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Jean

Chapter 12: CHAPITRE VIII.
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About This Book

The narrative chronicles domestic episodes in a modest household when the expectant wife goes into labor, prompting a comic mix of alarm and sleepy bewilderment from her husband, servants, and neighbors. Later sections follow the child's upbringing, parental hopes and anxieties, neighborhood gossip, and lessons in manners and dancing, offering affectionate yet satirical sketches of bourgeois family life. The work alternates intimate domestic detail with light social commentary, portraying recurring characters whose foibles illuminate themes of parental ambition, social performance, and the small absurdities of everyday family life.

Bellequeue est enchanté de sa soirée, quoiqu'elle lui annonce une courbature pour le lendemain, et madame Durand dit à son fils: «Mon ami, vous êtes-vous amusé au bal?—Pas du tout,» répond Jean. «—Comment! cela ne vous a pas donné envie de danser?—Cela ne me donnait qu'envie de dormir.—Parce que vous ne dansiez pas vous-même. Mais comme je veux que vous deveniez un beau danseur, comme votre parrain, vous irez toutes les semaine au bal de M. Mistigris.»

Jean ne répond rien, et sa mère dit tout bas à Bellequeue: «Vous voyez comme il est docile... Son père ne sait pas le prendre, il lui parle toujours latin!... Mais avec de la douceur j'en ferai tout ce que je voudrai. Du reste, vous conviendrez qu'il a été charmant ce soir.—Charmant!» dit Bellequeue, «il s'est conduit comme un homme de cinquante ans.»

Le lendemain, Jean va se dédommager avec ses amis de la soirée passée chez son maître de danse: «On veut que j'y retourne,» leur dit-il, «j'y retournerai... Mais je lui ôterai l'envie de m'avoir à ses bals. Avec leurs jambes tendues, leurs bras en rond, leurs dandinemens, ils avaient tous l'air d'imbécilles!... Jusqu'à mon parrain qui sautait comme un cabri!... Ça me faisait de la peine pour lui! Est-ce qu'un homme doit faire des bêtises comme ça?—Non, certainement,» dit Démar, «Il vaut mieux jouer à digdog, ou monter à un mât de cocagne.»

Le jour du bal arriva. Madame Durand, qui n'aimait plus à sortir souvent, comptait sur Bellequeue pour conduire son fils, mais Bellequeue se ressentait encore des entrechats qu'il avait battus chez M. Mistigris, et il ne pouvait pas se redresser. Jean avait quatorze ans passés, il aurait pu aller seul, mais on craignait qu'alors il n'allât point chez son maître de danse; Catherine était nécessaire à la maison; il fallut donc que M. Durand se décidât à conduire son fils.

Jean ne se souciait pas que son père vînt avec lui, et il répétait sans cesse: «J'irai bien tout seul;» mais M. Durand avait pris son chapeau et son rotin, en disant: «Monsieur mon fils, vous n'êtes pas assez sage pour que l'on se fie à vos promesses. Experto crede Roberto, c'est-à dire, je vais aller avec vous.»

On s'achemine en silence vers la demeure de M. Mistigris; le papa Durand n'aimait à causer que de son état, Jean n'y entendait goutte: voilà pourquoi le père et le fils ne disaient mot.

Cette fois M. Mistigris avait fait placer un bout de chandelle dans le fond de son allée, ce qui annonçait une soirée extraordinaire; et cela fit sourire Jean. On rencontra dans l'escalier la famille Mouton qui arrivait; la maman s'arrêtait à chaque marche pour demander à ses filles si son bonnet était bien placé, parce que la vue du bout de chandelle lui promettait une brillante réunion.

Il y avait en effet, dans la salle de danse, trois dames et deux messieurs de plus que la dernière fois, et M. Mistigris avait loué un petit savoyard, qui était assis sur le bord de la croisée et battait du tambourin, même quand on ne dansait pas.

M. Durand est allé tendre la main à Mistigris, en lui disant: «Salutem tibi», et Mistigris tend la jambe en lui répondant: «Ça va bien, je vous remercie.»

Les dames se placent sur les banquettes, les hommes se promènent dans le salon, Mistigris accorde son violon en disant au petit savoyard; «Donne-moi le la;» et le petit savoyard lui répond ingénument: «Je ne l'ai pas, monsieur; vous ne m'aviez rien donné.»

Mademoiselle Nanette va et vient de l'antichambre au salon, ôtant son tablier toutes les fois qu'elle revient dans la salle de bal et le remettant pour aller ouvrir la porte.

Jean a refusé le flageolet que M. Mistigris lui a offert, il se promène dans la salle et semble attendre avec impatience que l'on se mette en place; enfin le quadrille est formé, on dansera à seize, en comptant Nanette qui est enchantée de figurer. Pendant que Mistigris joue le prélude du pantalon, Jean tire de sa poche une poignée de petites boules qu'il lance dans le milieu de la salle.

«Partez!» crie Mistigris, et les danseurs se mettent en mouvement; mais des détonations éclatent de tous côtés; on se recule, on se retourne avec effroi, et en se reculant, en se retournant, on marche de nouveau sur les pois fulminans que M. Jean a jetés à pleines mains dans la salle. Les demoiselles Mouton poussent des cris affreux; la maman se trouve mal en faisant éclater un pois; les petites filles pleurent; les dames crient au secours; le grand Charlot croît que la maison tombe, et les jeunes clercs rient aux éclats.

M. Mistigris cherche à rétablir le calme en s'écriant: «C'est quelque méchanceté d'un confrère... C'est quelqu'un qui est jaloux de mon bal, qui a fait cette mauvaise plaisanterie;» et M. Durand, qui, en voulant secourir madame Mouton, a fait éclater des pois, cherche de tous côtés son fils, et crie: «Amenez-moi Jean, je vais fouiller dans ses poches.»

Jean n'est plus là: il a disparu au moment où la contre-danse commençait; Nanette sort par le couloir en criant: «Monsieur Jean!... votre papa vous demande.»

Mais M. Jean ne répond pas; la-bonne qui avance toujours, s'aperçoit qu'il n'y a plus de lumière dans la pièce d'entrée qui sert de vestiaire. «Qui est-ce qui a donc soufflé la chandelle?» dit Nanette en allant à tâtons; «c'est très-ridicule... C'est...»

Nanette n'achève pas: quelque chose s'embarrasse dans ses jambes; elle tombe en poussant un grand cri. Le cri de la bonne est entendu dans la salle de bal. «Il se passe quelque chose dans le vestiaire,» dit M. Mistigris! «Est-ce qu'il y aurait des voleurs introduits chez moi... C'est étonnant qu'ils aient choisi pour venir le jour où j'ai du monde.»

Mais déjà tous les jeunes gens se précipitent dans le couloir pour savoir ce qui se passe dans la pièce d'entrée. M. Mistigris les suit, son archet à la main; plusieurs dames en font autant, la curiosité l'emportant sur la peur; mais personne n'a pris de lumière, parce qu'on ne sait pas qu'il n'y en a plus dans l'antichambre.

Arrivé là, à peine a-t-on fait quelques pas dans l'obscurité, que l'on culbute comme Nanette; le nombre des personnes augmente le désordre; les uns crient, les autres rient. Au milieu de la confusion générale, M. Mistigris demande à grands cris de la lumière, et M. Durand, qui n'a pas suivi les curieux, arrive tenant d'une main un flambeau et de l'autre son rotin.

Dès que la scène est éclairée, on veut savoir ce qui a pu occasioner la chute de tant de personnes, et l'on voit deux grandes ficelles qui sont attachées d'un bout à l'autre de la chambre à la hauteur de dix pouces environ.

«C'est une horreur!» s'écrie le maître de danse, qui en tombant s'est foulé le pied. «C'est un tour abominable!... Me faire faire un faux pas avec tous mes élèves... Les pétards pouvaient encore s'excuser, mais ceci est un délit complet.»

Un éclat de rire est la seule réponse que reçoit M. Mistigris, et l'on aperçoit alors la figure de Jean, qui, du carré dont il tient la porte entr'ouverte, s'amuse à considérer tous ceux que son expédient a fait culbuter.

«Voilà le coupable!» dit Mistigris en désignant Jean. «Oui, certainement, c'est lui,» dit M. Durand; «mais je vais venger la société que mon fils a jetée par terre... Tu castigaberis! drôle!... Messieurs et mesdames, je vous enverrai du vulnéraire...»

En disant cela, M. Durand a enjambé par-dessus les personnes qui sont encore à terre; il court vers l'escalier, le redoutable rotin levé, prêt à châtier le coupable. Mais Jean n'a pas attendu son père; il descend lestement l'escalier, enfile l'allée et retourne en courant près de sa mère. L'herboriste continue de poursuivre son fils, il court après lui dans la rue, la canne en l'air, en s'écriant toujours: «Attends-moi, drôle!» Mais Jean ne l'attendait pas; et comme un garçon de quatorze ans court mieux qu'un homme de cinquante-quatre, le fils arriva long-temps avant le père.

En voyant son fils revenir seul, madame Durand lui demanda ce qui s'était passé, pourquoi il revenait de si bonne heure de chez M. Mistigris, et ce qu'il avait fait de son père. Jean répondit en riant que le bal avait été tout de travers, que les danseurs et les danseuses s'étaient amusés à faire la culbute dans l'antichambre, et qu'il avait perdu son père dans la rue.

Mais M. Durand arrive à son tour, essoufflé et furieux; il entre dans la boutique la canne levée, il s'avance vers son fils, et celui-ci, sautant par-dessus le comptoir, échappe à la correction paternelle et court se réfugier et s'enfermer dans sa chambre. Madame Durand retient son époux par le pan de son habit en lui disant: «Qu'avez-vous donc, monsieur? Au nom du ciel, parlez... et ne tenez pas ainsi votre rotin en l'air, en menaçant votre fils... Vous me faites l'effet de Brutus, monsieur!

«—Il n'est pas question de Brutus, madame,» dit l'herboriste en se jetant sur une chaise. «Votre fils est coupable... Il a fait ce soir des siennes... Il mérite une correction, qui benè amat benè castigat, et je veux lui prouver que je suis son père.

«—Et qu'a-t-il donc fait, monsieur, pour vous mettre ainsi en fureur?»

L'herboriste raconte ce qui s'est passé à la soirée de M. Mistigris. «Et c'est pour cela que vous voulez battre mon fils!» dit madame Durand. «Mais, monsieur, ce sont des espiégleries!—Des espiégleries, madame! Effrayer toute une société!—Est-ce qu'on doit s'effrayer pour quelques pétards.—Il y a deux dames qui se sont trouvées mal... Elles en feront peut-être une maladie.—Ce sont des bégueules!—Moi-même, madame, en écrasant sans le vouloir un de ces maudits pois, j'ai ressenti une commotion jusque dans la racine des cheveux.—Si vous aviez été militaire, monsieur, vous n'auriez rien ressenti, et je suis bien sûre que M. Bellequeue aurait dansé au milieu des pétards sans en faire un entrechat de moins.—Et les ficelles tendues pour faire tomber tout le monde, madame, et dix ou douze personnes des deux sexes faisant la culbute dans l'obscurité?—C'est plus décent que s'il y avait eu de la lumière, monsieur.—Et notre cousin Mistigris qui aura peut-être une entorse?—Vous avez des remèdes pour tout, monsieur.—Madame, vous avez beau dire, vous ne parviendrez pas à excuser mon fils à mes yeux. Le jeune homme n'est plus un enfant, il est temps de montrer de la fermeté. Je veux bien lui faire grace des coups de canne en considération du principe: Moneat antequam feriat. Mais qu'il se tienne pour averti, et qu'il garde quinze jours la chambre où il sera nourri cum pane et aquâ. Voilà mon ultimatum

Madame Durand n'insiste plus, mais elle va consoler son fils, et pendant les quinze jours suivans, que Jean est censé passer dans sa chambre, Catherine lui donne en secret la clef des champs, en lui portant tous les matins un poulet et une bouteille de bordeaux, ce qui, dit-elle, doit le faire grandir beaucoup plus vite que le pain et l'eau ordonnés par M. Durand.

CHAPITRE VI.

L'ASSEMBLÉE DE FAMILLE, ET QUEL EN FUT LE RÉSULTAT.

La pénitence imposée par l'herboriste à son fils ne le rendit pas plus sage. Il est certain que le vin de Bordeaux et les poulets devaient plutôt lui donner du goût pour les repas particuliers, et que la facilité d'aller ensuite jouer toute la journée loin des yeux de son père, avait fait de la correction un temps de vacance. Mais lorsqu'un père veut punir et qu'une mère veut pardonner, il est bien difficile de rendre un enfant obéissant; avant de former les autres, il faudrait souvent se corriger soi-même. C'est dans l'accord qui règne entre les parens, que les enfans puisent les meilleurs exemples et les plus douces leçons.

Jean avait près de seize ans, quand sa marraine, madame Grosbleu, mourut, laissant à son filleul toute sa fortune qui montait à près de six mille francs de rente; madame Durand dit alors à son époux: «Vous voyez que notre fils sera très à son aise, et qu'il est inutile de lui faire apprendre aucun état.»

M. Durand répondit que si son fils ne faisait rien du matin au soir, il emploierait nécessairement son argent à des folies; que d'ailleurs il fallait qu'un homme fît quelque chose, sans quoi il s'ennuyait et ennuyait les autres. M. Durand avait raison, et il n'avait jamais si bien parlé; mais madame Durand était persuadée que son fils, ne pourrait jamais ennuyer personne, et elle s'écria: «Jean se fera ce qu'il voudra, il a de l'esprit, il sera bel homme et il aura des écus; avec tout cela, monsieur, je crois qu'on peut remplir toutes les charges de l'État.»

M. Durand prétendit que pour le plus mince emploi, il fallait au moins écrire lisiblement et mettre l'orthographe mais sa femme lui répondit que cela pouvait être de rigueur pour les petits emplois et non pas pour les grands.

«Du moins, madame,» dit l'herboriste, «n'apprenez pas à votre fils ce que sa marraine a fait pour lui; s'il sait qu'il a déjà une fortune indépendante, il fera encore plus de sottises.»

Comme Bellequeue fut aussi d'avis qu'il ne fallait pas dire au jeune homme qu'il était riche, la maman consentit à ne point l'en instruire; mais afin qu'il se ressentît déjà de cet accroissement de fortune, elle lui glissa en secret une bourse contenant vingt-cinq louis, en lui disant: «C'est un petit cadeau que ta marraine t'a fait en mourant. Use-s-en, modérément... mais ne te refuse rien.»

Jean mit une pièce d'or dans sa poche et alla retrouver ses bons amis Démar et Gervais; il leur offrit de les régaler de tout ce qu'ils voudraient. Les amis de cet âge ne se font jamais prier pour accepter quelque chose. On se rendit dans un café, où Démar donna à Jean des leçons de billard, pendant qu'on leur préparait un splendide déjeuner à la fourchette. Jean trouva le jeu de billard fort amusant et se promit d'y jouer souvent. Démar demanda à son ami pourquoi il les régalait si bien; Jean tira la pièce d'or de sa poche, en disant: «C'est un cadeau de ma marraine, j'en ai plein un tiroir comme cela.

»—Il faudra manger tout le tiroir,» dit Gervais, pendant que Démar semblait réfléchir en considérant d'un œil avide la pièce d'or que Jean tenait encore dans sa main. Mais le déjeuner arrivant fit cesser toute autre réflexion.

Jean avait demandé ce qu'il y avait de meilleur en mets et en vins; sa mère lui avait dit: «Ne te refuse rien,» et il suivait exactement ce conseil. Les trois jeunes gens firent sauter les bouchons. Gervais ne s'était jamais trouvé à pareille fête, il était gris avant d'être au milieu du déjeuner, parce que des têtes de seize ans ne supportent pas de fréquentes rasades. Bientôt Jean fut dans le même état que Gervais; Démar seul conservait un peu plus de raison, et il s'en servait pour tâcher de faire sentir à Jean tout le bonheur qui les attendait en quittant tous les trois des parens qui voulaient contrarier leur vocation pour le plaisir.

Quoique Jean ne fût nullement contrarié dans sa vocation, il approuvait tout ce que disait Démar; ces messieurs trinquaient à leur amitié, à leur sincère attachement; Gervais balbutiait et devenait à chaque instant plus attendri; le vin le rendait sensible, et il finit par pleurer en embrassant ses deux amis. Jean voulait encore paraître de sang-froid, mais il avait de la peine à tenir son verre, et Démar profita de ce moment pour proposer à ses amis de se lier par un serment dans lequel il serait dit qu'à l'avenir tout serait commun entre les trois amis, et qu'ils partageraient ensemble la bonne et la mauvaise fortune.

Démar et Gervais ne pouvaient que gagner à un tel engagement; cependant Jean fut un des premiers à lever la main et à serrer celle de chacun de ses amis; une nouvelle rasade scella ce pacte des adolescens.

Pauvre Jean!... te voilà engagé avec de bien mauvais sujets!... Où te conduiront de telles liaisons!... Que l'on dise encore que les amitiés d'enfance, que les promesses de collége sont sacrées! Pour qu'un serment ait quelque valeur, ne faut-il pas que ceux qui l'ont prononcé sachent à quoi ils s'engagent? Est-ce dans l'âge des illusions, lorsqu'on ne connaît encore ni le monde, ni les hommes, ni soi-même, que l'on peut décider de son avenir? Et cependant, c'est au collége, c'est dans l'adolescence qu'on est prodigue de sermens.

Tout en buvant et jurant, ces messieurs chantaient et faisaient un bruit qui renvoyait du café les gens honnêtes qui s'y trouvaient. Le maître de la maison, ne se souciant pas de perdre toutes ses pratiques pour trois écoliers qui se grisaient, présente la carte à ces messieurs, en cherchant poliment à leur faire entendre que, pour se livrer à leur bruyante gaîté, ils seraient mieux dehors que chez lui, où cela troublait le paisible habitué qui venait prendre sa tasse de chocolat et lire le journal.

Pour toute réponse, Jean jeta sa pièce d'or sur le comptoir en disant: «Qu'est-ce qu'il baragouine, le limonadier?—Je crois qu'il veut que nous nous en allions,» dit Démar. «—Vraiment!... Est-ce qu'il nous prend pour des gamins! Nous ne nous en irons pas.—Il prétend que nous faisons trop de bruit!» s'écrie Gervais. «—Oui. Eh bien! en ce cas, il faut crier plus fort.»

Et ces messieurs entonnent un chœur avec accompagnement de fourchettes et de couteaux. Le limonadier se fâche, il s'approche de nouveau des jeunes gens et leur dit: «Messieurs, je vous prie de vous retirer, ma maison n'est point un cabaret.»

Les trois jeunes gens lui rient au nez, et frappent sur la table de manière à casser le marbre qui la couvre. Alors le limonadier fait signe à un de ses garçons, qui court chercher la garde au poste voisin. Quatre fusiliers et un caporal arrivent bientôt dans le café. A leur vue, Gervais se cache sous la table, et Jean met sa serviette en turban en lançant des boulettes de mie de pain au nez du caporal.

Les soldats s'avancent. Jean et Démar ne veulent point sortir, tandis que Gervais que la peur a un peu dégrisé se faufile par-dessous les tables et gagne la porte. Cependant le caporal, qui s'ennuie de recevoir des boulettes, dit à ses soldats: «Saisissez ces deux hommes.»

Les deux hommes, qui avaient à peine trente-trois ans à eux deux, veulent faire résistance, et lancent quelques assiettes aux soldats. Mais leur force ne répond pas à leur courage, ils sont bientôt saisis et emmenés au corps-de-garde au milieu d'une foule de badauds que le bruit avait attirés.

Bellequeue rentrait paisiblement chez lui, le chapeau d'une main et la canne de l'autre, lorsque la vue de beaucoup de monde lui fit lever les yeux pour chercher la cause de ce rassemblement; il aperçoit son filleul marchant fièrement entre deux fusiliers. Bellequeue s'arrête, il ne veut point d'abord en croire ses yeux; mais c'est bien Jean que l'on conduit au corps-de-garde avec un autre garçon de son âge.

Bellequeue retrouve toute la vivacité de sa jeunesse, il suit les soldats, perce la foule, et pénètre dans le corps-de-garde presque aussitôt que les deux coupables. Là, Bellequeue court à Jean, se fait expliquer l'affaire, et soulagé en apprenant qu'il ne s'agit que de bruit et d'assiettes cassées, il supplie le commandant du poste de lui rendre son filleul.

Mais les jeunes gens se sont révoltés contre la force armée, le commandant prétend qu'ils doivent être punis. Bellequeue rejette leur faute sur l'ivresse causée par le vin, et le commandant prétend qu'alors il faut les punir pour s'être grisés. Il déclare enfin qu'il ne rendra les jeunes gens qu'à leurs pères. Bellequeue prétend qu'un parrain peut faire le père dans beaucoup d'occasions, le commandant est inflexible, et Bellequeue se décide à aller conter l'affaire au papa Durand.

Bellequeue arrive tout effaré à la boutique de l'herboriste. Il a mis son chapeau sur sa tête, ce qu'il ne fait que dans les cas extraordinaires. «Je viens pour mon filleul,» dit-il en entrant, «il est au corps-de-garde.

»—Au corps-de-garde!» s'écrie madame Durand, «ah, mon Dieu! mon fils s'est engagé!»

Et Catherine est obligée de faire respirer du vinaigre à sa maîtresse qui est sur le point de se trouver mal, tandis que l'herboriste s'écrie: «Mon fils est au corps-de-garde!... Il aura insulté la sentinelle.

»—Calmez-vous,» dit Bellequeue, «le fait n'est point grave; c'est pour un peu de bruit dans un café, après un déjeuner avec des amis... Les jeunes gens étaient gris... C'est une leçon pour eux, cela les dégoûtera du vin. Venez, mon cher Durand, venez dire que vous êtes le père, et l'on vous rendra votre fils.

»—Allez donc, courez donc, monsieur!» dit madame Durand. «—Une minute, madame,» dit l'herboriste. «Mon fils s'est fait mettre au corps-de-garde, ce n'est pas pour rien, et il mériterait que je l'y laissasse!... C'est gentil!... c'est aimable! à seize ans se faire mettre au corps-de-garde! cela promet. S'il avait étudié les simples, madame, il ne serait pas maintenant entre quatre fusiliers: studia adolescentiam alunt, senectutem oblectant

Madame Durand sentit peut-être que son mari avait raison; mais elle le supplia de nouveau d'aller délivrer leur fils, et M. Durand, qui au fond aimait aussi le coupable, se rendit enfin avec Bellequeue au corps-de-garde, où l'affaire s'arrangea. On rendit la liberté aux deux jeunes gens, quoique Démar ne fût pas réclamé par son père; mais Bellequeue voulut bien répondre de lui pour obliger son filleul.

Jean était plus calme; il ne disait mot en suivant son père, et s'attendait à un sermon sévère. Mais M. Durand gardait le silence; et, en arrivant chez lui, il se contenta de conduire lui-même son fils dans sa chambre, de l'y enfermer et de garder la clef dans sa poche; puis il descendit trouver sa femme et lui dit: «Vous voyez, madame, que notre fils ne se conduit pas précisément comme un bijou. Si nous le laissons toujours maître de son temps, il se fera souvent mettre au corps-de-garde, et on finira par vouloir l'y garder; il s'est lié d'ailleurs avec de très-mauvais sujets. Il faut absolument prendre un parti, afin de mettre un terme à tout cela.

»—Eh bien! monsieur, quel est votre avis?» dit madame Durand. «—Mon avis?... Mon avis est de consulter nos parens, et de les réunir pour savoir avec eux par quel moyen nous pourrons rendre Jean plus sage.»

L'aventure du corps-de-garde avait effrayé madame Durand; elle consentit à l'assemblée de famille; et le soir même l'herboriste écrivit à tous ceux qui avaient assisté au baptême de Jean, et qui existaient encore, pour qu'ils vinssent chez lui le lendemain l'éclairer de leurs lumières. Il ne devait donc y manquer que la marraine, l'amateur de dominos, qui était mort de la jaunisse pour avoir boudé cinq fois de suite, et M. Endolori qui venait de rendre l'âme après avoir pris trois médecines à la fois, afin de se mieux porter.

En attendant la réunion du lendemain, M. Durand, qui se méfiait de la faiblesse de sa femme et de Catherine, voulut lui même porter la nourriture à son prisonnier, qui, cette fois, fut mis rigoureusement au pain et à l'eau, ce qui sembla d'autant plus désagréable à Jean, qu'il avait encore dans son tiroir beaucoup de ces pièces d'or avec lesquelles on fait de si bons déjeuners.

Les parens et les amis furent exacts à se rendre à l'invitation de M. Durand; et l'on vit arriver successivement M. et madame Renard, qui étaient toujours bonnetiers, mais qui, outre leurs bonnets de coton, vendaient maintenant de petits bonnets grecs, parce que, depuis seize ans, il s'était fait de grandes révolutions dans les modes comme dans les affaires, et que l'on avait vu souvent les mêmes personnes adopter les couleurs les plus opposées. Mais, au milieu de tous ces bouleversemens, les bonnets de coton avaient tenu bon. Il y a des choses qui ne périront jamais.

Puis M. et mademoiselle Fourreau; car, malgré sa gaîté, ses manières enfantines et sa voix de flageolet, mademoiselle Aglaé est restée fille; ce qui ne l'empêche pas d'être toujours la même quant au moral; pour le physique, c'est différent, elle n'a plus rien d'un enfant.

Vient ensuite M. Mistigris, qui n'a plus voulu donner de leçon de danse à son petit cousin, depuis la soirée aux pétards et aux culbutes. Puis madame Ledoux, qui n'a pas été oubliée, et qui, malgré ses soixante-cinq ans, parle toujours de ses quatorze enfans et de ses trois maris.

Madame Moka a aussi reçu une invitation, parce que, s'étant intéressée à Jean, elle est toujours venue chez l'herboriste, et lui a envoyé beaucoup de pratiques. Enfin Bellequeue complète l'assemblée, et il s'est mis en noir, afin d'avoir plus de poids dans les délibérations.

Quand chacun est assis dans la chambre à coucher, qui sert de salon, M. Durand salue la société et dit: «Mesdames et messieurs, vous savez pourquoi j'ai désiré vous réunir chez moi?

»—Oui, nous le savons,» dit Bellequeue.

«—Moi, je ne le sais pas,» dit M. Renard. «—Je crois que je l'ai oublié,» dit M. Fourreau. «—Je ne pense pas que je le susse,» répond madame Moka. «—Dites-le-nous encore, mon voisin!» s'écrie madame Ledoux, «ça vaudra mieux: mon mari, l'huissier, me répétait toujours deux fois la même chose; c'est une très-bonne habitude.—Ah! ah! ah!... c'est drôle!» dit mademoiselle Aglaé.

«—C'est au sujet de notre fils Jean...—Oui,» dit madame Durand en interrompant son mari, «c'est de mon fils que nous voulons vous parler... Il a eu seize ans le 15 mars dernier.

»—Oh! je m'en souviens,» dit madame Renard; «il faisait même très-froid ce jour-là, et vous aviez oublié votre bonnet de soie noire, monsieur Renard; vous avez attrapé un rhume en revenant.

»—Il faisait très-glissant,» dit M. Mistigris; «sans mon équilibre parfait, je me cassais le nez dans la rue Pastourelle.

»—C'est maintenant un joli garçon que mon cousin,» dit mademoiselle Aglaé; «il est plus grand que moi, hi! hi! hi!

»—Il est bel homme,» dit Bellequeue; «il se tient droit, ses cheveux sont très-bien plantés.

»—Oui,» dit madame Ledoux, «il ressemble beaucoup à mon onzième, qui était de... qui était du... Ah! mon Dieu! je ne me souviens plus bien si c'était du papetier ou de l'ébéniste. C'est étonnant comme la mémoire se perd!

»—Messieurs et dames,» reprend l'herboriste, «nous nous éloignons de la question. Mon fils Jean a seize ans, et il est très-fort, c'est vrai; mais il ne sait rien et ne veut rien faire...

»—Oh! monsieur, vous allez trop loin!» dit madame Durand. «Il ne sait rien!... demandez à son parrain s'il ne sait pas tenir un fleuret.

»—Avec beaucoup de grâce,» dit Bellequeue; «il fume aussi son cigare sans que ça l'étourdisse.

»—Il ne sait pas danser,» dit Mistigris en levant les épaules. «J'ai passé quatre mois sans pouvoir lui mettre un jeté-battu dans la tête; d'où je conclus qu'il a très-peu de moyens.

»—Peu de moyens!» s'écrie madame Durand, en jetant au vieux maître de danse un regard courroucé. «Mon cousin, vous ne pouvez plus à votre âge faire des élèves comme dans votre jeunesse.

»—Ma cousine,» dit Mistigris en se levant pour paraître plus grand, «j'ai encore formé dernièrement deux garçons marchands de vins de la rue Sainte-Avoie; allez à la Grande-Chaumière, regarder comme ils dansent!... Vous verrez si je ne sais plus enseigner.»

Et pour prouver qu'il a encore tous ses moyens, Mistigris essaie une pirouette avant de se rasseoir, et va tomber sur les genoux de madame Moka, en disant: «J'ai rencontré un clou.

»—J'ai eu un de mes garçons qui dansait bien joliment,» dit madame Ledoux. «C'était mon quatrième... ou mon second... ou mon dernier.

»—Revenons à la question,» dit l'herboriste, il faudrait tâcher de ne point en sortir...—Ah! ah! ah! c'est juste,» dit mademoiselle Aglaé en riant, «si on en sort, on n'y sera plus. Hi! hi! hi!...

«—Mon fils sait se battre et fumer... concedo; il sait même jurer très-énergiquement, et il paraît qu'il veut aussi apprendre à se griser.

»—J'ai eu un de mes maris qui se grisait,» dit madame Ledoux. «Je ne sais plus si c'était l'huissier, ou le papetier, ou l'ébéniste!...

»—Du reste,» dit madame Durand, «sur l'article des mœurs et du beau sexe, on peut bien dire que c'est l'innocence même. Il n'a jamais regardé une voisine ailleurs qu'au visage.

»—Quant à cela,» dit l'herboriste, «je conviens qu'il n'y a rien à lui reprocher; et...

»—C'est étonnant,» dit madame Moka; «on voit tant de ces jeunes gens qui se pervertinssent sans qu'on s'en doutisse?

»—Revenons à nos graines,» dit M. Durand. «Mon fils a seize ans; il ne fait rien, du matin au soir, que courir, vagabonder dans les rues, et jouer avec des polissons: cela n'est pas honorable pour un père qui a passé sa vie à étudier les secrets de la nature; et je vous demande ce que nous pourrions faire pour le corriger.

»—S'il savait danser,» dit Mistigris, «je lui aurais tout de suite trouvé un emploi. Je suis reçu dans de grandes maisons, chez des gens en place: mais comment voulez-vous que je présente un jeune homme qui ne sait pas saluer? On se moquerait de moi.

»—S'il avait du goût pour la bonneterie,» dit M. Renard, «on pourrait le pousser dans les bas, dans les gilets de laine... Mais il faut savoir compter et être à cheval sur la règle décimale.

»—Autrefois,» dit Bellequeue, «je vous proposais d'en faire un militaire; mais les temps sont changés, nous sommes en paix, et je ne vois pas la nécessité de l'envoyer passer sa jeunesse dans une caserne.

»—D'abord,» dit M. Fourreau, «moi, je crois que... si le jeune homme... on ne peut pas savoir... au reste, c'est très-embarrassant.

»—Monsieur a bien raison,» dit madame Moka. «Ce n'est pas que je voulûme dire que le mal fusse sans remède!

»—J'ai eu un enfant qui m'a aussi donné bien du tourment,» dit madame Ledoux, «c'était une de mes filles... non, c'était un de mes garçons... je ne sais plus lequel.... c'était toujours d'un de mes trois maris... Je ne sais pas trop quelle sottise il avait commise, mais ce qu'il y a de certain, c'est que... je ne sais plus ce que nous en avons fait.

»—C'est dommage,» dit Mistigris, «ça nous aurait mis sur la voie pour le petit cousin.

»—Mais,» dit mademoiselle Aglaé en minaudant, «si on... hi hi hi... si on le... ah! ah! ah!... si vous oh oh oh!... ça serait bien plaisant... de le marier...

»—Le marier!» dit madame Durand, «y pensez-vous? à seize ans!

»—Ma foi,» dit Bellequeue, «s'il en avait seulement dix-huit, je ne serais pas éloigné de vous le conseiller.

»—Mon fils est encore un enfant,» dit l'herboriste avec gravité, «il est incapable de comprendre les conséquences de l'hymen... il ne sait pas faire une tisane!... comment voudriez-vous qu'il tint un ménage?

»—Et d'ailleurs,» dit madame Durand, «quelle femme voudrait d'un mari si jeune?

»—Ah! on ne sait pas,» répond mademoiselle Aglaé en se dandinant. «Quelquefois... hi hi hi... on trouverait peut-être...

»—Le mariage est inadmissible,» dit l'herboriste, «mais je le répète, mon fils Jean doit faire autre chose que jouer au bouchon, ou aux quilles, ou à la balle avec les mauvais sujets du quartier; passe quand il n'avait que huit ans!... mais à seize on n'est plus un enfant, et les choses ne peuvent pas rester in statu quo.

»—Eh! bien! monsieur,» dit madame Durand avec impatience, «trouvez donc vous-même quelque occupation agréable pour ce cher enfant que vous traitez comme un nègre!... et que vous n'avez jamais aimé parce qu'il n'a point de goût pour la botanique!... Croyez-vous, monsieur, que je veuille l'envoyer aux Iles, aux Grandes-Indes, l'exiler du toit maternel... parce que, doué d'une imagination vive, d'un esprit pétulant, il n'a pas pu se tenir assis dans un comptoir? Répondez, monsieur, répondez donc et ne restez pas vous-même in sta cocu

C'était la première fois que madame Durand essayait de parler une autre langue que la sienne, mais sa mémoire l'avait mal servie; la citation, loin de plaire à l'herboriste, sembla augmenter sa mauvaise humeur, et il s'écria: «Madame, je vous prie de ne plus parler latin, vous faites des solécismes.

»—Je ne sais pas ce que je fais, monsieur, mais je le dis devant ma famille et nos amis, c'est votre sévérité qui a fait prendre à mon fils l'étude en aversion.

»—Dites, madame, que c'est votre faiblesse qui l'a gâté, qui a détruit les bonnes qualités qu'il pouvait avoir, qui l'a rendu volontaire et désobéissant.

»—Je me rappelle, monsieur, comment vous vouliez lui faire apprendre votre état, à cet enfant; c'était en lui donnant le fouet...

»—S'il l'avait reçu plus souvent, madame, il saurait aujourd'hui ce que c'est qu'un herbier.

»—Allons, monsieur Durand... ma chère commère,» dit Bellequeue en allant du mari à la femme. «Est-ce que nous allons nous quereller... fi donc! un si joli ménage... l'exemple du quartier... Ce n'est probablement pas pour vous disputer que vous avez invité vos parens et vos amis à venir chez vous...»

Les parens écoutaient tranquillement la querelle sans chercher à la terminer; madame Renard souriait, M. Renard regardait sa femme d'un air malin, mademoiselle Aglaé riait, M. Fourreau ouvrait de grands yeux, Mistigris regardait ses pieds et paraissait content que son petit cousin fût cause d'une dispute; madame Ledoux cherchait à se rappeler avec lequel de ses maris et pour lequel de ses enfans elle avait eu une querelle semblable, et madame Moka murmurait de temps à autre: «Ah, Dieu! vis-je souvent des époux se querellasser

L'arrivée de Catherine change la scène; la domestique entre toute troublée dans la chambre, en s'écriant: «Ah! mon Dieu, madame! ah, mon Dieu!... M. Jean est parti.

»—Parti!» s'écrie madame Durand, et tout le monde se lève en désordre, tandis que l'herboriste prie la bonne de s'expliquer.

«Vous savez ben, monsieur,» dit Catherine, «que vous m'avez seulement ce matin donné la clef de la chambre de M. Jean, en me disant: Vous irez le chercher et nous l'amènerez quand il en sera temps. En attendant ça, moi j'ai voulu aller savoir si ce jeune homme n'avait besoin de rien, et s'il ne s'ennuyait pas trop dans sa chambre. Je viens donc d'y entrer, mais j'ai eu beau regarder partout... pas de M. Jean! sa commode est ouverte, ses tiroirs sont vides, il aura fait un paquet de ses effets, et comme sa croisée donne sur le toit qui mène au grenier, c'est par-là qu'il se sera sauvé.

»—Mon fils nous a quittés!» dit madame Durand, et elle retombe sans force sur sa chaise. Catherine et madame Moka la secourent; M. Durand se rend à la chambre de son fils, madame Ledoux va conter cette aventure à toutes les personnes qu'elle connaît, Bellequeue prend sa canne et son chapeau en s'écriant: «Je vous réponds que je le retrouverai,» et les parens retournent tranquillement chez eux en se disant: «Puisque Jean est parti, il est inutile de chercher plus long-temps ce qu'on pourrait faire de lui.»

CHAPITRE VII.

LES TROIS FUGITIFS.

Ce n'est pas quand un jeune homme a atteint sa seizième année qu'il convient de le mettre en pénitence au pain et à l'eau, de le menacer de la férule, de le traiter enfin comme un enfant. Lorsque nous sommes d'âge à comprendre la raison, à sentir la conséquence d'une faute, les suites qu'elle peut avoir, c'est en attaquant notre raison, notre cœur, en cherchant à éclairer notre esprit, à rectifier notre jugement, que l'on peut seulement nous corriger. On me dira peut-être qu'il y a des jeunes gens qui n'ont point d'esprit, point de raison et dont le cœur est fermé à tous les bons sentimens; alors ceux-là sont incorrigibles, et le pain et l'eau ne les rendront pas meilleurs.

Jean, habitué depuis son enfance à ne faire que ses volontés, fut d'abord tout surpris d'être réellement prisonnier dans sa chambre. A chaque instant il attendait la visite de sa mère ou de Catherine, mais sa mère ni Catherine ne venaient pas, et le soir, il ne vit arriver que son père qui lui apportait un repas de trappiste, et s'éloigna en se contentant de lui dire: Suum cuique tribuito. Et comme Jean n'entendait pas le latin, il pensa que cela voulait dire: Vous ne mangerez plus autre chose; et, dans sa colère, dès que son père eut refermé la porte, il donna un coup de pied dans le pot à l'eau, jeta le pain par la fenêtre, puis se coucha en disant: «J'aimerais mieux ne jamais manger que de faire un tel repas.»

Mais le lendemain matin, en s'éveillant, il sentit à son estomac qu'il n'avait pas soupé la veille; alors le pain qu'il avait dédaigné lui revint à la mémoire; il le chercha auprès de lui, puis se rappela qu'il l'avait jeté par la fenêtre et en eut des regrets; c'est ainsi qu'il nous arrive de soupirer après ce que nous avons long-temps dédaigné; mais on fait souvent cette faute-là dans le cours de la vie; elle est donc bien excusable à seize ans.

Jean se promenait avec impatience dans sa chambre; il secouait la porte qui était bien fermée, et murmurait en jurant, car vous savez que c'était ce qu'il faisait de mieux: «Est-ce qu'on va me laisser long-temps m'engourdir dans cette chambre... J'ai faim, sacrebleu! Mon père n'a certainement pas l'intention de me laisser mourir de faim... Il est vrai que si je n'avais pas jeté le pain par la fenêtre, j'en aurais encore pour ce matin. Mais me mettre à un tel régime!... quand j'ai là vingt-quatre pièces d'or avec lesquelles je pourrais si bien me régaler, moi et mes amis... Mes pauvres amis! je ne les ai pas vus depuis notre aventure d'hier... Je suis sûr qu'ils sont inquiets de moi!...»

Chaque instant augmentait l'impatience et l'appétit de Jean, il prenait son or, le comptait, puis frappait du pied avec colère. Enfin, il s'écrie en ouvrant brusquement sa fenêtre: «Non, de par tous les diables! je ne resterai pas ici... Si cela amuse mon père de me tenir en cage, cela ne m'amuse nullement d'y être.»

Jean examine les toits. Il n'y a que trois pas de sa fenêtre à celle d'un grenier. Le chemin quoique court est périlleux, mais à seize ans on risque sa vie en riant: c'est pourtant l'âge où elle est le plus agréable!... et, à soixante, on prend mille précautions pour ne point mourir, même lorsqu'on est accablé d'infirmités!... Nous ne sommes donc guère plus raisonnables à soixante ans qu'à seize?

Jean avait déjà son or dans sa poche et un pied sur les toits; il se ravise, rentre dans sa chambre, ouvre sa commode, et fait vivement un paquet assez volumineux de ses effets, en se disant: «J'ai dans l'idée que je ne reviendrai ni demain, ni après; il faut bien laisser à la colère de mon père le temps de s'apaiser; il est prudent d'emporter ce dont je puis avoir besoin. D'ailleurs tout cela est à moi, c'est ma propriété, et j'en puis disposer.»

Jean, ayant fait son paquet, le tient d'une main en franchissant le toit; en deux enjambées il est dans le grenier; puis sur l'escalier qui donnait dans l'allée. Il descend sans faire de bruit, il craint de rencontrer ses parens, mais ils étaient alors à l'assemblée qui se tenait pour délibérer sur son sort. Jean ne délibère pas, il sort lestement de l'allée et court à la Place-Royale retrouver ses bons amis.

Démar et Gervais étaient en effet fort impatiens de revoir Jean; on n'oublie pas aisément un ami qui nous a donné des déjeuners splendides, et qui peut nous en donner encore. La petite catastrophe, qui avait suivi le banquet de la veille, n'était rien aux yeux des camarades de Jean: ce n'était pas la première fois que ces messieurs se trouvaient dans les disputes, mais l'un s'en tirait toujours en payant d'effronterie et l'autre en jouant des jambes.

«Le voilà! c'est lui, c'est Jean!» s'écrient en même temps Démar et Gervais. «Oui, c'est moi, mes bons amis, et ce n'est pas sans peine!» dit Jean en essuyant la sueur qui coule de son front. «J'ai couru!... couru! car j'avais peur qu'on ne s'aperçût de ma fuite! Vous ne savez pas, vous autres, qu'on m'avait enfermé, mis au pain et à l'eau dans ma chambre, comme un mioche de six ans!

»—C'est affreux! c'est épouvantable!... enfermer un homme de notre âge... car enfin nous sommes des hommes à présent!...—Je crois bien, j'ai cinq pieds trois pouces, moi!... J'espère que c'est respectable, ça!—Et moi donc,» dit Gervais, «qui ai déjà un commencement de moustaches!...—Enfin, messieurs, j'ai pris mon parti, je me suis dit: Je ne suis point fait pour être esclave.—Bravo! c'est tapé, ça!...—Je ne veux pas rester au pain et à l'eau puisque j'ai là de quoi faire des repas de noces.—Parbleu! il aurait fallu être bien jobard.—Alors j'ai mis mon trésor dans ma poche, j'ai fait un paquet de mes effets, j'ai gagné par les toits la fenêtre du grenier, et me voilà, disposé à aller avec vous... ma foi!... au bout du monde.

»—Ce cher Jean!» dit Démar en se jetant au cou du fugitif, «as-tu bien fait de te sauver!... et tu as pris tout ton argent?—Oh! tout, c'est là, dans le gousset. Ha çà! vous viendrez avec moi?—Nous sommes inséparables, c'est entendu.—En ce cas, il faudrait partir au plus vite, car mon parrain Bellequeue pourrait fort bien courir après moi... Mais c'est que vous avez peut-être besoin de retourner chez vous, vous autres?—Pourquoi faire?» dit Démar, «j'ai ma garde-robe sur moi, et il est inutile que j'aille dire adieu à mon père, puisqu'il m'a déjà mis deux fois à la porte en me priant de ne plus revenir.

»—Moi,» dit Gervais, «j'ai encore été rossé ce matin... Ils m'appellent toujours paresseux!... Tiens, si j'aime mieux jouer, moi. J'ai bien encore chez moi un vieux pantalon et une veste, mais tant pis, je les laisse. D'ailleurs, puisque Jean a des effets et que tout est commun entre nous, ça servira à nous trois.—C'est juste,» dit Démar. «—En ce cas, messieurs, partons.—Par quel chemin?—N'importe, gagnons une barrière, puis la campagne... Ah! nous mangerons d'abord, et nous verrons après.»

Les trois écoliers se mettent en marche. Ils gagnent les boulevards, puis les faubourgs, et sortent de Paris par la barrière de Ménil-Montant. Jean mourait de faim, mais il ne voulait s'arrêter qu'en lieu de sûreté.

La barrière passée, on cherche une guinguette de belle apparence où l'on puisse faire un bon repas. Les guinguettes ne manquent pas à Ménil-Montant. Les fuyards entrent dans celle dont la cuisine paraît le plus échauffée, et se font servir à dîner. Mais comme Jean se rappelle l'aventure de la veille, et qu'il ne se soucie pas de voir arriver la garde qui pourrait mettre obstacle à son désir de voyager, cette fois il boit très modérément, et il engage ses amis à l'imiter.

Le plus beau dîner, chez un traiteur de Ménil-Montant, est bien moins cher qu'un déjeuner à la fourchette dans un café de Paris. Jean est fort étonné qu'une de ses pièces d'or ne saute pas pour le dîner, et, après avoir payé la carte, il s'écrie: «Décidément, messieurs, nous avons de quoi nous amuser long-temps.—Amusons-nous,» dit Démar. «—Amusons-nous,» répète Gervais.

On se remet en route, on gagne la campagne, en riant, en courant, en jouant au palet ou au chat. De temps à autre Démar veut faire le raisonneur, et, s'arrêtant dans un joli site ou devant un beau point de vue, il s'écrie: «Voyez, messieurs, comme tout cela est frais et champêtre!... Est-ce qu'on n'est pas cent fois mieux dans cette campagne que dans sa chambre?... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux respirer le grand air que de travailler devant un bureau?... Est-ce qu'il n'est pas plus naturel d'être libre que d'être enfermé?

»—Oui, certainement,» dit Gervais, «la liberté... le plaisir, de bons dîners!... voilà comme on doit vivre.

»—Sans doute,» dit Jean, «l'homme est né pour faire sa volonté... D'ailleurs, mon parrain m'a dit souvent que les voyages forment la jeunesse... Eh ben, quand nous serons assez formés, nous retournerons chez nous.»

»—Mais n'oublions pas,» reprend Démar, «le serment que nous avons fait: amitié éternelle et communauté de biens.—Oh! c'est juré! d'ailleurs, nous ne sommes pas des enfants!...—Ni des girouettes.»

»—Ah! messieurs,» dit Gervais, «voilà une place superbe pour jouer au cheval fondu. Ça nous fera faire la digestion et nous donnera de l'appétit pour ce soir.»

La partie est acceptée. Le jeu est mis en train; on court, on saute, mais, au bout d'un moment, Gervais s'aperçoit qu'en sautant par-dessus ses camarades, il a déchiré tout un côté de son pantalon dont l'étoffe était fort usée.

«Ah, mon Dieu! me voilà bien,» s'écrie-t-il; regardez donc, messieurs, je me suis joliment arrangé... Je ne puis pas entrer comme ça dans un village... On se moquera de moi... Comment donc vais-je faire, moi qui n'en ai pas d'autres.»

«—Nigaud! est-ce que je n'ai pas mon paquet,» dit Jean, «tu vas choisir... Oh! j'en ai plus d'un, moi!»

On va s'asseoir sous des arbres. Là, Jean défait son paquet et étale ses effets aux yeux de ses compagnons. Il y avait deux pantalons, l'un gris et déjà passé, l'autre bleu et tout neuf.

«Je vais prendre celui-là,» dit Gervais en s'emparant du bleu que Jean lui donne sans difficulté.

«—Tiens! il n'est pas bête,» dit Démar, «il prend le plus beau, et moi, si je déchire le mien, il faudra que je me contente du gris qui est tout tâché.—Qu'est-ce que ça te fait?» dit Gervais, «ça ne te regarde pas, puisque c'est à Jean.—Ça me regarde autant que Jean, puisque nous avons mis tout en commun et que ce qui est à lui est à moi.

»—Eh ben, si c'est à toi, c'est à moi aussi,» répond Gervais. «—C'est égal, je ne veux pas que tu le mettes,» dit Démar, en arrachant le pantalon des mains de son camarade. «Moi, je veux l'avoir.—Tu ne l'auras pas.—Je l'aurai.»

Et ces messieurs se repoussent l'un et l'autre et finissent par se battre et se rouler sur le gazon pour le beau pantalon bleu.

Jean voyant que la querelle est sérieuse, court au milieu des combattants et parvient à les séparer en leur disant: «Eh bien! messieurs, est-ce là cette amitié éternelle que nous nous sommes jurée? Et parce que tout est commun entre nous, je ne vois pas que ce soit une raison pour vous donner des coups de poing afin de savoir qui mettra le pantalon bleu. Tiens, mets-le, Gervais, puisque le tien est déchiré, et ne faites plus de bêtises comme ça; nous aurions l'air de trois enfants.»

Gervais met le pantalon en laissant échapper un sourire de triomphe. Démar n'ose plus rien dire, il tâche de cacher sa mauvaise humeur. Gervais ayant achevé sa toilette; on va se remettre en route, mais auparavant il montre à ses camarades son vieux pantalon déchiré en disant: «Messieurs, que faut-il faire de cela?

»—Parbleu! c'est bon à jeter,» dit Démar. «—On pourrait peut-être le faire raccommoder par quelque servante d'auberge,» dit Jean, «alors il servirait encore.—A coup sûr, ce n'est pas moi qui le mettrai,» dit Démar. «—Ni moi,» dit Gervais; «allons, décidément, je vais l'accrocher à une de ces branches d'arbre, il servira d'épouvantail aux oiseaux.»

Gervais monte à l'arbre, attache le vieux pantalon sur une branche assez élevée, puis descend, et l'on se remet en route.

Il est nuit quand les jeunes voyageurs arrivent à Bagnolet, ils ont fait peu de chemin dans leur journée, parce qu'ils se sont souvent amusés et n'ont point suivi de route droite.

«Il faut coucher ici,» dit Jean. «—Oui, et y faire un bon souper,» dit Gervais; «et demain après déjeuner nous nous remettrons en voyage.

«—Mais qu'est-ce que c'est donc que cette ville-ci? je n'y vois pas de traiteur.—C'est un village, imbécile.—Ça n'est pas brillant comme à Ménil-Montant!—Messieurs, quand on voyage, il faut s'attendre à des hauts et des bas.—Qu'est-ce que ça veut dire, ça?—Ça veut dire qu'on ne trouve pas toujours de bonnes cuisines!—Ah! messieurs, je sens le fricot... Il y a un traiteur par ici.»

En effet, les voyageurs approchaient d'une auberge. Ils entrèrent d'un air délibéré dans la grande salle qui précédait la cuisine en criant: «Peut-on souper et coucher ici?»

L'hôte, sa femme et sa servante, sortirent ensemble de la cuisine pour voir le monde qui leur arrivait; et parurent surpris de la jeunesse des trois voyageurs.

«Brave homme, pouvez-vous nous loger et nous donner à manger?» dit Démar en prenant un ton important, qui allait assez mal avec sa veste et sa casquette. «Ces messieurs ont fait une partie de campagne?» dit l'hôte en souriant.

«—Tiens! qu'est-ce que ça lui fait?» dit Gervais. «—Oh! nous vous paierons bien,» dit Jean en tapant sur son gousset. «Les noyaux sont là!...—En ce cas, messieurs, nous allons vous traiter de notre mieux.... Nous ne couchons pas ordinairement, mais c'est égal, on vous fera des lits...—Et surtout un bon souper!» dit Gervais. «—Soyez tranquilles, vous serez contents.»

Les jeunes gens s'asseyent devant une table sur laquelle il n'y a jamais eu de nappe, et pendant qu'on leur fait à souper, ils boivent un coup, et l'hôte vient causer avec eux.

«Vous êtes en vacance, n'est-ce pas, messieurs?» leur dit-il. «—Oui, nous sommes en vacance,» répond Jean en souriant, et se tournant vers ses camarades, il leur fait une de ces grimaces d'usage entre les ouvriers quand ils disent un mensonge à quelqu'un. «—Vous êtes venus vous promener par ici... Vous avez eu raison, les environs sont charmants, et il y a de fort jolies maisons de campagne dans notre village.—Comment s'appelle-t-il votre village?—Bagnolet. Ah! vous ne saviez pas que y vous étiez à Bagnolet?...—Ça nous est bien égal!... d'être à Bagnolet ou à Rognolet!» dit Démar en haussant les épaules.

«Messieurs,» reprend l'aubergiste, «si vous voulez, demain, je vous ferai voir la maison où habitait jadis le cardinal Duperron, qui, après avoir bu vingt verres de vin, sauta dans son jardin l'étendue de vingt-deux semelles...—Il sautait plus haut que moi, celui-là,» dit Jean. «—En devenant vieux, il fit faire beaucoup de changements dans son jardin, mais il conserva toujours l'allée où il avait sauté les vingt-deux semelles. Je vous ferai voir encore....—Dites donc, si vous pouviez nous faire voir des pipes, ça nous amuserait mieux.—Comment! est-ce que vous fumez déjà?—Un peu, mon neveu.—On fume donc dans votre pension?—Comme vous dites.—Oh! j'ai toujours des pipes pour les charretiers qui s'arrêtent ici.... Je vais vous en préparer.

»—Est-il bavard et curieux, le cabaretier!» dit Gervais. «—Messieurs,» dit Démar, «avez-vous remarqué que la servante est gentille?—Eh bien! qu'est-ce que ça nous fait?» dit Jean. «—Ça fait que c'est plus agréable, et puis, enfin... on ne sait pas.—Ah! il pense toujours à des bêtises, celui-là!...—Attention, messieurs,» dit Gervais, voilà le souper, c'est plus intéressant que la servante.»

Le souper était composé de veau et de lapin, et les ragoûts poivrés de manière à emporter la bouche. Mais les jeunes gens trouvèrent tout excellent et firent lestement disparaître les mets. Gervais voulait quelque friandise pour le dessert. Mais l'hôte n'avait, en fait de friandises, que du fromage de jérômé; il fallut s'en contenter. A la fin du repas, ces messieurs allumèrent leurs pipes, et l'hôte les regarda fumer avec admiration, en s'écriant: «Encore si jeunes! et déjà fumer comme des charretiers!.... Il faut qu'ils soient dans une bien bonne pension.»

Les voyageurs avaient beaucoup bu; ils ne tardèrent pas à s'endormir sur leurs pipes; alors l'hôte leur conseilla de monter se coucher, et ils suivirent la servante qui les conduisit à leur chambre.

On avait dressé trois lits dans une salle fort grande où se donnaient les repas de noces, quand il s'en faisait à l'auberge, Gervais commence par choisir le lit qui est le plus loin de la porte et de la fenêtre, et il s'assied dessus en disant: «Je me couche là, moi.

»—Eh bien! il n'est pas gêné,» dit Démar, «il choisit l'endroit où on est le mieux.»

Et, s'approchant de Gervais, Démar le prend par les pieds, le fait rouler dans la chambre, et prend sa place sur le lit. Gervais se relève, s'avance vers Démar et veut lui en faire autant, mais Démar l'attendait: il donne à Gervais un vigoureux coup de pied dans le côté. Gervais pousse des cris horribles; Jean est obligé de se relever pour aller mettre la paix.

«Aurez-vous bientôt fini de vous disputer?» leur dit-il. «—C'est ce vilain sournois qui me prend mon lit,» dit Gervais en pleurant et se frottant le côté. «—Pas plus ton lit que le mien,» répond Démar en ricanant. «Il veut toujours les meilleurs endroits... le lit où l'on a le moins de jour dans les yeux!... Mais je ne te céderai pas, j'y suis, et j'y reste.—Allons, Gervais, va te coucher là-bas, et ne crie plus... Est-ce que des amis doivent se battre comme ça à tous momens?»

Gervais va se coucher en murmurant; Jean regagne aussi son lit et s'endort, en se disant: «Ça ne peut pas être pour se disputer toujours qu'on met tout en commun... Et quand chacun est le maître... on n'a pas le droit d'être le maître d'un autre... C'est drôle qu'ils ne comprennent pas ça.»

Jean a dormi fort tard. En s'éveillant, les fumées du vin et du tabac ne troublent plus son cerveau, il regarde autour de lui, il s'étonne de se trouver dans une salle d'auberge. Il se croyait encore dans sa chambre, chez ses parens. Pour la première fois il réfléchit aux suites de sa fuite; il pense à son père, à sa mère; à sa mère surtout, qui l'aime tant et qui sans doute est bien chagrine de son absence; c'est avec l'argent qu'elle lui a donné qu'il compte vivre loin de la maison paternelle... Quelque chose lui dit que c'est en faire un bien mauvais usage. Un soupir lui échappe, des larmes mouillent ses paupières; s'il était seul il retournerait maintenant près de sa mère, dût-il être encore mis au pain et à l'eau. Mais il ne peut se décider à quitter ses camarades, une mauvaise honte le retient; Démar et Gervais se moqueraient de lui... Combien de fautes dans lesquelles on persévère pour ne point essuyer les quolibets de gens méprisables, lorsqu'on devrait s'enorgueillir de ne point agir comme ces gens-là!

Démar et Gervais qui étaient levés depuis long-temps rentrent alors dans la chambre, et cela met fin aux réflexions de Jean. Celui-ci remarque un grand changement dans le costume de ses camarades: Démar a pris dans le paquet un joli habit, un gilet de casimir, le pantalon gris et du linge blanc. Gervais a pensé que pour aller avec le beau pantalon bleu, il lui fallait autre chose que sa veste et son col noir, il s'est emparé de la redingote qui restait dans le paquet, il a complété sa toilette avec un gilet et une cravate blanche; enfin il ne reste plus du volumineux paquet que Jean avait emporté que quelques chemises et des bas.

«Tiens, comme vous voilà beaux!» dit Jean en les examinant. «Oui, nous avons pris dans le paquet ce qui nous convenait,» dit Démar. «—Nous sommes bien mieux, n'est-ce pas?—Parbleu! vous avez mis mes plus beaux habits.—Ça ne te fait rien... puisque tout est commun entre nous, ce qui manque à l'un, l'autre doit le donner s'il l'a. Il me semble que c'est bien juste.—Oh! oui! c'est très-juste,» répond Jean en dissimulant une légère grimace que lui fait faire la vue de ses habits sur le dos de ses camarades.

«A propos,» reprend Démar, «et l'argent!... Comptons donc ce que nous possédons... On sait au moins à quoi s'en tenir.»

Jean tire ses pièces d'or de son gilet et les compte sur une table. «Moi, mon compte sera bientôt fait,» dit Gervais, «je n'ai pas le sou.—Et moi j'avais vingt-quatre sous sur moi,» dit Démar, «les voilà... je les joins à la masse.»

En disant cela, il jette sa monnaie sur l'argent de Jean, «A présent,» dit-il, «il faut partager cela en trois parts égales, et prendre chacun la nôtre.—A quoi bon?» dit. Jean. «—Est-ce que nous n'avons pas juré de partager la bonne comme la mauvaise fortune? L'argent, c'est la bonne, partageons-le donc.—Mais puisque nous ne nous séparons pas, je ne vois pas la nécessité de partager notre argent. Pourvu qu'il y en ait un qui paie, cela suffit.—Au fait,» dit Gervais, «pourvu que Jean paie toujours, c'est tout ce que je demande, moi. Oh! je ne suis pas ridicule!

»—Non, non!» dit Démar, «il faut partager, c'est plus naturel; ça n'empêchera pas Jean de payer quand il voudra.

»—Et moi je ne partagerai point,» dit Jean en remettant tout son argent dans ses poches. «Que vous mettiez mes habits, je le veux bien; mais quant à cet or, si je le dépense avec vous, je veux au moins avoir le plaisir de le donner.»

Jean a dit cela d'un ton très-décidé. Quoique Démar ait dix-sept ans passés, il est beaucoup moins grand et moins fort que Jean; il ne juge donc pas à propos d'insister, et il n'est plus question de partage.

Gervais a songé à commander le déjeuner. La servante vient annoncer aux jeunes gens que le repas est prêt dans la salle où ils ont soupé la veille. Démar, pour se consoler de n'avoir pas une partie des fonds, veut absolument embrasser la servante; mais celle-ci le repousse en l'appelant petit bon homme. Cette épithète, en faisant rire ses camarades, met Démar en courroux; il veut en venir à son honneur, retourne agacer la servante, et, au lieu d'un baiser, reçoit enfin un soufflet.

«Cela t'apprendra à tourmenter les filles!» dit Jean en riant. «—Allons déjeuner,» dit Gervais, ça lui fera oublier sa passion.»

Les trois jeunes gens déjeunent copieusement. Jean paie sans marchander la carte de son hôte; puis les voyageurs se remettent en route en continuant de s'éloigner de Paris. Mais déjà l'union qui régnait entre eux la veille semble refroidie. Démar a encore de l'humeur; Gervais ne joue plus, de crainte de gâter sa belle toilette; et Jean pousse de temps à autre des soupirs en pensant à sa mère et à Paris.

CHAPITRE VIII.

LE MONSTRE.

Pendant quelques semaines, Jean parcourt avec ses camarades les environs de Paris, s'arrêtant quelquefois plusieurs jours dans un endroit qui leur plaît et où l'on fait bonne chère. Les jeunes voyageurs passent gaîment leur temps à courir, à jouer dans la campagne; mais ils n'oublient jamais de retourner à l'auberge aux heures des repas. Lorsque c'est fête dans un village, ils se livrent à tous les jeux que l'on réunit aux foires de campagne. Jean va tirer à l'oie; Démar joue aux petites loteries; Gervais tourne pour gagner des oublies ou des macarons, ils paient tout sans marchander. Grâce à la garde-robe de Jean, ils sont tous trois fort proprement mis; on les prend pour des jeunes gens de bonne famille qui emploient leurs vacances à courir la campagne. Les paysans les trouvent fort gentils parce qu'ils jurent, qu'ils fument et qu'ils boivent souvent avec eux; et les paysannes, qu'ils font quelquefois danser, ne leur donnent pas toujours des soufflets quand ils veulent les embrasser.

«A la bonne heure!» dit Jean après avoir dansé dans un bal champêtre avec une grosse fille des champs; «au moins on s'amuse en dansant comme ça!... Ce n'est pas comme au bal de mon cousin Mistigris, où il faut d'abord saluer sa dame, puis tenir ses pieds en dehors, et les faire aller en pointe ou en rond pour avoir de la grâce!... Ici, j'ai été prendre une grosse fille par la main, je l'ai menée à la danse; nous avons sauté à droite et à gauche sans nous embarrasser de nos voisins, et je dis que c'est bien plus amusant!...—Certainement,» dit Gervais. «Est-ce qu'on doit jamais se gêner pour se divertir!... Si je ne veux pas aller en mesure, moi, il me semble que je suis bien le maître.—Messieurs,» dit Démar, «les cérémonies... les usages... les révérences, c'est bon pour les sots! Mais, voyez-vous, quand on a de l'esprit, on se met au-dessus de tout cela, parce qu'un homme doit faire voir qu'il est homme.—C'est juste,» dit Jean. «—C'est très-bien parlé!» dit Gervais.

Mais quand on fait trois repas par jour en se faisant servir ce qu'il y a de meilleur, quand on ne se refuse aucun plaisir, et qu'on ne marchande jamais, on a bientôt vu le fond de sa bourse, même lorsqu'elle contenait vingt-quatre louis. Un matin, après avoir comme à l'ordinaire payé la dépense, Jean dit à ses compagnons: «Messieurs, savez-vous qu'il n'y a plus que deux pièces d'or dans ma bourse?

»—C'est bien singulier!» dit Démar. «—C'est bien dommage!» dit Gervais. «—Quand nous aurons dépensé ces deux derniers louis que ferons-nous?

»—Dam'!...» dit Gervais en se grattant l'oreille; «je ne sais pas trop avec quoi nous paierons nos dîners.

»—Eh bien! nous tâcherons de nous en procurer d'autres,» dit Démar. «—Comment cela?...—Comment?... Ah! ma foi, nous verrons!... Ce qu'il y a de certain; c'est que je ne retournerai pas chez mon père...—Ni moi chez mes parens,» dit Gervais; «on voudrait encore me faire travailler, mais bernique!—D'ailleurs, messieurs, nous ne pouvons pas nous quitter, nous sommes inséparables.—Certainement; et puis nous sommes bien mieux ensemble que chez nous.»

Jean ne dit rien; il semble réfléchir. On entre dans une petite ville; c'était à Coulommiers que les jeunes voyageurs venaient d'arriver.

«Oh! c'est gentil ici,» dit Démar. «—Oui,» reprend Gervais, «c'est une ville ceci. On doit y manger de bons poissons, puisque voilà la rivière qui passe là... Oh! messieurs, voici un restaurateur presque aussi beau que ceux de Paris. Entrons dîner.—Mais,» dit Jean, «il faudrait tâcher maintenant de ménager notre argent, et ne pas commander sans savoir...—Bah! bah! nous avons le temps!... Dînons d'abord, nous compterons après.»

On entre chez le restaurateur de Coulommiers, qui présente aux jeunes gens une carte à l'instar de celles de Paris. Gervais s'extasie en lisant les différentes façons dont on accommode le mouton ou le veau, et s'écrie: «Il faudra manger de ça... et de ça... et de ça...

»—Oui,» dit Jean, «et nous dépenserons un de nos louis...—Eh ben! il nous en restera encore un...—Mais après...—Après nous aurons bien dîné; c'est l'essentiel.—Vous ne pensez qu'à manger.—Et toi tu n'es plus bon qu'à faire de la morale. Ce n'était pas la peine de te charger de la caisse pour grogner toutes les fois qu'il faut payer.—Il me semble qu'elle était à moi la caisse.—Non, elle était à nous, puisque nous avons tout mis en commun.—Tout mis... c'est-à-dire que c'est moi qui ai tout mis; vous n'avez rien mis, vous autres.—Tiens! ne vas-tu pas nous faire des reproches, à présent?... Tu fais un fameux ami

Pour la première fois, on se querelle au moment du dîner; l'accord qui régnait, lorsqu'on se croyait riche, est déjà troublé parce que les fonds ont baissé. Mais le potage arrive, et Jean s'écrie: «Après tout! mangeons ce qui nous reste, si vous voulez, ça m'est égal!»

Le dîner achevé, on va se promener dans la ville. Les jeunes gens apprennent que c'est le lendemain jour du marché franc, qui est presque une foire, et attire dans l'endroit beaucoup de monde des environs.

«Pardieu!» dit Démar à ses camarades, «ce serait bien le cas de tâcher de gagner de l'argent en faisant quelques farces aux paysans des environs.—Quelle farce?» dit Gervais. «—Je ne sais pas encore, mais il faut chercher.—Cherchons,» dit Jean; «pour une farce, j'en suis.»

Les jeunes gens retournent à l'auberge où ils comptent coucher, et, tout en soupant, chacun cherche pour le lendemain une manière amusante de gagner de l'argent.

«Si nous faisions des tours de cartes,» dit Démar. «—Oh! les paysans y sont aussi malins que nous.—Moi,» dit Gervais, «je sais me tenir sur mes mains et les pieds en l'air pendant trois minutes.—On a déjà vu ça!—Moi, j'avale de la filasse.—C'est trop usé!—Moi, je m'ôte un centime placé sur le bout de mon nez en faisant tourner un gourdin.—Ça n'est pas assez fort. Gervais, toi qui as un si bon estomac, est-ce que tu ne pourrais pas avaler un couteau?—Oh! non, je ne fais pas ça.—Essaie un peu.—Non, c'est inutile, ça n'irait pas.—Ah! messieurs, si nous avions seulement quelque curiosité à montrer, c'est ça qui serait excellent. Les paysans sont très-curieux, nous gagnerions beaucoup d'argent.—Diable! qu'est-ce que nous pourrions donc leur montrer qu'ils n'auraient jamais vu?...

»—Ah, parbleu! je le sais bien, moi,» dit Gervais en se frappant sur le derrière. «Voilà, ce qu'ils n'ont jamais vu.—Oui,» dit Démar, «mais quand ils l'auraient vu, penses-tu qu'ils s'en iraient sans nous rosser.—Non,» dit Jean, «ça serait trop t'exposer. Ah! messieurs, une idée délicieuse... Montrons-leur un monstre comme on en voit tant sur le boulevart du Temple à Paris.—Un monstre! mais nous n'en avons pas.—Est-ce que vous croyez que tous ceux qui en montrent en ont plus que nous? Il ne s'agit que d'en faire un; à nous trois, il me semble que nous pourrons bien arranger ça.—Ma foi, il a raison, faisons un monstre, faisons une bête, enfin faisons une curiosité.

»—Voyons, messieurs, qui est-ce qui fera la bête... Gervais, hein?—Oui, il est déjà pas mal laid, ça servira.—Je veux bien, moi.—Démar appellera le monde à la porte, et moi je montrerai l'animal, je serai le cornac.—C'est ça.—Il s'agit de savoir maintenant ce que nous en ferons. Un géant?—Oh! non, il faudrait des échasses et des jambes de carton.—Un poisson?...—Il me faudrait un costume pour ça...—Ah! si nous avions seulement des écailles d'huîtres pour en couvrir ta veste et ton pantalon, et puis une douzaine attachée sur tes cheveux, tu ferais un poisson superbe. Tu te mettrais par terre sur le ventre, et tu ferais semblant de nager?—Oui, mais nous n'avons pas d'écailles, cherchons autre chose.—Diable! c'est encore difficile de faire un monstre, surtout quand on n'a pas de costumes.

»—Attendez,» dit Jean en se frappant le front. «Voyez-vous là-bas dans le coin, cette grosse tête de carton qui aura été laissée dans cette auberge par quelque marchande de modes.—Oui, après?—Tu sais te tenir la tête en bas, n'est-ce pas, Gervais?—Oui, pendant un peu de temps, et en m'adossant contre quelque chose.—C'est très-bien, voilà votre monstre trouvé.—Comment?—Tu te tiens sens dessus dessous, nous cachons tes jambes avec ta redingote, nous faisons de faux bras avec de la paille, et nous assujettissons en haut, dans le collet, cette tête que nous ornerons d'une perruque et d'un chapeau. Avec cela nous mettrons un homme qui a deux têtes, l'une en haut et l'autre en bas.—Pas mal, vraiment.—Oui, mais en regardant la tête d'en haut de près, si on reconnaît...—On ne regarde les monstres que de loin. D'ailleurs, tu seras dans un endroit obscur, et puis il faut bien risquer quelque chose.—Allons, c'est adopté, nous ferons voir un homme à deux têtes.»

On juge nécessaire de faire sur-le-champ une répétition. Ces messieurs vont acheter dans la ville une vieille perruque, dont ils affublent leur tête de carton, à laquelle ils font des moustaches et des sourcils avec du bouchon brûlé; ils lui cachent le cou dans une cravate et attachent tout cela en haut de la redingote, dont ils emplissent les manches avec de la paille qu'ils prennent à un de leurs lits.

«Et des mains?» dit Gervais. «—Ah! ma foi, il n'en aura pas; quand on a deux têtes on peut bien ne pas avoir de mains. Toi, Gervais, tu mettras seulement une veste; allons, vite sur la tête, que nous voyions le coup d'œil.»

Gervais se place, on enveloppe ses jambes dans la redingote dont les pans descendent jusqu'à la ceinture, où ils sont attachés par des épingles, et Jean et Démar s'écrient: «C'est admirable! c'est vraiment curieux! nous gagnerons beaucoup d'argent avec toi.—Oui, mais je ne veux pas rester comme ça trop long-temps.—Sois tranquille, quand il n'y aura pas de curieux tu te relèveras, nous n'aurons pas continuellement du monde.—Et une baraque pour montrer notre monstre?—Avec quatre manches à balai et sept ou huit aunes de grosse toile, je me charge de la construire.»

Les trois voyageurs se couchent, enchantés de leur projet dont ils se promettent autant de plaisir que de profit. Le lendemain, après avoir déjeuné et payé la grosse tête dont ils font, disent-ils, emplette pour leur petite sœur, ils se dirigent vers l'endroit où se tient le marché. Ils achètent plusieurs aunes de toile, ce qui leur coûte plus cher qu'ils ne croyaient, et Jean dit à ses camarades: «Pourvu que nous fassions nos frais.—Il faudra prendre très-cher,» dit Gervais.

Il faut encore acheter de grands pieux qui doivent soutenir la maison de toile. Enfin les achats terminés, on cherche l'endroit où l'on s'établira. «Ne nous mettons pas trop en vue,» dit Démar. «Je crois qu'il faut une permission du maire pour montrer une curiosité.—Mais, si on ne nous voit pas, Gervais ne nous rapportera rien.—Bah! il n'y a pas de mal à faire voir un monstre qui n'est pas méchant. Tiens, voilà une place superbe, il faut y bâtir notre maison.»

Les pieux sont plantés. La toile est coupée en plusieurs morceaux, puis étendue par-dessus. Enfin la baraque est achevée tant bien que mal. On peut y tenir à peu près dix personnes en se gênant beaucoup. Deux grands pieux, placés dans le fond, doivent servir de point d'appui à Gervais; on ne voit dans l'intérieur de la maison que par le jour qui pénètre à travers la toile, en sorte qu'on ne voit qu'à demi, mais les jeunes gens pensent que cela ne nuira pas à leur curiosité.

Gervais est affublé comme la veille, mais comme il ne veut pas se tenir la tête en bas une heure d'avance, il est convenu que Démar ne laissera entrer du monde qu'après avoir frappé dans ses mains pour avertir ses camarades de se mettre en mesure. Tout étant disposé, Démar sort de sa baraque en passant par-dessous la toile, et, armé d'une baguette, se met en devoir d'attirer les curieux, en criant:

«Venez voir un être extraordinaire, surnaturel, un homme qui a deux têtes, l'une en haut et l'autre en bas du corps; entrez, messieurs et dames; ce monstre est vivant, il parle, et ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'il parle de préférence avec sa tête d'en bas. Entrez, ne vous gênez pas, il y a encore de la place, il n'en coûte que dix sous par personne, et les enfans au-dessous de deux ans ne paieront que demi-place.»

Quelques curieux approchent de la baraque, mais personne n'entre. Démar crie plus fort en tapant la maison avec sa baguette, mais il n'a point de tableau sur lequel son monstre puisse frapper les yeux des passans, et ceux-ci s'éloignent en disant: «Ah! beau spectacle! ma fine!... ils n'ont pas seulement une petite peinture à la porte.