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Jean

Chapter 17: CHAPITRE XIII.
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About This Book

The narrative chronicles domestic episodes in a modest household when the expectant wife goes into labor, prompting a comic mix of alarm and sleepy bewilderment from her husband, servants, and neighbors. Later sections follow the child's upbringing, parental hopes and anxieties, neighborhood gossip, and lessons in manners and dancing, offering affectionate yet satirical sketches of bourgeois family life. The work alternates intimate domestic detail with light social commentary, portraying recurring characters whose foibles illuminate themes of parental ambition, social performance, and the small absurdities of everyday family life.

CHAPITRE XII.

LA FAMILLE CHOPARD.

Le lendemain, après avoir terminé sa toilette et engagé Rose à aller causer avec sa voisine, Bellequeue se rend chez les Chopard qui demeurent dans la rue de Berry. Les Chopard étaient de bonnes gens. Le mari aimait à faire des pointes, et riait pendant un quart d'heure d'un vieux bon mot qu'il avait déjà débité cent fois; sa femme riait de confiance dès que son mari ouvrait la bouche, et souvent il lui arrivait, après avoir ri aux larmes, de demander à son époux ce qu'il avait dit. Mademoiselle Adélaïde était idolâtrée de ses parens qui n'avaient eu qu'elle. Bien différente de Jean qui n'avait pas voulu essayer l'état de son père, la petite Chopard avait montré beaucoup de goût pour la distillation; étant toute jeune, elle faisait déjà des essais en cerises et en prunes à l'eau-de-vie, et ses parens émerveillés avaient voulu envoyer à l'exposition des produits de l'industrie un abricot confit par leur fille à l'âge de sept ans; mais l'abricot n'avait pas été reçu.

Cependant mademoiselle Adélaïde était un peu capricieuse, un peu boudeuse, souvent exigeante et toujours volontaire; mais, aux yeux de ses parens, c'était une divinité. Elle avait commencé la musique et le dessin, mais n'y avait rien fait; elle avait voulu ensuite étudier l'astronomie, puis l'histoire, puis la botanique, puis la chimie; bref, elle avait commencé un peu de tout et ne savait rien, excepté la manière de faire d'excellent ratafia; mais les Chopard croyaient leur fille très-savante et baissaient pavillon devant ses jugemens. Mademoiselle Chopard avait atteint ainsi sa dix-neuvième année, elle était grande et assez bien faite; sa figure quoique forte n'était pas désagréable; ses sourcils très-prononcés lui donnaient l'air un peu dur; mais comme elle devait un jour être riche, beaucoup de jeunes gens lui avaient déjà fait la cour. Adélaïde se montrait difficile; elle était tellement habituée aux adulations, aux éloges, que les complimens de ses adorateurs la touchaient peu; et quand ses parens lui disaient: «Veux-tu épouser celui-là?» elle répondait nonchalamment: «Ah! ma foi non!... il m'a dit la même chose que les autres.»

Bellequeue trouve monsieur et madame Chopard en tête-à-tête, et cela sert merveilleusement ses projets. Il parle de la charmante Adélaïde; parler à des parens de leur fille unique, c'est mettre un auteur sur le chapitre de ses pièces, un vieux soldat sur celui de ses batailles, une coquette sur celui de ses conquêtes, un amant sur celui de sa maîtresse: il n'y a plus de raison pour que cela finisse. «Elle est étonnante,» dit madame Chopard, «elle sait tout, cette chère Adélaïde!... elle raisonne de tout avec une aisance extraordinaire.—C'est vrai,» dit M. Chopard, «elle vous parle aussi bien astronomie que musique!... médecine que liqueur!... elle n'est empruntée pour rien.—Dans la moindre des choses, monsieur Bellequeue, elle montre son étonnante sagacité... Dernièrement, dans une soirée où nous sommes allés, elle a joué sur-le-champ au vingt et un; et sans l'avoir jamais appris.

»—C'est extraordinaire,» dit Bellequeue. «—Enfin,» reprend M. Chopard, «elle a tant d'esprit que je n'en reviens pas, moi qui suis son père, et pourtant c'est de ma fabrique, cet esprit-là... hein?... Ah!... ah!... ah! il est bon celui-là...

»—Ah! ah! monsieur Chopard... ne me faites pas rire comme cela, je vous en prie!... Il est vrai que notre fille a reçu une superbe éducation... oh! nous n'avons rien épargné...—Elle a eu douze maîtres, et maintenant c'est elle qui est la maîtresse... Oh! oh! pas mauvais, hein?...»

Pendant que madame Chopard rit de la nouvelle pointe de son mari, Bellequeue reprend: «Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore marié cette belle demoiselle?—Oh! ce ne sont pas les amoureux qui ont manqué!... Mais Adélaïde est difficile... oh! elle est très-difficile... C'est naturel. Vous concevez qu'une jeune personne qui sait tout ne peut vouloir pour mari que d'un savant... c'est-à-dire un homme en état de lui tenir tête.

»—Diable!» se dit Bellequeue, «s'ils veulent un savant, je ne crois pas que Jean soit leur fait... C'est égal... essayons toujours.»

Et il reprend en frappant sur le ventre de M. Chopard: «Je connais quelqu'un qui serait bien ce qu'il vous faudrait pour votre fille.—Bah!—Ce n'est pas précisément un savant... mais c'est un gaillard bien en état de tenir tête à une femme... un beau garçon de vingt ans, fils unique, qui aura douze mille livres de rentes.—Eh mais, tout cela convient assez. Et quel est le jeune homme?—C'est le fils de feu Durand, l'herboriste de la rue Saint-Paul.—Le fils de ce pauvre Durand qui aimait tant les simples?... Ah! vraiment, je l'ai vu tout petit!—Mais on en parle comme d'un assez mauvais sujet, il me semble?—Pure calomnie, madame Chopard. Jean Durand est un peu vif, un peu étourdi... il aime le plaisir, c'est de son âge; mais du reste il est franc comme mon diamant, et sensible comme une demoiselle. D'ailleurs c'est mon filleul, je ne l'ai presque jamais perdu de vue; je puis répondre de lui.—S'il en est ainsi, on pourrait... D'ailleurs Adélaïde verrait tout de suite s'il lui convient... elle a un tact étonnant.—Est-ce qu'elle se connaît en hommes, aussi?—En tout, mon cher ami.—Vous avez là une fille bien savante.—Je vous assure que son mari sera bien adroit s'il lui apprend quelque chose!—Écoutez, je ne veux point prendre de détours, je suis chargé par madame Durand de vous engager à venir, sans façon, dîner demain chez elle avec mademoiselle votre fille. Ne disons rien aux jeunes gens, ils verront mieux s'ils se plaisent. Madame Durand n'a point osé venir elle-même; mais entre parens qui désirent marier leurs enfans, on ne fait point de cérémonie. Acceptez-vous?—Ma foi, oui,» dit M. Chopard, «nous irons dîner... Eh bien! si les jeunes gens ne se conviennent pas... ce n'est qu'un dîner de pris... et nous tâcherons de ne pas l'avoir sur le cœur... hein?... Ah! ah! ah!... il est bon... sur le cœur!

»—C'est charmant!» dit Bellequeue. «Je vais aller prévenir madame Durand qu'elle peut compter sur vous demain.»

Au moment où Bellequeue allait sortir, mademoiselle Adélaïde entrait dans l'appartement tenant un petit bocal à la main. Elle court d'un air folâtre à son père en lui disant: «Papa, papa, regardez donc mes prunes... c'est un nouvel essai que j'ai fait sans sucre... Voyez comme elles sont conservées... comme elles sont fermes... comme elles sont vertes!...

»—Superbes!» dit M. Chopard en passant le bocal à sa femme. «Tiens, regarde, madame Chopard.»

Madame Chopard s'extasie devant les reine-claudes. Bellequeue ne peut pas faire autrement que de payer aussi son tribut d'admiration. «C'est de votre ouvrage, mademoiselle?» dit-il. «—Oui, monsieur. Oh! ce n'est rien ça... je veux maintenant conserver des grappes de raisin entières...—Des grappes de raisin!...» dit Chopard. «Elle est étonnante... elle finira par mettre tout à l'eau-de-vie!...»

Et le papa ajoute à l'oreille de Bellequeue: «Mon ami, vous conviendrez qu'une femme qui rend les prunes aussi fermes est un trésor dans un ménage...—Un véritable trésor... nous tâcherons de vous l'enlever. Au revoir, mes chers amis; à demain.»

Bellequeue fait un gracieux salut à mademoiselle Adélaïde, et s'éloigne pour prévenir madame Durand du succès de sa négociation. Quand le ci-devant coiffeur est parti, mademoiselle Chopard dit à ses parens: «Est-ce que M. Bellequeue veut m'épouser?—Non, ma fille, non, ce n'est pas lui,» dit madame Chopard; «mais demain tu verras quelqu'un qui...—Chut! ma femme, il ne faut rien lui dire... il faut qu'elle voie le jeune Durand sans connaître ses intentions; il faut laisser faire le mystère et la sympathie, sans quoi le but est manqué.—C'est juste, monsieur Chopard, ne lui disons rien, à cette chère enfant; elle verra d'ailleurs, demain, le fils de madame Durand puisque nous dînons chez eux. Le hasard fera le reste.

»—Eh bien! je parie que M. Durand veut m'épouser?» dit mademoiselle Adélaïde en souriant. «—Oh! pour le coup! c'est extraordinaire,» dit madame Chopard, «nous ne lui avons rien dit!... Ma foi, elle devine tout, ce n'est pas notre faute.—Elle tient de moi, madame Chopard, je devinais tout étant petit: aussi je me suis dit: Il faut me mettre distillateur puisque je suis devin... Hein? Ho! ho! ho!... il est gentil celui-là... Je le redirai demain à dîner.»

De son côté, madame Durand, qui est bien aise de connaître les sentimens de son fils sur le mariage, attend le retour de Jean la veille du jour où doivent venir les Chopard, et lui dit: «Mon ami, est-ce que tu n'as pas quelquefois envie de t'établir?—De m'établir!» répond Jean, «et quel état voulez-vous que je prenne? je ne sais rien.—Tu ne m'entends pas. Par établissement, on veut dire mariage, parce que, quand un homme est marié... on regarde son sort comme assuré.—Ah! c'est marié que vous voulez dire?... Ma foi! que le diable m'emporte si j'y ai encore pensé!... A mon âge, est-ce que je n'aurais pas l'air d'une fichue bête si je me mariais?—Pourquoi donc cela?... Tu as eu vingt ans il y a cinq mois, et puis tu as l'air si raisonnable!...—Je ne le suis guère pourtant.—Le mariage te rendrait plus posé, plus tranquille; on a une femme, des enfans... Cela occupe.—Au fait, ça m'amuserait peut-être!—Et cela me ferait tant de plaisir de te voir dans ton ménage!—Eh bien! nous verrons... Vous n'aurez qu'à arranger ça avec mon parrain... Et pourvu qu'il n'y ait pas de cour à faire, pas de complimens à dire... et que la femme me plaise pourtant, eh bien! ça m'est égal! je me marierai.—Tu es charmant! Ah! mon cher Jean, fais-moi le plaisir de ne pas dîner dehors demain; j'ai quelques personnes... des amis... je désire que tu y sois.—Ah! si vous avez de la société, et qu'il faille se tenir assis, et faire la conversation avec symétrie, vous savez que cela m'embête!—Non, il n'y a point de cérémonie, ce sont des gens sans façons, fort gais. Tu diras ce que tu voudras... Ton parrain dînera avec nous.—Allons! à la bonne heure. Mais si les individus m'ennuient, je vous préviens que je file tout de suite.»

Le jour du dîner est arrivé. A quatre heures, Bellequeue est chez madame Durand; il a mis l'habit noir et les souliers à boucles. Jean lui dit en l'apercevant: «Pourquoi diable tant de toilette pour venir dîner chez nous?... Vous êtes serré, pincé; vous avez l'air d'une aiguille!—Mon ami, il faut toujours être soigné dans sa toilette quand on va en société.—Est-ce que nous sommes de la société, nous autres?—Certainement, mon ami. D'ailleurs ta mère attend la famille Chopard.—Qu'est-ce que c'est que ça, la famille Chopard?... Je ne connais pas ces gens-là, moi.—Ce sont de très-braves gens... riches... retirés du commerce...—Ce n'est pas ça que je vous demande; qu'est-ce que ça me fait qu'ils soient riches ou pauvres? Sont-ils gais, bons enfans?—Oh! très-gais! Chopard est un boute-en-train!... très-fort sur le rébus.—Fume-t-il... joue-t-il au siam?—Oh! pour fumer, il est probable qu'il n'est pas venu jusqu'à cinquante ans sans fumer... Enfin c'est un bon vivant, et sa femme rit presque autant que ta cousine Aglaé... Quant à leur fille...—Ah! il y a une fille?—Et une fille superbe... Tu m'en diras des nouvelles... Une femme étonnante pour le savoir et l'érudition... et des qualités précieuses!... sachant faire toutes les liqueurs possibles!—Ça n'est pas mauvais, cela.—Nous aurons aussi madame Ledoux,» dit madame Durand; «elle devient vieille, mais elle est si bonne femme!—Ah! oui,» dit Jean, «elle va encore nous parler de ses maris et de ses enfans!—Non, depuis quelque temps, elle en parle moins, parce qu'elle s'embrouille toujours... elle commence à perdre la mémoire... Elle a bien soixante-dix ans, maintenant.»

Avant que le monde arrive, Bellequeue veut mettre quelques papillotes aux cheveux de Jean, mais celui-ci n'y consent pas; il déclare qu'il se trouve bien coiffé, et, malgré tous les efforts de son parrain, ne veut pas refaire le nœud de sa cravate.

La famille Chopard ne tarde pas à arriver. Mademoiselle Adélaïde est en grande toilette: malgré ses sourcils un peu épais et sa figure carrée, elle a de l'éclat et peut passer pour belle femme. Pendant les premières salutations, mademoiselle Adélaïde, tout en baissant les yeux, a déjà regardé Jean. Quant à lui, il est resté dans un coin de la chambre, et n'a pas l'air de s'apercevoir qu'il arrive du monde; il faut que sa mère l'appelle en lui disant: «Mon fils, venez donc saluer M. et madame Chopard.»

Jean s'avance, salue à demi, en prononçant brusquement un: «bien le bonjour,» et retourne en sifflant regarder à la fenêtre, tandis que Bellequeue dit tout, bas aux Chopard: «N'est-ce pas qu'il est bel homme?—Fort bel homme,» répond le papa Chopard. «—Il paraît qu'il aime beaucoup la musique!» dit madame Chopard, qui entend Jean siffler. «—Oh, infiniment,» répond Bellequeue; «il a une manière de siffler qui remplace la flûte.»

Mademoiselle Adélaïde ne dit rien; elle regarde Jean par-ci par-là, d'un air indifférent, et attend qu'il vienne lui faire des complimens et lui dire des douceurs comme tous ceux qui ont aspiré à sa main. Mais Jean continue de siffler et de rester à la fenêtre sans daigner tourner la tête; cela paraît fort singulier à mademoiselle Adélaïde.

Madame Durand et Bellequeue font ce qu'ils peuvent pour animer la conversation. M. Chopard lâche quelques pointes, sa femme rit, mais leur fille ne dit rien. Madame Ledoux arrive, et cela distrait un moment la société. Elle s'excuse d'être venue un peu tard et va embrasser Jean en disant: «C'est un homme maintenant, c'est tout le portrait de... Vous savez bien, ma voisine! un de mes enfans qui était huissier, je crois, ou ébéniste. Non, j'en ai eu un papetier... Vraiment on finit par oublier... C'est égal, votre fils est tout son portrait.»

Enfin Catherine vient annoncer que le dîner est servi. On attendait ce moment avec impatience, car Bellequeue faisait de vains efforts pour entretenir la conversation, et M. Chopard se creusait la tête pour faire un nouveau calembourg.

«La main aux dames,» crie Bellequeue en se levant, et aussitôt il prend celle de madame Chopard, et M. Chopard conduit madame Durand et madame Ledoux. Mademoiselle Adélaïde reste seule dans la chambre avec Jean, et elle attend qu'il vienne lui offrir la main pour la conduire à table, mais Jean, en quittant la fenêtre, ne voyant plus que mademoiselle Chopard, se contente de lui dire: «Eh bien! est-ce que vous n'allez pas dîner? Moi j'ai une faim de loup!» et en disant cela, il court se mettre à table.

Mademoiselle Chopard est restée fort surprise de l'impolitesse de Jean; Bellequeue, qui a vu son filleul entrer seul dans la salle à manger, s'empresse d'aller chercher mademoiselle Adélaïde, à laquelle il dit: «M. Durand est excessivement timide, je suis sûr qu'il n'a pas osé vous offrir la main.—Ah! il est timide... Je n'aurais pas cru que c'était ça!—Oh, c'est un garçon très-singulier... Caractère extraordinaire... Vous verrez: il ne fait rien comme tout le monde.»

Mademoiselle Adélaïde est placée à table à côté de Jean. Celui-ci lui parle peu, mais il ne la laisse manquer de rien, et se contente de lui dire de temps à autre: «Trouvez-vous ça bon? Aimez vous ça? Buvez donc; vous ne buvez pas.» A ces phrases laconiques, mademoiselle Adélaïde répond peu de chose encore; elle attend toujours que son voisin lui fasse des complimens, mais son voisin n'a pas seulement l'air d'y songer; et mademoiselle Adélaïde trouve que Bellequeue a raison, et que Jean ne fait rien comme tout le monde.

Le dîner met M. Chopard en train; il a déjà placé deux calembourgs sur les cornichons, et un sur le pain qu'il n'aime pas sans levain. Madame Chopard rit à se tenir les côtés; madame Durand tâche de rire aussi. Bellequeue boit et mange en homme qui ne songe pas à se marier; madame Ledoux demande toujours ce qu'on a dit. Jean chantonne en mangeant, et madame Chopard dit à Bellequeue: «Il est très-gai, ce jeune homme, il est excessivement gai.»

Comme Jean n'oublie pas de verser à boire, et qu'il a soin de remplir le verre de M. Chopard, celui-ci dit à madame Durand: «Votre fils me paraît être parfaitement élevé.»

Au second service Jean se rappelle ce que Bellequeue lui a dit de mademoiselle Chopard; alors il se tourne vers sa voisine et lui dit: «Vous savez donc faire des liqueurs?»

Mademoiselle Adélaïde se pince les lèvres et répond avec un peu d'humeur: «Je sais bien faire autre chose, monsieur.—Ah! au fait, une femme; il faut que ça s'occupe; ça ne peut pas, comme nous autres, courir dans les cafés... jouer au billard...—Oh, je joue au billard aussi.—Bah, vraiment!—Nous en avons un à la campagne de mon père, j'ai fait souvent la partie du maire et de l'adjoint.—Avec des queues à procédés?—Avec toutes les queues possibles. Je faisais aussi de la musique... Je jouais du forté.—Moi, on a voulu me mettre au violon.—Mais la musique m'agaçait les nerfs.—Oui, ça fait mal aux oreilles.—J'ai appris le dessin... je copiais les modèles antiques, d'après la bosse.—Est-ce qu'ils en ont tous?—J'ai fait un Amour grec qu'on a trouvé très-bien.—Moi, je n'ai fait que des polichinelles, d'après la bosse aussi.—J'avais du penchant pour la botanique... J'aimais à herboriser dans les champs.—Ah! Dieu! herboriser, je m'en souviens, mon père me fouettait pour me faire nommer les plantes en latin... Je ne reconnaissais que les colimaçons.—Mais j'ai laissé cela pour l'astronomie... Ah! c'est si beau l'astronomie, connaître le nom des étoiles, savoir quand Vénus paraît, quand Saturne se couche.—Il doit se coucher quand il a envie de dormir.—Le Chariot, la grande Ourse, l'étoile du Berger...—Mangez donc de la crême, je vous réponds que ça vaut bien la grande Ourse.—Mais tout cela ne vaut pas l'histoire!... C'est si intéressant l'histoire; si amusant!...—Ma nourrice m'en racontait pour m'endormir.—Ces Grecs, ces Romains, ces pères qui tuent leurs fils, ces fils qui tuent leur mère, ces frères qui se battent entre eux.—Ils avaient donc tous le diable au corps!—Cette Iphigénie qui aimait tant... Hector, et ce Tarquin qui a enlevé Hélène... Ah! c'est une chose bien amusante que ce siége de Troie!

»—Ma fille est lancée,» dit tout bas madame Chopard à Bellequeue. «La voilà partie!... c'est fini, elle ne s'arrêtera plus!»

Jean laisse parler mademoiselle Adélaïde et se remet à chantonner entre ses dents. Le papa Chopard fait sauter les bouchons, et boire madame Ledoux qui commence à avoir une pointe de gaîté. Madame Chopard rit des bons mots de son mari et applaudit aux phrases de sa fille. Madame Durand est enchantée de la tenue de son fils, qui a cependant les coudes sur la table, mais on est au dessert, et cela passe pour un aimable abandon. Enfin, mademoiselle Adélaïde semble se faire au ton singulier de Jean, parce que les femmes ont toujours un secret penchant pour les hommes qui ne font pas comme tout le monde.

On reste long-temps à table. M. Chopard s'y plaît, Jean lui tient tête pour trinquer. Bellequeue voit avec plaisir que l'affaire s'entame bien; les dames ne déparlent pas, et après le café madame Ledoux assure qu'elle a eu quatorze maris et trois enfans de chacun.

Madame Chopard, qui trouve que sa fille a une voix superbe, amène la conversation sur le chant; M. Chopard dit que c'était une très-bonne habitude de chanter au dessert, parce que cela faisait rester à table plus long-temps; Bellequeue est aussi de cet avis, et il commence le concert en chantant: Femmes voulez-vous éprouver, romance qu'il chante avec beaucoup de moelleux et qu'il accompagne de tendres sourires aux dames, et Jean s'écrie après le second couplet: «Ah! mon parrain!... vous chantez ça comme si vous n'aviez mangé que du miel depuis quinze jours!...—Il est vrai que c'est doucereux,» dit M. Chopard; «moi, je suis pour le gai, le vif... comme Rendez-moi mon écuelle de bois, ou Dans un verger Colinette, ça sera toujours beau, cela...»

M. Chopard chante plusieurs couplets, que Jean accompagne en sifflant et en frappant sur la table avec son couteau. On engage ensuite mademoiselle Adélaïde à chanter, elle ne se fait pas prier, elle commence un air... puis un autre, parce qu'elle ne se souvient jamais de la fin; après avoir commencé quatre chansons sans les finir et fait une roulade dans chaque, elle déclare qu'elle tâchera de savoir la fin une autre fois, et madame Chopard s'écrie: «Voilà ce que c'est que de trop savoir, ça embrouille; ma fille a au moins trois cents airs dans la tête, et, quand il faut chanter, elle ne peut jamais en trouver un entier... Elle sait vraiment trop de choses!»

C'est au tour de Jean; on le prie de chanter, et il entonne un refrain à boire. «C'est gentil,» dit Bellequeue, «mais pour ces dames nous voudrions quelque chose d'autre qu'une chanson de table.» Alors Jean commence la Béquille du père Barnaba, mais madame Chopard l'interrompt après le second couplet en s'écriant: «Je la connais, mon mari me l'a chantée... autrefois...» Et la maman ajoute à l'oreille de madame Durand: «Cela choquerait l'oreille d'Adélaïde.»

Jean commence alors: Rien, père Cyprien, et madame Chopard l'interrompt encore en s'écriant: «Ah! nous connaissons aussi celle-là!...—Mais, sacrebleu!» dit Jean, «si vous ne me laissez rien finir, pourquoi me priez-vous de chanter?—C'est juste,» dit mademoiselle Adélaïde, «il faut laisser finir monsieur.»

Pour empêcher que l'humeur ne s'en mêle, Bellequeue prie Jean de leur chanter une ronde de Béranger. La ronde est chantée, on fait chorus, on trinque, et cela remet tout le monde de bonne humeur. Bellequeue, craignant que Jean ne voulût ensuite chanter quelque gaudriole, est le premier à faire apercevoir qu'il est tard. Les Chopard se lèvent, et prennent congé de madame Durand en l'engageant, ainsi que Jean, à venir bientôt les voir.

CHAPITRE XIII.

TÊTE-A-TÊTE DES FUTURS.—JEAN EST FIANCÉ.

En rentrant chez eux, les Chopard ne manquent point de demander à leur fille ce qu'elle pense de Jean, car c'était ordinairement d'après l'avis de mademoiselle Adélaïde que le papa et la maman prononçaient. Mademoiselle Chopard a trouvé que M. Jean n'était point un homme comme un autre; elle avoue qu'il est un peu original dans ses manières, mais elle a causé avec lui, et elle prétend qu'il cause fort bien, et qu'il parle sur tout sans être jamais embarrassé.

«C'est un savant,» dit madame Chopard, «je l'avais deviné à son air original; ma fille, il a dû trouver à qui parler avec toi?—Mais.... oui... nous avons approfondi plusieurs sujets.

»—Quant à moi,» dit M. Chopard, «j'ai trouvé au jeune homme des manières rondes, franches.... Oh! il n'a pas l'air d'un suffisant!... Il boit sec! j'aime cela, moi; je ne voudrais pas qu'on appelât mon gendre Boileau... Hein?... il est bon, j'espère, celui-là... Boit-l'eau! ah! ah! ah!...»

Le fait est que la personne de Jean n'avait pas déplu à mademoiselle Adélaïde, et que, surprise de ne recevoir de lui aucun compliment, elle en avait éprouvé en secret un dépit qui, chez les femmes, est souvent le commencement d'un tendre sentiment.

De son côté, madame Durand questionne son fils et cherche à savoir ce qu'il pense de mademoiselle Chopard. Jean paraît assez indifférent pour mademoiselle Adélaïde, il ne la trouve ni très-bien, ni trop mal, mais sa personne ne semble pas lui déplaire, ce qui est déjà beaucoup, et Bellequeue, qui connaît les goûts de son filleul, ne manque pas de lui répéter: «Avec cette femme-là, mon ami, un mari n'aura rien à faire depuis le matin jusqu'au soir; elle tiendrait parfaitement son ménage... et ferait encore des fruits à l'eau-de-vie et toutes les liqueurs possibles.»

Rien à faire, cela plaisait beaucoup à Jean qui ne se connaissait à rien; il regarde son parrain en souriant, et lui dit: «Ma foi!... si cela vous fait tant de plaisir ainsi qu'à ma mère que je sois marié... eh bien! autant mademoiselle Chopard qu'une autre.»

Madame Durand embrasse son fils, et Bellequeue court chez les Chopard, savoir ce que l'on dit de son filleul. Il n'était pas aussi tranquille de ce côté, il craignait que les manières peu galantes de Jean n'eussent déplu à mademoiselle Adélaïde. C'est donc avec une certaine inquiétude qu'il se présente chez l'ancien distillateur, qu'il trouve seul et auquel il demande sur-le-champ ce qu'il pense de Jean.

«Comment donc!» s'écrie M. Chopard, «mais c'est un charmant garçon!... un original, mais un savant!...—Bah! vraiment, vous trouvez?» dit Bellequeue qui craint d'avoir mal entendu. «—Parbleu!... faites donc l'ignorant... Ma fille s'est bien aperçue tout de suite de la chose... Je vous répète que c'est un savant... Ma fille l'a dit, elle s'y connaît...—Oh! je ne vous dis pas que non... mais avec nous, voyez-vous, il aura apparemment caché son jeu!...—C'est possible, mais on n'en fait point accroire à ma fille... et quand elle a affirmé une chose...—Qui diable vous contredit?... Ainsi il ne lui déplaît pas?...—Bien au contraire; cependant il faut que le jeune homme vienne nous voir... qu'il cause avec Adélaïde...—C'est juste, c'est très-juste; je vous l'amènerai demain soir.—C'est cela, ils causeront, ils jaseront... nous n'aurons l'air de rien, nous autres, parce qu'enfin, quand il s'agit de se marier, il faut bien faire d'abord connaissance avant de serrer le nœud... Serrer le nœud... oh! oh! oh!... pas mauvais, hein?...—Très-joli!... A demain donc, mon cher Chopard, je crois d'après cela que notre affaire s'arrangera...—Ma foi, je le crois aussi... Nous aurons un nœud frais... Oh!... qu'il est bon!... ah! ah!... Un nœud frais... Il est à la coque celui-là!...»

Bellequeue s'éloigne enchanté, il rentre chez lui rayonnant, et mademoiselle Rose s'aperçoit qu'il se passe quelque chose. Les jeunes filles sont curieuses, d'ailleurs la jeune bonne exerçait sur son maître une certaine autorité, elle voulait savoir tout ce qu'il faisait; elle s'empresse donc de lui demander ce qui le rend si joyeux.

«Oh! ce n'est rien,» répond Bellequeue d'un air malin. «—Vous mentez,» dit mademoiselle Rose, «je vois cela à votre nez!... Mais ce n'est pas moi que vous tromperez!... Je veux savoir ce que vous avez pour être si content... Je veux que vous me disiez tout!... ou je vous tire les cheveux!»

Cette colère fait sourire Bellequeue, qui se retourne en se disant: «Dieu!... est-elle jalouse!... C'est pis qu'une Africaine!... Si elle me rencontrait avec une femme, je suis sûr qu'elle se porterait à des excès.

»—Eh bien! monsieur,» dit Rose, «êtes-vous enfin fin décidé à me répondre?—Ma chère amie, j'allais tout te dire... mais tu es si pétulante...—Je suis ce que je suis... finissons.—Eh bien, je viens d'arranger une affaire... et c'est cela qui me fait plaisir.—Qu'est-ce que c'est que cette affaire?—C'est... un mariage pour mon filleul.—Un mariage pour M. Jean!... et c'est lui que vous mariez?—Sans doute.—Un jeune homme de vingt ans!...—Vingt ans et demi bientôt.—C'est égal... cela n'a pas le sens commun!... et il faut avoir perdu la tête pour songer à marier un jeune homme qui ne songe encore qu'à s'amuser.»

Mademoiselle Rose se pinçait les lèvres et paraissait de fort mauvaise humeur; de son côté, Bellequeue prend un ton sévère en lui répondant: «Mademoiselle, mêlez-vous de vos affaires... et ne vous permettez plus des réflexions aussi... inconvenantes... je vous en prie.»

Rose se tait et retourne à sa cuisine. Pendant toute la journée elle ne dit plus rien; mais ce jour-là le poulet est brûlé, les côtelettes sont en charbon, la soupe a pris au fond, et la liaison a tourné. Bellequeue fait un fort mauvais dîner, mais il se dit: «Pauvre Rose! je lui ai parlé trop sévèrement... Cela lui aura fait tant de peine qu'elle en a négligé sa cuisine.»

Remettant à un autre moment de calmer mademoiselle Rose, et tout à l'affaire qu'il a à cœur de terminer, Bellequeue, après son dîner, reprend son chapeau, et, au lieu de faire sa partie de dames avec sa bonne, se rend chez madame Durand, à laquelle il apprend les dispositions favorables de la famille Chopard.

Madame Durand n'est nullement surprise que son fils ait plu, et elle répond à Bellequeue: «Je savais bien que mon Jean n'avait qu'à se présenter pour tourner les têtes!... Mademoiselle Chopard doit se trouver très-flattée qu'il veuille bien la prendre pour femme!...—Sans doute,» dit Bellequeue, «mon filleul est bel homme... assurément; mais vous conviendrez que... pour les sciences... je ne m'attendais pas à ce qu'on le trouvât savant!—Et pourquoi donc cela?» s'écrie madame Durand, «est-ce que vous aviez pris mon fils pour un sot, jusqu'à présent?—Non, ma chère commère, ce n'est pas cela... mais...—Eh bien! vous voilà comme son père, qui disait qu'il ne savait rien!... Et moi, j'ai toujours trouvé qu'il savait tout!... Est-ce qu'un garçon d'esprit a besoin d'apprendre une chose pour la savoir?... Belle malice, vraiment!... c'est bon pour les imbécilles, ce ne serait plus la peine d'avoir de l'esprit s'il fallait faire comme tout le monde.—Vous avez raison, assurément, mais...—Mais, mon cher Bellequeue, je vous dis que mon fils séduirait une princesse, s'il en avait la fantaisie.—Je n'en doute pas, ma chère commère, mais tenons-nous en à mademoiselle Adélaïde Chopard, qui n'est pas une princesse, c'est vrai, mais qui rendra, j'en suis certain, mon filleul excessivement heureux.—Oh! je n'en doute pas et ce mariage me convient beaucoup!—En ce cas veuillez donc prévenir Jean, pour qu'il vienne avec nous, demain soir, chez les Chopard.—Soyez tranquille, il y viendra.»

Bellequeue quitte madame Durand, en se disant: «Mon filleul est un savant, je le veux bien, moi, puisqu'ils le veulent tous!... Le principal est que ce mariage se fasse... alors je serai plus tranquille, je ne courrai plus toute la journée pour les autres... je pourrai tout à mon aise jouer aux dames avec Rose, qui n'ayant point sujet d'être jalouse, ne laissera plus brûler mon dîner.»

Madame Durand fait entendre à son fils qu'ils doivent une visite à la famille Chopard, et que mademoiselle Adélaïde aura beaucoup de plaisir à causer avec lui, parce qu'elle s'est aperçue qu'il était très-instruit.

«Alors, il est facile de lui faire prendre des serins pour des aigles,» dit Jean, «et cela me ferait penser que cette demoiselle, qui met tout à l'eau-de-vie, n'est au fond qu'une bête.... Vous savez bien que je ne sais rien, ma mère, que fumer, jurer, boire et jouer au billard.—Tu es trop modeste, mon ami, tu ne connais pas toi-même tous tes talens.—Oh! çà! pour des talens, j'avoue que je ne m'en connais pas un seul!—Enfin, tu viendras chez les Chopard, n'est-ce pas?»

Le mot visite avait toujours fait fuir Jean, qui, étranger à toutes les convenances ainsi qu'aux usages du monde, se déplaisait dans un salon où il ne pouvait pas se conduire comme dans une tabagie; cependant, vaincu par les sollicitations de sa mère, et s'étant aperçu d'ailleurs qu'avec les Chopard on pouvait être fort à son aise, Jean consent à aller chez eux le lendemain soir.

Les Chopard attendaient madame Durand et son fils; on avait invité quelques amis pour faire la partie de vingt et un, les bougies avaient remplacé la chandelle, les housses des fauteuils et du canapé avaient été enlevées et laissaient briller un vieux satin bleu broché, qui depuis une quinzaine d'années n'avait vu le jour que six fois; on avait fait de la toilette; mademoiselle Adélaïde avait mis beaucoup de temps à sa coiffure, éprouvant pour la première fois un désir très-vif de plaire, et pour la première fois aussi, craignant de ne point y réussir; enfin M. Chopard avait rangé sur une console une douzaine de petits bocaux, contenant les produits chimiques de mademoiselle sa fille, qu'il ne manquait jamais de mettre en évidence lorsqu'un épouseur se présentait.

Trois voisins étaient déjà arrivés, et mademoiselle Adélaïde faisait la moue, parce qu'il était sept heures du soir, et que M. Jean ne venait point, lorsqu'enfin la sonnette se fit entendre, et bientôt après la voix de Bellequeue qui donnait la main à madame Durand. La porte du salon s'ouvre... une cuisinière va pour annoncer, mais Jean la retient par son tablier en disant: «Nous nous annoncerons bien nous-mêmes. Est-ce que vous croyez qu'on ne nous reconnaîtra pas?...» et faisant faire un demi-tour à gauche à la domestique, il pénètre dans le salon, ayant encore son chapeau sur la tête, et va frapper sur l'épaule du père Chopard en lui disant: «Comment ça va, mon vieux?»

M. Chopard se retourne, et aperçoit Jean qui a une redingote, des bottes crottées, une cravate de couleur et point de gants; tous les efforts de sa mère et de Bellequeue n'ayant pu parvenir à le faire changer de toilette. Mais comme mademoiselle Adélaïde a trouvé M. Jean savant et original, le papa Chopard ne se formalise pas du peu de frais que le jeune homme a faits pour venir chez lui, il lui presse cordialement la main en s'écriant: «Bonsoir, professeur!...» puis se tournant vers ses amis, M. Chopard leur dit à l'oreille: «Remarquez la mise négligée de ce jeune homme, c'est une suite de son originalité... Les savans ne s'occupent jamais de leur toilette... c'est au-dessous d'eux.»

»—Alors,» dit un des voisins à un autre, «voilà un jeune homme qui doit être très-instruit.»

Mademoiselle Adélaïde ne paraît pas satisfaite du négligé de Jean, cependant elle s'est levée et attend qu'il vienne lui présenter ses hommages; mais Jean n'y songe pas, il s'est arrêté devant les bocaux et s'écrie en frappant sur le ventre de M. Chopard. «Est-ce que nous allons avaler tout ça ce soir?... Sacrebleu! mais alors il faudra revenir en fiacre!...—Et peut-être ventre à terre,» dit M. Chopard. «Oh! oh! oh!... ventre à terre!.... en voilà encore un soigné!...»

Bellequeue, qui s'aperçoit que mademoiselle Adélaïde se mord les lèvres avec colère, en attendant que Jean aille la saluer, va doucement tirer son filleul par sa redingote en lui disant à l'oreille: «Va donc dire bonsoir à mademoiselle Chopard.»

»—Ah! c'est juste!» répond Jean tout haut; «le diable m'emporte si je ne l'avais pas oubliée!»

Et se retournant vers le canapé sur lequel mademoiselle Adélaïde s'est replacée, Jean va se jeter lourdement à côté d'elle en s'écriant: «Eh ben! princesse, qu'est-ce que nous disons ce soir?»

Mademoiselle Adélaïde, tout étourdie de s'entendre appeler princesse par un homme qu'elle voit pour la seconde fois, est un moment sans pouvoir trouver de réponse, et M. Chopard, qui a entendu Jean, dit tout bas à sa femme: «Il a appelé notre fille princesse!... c'est un genre de cour!...—N'ayons l'air de rien,» dit madame Chopard; «mais éloignons-nous du canapé, afin qu'ils puissent causer plus librement.—Oui,» dit Bellequeue, «si nous ne les entendons pas, je crois que ça vaudra mieux.»

Les parens se dirigent alors vers une table sur laquelle on forme un vingt et un, et le canapé étant à l'autre extrémité du salon, les jeunes gens sont presque en tête-à-tête et peuvent causer sans être entendus par la société.

Mademoiselle Adélaïde, troublée par le ton et les manières de Jean, a perdu son assurance habituelle; elle ne peut même plus faire la coquette, et, ne sachant que dire, baisse les yeux en poussant un léger soupir.

«Est-ce que votre dîner vous fait mal?» lui dit Jean en la regardant de très-près. «—Non, certainement, monsieur,» répond vivement mademoiselle Chopard, «est-ce qu'on ne soupire que quand on a trop mangé?—Ma foi!... je croyais... Ah! il est vrai qu'il m'arrive aussi quelquefois de respirer longuement... quand je m'ennuie, par exemple.—Mais, monsieur, je ne m'ennuie pas, moi, je vous prie de le croire.—Quand vous vous ennuieriez à côté de moi, que vous connaissez à peine, qu'est-ce qu'il y aurait là d'extraordinaire?—Monsieur, quand on est bien élevé, on ne s'ennuie jamais en société.—C'est donc parce que j'ai été mal élevé que je m'y ennuie si souvent!—Ah! vous dites cela pour rire!—Non!... que le tonnerre m'écrase si ce n'est pas vrai!...»

»—Ça va bien,» dit tout bas M. Chopard à Bellequeue après avoir jeté un regard sur le canapé. «Les voilà qui s'animent... je suis sûr qu'ils approfondissent un sujet.—Ils se conviennent d'une manière extraordinaire!» répond Bellequeue, qui dans sa joie demande encore des cartes quoiqu'il en ait déjà vingt-quatre, et ne s'aperçoit pas qu'il a crevé.

Après un moment de silence, Jean, qui aime à aller au fait, dit à mademoiselle Chopard: «A propos, je crois qu'on a envie de nous marier?»

Mademoiselle Adélaïde devient violette comme une aubergine, et balbutie: «Mais, monsieur... en vérité... je ne sais pas cela, moi.—Ah! vous ne le savez pas!... Ma foi, je pensais qu'on vous en avait parlé comme à moi; mais c'est égal, à présent que je vous l'ai dit, vous le savez, et nous pouvons causer de cela, car enfin, si nous nous marions, il faut bien nous connaître un peu... Qu'en pensez-vous?...—Moi, monsieur... je pense... je ne sais pas... vraiment... vous me dites tout cela si vite...—Il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'être trois heures pour se dire une chose si simple!... On se convient, ou l'on ne se convient pas.—Mais on ne peut pas le dire tout de suite...—Oh! que si! Moi, je serais bien aise de savoir à quoi m'en tenir, parce que je vous avoue que je ne songeais pas du tout à me marier... C'est ma mère, c'est mon parrain, qui ne cessent de me corner aux oreilles que ça me fera du bien, que ça me rendra plus sage, plus posé!... Il me semble que je ne suis pas mal posé maintenant; mais enfin, si on le veut, je me marierai... Et vous?»

Une déclaration si singulière bouleverse toutes les idées de mademoiselle Adélaïde; habituée à s'entendre dire: Je vous adore, je ne puis être heureux qu'avec vous, par tous ceux qui ont aspiré à sa main, elle attend toujours que Jean en vienne à ce chapitre, et ne trouve point de réponse pour ce qu'il vient de lui dire.

Ennuyé de voir mademoiselle Chopard garder le silence et faire des mines en roulant les yeux à droite et à gauche, Jean lui serre familièrement le genou en lui disant: «Est-ce que je vous ai parlé chinois?»

Mademoiselle Adélaïde retire vivement son genou et se recule en disant: «Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc... En vérité, je ne suis pas habituée à ce qu'on prenne avec moi de telles libertés, et tout ce que vous me dites me paraît bien singulier... Ce n'est jamais comme cela qu'on m'a fait la cour!...»

Jean regarde la demoiselle et part d'un éclat de rire qui augmente la confusion de mademoiselle Chopard, tandis que monsieur son père, tout en jouant, dit à madame Durand: «Votre fils a pris feu comme du phosphore!... Voyez-vous comme il en conte à ma fille!... Vingt et un d'emblée... ça se paie double... J'avais joué deux liards, c'est un joli coup.»

Lorsque Jean a cessé de rire, il se rapproche de mademoiselle Adélaïde et lui dit: «Est-ce que vous avez cru que je venais ici pour vous faire la cour?... Ce n'est pas ça du tout!... je viens pour vous épouser si ça vous arrange; du reste, il ne faut pas vous gêner; si je ne vous plais pas, n'en parlons plus. Ce sont nos parens qui ont eu cette idée-là, mais nous ne ferons toujours que ce que nous voudrons.—Mais, monsieur... pour s'épouser, est-ce qu'il ne faut pas d'abord être amoureux l'un de l'autre?—Je ne crois pas que cela soit absolument nécessaire... Quant à moi, je vous mentirais si je vous disais que je suis amoureux!...—C'est très-galant!...—Aimez-vous mieux que je vous le dise et que je ne le pense pas?—Je veux que vous le soyez... Il me semble que cela n'est pas si difficile...—Oh! c'est très-difficile pour moi! Quant à être galant, à faire la cour, je n'y entends rien; aussi je vais rondement au fait, et je n'aime pas les mijaurées, ni les prudes... Vous voyez comme je suis... Eh bien, vous réfléchirez au projet des parens; rien ne presse, donnez-vous le temps. Maintenant, je vais goûter un peu de ce qu'il y a dans vos bocaux, parce que je ne suis pas fâché d'apprécier vos talens en distillation.»

En disant cela, Jean se lève, s'approche de la console, prend un bocal rempli de cerises et s'écrie: «Papa Chopard, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de goûter cela?... Vous n'avez sans doute pas mis tous ces bocaux en évidence pour que nous n'en ayons que la vue?

»—Non certainement,» dit M. Chopard en quittant la table de vingt et un, après avoir dit bas à ses voisins: «Continuation de l'originalité du jeune homme,» et, appelant sa domestique, il fait apporter des verres et ouvre le bocal en disant à Jean: «Vous allez m'en dire des nouvelles!... Il n'y a rien de tel que les fruits à l'eau-de-vie; le plus sage a beau jurer qu'il n'en prendra pas... Cela fait oublier tous les sermens qu'on fit... Oh! oh! oh!... il est fameux celui-là... les sermens confits... Madame Chopard, tu tâcheras de t'en souvenir.»

Madame Chopard rit aux larmes et tous les joueurs quittent la table de vingt et un, parce qu'ils aiment autant goûter les cerises que de dire: Je m'y tiens ou j'ai crevé; ce qui est cependant fort récréatif, surtout quand on joue le vingt et un à deux liards.

Après les cerises, Jean propose de goûter d'un autre bocal, puis d'un troisième, et comme à chaque nouvelle dégustation la société adresse force complimens à mademoiselle Adélaïde, les Chopard sont dans l'enchantement et feraient volontiers sauter toutes leurs liqueurs; mais madame Durand, qui craint que cela ne fasse mal à son fils, demande à continuer le vingt et un.

On reprend la partie, Jean se promène dans le salon, regarde jouer, chante ou siffle entre ses dents, et mademoiselle Adélaïde, toujours assise sur le canapé, le regarde de temps à autre en se disant: «Dieu! quel singulier jeune homme!... Qui est-ce qui croirait qu'il est amoureux de moi et désire m'épouser?... Car certainement il est amoureux de moi, quoiqu'il n'en veuille pas convenir!... D'ailleurs M. Bellequeue l'a dit à papa.»

S'apercevant que c'est en vain qu'elle attend que Jean revienne causer avec elle, mademoiselle Adélaïde se décide à aller causer avec lui; elle se lève, reprend un ton gai, rit aux éclats au moindre mot que dit Jean, et finit par se laisser pincer les genoux et tâter le mollet sans se fâcher, parce qu'il faut bien passer quelque chose à un original.

L'heure de se séparer arrive. Les parens sont enchantés, on se quitte de très-bonne humeur. En route, madame Durand demande encore à son fils s'il a été content de mademoiselle Adélaïde, et Jean, qui a trouvé-très ferme tout ce qu'il s'est, permis de tâter, répond que la jeune personne paraît bien en état de se marier.

Les Chopard ont aussi interrogé leur fille pour savoir si le jeune Durand est toujours de son goût, et quoique Jean n'ait point été galant avec mademoiselle Adélaïde, quoiqu'il ne lui ait parlé que fort cavalièrement et se soit conduit de même, mademoiselle Adélaïde répond à ses parens: «Oui, certainement, il me plaît beaucoup, et je suis très-disposée à être sa femme.»

Et la jeune personne rentre dans sa chambre en se disant: «Il ne m'a fait aucun compliment, mais c'est égal, il me plaît... D'ailleurs, il est amoureux de moi, et s'il ne veut pas me le dire, c'est par entêtement.»

Bellequeue, qui craint toujours que Jean ne change d'avis, pense qu'il faut profiter de ses bonnes dispositions pour le mettre dans l'impossibilité de refuser la main de mademoiselle Adélaïde, il ne cesse de courir de chez les Chopard chez madame Durand, et de chez celle-ci chez l'ex-distillateur. Toutes les fois qu'il aperçoit mademoiselle Adélaïde il lui crie: «Mon filleul ne parle plus que de vous... il ne pense qu'à vous; votre image le poursuit même quand il joue au billard, et vous êtes cause qu'il fait fausse queue.» A Jean, Bellequeue dit: «Tu as fait naître une terrible passion dans le cœur de mademoiselle Chopard, elle ne rêve qu'à toi, cette nuit encore elle t'a vu te changer en tourtereau.»

Jean rit; mademoiselle Adélaïde soupire; et les Chopard disent à Bellequeue: «Si le jeune homme est si amoureux, pourquoi donc ne vient-il pas nous voir?»

»—Singularité de caractère,» dit Bellequeue, «il ne peut pas se résoudre à faire l'amour comme tout le monde.»

Cependant à force de courir chez l'un et chez l'autre, Bellequeue parvient à réunir encore Jean et mademoiselle Chopard. Celle-ci rougit beaucoup en voyant le jeune Durand; les parens se regardent d'un air satisfait, et Bellequeue poussant son filleul qui reste tranquillement au milieu de la chambre, lui dit à l'oreille: «Prends la main de la demoiselle, c'est l'usage lorsqu'on a des vues honnêtes.»

»—Allons,» dit Jean, «si c'est l'usage, je le veux bien, moi.» Et s'avançant vers mademoiselle Adélaïde, il lui prend la main et la lui secoue comme à un ancien ami; aussitôt Bellequeue frappe sur le ventre de M. Chopard, en s'écriant: «C'est fini! les voilà fiancés!...

»—Les voilà fiancés ces chers enfans!» dit madame Durand en embrassant madame Chopard, tandis que M. Chopard s'écrie: «Voilà un nœud... d'amour... Oh! oh! oh!... il est coulant celui-là... Ah! Coulant! encore un fameux!...»

Jean tient toujours la main de mademoiselle Adélaïde, qui ne songe nullement à la retirer; le papa Chopard est allé chercher un bocal d'abricots pour célébrer les fiançailles. Jean quitte la main de mademoiselle Adélaïde pour les abricots; on boit, on trinque, on rit, on chante; la soirée se passe très-gaîment, on s'embrasse en se quittant, et tout le long du chemin Bellequeue répète à Jean: «Tu es fiancé, il n'y a plus à t'en dédire... Tu peux déjà regarder mademoiselle Chopard comme ta femme.—Soit,» dit Jean, «mais le diable m'emporte si je m'attendais à être fiancé pour avoir donné une poignée de main à la demoiselle.»

Le souvenir des fiançailles n'empêche pas Jean de dormir. Quant à Bellequeue il rentre chez lui enchanté et s'écrie, en passant sa robe de chambre: «C'est fini; il n'y a plus à reculer... ils sont fiancés...

»—Qui cela?» dit mademoiselle Rose. «—Et parbleu, mon filleul, Jean Durand, avec mademoiselle Adélaïde Chopard!...

»—Beau mariage qu'il a fait là!...» murmure mademoiselle Rose en prenant sa chandelle, «—Rose... une partie de dames... une seule partie... Je suis sûr que je ferai de beaux coups ce soir!...» crie Bellequeue à sa petite bonne; mais celle-ci, sans écouter son maître, rentre dans sa chambre dont elle ferme la porte en disant: «Jouez tout seul... je crois que ça m'amusera autant.»

CHAPITRE XIV.

ÉVÉNEMENT NOCTURNE.—LE SOUVENIR D'UNE JOLIE FEMME.

Depuis huit jours Jean était fiancé à mademoiselle Chopard. On avait fixé l'époque du mariage à six semaines après, parce que mademoiselle Adélaïde, certaine maintenant que Jean sera son mari, n'est pas fâchée d'avoir le temps de faire avec lui plus ample connaissance, se flattant toujours qu'elle parviendra à le rendre amoureux, galant et soumis à ses volontés.

Jean ne s'était point informé de l'époque fixée pour son hymen, peu lui importait que ce fût tôt ou tard. Il allait chez les Chopard, parce qu'il y était aussi libre, aussi à son aise que chez lui; mais il causait avec mademoiselle Adélaïde comme avec toute autre personne, et rien n'annonçait qu'il deviendrait plus empressé et plus galant. Mademoiselle Adélaïde, au contraire, éprouvait chaque jour un penchant plus vif pour le jeune Durand, et, tout en se dépitant en secret de ce qu'il ne se montrait pas plus amoureux, se sentait plus éprise de lui.

Les Chopard, persuadés qu'on ne pouvait pas voir leur fille sans en être enthousiasmé, ne doutaient point des sentimens de Jean, et attribuaient son peu d'empressement près d'elle à la singularité de son caractère! Toutes les fois que le jeune homme venait les voir, ils ne manquaient pas de faire passer en revue les bocaux, en s'étendant sur les talens de leur fille. Jean trouvait cela bon, et madame Chopard courait dire tout bas à sa fille: «Ton prétendu a mangé de tes pêches à l'eau-de-vie avec le plus grand plaisir... Ce garçon-là t'aime sincèrement, ma chère enfant.»

Mademoiselle Adélaïde ne répondait rien, mais elle soupirait et pensait que M. Jean ne l'aimait pas tant que les pêches.

Jean revenait un soir de chez les Chopard; il n'était que dix heures, mais les rues du Marais étaient déjà désertes. En entrant dans la rue des Trois-Pavillons, des voix de femme frappent son oreille, on crie au voleur, et, au même instant, un homme passe en courant tout près de Jean, tenant encore à sa main un châle avec lequel il s'enfuit. Mais Jean l'a déjà atteint, il le saisit au collet, lui arrache le châle des mains et veut l'entraîner avec lui, lorsque le voleur lui dit: «Par pitié, ne me perdez pas!»

La voix de cet homme n'est pas inconnue à Jean, il éprouve un trouble indéfinissable, pendant lequel sa main a involontairement lâché le collet du voleur; celui-ci s'enfuit, et Jean court alors près des deux dames qui avaient appelé du secours.

Ces dames dont la mise était élégante et la tournure distinguée, se tenaient en tremblant contre le mur; elles n'avaient plus la force de marcher, et en voyant venir Jean vers elles, un cri d'effroi leur échappe, parce qu'elles croient que c'est encore un voleur qui vient les attaquer.

Jean rassure les dames et leur présente le châle qu'il a repris au voleur, en leur disant: «Est-ce là tout ce que le coquin vous emportait... Sacrebleu! je suis bien fâché de l'avoir laissé se sauver... Mais sa voix... il m'a semblé... ma foi!... Je l'ai lâché sans savoir ce que je faisais.»

Les dames se confondent en remercîmens; le châle volé était un beau cachemire, et valait bien la peine qu'on remerciât Jean. «Il m'a aussi emporté mon sac,» dit une de ces dames, «mais c'est une perte bien légère, il n'y avait dedans que ma bourse contenant peu d'argent, un mouchoir et un souvenir... qui est ce que je regrette le plus.»

Jean veut courir après le voleur pour lui reprendre le sac, mais les dames s'y opposent, elles le supplient de ne point se donner une peine inutile, et d'avoir seulement la bonté de les conduire jusqu'à une place de fiacre.

Jean offre le bras à ces dames, on l'accepte, et chemin faisant on lui conte comment l'événement est arrivé. Les dames sortaient d'une maison de la rue des Trois-Pavillons, elles n'avaient point voulu qu'on les reconduisît, ne pensant pas qu'à dix heures du soir deux femmes courussent quelque danger dans un quartier qui n'est point désert. D'ailleurs, leur intention était de prendre une voiture à la place la plus proche; mais à peine avaient-elles fait vingt pas dans la rue, qu'un homme s'était approché d'elles, leur avait brusquement arraché un châle et un ridicule et s'était enfui aussitôt.

Les deux dames, auxquelles Jean servait de cavalier, parlaient chacune à leur tour et quelquefois toutes deux ensemble, comme c'est d'usage lorsqu'il vient de nous arriver un événement dont nous sommes encore troublés. L'une de ces dames paraissait avoir une quarantaine d'années, l'autre devait être encore fort jeune. Toutes deux accablaient Jean de remercîmens, puis se disaient réciproquement: «C'est votre faute, ma chère, si nous avons été attaquées!...—C'est plutôt la vôtre, ma bonne amie... Il y a trois quarts d'heure que je voulais m'en aller...—Que voulez-vous! nous venons si rarement au Marais voir madame de Sainte-Luce, et puis cela lui faisait tant de plaisir que nous fissions son boston... Mais elle voulait nous envoyer chercher un fiacre, vous n'avez pas voulu...—Sa bonne est si vieille!... presque aussi impotente que sa maîtresse! Je ne voulais pas qu'elle prît cette peine.—Heureusement nous en sommes quittes à bon marché!...—Grâce à monsieur!...—Mais j'ai eu bien peur!...—Eh moi donc!... Cependant j'ai crié bien fort... La perte du châle n'était pas un grand malheur! mais je craignais tant que ce misérable ne revînt sur nous et qu'il nous tuât!...—Ah! monsieur! nous vous devons peut-être la vie!»

A tout cela Jean répondait: «Parbleu! ce que j'ai fait est tout naturel!... Je regrette seulement d'avoir lâché le coquin sans lui avoir fait rendre le sac! Du reste, je vous assure qu'il ne songeait pas à retourner sur vous quand je l'ai arrêté, il se sauvait au contraire à toutes jambes, et je crois qu'il est bien loin maintenant...»

Mais on est arrivé à une place de fiacres, les dames en prennent un; Jean leur offre de les accompagner jusque chez elles, si elles ont encore quelque frayeur; mais elles le remercient avec beaucoup de grace, et le prient de nouveau de recevoir les expressions de leur reconnaissance. Pour s'y dérober, Jean leur souhaite le bonsoir et s'éloigne de la voiture qui ne tarde pas à partir.

Jean, qui était retourné sur ses pas pour conduire les dames, reprend le chemin de chez lui, en songeant à cette aventure. Ce n'est point des dames qu'il s'occupe, c'est du voleur dont la voix retentit encore à son oreille, et lui rappelle celle d'un de ses deux camarades de pension.

«Serait-il bien possible que ce fût en effet Démar!» se dit Jean en retournant lentement dans la rue qu'il vient de parcourir. «Démar voleur!... L'action qu'il venait de faire lorsque je l'ai quitté n'annonçait que trop son penchant pour ce crime!... Le malheureux!... Peut-être a-t-il aussi entraîné ce pauvre Gervais à commettre de pareilles infamies!... Où en serais-je maintenant si je ne les avais pas quittés!... Et tout devait être commun entre nous!... Mais quelle folie de faire des sermens à quinze ans!... Il serait peut-être plus sage de n'en faire jamais!...»

Tout en se livrant à ses pensées, Jean se retrouvait dans la rue des Trois-Pavillons et à l'endroit même où il avait arrêté le voleur. Quelque chose brille à ses pieds, il se baisse et aperçoit un joli petit ridicule de soie avec des glands et une chaîne en acier.

«Je gage que c'est le sac de cette dame!» s'écrie Jean en ramassant le ridicule. «Comment se fait-il que nous ne l'ayons pas vu en passant là tout à l'heure... Ah! parbleu! elles parlaient tant!... elles m'étourdissaient avec leurs remercîmens!... Nous aurions bien mieux fait de regarder à nos pieds. C'est égal, prenons le sac, et s'il renferme une adresse, ces dames n'auront rien perdu.»

Jean ouvre le sac et trouve dedans un mouchoir, une bourse contenant vingt-cinq francs et un joli souvenir garni d'acier. «C'est bien le sac volé à ces dames,» se dit-il en mettant le ridicule dans sa poche, «il renferme exactement tout ce qu'on a dit. Est-ce à la vieille... est-ce à la jeune qu'il appartient?... Je ne m'en souviens plus; elles parlaient presque toujours toutes les deux à la fois... Je crois pourtant qu'il est à la jeune, car c'est aussi à elle qu'était le châle, et le coquin qui les a attaquées aura saisi tout cela à la fois.»

Jean arrive chez lui; cet événement l'a retardé, il est plus de onze heures. Madame Durand est couchée, Jean rentre sur-le-champ dans son appartement, et, sortant le sac de sa poche, il en tire de nouveau le souvenir qu'il peut maintenant examiner à son aise.

Le souvenir est couvert de maroquin violet, les quatre coins sont revêtus d'acier, et dessus est une plaque sur laquelle est simplement gravé: Souvenir.

«C'est gentil,» dit Jean, «c'est tout bonnement un joujou comme il en faut aux petites-maîtresses!... Et ces dames m'ont fait l'effet d'être ce qu'on appelle du grand genre!... Mais il ne faut pas que mademoiselle Chopard se flatte d'avoir de ces jolies inutilités!... Je ne la mettrai pas sur ce pied-là... A quoi cela peut-il servir?... Qu'un homme ait un porte-feuille, à la bonne heure; mais une femme, est-ce que cela a besoin de prendre des notes comme un courtier-marron? Au reste, je vais voir si le souvenir renferme des choses importantes. Il faut bien que je le visite pour tâcher de découvrir le nom et l'adresse de celle à qui il appartient, puisqu'il n'y a rien dessus. Allons, parcourons le souvenir de la petite maîtresse. Qui sait?... ça m'amusera peut-être!... On ne se doutait pas sans doute qu'un étranger lirait un jour ce qui est écrit là-dedans.»

Jean place une lumière sur une table, s'assied auprès, allume un cigare qu'il met dans sa bouche, et ouvrant le souvenir, en commence la lecture, qu'il interrompt parfois pour faire ses réflexions:

«Madame Derval m'attend à déjeuner la semaine prochaine, je lui ai promis d'y aller; voilà au moins dix fois qu'elle m'invite... Elle ne se rebute pas. Il faudra pourtant que j'y aille pour en finir. Je n'aime point madame Derval, elle est coquette, médisante, elle a un esprit caustique, qui déchire en feignant de ne vouloir que plaisanter; mais dans le monde, si on ne voyait que les gens qu'on aime!...»

»Que ces gens du monde sont bêtes!» se dit Jean, «toujours faire des choses qui ne leur plaisent pas, et cela parce que c'est l'usage!... Comme je m'en moquerais, moi. Et qu'a-t-elle besoin d'aller déjeuner chez sa madame Derval, si elle ne peut pas la souffrir!... Mais que sait-on, elle l'appelle peut-être sa bonne amie!... Continuons:

»Jeudi, bal chez madame de Brémont. N'oublions pas de commander une garniture en roses panachées; celle de Clotilde était charmante, madame Julien était fort bien coiffée avec sa toque ponceau; il m'en faut une pareille. Faire prendre mes bracelets dont j'ai fait changer le tour. On porte des croix à présent; mon peigne n'est plus à la mode...»

»Ah! mon Dieu!... en voilà-t-il sur l'article des colifichets!... Ces dames sont terribles avec leur toilette... Je me doutais bien que celle-ci était coquette! elles le sont toutes! mais, mademoiselle Chopard, si vous m'étourdissez avec des envies de bijoux, de croix et de peignes, je vous prierai d'aller faire du ratafia. Si les tablettes ne parlent que de parure, ça ne m'amusera guère! Voyons encore cependant:

«Que cet enfant était gentil et intéressant!... Il s'appelle Adolphe, il n'a que six ans, sa mère est veuve et malade depuis trois mois!... Pauvres gens!... faubourg Saint-Martin, n. 238, dans les mansardes. J'irai demain matin.»

»Pour une coquette, voilà qui n'est pas mal! elle est bonne au moins.... cela me raccommode un peu avec elle.»

«Le bal de madame de Brémont était charmant... Je n'ai pas manqué une contre-danse... M. Valcourt m'a invitée trop souvent, cela se remarquait... Je crois vraiment qu'il est amoureux de moi!... On a trouvé ma toilette charmante... J'ai promis de donner aussi un bal, pour faire plaisir aux petites Saint-Amand... Ces pauvres petites! elles aiment tant la danse!... J'inviterai leur cousine, puis la famille Dormeuil, puis les Saint-Léon; pour des hommes, on n'en manque pas!... On ne jouera point à l'écarté, parce que je veux que ces dames dansent.»

»Ah çà! mais elle dit toujours je veux, et ne parle jamais de son mari... Est-ce qu'elle n'en a pas... Ce ne serait pas une raison!... Ah! ceci n'est plus de la même écriture... ce sont des vers, je crois... une chanson peut-être:»

Quand on vous voit, aimable Caroline,
Comment ne pas être amoureux?
Vos doux regards, votre grace divine,
Font naître les plus tendres feux.
Mais avec l'heureux don de plaire,
Avec tant d'esprit et d'attraits,
Faut-il donc être si sévère
Pour les malheureux qu'on a faits?

«Ah, mon Dieu! que c'est beau... c'est au moins une déclaration; je n'en saurai jamais faire comme cela, moi... C'est dommage, je suis sûr que ma fiancée se mettrait elle-même à l'eau-de-vie pour qu'on lui en fasse autant!... il y a encore quelque chose d'écrit là-dessous... mais le crayon est presque effacé... A madame Dorville.... par son plus sincère adorateur....

»Madame Dorville, c'est sans doute le nom de la propriétaire du souvenir... Caroline Dorville... c'est cela... il faut trouver l'adresse maintenant... il n'est pas dit que cela sera là-dedans... mais puisqu'on l'appelle madame, elle est donc mariée... et elle se laisse faire des vers et des déclarations!... C'est pas mal! je ne suis pas jaloux de mademoiselle Adélaïde; mais, quand elle sera ma femme, je ne crois pas que je serai d'humeur à laisser un freluquet lui adresser des devises dans ce genre-là.»

Jean lâche une bouffée de fumée et reprend sa lecture:

«Que ces pauvres gens ont semblé heureux de ma visite!... J'ai rendu à l'espérance, à la vie peut-être, cette pauvre mère qui, à vingt-cinq ans, mourait de chagrin et de misère dans un grenier... Son fils sautait de joie, la mère me baisait les mains et embrassait son enfant, en lui disant de me bénir!... Et il n'a fallu que quelques louis pour mettre fin aux souffrances de ces infortunés.... Ah! je ne m'en tiendrai pas là, j'irai les revoir, je trouverai du travail ou une place pour cette jeune femme. Quand je songe qu'il y a beaucoup de gens dans la situation où j'ai trouvé cette pauvre mère, je rougis de dépenser de l'argent en futilités, en colifichets!... Pour un rien j'aurais jeté au feu cette belle garniture qui m'a coûté trois fois plus que je n'ai donné à ces infortunés!»

«C'est très-bien cela... voilà qui me fait oublier son goût pour la toilette... Si elle a des défauts, au moins elle a des qualités, et cela compense. Il y a tant de gens chez lesquels la balance ne peut pas s'établir!

«Samedi, je dîne chez madame Saint-Léon...—Un thé lundi chez madame Dorfeuil.—Faire retenir une loge à l'Opéra pour vendredi.—Mon nécessaire à prendre au magasin de Monbro.—Trois romances nouvelles de Panseron, chez Frère, passage des Panoramas... On les a chantées chez madame de La Roche, elles sont charmantes.—Un nouvel air varié pour le piano, par Hérold.... C'est un peu difficile, mais ce qui est facile n'est trop souvent joué que par les écoliers. Madame de Rémond vient de faire faire son portrait, il est d'une ressemblance parfaite, cette miniature est ravissante; l'adresse du peintre, M. Maricot, rue Meslay, n. 28.—Demander à Constance l'adresse de sa couturière.—Les étoffes bleu-pâle sont en faveur...—Demander à Célestine quelle est sa marchande de modes...»

«Allons! nous voilà retombés dans les bêtises!... A l'autre page, elle était tout sentiment, elle faisait des réflexions fort raisonnables sur la coquetterie, et maintenant la voilà qui ne songe plus qu'aux plaisirs et à la parure!... Ah! c'est bien le souvenir d'une femme!... mais tout cela ne m'apprend pas son adresse. Voyons encore.

«Ne pas oublier d'envoyer un piano à ma campagne, et faire dire à mon jardinier de renouveler toutes mes corbeilles...»

«Ah! nous avons une campagne! Diable! c'est tout-à-fait dans le bon style...

«Que ces hommes sont singuliers! ils me disent sans cesse que je ne resterai point veuve encore une année!... Et pourquoi donc cela?... certes, je ne pense pas à me remarier... Je suis libre, je suis heureuse. Ah! si j'avais eu un enfant, il ne me manquerait rien!...»

«Ah! nous sommes veuve... J'aurais dû le deviner; mais il ne me semble pas qu'on regrette beaucoup le défunt... Voyons la suite des réflexions de la veuve:

«Ils me font tous la cour... même ceux que des liens indissolubles attachent à d'autres... Les premiers me font quelquefois rire, les derniers me donnent presque de la colère. Si je pouvais avoir une faiblesse, me supposent-ils donc capable de former une liaison avec quelqu'un qui est déjà engagé!... mais ils ont tant d'amour-propre... Ils croient que l'on ne pourra résister à leur grâce, à leur esprit, à leurs séductions!... et malheureusement ils réussissent quelquefois! Je ne verrai plus madame de P.... J'aimais beaucoup sa société, mais son mari devient vraiment insupportable, et je tremble à chaque instant que sa femme ne s'aperçoive de son ridicule amour.»

«Il y a des choses qui ne sont pas mal là-dedans! Tout le monde lui fait donc la cour à cette belle Caroline... Il y a peut-être aussi de l'illusion de sa part! Il y a des femmes qui croient qu'on est amoureux d'elles, parce qu'on leur avance une chaise! Ah! sacredié! si tous les hommes me ressemblaient...

«Hortense va venir habiter Paris avec son mari, elle me charge de lui trouver un logement. Il y en a un fort joli, m'a-t-on dit, dans la rue du Sentier, et un autre rue Richer, près du faubourg Poissonnière, presqu'en face de chez moi... J'irai d'abord voir ce dernier.

«Ah! voilà mon affaire!... C'est bien heureux! rue Richer, près du faubourg Poissonnière, et le nom avec cela, c'est tout ce qu'il faut pour trouver la maîtresse de ce souvenir. Demain j'irai le porter à madame Caroline Dorville.... A présent que j'ai lu ces tablettes, je ne serai pas fâché de la revoir... Ce soir, il faisait sombre et je l'ai à peine regardée.... Au total, ce doit être une femme... jolie... élégante... et bonne enfant au fond.»

Jean replace le souvenir dans le ridicule, et se couche en songeant à ce qu'il vient de lire dans les tablettes.

CHAPITRE XV.

LA DAME AU SOUVENIR.

En s'éveillant, le lendemain de l'aventure nocturne, Jean avait déjà oublié les deux dames et ce qu'il avait lu dans le petit souvenir. Il pensait à son prochain mariage avec mademoiselle Adélaïde, aux changemens que cela pourrait apporter dans sa manière de vivre, puis il s'écriait: «Après tout, j'espère bien faire toujours ce qui me conviendra, et fumer chez moi toute la journée, si cela me plaît!... Oh! je veux mettre ma femme sur un bon pied... D'ailleurs, mon parrain dit qu'elle m'adore, et une femme qui adore son mari doit s'habituer à l'odeur de la pipe.»

Jean se retourne, et un doux parfum de jasmin et d'orange frappe son odorat. Il en cherche la cause, et aperçoit, sur une chaise, près de son lit, le petit sac de soie d'où s'exhalait cette douce odeur.

«Ah! c'est le ridicule de cette petite maîtresse!» dit Jean en se levant. «Il faut toujours que ces dames mettent des parfums dans ce qui les approche... Ça sent assez bon quoique ça... C'est comme la crême de fleur d'orange du papa Chopard. A propos, il faut que j'aille reporter ce sac... Si je l'envoyais... Cette dame va peut-être croire que je viens moi-même pour me faire encore remercier!... Dieu sait qu'il n'y a rien qui m'ennuie plus que les remercîmens... Cependant si je donne cela à quelqu'un, saura-t-on trouver cette dame?... On pourrait remettre ce sac à une autre qui le garderait... Non, j'irai moi-même... Après tout, je n'ai pas l'air d'aller demander une récompense honnête!... et puisque je n'ai rien à faire du matin au soir, je puis aussi bien me promener du côté de la rue Richer qu'ailleurs.»

Jean ne juge pas nécessaire de raconter à sa mère son aventure de la veille: après avoir déjeuné, il met le petit sac de soie et tout ce qu'il contient dans sa poche; puis sort pour chercher la demeure de madame Caroline Dorville. Arrivé rue Richer, Jean demande madame Dorville dans la première porte cochère, et le portier lui répond: «Madame Dorville! je ne connais pas ça... Ça n'est pas ici...»

Jean va s'éloigner, le portier le rappelle en lui disant: «Dites donc, monsieur?... Qu'est-ce qu'elle est cette dame-là? Qu'est-ce qu'elle fait?»

»—Avez-vous une madame Dorville dans votre maison?» répond Jean d'un ton brusque. «—Non, monsieur... mais...—Mais alors, qu'avez-vous besoin de savoir ce qu'elle fait ou ce qu'elle ne fait pas?»

Et Jean sort de la maison, laissant le portier retourner à sa loge en murmurant: «Il est bon celui-là... il ne veut rien dire, et il demande quelque chose!... Est-ce qu'il croit qu'on se fatiguera à lui répondre sans vouloir s'instruire?»

Jean entre dans une autre maison. Là, il trouve une portière qui lui fait la même réponse et les mêmes questions, et à laquelle il tourne encore les talons, en se disant: «Il paraît que la curiosité tient à l'état. Mais tout cela ne m'apprend pas où demeure cette dame; est-ce qu'il faudra que je fasse toutes les portes de la rue?... Il paraît que madame Dorville n'est pas très-connue dans le quartier... Cela fait son éloge, et je me défie de ces femmes que tout le monde connaît.»

Mais à la troisième porte où Jean s'adresse, le portier lui répond: «C'est ici, monsieur, montez au second.»

Jean monte un bel escalier et sonne aussi fort que s'il allait chez son parrain, en se disant: «Cette dame n'est peut-être pas encore levée; il n'est que dix heures et demie, une petite maîtresse n'est pas visible de si bonne heure...»

Une jeune bonne ouvre; Jean demande avec le ton sans façon qui lui est ordinaire: «Madame Caroline Dorville... est-ce ici?—Oui, monsieur.—Y est-elle?—Oui, monsieur.—Est-elle levée?»

La domestique regarde Jean, et semble surprise de ses manières; cependant elle lui répond encore: «Oui, monsieur, madame est levée.—Je voudrais lui parler...—Votre nom, monsieur, s'il vous plaît?—Mon nom ne lui apprendra rien du tout; elle ne me connaît pas; mais qu'est-ce que ça fait, est-ce qu'on ne peut pas parler à votre maîtresse sans dire d'abord son nom?... Dieu que de cérémonies!—Mais, monsieur...—Allez lui dire que c'est quelqu'un qui a quelque chose à lui remettre...»

La domestique fait entrer Jean dans un joli salon, et s'éloigne en lui disant qu'elle va prévenir sa maîtresse. Jean se jette sur un beau canapé de satin cramoisi et regarde autour de lui. Le salon est décoré avec élégance, on y voit de fort beaux tableaux, et un piano ainsi qu'une harpe.

«Grand genre tout-à-fait!» se dit Jean; «femme à la mode... coquette... minaudière sans doute. Quoique mademoiselle Chopard ne soit pas très-jolie et qu'elle se blouse lorsqu'elle veut faire de l'esprit, j'aime mieux une femme comme cela, que ces petites-maîtresses devant lesquelles il faut prendre garde à tout ce qu'on dit de peur d'offenser le tympan de ces dames. Cela n'aime que la parure, les complimens... les robes à froufrou!... les...»

Ici, Jean se rappelle le souvenir et les visites que la jeune dame avait faites dans un grenier du faubourg Saint-Martin; alors il pensa qu'on pouvait être petite-maîtresse et avoir des qualités, et se dit: «Cela ne me va guère de censurer les autres, moi, qui ne sais que faire de ma personne depuis le matin jusqu'au soir.»

Dans ce moment on ouvre une porte du salon, et une dame qui peut avoir de vingt à vingt et un ans, s'avance vers Jean. Cette jeune femme est d'une taille un peu au-dessus de la moyenne; ses formes élégantes et bien prises, la grâce de ses mouvemens, donnent quelque chose de séduisant à sa tournure. Sa figure est noble et douce, ses grands yeux bruns ont un éclat qui vous attire sans vous éblouir et sans vous forcer de baisser les vôtres; au contraire, leur aimable expression donne le désir de les regarder encore, et ces yeux-là sont de ceux qu'on aime surtout à rencontrer.

Un nez à la grecque, point trop grand, une bouche pas trop petite, des couleurs un peu prononcées et des sourcils bien dessinés, complétaient l'ensemble d'une figure ovale, que relevait un front haut, orné d'une belle chevelure d'un châtain-clair, dont les boucles, arrangées avec goût, formaient de grosses touffes sur chaque côté de cette charmante physionomie.

Cette dame s'est approchée de Jean, qui s'est levé à son aspect. D'un air fort poli, quoiqu'un peu froid, elle lui demande ce qu'il lui veut; mais Jean, au lieu de répondre sur-le-champ à cette question, examine quelques instans la jeune dame, et s'écrie enfin: «Que le diable m'emporte si je vous aurais reconnue! Il est vrai qu'hier il faisait nuit... et vous aviez de ces grands chapeaux sous lesquels il est impossible de retrouver un visage... Vous ne me reconnaissez pas non plus sans doute?...»