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Jean

Chapter 13: CHAPITRE IX.
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About This Book

The narrative chronicles domestic episodes in a modest household when the expectant wife goes into labor, prompting a comic mix of alarm and sleepy bewilderment from her husband, servants, and neighbors. Later sections follow the child's upbringing, parental hopes and anxieties, neighborhood gossip, and lessons in manners and dancing, offering affectionate yet satirical sketches of bourgeois family life. The work alternates intimate domestic detail with light social commentary, portraying recurring characters whose foibles illuminate themes of parental ambition, social performance, and the small absurdities of everyday family life.

»—Il paraît que ça va mal,» dit Jean à Gervais, qui est obligé de rester couché à terre, parce que ses pieds sont entortillés dans sa redingote.

«Entrez donc, messieurs, entrez donc,» crie Démar à quelques paysans qui s'arrêtent pour l'écouter. «Combien ça coûte-t-il pour voir ton monstre?» dit l'un d'eux. «—Dix sous par personne, pas davantage.—Dix sous! ah ben! le plus souvent!... Nous avons vu des singes, des serpens et des ours pour deux sous.—Oui, mais un homme à deux têtes!—Ça ne peut pas être plus beau qu'un ours.»

Les paysans s'éloignent et Jean crie à travers la toile: «Démar, baisse ton prix, tu vois bien que personne n'entre, laisse-les voir Gervais pour cinq sous.»

Démar aperçoit quelques curieux qui approchent. Il débite la phrase de rigueur et termine en disant: «On verra aujourd'hui l'homme à deux têtes pour cinq sous, parce que nous avons beaucoup de monde; mais demain si nous n'avons personne, on paiera le double, parce qu'il faut bien que nous fassions nos frais, et que notre monstre nous coûte horriblement à nourrir.»

Un vieux paysan et sa femme s'approchent de Démar et paraissent tentés d'entrer. «Je n'ai jamais vu de monstre,» dit l'homme; «je ne voudrais pourtant pas mourir sans en voir un, ça doit être gentil.—Un homme qui a deux têtes!» dit la femme, «c'est ben étonnant... et vous dites, monsieur, que l'une est en haut et l'autre en bas?—Précisément.—Celle d'en haut comment donc est-elle placée?—Tout comme les nôtres.—Et celle d'en bas, à quel endroit est-elle?—Ah! c'est là l'extraordinaire! entrez et vous le verrez.—Entrons, ma femme....—Ah! un instant... est-il méchant vot' monstre.—Il est doux comme un agneau, il chante même quand on le désire.—Allons... eh ben... comben est-ce?—Dix sous pour vous deux...—C'est ben cher.—C'est au plus juste.—Paie-t-on avant d'avoir vu?—Oh! c'est de rigueur.—Eh ben, not' homme, qu'en dis-tu?—Oui, j'voulons voir ça, ça nous amusera et j'en parlerons cheux nous.»

Le vieux paysan donne ses dix sous à Démar en disant: «Par où donc entre-t-on, je ne vois pas de porte?—Par dessous... On lève un peu la toile; mais attendez que je donne le signal, sans ça notre monstre serait peut-être endormi, et alors vous ne verriez rien, parce que quand il dort, il cache ses têtes sous ses épaules, comme les serins.»

Démar frappe dans ses mains. Aussitôt Jean fait mettre Gervais sens dessus dessous et s'assure que la tête de carton est solide. Dans ce moment, le paysan et sa femme entrent par-dessous la toile, et se frottent les yeux pour y voir clair.

«Ah! mon Dieu! ousque nous sommes donc?» dit la femme, «on n'y voit presque pas!—Voyez, messieurs et dames, voici l'homme à deux têtes qui est devant vous,» dit Jean en se plaçant entre le public et Gervais.

«Ah! je commence à y voir,» dit le paysan; «tiens, ma femme, tiens, v'là le monstre...—Ah! Dieu! mon homme, que sa tête d'en haut est laide... comme il a les yeux fisques!...—Regardez celle d'en bas,» dit Jean, «c'est la plus jolie, c'est celle qu'il remue de préférence...—Monsieur, faites-le donc parler un brin, s'il vous plaît.

»—Parle!» dit Jean en frappant sur le ventre de Gervais. «J'étouffe,» murmure celui-ci, qui commence à devenir pourpre.

«Qu'est-ce qu'il a dit, monsieur?» demande la paysanne. «—Il a dit que vous étiez très-belle femme.—Tiens, il n'est pas trop bête, ce monstre!—On nous a dit qu'il chantait,» dit le paysan. «Faites-lui donc chanter une petite chanson.

»—Veux-tu chanter?» dit Jean en se baissant vers Gervais, et celui-ci lui souffle dans l'oreille: «Non, sacrebleu! je veux me relever... Renvoie-les tout de suite.... je n'en puis plus.

«—Allez vous-en bien vite!» dit Jean en repoussant le vieux paysan et sa femme, «il vient de m'a vouer qu'il avait envie de vous manger.

»—Ah, mon Dieu! sauvons-nous, mon homme!...»

Et les deux villageois se jettent à terre pour passer par-dessous la toile, et Jean les pousse par derrière pour les faire sortir plus vite, parce que Gervais a quitté la position perpendiculaire.

Le vieux paysan et sa femme sortent à quatre pattes de dessous la maison de toile. La femme a son bonnet de travers, le mari a la figure bouleversée; Démar, qui est alors entouré de jeunes villageois, aide le mari et la femme à se relever en leur disant:

«N'est-ce pas que c'est curieux, hein?... vous ne regrettez pas votre argent?

»—Ah! oui,» dit la paysanne en se relevant; «il est gentil votre spectacle!... Et votre monstre que vous disiez doux comme un agneau!... il nous a fait une fameuse peur!...—C'est curieux!» dit le mari, «oh! oh! pour ça, jarni, c'est curieux... mais je n'y retournerais pas pour ben de l'argent!...—Pourquoi donc cela?—Pardi, demandez au cornac ce que vot' homme à deux têtes voulait faire de nous? Si nous ne nous étions pas sauvés ben vite, il nous mangeait, rien que ça!»

Démar tâche de contenir son envie de rire, en répondant: «C'est singulier!... c'est qu'il était dans un de ses mauvais momens, mais c'est fort rare.

»—Allons nous-en, not' homme, je ne suis pas tranquille auprès de c'te maison de toile,» dit la paysanne en prenant le bras de son mari; et le vieux couple s'éloigne en se disant: «Jarni! j'pouvons nous vanter d'avoir eu fièrement peur pour nos dix sous!...»

Les villageois, qui se sont arrêtés devant la baraque, ont entendu une partie de ce que viennent de dire ceux qui ont vu Gervais, et cela pique leur curiosité; ils se consultent pour entrer, mais ils ne veulent pas payer cinq sous. Comme ils sont quatre, Démar consent à les laisser entrer tous pour douze sous; les villageois paient, Démar donne le signal pour que Gervais se mette en position, et le public se glisse sous la toile.

Les villageois, en se relevant, commencent par murmurer du peu de clarté qui pénètre sous la toile, «Pourquoi donc que tu n'as pas éclairé ton monstre?» dit l'un d'eux à Jean. «Est-ce que tu veux nous montrer des chats pour des tigres?»

Jean se contente de faire ranger les quatre villageois le plus loin possible de Gervais, en disant: «Voilà l'homme à deux têtes, messieurs; attachez-vous à la tête du bas, c'est la plus étonnante.»

Les paysans examinent quelques instans Gervais d'un air soupçonneux; l'un d'eux dit à Jean: «Pourquoi donc qu'il ne fait aller ni ses yeux ni sa bouche par en haut, ton homme?—Il est venu au monde comme ça, messieurs, je n'en sais pas davantage...

»—Ah ça, dites donc, vous autres, ça m'a l'air d'une frime,» dit un second paysan en approchant de Gervais. Jean cherche à le repousser en lui disant: «N'approchez pas si près, messieurs; il est quelquefois méchant.

»—Mes amis, j'crois qu'on, nous vole not' argent... Ça n'a jamais été une tête, ça!...»

Pendant ce colloque, Gervais, qui est fatigué d'être renversé, dit à demi voix: «Renvoie-les, Jean, renvoie-les... Je ne veux plus me tenir comme ça...»

Mais les villageois ne sont pas disposés à s'en aller, et pendant que Jean fait son possible pour les empêcher de toucher la tête de carton, Gervais se laisse tomber lourdement tout de son long, et dans cette chute la tête postiche se détache et roule avec la perruque aux pieds des villageois.

«Ah! voyez-vous la subtilité!... c'est une tête de carton, ce sont des fripons,» s'écrient les villageois, et Jean, voyant que cela tourne mal, se glisse par-dessous la toile, pendant que les paysans roulent Gervais à terre en lui disant: «Ah! méchant polisson! tu fais le monstre pour attraper not' argent: attends, nous allons t'apprendre à te faire deux têtes.»

Gervais fait ce qu'il peut pour se débarrasser les pieds de dedans la redingote, mais avant d'y parvenir il est rossé par les villageois. Gervais pleure, crie; dans ce moment, Jean qui est sorti de dessous la baraque pour dire à Démar de venir à leur secours, et ne l'a pas trouvé, imagine un expédient pour sauver son camarade, retire de terre les pieux qui soutenaient la baraque; elle tombe sur les paysans, et pendant qu'ils cherchent à se dépêtrer de dessous la toile, Jean apercevant la tête de Gervais, le tire par les épaules, l'aide à sortir et se sauve avec lui du côté des champs.

CHAPITRE IX.

UN AUTRE TOUR DE DÉMAR.—LA FAMILLE DU LABOUREUR.

On court bien dans l'âge où les barres, le ballon et les cerfs-volans sont nos plus douces récréations. Jean et Gervais étaient sortis de Coulommiers avant que les lourdauds villageois fussent parvenus à se débarrasser de la maison de toile.

Jean voulait s'arrêter, mais Gervais courait toujours, la peur lui donnait des ailes; en sortant d'un petit sentier ils aperçurent quelqu'un qui courait aussi devant eux.

«Ah! mon Dieu!... c'est un de ceux qui m'ont battu,» dit Gervais. «—Eh non,» dit Jean, «c'est Démar, je le reconnais bien.»

C'était en effet Démar, qui, au premier bruit qu'il avait entendu sous la toile, avait jugé prudent de s'éloigner sans attendre ses compagnons.

Les jeunes gens, s'étant rejoints, s'arrêtent enfin derrière des taillis pour reprendre haleine.

«Te voilà donc,» dit Jean à Démar, «tu nous as laissés dans l'embarras sans t'inquiéter comment nous en sortirions!...—Pourquoi ne savez-vous pas bien jouer vos rôles?—C'est Gervais qui ne voulait plus se tenir les pieds en l'air!—Est-ce que vous croyez qu'on peut rester long-temps comme ça, et puis être rossé ensuite pour se remettre!... Ah! si jamais je refais le monstre!...—Moi, je me suis sauvé le premier, parce qu'ayant reçu l'argent je ne voulais pas le rendre.—A propos, voyons la recette, combien avons nous fait?—vingt-deux sous en tout.—C'est gentil!... ce n'est pas seulement ce que nous a coûté la perruque que nous avions mise sur la grosse tête!...—Quand je disais que nous ne ferions pas nos frais...—Et la maison de toile qui est restée au pouvoir des paysans!—C'est ta faute, Jean, avec ton idée de nous faire montrer une curiosité!—Ma foi! messieurs, on ne réussit pas toujours, nous serons peut-être plus heureux une autre fois.—Oui, mais ne comptez pas sur moi pour faire la bête!» dit Gervais en se frottant les reins. «Allons, remettons-nous en route, je ne veux pas rester si près du théâtre de nos exploits.»

Les jeunes voyageurs se remettent en marche, et ne s'arrêtent que dans le petit village de Boissy-le-Châtel qu'ils aperçoivent devant eux. Après s'y être reposés quelque temps, ils jugent prudent de s'éloigner encore de Coulommiers. En chemin, on ne joue plus, car Gervais paraît souffrir, Démar est rêveur, et Jean se dit tout bas: «Ah!... j'étais si bien avec mes parens!... Mon père m'avait enfermé, c'est vrai; mais, au fait, je méritais bien d'être puni pour m'être grisé... Et certainement, ma mère ne m'aurait pas laissé long-temps au pain et à l'eau.»

On arrive à la petite ville de Rebais, mais il ne s'agit plus de chercher le meilleur traiteur; l'entreprise du matin a encore allégé la bourse: Jean ne possède plus qu'une vingtaine de francs, et il déclare fermement qu'il veut que cela dure quinze jours. Démar lui rit au nez, et Gervais répond: «En ce cas, nous ne mangerons plus de perdrix!»

Les jeunes gens entrent dans un méchant cabaret; ils soupent avec une omelette et du fromage, et vont se coucher dans une mansarde où on leur offre un mauvais lit pour eux trois; la nuit se passe à se disputer au lieu de dormir, parce que l'infortune donne de l'humeur, surtout lorsqu'on l'a méritée.

Le lendemain, après le déjeuner, Jean paie le dépense; malgré leur sagesse, elle se monte, avec le coucher, à sept francs; et Jean dit à ses compagnons: «avec toute notre économie, et en dînant mal, les vingt francs n'iront pas loin.—Alors, il vaut autant bien dîner,» dit Gervais.

Démar ne dit rien, il regarde un voyageur qui vient d'entrer dans la maison et qui tient sous le bras une grosse valise qu'il place sur un banc près d'une table devant laquelle il s'assied. La figure de ce voyageur annonce la confiance et la bonhomie; à peine entré, il entame la conversation avec toutes les personnes qui sont près de lui et commence par leur conter ses affaires.

«Allons-nous-en,» dit Jean, «que faisons-nous ici?—Ma foi, je suis fatigué,» dit Démar, «rien ne nous presse... Restons encore, j'espère que ce ne sera pas pour rien...—Comment?»

Démar ne veut pas en dire davantage; il s'étend sur un banc en fumant une pipe; Jean et Gervais vont se promener dans un petit jardin qui est derrière la maison; quelques tables placées sous des arbres, annonçaient que les voyageurs pouvaient venir s'y rafraîchir. Ils étaient depuis un quart d'heure dans le jardin, lorsque Démar vient les rejoindre. Sa figure a une expression singulière: il jette de fréquens regards derrière lui, et semble très-agité.

«Que diable viens-tu donc de faire?» dit Jean qui est frappé du trouble de Démar. «—Une bonne espièglerie,» répond Démar à voix basse et en regardant encore derrière lui. «—Qu'est-ce donc?—Chut!... Parlez bas!... Oh! je n'ai pas perdu mon temps, moi!... Je viens de jouer un bon tour à cet imbécille de voyageur que vous avez vu... Mais je croyais qu'il y avait une porte de sortie dans le fond de ce jardin... Je n'en vois pas...—Eh bien! nous sortirons par la maison... Venez...—Non, non!... Attendez!...» dit Démar en arrêtant Jean qui est prêt à retourner vers la maison; «Je ne voudrais pas repasser par-là... Si cet imbécille s'était aperçu... Cependant il déjeune, et j'espère...—Qu'as-tu donc? Pourquoi trembles-tu ainsi?... Parle...—Réjouissez-vous, nous sommes en fonds!... Nous allons nous amuser de nouveau et pendant long-temps!... Tenez, voyez-vous ce porte-feuille!...

»—Ah! mon Dieu!» s'écrie Jean, frappé d'une idée subite, «achève, ce porte-feuille... à qui est-il?—Il était à ce voyageur qui parlait à tout le monde. Après votre départ je me suis approché de lui... il m'a offert de boire un coup, j'ai accepté, alors nous avons causé... L'imbécille a voulu défaire sa valise pour me montrer les emplettes qu'il porte à sa femme. Il m'a dit qu'il venait de toucher mille écus à Coulommiers, puis il a tiré son porte-feuille pour y chercher une adresse; après l'avoir refermé, il a cru le mettre dans sa poche et l'a laissé tomber sous le banc; aussitôt j'ai mis mon pied dessus, puis j'ai admiré les achats que contenait la valise afin de le distraire, enfin, j'ai ramassé le porte-feuille sans qu'il s'en aperçût, et, lui disant adieu je l'ai laissé à table...—Malheureux! c'est un vol,» dit Jean, en regardant Démar avec indignation.—«Non, ce n'est pas un vol... Pourquoi cet imbécille laisse-t-il tomber son porte-feuille...—Tu l'as vu tomber de ses mains, tu devais le lui rendre...—Ah ben! par exemple! pas si bête, n'est-ce pas, Gervais?

»—Dam'!» répond Gervais, «au fait... puisque ce porte-feuille était à terre... il me semble que nous pouvons...—Il faut le rendre, vous dis-je! Démar, si tu gardais cela, tu serais un malhonnête homme... cela te porterait malheur. Tu appelles une espièglerie prendre le porte-feuille d'un voyageur!—Je ne l'ai pas pris! je n'ai fait que le ramasser.—Il faut reporter ce porte-feuille... Si cet homme s'apercevait qu'il ne l'a plus... si on le trouvait sur toi!... Oh! mon Dieu! nous serions arrêtés comme des voleurs...—Bah! bah!... tu vois tout de suite les choses en noir. Je ne rendrai rien.—Eh bien! je vais... O ciel! il n'est plus temps... Tiens, regarde... on vient nous arrêter...»

Démar et Gervais se retournent; et, à travers les arbres qui les cachent, aperçoivent trois gendarmes qui viennent d'entrer dans le jardin, et se sont arrêtés à l'entrée d'une allée, regardant autour d'eux et paraissant chercher quelque chose.

La tête de Méduse semble avoir pétrifié Démar; il devient blême et demeure immobile, incapable de faire un pas. Par un mouvement qui lui est habituel lorsqu'il a peur, Gervais s'est glissé sur-le-champ sous une table qui est près d'eux; mais Jean, qui frémit à l'idée d'être arrêté comme complice d'un vol, lorsque sa conscience ne lui reproche rien, s'éloigne vivement de ses compagnons, gagne le fond du jardin, et, sans savoir ce qu'on l'on pensera, sans calculer les suites de son action, s'élance par-dessus un mur qui n'a que quatre pieds de haut, saute dans la campagne, et, prenant sa course, fait près d'une lieue sans s'arrêter et sans regarder derrière lui.

N'en pouvant plus, Jean s'arrête enfin; il regarde autour de lui: à gauche est une grande route, derrière et en face des champs, sur la droite, un petit bois. Il écoute: tout est tranquille; quelques laboureurs qui travaillent à la terre, quelques villageoises qui cueillent des herbes, animent seuls ce tableau. Rien n'annonce qu'il soit poursuivi, et cependant le bruit de la charrue ou de la pioche le fait tressaillir; il croit reconnaître les pas des gendarmes qui courent après lui; il tremble, et il est innocent. Que serait-ce donc s'il était coupable!

Jean gagne le petit bois qui est sur la droite, et là s'assied au pied d'un bouquet d'arbres. Il réfléchit à ce que vient de faire Démar, et se dit: «J'ai bien fait de les quitter: Démar est un voleur, et je ne veux pas être l'ami d'un voleur; Gervais ne vaut pas mieux que lui puisqu'il lui conseillait de garder le porte-feuille. Ils sont sans doute arrêtés maintenant. Ces gendarmes les auront pris... S'ils allaient dire que c'est moi qui leur ai conseillé de voler ce voyageur... Démar en est bien capable!... Et peut-être me cherche-t-on pour m'arrêter aussi; j'aurai beau dire que je voulais qu'on rendît cet argent, on ne me croira pas... Ah! mon Dieu! que dirait-on chez mes parens, si on me ramenait à Paris comme un voleur!... Ah! que je suis fâché de m'être fait l'ami de Démar et de Gervais!... Mon père disait que c'étaient de bien mauvais sujets... il avait raison. Il les connaissait mieux que moi... et cependant je les voyais plus souvent que lui...»

Tout en faisant ces réflexions, Jean s'est étendu sur le gazon. Peu à peu la fatigue engourdit ses membres, ses yeux se ferment; il s'endort profondément.

Il est nuit lorsque Jean s'éveille; il a dormi long-temps dans le bois. Il se frotte les yeux, ne distingue rien autour de lui; il ne sait plus où il est. Enfin, en tâtonnant, il touche les arbres qui ont protégé son sommeil; il se rappelle alors les événemens de la journée; il sent aussi qu'il n'a pas mangé depuis le matin, et il se lève en se disant: «Il faut me remettre en route, car ce n'est pas en restant dans ce bois que je trouverai à souper.»

Il ignore entièrement où il est, et ne se souvient même plus par quel côté il est entré dans le bois, et comment il pourra en sortir. Mais Jean n'est pas poltron: l'obscurité, l'isolement dans lequel il se trouve, ne lui causent nulle frayeur; il ne redoutait que la honte d'être arrêté comme complice d'un vol, et cette idée lui fait craindre encore de retourner sans s'en douter près de l'endroit d'où il a fui le matin.

Cependant il ne veut point passer la nuit dans le bois: un estomac de seize ans et demi ne s'accommode pas d'une diète de douze heures. Jean se décide à marcher au hasard: il faudra bien qu'il sorte du bois qui ne lui a pas paru être considérable; il s'avance tenant ses mains en avant pour écarter les branches qui s'opposeraient à son passage, et se dirige vers les endroits les moins sombres, espérant découvrir un sentier qui mènerait à une grande route.

Après avoir marché pendant quelque temps, il se trouve enfin dans un sentier battu; il le suit, et n'a pas fait deux cents pas, lorsqu'une lumière frappe ses yeux.

Un sentiment de plaisir fait battre son cœur; il se dirige en doublant le pas vers cette clarté, et se trouve bientôt sur la lisière du bois, et devant une petite chaumière dont une fenêtre donne sur le sentier qu'il a parcouru.

Jean s'arrête devant l'habitation. «Je puis bien frapper là,» se dit-il, «c'est une maison de paysans; ils ne me refuseront pas à souper et peut-être à coucher en les payant, et j'ai encore treize francs sur moi. J'aimerais mieux coucher là que dans un village; j'y serais plus tranquille... Je ne craindrais pas de rencontrer ces gendarmes dont la vue m'a tant bouleversé... Il faut frapper.»

Jean trouve la porte de la chaumière, et frappe légèrement. Bientôt il entend marcher, et une voix enfantine lui crie: «Est-ce toi, Jean?»

Le jeune voyageur éprouve un sentiment de surprise, un trouble indéfinissable en s'entendant nommer la nuit, dans un lieu inconnu, par les habitans de cette chaumière. Cependant la voix qui s'est fait entendre est si douce, que, cédant à un mouvement naturel, il répond presque aussitôt: «Oui, c'est moi.»

On ouvre la porte: un petit garçon de sept à huit ans, d'une figure douce et naïve, paraît sur le seuil, et, en voyant le jeune voyageur, s'écrie: «Ah! ce n'est pas Jean!...»

Cependant notre voyageur a fait quelques pas, et se trouve à l'entrée d'une chambre pauvrement meublée, et dans laquelle un villageois d'une cinquantaine d'années est assis près d'une table, ayant une de ses jambes posée sur un tabouret. «Qui est-ce donc?» demande-t-il en tournant ses regards vers la porte.

«Monsieur,» dit Jean en s'avançant, «je me suis égaré dans le bois, je ne connais pas ce pays, et je cherchais une maison pour demander mon chemin, et à souper si cela se pouvait, car j'ai très-faim... Mais je paierai, monsieur, oh! j'ai de quoi payer.»

Le villageois sourit en regardant Jean, dont la figure franche et la jeunesse inspirent l'intérêt. «Quand vous n'auriez pas de quoi payer,» lui dit-il, «pensez-vous que je vous refuserais un morceau de pain? Non, ce n'est pas mon habitude. Cependant je ne suis pas riche... mais ça n'empêche pas d'aimer à obliger.

»—Oh! non, nous ne sommes pas riches,» dit le petit garçon, «surtout depuis que notre vache est morte!

»—Tais-toi, Jacques. Allons, entrez jeune homme, asseyez-vous, reposez-vous... Je vais vous donner ce que j'ai; mais tout à l'heure il nous arrivera des provisions: j'attends mon fils aîné qui, en revenant de sa journée, doit nous en apporter. J'ai cru que c'était lui qui arrivait quand vous avez frappé.—Il s'appelle donc Jean?—Oui.—C'est comme moi, monsieur.—Ah! vous vous appelez comme mon fils, raison de plus pour que vous soupiez avec nous.»

Jean va s'asseoir près de la table; le petit Jacques place devant lui du pain bis et du fromage, et le regarde avec curiosité. Pendant que Jean mange avec appétit, le villageois lui adresse quelques questions.

«Est-ce que vous allez loin comme ça, jeune homme?—Je vais à Paris, monsieur.—Treize lieues environ... Et vous venez de chez votre père?—Non... au contraire, je vais le retrouver.—Ah! Vous étiez allé voir queuque parent?—Oui, monsieur...—A Rebais peut-être?—Non!» s'écrie vivement Jean, «je n'ai pas été dans cette ville-là!... Est-ce loin d'ici, monsieur?—Mais, non, à trois quarts de lieue au plus.

»—Ah! mon Dieu!» se dit Jean, «je n'en suis pas plus éloigné!...

»—Y a-t-il long-temps que vous avez quitté votre père?» reprend le villageois. «—Mais... il y a deux mois bientôt...—Vous devez être bien impatient de le revoir!... Deux mois loin de ses parens, c'est long! Je suis sûr qu'on vous attend tous les jours!...»

Jean baisse les yeux, et répond en balbutiant: «Oh! oui... on m'attend.—Papa,» dit le petit garçon en courant près de son père, «moi, je ne te quitterai jamais, n'est-ce pas?—Non, mon garçon, tu seras comme ton frère Jean, tu vivras toujours avec moi... Vous êtes les appuis de votre père.—Je ne suis pas encore assez grand pour travailler aux champs; mais bientôt je pourrai te faire la cuisine, tu verras que je ferai bien la soupe!... Puisque tu as mal à la jambe, il ne faut pas que tu te lèves.»

Le villageois embrasse son fils, et Jean repose sur la table le pain qu'il tenait: son cœur est trop plein pour qu'il sente encore l'appétit.

«Eh ben! vous ne mangez plus?» dit le villageois. «Dame' ça n'est pas ben délicat... mais vous souperez tout à l'heure avec nous... Ah! justement on frappe... c'est mon fils sans doute.»

Le petit garçon court ouvrir et s'écrie avec joie: «Oui, c'est mon frère Jean!»

Un jeune homme de dix-huit ans, fort, bien bâti, mais hâlé par le soleil, entre dans la chaumière, tenant d'une main des instrumens de labourage, et de l'autre un panier. Il court embrasser son père, et tirant de sa veste une pièce de cinq francs et de la monnaie, il met tout dans les mains du vieillard, en lui disant: «Voilà ce que j'ai gagné depuis cinq jours, on vient de me payer. Mais comme le bourgeois est content, il m'a promis de m'augmenter le prix de mes journées.»

»—Eh ben, tu ne gardes rien, Jean?» dit le villageois. «—Est-ce que j'ai besoin d'argent, moi, puisque je mange avec vous le soir, et que le matin j'emporte pour ma journée!... Je voudrais gagner ben davantage, ça serait toujours pour vous, mon père.»

»—Oui, et puis nous pourrions bientôt ravoir une vache,» dit le petit Jacques. «—Allons, soupons, mes enfans. Tiens, mon fils, voilà un jeune voyageur qui sera des nôtres... il retourne à Paris chez ses parens...»

»—Oh! oui, monsieur,» dit Jean en poussant un gros soupir, «et je voudrais déjà être auprès d'eux; mais treize lieues, ce n'est rien, je les ferai demain dans ma journée.»

On met sur la table les provisions que le jeune laboureur vient d'apporter. Le père se place entre ses deux fils, et Jean est tout ému de l'amitié qui règne entre le villageois et ses enfans. Tout en mangeant, le fils aîné dit: «J'ons passé à Rebais aujourd'hui et j'ons été témoin de l'arrestation d'un coquin.»

Jean frémit, il est persuadé qu'il s'agit d'un de ses compagnons.

«—Qu'avait-il fait ce coquin-là?» dit le villageois. «—Il paraît qu'il s'amusait à mettre le feu dans les fermes...—Le misérable!—Mais on était à sa poursuite, les gendarmes l'ont arrêté à Rebais... je l'ai vu emmener.—Vous l'avez vu,» dit Jean, «comment était-il?—Mais... c'est un homme qui avait ben quarante ans, et une mauvaise figure!—Et... on l'a arrêté... tout seul?—Oui, il paraît qu'il n'avait pas de complices.»

Jean respire plus librement. Il lui serait pénible de penser que ses anciens compagnons sont entre les mains de la justice. Le souper s'achève. «Si vous voulez coucher ici,» dit le père de famille, «vous aurez un lit un peu dur... mais dam' c'est celui de mes enfans que vous partagerez. J'étais plus à mon aise autrefois!... mais ben des malheurs sont venus fondre sur nous. D'abord j'ai perdu ma femme... ma bonne Marie, puis je suis devenu paralysé de cette jambe, ce qui m'empêche de travailler; ensuite notre vache est morte, et c'était pour nous une grande ressource! mais je ne puis pas me plaindre, puisque mes fils me restent... et vous voyez comme ils m'aiment... ils ne veulent jamais quitter leur père, n'est-ce pas, mes enfans?»

»—Oh! jamais! jamais!» disent en même temps les deux fils du laboureur en enlaçant celui-ci dans, leurs bras. «Est-ce que ce n'est pas un devoir et un plaisir de rester avec toi?...—Et qui donc te soutiendrait,» dit le petit Jacques, «à présent que tu peux à peiné marcher, si nous te laissions tout seul?... Ça serait joli, qu'un autre que nous vînt donner le bras à not' père.»

Des larmes coulent des yeux du villageois qui embrasse tendrement ses deux fils, et Jean ne cherche pas à retenir les pleurs que lui arrachent, et ce tableau, et le souvenir de ce qu'il a fait.

Le besoin du repos se fait sentir, les habitans de la chaumière se jettent chacun sur leur couchette. Jean partage celle du fils aîné du laboureur. Mais le sommeil ne vient pas fermer ses paupières; trop de pensées agitent et son cœur et son esprit; il se reproche sa fuite, il pense au chagrin que doivent éprouver ses parens, à la manière dont il a payé leur amour, leur faiblesse pour lui. Quelle différence entre sa conduite et celle des enfans du laboureur; entre les sentimens de ces villageois et ceux de ses anciens camarades! Toutes ces idées le troublent, l'agitent, mais en regardant le jeune paysan qui repose paisiblement à son côté, il se dit: «Retournons près de ma mère, et je dormirai aussi tranquillement que lui.»

Le jour paraît enfin, et les habitans de la chaumière sont matinals. On déjeune; le fils aîné prend la pioche, la bêche, embrasse son père et va à ses travaux. Jean demande la route de Paris, avant de partir il voudrait donner tout ce qu'il possède au maître de la chaumière, et celui-ci ne consent à recevoir que fort peu de chose. Mais le petit Jacques se charge de mettre Jean sur la route qu'il faut prendre pour aller à Paris, et, arrivé à l'endroit où il n'a plus besoin de guide, Jean met son argent dans la main de Jacques en lui disant: «Donne cela à ton père, ce sera pour vous aider à ravoir une vache... moi je n'ai plus besoin de rien, je serai ce soir chez mes parens... Au moins, je n'aurai pas fait que des sottises avec l'argent de ma mère.»

Le petit garçon prend ce qu'on lui donne en faisant des bonds de joie et retourne à sa chaumière en criant: «Nous aurons une vache! c'est pour avoir une vache!»

Jean plus content de lui que la veille, se met gaîment en marche, demandant de temps à autre le chemin de Paris, afin de s'assurer s'il suit la bonne route. Il fait six lieues sans s'arrêter, puis il mange dans un cabaret les dix sous qu'il a gardés pour son voyage: il lui reste encore près de sept lieues à faire, mais il a du courage et de bonnes jambes. Cependant ce n'est pas sans peine qu'il atteint Paris; il y arrive enfin et reprend le chemin de son quartier.

Il est nuit depuis long-temps lorsque Jean se trouve dans la rue Saint-Paul. Il éprouve un trouble, un embarras qui redoublent lorsqu'il approche de la demeure de ses parens, et il s'arrête en se disant:

«Si on allait me recevoir mal, me renvoyer?» Il songe alors à son parrain Bellequeue qui a toujours été le médiateur entre lui et son père, et dont il connaît l'extrême indulgence. «Allons d'abord le trouver,» se dit-il, «il me pardonnera, il ira prévenir ma mère, et il apaisera la colère de mon père.»

Enchanté de cette idée, Jean court frapper à la maison où loge son parrain.

CHAPITRE X.

LA MAISON PATERNELLE.—JEAN EST UN HOMME.

Depuis que Bellequeue a quitté les beaux-arts (car on sait que maintenant on est artiste en tout), il a pris un joli logement et une petite bonne de dix-huit ans, ce dont par parenthèse madame Durand n'a point paru satisfaite. Bellequeue est resté garçon, et quoiqu'il conseille toujours à ses amis de se marier, il n'a pas jugé convenable de suivre lui-même les avis qu'il donne aux autres. Bellequeue, tout en marchant sur ses pointes, et en faisant l'aimable près des belles, s'est amassé mille écus de rentes; avec cela un garçon peut vivre très-bien, même lorsqu'il a une jeune bonne. Bellequeue, qui approchait de sa cinquante-troisième année, était bien conservé: son teint avait pris une nuance un peu plus foncée, surtout du côté du nez, mais il avait toujours les dents blanches et les lèvres vermeilles; sa coiffure, qu'il n'avait point changée, était constamment soignée; il ne se servait que de pommade superfine et de poudre parfumée, enfin il était dans sa mise d'une extrême propreté, et son chapeau à trois cornes était aussi luisant que sa chaussure frottée au cirage anglais. Bellequeue pouvait donc encore faire le galant sans paraître ridicule; mais s'il courtisait les dames du quartier Saint-Antoine, il n'en était pas moins rangé dans sa conduite, et ne rentrait jamais chez lui plus tard que onze heures; on assurait d'ailleurs que la petite bonne se permettait de le gronder lorsqu'il se dérangeait.

Cette jeune bonne, qui se nommait Rose, était une brune assez piquante; ses yeux un peu petits étaient d'une extrême vivacité, et son nez, que les voisins nommaient en pied de marmite, mais que son maître assurait être à la Roxelane, donnait quelque chose de comique à sa figure déjà passablement éveillée. Mademoiselle Rose était mise plutôt en femme de chambre qu'en bonne, elle avait de jolis bonnets garnis et des tabliers de soie; sa taille était serrée dans un étroit corset, et elle mettait avec beaucoup de grâce une petite tournure; enfin les mauvaises langues du quartier, scandalisées du ton et de la toilette de mademoiselle Rose, assuraient qu'elle était entrée chez M. Bellequeue pour tout faire, et qu'elle s'était fait annoncer ainsi dans les Petites-Affiches. On avait plaisanté le vieux garçon, on avait été jusqu'à dire qu'un homme qui avait des mœurs ne devait point prendre une bonne de dix-huit ans, coquette comme mademoiselle Rose. Bellequeue n'avait point écouté tous ces propos, il avait pensé qu'à l'automne de sa vie un homme doit pouvoir faire ses volontés, qu'on peut avoir des mœurs avec une bonne de dix-huit ans, aussi bien qu'avec une gouvernante de cinquante; qu'il est plus agréable en rentrant chez soi d'y trouver un joli visage qu'une vieille figure; qu'une, domestique bien mise fait honneur à son maître; enfin qu'il prenait une bonne pour lui et non pour ses voisins; bref, il avait gardé la jeune fille, et il avait bien fait.

Bellequeue venait de rentrer chez lui, il avait ôté son habit noisette, passé sa robe de chambre de basin, et commencé avec Rose une partie de dames, jeu auquel la jeune bonne était encore assez novice, ne concevant jamais qu'une dame couverte pût être prise; mais son maître avait de la patience, et il lui expliquait les coups. Il allait aller à dame, lorsqu'on sonna avec violence.

«Ah! mon Dieu! qui est-ce qui se permet de sonner comme cela?» dit mademoiselle Rose. «—Il est certain que c'est un peu sans façon,» dit Bellequeue; «va voir, Rose... Ah! tu remarqueras que j'allais à dame, nous reprendrons le coup.—Je vais joliment arranger les sonneurs;» dit mademoiselle Rose, en allant avec humeur ouvrir la porte.

Mais Rose n'a pas le temps de gronder; à peine a-t-elle ouvert la porte que Jean entre brusquement, et, renversant une chaise et une table qui se trouvent sur son passage, pénètre dans la chambre de Bellequeue et lui saute au cou avant que celui-ci ait eu le temps de se reconnaître.

«C'est moi, mon parrain,» s'écrie Jean. «—Ah! mon Dieu!... c'est lui!... c'est toi, mon cher Jean!... mauvais sujet! que je t'embrasse! Le voilà donc revenu!... j'avais bien dit, moi, qu'il reviendrait!... A la vérité, j'avais dit aussi que je te retrouverais, et je ne t'ai pas retrouvé! mais te voilà... L'enfant prodigue est de retour... Nous allons tuer le veau gras?... Embrasse-moi encore, mon garçon.»

Bellequeue presse de nouveau son filleul dans ses bras, et mademoiselle Rose regarde Jean avec complaisance, parce que depuis un an qu'elle est chez Bellequeue, elle a déjà eu occasion de le voir souvent.

Cependant Jean, qui est harassé de fatigue, s'est débarrassé des bras de son parrain pour se jeter sur une chaise, en disant: «Ouf! je n'en puis plus.

»—En effet, tu m'as l'air bien fatigué, mon garçon.—Et comme monsieur Jean est couvert de poussière!» dit Rose. «—Tu viens donc de bien loin?—J'ai fait treize lieues aujourd'hui.—Treize lieues! ah! mon Dieu! c'est presque un tour de force... mais pas toujours sur tes pointes, j'espère?—J'ai presque constamment couru!...—Pauvre garçon... comme il est grandi... comme il est fort maintenant... N'est-ce pas, Rose?—Certainement, M. Jean est un homme à présent.—Mais tu dois avoir besoin de prendre quelque chose?—Je crois bien, je meurs de faim et de soif...—Et tu ne dis rien... Rose, allons, vite... apportez tout ce qu'il y a... ce qui reste du dîner... Je vais moi-même... attends, tu auras de mon vin vieux... J'en ai une bouteille de montée.»

Mademoiselle Rose court d'un côté, Bellequeue de l'autre; en un instant un couvert est mis, et chargé de viandes froides, de fruits et de bouteilles. Bellequeue veut lui-même verser à son filleul, il se met à table et trinque avec lui.

«A ta santé, Jean, à ton heureux retour!...—Merci, mon parrain. Mais parlez-moi de mes parens, de ma mère... on a été bien en colère contre moi, n'est-ce pas?... Je vois bien à présent que j'ai eu tort... Mais pour en être convaincu, il fallait que je fisse la sottise... Mes amis étaient de mauvais sujets, oh! de très-mauvais sujets. Je le sais maintenant... mais alors je ne le croyais pas.

»—Du moment que tu conviens de tes torts, tout doit être fini,» dit Bellequeue, «buvons à l'oubli de ta faute.—Oui, mon parrain.

»—Prenez garde, monsieur,» dit Rose en tirant son maître par le pan de son habit, «vous allez vous faire mal, songez que vous avez déjà dîné.—Oui, Rose, soyez tranquille... je me modérerai. Mais je suis si content de revoir ce cher Jean... Ah! tu as eu tort!... grand tort, mon garçon... Tu es grandi de deux pouces, je crois... Si du moins, avant de partir, tu avais prévenu quelqu'un... Comme les voyages forment les jeunes gens!... Hein, Rose, il n'a plus du tout l'air d'un enfant?

»—Et ma mère, elle se porte bien?» dit Jean. «—Très-bien, mon ami... Comme elle va être contente... Comme elle va t'embrasser! nous parlions de toi tous les jours!—Et mon père, croyez-vous qu'il me grondera beaucoup... Vous le verrez le premier, n'est-ce pas, et vous lui parlerez pour moi?»

Bellequeue ne répond rien, il échange un coup d'œil avec Rose, et son front se rembrunit.

«Vous ne me répondez pas,» dit Jean. «Est-ce que vous pensez que mon père ne voudra pas me recevoir, qu'il ne me pardonnera pas?

»—Ce n'est pas cela, mon ami,» dit Bellequeue avec embarras. «Mais je ne pensais pas que tu ignorais... Depuis ton départ... il s'est passé bien des choses.... Sais-tu qu'il y a deux mois demain que tu es parti?—Eh bien! que s'est-il donc passé?—Mon garçon... il faut dans ce monde s'attendre à tout!... c'est une maxime dont on doit se pénétrer afin de ne s'étonner de rien.—Mais enfin, mon père? que lui est-il donc arrivé?...—Il est mort, il y a un mois!...—Il est mort!... ah! mon Dieu!... c'est moi peut-être qui suis cause!...—Non... oh! non, mon garçon, calme-toi. Ton père t'aimait beaucoup, mais il avait pris ton absence bien plus philosophiquement que ta mère; il disait tous les jours: Mon fils sera malheureux, il mangera de la vache enragée, ça lui fera du bien, ça le corrigera, et j'espère qu'il reviendra plus docile. Mais il y a un mois un coup de sang l'a emporté en un instant, quoi qu'il bût tous les matins quelque chose pour éviter ces accidens-là!...—Ah! je ne me pardonnerai jamais de n'avoir pas été près de lui à ses derniers momens; voilà la punition de ma faute!... mais elle est bien cruelle.

»—Allons, Jean, calme-toi... C'est très-bien de pleurer ton père, tu le dois certainement... N'est-ce pas, Rose? Eh bien! vous pleurez aussi, Rose...

»—Oui, monsieur... Ça me fait de la peine de voir pleurer M. Jean.—Je conçois cela; si je me laissais aller, je pleurerais aussi, mais je veux conserver ma fermeté. Il s'agit maintenant d'aller consoler madame Durand en lui ramenant son fils.—Oui, vous avez raison, mon parrain, allons trouver ma mère.»

Bellequeue remet son habit et sort avec Jean qui ne veut pas tarder à aller consoler sa mère. On arrive bientôt chez madame Durand. La boutique est fermée, car il est déjà tard; mais Catherine vient ouvrir, elle pousse un cri de joie en voyant son jeune maître, et quoiqu'on lui recommande de se taire, elle court à sa maîtresse en disant: «Le voilà, madame! M. Jean est revenu, c'est M. Bellequeue qui le ramène.»

Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire taire Catherine, Jean monte aussi vite qu'elle, et il est bientôt dans les bras de sa mère qui l'embrasse bien tendrement.

«Le voilà,» dit Bellequeue, «je vous avais bien dit que je vous le ramènerais... Il est corrigé, oh! il sera sage maintenant; il me l'a promis.»

Madame Durand n'avait pas besoin de cette assurance pour pardonner à son fils; mais Jean, en lui témoignant le chagrin qu'il éprouve de la mort de son père, ne lui cache pas les reproches qu'il se fait. Enfin quand les premiers momens donnés à la tendresse, à la surprise, sont passés, on prie le fugitif de conter ses aventures, et, quoiqu'il soit tard, M. Bellequeue reste pour entendre ce récit. Jean conte tout, hors le dernier tour de Démar, qui l'a déterminé à quitter ses compagnons; un reste d'amitié pour ses anciens camarades le porte à cacher une faute qui, si elle était connue, couvrirait de honte leurs parens. «Nous nous sommes querellés,» dit-il, «et je les ai quittés... Depuis long-temps d'ailleurs, je sentais que je devais revenir près de vous.»

On n'en demande pas davantage à Jean; on le croit, on l'embrasse encore, et après avoir ainsi réinstallé son filleul dans la maison de ses parens, Bellequeue retourne chez lui, enchanté de sa soirée.

Le lendemain, de grand matin, Jean se rend seul au tombeau de son père, et sa mère, en le voyant revenir, l'embrasse en disant: «Je savais bien, moi, que ce n'était pas un mauvais garçon.»

Toute la famille est bientôt instruite du retour du jeune Durand. Mais personne ne vient en féliciter sa mère, parce que tous ses parens l'ayant blâmée de son extrême faiblesse, madame Durand s'est fâchée avec eux. «Il fera bientôt quelque nouvelle escapade,» disent les Renard. «Il ne saura jamais un état,» dit Fourreau. «Il ne sera jamais aimable avec les demoiselles,» dit la cousine Aglaé. «Il ne dansera jamais bien,» dit Mistigris.

Madame Durand s'inquiète peu de ce que disent ses parens. Son fils est revenu, c'est tout ce qu'elle désirait. Madame Moka vient voir le jeune étourdi; car, en son absence, elle a souvent tenu compagnie à madame Durand, acceptant un petit verre, pendant que la maman parlait de son fils, et lui répondant tout en savourant la liqueur: «Il revinssera, madame, j'en suimes assurée.» Quant à madame Ledoux, elle n'est pas fâchée non plus de revoir Jean, pour chercher s'il ressemble à l'un de ses trois maris ou de ses quatorze enfans.

Pendant les premiers temps de son retour, Jean est tranquille et reste souvent près de sa mère. La bonne madame Durand est même alarmée de l'extrême sagesse de son fils; elle craint qu'il ne tombe malade, et est la première à l'engager à se donner un peu de distraction. De son côté, Jean engage sa mère à quitter le commerce et à jouir d'un repos qu'elle a bien gagné. Comme son fils est décidé à ne point faire un herboriste, madame Durand consent à vendre son fonds. Grâce aux soins et aux démarchés de Bellequeue qui se charge de cette négociation, le fonds est bien vendu; l'herboriste avait fait de bonnes affaires et des économies; un an après la mort de son époux, Madame Durand se retire du commerce avec six mille livres de rentes.

Jean, en ayant à peu près autant par ce que lui a laissé sa marraine, madame Durand dit à tout le monde: «Mon fils aura un jour douze mille livres de rentes; avec cela, sa figure et ses qualités, il peut épouser une duchesse.»

Jean, qui a près de dix-huit ans, est en effet un assez joli garçon; mais si sa taille est bien prise, sa tournure n'est nullement distinguée; habitué à fréquenter les tabagies, à préférer les guinguettes aux salons, et la société d'une grisette à celle d'une dame du monde, Jean a des manières de mauvais ton; il n'est pas grossier, mais il est brusque; il ne sait ni faire une galanterie, ni adresser un compliment à une femme, mais il mêle souvent des jurons énergiques dans sa conversation; enfin, ne voulant faire aucun effort pour être aimable, Jean dit: «Il faut qu'on me prenne comme je suis!» Et sa mère lui répond: «Tu es très-bien comme cela, mon garçon.»

Jean, qui ne cherche pas à plaire, et déteste les fats, ne conçoit pas que l'on reste long-temps devant un miroir. Bellequeue lui dit quelquefois: «Mon ami, on peut soigner sa mise sans être fat; il n'y a pas de mal à avoir du goût, à placer ses cheveux avec grâce... Ce n'est pas être coquet que de tenir à ce que notre habit soit bien fait et notre pantalon bien taillé.—Bah!» répond Jean, «pourvu qu'un homme soit propre, est-ce qu'il n'est pas toujours bien?»

Enfin Jean qui ne connaît rien en littérature, en musique et en peinture, qui n'a aucun talent d'agrément et aucune science utile, dit encore: «Quand on a douze mille livres de rentes, est-ce qu'on a besoin de savoir tout cela?» Et la bonne madame Durand lui répond: «Non certainement, mon cher Jean, et tu as assez d'esprit pour parler de tout sans avoir rien appris.»

En revanche, Jean est très fort au billard, il y passe une partie de ses journées; il boit sec sans se griser, et va souvent chez des traiteurs faire assaut avec des jeunes gens de son âge; quelquefois il emmène Bellequeue et lui fait fumer une pipe ou des cigares; il aime peu le spectacle parce qu'il faut y rester trop long-temps à la même place; il ne sait pas ce que c'est que faire la cour à une dame, mais il aime à rire près d'une grisette avec laquelle on est sur-le-champ sans façon.

Tout en allant dîner ou se promener avec son filleul, Bellequeue essaie de le rendre plus galant. «Tu as une jolie voix, mon ami,» lui dit-il, «mais tu ne la conduis pas bien; tu ne sais que des chansons à boire, et tu les chantes avec rudesse... Tu portes mal ton chapeau; ta cravate est toujours mise avec négligence; tu te tiens droit, mais tu ne te donnes pas de grâce en marchant.—La liberté, mon parrain, je ne connais que ça,» dit Jean. «—Sans doute, mon garçon, c'est très agréable de ne faire que ses volontés; mais ça n'empêche pas de boucler ses cheveux proprement, et on est aussi libre de chanter de jolies choses, de petits airs tendres, que des refrains à boire qui font trembler les vitres.—Bah! mon cher parrain, de quoi a-t-on l'air en chantant de ces romances qui font dormir ceux qui les écoutent... On se donne un air mignard, on fait des yeux languissans...—Mon ami, cela ne déplaît pas aux dames.—J'en suis fâché, mais je ne saurai jamais faire tout cela... Je plairai tout naturellement, ou je ne plairai pas! Ça m'est bien égal.—Si tu étais amoureux tu ne dirais pas cela.—Amoureux!... Ah! je vous assure que je n'en serais pas plus bête. D'ailleurs, je l'ai déjà été trois ou quatre fois, croyez-vous que pour cela j'aie poussé de gros soupirs et fait de beaux complimens. Non, quand on me convient, je dis tout de suite à la personne: Savez-vous que vous êtes, sacredieu! jolie; foi d'honnête homme! vous me plaisez beaucoup. L'une se sauve, je ne cours pas après elle; une autre rit, c'est que je lui plais, alors nous sommes bientôt d'accord.—Mon ami, c'est que tu as toujours adressé tes hommages à de petites ouvrières... à des grisettes.—Est-ce que ce ne sont pas des femmes comme les autres?—Si... c'est-à-dire ce sont des femmes qui n'exigent pas qu'on leur fasse une cour assidue.—Ah! si elles exigeaient quelque chose, ça ne me plairait plus.—Et tu crois, que tu as été amoureux, mon cher Jean?—Mais il me semble que oui.—Pas du tout, ce n'est pas là de l'amour.—Que ce soit ce que ça voudra, je ne veux pas faire l'aimable autrement.»

Bellequeue, en rentrant chez lui, dit à Rose: «Jean est un beau garçon, brave, honnête, bien taillé; c'est dommage qu'il ne veuille pas adoucir un peu la rudesse de son ton et de ses manières; alors il ne lui manquerait plus rien. S'il voulait seulement me prendre pour modèle dans la manière de saluer une dame, d'offrir son bras...»

»—M. Jean, est très-bien comme cela,» répond Rose; «sa franchise fait excuser son ton un peu vif; sa rudesse n'a rien de désagréable, il est très-beau garçon et point fat, ça ne l'empêchera pas de plaire. Ah! s'il vous écoutait, on sait bien qu'il ferait le galantin, l'empressé avec toutes les femmes, qu'il serait toujours à sourire à l'une, à offrir son bras à l'autre...»

»—Ah! Rose, tu vas trop loin! Je suis poli; je me présente avec grâce, mais voilà tout.—Je sais très-bien comment vous vous présentez, monsieur; vous connaissez toutes les femmes du quartier! Car vous les saluez toutes. Il n'y a pas de mal que M. Jean reste comme il est!... Il deviendra assez tôt perfide et trompeur.»

Bellequeue ne dit plus rien, mais il se retourne en souriant, et se regarde dans la glace en se disant: «Elle devient terriblement jalouse!»

CHAPITRE XI.

LA PETITE BONNE.—PROJETS DE BELLEQUEUE.

Le temps s'écoulait; Jean avait passé ses dix-neuf ans. Il s'était lié avec plusieurs jeunes gens de son âge, mais il les regardait comme des connaissances, plutôt que comme des amis; le souvenir de Démar et de Gervais lui faisait craindre de donner son amitié à des gens qui n'en auraient pas été dignes; dans ses compagnons de dîner, de jeux, de plaisirs, il voulait de bons enfans, sans façons, et ronds comme lui; mais il voulait des hommes d'honneur, incapables de faire une bassesse. Aussi Jean rompait souvent avec ses connaissances, parce que, parmi ces gens qui passent leur temps à s'amuser, il en est beaucoup qui ne sont pas délicats sur les moyens de se procurer de quoi satisfaire leurs penchans.

Cependant Jean était souvent encore dupe de son bon cœur. On lui empruntait de l'argent, et il ne savait pas refuser; il aimait à obliger, et quand on lui faisait le récit de quelque infortune nouvelle, il vidait sa bourse dans les mains de celui qu'il croyait malheureux.

Mais ceux qui lui empruntaient ne lui rendaient point; ceux auxquels il rappelait leur dette, ne paraissaient plus, et souvent il rencontrait chez un traiteur ou dans un café, faisant sauter le champagne ou buvant du punch, l'infortuné dans les mains duquel il avait vidé sa bourse le matin. Alors Jean jurait après les hommes, et revenait trouver Bellequeue, auquel il contait les tours qu'on lui avait joués. «Mon cher ami,» lui répondait Bellequeue, «je t'ai déjà dit que tu allais trop vite en toute chose, tu suis toujours ton premier mouvement, et, dans le monde il ne faut guère céder qu'au second ou au troisième, sous peine d'être souvent dupe des apparences.—Mon cher parrain, qu'est-ce que vous voulez dire avec tous vos mouvemens? Un homme que je connais me dit qu'il a besoin d'argent; il m'en demande, parce qu'il sait que j'en ai; je lui en donne parce, que je le puis, il me semble que c'est naturel. J'ai quelque fortune: donc je puis obliger; j'ai affaire à un fripon qui ne me rend rien, ou à un drôle qui s'est moqué de moi, pouvais-je deviner cela? Mais quand je rencontrerai l'un ou l'autre, je commencerai par le rosser pour lui apprendre à me voler mon argent.—Alors on te mettra en prison pour avoir rossé un homme.—Il faut donc se laisser escroquer, et trouver cela gentil?—Non, mais il ne faut pas céder à son premier mouvement de colère, il faut remettre ses pièces entre les mains d'un huissier.—Qu'est-ce que c'est que des pièces?—Ce sont des titres qui prouvent qu'on te doit.—Est-ce que j'ai des titres, moi? Est-ce que quand je prête cinq cents francs à une connaissance, je lui dis: Faites-moi bien vite un billet, car vous pourriez être un fripon, et ne plus vouloir me payer?—Tu vois bien, mon garçon que, dans le monde, toutes ces précautions sont nécessaires.—Le monde!... le monde!... il est gentil, il est bien composé ce monde-là!... Je serais bien fâché de me donner la moindre peine pour lui.—Mon garçon, ces saluts, ces sourires, enfin tout cet échange de politesses que l'on fait journellement, ne veulent pas dire que l'on estime, que l'on considère ceux à qui on les adresse; mais cela signifie: je suis aussi malin que vous, j'ai du savoir-vivre, de l'habitude, et vous ne m'attraperez pas.—C'est-à-dire qu'il faut apprendre à être aussi faux, aussi menteur que les autres. Je ne veux pas de votre savoir-vivre. Je veux toujours dire franchement ce que je pense, tourner le dos à ceux qui m'ennuient, et prouver à ceux qui mentent que je ne suis pas leur dupe. La liberté, mon parrain, je ne connais que ça.—Je l'aime beaucoup aussi, mon ami; mais dans le monde, il y a des libertés qu'on ne doit pas se permettre... Il y a des convenances, vois-tu; par exemple: tu verras quelqu'un de mal coiffé, il ne faut pas pour cela lui rire au nez, ce serait malhonnête. Si l'envie de rire te prend, et que tu ne puisses pas te retourner, tu te mords doucement les lèvres en souriant, et cela te donne un air agréable qui ne peut fâcher personne.—Laissez-moi donc tranquille mon parrain, vous croyez que j'irai bonnement me mordre les lèvres, parce que je verrai une figure ridicule, et que j'aurai envie de lui rire au nez?—C'est l'usage dans le monde, mon garçon.—Au diable vos usages!... Je suis bien comme je suis, ma mère le trouve, ça suffit. Que ceux à qui je ne plais pas viennent me le dire... Je suis leur homme à l'épée, au pistolet, au bâton, ou à coups de poing.—Oh! je sais que tu es un brave, un luron.—Eh bien alors, allons fumer, mon parrain.»

Jean, qui allait chez Bellequeue plusieurs fois dans la journée, ne trouvait pas toujours celui-ci chez lui; mais il trouvait mademoiselle Rose qui lui faisait un accueil fort agréable, car nous savons que la brusquerie, et les manières un peu libres du jeune homme ne déplaisaient pas à la petite bonne. Jean causait avec Rose, qui n'était point sotte, et souvent, tout en causant, il lui prenait la main; puis le bras, puis le menton, puis quelquefois autre chose encore; et mademoiselle Rose n'avait pas l'air d'y faire attention, parce que Jean agissait avec un air de franchise et de bonhomie, qui ne permettait pas qu'on se fâchât.

Un matin que Jean n'a point trouvé son parrain chez lui, il s'assied près de la petite bonne, et lui dit: «Rose, on prétend que je suis brusque, impoli même, trouvez-vous cela?—Non certainement, monsieur Jean, je vous ai toujours trouvé très-honnête, au contraire. Dame, vous êtes jeune, vous êtes vif... c'est bien pardonnable... D'ailleurs je n'aime pas les gens lents, moi; ah, Dieu! c'est insupportable!—Ils disent encore que je jure à tout propos.—Ah! quel mensonge... et d'ailleurs quel est l'homme qui ne jure pas quelquefois... Dans les momens de vivacité, est-ce qu'on peut se retenir?... Je connais bien des femmes qui s'en acquittent mieux que des grenadiers!... Ah! par exemple, chez les femmes, c'est vilain; tenez, la femme du portier en face, quand elle parle de son mari, elle dit toujours, ce bigre-là... ce Jeanfesse... ce.... ah! quelle horreur, mais un homme, est-ce qu'on y fait attention seulement.—On dit que je sens toujours la pipe à une lieue de loin.—Eh bien! quel mal de sentir la pipe? ça prouve que vous fumez, voilà tout. Moi, j'aime assez cette odeur-là.—Mon parrain prétend que je marche mal...—Allons! ne voudrait-il pas vous faire marcher comme lui; en choisissant les pavés, et se tortillant comme une anguille?—Il dit que je ne suis pas assez soigné dans ma toilette.—Est-ce parce que vous ne passez pas, comme lui, deux heures à vous mirer tous les matins? Vous êtes très-bien mis... je déteste les fats, moi.—Il assure que je n'ai pas assez d'usage du monde, qu'il faut savoir y mentir, y faire bonne mine à ceux qu'on n'aime pas.—Voilà de jolis conseils!... On veut gâter votre candeur, votre bon naturel.... Ne l'écoutez pas, monsieur Jean, est-ce que vous n'êtes pas assez grand pour savoir vous conduire?—Enfin, il dit que je ne sais pas faire la cour à une femme; que je ne suis pas galant, que je ne ferai jamais de conquête.—Ah! ah! ah! comme si vous aviez besoin de lui pour plaire... Il me semble que vous êtes assez bien pour... enfin vous êtes d'âge à savoir,... et puis ça se devine, ça.»

Soit que mademoiselle Rose eût deviné qu'elle plaisait à Jean, soit que celui-ci eût voulu lui montrer comment il faisait la cour aux dames, la conversation s'était prolongée fort long-temps; et il y avait plus d'une heure que Jean était chez Bellequeue, lorsque celui-ci rentra; comme il avait une clef de la porte, il ne sonna point, et arriva jusqu'au petit salon ou Jean causait encore avec la petite bonne.

Bellequeue fit cette fois une grimace qui ne ressemblait pas à un sourire; il lui sembla que son filleul et la petite bonne causaient de bien près.

Cependant Jean va gaîment au-devant de son parrain en lui disant: «Je vous attendais.—C'est ce que je vois,» dit Bellequeue en se pinçant les lèvres, «et y a-t-il long-temps que tu es ici?—M. Jean ne faisait que d'arriver,» s'écrie Rose.—Bah! laissez donc» dit Jean, «il y a plus d'une heure que je suis là.»

Rose rougit et trouve alors que Jean est beaucoup trop franc, et qu'il lui manque en effet l'usage du monde.

«De quoi causais-tu donc avec Rose?» reprend Bellequeue au bout d'un moment. «M. Jean me parlait de son voyage d'autrefois,» dit Rose. «—Moi... je ne vous si pas dit un mot de cela.... je vous disais que vous étiez fort gentille, Rose.—Ah! c'était pour rire, monsieur.—Non, c'était pour tout de bon... enfin, mon parrain, je l'embrassais quand vous êtes arrivé.—Non, monsieur, vous ne m'embrassiez pas.—Ah! par exemple, c'est trop fort!... tenez, mon parrain, voilà comme je la tenais...

»—C'est bon,» dit Bellequeue en se mettant entre Jean et Rose. «Je devine comment vous la teniez. Rose, allez à votre cuisine.»

Rose sort, en lançant en-dessous un regard à Jean, pour l'engager à se taire, mais celui-ci n'y fait pas attention.

Bellequeue tâche de prendre un air imposant et s'approche de Jean.

«Mon cher ami, je vous ai toujours dit qu'il fallait des mœurs et qu'il y avait certaines libertés qu'il n'était pas convenable de prendre.—Qu'est-ce que j'ai donc pris, mon parrain?—J'ai chez moi pour bonne une jeune fille honnête et sage...—Elle est bien gentille.—Oh! gentille... cela dépend du goût!... elle est très-coquette, voilà ce qui est certain.—Enfin, elle vous plaît comme cela, puisque vous la gardez.—Je ne te dis pas qu'elle me plaît... pourvu qu'elle fasse bien son ouvrage, c'est tout ce que je demande, mais je ne veux pas que tu viennes l'embrasser et lui conter fleurette.—Puisqu'elle ne vous plaît pas, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle me plaise?—Parce qu'il faut des mœurs.—Et les mœurs ne vous empêchent pas de l'embrasser toute la journée, si cela vous fait plaisir, n'est-ce pas?—Je te répète qu'elle est honnête et sage.—Eh bien! alors, vous ne devez pas craindre qu'elle m'écoute.—C'est égal, tu ne dois pas l'embrasser, cela n'est pas convenable.—Ça me convenait pourtant beaucoup.—Mon cher Jean, je t'ai déjà dit qu'il ne fallait pas toujours céder à son premier mouvement.—Mon cher parrain, je vous ai déjà répondu que je me moquais des convenances et que j'aimais à faire mes volontés; voulez-vous venir fumer?—Non, merci, je resterai chez moi.»

Jean s'éloigne, et Bellequeue reste seul; il réfléchit et ne semble pas d'aussi bonne humeur que de coutume. Rose revient près de lui, et il ne lui dit rien, elle tourne et retourne dans la chambre; elle tousse, elle chantonne, enfin elle s'approche de son maître et lui dit d'un ton mielleux et en laissant voir ses dents qui sont très-blanches:

«Voulez-vous faire une partie de dames?»

Rose connaît bien son maître; déjà sa colère s'est évanouie, le sourire de la petite bonne a quelque chose de séduisant auquel Bellequeue ne peut pas résister; cependant il tâche de prendre un air grave en répondant: «Rose, je suis très-mécontent de vous.—Pourquoi donc cela, monsieur?—Parce que vous permettez à Jean de prendre avec vous des libertés... des familiarités.—Il n'a rien pris, monsieur; ne croyez-vous pas que M. Jean songe à moi!... lui, qui ne pense pas aux femmes.... Attendez, vous êtes un peu décoiffé par-là... que je vous refasse cette boucle.—Je sais bien que Jean est un étourdi... qui rit et voilà tout... Suis-je mieux maintenant, Rose?—Oh! vous êtes comme un cœur... il n'y a pas un cheveu qui passe l'autre.—Malgré cela, quand mon filleul viendra et que je n'y serai pas, il faut lui dire...—Je sais très-bien ce qu'il faut lui dire, monsieur... mais pourquoi donc avez-vous été si long-temps dehors ce matin? vous avez été sans doute chez la parfumeuse?—Oui, j'y suis entré un moment.—C'est cela, je m'en doutais! Quand monsieur est là, il n'en sort plus!...—Rose, vous me tirez les cheveux!... vous me faites mal!—Tant mieux!... je devrais vous les arracher tous pour vous apprendre à faire moins le galant.

»—Elle est charmante!... elle est très-drôle!» se dit Bellequeue, en se plaçant devant le damier. «Malgré cela, je ne voudrais pas que mon filleul eût souvent des tête-à-tête avec elle.»

Et tout en poussant ses dames, Bellequeue réfléchit à ce qu'il pourrait faire pour que Jean ne pensât plus à Rose. Tout à coup une idée se présente, Bellequeue est enchanté, ravi; il se lève brusquement et reprend son chapeau, laissant la petite bonne au milieu de la partie.

«Eh ben! vous me laissez là, monsieur,» lui dit Rose. «—Oui, j'ai à parler d'affaire à quelqu'un.—Vous n'avez pas achevé la partie.—Nous l'achèverons une autre fois.—C'est bien amusant de rester comme ça à moitié des choses...—Ce soir, Rose, ce soir, je te ferai des coups de quatre.»

En disant cela, Bellequeue sort et se rend vivement chez madame Durand, où il savait bien alors ne pas trouver Jean.

«Ma chère commère, je viens vous parler d'affaire, dit Bellequeue en s'asseyant près de la veuve de l'herboriste, «d'une affaire très-importante et qui vous intéresse, puisqu'il s'agit de votre fils.—De mon fils!» dit madame Durand; «parlez, mon cher monsieur Bellequeue, lui serait-il arrivé quelque chose?...—Non, non, calmez-vous, il est maintenant à fumer ou à jouer au billard, peut-être fait-il les deux choses ensemble; vous voyez que cela n'a rien d'inquiétant; mais ce qui l'est, madame Durand, c'est l'avenir de Jean, c'est son sort futur, et voilà ce dont je veux vous parler.—Comment! l'avenir de Jean vous inquiète? N'est-il par riche? n'a-t-il pas une fortune assurée?—Assurée, oui, s'il ne la dépense pas à droite et à gauche... Les cafés, les traiteurs, les parties de campagne, tout cela coûte, vous le savez.—Mon fils est d'âge à s'amuser; il faut donc qu'il s'amuse.—Vous avez parfaitement raison... Certainement je ne le blâme pas, mais mon filleul a trop bon cœur, il est trop obligeant; il prête à l'un, à l'autre; on ne lui rend jamais; quand il est au café, il paie pour ceux qui n'ont pas d'argent, et cela arrive trop souvent.—Cela prouve sa sensibilité.—Cela prouve aussi qu'il ne calcule pas; il ne faut pas se laisser gruger ainsi, on finit par se ruiner pour des gens qui se moquent de vous. D'ailleurs, cette vie désœuvrée semble commencer à ennuyer Jean... Combien de fois ne vient-il pas le matin me dire en bâillant: Je ne sais que faire de moi aujourd'hui.—C'est vrai, il bâille très-souvent, je l'ai remarqué avec peine?... Auriez-vous inventé quelque jeu pour l'amuser, mon cher Bellequeue?—Je n'ai rien inventé, mais j'ai trouvé ce qu'il fallait à Jean... c'est une femme.—Comment?—Sans doute, il faut le marier.—Le marier... vous croyez?—Eh! pourquoi pas? Jean a vingt ans; par sa taille, ses traits mâles, il en paraît vingt-cinq.—C'est vrai.—On marie des jeunes gens plus tôt que cela. Je suis certain qu'il s'en trouvera très-bien, cela achèvera de le ranger, de le rendre sage... Il ne courra plus autant les tabagies, les guinguettes; il ne prêtera plus son argent à tout le monde, parce qu'il le gardera pour ses enfans; enfin il ne bâillera plus aussi souvent, parce qu'une femme nous donne nécessairement des distractions.»

La bonne maman Durand réfléchit quelques instans et dit enfin: «Je crois que vous avez raison, mon cher Bellequeue, d'abord Jean ne peut faire qu'un excellent mari.—Excellent, c'est mon avis.—Mais alors il faudrait lui trouver une excellente femme!—J'ai son affaire!—En vérité!—Tout à l'heure, en jouant aux dames... avec... ma gouvernante, je pensais à mon cher filleul... car vous savez combien je l'aime... Cette idée de le marier me souriait depuis long-temps. Tout à coup je me sais rappelé la famille Chopard et je me suis dit: Voilà ce qu'il nous faut... voilà la femme de Jean! «—Comment! la famille Chopard?—Permettez donc: vous savez que M. Chopard est un distillateur retiré, vous le connaissez?—Peu, M. Durand ne l'aimait pas.—Ah! parce que Chopard, qui est un farceur, disait à ce pauvre Durand qu'il ne fallait pas autant d'esprit pour vendre des simples que des liqueurs!... Pure plaisanterie, Chopard est très-fort sur les calembourgs. Du reste, c'est un parfait honnête homme, sa femme est fort gaie, fort rieuse!—C'est une grosse bête.—Ça ne fait rien, ce n'est pas sa femme que Jean épousera, c'est sa fille, mademoiselle Adélaïde Chopard, fille unique, belle femme, bien élevée!... qui faisait déjà de l'eau de noyaux à huit ans, enfin qui sera, dit-on, une excellente femme de ménage, et aura soixante mille francs en mariage, sans compter l'avenir qui est certain, puis qu'elle est fille unique et que les Chopard ont au moins dix mille livres de rentes.—Vraiment... vous êtes sûr?...—Oh! je connais les Chopard depuis long-temps, j'y dînais deux fois la semaine avant d'avoir une gouvernante. Leur fille a dix-neuf ans, mais elle en paraît vingt-huit pour la force; cela irait fort bien avec Jean.—Et croyez-vous qu'ils pensent à la marier?—Oui; ils ont refusé dernièrement un riche marchand de vin, parce que mademoiselle Chopard n'a pas voulu aller demeurer à Picpus; mais je suis certain qu'ils ne refuseraient pas mon filleul!—Il faudrait qu'ils fussent bien difficiles; et vous dites que la jeune personne est jolie?—Oh! très-jolie!... une figure carrée, à la grecque, bien proportionnée, un peu forte peut-être, mais en prenant de l'âge, ses joues fondront. Ce sera une très-belle femme.—Reste à savoir maintenant si Jean voudra se marier!—Je crois que oui; s'il voit que cela vous fait plaisir, je gage qu'il y consentira.—Ce cher Jean!... je serais si contente de le voir heureux et bien marié.—Il faut qu'il épouse mademoiselle Chopard... à moins toutefois que les jeunes gens ne se conviennent pas. Car les parens de la demoiselle ne veulent pas plus contraindre leur fille que vous ne voudriez forcer Jean.—Ils ont bien raison. Il faut d'abord que les jeunes gens se conviennent.—Oui, mais pour cela il faut qu'ils se voient. Voulez-vous que j'aille de votre part engager les Chopard à dîner.—N'est-ce pas aller un peu vite?...—Quand il s'agit de mariage, il faut aller vite, sans quoi on n'en finirait aucun. D'ailleurs, je tâterai d'abord les Chopard, puis je leur glisserai un mot de nos desseins...—A l'insu de la demoiselle, je vous en prie!—C'est entendu!... j'aurais bien voulu commencer par y mener Jean, mais c'est le diable pour le faire aller en société, au lieu qu'ici, il faudra bien qu'il y soit; mais ne lui parlez de rien avant qu'il ait vu la jeune personne...—Non, car il serait capable de s'en aller avant l'arrivée des Chopard.—Après tout, un dîner n'engage à rien; et si mademoiselle Adélaïde ne lui plaisait pas, j'en ai encore quatre à vous proposer.—Arrangez tout comme vous l'entendrez, mon cher Bellequeue, je m'en rapporte à vous.—C'est convenu, je vous réponds qu'avant peu mon filleul sera marié.»

Bellequeue, très-content du succès de son projet, dit adieu à madame Durand, et retourne chez lui en se disant: «En mariant Jean avec mademoiselle Chopard, je suis sûr qu'il ne viendra plus si souvent chez moi les matins, et qu'il ne pensera plus à conter fleurette à ma petite bonne.»

C'est ainsi que, dans presque toutes les actions de notre vie, nous songeons à nous, avant d'obliger les autres.