WeRead Powered by ReaderPub
Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites cover

Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites

Chapter 13: IX.
Open in WeRead

About This Book

The text reconstructs the rise and struggles of a reform movement in Bohemia after a church council that condemned and executed a leading reformer, tracing the emergence of armed resistance under a charismatic commander. It blends historical summary, eyewitness-style narration and political reflection to explain causes, battles and social effects of religious dissent, highlighting cycles of violence, contested authority, and the moral ambiguity of insurgent and clerical actions. The author interposes personal commentary about sources and aims to clarify complex events for general readers, emphasizing conflict between institutional power and popular religious conscience.




VIII

LA PRÉDICTION TABORITE.

1. «Cette année du Seigneur (1420) sera la consommation du siècle, et la fin de tous les maux. Dans ces jours de vengeance et de rétribution tous les ennemis de Dieu et tous les pécheurs du monde périront sans qu'il en reste un seul. Ils périront par le fer, par le feu, par les sept dernières plaies, par la famine, par la dent des bêtes, par les serpents, les scorpions, et par la mort, comme cela est dit dans l'Ecclésiaste.

«Dans ce temps de vengeance il ne faut donc avoir aucune compassion ni imiter la douceur de Jésus-Christ, parce que c'est le temps du zèle, de la fureur et de la cruauté. Tout fidèle est maudit s'il ne tire son épée pour répandre le sang des ennemis de Jésus-Christ et pour y tremper ses mains, parce que bienheureux est celui qui rendra à la grande prostituée (l'Église romaine) le mal qu'elle a fait.

2. «Dans ce temps de vengeance, et longtemps avant le jugement dernier, toutes les villes, bourgs et châteaux, et tous les édifices seront, détruits comme Sodome, et Dieu n'y entrera point, ni aucun juste.

3. «Dans ce temps-là, il ne resta que cinq villes (les villes sacrées désignées plus haut) où les fidèles seront forcés de se réfugier, aussi bien que dans les cavernes et les montagnes où sont assemblés aujourd'hui les vrais fidèles.

«Ces fidèles assemblés aujourd'hui dans les montagnes sont le corps mort autour duquel s'assemblent les aigles, c'est-à-dire les armées du Seigneur pour exécuter ses jugements.

4. «Prague sera détruite comme Gomorrhe.

5. «Tout seigneur, vassal ou paysan qui ne fera point avancer la loi de Dieu (on ne peut définir plus purement la doctrine du progrès), un tel homme sera foulé aux pieds comme Satan et comme le dragon. Dans ces jours de vengeance les femmes pourront quitter leurs maris et même leurs enfants (pour fuir le péché) et se retirer sur les montagnes et dans les villes de refuge.»

Après ces prédictions sinistres et menaçantes arrive la formule du monde idéal des Taborites. C'est le même rêve que celui du règne de Dieu sur la terre, annoncé par les disciples de Jésus, et attendu immédiatement après sa mort.

6. «Dans ce nouvel avènement de Jésus-Christ, l'Église militante sera réparée jusqu'au dernier fondement, et il n'y aura plus nul péché, nul scandale, nulle abomination, nul mensonge. Les fidèles seront sans tache, et brillants comme le soleil.

7. «Dans cette réparation, les élus ressusciteront, et Jésus reviendra du ciel avec eux. Il conversera sur la terre et tout oeil le verra, et il donnera un grand festin sur les montagnes. Jusque-là les élus ne mourront pas. Ils iront dans le ciel et en reviendront avec Jésus-Christ, et on verra s'accomplir ce qui a été prédit dans Isaïe et par l'Apocalypse.

8. «C'est alors qu'il n'y aura plus ni persécution, ni souffrance, ni oppression, et qu'il ne sera point permis d'élire un roi, parce que Dieu seul régnera, et que le royaume sera donné au peuple de la terre.

9. «C'est alors que personne n'enseignera plus son frère, mais qu'il sera enseigné de Dieu; qu'il n'y aura plus de loi écrite, et que la Bible même sera détruite, parce que la loi étant écrite dans tous les coeurs, il ne faudra plus de doctrines: car tous les passages où l'Écriture prédit des persécutions, des erreurs, des scandales, n'auront plus de sens.

10. «Dans ce temps-là, les femmes engendreront par l'amour sans que les sens y aient part, et elles enfanteront sans douleur.»

Nous avons essayé de reconstruire la suite de cette prédiction, dont les articles nous sont transmis dans un tel désordre qu'elle n'aurait pas de sens. Je soupçonne quelque malice de l'université calixtine dans cette interversion. Il y a dans la prédiction et dans les préceptes qu'elle entraîne deux phases bien distinctes: une de zèle, de fureur et de cruauté, où tous les excès du fanatisme sont sanctifiés dans le but d'amener le règne de Dieu annoncé dans la seconde; et dans cette seconde, toutes les prescriptions sont d'amour et de fraternité. En entremêlant les articles consacrés à formuler ces deux phases, le jugement dernier et le prochain paradis sur la terre, on a fait du ciel des Taborites un enfer, et de leur idéal de perfection un coupe-gorge. Mais il suffit du plus simple bon sens pour rétablir le sens et l'ordre logique de cette profession de foi.

Après cette double prédiction vient, dans le Manuscrit de Breslaw, une série de prescriptions qui ont le plus grand rapport avec celles des Vaudois et des Lollards. Si l'on veut se rendre un compte exact des trois ou quatre cents articles qui furent condamnés par l'Église, chez toutes les sectes du joannisme et chez celle des Taborites en particulier, on le peut faire soi-même en prenant le contre-pied de tous les préceptes de la discipline catholique. «Point de prélats, c'est-à-dire point de richesses dans L'Église. Point de distinctions, point d'autorité pour elle dans la société laïque, point d'intervention dans les actes de cette société pour les sacrements. Point de temples; la prière en pleins champs, au sein de la nature, temple que l'Éternel a consacré pour tous les hommes. Point de cérémonies somptueuses; des rites simples; la mission du pasteur apostolique et gratuite. Point de canonisation, point de purgatoire, point de cimetières, point d'indulgences, tous moyens honteux de vendre aux simples les dons de la grâce et les secours de la rédemption, que le Sauveur a également répartis entre tous les hommes, sans instituer des spéculateurs pour en profiter pécuniairement. Point de prières pour les morts; cette idée-là était profonde, les catholiques la condamnèrent sans la comprendre, et en conclurent que certaines sectes ne croyaient pas à l'immortalité de l'âme. Nous verrons cette idée se développer et s'expliquer plus tard. Point d'huile consacrée ni de vaines cérémonies; le baptême dans l'eau des fontaines comme celui que Jésus reçut lui-même de Jean. Point d'offices latins ni d'heures canoniales; chacun doit comprendre sa prière et l'offrir à Dieu du fond de son coeur. Point de pape, l'Église du Christ n'a qu'un chef, qui est Jésus dans le ciel; c'est une abomination que de lui donner sur la terre un représentant chargé de crimes et d'iniquités. Point de confession auriculaire; Dieu seul peut connaître nos coeurs et remettre nos péchés. Si quelqu'un veut se confesser à son frère, que pour toute pénitence son frère lui dise: Va, et ne pèche plus. Point d'habits sacerdotaux, ni d'ornements d'autels; point de robes, de corporaux, de patènes, ni de calices, etc., etc. Enfin, partout le renoncement, c'est-à-dire l'égalité fraternelle, la doctrine pure et simple du divin maître; et pour commencer ce grand oeuvre, la destruction de tous les pouvoirs et de tous les moyens de la théocratie.»

Proclamer ainsi l'égalité dans l'ordre spirituel c'était la proclamer de reste dans l'ordre social. L'Église et les trônes l'avaient si bien senti qu'ils s'étaient ligués pour étouffer cette doctrine. Ils n'avaient fait que martyriser ceux qui la proclamaient; et, quant à ceux-ci, chacun sait l'histoire de leurs augustes et profondes vicissitudes; quant à la doctrine, on voit qu'elle revivait plus ardente que jamais chez les Taborites, car tout ce que nous venons de mentionner, ils le professaient quasi textuellement. Mais ce qui distingue les Taborites de plusieurs autres sectes, c'est leur sentiment sur l'Eucharistie. On sait que le dogme de la transsubstantiation ne fut introduit dans l'Église qu'en 1215, au concile de Latran, et que le retranchement de la coupe, qui en fut regardé comme la conséquence nécessaire, date de la même époque. Jusque-là, le dogme idolâtrique de la présence réelle n'était point un article de foi; et la substance divine dans le pain consacré avait été expliquée et acceptée symboliquement par les intelligences les plus élevées du catholicisme. M'est avis qu'au quinzième siècle et après la guerre même des Hussites, les esprits les plus forts de l'Église, Aeneas Sylvius particulièrement (Pie II), croyaient à cette transsubstantiation beaucoup moins littéralement que le peuple. J'ai de fortes raisons pour le croire; mais ce n'est pas ici le lieu de les exposer. Quoi qu'il en soit, plusieurs sectes très-ennemies de l'Église à tout autre égard, avaient accepté le dogme de la présence réelle. Les Lolhards de Bohème, les Picards et enfin la plupart des Taborites le rejetèrent absolument dans le sens étroit où l'Eglise avait fini par l'entendre. Ces derniers disaient que «Jésus-Christ n'est point corporellement et sacramentellement dans l'Eucharistie, et qu'il ne faut pas l'y adorer, ni fléchir les genoux devant ce sacrement, ni donner aucune marque du culte de latrie.» On ne saurait être plus explicite. Ils ajoutaient «qu'on prend aussi bien le corps et le sang de Jésus-Christ dans le repus ordinaire que dans l'Eucharistie, pourvu qu'on soit en état de grâce.» C'était rétablir l'idée pure de Jésus-Christ, et rendre à la communion son sens réel, sans lui ôter son sens mystique et divin.

Quand le recteur de l'Université eut achevé celle lecture, les docteurs calixtins incriminèrent tous les articles, et proposèrent d'en démontrer la fausseté. Les Taborites n'en acceptèrent pas unanimement toute la responsabilité; quelques-uns réclamaient, disant: «Au concile de Constance, on nous a mis sur le corps quarante articles hérétiques; «ici, c'est bien pis: on nous en impose septante.» On demanda copie de tous ces articles pour y répondre. Nicolas Biscupec, principal prêtre des Taborites, prit la parole pour proscrire le luxe du clergé calixtin, et pour l'accuser de posséder encore des biens séculiers. Les questions du dogme furent écartées, sans doute à dessein; car les prédictions taborites avaient un sens profond et une application sociale terrible, que leurs docteurs, suivant la coutume et les nécessités du temps, avaient résolu, j'imagine, de ne pas divulguer. La discussion porta donc sur des questions de forme, sur des pratiques extérieures, et devint toute personnelle entre les docteurs des deux camps. Au fait, la question imminente du moment était de régler les attributions et les pouvoirs du nouveau clergé. Les prêtres du juste-milieu haïssaient les prêtres catholiques, mais n'étaient pas fâchés de succéder à leurs richesses, à leurs satisfactions de vanité, à leur influence politique; ils s'efforçaient de retenir le plus possible, pour leur compte, des privilèges et des jouissances attachés au sacerdoce. Les prêtres taborites, véritables apôtres, tour à tour farouches et vindicatifs comme saint Matthieu, charitables et ascétiques comme saint Jean, entraient avec ferveur et sincérité dans la vie évangélique. Ils subsistaient d'aumônes comme les moines franciscains; ils étaient pauvrement vêtus, permettaient à leurs disciples laïques d'administrer la communion et de se communier eux-mêmes, refusaient d'entendre la confession auriculaire, niaient le monopole ecclésiastique de tous les sacrements, n'exerçaient, en un mot, qu'un ministère d'enseignement et de prédication. Peut-être l'Église d'aujourd'hui, qui, malgré ses puffs et ses réclames, marche rapidement à sa ruine au milieu des fêtes et des mascarades, fera-t-elle bien, dans ses intérêts, quand le temps fatal sera venu, de se borner à ces moyens sincères et sublimes des prêtres taborites. Il est certain que jamais clergé n'eut une autorité morale plus étendue, et ne rassembla d'aussi fervents adeptes, et cela dans un temps où le seul nom de prêtre allumait la rage des populations.

Il est certain que, de nos jours déjà, des membres du clergé de France ont eu la généreuse et courageuse pensée de réhabiliter, par le renoncement et la prédication évangélique, la mission du prêtre; mais de ce moment ils ont été taxés d'hérésie. Il a fallu se soumettre à l'Église ou se séparer d'elle, car qui dit Église dit Charte de certains pouvoirs immobilisés dans la société contre les progrès de l'esprit public et les inspirations individuelles.

On conçoit maintenant pourquoi le dogme de la présence réelle intéressait si fort l'église calixtine. L'homme qui s'arroge le pouvoir miraculeux de faire descendre la Divinité dans sa coupe, et qui est réputé seul assez pur pour tenir la matière divine dans ses mains, est revêtu, aux yeux des simples, d'un caractère magique. Il est un saint, un ange, il est presque Dieu lui-même. Il est peut-être plus que Dieu, puisqu'il commande à Dieu, et l'incarne à son gré dans la matière du pain. En imaginant ce dogme grossièrement idolâtrique, l'église romaine avait sanctifié la personne du prêtre; elle l'avait élevé au-dessus de la multitude comme au-dessus des rois; et toutes les résistances des sectes étaient une protestation du peuple contre cette révoltante inégalité, conquise, non par les armes de la vertu, de la sagesse, de la science, de l'amour, de la véritable sainteté, mais par un privilège digne des impostures des antiques hiérophantes. Le nouveau clergé qui surgissait en Bohème n'avait garde de rejeter de tels moyens. La noblesse et l'aristocratie, qui faisaient, là comme ailleurs, cause commune avec lui, ne se souciaient pas d'examiner le dogme au point de s'en désabuser. Mais le bas peuple, à qui la suprême droiture de la logique naturelle et la profonde suprématie du sentiment tiennent lieu de science dans de telles questions, voyait au fond de ces mystères mieux que l'Université, mieux que le Sénat, mieux que l'aristocratie, mieux que Ziska lui-même, son chef politique. Il est à remarquer, en outre, qu'à cette époque, grâce aux prédications d'une foule de docteurs hérétiques, dont les historiens parlent vaguement, mais sur l'action desquels ils sont unanimes, le peuple de Bohème était singulièrement instruit en matière de religion. Les envoyés diplomatiques de l'église de Rome en furent stupéfaits. Ils rapportèrent que tel paysan, qu'ils avaient interrogé, savait les Écritures par coeur d'un bout à l'autre, et qu'il n'était pas besoin de livres chez les Taborites, parce qu'il s'en trouvait de vivants parmi eux.

Un dernier mot pour résumer la situation des esprits à Prague en 1420. Je demande pardon à mes lectrices d'interrompre le drame des événement» par une dissertation un peu longue. Les événements sont impossibles à comprendre, dans cette révolution surtout, si on ne se fait pas une idée des causes. Je trouve, dans le savant auteur dont je donne un résumé, cette réflexion bien légère pour un homme si lourd: «Si le rétablissement de la coupe était d'une assez grande nécessité, pour mettre en combustion tout un royaume, ou si le même rétablissement était un assez grand crime pour attirer une si furieuse tempête sur les Bohémiens, c'est une question de droit, une controverse de religion qui n'est pas de mon ressort.» Permis à l'auteur de trente-deux ouvrages de poids, au ministre protestant prédicateur de la reine de Prusse, de donner sa démission d'être pensant, tout en écrivant à grand renfort de mémoires et de documents l'histoire au dix-huitième siècle: mais il n'est pas permis aujourd'hui au plus mince de nos écoliers d'en prendre ainsi son parti, et de déclarer que nos aïeux étaient tous fous de se mettre en combustion pour de telles fadaises. Le rétablissement ou le retranchement de la coupe était la question vitale de l'Église constituée comme puissance politique. C'était aussi la question vitale de la nationalité bohémienne constituée comme société indépendante. C'était enfin la question vitale des peuples constitués comme membres de l'humanité, comme êtres pensants civilisés par le christianisme, comme force ascendante vers la conquête des vérités sociales que l'Évangile avait fait entrevoir. Les Taborites, en rejetant le dogme de la présence réelle, entendu d'une façon objective et idolâtrique, proclamaient un principe logique. Ils se débarrassaient du miracle clérical, du joug de l'Église, qui, depuis Grégoire VII, infidèle à sa mission spirituelle, s'appesantissait sur le front des enfants de Jésus-Christ. Les Calixtins, en ne réclamant que leur communion sous les deux espèces, et en refusant d'aborder le fond de la question, devaient perdre peu à peu la sympathie et le concours des masses, et faire avorter enfin une révolution qu'ils n'avaient entreprise et soutenue qu'au profit des castes privilégiées.




IX.

La conférence et le synode que tint ensuite tout le clergé hussite, pour tâcher d'éclaircir les dogmes, n'aboutirent à rien. On ne put s'entendre, les uns y portant trop d'emportement, les autres trop d'hypocrisie. Le parti calixtin, persistant dans sa résolution d'avoir un roi, envoya en ambassade deux grands, deux nobles, deux consuls de la bourgeoisie, et deux ecclésiastiques de l'Université (Jean Cardinal, et Pierre l'Anglais), à Wladislas Jagebon, roi de Pologne, pour lui offrir la couronne de Bohème. Les modérés eurent la mortification bien méritée d'être éconduits. En vain il exposèrent leurs griefs contre Sigismond, alléguant que les nations polonaise et bohème devaient faire cause commune, Sigismond étant l'ennemi de la langue slave, et ayant déjà causé de grands dommages à la Pologne; Sa Sérénité le roi de Pologne, qui craignait à la fois le saint-siège et l'empereur, les paya de défaites, s'effraya de leurs quatre articles, et finit, après les avoir promenés de conférences en conférences, par leur promettre sa protection pour les réconcilier avec Sigismond et avec le pape. Les mandataires du juste-milieu bohème subirent en outre la honte d'être logés en Pologne dans des endroits séquestrés et inhabités; parce que, comme le pape avait décrété d'interdiction tous les lieux souillés par leur présence, le peuple aurait été privé du service divin là où ils auraient séjourné.

Pendant ce temps, les Taborites continuaient leur guerre de partisans, et les troupes impériales entretenaient leur fureur par des provocations féroces. Les capitaines des garnisons de Sigismond faisaient des sorties, entraient à cheval dans les églises calixtines, massacraient les communiants, et faisaient boire le vin des calices à leurs chevaux. De leur côté, les Praguois enlevèrent le château de Conraditz, après que la garnison eut capitulé et se fut retirée à cheval. La forteresse fut brûlée.

Dès les premiers jours de l'année 1421, Ziska sortit de Prague pour aller visiter ses bons amis et ses beaux-frères; c'est ainsi qu'il appelait les moines. Il faut répéter ici que cette guerre aux couvents ne manquait pas de périls, et que Ziska y perdit beaucoup de monde. On ne les prenait déjà plus à l'improviste; tous s'étaient mis en état de défense, et soutenaient de véritables sièges. Les nonnes mêmes, appelant les troupes impériales à leur secours, faisaient bonne résistance, et subissaient les horreurs de la guerre. On les noyait dans leurs fossés, on les pendait aux arbres de leurs jardins. Beaucoup de ces infortunées, dit-on, moururent de peur avant que l'implacable main des Taborites se fût appesantie sur elles, ou de misère et de froid, en fuyant à travers les bois et les montagnes.

Ziska passait sans interruption et sans repos d'une conquête à l'autre. La ville royale de Mise26 se rendit à lui volontairement. C'était la patrie de Jacobel, qui l'avait convertie au hussitisme. La forteresse de Schwamberg capitula après six jours de siège. Rockisane, patrie du fameux Jean Rockisane, qui devait bientôt jouer un grand rôle dans cette révolution, fut conquise. Chotieborz et Przelaucz eurent le même sort. Cottiburg se défendit; plus de mille Taborites y périrent. Commotau fut livrée par une sentinelle allemande, qui tendit son chapeau par un trou de la muraille, pour qu'on le lui remplit d'argent. Les Taborites châtièrent sa lâcheté après en avoir profilé, et l'immolèrent le premier. Ziska avait été aigri durant le siège de cette ville par les bravades des femmes, qui s'étaient montrées nues sur les murailles pour l'insulter. Précédemment, plusieurs Taborites et deux de leurs prêtres y avaient été brûlés. Il fit passer deux ou trois mille citoyens au fil de l'épée, et cette fois n'épargna ni femmes ni enfants. On fit brûler les gentilshommes, les prêtres, et bon nombre d'ouvriers. Les femmes taborites se chargèrent de l'exécution des femmes catholiques, «sans même épargner les femmes grosses.» Cette ville d'Iduméens et d'Amalécites, comme disaient les Taborites, fut traitée avec toute la fureur que comportaient leurs sinistres prophéties. Un historien raconte avoir vu, plusieurs siècles après, des traces étranges de cette affreuse tragédie. «Dans le cimetière de cette ville, dit-il, il y a une si prodigieuse quantité de dents humaines, que, quand il pleut surtout, on peut amasser dans la terre amollie des dents toutes pures. Si vous enfoncez le doigt dans la terre, vous y trouverez des essaims de dents. Et même dans les fentes des murailles, où elles sont mêlées au ciment. Cela vient, m'a-t-on dit, de ce que ceux qui ont été massacrés là n'ont point été inhumés, etc.»

Apres Commotau, les Taborites prirent Beraun, et s'y conduisirent avec plus de douceur; Ziska commanda d'épargner le sang. Les prêtres ne furent brûlés qu'après avoir refusé pendant tout un jour d'embrasser le hussitisme. Un jour de patience, c'était beaucoup pour les vainqueurs, à ce qu'il paraît. Les habitants de Melnik envoyèrent des députés pour faire leur soumission et accepter les articles du taborisme. Broda fut traitée comme Commotau, pour avoir été ennemie jurée de Jean Huss. Kaurschim, Kolin, Chrudim et Raudniiz se rendirent et firent profession de foi taborite. Les habitants furent les premiers à brûler leurs églises, à ruiner leurs couvents, à massacrer leurs moines, et à jeter leurs prêtres dans la poix ardente.

De là Ziska marcha vers la montagne de Cuttemberg, dans le Baehmer-Wald. C'es là que les années précédentes, et récemment encore, les ouvriers des mines, qui étaient presque tous Allemands et du parti de l'empereur27, avaient persécuté les Taborites. Ils se les achetaient les uns aux autres pour avoir le plaisir de les tuer. On donnait cinq florins pour un prêtre, et un florin pour un séculier. On en avait jeté dix-sept cents dans la première mine, treize cents dans la seconde, et autant dans la troisième. «C'est pourquoi, dit un historien, on a toujours célébré l'office des martyrs en ce lieu, le 8 avril, sans que personne ait pu l'empêcher, jusqu'en 1621.»

Note 27: (retour) Ils jouissaient des grands privilèges accordés aux ouvriers et aux paysans de cette frontière depuis l'an 1040, pour l'avoir vaillamment défendue contre l'empereur Henri III. Ils ne payaient pas d'impôts, avaient un sénat particulier, etc.

En apprenant l'approche du vengeur, ceux de Cuttemberg allèrent au-devant de lui, avec un prêtre qui portait l'Eucharistie. Ils se mirent tous à genoux pour demander grâce, et ils l'obtinrent. Quoi qu'on en ait dit, Ziska était dirigé en tout par les conseils de la politique, et ne se livrait à ses ressentiments que lorsqu'ils lui paraissaient nécessaires au succès de son oeuvre. Les mines d'argent de Cuttemberg étaient le trésor du royaume; et Ziska, d'accord avec ceux de Prague, résolut de conserver cette province. Un prêtre taborite reprocha aux Cuttembergeois leur conduite passée, les exhorta à n'y plus retomber, et leur signifia les conditions de la paix. Tous ceux qui voudraient changer de religion seraient traités en frères; tous ceux qui ne le voudraient pas auraient trois mois pour vendre leurs biens et se retirer où bon leur semblerait. Il est triste de dire que la clémence de Ziska ne lui profita pas, et qu'il fut forcé de l'abjurer plus tard. Il est évident que, dans la marche politique qu'il s'était tracée, tout mouvement de pitié devenait une faute.

Vers cette époque, Ziska commença à sentir son autorité débordée par le zèle farouche de ses Taborites. Il les avait dominés jusque-là avec une grande habileté. Aux approches du premier siège de Prague, lorsque la nation ne connaissait pas encore bien ses forces, et voyait arriver, avec une rage mêlée de terreur, la nombreuse armée de Sigismond, Ziska, comprenant bien que le zèle religieux de Tabor pouvait seul donner l'élan nécessaire à une résistance désespérée, avait favorisé cet élan, et avait paru le partager entièrement. A cette époque de fièvre et d'angoisse, on l'avait vu revêtir le caractère de prêtre, afin d'imprimer plus d'autorité à son commandement. Il s'était fait taborite en apparence. Il avait administré lui-même la communion, il avait prêché et prophétisé comme les apôtres de Tabor et des villes sacrées. Après la défaite et la fuite de l'empereur, et durant les conférences pour religion dont nous avons parlé plus haut, Ziska avait vu son influence dans les affaires et dans les conseils de Prague, très-ébranlée par son essai de taborisme. Il en avait été réprimandé par le clergé calixtin; et sans se prononcer contre les articles taborites incriminés, il avait adhéré, plutôt sous main qu'ostensiblement, aux quatre articles dont les Hussites modérés ne voulaient point sortir. Depuis cette époque, il demeura calixtin, et se fit toujours dire les offices selon les missels et administrer la communion par un prêtre calixtin, qui ne le quittait pas et qui officiait auprès de sa personne en habits sacerdotaux. Rien n'était plus opposé aux idées et aux sympathies des Taborites; et cependant, soit qu'il mît un art infini à leur faire accepter cette conduite, soit qu'ils sentissent le besoin de ce chef invincible, ils n'avaient point murmuré. Peut-être aussi étaient-ils trop divisés en fait de principe pour former une sédition de quelque importance. Mais, à mesure que l'adhésion des villes et le progrès de leur propagande leur donnèrent de l'assurance, un élément de révolte se manifesta dans leurs rangs. Les historiens ont presque tous donné indifféremment le nom de Picards à la secte qui s'était introduite au sein du taborisme, vers l'année 1417. Le moine Prémontré Jean en était un des plus ardents apôtres, et nous verrons bientôt qu'il essaya d'ébranler le pouvoir illimité du redoutable aveugle.

Ziska, sentant qu'un ferment de discorde s'était introduit parmi les siens, résolut de le combattre énergiquement. La capitulation de Cuttemberg n'avait pas été observée très-fidèlement par les Taborites de Prague; on avait maltraité plusieurs catholiques, en dépit de la loi jurée. A Sedlitz, dans le district Czaslaw, Ziska voulut épargner les bâtiments d'un superbe monastère, et défendit à ses gens de l'endommager en aucune façon. Cependant un d'entre eux y mit le feu durant la nuit. Ziska procéda, dit-on, pour découvrir et châtier cette désobéissance, avec sa ruse et sa cruauté accoutumées. Il feignit d'approuver l'incendie et de vouloir récompenser l'une bonne somme d'argent celui qui viendrait s'en vanter à lui. Le coupable se nomma. Ziska lui compta l'argent, et le lui fit avaler fondu; ensuite il décréta de fortes peines contre ceux qui mettraient désormais le feu sans son ordre. On peut croire, d'après cette mesure, qu'en plus d'une occasion ses intentions de vengeance à l'égard des vaincus avaient été outrepassées, et qu'il n'avait pas toujours été aussi obéi qu'il avait voulu le paraître. Cependant il se borna, pour cette fois, à faire périr à Tabor quelques-uns de ces Picards qui murmuraient contre lui; et, entraînant ses Taborites dans une nouvelle course, il leur fit ou leur laissa détruire encore plus de trente monastères. Enfin, réuni à ceux de Prague, il prit Jaromir avec beaucoup de peine, et la traita fort durement, parce que ses habitants avaient déclaré vouloir se rendre aux Calixtins de Prague, et non à lui.

Pendant ce temps, Jean le Prémontré détruisait aussi des monastères: à Prague, il dispersa violemment la communauté des religieuses de Saint-Georges, qu'on avait épargnées jusque-là parce qu'elles étaient toutes filles de qualité. Ailleurs, il brûla les couvents et les moines. Dans un autre couvent de femmes, à Brux, sept nonnes ayant été massacrées au pied de l'autel, la légende rapporte que la statue de la Vierge détourna la tête, et que l'enfant Jésus, qu'elle portait dans son giron, lui mit le doigt dans la bouche.

Enfin la ville de Boleslaw se rendit à ceux de Prague, et le seigneur catholique Jean de Michalovitz, à qui l'on enleva dans le même temps une bonne forteresse, fut repoussé avec perte, après avoir tenté de reprendre Boleslaw.




X.

Tant de succès firent ouvrir les yeux au parti catholique sur l'importance et la force de la révolution. Un moment vint où, n'espérant plus la conjurer, il résolut de l'accepter, afin de n'être point brisé par elle. Sigismond ne pouvait inspirer d'affection à personne: il avait mécontenté tous ses amis. Les Rosemberg furent des premiers à l'abandonner, et une diète générale fut assemblée à Czaslaw, où presque toute la noblesse déclara qu'elle se détachait du parti de l'empereur. Quant à la religion, les Hussites, qui voulaient des gages, eurent bon marché de ces consciences si orthodoxes, et leur firent accepter leur quatre articles calixtins sans difficulté. Mais à ces quatre articles ils en ajoutaient un cinquième, qui portait l'engagement de ne reconnaître pour roi que l'élu de la diète nationale. Les villes de la Moravie, à qui on avait écrit d'adhérer à ces cinq articles ou de s'attendre à la guerre, envoyèrent des députés à cette diète pour faire savoir qu'elles se rangeraient aisément aux quatre premiers, mais que le cinquième était grave et demandait le temps de la réflexion. Ces actes officiels fout assez voir que la foi catholique était peu brillante à cette époque; que Rome n'était plus qu'une puissance temporelle, représentée par l'empereur plus que par le pape, et que si l'on n'eût craint une lutte politique avec ces potentats, on se fût volontiers raillé des décisions des conciles.

On ne nous dit pas si Ziska fut présent à cette diète, mais il est certain qu'il y donna les mains, et qu'il ne rejeta pas l'alliance des seigneurs catholiques contre Sigismond. Le gros des Taborites se laissait guider par lui; mais les Picards, et ceux qui avaient été exaltés par eux et qui s'intitulaient déjà nouveaux Taborites ou Taborites réformés, l'en blâmèrent ouvertement. Ces Taborites picards étaient assez nombreux à Prague. Partout ailleurs ils eussent été sous la main terrible de Ziska. A Prague, ils pouvaient se glisser encore inaperçus entre les divers partis. Jean le Prémontré les échauffait de sa parole ardente et de son zèle fougueux. Il déclamait contre l'alliance avec les catholiques, signalait les Wartemberg et les Rosemberg surtout, comme capables de toutes les lâchetés et de toutes les trahisons, prédisait qu'ils perdraient la révolution et vendraient la Bohème au premier souverain qui voudrait acheter leur vote et leurs armes: la suite des événements prouva bien qu'il ne s'était pas trompé.

Malgré ces protestations, les catholiques furent acceptés, et, à leur tour, ils protestèrent contre Sigismond et contre l'Église. Conrad, archevêque de Prague, celui qui avait récemment couronné l'empereur, embrassa solennellement le Hussitisme et rompit avec Rome. Ulric de Rosemberg, cet athée superstitieux qui avait des visions, qui avait déjà abjuré deux fois, la première pour Jean Huss et la seconde pour Martin V, ce traître qui avait servi sous Ziska, et ensuite sous Sigismond, présida la diète avec l'archevêque, et proclama, en son propre nom et au nom de tous les membres du clergé et de la noblesse, les quatre articles calixtins et la déchéance de l'empereur au trône de Bohème. Il y a cependant des réserves perfides dans cette déclaration. Il y est dit textuellement qu'on défendra les quatre articles «envers et contre tous,» à moins que peut-être on ne nous enseigne mieux par l'Écriture sainte, ce que les docteurs de l'académie de Prague n'ont encore pu faire. A propos de la déchéance de Sigismond, il est dit encore: «Que de notre vie, à moins que Dieu par quelque fatalité secrète ne semble le vouloir ainsi, nous ne recevrons Sigismond, parce qu'il nous a trompés, etc.»

Cette convention fut faite au nom de Prague, des citoyens de Tabor, de toute la noblesse des villes, etc. Sans rien statuer pour l'avenir, le parti catholique et le juste-milieu, qui s'entendaient tacitement pour avoir un roi étranger, élurent vingt personnes intègres et graves pour administrer le royaume pendant la vacance; quatre consuls des villes de Prague représentant la bourgeoisie, cinq seigneurs représentant la grandesse de Bohème, sept gentilshommes représentant la petite noblesse, etc. A la tête des gentilshommes était nommé Jean Ziska, et le nombre des représentants de cette classe montre qu'elle était la plus nombreuse et la plus influente. Il était dit que ces régents auraient plein pouvoir; mais la foule de réticences et de cas réservés qui suit cet article montre la mauvaise foi des catholiques; ce sont autant de portes ouvertes pour s'échapper quand le vent de la fortune fera flotter les étendards de ces nobles vers un autre point de l'horizon. En cas de division dans le conseil des régents, la diète constituait deux prêtres comme conseils. L'un de ces deux prêtres dictateurs mourut de la peste en voyage; l'autre, Jean de Przibam, dès qu'il fut de retour à Prague, eut affaire au terrible moine Jean, qui l'accusa d'avoir outrepassé son mandat de député, et le fit condamner et chasser de la ville. Le Prémontré avait alors beaucoup d'influence à Prague. Peu de temps après, il accusa de trahison Jean Sadlo, gentilhomme qui avait livré les Bohémiens aux Allemands dans un combat, et l'ayant appelé à comparaître sous de bonnes promesses, il le fit saisir de nuit et décapiter dans la maison de ville de la vieille Prague. Les catholiques et les Calixtins qui commençaient à s'inquiéter du Prémontré, espèce de Montagnard à la tête d'un club de Jacobins, firent de grandes lamentations sur le meurtre de Jean Sadlo, et le revendiquèrent dans les deux camps comme un membre fidèle de leur communion; ce qui ne prouve pas beaucoup en faveur de la loyauté de ce Jean Sadlo.

Pendant que ces événements se passaient à Prague, Sigismond députait des ambassadeurs à la diète de Czaslaw. Ils eurent beaucoup de peine à s'y faire admettre, et ayant commencé leur discours par de longues louanges de l'empereur, ils furent brusquement interrompus par Ulric de Rosemberg, qui se montrait alors des plus acharnés contre son maître: «Laissez cela, leur dit-il, et nous montrez vos lettres de créance.» La lettre de l'empereur était mêlée de fiel et de miel. Il offrait la paix, son amitié, presque la liberté des cultes, la réparation des injures et des dommages commis par son armée: tout cela aux catholiques et au juste-milieu. Mais il donnait à entendre qu'il sévirait avec rigueur contre les Taborites, et menaçait, si on ne les abandonnait à sa colère, d'amener en Bohème ses voisins et ses amis: quand même, ajoutait il, nous saurions que cela ne se pourrait faire sans que vous en souffrissiez des pertes irréparables pour vous et votre postérité, et sans un déshonneur qui vous exposerait aux railleries mordantes du reste du monde. Cette lettre maladroite et dure irrita tous les esprits. On eût peut-être sacrifié les Taborites, si on eût pu prendre confiance à la parole de Sigismond; mais on le connaissait trop: il avait eu le tort de se montrer. La réponse de la diète fut belle et fière.

«Très-illustre prince et roi, puisque votre auguste Majesté nous promet d'écouter nos griefs et nous invite à les lui faire connaître, les voici:—Vous avez permis, au grand déshonneur de notre patrie, qu'on brûlât maître Jean Huss, qui était allé à Constance avec un sauf-conduit de Votre Majesté. Tous les hérétiques ont eu la liberté de parler au concile; il n'y a eu que nos excellents hommes à qui on l'ait refusée. Vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, homme de bien et de science, qui y était allé également sous la foi publique. Vous avez fait proscrire, frapper d'anathème et excommunier la Bohème, et vous avez fait publier cette bulle d'excommunication à Breslaw, à la honte et à la ruine de la Bohème; car vous avez excité et ameuté contre nous tous les pays circonvoisins, comme contre des hérétiques publics. Les princes étrangers que vous avez déchaînés contre nous ont mis la Bohême à feu et à sang, sans épargner ni âge, ni sexe, ni condition, ni séculier, ni religieux. Vous avez fait tirer par des chevaux et brûler à Breslaw Jean de Crasa, notre concitoyen, parce qu'il approuvait la communion sous les deux espèces. Vous avez fait trancher la tête à des citoyens de Breslaw pour une faute qui, à la vérité, avait été commise contre Wenceslas, mais qui avait été pardonnée. Vous avez aliéné le duché de Brabant, que Charles IV votre père avait acquis par de rudes travaux (Herculeis laboribus). Vous avez engagé la Marche de Brandebourg sans le consentement de la nation. Vous avez fait transporter hors du royaume la couronne impériale, comme pour nous exposer aux railleries et aux mépris de l'univers. Vous avez emporté les saintes reliques qui nous faisaient honneur, les divers joyaux amassés par nos ancêtres et légués aux monastères. Vous avez aliéné, contre nos droits et coutumes, la mense royale28 et tout l'argent qui y était destiné à l'entretien des veuves et des orphelins. En un mot, vous avez violé et enlevé tous nos titres, droits et privilèges, tant en Bohème qu'en Moravie; et, par cette raison, vous êtes cause de tous nos désordres publics. C'est pourquoi nous prions Votre Majesté de nous restituer toutes ces choses et d'ôter de dessus nous tous ces opprobres; de rendre à la nation, les trois provinces qui en ont été détachées à l'insu des trois ordres du royaume; de rapporter la couronne de Bohême, les choses sacrées de l'empire, les joyaux, la mense, les lettres publiques, les diplômes et tout ce qui a été soustrait; d'empêcher les nations voisines, et surtout celles qui sont comprises dans la Bohême (la Moravie, la Silésie, le Brabant, la Lusace et le Brandebourg), de nous troubler et de répandre notre sang. Nous prions aussi Votre Majesté de nous faire savoir sa résolution claire et nette, à l'endroit des quatre articles dont nous sommes absolument résolus de ne pas nous départir, non plus que de nos droits, constitutions, privilèges et bonnes coutumes, etc.»

Note 28: (retour) C'était un trésor public dont le roi ne pouvait disposer qu'en faveur des pauvres.

Il paraît que cette pièce a en latin un cachet de grandeur ou, pour mieux dire, de grandesse imposante qui montre ce que la haute seigneurie de Bohème avait été jadis, plutôt que ce qu'elle était désormais. Ces grands qui invoquaient leurs antiques privilèges, et qui faisaient consister l'honneur de la patrie dans leurs joyaux et dans leurs parchemins, ne voyaient pas par où ils étaient sérieusement menacés; et en disputant à l'empereur les franchises de la nation, ils ne sentaient pas que la nation, désabusée de tout prestige, n'était plus là pour les leur faire reconquérir au prix de son sang. Le peuple voulait ces franchises pour lui-même, et non plus seulement pour ces grands et pour ces monastères qu'il écrasait et dévastait pour son propre compte. Le peuple voulait faire partie de ce corps respectable qu'on appelait le royaume; et la haute noblesse, en ne donnant pas sincèrement les mains à son admission, ne faisait, en bravant l'empereur, qu'une inutile provocation. Il eût fallu opter. Elle crut pouvoir se soutenir par elle-même contre l'ennemi du dehors et contre celui du dedans. Les Taborites et les Picards protestèrent tout bas; et au jour du danger, les nobles ne purent recouvrer leurs privilèges qu'en s'humiliant et en s'avilissant sous les pieds de l'empereur.

Sigismond répondit encore une fois qu'il était innocent de la mort de Jean Huss et de Jérôme de Prague, et que son intercession en faveur de la Bohème lui avait valu au concile des choses fort dures à digérer; que ce n'était pas la Bohème en elle-même qui avait été flétrie et condamnée, mais de mauvaises gens qui avaient pillé, brûlé, etc.; en d'autres termes, que la noblesse n'avait pas été compromise dans la proscription et pouvait se réhabiliter, grâce à lui; mais que ces mauvaises gens, c'est-à-dire le peuple et ses apôtres, devaient être châtiés et déshonorés à la face du monde. L'empereur prétendait n'avoir emporté la couronne, les titres, les joyaux et les reliques que pour les soustraire aux outrages; que d'ailleurs ces mêmes grands qui lui reprochaient cette action comme un vol, l'y avaient autorisé eux-mêmes, de leurs conseils et de leurs sceaux. Il comptait remettre à l'arbitrage des princes ses voisins et ses amis les désordres et les dommages dont on l'accusait en Bohème. Il concluait en promettant à la grandesse une augmentation de privilèges, en reprochant avec amertume au peuple la destruction de Wisrhad, des temples augustes et des belles églises de Prague, et en le menaçant de la colère de ses amis, c'est-à-dire de l'invasion étrangère, s'il ne respectait l'église de Saint-Weit et la forteresse de Saint-Wenceslas.

Pendant qu'on parlementait ainsi, Sigismond, comptant toujours sur ses armées, fit entrer en Bohème vingt mille Silésiens qui massacraient hommes et femmes, coupaient les pieds, les mains et le nez aux enfants. Aussi lâches que féroces, ils prirent la fuite sur la seule nouvelle que Ziska marchait contre eux. Les paysans et les troupes taborites des villes voisines, s'étant rassemblés à la hâte, voulurent les poursuivre jusqu'en Silésie. Mais le seigneur Czinko de Wartemberg, celui que le moine Jean avait déjà désigné comme un traître, entra en composition avec les ennemis, et défendit à ses gens d'incommoder leur retraite. Ambroise, curé calixtin de Graditz, souleva le peuple contre Czinko; et les paysans l'auraient assommé avec leurs fléaux ferrés, s'il ne se fût retiré au plus vite. Ambroise écrivit à Prague pour l'accuser de trahison, et vraisemblablement le Prémontré se hâta de prêcher contre lui. Il est probable qu'on eût pu conquérir la Silésie sans la défection de ce Wartemberg. Mais les grands justifièrent leur collègue, et le juste-milieu passa condamnation.




XI

La plupart des historiens placent à l'année 1421, au milieu de laquelle nous voici arrivés, la persécution principale de la secte des Picards par Jean Ziska. Voici ce qu'ils racontent:

Une fois, Ziska apprit qu'une secte (les uns disent qu'elle était composée de quarante personnes, les autres d'une grande multitude) s'était emparée d'une île dans la rivière de Lusinitz (je ne pense pas qu'aucune rivière ait d'île assez grande pour être occupée par une grande multitude). Cette secte était venue de France (de la Gaule Belgique) avec un prêtre nommé Picard, qui se disait fils de Dieu, et se faisait appeler Adam. Il faisait des mariages, ce qui n'empêchait pas que les femmes fussent communes entre eux; assertion fort contradictoire. Ils allaient nus, satisfaisaient leurs passions au milieu de leurs offices religieux, se livraient à mille dérèglements qu'on ne peut même indiquer, et tout cela au nom de leur croyance, avec un fanatisme sérieux, se disant les seuls hommes libres, les seuls enfants de Dieu, les êtres purs par excellence, qui ne pouvaient pécher, parce qu'ils étaient arrivés à l'état de perfection et de sainteté qui n'admet plus la notion du mal. «Il en sortit un jour quarante de l'île, qui forcèrent les villages voisins et tuèrent plus de deux cents paysans, les appelant enfants du diable. Ziska les assiégea dans leur île, s'en rendit maître, et les passa tous au fil de l'épée, à la réserve de deux, de qui il voulait apprendre quelle était leur superstition,» et des femmes dont plusieurs accouchèrent en prison sans qu'on pût les convertir. Ulric de Rosemberg se donna le plaisir de les faire brûler. Elles souffrirent le feu en riant et en chantant. Les historiens appellent cette secte du nom de Picards, d'Adamites et de Nicolaïtes, indifféremment, et disent qu'elle se montra aussi en Moravie, dans une île de rivière; qu'elle y pratiquait les mêmes délires, et y professait la même croyance. Elle y fut immolée par les catholiques, et souffrit les supplices avec le même enthousiasme.

On raconte que d'autres fois, à différentes époques, Ziska persécuta les Picards, et enfin qu'il les poursuivit à outrance en 1421. Deux de leurs prêtres, dont l'un était surnommé Loquis, à cause de son éloquence, furent arrêtés d'abord par un gentilhomme calixtin, et relâchés à la prière des Taborites; puis arrêtés de nouveau à Chrudim, ils furent attachés à un poteau par le capitaine de la ville, qui demanda à Loquis, en lui assénant un grand coup de poing sur la tête, ce qu'il pensait de l'Eucharistie. Martin Loquis répondit tranquillement que le dogme de la présence réelle était une profanation et une idolâtrie. Là-dessus les Calixtins voulurent les brûler. Mais le curé calixtin de Graditz, ce même Ambroise qui avait montré tant d'énergie dans l'affaire des Silésiens, intercéda pour les prisonniers, qui furent remis entre ses mains. Il les emmena à Graditz, les garda quinze jours, et tâcha vainement de les amener à ses sentiments. L'archevêque calixtin Conrad les fit conduire à Raudnitz, et les garda huit mois dans un cachot, défendant au peuple de les visiter, de peur de la contagion. Ziska les réclama afin de les envoyer brûler pour l'exemple à Prague; mais les consuls de Prague s'y opposèrent, craignant une sédition dans la ville, parce que Martin Loquis y avait beaucoup de partisans. Ils préférèrent envoyer un consul avec un bourreau à Raudnitz, afin que Conrad punît les prisonniers à son gré. L'archevêque calixtin les fit torturer, «et ils nommèrent dans les tourments quelques-uns de ceux qui étaient dans leurs sentiments sur l'Eucharistie. L'archevêque les exhortant de nouveau à revenir de leurs erreurs: Ce n'est pas nous qui sommes séduits, répondirent-ils en souriant, c'est vous qui, trompés par le clergé, vous mettez à genoux devant la créature.» Enfin ils furent conduits au supplice; «et comme on les exhortait à se recommander aux prières du peuple: Ce n'est pas nous, dirent-ils encore, qui avons besoin de prières; que ceux qui en ont besoin en demandent. Ils furent tous deux jetés dans un tonneau plein de poix ardente.»

Il résulte bien clairement de ces faits que les Calixtins avaient tellement pris le dessus en Bohème, qu'on ne professait plus ouvertement la négation de la présence réelle, et que ceux qui le faisaient subissaient le martyre. Il en résulte clairement aussi que le nombre de ceux qu'on appelait outrageusement Picards (c'était un terme de mépris que les sectes ennemies se renvoyaient depuis longtemps l'une à l'autre, sans qu'aucune voulût l'accepter, si ce n'est peut-être les Adamites de la rivière) était considérable, puisqu'on craignait la fureur du peuple en les immolant devant lui. Les suites du martyre de Loquis le prouveront de reste.

Il n'y avait de commun, entre les principes de Loquis ou des nouveaux Taborites, et ceux d'Adam et de ses adeptes habitants des îles, que la négation de la présence réelle. Voilà sans doute pourquoi les historiens les confondirent, soit par erreur, soit par malice. Les Picards, qui ne différaient guère des Vaudois acceptés depuis longtemps, étaient chers aux Taborites, et tellement mêles à eux, que toute l'armée de Tabor montrait assez, par sa manière de communier sans appareil, sans observer le jeûne, sans exclure les enfants ni les fous, en un mot, sans aucune des prescriptions de l'église calixtine, qu'elle était picarde, c'est-à-dire qu'elle ne croyait pas à la présence réelle29. Ce dogme catholique eût donc peut-être été abjuré à cette époque par toutes les nations, si la conjuration taborite eût triomphé en Bohême. Mais les temps n'étaient pas mûrs. Le peuple n'était pas assez fort pour triompher des hautes classes, et les hautes classes ne se sentaient pas ou ne se croyaient pas assez fortes pour triompher des souverains, lesquels, à leur tour, n'osaient pas lutter contre l'Église. Le dogme populaire devait donc échouer là, et, après d'héroïques efforts, périr en laissant après lui une mystérieuse propagande, impuissante pour quelque temps encore contre les dogmes Officiels.

Note 29: (retour) Jean Huss croyait à cette présence réelle. Lors de la première grande communion des Taborites eu pleine campagne, au début de la révolution, presque tous étaient à peu près Calixtins. Mais la conférence de Prague et la prophétie taborite qu'en peu de temps on s'était désabuse de ce dogme. La négation de la présence réelle fit de continuels progrès. Contenue par Ziska, elle éclata après sa mort, et tout le Taborisme fut Picard, anti-adorateur de l'Eucharistie. Ziska ne sut jamais ou ne voulut jamais savoir combien il avait de Picards dans son armée. Les villes sacrées de la prédiction qui, en tout temps, lui furent d'un si héroïque secours, étaient d'origine vaudoise. Elles avaient embrassé le Joannisme dès le douzième siècle, en donnant asile aux Vaudois fugitifs persécutés en France.

Nous laisserons à Martin Loquis, à Jean le Prémontré, et à leurs nombreux adeptes, le surnom de Picards, sans nous préoccuper des pédantesques dissertations qu'on pourrait faire sur cette matière. Ce serait le droit d'un historien de leur inventer un nom qui exprimât leur véritable croyance; mais je ne puis m'arroger ce droit, et, pour rester clair, je laisserai ce nom, qui fut si injurieux et qui ne l'est plus, à ces martyrs de la vérité.

«Cependant, que ferons-nous donc, dit M. de Beausobre, dans son intéressante dissertation, de ces Adamites de la rivière de Lusinitz?» M. de Beausobre les distingue complètement des autres Picards immolés aussi par Ziska, qui ne voulait pas les distinguer; et M. de Beausobre a raison. Mais peut-être se laisse-t-il égarer par sa généreuse candeur, lorsqu'il s'efforce de prouver que les Adamites n'ont jamais existé, ou bien qu'ils ne pratiquaient ni la promiscuité, ni la nudité, ni les abominations qu'on leur impute. Sans entrer dans l'ingénieuse mais puérile discussion des textes, des mots à double sens, des dates et des rapprochements, il me semble qu'on peut admettre, avec les historiens de tous les partis qui l'ont attestée, l'existence de ces Adamites. Pour cela il suffit de se reporter à la source de toutes les idées élaborées dans le Taborisme, à la grande prédiction taborite que nous avons rapportée et rajustée, pour la rendre intelligible. Cette prédiction impliquait deux époques. L'une de travail, de souffrance, d'action, de colère, de vengeance et d'extermination, durant laquelle, de leur autorité privée, les nouveaux croyants distinguaient ce qui est juste et injuste, ce qu'il fallait observer et ce qu'il fallait abolir, enfin, ce qui, selon eux, était bien ou mal. L'autre époque était un idéal de perfection, de repos, de douceur, de tolérance, de fraternité et d'innocence, dans lequel, à la venue de Jésus-Christ sur la terre, on devait entrer immédiatement après l'extermination de la race impie et de la vieille société. Dans ce temps-là, il ne devait plus y avoir ni écritures, ni prêtres, ni préceptes, parce que les hommes étant arrivés à l'état paradisiaque, le mal serait banni de la terre, et tout serait bien. Ce rêve de perfection mal compris, et appliqué sans idéal à la réalité présente, suffisait pour engendrer la secte des Adamites. La prédiction des Taborites n'était pas nouvelle. Elle était renouvelée des Vaudois, qui la leur avaient apportée sous d'autres formes deux siècles auparavant. La secte des Adamites n'était pas nouvelle non plus; elle avait été apportée de France; elle avait traversé plusieurs époques et plusieurs contrées. Elle était même éternelle, comme la virtualité de toutes les idées et aussi ancienne de manifestation que le christianisme. Elle ne devait pas finir absolument en Bohème; on l'a revue sous d'autres formes chez les Anabaptistes de Munster; on l'a revue plus récemment encore dans de malheureux essais pour l'émancipation des femmes. C'est une de ces sectes exubérantes, excessives et délirantes, dont j'ai promis, au commencement de ce récit, de parler un peu, et voici ce peu que j'ai à en dire.

Toujours l'homme a rêvé l'idéal, soit au ciel, soit sur la terre. Chacun a construit cet idéal selon la portée de son intelligence ou l'ardeur de ses désirs, selon la fièvre de ses instincts ou la sublimité de ses sentiments. Les Taborites, en rêvant sur la terre les jouissances célestes, la fraternité la plus tendre, l'amour le plus chaste (les sens ne devaient plus avoir de part à la reproduction de l'espèce), montraient combien de charité, d'austérité, de dévouement et de justice brûlait au fond de ces âmes farouches, emportées, dans leur projet sublime, par la fureur des temps et l'implacabilité du fanatisme. Les Adamites, au contraire, en voulant réaliser, au milieu des excès du présent, la liberté absolue de l'avenir, se montraient insensés. De plus, en rêvant cette liberté grossière et brutale, ils faisaient bien voir que leur fanatisme était du dernier ordre, et qu'en voulant arriver à l'innocence des anges, ils ne savaient arriver qu'à celle des bêtes. Cependant ils s'aimaient entre eux, ils s'appelaient frères, et pratiquaient une fraternité absolue; ils souffrirent le supplice en riant et en chantant. Ils furent martyrs, eux aussi, de leur foi; car leurs femmes ne pratiquaient pas, comme celles de la régence, une dévotion et un libertinage opposés, en principe, l'un à l'autre. Elles croyaient à la sainteté de leurs bacchanales: elles étaient folles. Fallait-il les brûler ou les plaindre? Et aujourd'hui qu'on ne brûle plus, ne faut-il pas plaindre et convertir celles qui professent le dogme immonde du la promiscuité? Heureusement le nombre des hypocrites est si grand, que celui des fous et des folles est très-restreint. Il ne menace point la société comme on a feint de le croire. Le dogme de la promiscuité ne laisse que des traces passagères dans les guerres de religion. Il rentra promptement dans la nuit chaque fois qu'il voulut reprendre à la vie; et de nos jours, quoi qu'on en dise, il n'a frappé que de malheureuses têtes dévouées à l'erreur, préparées à l'ivresse par quelque défectuosité de l'intelligence. Les plus belles mains ont eu quelquefois des verrues. Les chirurgiens les coupent et les brûlent en vain: elles passent d'elles-mêmes quand l'enfance passe. L'adamisme disparaîtra de la terre quand la véritable loi du mariage sera proclamée.

Pour en revenir à l'histoire du redoutable aveugle, il est probable que Ziska extermina les insulaires de la rivière de Lusinitz30, par un mouvement spontané d'indignation contre leurs pratiques, et pour se défaire d'un voisinage agressif qui s'était annonce par des hostilités. Quant aux Picards son intention est plus mystérieuse, et les historiens ne font pas de difficulté de l'attribuer à la pureté de ses principes calixtins. Cependant quand on se rappelle que Ziska, en d'autres temps, s'était montré zélé taborite, qu'il avait donné la communion, qu'il avait prophétisé; quand on le voit jusque-là vivant en si bonne intelligence, et se rendant si cher à ces Taborites qui avaient nié la présence réelle et qui n'y croyaient pas, on peut présumer que Ziska châtiait dans Loquis et redoutait dans le Prémontié des hommes d'une politique plus hardie encore et d'une influence plus immédiate que les siennes31. Ziska voulait sauver la Bohème selon un plan conçu avec autant de prudence que de courage. L'audace ne lui manquait pas plus que la ruse. Il s'alliait au parti calixtin dans l'occasion, et s'en détachait de même. A un moment donné, il pensa devoir sacrifier des hommes qui lui semblaient, par leur fougueuse sincérité, devoir compromettre la révolution. Il craignit que la négation du dogme de la présence réelle, négation qui entraînait de si profondes conséquences, n'effarouchât le nombreux et puissant juste-milieu, et ne le brouillât lui-même sans retour avec ces classes dont il croyait que son oeuvre ne pouvait se passer. Ziska se trompait en espérant faire marcher de front les résistances de divers ordres de l'État contre l'empereur. En ce moment, il était enivré sans doute de l'adhésion du parti catholique, et il concevait de grandes espérances. Il éprouva bientôt ce qu'il devait attendre de ces alliances impossibles.

Note 30: (retour) Ou Lausnitz.
Note 31: (retour) Il est bien certain que ces Picards blâmaient la conduite de Ziska à l'égard de la religion. Ils le raillaient de se faire dire la messe selon les missels par des prêtres calixtins, et appelaient ces prêtres lingers (lintearios) à cause de leurs surplis de toile. Les Calixtins de Ziska (car il y avait des Taborites Calixtins, c'est-à-dire des hommes qui, comme lui, suivaient la religion de Prague et la politique de Tabor) raillaient à leur tour ces prêtres réformateurs, et les appelaient les cordonniers de Ziska, parce que, dit-on, ils portaient les mêmes souliers à l'office et en campagne. Cette explication me semble un peu gratuite. Les cordonniers avaient joué le rôle le plus énergique à Prague, dans les proclamations religieuses et dans les émeutes. Ils faisaient pendant aux boucliers des séditions de Paris à la même époque, et je pense que l'appellation de cordonnier était devenue synonyme, en Bohême, de celle de sans-culotte dans notre révolution.