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Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites

Chapter 17: XIII.
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About This Book

The text reconstructs the rise and struggles of a reform movement in Bohemia after a church council that condemned and executed a leading reformer, tracing the emergence of armed resistance under a charismatic commander. It blends historical summary, eyewitness-style narration and political reflection to explain causes, battles and social effects of religious dissent, highlighting cycles of violence, contested authority, and the moral ambiguity of insurgent and clerical actions. The author interposes personal commentary about sources and aims to clarify complex events for general readers, emphasizing conflict between institutional power and popular religious conscience.





XII.

La nouvelle de l'exécution de Martin Loquis alluma la sédition dans Prague. Tous les Picards de la nouvelle ville coururent trouver le Prémontré. Il s'assemblèrent, la nuit, dans un cimetière. Là, on se plaignit de la tyrannie de Ziska et de celle du sénat calixtin. Le Prémontré après avoir longtemps délibéré avec eux, prit sa résolution au premier coup de la cloche du matin. Il se met aussitôt à leur tête, et les conduit à la maison de ville de la vieille Prague. Là il reproche aux sénateurs leurs trahisons et leurs lâchetés, leur déclare qu'ils sont cassés et annulés, et sur-le-champ procède à l'élection d'un nouveau sénat et de quatre consuls picards. Il décrète que la vieille et la nouvelle ville n'en feront plus qu'une et obéiront à des magistrats de son choix. A peine a-t-il formé ce nouveau gouvernement qu'il assemble la communauté, et lui déclare qu'il faut chasser un curé qu'il désigne, parce qu'il retient les momeries du culte romain; que le temps est venu d'en finir avec les prêtres calixtins et d'en établir de vraiment évangéliques, «parce que les séculiers et le clergé ne doivent plus faire qu'un corps et un même peuple.» Le peuple, la populace, pour parler comme mon auteur (ce qui ne me fâche point, parce que je vois bien que c'étaient les pauvres et les opprimés qui étaient les plus éclairés et les plus sincères en fait de religion), la populace courut aux églises, chassa les prêtres calixtins, en institua de nouveaux, et donna ses lois à toute la ville, sans que les anciens consuls ni personne osât s'y opposer.

Pendant ce temps, les Taborites et les Orébites marchaient à la rencontre de l'Empereur, qui entrait en Bohème par Cultemberg. Malgré la clémence de Ziska, les mineurs revenaient à Sigismond, et, commandés par le brigand Miesteczki, celui qui avait pillé les moines d'Opatowitz pour son compte et qui ensuite s'était uni à Ziska, ils reprirent Przelautzi, jetèrent cent-vingt-cinq Taborites dans les minières, en tuèrent mille à Chutibor, et firent brûler leur commandant et deux de leurs prêtres.

Pendant ce temps, l'aristocratie négociait avec le roi de Pologne. Sur son refus d'accepter la couronne, les seigneurs catholiques devenus calixtins pour voir venir, et les vrais calixtins, avaient demandé à Wladislas de leur envoyer son parent Coribut. Wladislas jouait tous les partis tour à tour. L'année précédente, il avait négocié avec Sigismond la réconciliation des Bohémiens, en s'engageant toutefois à marcher contre eux avec lui, dans le cas où Sigismond consentirait à marcher avec lui contre les chevaliers teutoniques. La conclusion de ces pourparlers avait été un accord de mariage entre le roi de Pologne et la veuve de Wenceslas. L'Empereur avait offert Sophie ou sa propre fille au choix de ce nouvel allié; le Polonais avait préféré la plus mûre des deux, parce qu'elle était la plus riche. Mais les ambassadeurs de Sigismond, qui portaient son adhésion en Pologne, avaient été saisis et enlevés par les Hussites; de sorte que le mariage fut suspendu, et les deux monarques eurent le temps de se brouiller encore une fois. Alors Wladislas envoya une ambassade à Prague pour proposer Coribut, lequel gouvernerait la Bohème au nom du roi de Pologne. Coribut était déjà aux frontières, et ne demandait que des troupes pour entrer en Bohême. On ne put lui en envoyer, parce que l'Empereur débusquait par la frontière opposée, et qu'on n'avait pas trop de monde pour lui tenir tête.

A peine Sigismond fut-il entré en Bohème que les seigneurs catholiques, qui avaient si bien protesté contre lui, répondirent à son appel, et allèrent lui prêter foi et hommage. Le juste-milieu, épouvanté de cette défection, appela Ziska à son secours. Ziska accourut à Prague pou la mettre en état de défense. Il y fut reçu comme un héros, comme le sauveur de la patrie, on sonna toutes les cloches, les prêtres et la jeunesse allèrent au-devant de lui, et il n'y eut régal qu'on ne fit à son monde. Les pâles Taborites, si affreux en temps de paix, étaient beaux comme des anges quand on avait peur.

Ziska passa huit jours à mettre Prague en état de siège et à la munir de tout ce qui était nécessaire. De là, il courut munir d'autres places importantes, entre autres Cuttemberg que l'Empereur avait abandonné. Mais ne se fiant plus à des alliés si perfides, Ziska ne s'y installa pas, et se fortifia avec son armée sur une haute montagne voisine, d'où il observait tous les mouvements des Impériaux. Sigismond reprit aisément Cuttemberg, en effet, et vint assiéger Ziska sur sa montagne; mais dès la seconde nuit, le redoutable aveugle et ses Taborites tuèrent les sentinelles avancées du camp impérial, se frayèrent un passage au beau milieu de l'armée ennemie, et allèrent tranquillement s'établir à Kolin. On était au mois de décembre. Le froid chassa l'Empereur. Pendant qu'il se reposait en Bavière, l'infatigable aveugle ne perdit pas de temps pour lever de nouvelles troupes jusque sur les frontières de la Silésie, et, sentant le froid s'adoucir, il revint à Noël vers la frontière opposée, pensant que les Impériaux allaient bientôt reparaître. Il n'y manquèrent pas. Sigismond arriva sur Cuttemberg, et, pour marquer sa protection à cette ville, il la fit brûler et passa tous les habitants au fil de l'épée (sans épargner les enfants au berceau), afin que Ziska ne trouvât plus là de poste pour lui fermer la retraite. Sa prévoyance ne le préserva pas des armes invincibles des Taborites. Ziska l'atteignit dès le lendemain, tailla son armée en pièces, et le poursuivit trois lieues durant; on lui enleva cent cinquante chariots, remplis d'effets précieux, qui furent partagés également entre les Taborites. Le jour suivant, Ziska alla assiéger Broda l'allemande, et y perdit trois mille hommes. Le lendemain il la prit et la brûla si bien que pendant quatorze ans il n'y habita âme qui vive. Après cette victoire, Ziska, assis sur les drapeaux impériaux, créa quelques chevaliers parmi les Taborites. Ou voit en lui de ces velléités de grandeur extérieure qui furent si funestes à Napoléon.

L'Empereur se retira en grande hâte en Hongrie. Le Florentin Pippo, aventurier intrépide qui le suivait, se noya sous la glace avec quinze cents de ses mercenaires, au passage d'une rivière

Il est temps de faire entrer en scène un nouveau personnage, un des hommes les plus fortement trempés de cette époque, et le seul adversaire solide que Sigismond pût opposer à Ziska. C'était un prêtre qui s'appelait Jean comme tant d'autres, et qu'on appelait Jean de Prague, parfois Jean de fer (ferreus), à cause de son caractère guerrier, ou enfin l'évêque de fer, car il était évêque d'Olmutz et fervent catholique. Il avait autrefois dénoncé Jacobel au concile de Constance, et, comme il avait toujours eu son franc parler avec tout le monde, il avait irrité violemment l'ivrogne Wenceslas par ses remontrances. Depuis que Conrad avait embrassé le Hussitisme le pape avait nommé Jean de fer à l'archevêché de Prague, à la place de l'apostat; mais c'était un siège in partibus. A tout prendre, le prélat catholique valait beaucoup mieux que le politique Conrad. Il n'était ni moins intolérant, ni moins cruel, mais il était brave et sincère, et montrait les talents d'un grand capitaine «Quand il avait dit sa messe, il quittait ses habits sacerdotaux, montait à cheval, armé de toutes pièces, le casque en tête, l'épée au poing, et la cuirasse sur le dos. Il faisait gloire de n'épargner aucun hérétique. Il en périt plusieurs milliers par ses soins et par ses armes, et il tua deux cents Hussites de sa propre main. Il mourut cardinal en 1430.» Il fut secondé en mainte rencontre par l'abbé de Trebitz, homme de qualité, plus propre à la guerre qu'au bréviaire.

La première expédition de l'évêque de fer fut contre un parti de Taborites, que deux prêtres de labor étaient venus rallier en Moravie, et qui s'étaient fortifiés si bien sur une montagne boisée, qu'on ne put les forcer. Ils se défendaient en jetant sur les assiégeants de gros éclats de roche; et malgré l'ardeur des troupes de l'évêque formées de ses vassaux, d'auxiliaires hongrois et de troupes impériales autrichiennes, ils décampèrent la nuit et se sauvèrent en Bohème où ils se réunirent aux Orébites. Plusieurs seigneurs bohémiens du parti calixtin, et entre autres Victorin de Podiebrad (père du roi Georges) apprenant cette affaire, songèrent alors à occuper le belliqueux évêque pour l'empêcher de faire irruption en Bohème. Il en résulta une guerre assez acharnée en Moravie, où, parmi plusieurs défaites et plusieurs victoires, Jean de fer donna de grandes preuves d'activité, de courage et de talent militaire. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces campagnes, afin de ne pas perdre de vue la scène principale.

Jean le Prémontré exerçait toujours sur le peuple de Prague une influence effrayante pour les Calixtins. Un nouveau sénat, calixtin sans aucun doute, avait remplacé le sénat picard institué par le moine. On l'y déféra comme Picard, titre qui, à lui seul, constituait le crime d'État; on l'accusa de s'être trop ingéré dans les affaires publiques, d'avoir banni Jean Przibam et décapité Jean Sadlo; sans motifs suffisants; et le sénat entra en délibération pour aviser aux moyens de se défaire d'un homme si énergique et si populaire. Quoique cette délibération eût été tenue fort secrète, le Prémontré eu fut bientôt instruit, et, n'écoutant que son audace accoutumée, il s'a la jeter dans le danger. Il pénètre dans le sénat, accompagné seulement de dix de ses partisans, et déclare aux sénateurs qu'il va appeler de leur sentence aux citoyens. A peine a-t-il achevé de parler qu'on ferme les portes, et que le bourreau, qu'on avait mandé en toute hâte, s'empare de lui, et lui tranche la tête ainsi qu'à ses compagnons. Mais comme les licteurs s'empressaient de faire disparaître les traces de cette affreuse exécution, et lavaient précipitamment la salle, ils laissèrent couler du sang dans la rue. Le peuple, averti par cet indice, se précipite dans la maison de ville. Ou enfonce les portes du conseil, et le premier objet qui se présente aux regards est la tête du Prémontré séparée de son corps. En un instant, le juge, les consuls et tous leurs acolytes sont mis en pièces. Jacobel32 ramasse la tête de Jean, la met sur un plat, et s'élance dans la rue, exhortant le peuple à venger la mort d'un martyr. Les maisons des consuls sont aussitôt envahies et dévastées. On court au collège de Charles IV, que jusqu'alors on avait respecté, et on emmène prisonniers tous les moines. On brûle la bibliothèque, et on exécute publiquement sept personnes qui avaient été ennemies de Jean le Prémontré. Jacobel fit porter la tête du moine et celles de ses compagnons pendant quinze jours dans la ville, exposées sur un cercueil, et le peuple chantait avec lui l'hymne à la mémoire des martyrs: Isti sunt sancti qui, etc. Enfin, ces têtes furent ensevelies avec leurs corps en grande solennité dans une enlise, et un prédicateur fit leur oraison funèbre sur ce texte tiré des Actes des Apôtres: Des hommes pieux ensevelirent Etienne. Ensuite il exhorta le peuple à rester fidèle à la doctrine que le Prémontré lui avait enseignée, et l'assemblée se sépara, le prédicateur et les assistants fondant en larmes. Le peuple sentait bien qu'il perdait un de ses plus vigoureux athlètes.

Note 32: (retour) Ou Jacques de Mise, celui qui avait été disciple et ami de Jean Huss et qui, apparemment, était dans les mêmes sentiments que le Picards.

Au commencement de l'année 1422, les Taborites firent la conquête importante de Sobieslaw, d'où dépendaient dix-huit autres villes ou villages, et un territoire rempli d'étangs poissonneux. Ensuite Ziska fit une course en Autriche, porta la terreur chez les habitants, qui fuyaient à son approche dans les bois et dans les déserts, et s'empara d'une grande provision de bétail. Un autre corps de Taborites entra dans la Marche de Brandebourg, y mit tout à feu et à sang, et alla assiéger Francfort sur l'Oder, dont il brûla les faubourgs et la chartreuse. Ceux de Prague prirent et dévastèrent la ville de Luditz.

Sur ces entrefaites, Sigismond Coribut arriva à Prague avec cinq mille personnes. Il y fut fort bien reçu par les Calixtins, qui voulaient absolument un roi. Ziska était occupé ailleurs avec les Taborites. Les grands, qui étaient retournés au parti de Sigismond, se tenaient retranchés le mieux qu'ils pouvaient dans leurs châteaux. Cependant, ils protestèrent contre l'élection de Caribut, et s'étant rassemblés avec ceux des gentilshommes qui étaient de leur parti, il déclarèrent que, bien qu'ils eussent toléré la première ambassade des Bohémiens en Pologne, ils n'avaient eu part ni à la seconde, ni à la troisième; qu'ils ne se croyaient point déliés de leur serment envers Sigismond, seul souverain légitime; et enfin que Coribut n'avait point été baptisé au nom de la sainte Trinité, étant né Russe et ennemi du nom chrétien. Coribut était Lithuanien et chrétien grec.

Les Praguois ayant répondu qu'il fallait accepter Coribut bon gré mal gré, les grands du royaume firent transporter la couronne royale et les ornements de la chapelle de Saint-Wenceslas à la forteresse de Carlstein, qui tenait pour l'empereur Sigismond avec une forte garnison; et Coribut qui apparemment faisait constituer toute la validité de son élection dans ces ornements, alla assiéger Carlstein sans être couronné. On a conservé beaucoup de détails sur ce formidable siège, qui dura six mois, et qui échoua. Le parti calixtin, avec son roi, ne pouvait rien ou presque rien, tandis que les Taborites, avec leur invincible aveugle, ne connaissaient rien ou presque rien d'impossible. La place de Carlstein fut pourtant battue par des catapultes d'une si belle invention, que jamais depuis, dit l'historien Théobald, aucun ouvrier n'a pu en faire de semblables: «Les forêts voisines retentissaient du bruit des coups.» On arracha même les colonnes d'une église de Prague pour en faire des boulets. Mais, les fortifications étaient si solides qu'on ne put les endommager. La garnison avait été choisie parmi des guerriers d'élite. Elle se défendit opiniâtrement à grands coups de pierre, en faisant pleuvoir les tuiles des toits. Avec des nattes et des fascines de branches de chêne, elle amortissait l'effet des frondes. Les Calixtins imaginèrent de lancer dans la place, avec leurs machines, deux mille tonneaux remplis d'ordures et de cadavres en putréfaction. L'infection causa une terrible épidémie aux assiégés. Les cheveux leur tombaient, et toutes leurs dents étaient ébranlées. Ils réussirent pourtant à faire consumer toutes ces immondices par la chaux vive et l'arsenic. Un habitant de la vieille Prague ayant été pris par eux, ils le mirent sur une tour avec une queue de renard au bout d'un bâton, en lui recommandant, par dérision, de chasser les mouches. Les assiégeants ne tinrent compte de la présence de ce malheureux, et n'en battirent la tour qu'avec plus de fureur. Mais aucun de leurs coups n'atteignit la victime, et les assiégés, frappés de superstition en voyant cette rare fortune, la délièrent et lui rendirent la liberté. En automne on fit une trêve de quelques jours, et les assiégés, ayant invité quelques-uns des assiégeants à leur rendre visite, ils les régalèrent splendidement, pour leur faire croire qu'ils avaient des vivres en abondance, bien qu'ils fussent au bout de leurs provisions. Ceux de Prague s'imaginèrent qu'ils en recevaient par des conduits souterrains. Un jour les assiégés feignirent de célébrer une noce. «On n'entendait que flûtes et bruits de gens qui sautaient et dansaient, quoiqu'il n'y eût ni époux ni épouse, et qu'ils n'eussent pas même du pain noir à manger.» Enfin il leur arriva de n'avoir plus qu'un pauvre bouc, qu'on laissait grimper sur les murailles pour faire croire qu'on avait du bétail. Il fallut pourtant le tuer, et quand on l'eut mangé, sa peau fut envoyée en présent au capitaine de ceux de Prague, qui était tailleur, pour le remercier de sa trêve. Il faisait très-froid, et les Praguois avaient grand désir de retourner à leurs foyers. Ils vouèrent les assiégés au diable, seul capable d'en venir à bout, et abandonnèrent l'entreprise, ce dont Coribut fut fort mortifié. La garnison stoïque et facétieuse de Carlstein fit plusieurs décharges de ses machines, en l'honneur du bouc qui l'avait sauvée.

Pendant ce siège, une grosse armée allemande, commandée par des archevêques, des électeurs et des princes du saint-empire, avait voulu pénétrer en Bohème pour délivrer ceux de Carlstein. Il lui fallut d'abord assiéger Plawen, où on lança quantité de pigeons et de moineaux enduits de poix embrasée; mais ce stratagème échoua. Des paysans, qui s'étaient réfugiés dans cette ville contre les brigandages des Impériaux, firent une vigoureuse sortie, et, passant à travers l'armée ennemie, tuèrent cinquante hommes et emmenèrent encore des prisonniers. Un des moineaux embrasés alla tomber sur une tente de paille, et mit le feu au camp. L'armée impériale s'agitant pour éteindre l'incendie, le reste des assiégés de Plawen sortit, se jeta sur l'ennemi éperdu, et le mit en déroute. Sur la nouvelle que Ziska s'approchait, les Allemands abandonnèrent complètement l'entreprise et quittèrent la province.

Sigismond désespéré jura d'abandonner la Bohême à ses propres déchirements; et, voyant que les Moraves s'étaient joints aux Bohémiens contre lui, il fit don de leur province à l'archiduc Albert, son gendre, sous la condition de la réduire. Les Hussites de Moravie écrivirent aussitôt à Ziska de venir les secourir; mais Ziska sentait que la royauté de Coribut était le plus pressant danger, et qu'il fallait le combattre au coeur de la Bohême. Il envoya aux Moraves celui de ses capitaines qu'il estimait le plus, Procope le Rasé, qui avait été ordonné prêtre contre son gré dans sa jeunesse, et qui fut depuis surnommé le Grand, à cause de ses exploits militaires. Nous consacrerons une nouvelle série d'épisodes à ce grand homme, qui fut le successeur de Jean Ziska dans le commandement des Taborites, et le continuateur de son oeuvre politique. Nous nous bornerons ici à dire qu'il se comporta en Moravie avec une science militaire digne des leçons de Ziska, et une valeur digne de l'élan des Taborites, dont il partageait les principes les plus ardents.

Cependant Ziska marchait vers Prague. Après avoir veillé à tout et balayé la frontière, il revenait se prendre corps à corps avec le fantôme de la royauté. Il y fut devancé par un corps de ses Taborites qui, plus indignés et plus impatients que lui, pénétrèrent de nuit dans la vieille ville, s'emparèrent de trois maisons, et commencèrent la guerre intestine. Mais ils étaient trop peu nombreux pour avoir le dessus. Ils furent repoussés, tués en partie, et plusieurs, en se retirant, se noyèrent dans la Moldaw.

Ziska, en apprenant cette nouvelle, en fut consterné un instant. Il avait espéré dominer Prague sans coup férir, par sa seule présence, et la désabuser par ses conseils de son rêve de monarchie. Le mauvais accueil fait à ses imprudents avant-coureurs lui donnait à réfléchir. Entre les grands de Bohême qui voulaient Sigismond et le juste-milieu qui voulait Coribut, il se voyait seul avec ses Taborites; et lui, qui avait conçu que sa mission se bornerait à défendre la patrie contre l'étranger, il se voyait aux prises au dedans avec deux partis contraires. Sa situation devenait terrible, et il approchait lentement de la capitale, perdu dans ses pensées, frappé peut-être de l'idée que sa mission était finie, et qu'il n'était plus l'homme de ce troisième parti qu'il fallait constituer politiquement et dessiner hardiment au milieu des deux autres. Si Ziska eut cette angoisse, que les historiens lui attribuent sans l'expliquer, ce fut une révélation de son destin. Cet homme, qui devait retremper le courage populaire et donner un nouvel élan à l'invincible taborisme, cet homme était debout. Il était déjà à l'oeuvre. De vagues prophéties taborites portaient que Ziska rendrait la Bohême glorieuse pendant sept ans, et qu'il mourrait pour revivre dans un autre héros qui, pendant sept ans encore, continuerait son oeuvre. Ce héros était Procope le Rasé, Procope le Grand, Procope le Picard33, c'est-à-dire le vrai Taborite. Ziska le Calixtin, le médiateur impossible entre ces partis arrivés à l'heure d'explosion, devait jeter quelque éclat et mourir à temps, car il ne lui restait plus qu'à choisir entre l'abandon des siens ou celui de sa propre gloire.

Note 33: (retour) Il avait été compromis et arrêté dans l'affaire de Martin Loquis, et il avait sans doute dû son salut au moine Prémouré.

Hésitant à jeter la torche au sein du Hussitisme, il envoya des députés à Prague d'abord, pour désavouer l'équipée que ses gens venaient d'y faire; ensuite pour exhorter le parti calixtin à ne point élire Coribut. Il se faisait fort, disait-il, de défendre la Bohème contre l'Empereur et contre les grands, sans qu'il fût besoin qu'un peuple libre s'assujettit à un roi. «Ceux de Prague répondirent qu'ils étaient bien aises qu'il n'eût point de part à la dernière irruption des Taborites; mais qu'ils étaient fort étonnés qu'il leur déconseillât Coribut, puisqu'il n'ignorait pas que toute république a besoin d un chef». A cette réponse, Ziska comprit qu'on ne voulait plus qu'il fût ce chef nécessaire; et, blessé de voir préféré un étranger au bouclier éprouvé de la patrie, il s'écria en levant son bâton de commandement: J'ai par deux Jais délivré ceux de Prague; mais je suis résolu de les perdre, et je ferai voir que je puis également et sauver et opprimer ma patrie.




XIII.

Aussitôt Ziska se met en devoir d'exécuter cette terrible résolution; et, tout en ravageant sur son chemin les terres des seigneurs catholiques, il marche sur Graditz, qui était réputée calixtine, avec l'intention de la surprendre. Cependant les Taborites, qui peut-être eussent voulu marcher tout de suite sur Prague, commençaient à murmurer. Une nuit qu'ils cheminaient dans les ténèbres, fatigués d'une longue course, ils refusèrent d'aller plus avant. Cet aveugle, disaient-ils, croit que le jour et la nuit nous sont pareils comme à lui. Ziska leur demanda s'il n'y avait pas quelque village aux environs; on lui en nomma un: Allez donc y mettre le feu pour vous éclairer, reprit-il. Ils lui obéirent, et un peu plus loin ils rencontrèrent Czinko de Wartemberg et quelques autres grands seigneurs catholiques, qui leur livrèrent un rude combat. Ils en sortirent triomphants comme à l'ordinaire, et plusieurs de ces seigneurs y périrent, après quoi Ziska conduisit les Taborites à Graditz. Cette ville, qui avait une secrète inclination pour lui, le reçut à bras ouverts, au lieu de se défendre. Ceux de Prague vinrent pour la reprendre, et furent battus. De là, Ziska courut à Czaslaw, et s'en empara sans peine. Ceux de Prague vinrent encore l'y inquiéter, et, comme à Graditz, ils furent défaits et repoussés.

Ces nouvelles répandirent l'effroi dans Prague, et les magistrats résolurent d'envoyer à Ziska pour lui proposer un accommodement; mais les seigneurs calixtins s'y opposèrent, et se firent fort de vaincre le redoutable aveugle. Il était plus facile de s'en vanter que de le faire.

Ziska fit, aussitôt après, une campagne en Moravie, pour seconder Procope contre l'évêque de fer. La seule approche de l'armée taborite mit en fuite l'archiduc Albert; et Sigismond, qui le suivait pour assister à ses triomphes, partagea la honte de sa retraite. Jean de fer tint bon; mais il ne put empêcher Jean Ziska de lui prendre quelques places et d'attirer dans son parti un grand nombre de seigneurs hussites de la Moravie.

Ziska ne s'arrêta pas longtemps dans cette contrée: son système était de dévaster et d'épouvanter, non de conquérir. Il laissa Procope aux prises avec l'évêque, et pénétra au coeur de l'Autriche, où il porta l'effroi et la ruine jusqu'aux rives du Danube. L'archiduc, ayant marché sur lui, ne le trouva plus. Ziska ne risquait jamais inutilement une bataille. Ennemi rapide, audacieux et insaisissable, la promptitude de ses résolutions le conduisait là où on l'attendait le moins, et le faisait disparaître, comme par magie, des lieux où on croyait l'atteindre. Il lui suffisait de marquer sa course par des ruines, et cette manière d'affaiblir l'ennemi était la plus sûre pour gagner du temps et ralentir l'effort de l'invasion.

Tandis qu'on le cherchait vers le Danube, il était déjà retourné en Moravie, et y prenait des forteresses. A Cremzir, il fut forcé d'en venir aux mains avec Jean de fer; c'était un adversaire digne de lai. Attaqué à l'improviste, au milieu de la nuit, soit que la situation fût grave, soit que Ziska commençât à douter de son étoile, on rapporte qu'il fut épouvanté, et que sans Procope il eût été défait pour la première fois; mais Procope, blessé au visage, baissa la visière de son casque pour cacher son sang, et, entouré de la troupe d'élite qu'on appelait la cohorte fraternelle, fit des prodiges de valeur. Il se jeta dans la mêlée avec tant de furie, que Ziska, craignant qu'il ne s'engageât trop avant, fut forcé de réprimer son ardeur; puis il retrancha son armée derrière les chariots, et feignit d'attendre le jour pour recommencer le combat. L'évêque, s'étant retiré à Olmutz, et comptant sur un renfort d'Autrichiens pour le lendemain, ne s'inquiéta pas davantage cette nuit-là. Mais, au point du jour, Ziska avait fait plier bagage: averti par des espions diligents de l'approche des Autrichiens, il était reparti pour la Bohème, ravageant, tuant et brûlant tout sur les terres de l'évêque et dans le pays morave.

Il trouva Graditz retombée au pouvoir des Calixtins. A peine sorti victorieux d'une embuscade que des seigneurs catholiques lui avaient tendue, cet homme infatigable, qui tenait tête à Sigismond et à l'archiduc au dehors, aux Catholiques et aux Calixtins au dedans, reprit Graditz, s'empara de la forteresse de Mlazowitz et de Libochowitz, qu'il rasa sans miséricorde; passa dans le district de Pilsen, y détruisit Przestitz, Luditz; et, partout harcelé et poursuivi par les seigneurs catholiques et calixtins, mais assisté par les villes de refuge, après avoir fait une course sur l'Elbe, il revint s'emparer de Kolin, ville considérable, à douze lieues de Prague.

Les Praguois passèrent l'Elbe pour le combattre; «mais Ziska, que Sylvius Aeneas appelle un autre Annibal pour ses ruses de guerre, au lieu de faire volte-face, s'enfuit à toute bride, comme s'il eût eu peur, afin de les attirer en certain lieu qu'il connaissait bien. Quand il y fut arrivé, il dit à ses gens: Où sommes-nous?—A Maleschaux, sur les montagnes, lui répondit-on.—L'ennemi est-il loin?—Non, il nous poursuit chaudement, il est dans la vallée.—Voici le temps! dit Ziska; et, ayant tout disposé pour la bataille, il harangua ainsi ses soldats, monté sur son chariot: «Mes très-chers frères et mes braves compagnons, vous voyez que nous sommes attaqués par des gens que nous avons comblés de bienfaits et sauvés par deux fois des mains de Sigismond. A présent, par un esprit de domination, ils sont avides de notre sang. Courage, donc; c'est aujourd'hui un jour décisif, où il s'agit, en vérité, de vaincre ou de périr. Il parlait encore, lorsque, averti qu'on voyait flotter les drapeaux ennemis au bas de la montagne, il donna le signal.» Le combat fut acharné; mais la victoire ne déserta pas l'étendard taborite. Ceux de Prague prirent la fuite, laissant plusieurs milliers des leurs sur le champ de bataille, «entre lesquels il y avait un grand nombre de seigneurs de Bohème. Cette action se passa le 8 juin 1424.»

Ziska marche aussitôt à Cuttemberg, que ceux de Prague avaient relevée après l'incendie ordonné par Sigismond. Ziska la brûle de nouveau, et se rend à Klattaw qui l'appelait avec impatience. Une seconde victoire à peu près semblable, par ses manoeuvres et ses résultats, à celles des montagnes de Maleschaux, amène enfin Ziska aux portes de Prague, et cette fois avec la résolution et la certitude de s'en rendre maître.

Mais au moment de tourner leurs armes contre la métropole, contre la mère de la patrie, les gentilshommes de l'armée taborite se sentirent effrayés, et reculèrent devant leur entreprise. Les soldats, émus par leurs discours, hésitèrent. Il y avait comme un vague soupçon que Ziska n'agissait plus que pour satisfaire son orgueil, et venger un affront personnel. Pour apaiser le tumulte, le redoutable aveugle monta sur un tonneau de bière, et les harangua ainsi: «Pourquoi murmurez-vous contre moi, ô mes compagnons, contre moi qui vous défends tous les jours au péril de ma vie? Suis-je votre chef ou suis-je votre ennemi? Vous ai-je jamais conduits quelque part d'où vous ne soyez sortis vainqueurs?

«Qui vous a fait gagner encore vos dernières batailles, si ce n'est moi? Vous êtes riches, vous avez acquis de la gloire sous ma conduite; et moi, pour récompense de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne puis plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en repens pas, si vous voulez me seconder encore. Je ne veux point la perte de Prague, et ne pense pas non plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux Qui vous a fait gagner encore vos dernières batailles, si ce n'est moi? Vous êtes riches, vous avez acquis de la gloire sous ma conduite; et moi, pour récompense de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne puis plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en repens pas, si vous voulez me seconder encore. Je ne veux point la perte de Prague, et ne pense pas non plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux chien aveugle. C'est du vôtre qu'ils ont soif. Ils redoutent vos mains invincibles et vos coeurs intrépides. Marchons donc à Prague, puisqu'il n'y a plus de milieu, puisqu'il faut qu'elle ou vous périssiez. Éteignons une guerre civile qui finira par amener l'ennemi au coeur de la Bohême. Nous aurons pris la ville et chassé les séditieux avant que Sigismond en ait avis. Il nous sera alors plus aisé de le vaincre avec peu de gens bien unis, qu'avec une grosse armée divisée en factions. Cependant, afin que vous ne me reprochiez rien, consultez-vous. Voulez-vous la paix? J'y consens, mais craignez de vous en repentir. Voulez-vous la guerre? m'y voilà tout prêt.» Cette courte harangue enflamma les Taborites. Ils coururent aux armes, et s'avancèrent jusque sous les murailles de Prague, résolus de l'attaquer vigoureusement.

Le parti calixtin était perdu, et il le sentit. Prague était affaiblie par les victoires de Ziska, et Ziska y avait plus de partisans qu'on ne l'avait pensé d'abord. Le sénat et les citoyens ne pouvaient plus s'entendre. L'armée taborite était la plus forte et la mieux trempée que Ziska eût encore présentée à ses adversaires. La consternation se répandit dans la ville, et, d'un commun accord, tous les ordres envoyèrent à Ziska maître Jean de Rockizane, prêtre hussite, homme d'un, grand talent et d'un grand crédit, dont l'ambition devait causer bien des agitations et des malheurs à cette patrie qu'il venait sauver. Le vieux guerrier, vaincu par son éloquence, consentit à une réconciliation entière, et entra dans la ville avec tous les honneurs du triomphe. On éleva aussitôt un grand monceau de pierres dans le champ où cette paix venait d'être conclue, et on jura sur cette espèce d'autel druidique de se servir des pierres qui le formaient, contre le premier qui rallumerait la guerre civile.

Coribut avait été rappelé par le roi de Pologne, qui voulait se réconcilier et qui se réconcilia en effet avec l'empereur. L'évêque de fer s'était si bien comporté en Moravie, malgré la ténacité des Taborites et les progrès du Hussitisme, que l'archiduc avait repris courage, et que Sigismond recouvrait l'espoir de rentrer en Bohème. Le roi de Pologne avait épousé, non la veuve de Wenceslas comme il en avait été tenté, mais une autre Sophie, fille du grand-duc de Moscovie. L'Empereur avait assisté à ses noces, et Wladislas faisait serment de ne plus envoyer Coribut aux Bohémiens. Mais le jeune homme, prenant goût à cet essai de royauté, rentra secrètement en Bohème, et y fut accueilli comme un bras de plus contre Sigismond. Cette démarche réveilla les méfiances de l'Empereur, et l'engagea à traiter directement avec Ziska. Il lui envoya des ambassadeurs avec des offres magnifiques, dans l'espoir de le séduire, de le tromper peut-être, et de recouvrer la couronne de Bohème, sinon par les armes, du moins par l'intrigue. Il lui offrait le gouvernement du royaume s'il voulait se ranger à son parti et ramener les rebelles. «Étrange réduction, dit, à ce sujet, un historien catholique, qu'un empereur d'une si haute réputation en Italie, en Allemagne, en France, par toute l'Europe, fût contraint de s'abaisser pour recouvrer son royaume, devant un petit gentilhomme, un aveugle, un profane, un sacrilège et un scélérat!»

On dit que Ziska fut ébloui et enivré de ces offres, et qu'il se dirigea aussitôt vers la Moravie avec Coribut et ceux de Prague, comme pour combattre, mais en effet pour traiter de plus près avec Sigismond. Ce peut bien être là une calomnie de plus sur un héros dont les vues ont été si calomniées d'ailleurs.

Quoi qu'il en soit, il semble que la Providence n'ait pas voulu le lancer sur la pente dangereuse de l'ambition personnelle, et qu'elle l'ait soustrait à cette lutte plus funeste que celle des combats, afin de laisser aux Taborites un souvenir sacré, et à la Bohème un nom illustre. Il mourut de la peste qui était dans son armée, aux confins de la Bohème et de la Moravie, le 11 octobre 1424. Les uns disent qu'en mourant il ordonna à ses gens de livrer son corps aux corbeaux, aimant mieux passer dans les oiseaux du ciel que dans les vers du sépulcre; d'autres, qu'il leur commanda de l'écorcher, et de faire un tambour de sa peau, leur prédisant que le son de ce tambour suffirait pour jeter l'épouvante dans les rangs ennemis; et que là où serait la peau de Ziska, là aussi serait la victoire34. Notre auteur met cette version au rang des fables, et j'avais regret à cette circonstance si poétique et si conforme à l'esprit du temps, lorsque je me suis rappelé que Frédéric le Grand assurait, en vers et en prose, dans une lettre à Voltaire, avoir pris ce trésor à Prague, et l'avoir emporté à Berlin. M. Lenfant est mort lorsque Frédéric n'était encore que prince royal, c'est-à-dire longtemps avant ses premières conquêtes en Saxe et en Bohème. Nous pouvons donc croire que cette relique conduisit encore les Taborites à la victoire sous le grand Procope, et qu'elle fut respectée jusqu'au moment où elle fut reléguée parmi les curiosités d'un musée national. La massue de Ziska a joué son rôle longtemps après lui. L'empereur Ferdinand Ier vit cette grande masse de fer pendue auprès d'un tombeau, et pensant que ce devait être la sépulture de quelque héros, il ordonna à ses courtisans de lui lire l'épitaphe. Personne ne fut assez hardi pour le faire, et il lut lui-même le nom de Ziska. Fi, fi! dit l'Empereur en reculant, cette mauvaise bête, toute morte qu'elle est depuis un siècle, fait encore peur aux vivants! Là-dessus, il sortit de l'église, et fit atteler pour aller coucher à une lieue de la ville, quoiqu'il eût résolu d'y passer la nuit. On voyait encore cette massue redoutable en 1619, lorsque Ferdinand II vainquit Frédéric V, électeur palatin, que les Bohémiens avaient élu roi. Mais, en s'en retournant, les Impériaux enlevèrent la massue, et rayèrent l'épitaphe.

Note 34: (retour) Ses amis, dit Krautzins, firent ce qu'il leur avait ordonné et trouvèrent ce qu'il leur avait promis.

Si Ziska fut écorché, du moins son corps ne fut donc pas privé des honneurs de la sépulture. Les Taborites le transportèrent dans la cathédrale de Czaslaw, et cette ville, qui avait toujours été fidèle aux principes purs ne voulut pas s'en dessaisir. L'épitaphe qu'en 1619, les Impériaux effacèrent a été conservée par les historiens:

«Ci-gît Jean Ziska, qui ne le céda à aucun général dans l'art militaire, vigoureux vainqueur de l'orgueil et de l'avarice des ecclésiastiques, ardent défenseur de sa patrie. Ce que fit en faveur de la république romaine Appius Claudius l'aveugle, par ses conseils, et Marcus Furius Camillus par sa valeur, je l'ai fait en faveur de la Bohème. Je n'ai jamais manqué à la fortune, et elle ne m'a jamais manqué. Tout aveugle que j'étais, j'ai toujours bien vu les occasions d'agir. J'ai vaincu onze fois en bataille rangée. J'ai pris en main la cause des malheureux et des indigents, contre des prêtres gras et sensuels; et j'ai éprouvé le secours de Dieu dans cette entreprise. Si leur haine et leur envie ne s'y étaient opposées, j'aurais été mis au rang des plus illustres personnages. Cependant malgré le pape, mes os reposent dans ce lieu sacré.»

A JEAN ZISKA, Grégoire son oncle.


Rien n'est plus profondément vrai que cette épitaphe. Aeneas Sylvius l'a justifiée en qualifiant Ziska de monstrum detestabile, crudele, horrendum, importunum, etc. Et il y a aujourd'hui des personnes qui demandent si Ziska a jamais existé! C'est, ainsi qu'on écrit et qu'on connaît par conséquent l'histoire.

Ziska était représenté en relief sur son tombeau avec ces mots:

«L'an 1424, le jeudi, veille de la Saint-Gal, mourut Jean Ziska du Calice, chef des républiques qui souffrent pour le nom de Dieu.»

Chaque secte, chaque nuance de l'esprit hussite inscrivit son distique dans ce temple en l'honneur de Ziska. Évidemment celui qu'on vient de lire ne fut pas tracé par une main calixtine.

«Non loin du tombeau, dit notre auteur, il y a un autel où Jean Huss et Ziska sont représentés l'un auprès de l'autre. Sous l'effigie de Jean Ziska, on lisait ces vers latins...», que je donnerai en français, et qui me semblent émanés de la secte picarde qui croyait au retour des morts sur la terre, ou, pour mieux dire, à la transmission de la vie35:

«Huss est revenu du ciel. Si Ziska son vengeur en revient, Rome impie, prends garde à toi!»

Note 35: (retour) Cette secte, très-mélangée, avait été influencée par la croyance des Millénaires. Mais après Ziska on verra que les Taborites ont cru au retour immédiat des âmes dans de nouveaux corps.

Jean Ziska était, selon eux, Jean Huss ressuscité, et Procope fut regardé comme le possesseur de l'âme de Ziska. Dans la Bible, on voit l'esprit des prophètes passer, en partie ou en totalité, dans celui de leurs continuateurs et de leurs adeptes.

Sous la figure de Jean Huss on lisait:

«Huss, ton vengeur gît ici. Sigismond lui-même a plié sous lui; et comme on voit en plusieurs lieux les bustes des héros, ainsi Czaslaw conservera éternellement la mémoire de Ziska.»

Ceci pourrait avoir été inscrit par quelques-uns de ces seigneurs catholiques avec lesquels, malgré leurs trahisons, Ziska avait cru devoir jusqu'au bout conserver des ménagements et une apparence d'amitié. Le misérable Rosemberg, qui l'aidait dans l'occasion à brûler les vieux Picards, était de ce nombre; et sans avoir ni foi politique, ni croyance religieuse, changeant suivant l'occasion, il fallait bien au moins qu'il rendit justice à la valeur célèbre de Ziska.

Plus loin encore une épitaphe bizarre, moitié païenne, moitié picarde:

«Ci-gît Ziska, vaillant en guerre, la gloire de sa patrie, l'honneur de Mars. Il a précipité dans le Styx, avec sa foudre vengeresse, les moines, cette peste criminelle.—Il reviendra encore pour punir les bonnets carrés.»

Derrière l'autel, il y avait une longue et large pierre avec ces mots:

«Cette pierre fut la table de Ziska lorsqu'il prenait le corps et le sang du Seigneur.» Ceci est du pur calixtin.

Enfin sous la massue: «Jean Ziska repose sous ce «marbre; il fut la terreur des tonsures de Rome. «Huss! il fut le vengeur de ta mort, en poursuivant «à outrance les ennemis du calice et en massacrant «les moines. Cette massue toute teinte de leur sang, «en sera un témoignage éternel.»

Ce distique sanguinaire est franchement taborite.

J'ai transcrit toutes ces épitaphes, parce qu'elles semblent m'expliquer le respect et l'amour que Ziska le Calixtin inspirait à des esprits travaillés de tant d'idées contradictoires. Un hérétique de la fin du quinzième siècle ajouta son hommage aux précédents:

«Ci-gît le défenseur du calice et de la vraie foi, le «fléau des moines et du prélat romain, le raillant «défenseur de la Bohême, la terreur de l'empire «d'Allemagne, ce général borgne à qui Trocznova «donna naissance, et qui en portait les armes.»

De toutes ces oraisons funèbres je préfère, pour la justesse de l'appréciation historique et pour la profondeur du sentiment religieux, celle qui l'appelle tout simplement le chef des républiques qui souffrent pour le nom de Dieu, et je l'attribuerais volontiers au plus pur, au plus fort, au plus brave et au plus instruit des Taborites, à Procope le Grand.

Puisque nous examinons les jugements du passé sur Ziska, nous citerons celui de Cochlée, l'historien le plus passionné contre lui:

«Si l'on considère ses exploits, on peut non-seulement l'égaler, mais même le préférer aux plus grands capitaines. En est-il aucun qui ait livré plus de combats et remporté plus de victoires que lui, tout aveugle qu'il était? Ce fut lui qui enseigna l'art militaire aux Bohémiens. Il fut l'inventeur de ces remparts qu'ils se faisaient avec des chariots et dont ils se servirent si heureusement et pendant sa vie et après sa mort. Comme les Taborites n'avaient point encore de cavalerie, il trouva moyen de leur en donner en démontant la cavalerie ennemie, pour soutenir l'infanterie retranchée avec des chariots, etc.»

Cette guerre aux chariots a excité l'admiration de tous les historiens. Par leur moyen les Taborites, marchant en un seul corps, soldats, munitions, armes et bagages étaient toujours prêts à se former en retranchements mobiles, en fortifications vivantes, pour ainsi dire. Ils avaient trouvé le secret de se passer de citadelles, en faisant eux-mêmes de leurs camps instantanément, et suivant toutes les combinaisons que leur dictait le génie stratégique de Ziska, leurs places de guerre au premier endroit venu. Ils avaient, pour s'entendre et pour former leurs plans d'attaque ou de défense, des moyens ignorés de l'ennemi et connus d'eux seuls. Ces moyens étaient des lettres, des signes ou des figures qui aidaient chaque soldat à reconnaître le chariot auquel il appartenait, et chaque conducteur de chariot à prendre et à retrouver sa place dans le combat.

A la massue et au fléau ferré des paysans, Ziska ajouta la lance ou framée des anciens Germains, et le boucher. La lance était longue, légère, et si maniable, qu'on s'en servait également comme d'une pique ou d'un javelot. Le bouclier était également léger et portatif, bien qu'il fût de la hauteur de l'homme. Il était en bois peint, et portait l'effigie du calice, avec de belles sentences exprimant la pensée dominante de chaque secte. On le fixait en terre avec des crocs destinés à cet usage, et l'on combattait derrière avec l'arc et l'arbalète. Sans doute le bois de ces légers boucliers était d'une extrême dureté et à l'épreuve des traits de l'ennemi. Toutes ces manières de combattre étaient devenues si étrangères aux Allemands, qu'ils étaient frappés d'épouvanté et ne savaient aucun moyen d'en triompher.

Le redoutable aveugle était toujours monté sur son char auprès du principal drapeau. Il avait des guides actifs et intelligents qui lui expliquaient l'ordre de bataille et la situation des lieux; et quoiqu'il ne tirât plus l'épée, il conduisait toutes choses avec la promptitude, la prudence, la présence d'esprit, la prévoyance et la pénétration d'un grand général. Sa mémoire était si fidèle, qu'il n'avait qu'à entendre le nom du lieu où il se trouvait, pour s'en retracer l'aspect, tel qu'il l'avait vu en y passant plusieurs années auparavant, jusqu'au moindre détail, jusqu'à un ruisseau, jusqu'à un rocher. Sur le plus simple exposé d'ailleurs, il se représentait si bien la scène, les vallons, les montagnes et les forêts, qu'il ne fit jamais une faute, et ne commanda jamais une manoeuvre qui ne fût facile et prompte à exécuter. La lorgnette de Napoléon, qui décida du destin de tant de batailles, méritait bien de devenir célèbre, et de rester l'attribut de ses portraits et de ses statues; mais la cécité divinatoire de Ziska a quelque chose de plus fatal, de plus merveilleux et de plus formidable encore. On représente la Justice avec un bandeau sur les yeux. Ziska, ce ministre de la justice de Dieu, selon les Taborites, et de la justice humaine de son siècle en réalité, devait comme l'antique Némésis, être aveugle et insensible aux spectacles d'horreur et aux scènes de désespoir. C'était une sorte d'être abstrait dont la main n'agissait plus et ne se souillait plus dans le sang des victimes, mais dont le nom gouvernait tout et dont l'inspiration faisait, tout agir36.

Note 36: (retour) «Il est mort avec cette gloire d'être sorti vainqueur de plusieurs batailles et de n'avoir jamais été vaincu.» Fu goxe.

Il sut toujours se faire aimer des siens, et ses soldats l'adorèrent pour sa douceur, son désintéressement, son calme, son affabilité. Ils ne lui parlèrent jamais qu'en l'appelant frère Jean; et il ne se servit jamais avec eux que du nom de frères. «Il était de moyenne taille, avait «le corps robuste et ramassé, la poitrine large, la tête «grosse, les cheveux ras et châtains, de longues moustaches, «la bouche grande et le nez aquilin.» Il portait toujours la moustache et le costume polonais, ce qui pouvait être une particularité dans un pays où l'on avait dû prendre les habitudes allemandes, et ce qui n'était probablement qu'un retour ou un attachement marqué à l'antique costume slave. On vit longtemps à Tabor un portrait qui avait été fait d'après lui de son vivant, et qui pouvait être une belle chose, car le temps d'Albert Durer approchait. Ziska était représenté tenant d'une main sa massue, de l'autre la tête d'un moine tonsuré. Un ange, debout devant lui, lui présentait le calice. Des peintures analogues étaient répandues dans toute la Bohème. Sur les portes des villes, sur les murailles, sur les boucliers, partout on voyait des calices grossiers présentés à la foule avide pur des anges37. Je m'imagine que ces ligures, quelque barbareineut peintes qu'elles lussent, devaient avoir un grand caractère, et qu'Albert Durer les vit et en fut frappé. Quelques-unes des gravures sur bois de ce maître semblent être des symboles hussitiques. On y voit le calice simple et austère dans la main de l'ange, et le calice chargé d'ornements, de perles et de pierreries dans celle de la grande prostituée, symbole de l'église romaine. Les cieux pleuvent du sang, les ministres ailes de la colère divine y courent sur les nuages. Dans le fond on aperçoit d'affreux supplices, des hommes nus entraînés au sommet d'une montagne et jetés en bas sur les piques et les fourches des soldat. Albert Durer avait embrassé le parti de la réforme. Quoique en véritable artiste de nos jours, et grâce à son talent, il lui bien avec tous les partis, peut-être dans le secret de son âme, toutes ses allégories apocalyptiques avaient-elles leur sens dans des événements plus récents. Peut-être ces victimes qu'on chasse et qu'on précipite du haut des montagnes sont-elles des Taborites immolés par les mineurs de Cuttemberg38. Un personnage empanaché et d'une grande taille se dessine dans le lointain, assistant aux supplices comme Hérode ou Pilate. C'est peut-être Sigismond ou Rosemberg. Ailleurs, on voit des prélats et des monarques qui font torturer, brûler et aveugler des martyrs, peut-être Jean Huss, Jérôme de Prague, Jean de Crasa, Martin Loquis et tant d'autres. Je sais qu'on donne à ces planches célèbres des noms tirés de l'histoire de la primitive Église, de l'ancien martyrologe et de l'Apocalypse de saint Jean; mais de saint Jean aux persécutions des hérétiques du quinzième siècle, il y a plus près dans le cerveau d'un de ces hérétiques joannites que de l'Apocalypse aux martyrs de Dioclétien. Il est certain que les hérésies du moyen âge et de la renaissance ont expliqué admirablement les mystérieuses prophéties de Jean, et qu'aucune autre application satisfaisante ne peut se trouver hors de là: toute l'émotion, toute la poésie de ces révolutions religieuses roule sur l'Apocalypse; toutes les prédications en furent inspirées, tous les symboles en furent mis au jour et célébrés avec enthousiasme.

Note 37: (retour) C'est ce qui donna lieu à un distique latin dont voici le sens: «La Bohème peint tant de coupes, qu'il semble qu'elle n'ait plus d'autre dieu que Bacchus.»
Note 38: (retour) Ce sont peut-être aussi des Taborites qui se vengent Catholiques et sacrifient aux mânes de leurs proches. Il n'y a pas jusqu'à la longue ramée bohémienne qui ne se retrouve dans ces compositions.

«La mort de Ziska mit une grande désolation dans son armée. On n'entendait que lamentations et murmures contre la fortune qui avait condamné à la mort un homme immortel. Les Taborites, après avoir mis tout à feu et à sang dans les lieux où il était mort comme pour sacrifier à ses mânes, et lui avoir rendu les honneurs funèbres, se partagèrent en trois bandes.» La première retint le nom de Taborite, et choisit pour chef Procope le Grand, que Ziska avait institué l'héritier de ses oeuvres; la deuxième garda le nom d'Orébite, et mit à sa tête Procope le Petit, surnommé ainsi seulement pour le distinguer par l'antithèse que présentait sa stature, car ce fut aussi un grand guerrier; la troisième bande prit le nom d'Orpheline, pour désigner son deuil, et nomma plusieurs chefs pour témoigner qu'elle n'en trouvait pas un seul en particulier qui fût digne de succéder à Ziska. Ces Orphelins se tinrent toujours dans leurs chariots, dont ils se faisaient un camp, ou plutôt une ville portative. Ils s'imposèrent la loi de ne jamais demeurer ailleurs, et de n'entrer dans les villes que pour les besoins de la guerre et l'approvisionnement de l'armée. «Ce partage n'empêcha pas que les trois corps ne s'unissent étroitement quand il s'agissait de la cause commune. Ils appelaient la Bohème la terre de promission, et les Allemands, soit Philistins, soit Iduméens, soit Moabites, soit Amalécites, distinguant par ces noms ceux des diverses provinces. Les Orphelins et les Orébites tirèrent du côté de la Lusace et de la Silésie, brûlant et massacrant tout. Procope le Rasé, à la tête des Taborites et de ceux de Prague, marcha vers l'Autriche par la Moravie.» Nous l'y suivrons; car c'est sous les Procope que les Taborites firent les plus grandes choses, et rendirent la Bohème la terreur des nations environnantes, de tout le corps germanique et de l'église romaine. C'est sous leur conduite que les Bohémiens furent regardés, non plus comme des hommes, mais comme des démons et des fantômes invincibles. «De sorte qu'il ne s'agissait plus d'anathématiser, mais d'exorciser cet antre diabolique, cette demeure de Satan.» Mais avant de nous engager dans cette nouvelle campagne, nous avons à vous raconter, Mesdames, les aventures de la comtesse de Rudolstadt.

FIN DE JEAN ZISKA.