lever une armée de cent quarante-quatre mille hommes qui, sous la conduite de Louis XIV, exterminera l'hérésie.
Nicole répondit en 1664 et 1665 par dix lettres volantes intitulées Lettres sur l'hérésie imaginaire et, en 1666, par huit autres lettres qu'il appela Visionnaires par allusion à la comédie et au caractère de Desmarets. Dans la première des Visionnaires, il reproche en ces termes à Desmarets ses premiers ouvrages:
Chacun sait que sa première profession a été de faire des romans et des pièces de théâtre, et que c'est par là où il a commencé à se faire connaître dans le monde. Ces qualités, qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles étant considérées selon les principes de la religion chrétienne et les règles de l'Évangile. Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en effet, ou qu'il a pu causer par ses écrits pernicieux. Plus il a eu soin de couvrir d'un voile d'honnêteté les passions criminelles qu'il y décrit, plus il les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre les âmes simples et innocentes. Ces sortes de péchés sont d'autant plus effroyables qu'ils sont toujours subsistants, parce que ces livres ne périssent pas et qu'ils répandent toujours le même venin dans ceux qui les lisent.
Voilà le passage complet. Racine n'y était pas visé personnellement. Quand il l'eût été, il devait se taire. Il avait envers ces messieurs les plus impérieux devoirs de reconnaissance. Il avait été l'enfant chéri de Port-Royal, l'élève de Nicole, le «petit Racine» de M. Antoine Lemaître. Dans cette page, d'ailleurs, Nicole n'exprimait rien de nouveau: il rappelait simplement l'éternelle doctrine de l'Église. La querelle de l'Église et du Théâtre n'a pour ainsi dire jamais cessé au XVIIe siècle (M. Abel Lefranc en a fait, l'an dernier, une histoire très exacte). La vie des neuf dixièmes des chrétiens, au XVIIe siècle et dans tous les temps, n'a jamais été ni pu être qu'un compromis—généralement dénoncé et expié à l'heure de la mort—entre la nature, les plaisirs, les commodités ou les exigences de la vie sociale—et la stricte doctrine de l'Église,—et, si vous voulez, entre le paganisme et le christianisme. (Vous connaissez ces jolis vers diaboliques de Sainte-Beuve:
Paganisme immortel, es-tu mort? On le dit,
Mais Pan tout bas s'en moque, et la Sirène en rit.)
Racine sait bien que, sur ce sujet, Port-Royal ne peut parler autrement qu'il ne fait. Même, au fond, je crois, cela lui est assez égal que de saints hommes, qui doivent nécessairement penser et parler ainsi, lui disent qu'il corrompt les âmes simples et qu'il est coupable d'une infinité d'homicides spirituels. Ce sont crimes qu'il porte légèrement. Dans sa réplique à la réponse de Racine, Goibaud du Bois touchera juste quand il lui dira:
Je vois qu'on vous fâche quand on dit que les poètes empoisonnent: et je crois qu'on vous fâcherait encore davantage, si l'on vous disait que vous n'empoisonnez point, que votre muse est une innocente, qu'elle n'est capable de faire aucun mal, qu'elle ne donne pas la moindre tentation, et qu'elle laisse le coeur dans le même état où elle le trouve.
Pourquoi donc Racine est-il si fort ulcéré?
Relisons le passage de Nicole. Ce qui pique Racine au vif et ce qui l'exaspère, ce ne sont point des excommunications dont il a l'habitude; ce n'est même pas la publicité de cette excommunication générale, ni l'idée que le public lui en fera peut-être l'application: c'est une petite incise,—une épine secrète—qu'on ne remarque pas tout d'abord, et que je vous rappelle donc:
Ces qualités (d'un poète de théâtre), qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles selon les principes de la religion chrétienne.
«Horribles», cela n'est rien; ce sont façons dévotes de parler. Mais ce mot méprisant: «Qui ne sont pas fort honorables aux yeux des honnêtes gens,» voilà qui fait plaie, car cela l'atteint dans ce qu'il a de plus tendre: dans son orgueil, et dans sa vanité aussi. On veut bien être damné, on ne veut pas être dédaigné. C'est, j'en suis persuadé, surtout pour ce mot que Racine écrit sa première réponse. Et c'est, en effet, sur ce mot cuisant qu'il part, dès le début:
Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une occupation peu honorable devant les hommes?… Nous connaissons l'austérité de votre morale. Nous ne trouvons point étrange que vous damniez les poètes: vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empêcher les hommes de les honorer. Hé! monsieur, contentez-vous de donner des rangs dans l'autre monde: ne réglez pas les récompenses de celui-ci. Vous l'avez quitté il y a longtemps, laissez-le juge des choses qui lui appartiennent. Plaignez-le si vous voulez d'aimer des bagatelles et d'estimer ceux qui les font; mais ne lui enviez pas de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé.
Et presque tout de suite après, sentant bien qu'au point de vue du pur christianisme, c'est Port-Royal qui a raison, il laisse la question doctrinale et, en parfait journaliste, prend brusquement l'offensive:
De quoi vous êtes-vous avisés de mettre en français les comédies de Térence? Fallait-il interrompre vos saintes occupations pour devenir des traducteurs de comédies? Encore si vous nous les aviez données avec leurs grâces, le public vous serait obligé de la peine que vous avez prise. Vous direz peut-être que vous en avez retranché quelques libertés: mais vous dites aussi que le soin qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'honnêteté ne sert qu'à les rendre plus dangereuses. Ainsi vous voilà vous-même au rang des empoisonneurs.
C'est plein de malice et de mauvaise foi. Je vous disais bien que c'était du journalisme d'excellente qualité.
Et il continue, raille Port-Royal sur ses inconséquences, ses faiblesses, son esprit de secte et de coterie, et conte la jolie histoire de la mère Angélique et des deux capucins à qui cette supérieure zélée sert du pain des valets et du cidre quand elle les croit amis des jésuites, et du pain blanc et du vin des messieurs quand on lui a dit que ces deux moines sont bons jansénistes. Et il ne craint pas de parler fort légèrement de M. Antoine Lemaître, de ce M. Lemaître qui l'avait appelé autrefois «son cher fils».
Deux amis de Port-Royal, Du Bois et Barbier d'Aucour, répondirent à Racine. Du Bois est judicieux, mais lourd; Barbier d'Aucour est ennuyeux et veut trop faire le plaisant. Racine leur répliqua dans une seconde lettre, aussi spirituelle et, je crois, encore plus brillante et vive que la première. J'en lirai un petit passage pour votre plaisir:
… Je n'ai point prétendu égaler Desmarets à M. Lemaître. Je reconnais de bonne foi que les plaidoyers de ce dernier sont, sans comparaison, plus dévots que les romans du premier. Je crois bien que, si Desmarets avait revu ses romans depuis sa conversion, comme on dit que M. Lemaître a revu ses plaidoyers, il y aurait peut-être mis de la spiritualité; mais il a cru qu'un pénitent devait oublier tout ce qu'il a fait pour le monde. Quel pénitent, dites-vous, qui fait des livres de lui-même, au lieu que M. Lemaître n'a jamais osé faire que des traductions! Mais, messieurs, il n'est pas que M. Lemaître n'ait fait des préfaces, et vos préfaces sont fort souvent de gros livres. Il faut bien se hasarder quelquefois: si les saints n'avaient fait que traduire, vous ne traduiriez que des traductions.
Ou encore:
… Il semble que vous ne condamnez pas tout à fait les romans. «Mon Dieu, monsieur, me dit l'un de vous, que vous avez de choses à faire avant de lire les romans!» Vous voyez qu'il ne défend pas de les lire, mais il veut auparavant que je m'y prépare sérieusement. Pour moi je n'en avais pas une idée si haute, etc…
Voilà le ton. Cette prose de Racine est un délice. C'est, de toutes les proses du XVIIe siècle, la plus légère, la plus dégagée,—et celle aussi qui contient le moins d'expressions vieillies. Cette prose est la plus ressemblante à la meilleure prose de Voltaire. Et cela, par le tour même de la plaisanterie, rapide, non appuyée, qui plante le trait sans avoir l'air d'y toucher, et qui passe.
Racine voulait faire imprimer sa seconde lettre à la suite de l'autre, avec une préface. On dit (d'après Jean-Baptiste et d'après Louis) qu'il renonça à ce projet sur le conseil de ce brave coeur de Boileau. Je crois qu'il y renonça plutôt sur la lecture d'une belle et dure lettre de Lancelot qui fit rougir et fit rentrer en lui-même le jeune ingrat (voir le tome VIII de l'édition Paul Mesnard). Vous savez encore que, douze ou quinze ans plus tard, l'abbé Tallemant lui reprochant en pleine Académie sa conduite envers Port-Royal, Racine répondit: «Oui, monsieur, vous avez raison; c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je donnerais tout mon sang pour l'effacer.» Mais, tout converti et repentant qu'il fût, et retiré du théâtre, et réconcilié avec Port-Royal, et adonné à la plus scrupuleuse dévotion, et revenu à la doctrine même de Port-Royal touchant le théâtre, vous savez aussi que cette seconde lettre et cette préface, dont il rougissait, il les avait conservées—mettons: oubliées—dans ses tiroirs. Ah! il est bien homme de lettres, celui-là!
Pour l'instant, ayant conquis le succès par une adroite concession au goût du jour, célèbre, triomphant, aimé du roi, très goûté d'Henriette d'Angleterre et de la jeune cour,—agressif, insolent, sensible d'ailleurs comme une femme, ivre du plaisir de vivre, tout à l'heure amant de cette charmante Du Parc, qui fut adorée de trois grands hommes,—débarrassé pour un temps, je suppose, des secrètes excommunications de la mère Agnès,—sentant sa force, libre désormais d'écrire exactement ce qu'il veut,—il prémédite cette neuve merveille d'Andromaque où il mettra toute sa sensibilité, son expérience et à la fois sa divination de la vie passionnelle, son audace mesurée et, déjà, tout son génie.
CINQUIÈME CONFÉRENCE
«ANDROMAQUE»
Andromaque (1667) est, avec le Cid, la plus grande date du théâtre français. Andromaque, c'est l'entrée, dans la tragédie, du réalisme psychologique et de l'amour-passion, et c'est le commencement d'un système dramatique nouveau.
Pour bien juger de l'originalité d'Andromaque, il faut savoir quelles tragédies on faisait dans les années qui ont immédiatement précédé la pièce de Racine.
Ce qu'on joue entre 1660 et 1667, c'est Othon, Sophonisbe, Agésilas, Attila, de Pierre Corneille; c'est Astrate, Bellérophon, Pausanias, de Quinault; et c'est Camma, Pyrrhus, Maximian, Persée et Démétrius, Antiochus, de Thomas Corneille.
J'ai lu, naturellement, les pièces de Pierre Corneille: j'ai lu ou parcouru celles de Thomas et de Quinault. Elles ont toutes ceci de commun, qu'elles sont romanesques à la façon des romans du temps. Je ne vous en parlerai point parce que ce serait long et que ce ne serait pas très utile.
Mais je vous parlerai un peu du Timocrate de Thomas Corneille, qui est de 1656.
Timocrate est, de beaucoup, le plus grand succès du théâtre au XVIIe siècle. Il fit salle comble pendant six mois. On le joua en même temps au Marais et à l'hôtel de Bourgogne. Et Timocrate représente exactement le genre de tragédie qui plut davantage entre le Cid et Andromaque, et ce que Racine veut remplacer.
Je ne vous raconterai pas Timocrate. Il y faudrait du temps, et l'exposé en serait difficile à suivre. (La lecture même de la pièce est assez pénible; mais évidemment cela devait s'éclaircir à la représentation.) Je vous renvoie au livre de M. Gustave Reynier sur Thomas Corneille. Sachez seulement que le sujet de Timocrate est tiré du roman de Cléopâtre, de La Calprenède; que le héros de la pièce joue un double personnage; que, sous le nom de Timocrate, roi de Crète, il assiège la reine d'Argos; que, sous le nom de Cléomène, officier de fortune, il défend cette reine dont il aime la fille; que la pièce à partir du troisième acte n'est qu'une série de surprises et de coups de théâtre adroitement ménagés; que le dénouement est fort ingénieux; que Timocrate me paraît, aujourd'hui encore, un des chefs-d'oeuvre du drame à énigmes; et que je ne pense pas que, ni chez Scribe, ni chez M. Sardou, ni chez d'Ennery, vous trouviez une plus exacte ni plus habile application du précepte de Boileau:
Que le trouble, toujours croissant de scène en scène,
À son comble arrivé, se débrouille sans peine.
L'esprit ne se sent point plus vivement frappé
Que lorsqu'en un sujet d'intrigue enveloppé
D'un secret tout à coup la vérité connue
Change tout, donne à tout une face imprévue.
(Précepte qui regarde le genre de pièces qu'on aimait avant Racine, mais très peu le théâtre de Racine lui-même.)
Ce qui caractérise Timocrate et presque toutes les pièces du même temps (car tous les auteurs voulaient écrire leur Timocrate), c'est la subordination des personnages à l'intrigue (et, par suite, la facticité ou la nullité des caractères); c'est l'extraordinaire dans les faits et dans les sentiments et ce serait (si l'on pouvait prendre au sérieux ces inventions) la fantaisie et l'individualisme en morale.
Ce n'est pas que le drame de Thomas Corneille ne dût être d'un agrément assez vif, non seulement par l'ingénieuse complication de la fable, mais par l'idéal romanesque qu'elle exprime. Peut-être que, si vous lisiez Timocrate, vous vous diriez, après l'avoir lu:
«Que l'idéal de cette société est charmant dans son artifice! La pure théorie platonicienne de l'amour, déjà affinée au moyen âge par les romans de chevalerie et dans les cours d'amour, reçoit son achèvement dans les salons «précieux». L'amour n'y est maître que de vertus et professeur que d'héroïsme. L'aimable fou que ce Timocrate, et le chercheur exquis de midi à quatorze heures! Il a conquis, comme parfait amoureux, le coeur de la princesse Ériphile; il n'aurait qu'à le cueillir. Mais il veut encore le mériter comme héros et grand capitaine; et c'est pourquoi, à peine élevé au trône par la mort de son père, il vient assiéger, sans le lui dire, la ville de celle qu'il adore. Et certes, «la galanterie est rare». Quand, Timocrate et Cléomène à la fois, il s'est empêtré dans son double rôle, c'est bien simple, il se tire d'affaire en étant sublime, «en immolant, comme il le dit, l'amour même à l'amour». Et nous savons bien qu'en réalité il n'a rien sacrifié du tout, puisque Cléomène et Timocrate ne font qu'un, et que, donnant son amante au roi de Crète, c'est à lui-même qu'il la donne. Il s'amuse donc. Mais quel artiste! Et quel grand coeur aussi! L'amour est vraiment pour lui une religion, et une religion excitatrice de vertus. Il n'aime que pour orner son âme, et nous le voyons tout le temps préférer à la possession de sa maîtresse ce qui le rend digne de cette possession. Il fauche les rangs ennemis, égorge les deux rois alliés d'Argos, ses rivaux, et, l'instant d'après, épargne Nicandre, son troisième rival, afin d'être beau de diverses façons et, tour à tour, par sa fureur et par sa magnanimité. Quand la reine d'Argos, pour tenir deux serments qu'elle a faits, lui promet la main de sa fille et, après le mariage, la mort, non seulement il se résigne, mais il se réjouit infiniment: car enfin il aura été pendant cinq minutes l'époux de celle qu'il aime; et qu'est-ce que la mort, je vous prie? D'ailleurs ces amours sont chastes. La chair en est radicalement absente. La subordination, l'immolation de soi-même et, par surcroît, de l'univers entier, et du ciel et de la terre, à une petite femme raisonneuse, abondante en propos chantournés, et qu'on n'aura même pas touchée du doigt: voilà l'idéal, voilà ce qui vaut la peine de vivre et de mourir. Et les autres personnages ne le cèdent guère à Timocrate. Ils sont généreux sans effort, mais obstinément et sans retenue, non pas au-dessus, mais, ce qui est encore mieux, en dehors de la nature, de la grossière et méprisable nature. Quelle gentille société que celle qui adorait de tels rêves et qui faisait le plus formidable succès du siècle à la comédie qui lui en donnait la plus pure représentation! Et ce que Thomas Corneille trouve là, qui ne voit, d'ailleurs, que le grand Corneille l'a cherché naïvement pendant toute la seconde moitié de sa vie!»
C'est vrai, oui, tout cela est vrai.—Mais ce qui est vrai aussi, c'est que, s'il était possible de considérer gravement ces amusettes, on verrait que le fond de Timocrate—et de tout ce théâtre—c'est l'exaltation de la fantaisie personnelle par opposition à la morale commune. Timocrate, Nicandre, la reine d'Argos se forgent à leur guise des devoirs distingués (comme feront les personnages romantiques). Timocrate déclare la guerre et fauche les hommes afin d'être en posture avantageuse aux yeux de sa maîtresse et parce qu'il veut, après la vie langoureuse, connaître la vie énergique. (Ainsi fait, d'ailleurs, l'Alexandre de Racine lui-même.) Au dénouement, pour marquer sa reconnaissance à Timocrate qui lui a laissé la vie, et pour avoir aussi bon air que lui, l'Argien Nicandre ouvre Argos aux Crétois et trahit donc sa patrie par délicatesse. Et la reine d'Argos, pour rester à la hauteur de ces étonnants fantaisistes de la perfection morale, fait cadeau de son peuple à Timocrate. Et ainsi, ils sont tous trois si désireux d'être beaux—et si sublimes—que, pour la reine, il n'y a plus de devoir royal, pour Nicandre, plus de patrie, et pour Timocrate plus d'humanité.
Or, Andromaque, c'est précisément le contraire et de Timocrate et des très nombreuses tragédies dont Timocrate est le type absolu, et, enfin, de plus de la moitié des tragédies de Pierre Corneille.
Car Racine (et cela ne nous étonne plus, mais cela fut neuf et extraordinaire à son heure), Racine, ami de Molière qui faisait rentrer la vérité dans la comédie, ami de La Fontaine qui la mettait dans ses Fables, ami de Furetière, qui essayait de la mettre dans le roman, ami de Boileau qui, dès ses premières satires, s'insurgeait contre le romanesque et le faux,—Racine, pour la première fois dans Andromaque, choisit et veut une action simple et des personnages vrais; fait sortir les faits des caractères et des sentiments; nous montre des passionnés qui ne sont nullement vertueux, mais qui aussi ne prétendent point à la vertu ni ne la déforment; ramène au théâtre—par opposition à la morale fantaisiste et romanesque—la morale commune, universelle, et cela, sans aucunement moraliser ni prêcher, et par le seul effet de la vérité de ses peintures. Et c'est une des choses par où Racine plut à Louis XIV, homme de bon sens, grand amateur d'ordre, et qui se souvenait que la Fronde avait fort aimé le romanesque en littérature. Et ainsi il est peut-être permis de signaler ici une convenance secrète et une concordance entre les deux génies réalistes du jeune poète et du jeune roi.
Notons qu'il s'est écoulé près de deux ans entre la représentation d'Alexandre et celle d'Andromaque. Racine ne s'est pas pressé. Il a de nouveau feuilleté ses Grecs, il s'est laissé de plus en plus émouvoir et pénétrer par leur simplicité, leur sincérité, leur candeur hardie. En même temps, devenu à vingt-cinq ans auteur dramatique célèbre, il vivait dans un monde où les passions sont vives et il regardait attentivement autour de lui.—Puis, ces deux années-là, il voyait jouer, non sans sourire, Sophonisbe et Agésilas. Il savait bien qu'il ferait, lui, autre chose. Et il attendait qu'une belle idée s'emparât de son imagination.
Un jour, après avoir relu son Euripide, il ouvre son Virgile et est frappé par un passage du IIIe livre de l'Énéide, où il retrouve cette pure Andromaque qu'il avait déjà aimée dans l'Iliade (car déjà, écolier à Port-Royal, il avait écrit, en marge de son Homère, sur ce qu'il appelle la «divine rencontre» d'Andromaque et d'Hector, un petit commentaire très intelligent et très ému).
Voici le passage de Virgile:
Nous côtoyons, dit Énée, le rivage d'Épire; nous entrons dans un port de Chaonie, et nous montons jusqu'à la haute ville de Buthrote… Il se trouva qu'en ce moment, aux portes de la ville, dans un bois sacré et sur les bords d'un faux Simoïs, Andromaque portait aux cendres d'Hector les libations solennelles et les tristes offrandes. Elle pleurait devant un vain tombeau de gazon, entre deux autels que sa douleur avait consacrés, et invitait Hector au funèbre banquet… Elle baissa la tête et, parlant à voix basse: «Ô heureuse avant toutes, dit-elle, la vierge fille de Priam, condamnée à mourir sur la tombe d'un ennemi, au pied des hautes murailles de Troie! Elle échappa au partage ordonné par le sort et n'approcha point, captive, du lit d'un maître vainqueur. Mais nous, après l'incendie de notre patrie, traînées de mer en mer, il nous fallut, enfantant dans l'esclavage, subir l'insolence du fils d'Achille… Bientôt il s'attache à Hermione, race de Léda, et va dans Sparte rechercher sa main. Mais Oreste, qu'enflamme un violent amour de l'épouse ravie, Oreste que poursuivent, les Furies des crimes, surprend son rival sans défense et l'égorge au pied des autels paternels…»
Cette triste élégie… puis ce coup de couteau… Racine rêve là-dessus; et c'est de ces vingt vers de Virgile qu'il tirera sa tragédie; car il n'a à peu près rien emprunté ni aux Troyennes d'Euripide, dont le sujet est le meurtre d'Astyanax, ni à l'Andromaque du même poète, où la veuve d'Hector défend son fils, mais un fils qui est celui d'Hélénus, ni enfin aux Troyennes de Sénèque; et il dit vrai quand, après avoir cité le passage de Virgile, il écrit dans sa préface: «Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie.»
Je suppose, que vous avez lu les tragédies de Racine. Je ne vous analyserai point l'action d'Andromaque, mais je vous en rappellerai l'essentiel, juste ce qu'il faut pour vous en remettre en mémoire la composition si simple et si liée.
C'est un peu après la prise de Troie. Pyrrhus est rentré en Épire, dans sa ville de Buthrote. Il a eu dans sa part de butin Andromaque, la veuve d'Hector, et son fils, l'enfant Astyanax. Et Pyrrhus aime la belle captive, et ne peut se décider à épouser sa fiancée Hermione, fille d'Hélène, qui est venue à Buthrote sur sa foi, accompagnée d'une petite escorte de ses nationaux.
Or, les rois grecs confédérés, qu'inquiète la faiblesse de Pyrrhus pour sa captive, envoient à Pyrrhus un ambassadeur, Oreste, pour le sommer de leur livrer le jeune Astyanax. Oreste est le cousin germain d'Hermione. Il aime la jeune fille depuis longtemps et avec passion.
Oreste, donc, s'acquitte de son ambassade. Pyrrhus refuse fièrement de lui livrer le fils de sa captive. Il espère, par là, toucher le coeur d'Andromaque. Et là-dessus, Hermione furieuse promet à Oreste de le suivre. Mais, Andromaque demeurant inexorable, Pyrrhus se ravise (premier revirement): il promet d'abandonner Astyanax aux Grecs et d'épouser enfin Hermione, laquelle, ivre de joie, lâche brusquement le triste Oreste.
Et, bien que le ton ait été jusqu'ici, tantôt celui de l'élégie et tantôt celui de la comédie dramatique, nous sentons bien que tous trois, Hermione, Oreste, Pyrrhus, possédés d'un aveugle amour, sont promis au crime ou à la folie; et nous voyons aussi que leur sort est lié aux volontés et aux sentiments de la captive troyenne.
Or, Andromaque, sur le point de perdre son fils, supplie Pyrrhus à genoux et met cette fois dans ses prières un je ne sais quoi qui fait perdre la tête à Pyrrhus. Et Pyrrhus, se ravisant encore, et n'hésitant plus à trahir les intérêts de la Grèce confédérée, propose à Andromaque de l'épouser, de la couronner et d'adopter son fils. Mais, si elle refuse, l'enfant mourra. Et Andromaque, ayant médité sur la tombe d'Hector, accepte la proposition du vainqueur, avec le secret dessein de se tuer après la cérémonie du mariage.
Et ce second revirement de Pyrrhus entraîne tout. Hermione, désespérée, se rejette sur Oreste; elle lui commande, s'il la veut, de tuer Pyrrhus à l'autel. Et Oreste obéit; et quand il revient chercher sa récompense, Hermione lui crie: «Qui te l'a dit?» et va se tuer sur le corps de Pyrrhus, laissant Oreste en proie à un accès de folie.
Voilà, tout en gros, l'action d'Andromaque. Vous avez reconnu que, la situation première une fois posée, elle se développe naturellement, par la seule vertu des sentiments, passions et caractères des personnages et sans aucune intrusion du hasard,—avec cette particularité que tout est suspendu à Andromaque; qu'Andromaque d'abord, en s'éloignant de Pyrrhus, le rapproche d'Hermione et éloigne celle-ci d'Oreste; et qu'ensuite, en se rapprochant de Pyrrhus, elle rapproche Hermione d'Oreste et rejette Oreste sur Hermione: en sorte que non seulement l'action est subordonnée aux sentiments des personnages, mais que les sentiments de trois de ceux-ci sont subordonnés aux sentiments d'un quatrième. On ne saurait donc concevoir un drame plus véritablement ni plus purement psychologique. Et c'est le premier point par où Andromaque diffère profondément et de Timocrate et d'Astrate, et du théâtre même de Pierre Corneille.
Et voici le second point. On peut presque dire que pour la première fois l'amour entre dans la tragédie.
Je dis «pour la première fois». Car l'amour de Chimène et de Rodrigue est un amour glorieux et lyrique, et subordonné à un devoir, à une idée. Et l'amour de Camille, dans Horace, est bien l'amour, et violent, oui, mais sans complication ni jalousie.
Et je dis simplement «l'amour». Non pas l'amour-goût, non pas l'amour-galanterie, non pas l'amour romanesque, mais l'amour sans plus, l'amour pour de bon, ou, si vous voulez, l'amour-passion, l'amour-maladie: un amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. Au fond,—et malgré l'extrême décence (je ne dis pas la timidité) de l'expression dans Racine,—c'est l'amour des sens, et c'est le degré supérieur de cet amour-là, la pure folie passionnelle. C'est le grand amour, celui qui rend idiot ou méchant, qui mène au meurtre et au suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme, une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout pour vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce qu'elle vous donne ou que vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez être pour elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie en est presque le tout. Cet amour-là (c'est assez surprenant, mais c'est ainsi) je crois qu'on ne l'avait vu ni dans les romans ni au théâtre avant Racine.
Trois personnages dans Andromaque sont possédés de cet amour-maladie, criminel et meurtrier presque par définition: Hermione et Oreste, malades complets; Pyrrhus un peu moins fou, parce que l'objet de sa jalousie est un mort et qu'il ne peut donc plus le tuer. Et ces trois déments font d'autant mieux ressortir la beauté morale de la divine Andromaque, dont les deux amours—le conjugal et le maternel—sont purs, sages et «dans l'ordre»; le premier d'autant plus pur qu'il s'adresse à un souvenir, à une ombre.
Et qu'ils sont vrais, ces quatre personnages, et comme ils vivent! Et comme, tout en restant des types d'une humanité très générale, ils sont sûrement caractérisés!
«Andromaque, ici, ne connaît point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax.» Ainsi parle Racine dans sa préface. Et il ajoute: «J'ai cru en cela me conformer à l'idée que nous avons maintenant de cette princesse.» («L'idée que nous avons maintenant…» nous verrons que cela se peut appliquer à tous les personnages légendaires ou historiques de Racine, et combien cela est raisonnable.) Il continue:
La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la connaissent guère que pour la veuve d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils.
Ainsi christianisée par une longue tradition (oh! seulement un peu, puisque, à un moment, elle consent au suicide); pure, triste, fidèle, ne vivant plus que pour pleurer son mari et défendre son petit enfant;—mais, parmi sa grande douleur, soucieuse de ne pas trop offenser Pyrrhus et—comme l'a dit Geoffroy le premier et, après lui, Nisard—d'une coquetterie vertueuse: voilà la trouvaille hardie de Racine.
Vous vous rappelez peut-être qu'il y eut, là-dessus, voilà quinze ans, grande querelle à la Comédie-Française, au Temps et au Journal des Débats. Des gens ne voulaient pas qu'Andromaque fût coquette: «Y songez-vous? Ce Pyrrhus est le fils du meurtrier d'Hector; il a massacré les parents d'Andromaque et incendié sa ville. Il y a un fleuve de sang entre eux deux: et vous voulez qu'elle «flirte» avec le bourreau de sa famille? Racine s'est bien gardé d'une idée aussi indécente.» On répondait: «Nous ne prétendons point qu'Andromaque cherche expressément à troubler Pyrrhus. Mais enfin elle voit l'effet qu'elle produit sur lui, et il est naturel qu'elle en profite pour sauver son enfant. Que si le mot de «coquetterie», même «vertueuse» vous choque, nous dirons qu'Andromaque a du moins le sentiment de ce qu'elle est pour Pyrrhus et, sinon le désir de lui plaire, du moins celui de ne pas le désespérer tout à fait, de ne pas le pousser à bout, et même de ne pas lui déplaire. Il n'y a pas à aller là contre; le texte de Racine est plus fort que tout.
Cette plainte:
Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups;
cet argument qui, sous prétexte d'éteindre l'amour du jeune chef, lui présente l'image de ce qu'il y a de plus propre à l'émouvoir:
Captive, toujours triste, importune à moi-même,
Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime?
Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés
Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés?
cette façon qu'elle a d'évoquer toujours Hector devant Pyrrhus, de parler du rival mort à l'amoureux vivant; et enfin, quand le péril de l'enfant Astyanax est proche et certain, ces mots audacieux sous leur air de réserve (ces mots qui, d'ailleurs, provoquent immédiatement, chez Pyrrhus, l'offre de sa main et de sa couronne):
… Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez.
J'ai vu mon père mort et nos murs embrasés,
J'ai vu trancher les jours de ma famille entière
Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,
Son fils, seul avec moi, réservé pour les fers.
Mais que ne peut un fils! Je respire, je sers.
J'ai fait plus: je me suis quelquefois consolée
Qu'ici plutôt qu'ailleurs le sort m'eût exilée;
Qu'heureux dans son malheur, le fils de tant de rois
Puisqu'il devait servir, fût tombé sous vos lois.
J'ai cru que sa prison deviendrait son asile.
Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille:
J'attendais de son fils encor plus de bonté.
Pardonne, cher Hector, à ma crédulité!
tous ces vers-là sont assurément faits pour mettre Pyrrhus sens dessus dessous; et il est clair qu'Andromaque ne l'ignore pas. Et c'est très bien ainsi. Cette finesse féminine parmi tant de vertu et de douleur et une aussi parfaite fidélité conjugale, il me semble que cela fait une combinaison exquise, et hardie, et vraie.
Et puis quoi! Pyrrhus est jeune, beau, illustre, et généreux en somme.
Il s'expose aux plus grands dangers pour défendre le fils d'Andromaque.
Andromaque peut haïr le fils d'Achille et celui qui a tué tant de
Troyens: mais la personne même de Pyrrhus, je crois qu'Andromaque ne la
hait point.
Et la preuve, c'est qu'aussitôt que Pyrrhus est mort à cause d'elle, Andromaque se met à l'aimer. Je ne dis pas seulement qu'elle lui est reconnaissante et qu'elle le pleure par convenance: je dis qu'elle l'aime. Cela ressort (oh! Racine n'est point timide) d'une scène du cinquième acte, qui était dans le premier texte d'Andromaque et dans l'édition de 1668. Après le meurtre de Pyrrhus, Oreste, allant rendre compte à Hermione de sa mission, amenait avec lui Andromaque de nouveau captive. Et Andromaque disait à Hermione: