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Jean

Chapter 20: CHAPITRE XVI.
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About This Book

The narrative chronicles domestic episodes in a modest household when the expectant wife goes into labor, prompting a comic mix of alarm and sleepy bewilderment from her husband, servants, and neighbors. Later sections follow the child's upbringing, parental hopes and anxieties, neighborhood gossip, and lessons in manners and dancing, offering affectionate yet satirical sketches of bourgeois family life. The work alternates intimate domestic detail with light social commentary, portraying recurring characters whose foibles illuminate themes of parental ambition, social performance, and the small absurdities of everyday family life.

La jeune femme regarde Jean, et cherche à se rappeler ses traits en balbutiant: «Votre voix ne m'est pas inconnue, monsieur; mais je ne sais...—Mon Dieu, madame, c'est moi qui, hier au soir, dans la rue des Trois-Pavillons, ai arrêté un coquin qui vous emportait un châle.—Quoi! c'est vous, monsieur! Ah! pardonnez si je ne vous remettais pas.—Il n'y a aucun mal, madame; et il est probable que vous n'auriez plus entendu parler de moi, si je n'avais, en vous quittant, retrouvé aussi ce petit sac, qui est, à ce que j'ai pensé, celui que le voleur vous avait enlevé, et qu'il aura jeté par peur au moment où je l'ai saisi au collet.—Quoi! monsieur, vous avez eu aussi la bonté...—Il n'y a pas de bonté là-dedans, madame; ce sac est à vous, je vous le rapporte, c'est tout simple. Maintenant, j'ai bien l'honneur...»

Jean saluait et se disposait à s'éloigner; madame Dorville le retient. Depuis qu'elle a reconnu, dans le monsieur qui s'exprime si cavalièrement, celui qui, la veille, a été son protecteur, sa réserve a fait place à un air aimable, gracieux, et ce n'est plus avec une froide politesse qu'elle engage Jean à s'asseoir un moment et à ne point s'éloigner aussi vite.

Jean est peu habitué à se soumettre aux désirs d'une dame. Cependant le ton de celle-ci est si doux, son air est si engageant en le priant de se reposer, que Jean s'arrête, demeure un instant debout sans trop savoir ce qu'il veut faire, puis enfin va s'asseoir près de madame Dorville.

La jolie femme, qui joint à ses grâces et à ses attraits beaucoup d'esprit et d'usage du monde, a vu d'un coup d'œil que Jean n'a aucune habitude de la société; loin de chercher à augmenter l'embarras qu'elle aperçoit dans les manières du monsieur qui est devant elle, elle feint de ne point le remarquer, afin de le mettre plus à son aise. En effet, malgré son assurance habituelle, Jean, qui ne s'est jamais trouvé en pareille compagnie, a de la peine à s'exprimer, et se tient fort gauchement assis près de la petite-maîtresse.

«Vous avez donc aussi retrouvé ce sac, monsieur?» dit la jeune femme, qui s'aperçoit qu'il faut qu'elle commence à parler si elle veut que la conversation s'engage. «—Oui, madame... oui, en vous quittant... Après vous avoir laissée dans le sapin, j'ai repris la rue où je vous avais rencontrée; j'ai vu quelque chose briller à mes pieds... et j'ai ramassé cela. J'ai regardé ce qu'il y avait dedans... c'était bien ce que vous aviez dit, et...—Et vous avez eu la complaisance de me l'apporter vous-même. Vraiment, monsieur, je vous en ai mille obligations.—Oh! pas du tout, madame, il n'y a pas grande complaisance là-dedans... D'abord je n'ai rien qui m'occupe; je flâne toute la journée en mangeant le bien de mon père et de ma tante... je ne sais que faire du matin au soir, ce qui est quelquefois bigrement sciant!...»

Ici la jeune dame comprime une légère grimace, et recule un peu sa chaise de celle de Jean.

«J'ai mieux aimé vous rapporter ce sac moi-même que de le confier à quelque imbécille qui se serait trompé ou ne vous aurait pas trouvée...—Mais, monsieur, comment donc avez-vous su mon nom et mon adresse?»

Cette question embarrasse un moment Jean, qui répond enfin: «Comment j'ai su... votre nom?...—Oui, car vous avez bien demandé madame Dorville... Caroline Dorville même... Ainsi vous savez jusqu'à mon nom de baptême, et cependant je ne me rappelle pas vous avoir dit hier rien de cela.—C'est vrai, madame... Oh! ce n'est pas vous qui me l'avez appris... mais comme il fallait que je le susse pour vous rendre ce qui vous appartenait... ma foi, madame, après avoir regardé dans le sac pour m'assurer s'il ne renfermait pas quelque adresse, n'en ayant pas trouvé, j'ai visité votre souvenir... et j'ai lu ce qu'il y avait dedans...»

La jeune femme rougit et baisse les yeux. Jean s'en aperçoit et s'écrie: «Cela vous fâche peut-être, madame; mais je n'avais pas d'autres moyens pour obtenir quelques renseignemens...»

Un léger sourire reparaît sur les traits de Caroline, qui répond à Jean d'un air affectueux: «Je ne vous en veux nullement, monsieur; vous avez fait ce que la circonstance exigeait... J'avoue seulement que je ne m'attendais pas à ce que quelques pensées... quelques notes prises au hasard, seraient connues d'un étranger... et... convenez que c'est fort drôle, monsieur.»

La jolie femme ne peut s'empêcher de sourire; et Jean, qui croit qu'elle pense à ce qu'il a lu, lui répond: «Mais, oui, il y a des choses assez drôles en effet.»

Il se fait un moment de silence. La jeune femme semble réfléchir, peut-être cherche-t-elle à se rappeler tout ce qui est tracé sur son souvenir. Quant à Jean, il se contente de regarder madame Dorville, puis il porte les yeux vers les tableaux, et, par habitude, chantonne entre ses dents. La jeune dame le regarde un moment à la dérobée, et un léger sourire paraît de nouveau sur ses lèvres. Jean murmure en regardant un tableau qui est en face de lui: «C'est bien, ça—c'est fièrement bien!... Qu'est-ce que c'est que ça?... C'est un particulier qui se trouve mal dans une église?...—C'est la mort du Tasse, monsieur.—Ah! c'est la mort du Tasse... Je ne connais pas ce gaillard-là... Il est tout en noir. Il paraît que c'est un médecin de l'endroit.»

Madame Dorville se mord les lèvres, et regarde Jean d'un air surpris; mais celui-ci ne s'en aperçoit pas, et, continuant ses remarques sur les tableaux, s'écrie: «Ah! voilà qui est plus gai... On danse là-dedans, c'est sans doute une fête... Mais au costume de tous ces gens-là, je présume que ça se passe dans, le carnaval...—Ce sont les noces de Thétis et Pélée.—Thétis et Pélée?... Quels fichus noms pour des époux!—Ce sont des dieux...—Ah! ce sont des dieux... Eh bien! il y en a qui sont bien laids... Le Pelé c'est probablement ce gros qui est là-bas et qui n'a pas de cheveux sur la tête... Et c't autre qui s'est déguisé en diable, qui a mis une queue rouge et des cornes, c'est sans doute le premier garçon de la noce qui vient faire des farces?—C'est la Discorde, monsieur.—Ah! c'est la Discorde...—Vous ne connaissez donc pas le jugement de Pâris?—Le jugement de Pâris? Non... Je connais dans mon quartier un Pâris qui est marchand de vin; mais je ne crois pas qu'il ait jamais été juge dans aucune affaire.»

La jolie femme n'y tient plus; elle rit aux éclats, et Jean, se tournant vers elle, lui dit tranquillement: «Est-ce que c'est moi qui vous fais rire, madame?»

Madame Dorville regarde un moment Jean, puis lui répond enfin: «Oui, monsieur.—Ah!... j'ai donc dit quelque bêtise?...—Je ne dis pas cela, monsieur; mais... tenez, monsieur, excusez-moi si je suis un peu franche...—Vous excuser! je vous en remercierai au contraire... Il n'y a rien que j'aime comme la franchise, ça met tout de suite à l'aise... et vous devez voir, madame, que je ne suis point un homme à cérémonie. Que vouliez-vous me dire, madame?—Que je suis étonnée, monsieur, de votre ignorance sur des choses... que tout le monde sait... et cela me surprend d'autant plus que vous m'avez dit que vous ne faisiez rien... c'est-à-dire vous n'avez pas d'état qui prenne tout votre temps?—Non, madame. Je me nomme Jean Durand; je suis fils unique. Mon père était herboriste dans la rue Saint-Paul... et fort estimé dans le quartier, je m'en flatte... il parlait latin, et connaissait à fond la propriété des simples. On voulait faire de moi un savant; mais, ma foi, je ne mordais à rien... Ça m'ennuyait de rester assis sur les bancs de l'école; j'aimais mieux courir dans la rue... J'ai toujours aimé être libre comme les pierrots... Bref, mon père me fouettait pour que j'apprisse la botanique; mais ma mère m'embrassait, me donnait de l'argent, et me disait toujours que j'en savais assez. Mon pauvre père est mort... sans être fort content de moi; c'est ce qui me contrarie. Je n'ai plus que ma mère, qui, depuis long-temps, a quitté le commerce. J'ai douze mille livres de rentes, et je les mange comme je peux en me promenant avec l'un, avec l'autre, en fumant, en jouant au billard. Maintenant, madame, vous me connaissez comme si nous vivions ensemble depuis dix ans.»

La franchise de Jean plaît à Caroline, qui lui répond: «Vous avez suivi vos penchans... Chacun est maître de ne faire que ce qui lui plaît.—Oui, madame, et il me plaisait de ne rien faire.—Vous avez préféré une vie... libre... aux plaisirs que l'on goûte dans le monde, dans la société, où, avec une fortune suffisante, vous auriez pu occuper un rang agréable...—Comment! est-ce que vous croyez que je ne peux pas aller en société quand ça me fait plaisir?—Oh! je ne dis pas cela, monsieur... mais c'est vous qui m'avez fait entendre que les usages, les coutumes du monde vous ennuyaient.—Ah! que voulez-vous!... je trouve si incommode de rester assis pendant deux heures pour causer de choses insignifiantes... d'être obligé de faire de la toilette... de se lever à chaque instant pour saluer... de prendre garde de jurer... Est-ce que tout cela vous amuse, vous, madame?»

La jeune femme sourit encore de la question et répond à Jean: «Tout dépend, monsieur, de la direction que l'on donne à nos penchans. Dans l'enfance, nous aimons les plaisirs. On m'en a fait goûter dans l'étude de la musique, du dessin, de l'histoire; la conversation de personnes qui encourageaient mes faibles talens était une récréation pour moi, et j'ai trouvé des charmes dans la société, où je jouissais de l'esprit des autres et tâchais d'acquérir de nouvelles connaissances qui pussent me mettre à même de n'être pas trop déplacée dans le monde avec lequel je devais vivre...»

Jean secoue la tête et murmure: «C'est juste... comme vous dites, tout dépend... de la direction des penchans... Mais... je crois que nous aurons de l'eau aujourd'hui!...»

La jolie femme se mord encore les lèvres, tandis que Jean regarde au plafond et ne sait plus trop que faire de sa personne. On reste quelques instans sans rien se dire; enfin madame Dorville se lève et fait à Jean un salut gracieux en lui disant: «Je serai toujours reconnaissante, monsieur, du service que vous m'avez rendu, ainsi qu'à mon amie. Lorsque vous passerez dans mon quartier, j'espère que vous voudrez bien vous reposer un instant chez moi.»

Jean a compris que ce compliment veut dire qu'il est temps qu'il s'en aille; il se lève, salue le mieux qu'il lui est possible en balbutiant: «Madame... certainement... ce sera avec plaisir... d'ailleurs... pour moi, je puis... Ne vous dérangez donc pas... je trouverai bien la porte...»

Au milieu de ces phrases, Jean, qui, malgré lui, se sentait très-embarrassé, se dirigeait vers la cuisine, et allait, au lieu de sortir, entrer dans un buffet; mais la bonne, qui se trouve là, s'empresse de lui montrer le chemin et lui ouvre la porte. Jean salue de nouveau, ôte et remet trois fois son chapeau, et respire à son aise, quand la porte du carré est enfin refermée sur lui.

«Sacredié! que c'est bête d'être embarrassé comme cela devant une femme!» se dit Jean en retournant dans son quartier. «Je vous demande un peu pourquoi?... car enfin... qu'une femme soit coiffée en bonnet ou en cheveux... qu'elle ait une robe de soie ou de toile, est-ce que ce n'est pas toujours une femme? Et pourtant, malgré moi, je me sentais tout bête auprès de cette madame Dorville, qui est fort polie et fort aimable... c'est-à-dire aimable... de ces manières un peu minaudières... mais non, quoique ça! pas trop de prétentions... Un air assez bon enfant, malgré sa belle toilette, et cependant elle est jolie, ah! elle est très-jolie... c'est une justice à lui rendre... Une figure douce... des yeux bleus... bruns, je crois... je n'ai pas trop remarqué la couleur... mais je sais qu'ils sont charmans... Mademoiselle Chopard a de grands yeux à fleur de tête, mais, à côté de ceux de cette dame, ça me fait l'effet d'un œil de verre auprès d'un œil naturel. Par exemple, je ne crois pas que cette dame pense comme mademoiselle Adélaïde, et qu'elle me trouve savant!... Ça ne me fait pas du tout cet effet-là; il est certain que pour me trouver savant, il faut ne se connaître qu'en noyaux de pêches. Cette dame a aussi une voix fort agréable... il me semble qu'on peut causer plus long-temps avec quelqu'un qui a la voix aussi douce, ça ne fatigue pas à entendre... Ce n'est pas la voix de mademoiselle Chopard; celle-là pourrait commander les manœuvres d'un régiment dans la plaine des Sablons... c'est une voix... je ne sais trop comment... c'est drôle qu'il y ait des voix qui se fassent mieux écouter en ne disant cependant que des choses toutes simples!...»

Jean était déjà arrivé chez lui, car, tout en pensant à la dame au souvenir, il ne s'était pas aperçu de la longueur du chemin.

CHAPITRE XVI.

CAROLINE.

Pendant que Jean fait ses réflexions sur la personne avec laquelle il vient de se trouver, mettons-nous à même de faire aussi les nôtres; c'est toujours une connaissance agréable que celle d'une jolie femme, surtout lorsqu'à ses charmes elle semble joindre des qualités et de l'esprit.

Caroline était fille d'un riche négociant nommé Grandpré, qui, tout entier à son commerce, n'avait que peu d'instans à donner à sa femme et à sa fille, quoiqu'il les aimât l'une et l'autre fort raisonnablement; mais madame Grandpré chérissait sa Caroline, et, ayant eu elle-même une bonne éducation, elle put surveiller avec soin celle de sa fille.

Caroline eut des maîtres de musique, de dessin, de langues étrangères; les leçons de sa mère, les caresses dont elle récompensait ses progrès, et une grande facilité pour l'étude, lui firent surmonter rapidement les difficultés qui, dans les arts comme dans les sciences, ne sont franchies qu'avec peine. Caroline devint bonne musicienne, elle chantait agréablement, s'accompagnait très-bien avec la harpe ou le piano, et dessinait avec goût. Sa mère était fière de ses talens et disait souvent à son époux: «Notre fille est charmante, elle a mille talens, et, de plus, elle est bonne et modeste.

»—Tant mieux, tant mieux,» répondait M. Grandpré, «je lui ferai faire un riche mariage; il faut qu'elle trouve au moins trente mille livres de rentes.»

On voit que pour M. Grandpré, comme pour la plus grande partie du genre humain, l'argent était tout. Madame Grandpré ne pensait pas absolument de même; elle trouvait que sa Caroline était assez jolie pour inspirer de l'amour, et elle aurait voulu que le futur aux trente mille livres de rentes, qui ne pouvait tarder à se présenter, fût un beau jeune homme capable de faire éprouver aussi un tendre sentiment à sa fille.

Quant à Caroline, n'ayant alors que quinze ans et ne quittant point sa mère, elle ne pensait encore que vaguement au mariage, et osait à peine songer à l'amour qu'elle ne connaissait que de nom. Allant souvent avec ses parens en société, au bal, en soirée, sans doute quelques jeunes gens galans lui avaient déjà adressé de ces propos flatteurs qui font rougir de plaisir la moins coquette et commencent à faire penser l'innocence, qui se doute qu'il y a encore des choses plus douces à entendre. Mais se livrant avec candeur aux plaisirs de son âge, Caroline mêlait encore sa mère à tous ses projets de bonheur.

A cette époque, une faillite considérable, dans laquelle M. Grandpré se trouva enveloppé, ruina presque entièrement cette famille; c'est-à-dire qu'il ne leur resta de toute leur fortune, que près de trois mille livres de rentes. Avec cela il y a des gens qui se trouveraient riches, il y en a d'autres qui se trouvent ruinés; tout dépend de la position que l'on occupe dans le monde.

M. Grandpré ne put supporter ce revers: habitué aux grandes affaires, aux spéculations, à tous les avantages que donne l'opulence, il ne se fit pas l'idée de redevenir un homme tout simple, de ne plus faire sensation à la Bourse, de n'avoir plus tous les matins des commis à gronder, des lettres à signer et des ordres à donner. Les gens qui n'ont point par eux-mêmes un mérite réel, ne peuvent supporter les revers de fortune; ils sentent leur faiblesse, ils sentent que, privés de cet or qui leur donnait de l'aplomb, du jargon, de la confiance, ils ne seront plus rien, et retomberont à terre comme ces ballons que le vent ne soutient plus.

Six semaines après cette faillite, M. Grandpré mourut de la révolution qu'elle lui avait causée.

Restée pour consolation à sa mère, Caroline redoubla de soins, de zèle, de tendresse. Elle lui disait chaque jour: «Maman, puisque nous avons encore mille écus de rentes, nous ne sommes pas pauvres... Cependant, si tu trouves que ce n'est pas assez, eh bien! je travaillerai, je ferai usage de mes talens, je donnerai des leçons de musique. Tu m'as dit cent fois que c'était une ressource contre l'adversité, et qu'il n'y avait que les sots qui pussent rougir d'en foire usage.»

Madame Grandpré embrassait sa fille et lui répondait: «Nous avons bien suffisamment de quoi vivre, ma Caroline, sans qu'il faille que tu cherches des ressources dans tes talens. Si cela était nécessaire, je n'en rougirais pas!... Grâce au ciel! le préjugé qui pesait jadis sur les artistes est allé rejoindre tous ceux dont le temps et la raison ont fait justice. Mais, avec mille écus, nous pouvons exister encore honorablement; sans doute, il faudra quelques réformes dans notre toilette, de l'économie dans nos plaisirs... Si je regrette la fortune, c'est pour toi, ma fille, que je croyais appelée à tenir un rang dans le monde, où tu étais si bien faite pour briller!...—Moi, ne serai-je pas toujours heureuse avec vous! et puis-je jamais connaître l'ennui avec les talens que je vous dois... Ah! je crois bien, maman, que c'est là la véritable richesse, puisqu'elle charme nos loisirs, nous reste dans l'adversité, et nous fournit même les moyens de pourvoir à notre existence.»

La mère et la fille s'arrangèrent donc pour vivre avec ce qui leur restait. Caroline ne mentait point en disant qu'elle se trouvait aussi heureuse que lorsqu'ils étaient dans l'opulence. A seize ans, il faut si peu de chose pour le bonheur!... Une promenade, de la musique avec quelques amis que l'on avait conservés, une partie de spectacle, c'étaient de grands plaisirs pour Caroline. A la vérité, pour aller en société, on mettait une robe beaucoup plus simple; pour sortir, on portait long-temps le même chapeau, mais quand on est jolie, on ne l'est pas moins avec une parure modeste qu'avec une toilette recherchée; quelquefois même on plaît davantage. Caroline entendait toujours un murmure flatteur, lorsqu'elle entrait dans un salon, ou lorsqu'elle figurait dans une contre-danse. Les mots, qu'elle est bien! qu'elle a de graces! arrivaient souvent à ses oreilles; et, sans être coquette, on sait toujours à qui de telles choses sont adressées. Pouvait-elle donc regretter quelque chose, lorsqu'elle pouvait lire dans tous les yeux qu'il ne lui manquait rien?

Madame Grandpré était moins philosophe que sa fille, parce qu'elle n'était plus dans l'âge des illusions, ou plutôt parce qu'en vieillissant, il nous en faut beaucoup pour être médiocrement heureux. Il lui était pénible d'aller à pied après avoir eu cabriolet; d'être logée au troisième, dans un simple appartement, après avoir habité au premier dans un logement complet, et de n'avoir qu'une bonne, après avoir eu quatre domestiques. Elle soupirait en montant son escalier, et, de temps à autre, il lui échappait quelques exclamations, qui prouvaient à Caroline que sa mère regrettait sa fortune. Caroline courait alors dans les bras de sa mère, et cherchait à la distraire. Madame Grandpré assurait à sa fille qu'elle s'était trompée sur le motif de ses soupirs, mais Caroline voyait bien que sa mère cherchait à s'abuser elle-même. Enfin, madame Grandpré, qui, du temps de sa fortune, voulait d'abord dans le mari de sa fille un jeune et beau garçon, fait pour inspirer de l'amour, se disait maintenant: «Ah! elle ne trouvera pas un époux qui lui apportera trente mille livres de rentes!...» C'est ainsi que nous changeons avec les événemens; et l'on dit que nous sommes des girouettes! Mais qu'il n'arrive aucun changement dans notre situation, dans notre fortune, dans celle de nos amis, et l'on verra si nous changeons de sentimens.

Caroline allait encore souvent dans le monde avec sa mère; celle-ci espérait que sa fille y trouverait un bon parti, et que ses rares talens, ses graces, son esprit, feraient passer sur son peu de fortune. Madame Grandpré ne se trompait pas. Quoiqu'on recherche généralement les dots avant les filles, celles qui joignent aux charmes de la figure, des talens, de l'esprit, et cette douceur, cette modestie que l'on aime surtout dans une jeune personne, celles-là trouvent aussi des époux. Il serait trop malheureux que l'argent seul fît les mariages, et que les vertus, les graces, ne fussent comptées pour rien dans un engagement destiné à nous faire connaître les plus doux sentimens de la nature.

M. Dorville rencontra dans le monde mademoiselle Grandpré; il fut d'abord séduit par sa charmante figure, il fut ensuite captivé par des talens avec lesquels Caroline semblait chercher seulement à se rendre agréable à ses amis, sans songer à en tirer vanité. M. Dorville fut étonné de trouver réuni tant de graces, de mérite et de modestie; cependant, il voulut étudier quelque temps le caractère de Caroline pour s'assurer si ce qui le séduisait dans le monde reposait sur ces qualités solides qui seules nous rendent heureux dans notre intérieur.

Le résultat des observations de M. Dorville fut toujours à l'avantage de Caroline, et il résolut d'en faire sa femme. M. Dorville était un homme de cinquante ans, ancien officier de marine, d'un abord sévère, ayant une physionomie peu aimable, mais une tournure noble et imposante. Il avait quatorze mille livres de rente et une décoration qu'il avait bien gagnée.

A cinquante ans, lorsqu'on a de l'esprit, on ne file point le sentiment avec une jeune personne de seize; on peut lui plaire, lui convenir pour mari, mais on ne doit pas se flatter de lui inspirer une vive passion. M. Dorville, qui n'était ni un sot, ni un fat, ne se fit pas illusion sur tout cela; il alla droit à madame Grandpré, et commença par où finissent les amans honnêtes, par demander la main de la demoiselle.

Madame Grandpré fut très-flattée de cette demande. M. Dorville portait un nom honorable et il avait quatorze mille livres de rente; c'était un fort bon parti pour sa fille, c'était plus qu'alors on n'osait espérer. Il est vrai que M. Dorville avait cinquante ans sonnés, et qu'il n'était pas joli garçon; mais depuis qu'elle avait perdu sa fortune, madame Grandpré ne tenait plus à ces bagatelles-là. Cependant elle ne promit rien à M. Dorville, elle ne voulait pas contraindre ça fille, mais elle lui laissa voir combien elle serait charmée de le nommer son gendre.

Lorsque Caroline apprit par sa mère que celui qui demandait sa main était M. Dorville, elle fit une légère grimace et ne parut nullement enchantée de sa recherche. Madame Grandpré appuya sur tous les avantages de cette union qui assurait le sort de Caroline, et sur la réputation d'honneur, de probité, de M. Dorville. Tout cela était fort beau sans doute, mais à seize ans, la fille la plus sage pense quelquefois à l'amour, à l'hymen; et, dans les rêves de sa jeune imagination, l'honneur et la probité ne suffisent pas pour captiver son cœur. Caroline répondit à sa mère qu'elle ne désirait pas se marier et qu'elle se trouvait parfaitement heureuse près d'elle, avec ce qui leur restait.

Madame Grandpré n'insista pas; mais Caroline s'aperçut bientôt que sa mère était souvent triste, mécontente, boudeuse; elle en conclut qu'elle éprouvait du chagrin de ce qu'elle refusait la main de M. Dorville; et, toujours bonne, toujours prête à sacrifier ses désirs à ceux des autres, Caroline dit à sa mère, qu'après y avoir bien réfléchi, elle acceptait l'époux qui se présentait. Un mois après elle était madame Dorville.

Madame Grandpré habitait avec sa fille et son gendre. Si Caroline n'éprouvait point près de son époux ces doux épanchemens, fruit d'un amour réciproque, du moins avait-elle pour lui une sincère amitié, et elle jouissait de nouveau de tous les avantages que donne la fortune. Madame Grandpré fut pendant deux ans témoin d'une union où la différence d'âge n'avait jamais amené une querelle, et elle mourut tranquille sur l'avenir de sa fille.

Mais un an après, M. Dorville, dont la chasse était le goût dominant, y fut victime de la maladresse d'un de ses amis et reçut une balle destinée à un lièvre. Caroline se trouva donc veuve à dix-neuf ans, et entièrement maîtresse d'elle-même, avec environ dix-sept mille livres de revenu.

Le mariage donne à la jeunesse un rang et de l'assurance dans le monde. Une veuve de dix-neuf ans y tient une place que ne peut occuper une demoiselle de vingt-neuf. Avec sa fortune, sa beauté et ses talens, la jeune veuve de M. Dorville ne pouvait manquer de trouver de nombreux adorateurs et des aspirans à la succession du défunt; mais après avoir passé son printemps à faire les volontés des autres, Caroline se promit de suivre enfin ses penchans et de ne plus engager sa liberté sans avoir consulté son cœur.

Nous connaissons à présent Caroline; ajoutons à ces détails qu'elle a maintenant près de vingt-et-un ans, que l'habitude du monde, que sa position dans la société, lui ont donné cet aplomb, cette aimable confiance, qui laissent plus de liberté à l'esprit, plus de gaîté au caractère, et permettent à la beauté de faire usage de tous les avantages qu'elle a reçus de la nature. Caroline n'était point devenue coquette, mais elle n'était pas fâchée de plaire; elle ne faisait point de frais pour s'attirer des hommages, mais elle ne les repoussait pas; enfin c'était une de ces femmes charmantes qui font les délices de la société, et sur le compte desquelles les autres femmes s'étonnent de ne pouvoir médire.

Après avoir reçu la visite de Jean, le premier soin de Caroline fut de feuilleter son souvenir, elle savait bien qu'il ne contenait rien dont elle pût rougir, mais elle voulait savoir ce qu'elle y avait mis qui avait pu apprendre son nom et son adresse.

Caroline souriait en relisant quelques passages sur les modes, les toilettes, et se disait: «Tout cela a dû paraître bien futile à ce jeune homme... qui n'a rien du tout d'un homme à la mode... qui n'en a même pas assez. C'est dommage qu'avec un heureux naturel... une figure qui n'est pas mal, il n'ait aucune éducation! Mais quelles manières!... quelle tenue!... quelle ignorance des choses les plus simples!...»

Caroline trouve les vers qui lui ont été adressés et se dit: «C'est cela qui lui a fait connaître mon nom... C'est M. Valcourt qui s'est permis d'écrire dans mon souvenir un jour que je l'avais oublié sur mon guéridon. Ce monsieur n'aura pas compris grand'chose à ces vers... Il a compris cependant que cela s'adressait à la maîtresse du souvenir... Et mon adresse... Ah! c'est cela... cette note sur un logement pour Hortense... Ce n'est pas trop maladroit!... Malgré son ignorance... je ne le crois pas sans esprit!... Le pauvre garçon!... il ne savait comment s'en aller! Si je ne m'étais pas levée, il serait resté là jusqu'à demain!...»

Dans ce moment la bonne annonce madame Beaumont, et une dame d'une quarantaine d'années entre dans le salon de madame Dorville qui court au-devant d'elle en s'écriant: «Ah! je suis bien contente de vous voir.—Ma chère amie, je viens savoir si vous êtes remise de notre frayeur d'hier... Quant à moi, je vous avoue que j'ai très-mal dormi cette nuit, j'avais cependant fait coucher ma femme de chambre dans mon appartement, et regardé cinq ou six fois sous mon lit et dans mes armoires; mais c'est égal je croyais voir partout des voleurs, et j'ai rêvé qu'il m'en tombait trois par ma cheminée!

»—Moi, j'ai fort bien dormi, je vous assure. Mais vous ne savez pas la suite de notre aventure?...—Comment! il y a une suite?—Tenez... regardez: voilà mon sac... ma bourse, mon souvenir; je n'ai plus rien perdu.—Ah, mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?—On vient de me rapporter tout cela...—Qui... le voleur?—Oh! non pas! mais ce monsieur qui hier au soir a arraché mon châle au voleur et nous a reconduites jusqu'à une voiture.—Eh bien?—Eh bien, il a retrouvé aussi mon sac en repassant dans la rue, et il vient de venir me le rapporter.—Oh! c'est bien singulier... Ma chère amie, est-ce que ce ne serait pas un mouchard, que cet homme-là?—Oh! quelle idée!... un tout jeune homme!... à qui nous avons, à qui j'ai du moins tant d'obligations!... Ah! si vous aviez causé avec lui, comme je viens de le faire, vous n'auriez pas cette idée.—Vous l'avez donc vu?—Certainement, il est venu lui-même, et il n'a voulu remettre ce sac qu'à moi.—Comment est-il au jour, cet homme-là? Moi, j'étais si troublée hier que je n'ai pas songé à le regarder.—Mais il n'est pas mal...—Il m'a paru grand.—Oui... assez grand...—Un air commun, à ce que j'ai pu voir.—Non, pas précisément l'air... mais la mise... le ton... Oh! il sentait la pipe à quinze pas!...—Ah! quelle horreur!... et vous avez pu causer avec lui!...—Ma chère, est-ce que cette odeur pouvait diminuer quelque chose au service qu'il m'avait rendu?—Non! oh! certainement, mais je hais tant la pipe, moi!... c'est corps-de-garde tout-à-fait.—Du reste, ce jeune homme est fort original... il n'a aucun usage du monde... il ne sait ni entrer dans un salon, ni en sortir, mais il a une franchise qui plaît. Il m'a sur-le-champ conté toutes ses affaires: il se nomme Jean Durand; son père, qui était dans le commerce, est mort; il demeure avec sa mère et possède douze mille livres de rentes.—Douze mille livres de rentes, et ne pas savoir se présenter en société! c'est impardonnable...—Il m'a avoué qu'il n'avait jamais voulu rien faire, rien apprendre...—Il doit être bien gentil dans un salon, ce monsieur-là.—Vous pensez bien qu'il ne s'y plaît pas! il ne sait que fumer, jurer et jouer au billard!...—Ah! mon Dieu! mais il doit être fort grossier dans ses propos, ce garçon-là!—Non, il a été très-poli... sauf quelques jurons qui lui sont échappés...—Ah! ça me ferait mal aux nerfs!—Cependant après le service qu'il m'avait rendu, après la peine qu'il avait prise de venir encore me rapporter ce sac, j'ai cru devoir l'engager à monter, lorsqu'il passerait dans le quartier; mais je suis bien persuadée qu'il ne reviendra pas et qu'il ne se plairait nullement chez moi.—C'est fort heureux pour vous, ma bonne amie; que feriez-vous d'un pareil homme?... Il nous a rendu un grand service hier, c'est vrai, oh! hier il m'a fait l'effet d'un prince!... Mais nous l'avons remercié, et on ne peut pas pour cela se lier avec des gens qui ne nous conviennent point.»

Caroline ne répond rien; de nouvelles visites lui surviennent, et on ne s'occupe plus de M. Jean.

CHAPITRE XVII.

SECONDE VISITE CHEZ MADAME DORVILLE.

Jean a trouvé chez lui Bellequeue, qui vient, de la part des Chopard, l'engager à passer la soirée chez eux. «Il faut y aller, mon cher ami,» ajoute Bellequeue; «car enfin tu es fiancé avec la superbe Adélaïde, et tu lui dois des prévenances... des petits soins...—Ah! mon parrain, je vous ai déjà dit que je ne savais pas être galant; j'épouserai la superbe Adélaïde, c'est très-bien; mais je ne serai pas aux petits soins pour elle, parce que ce n'est pas dans mon caractère, et que d'ailleurs...—D'ailleurs!...—D'ailleurs... je ne sais pas... enfin cela m'ennuierait de faire l'amoureux avec elle.—Toujours farceur!.... ah! coquin, tu caches ton jeu!—Je ne cache rien du tout, je vous assure.—Si fait... oh! les Chopard le disent bien, et Adélaïde elle-même prétend que tu es un peu en dedans, que tu caches tout... C'est égal, tu lui plais ainsi, elle t'adore, c'est l'essentiel.... tu auras là une fière femme!... Et comme tu seras toujours monté en liqueurs!... A quoi penses-tu donc, mon ami?—A rien, mon parrain.—Ça m'arrive quelquefois aussi. Allons, à ce soir, chez Chopard.»

Jean pense toute la journée à madame Dorville, au petit souvenir, à la visité qu'il a faite à la jolie femme, à la conversation qu'il a eue avec elle; et de temps à autre il se dit: «Comme dans le monde... dans ce qu'on appelle la bonne société, on passe son temps à causer de niaiseries... de choses indifférentes!... ce doit être fort ennuyant... cependant, je ne me suis pas ennuyé ce matin cher cette dame; je ne sais comment cela s'est fait, mais le temps a passé vite... oh! j'y suis resté un quart d'heure au plus... J'y serais reste encore, si elle ne s'était pas levée... mais il me paraît que ce n'est pas du bon ton de faire de longues visites.»

Le soir, Jean se rend machinalement chez les Chopard; mademoiselle Adélaïde lui fait de tendres reproches sur ce qu'il a été trois jours sans venir la voir; elle lui donne même une petite tape sur le bras. Jean se laisse taper et ne répond rien. Mademoiselle Adélaïde le pince, et il n'en dit pas davantage; mais il pousse un léger soupir en tenant ses yeux fixés vers le parquet, et mademoiselle Adélaïde se dit: «Il est pris, c'est fini... le voilà amoureux. Je savais bien que cela viendrait...»

Le soupir de Jean a rendu mademoiselle Chopard d'une gaîté folle, les parens en concluent que les jeunes gens sont très-satisfaits l'un de l'autre, et Bellequeue, qui est toujours là pour tâcher d'animer son filleul, entend mademoiselle Adélaïde dire à sa mère: «Mon futur est fort gentil ce soir!—Je le trouve moins gai qu'à l'ordinaire,» répond madame Chopard. «—Justement, maman, c'est ce que je voulais; c'est l'amour qui le rend mélancolique et distrait... Oh! je vais joliment le faire endêver maintenant... je vais m'amuser à mon tour...»

Et mademoiselle Adélaïde va et vient en sautillant dans le salon; elle court de l'un à l'autre, pousse des éclats de rire pour une mouche qui vole, et ne clôt pas la bouche. Jean la regarde parfois d'un air qui ne ressemble pas à de l'admiration, puis ne fait plus attention à elle. Tandis que le papa Chopard dit à Bellequeue: «Voilà ma fille dans son assiette!... de la folie!... de la coquetterie pour mieux subjuguer le futur époux!... elle connaît déjà joliment son pouvoir!... Ah! les femmes! quand l'amour s'en mêle, on n'y démêle plus rien... ah! fameux le calembourg... oh! oh! l'amour qui s' en mêle!... Madame Chopard, note celui-là!...»

Jean ne prenait point part à la conversation et pensait toujours à son aventure de la veille; il voudrait cependant rire et causer comme à son ordinaire; mais, malgré lui, il est distrait, ses souvenirs le portent ailleurs. Monsieur Chopard le plaisante, en lui demandant ce qui le rend si préoccupé, et Jean conte ce qui lui est arrivé la veille dans la rue des Trois-Pavillons, parce qu'il éprouve encore du plaisir à parler de cela.

Tout le monde exalte le courage du jeune homme. «Arrêter seul un voleur!» s'écrie M. Chopard. «c'est qu'il pouvait être armé!...—Vous vous exposiez terriblement!» dit madame Chopard.

Jean hausse les épaules; Bellequeue, seul, trouve que la conduite de son filleul a été toute naturelle.

«Dans tout cela» dit Adélaïde, «vous conviendrez que ce ne pouvait pas être grand'chose que ces dames-là, qui revenaient seules le soir...—C'est vrai,» dit M. Chopard, «seules... et sans un cavalier... vous avez été bien bon de vous exposer pour elles!...»

Jean lance un regard impatient sur sa future, en murmurant: «Mademoiselle, je sais ce que j'ai à faire....» Et fort mécontent de ce qu'on a dit des dames qu'il a rencontrées, il ne parle pas de sa visite chez madame Dorville, et se hâte de souhaiter le bonsoir à la famille Chopard.

Plusieurs jours s'écoulent. Jean est moins gai qu'autrefois. Il se rend, comme à son ordinaire, au café, au billard; mais il s'y ennuie, et y reste peu de temps. Lorsqu'il va chez les Chopard, il est quelquefois un quart-d'heure sans dire un mot. Mademoiselle Adélaïde est plus que jamais persuadée que c'est l'amour qu'il ressent pour elle, qui rend son prétendu silencieux et mélancolique, et madame Chopard dit à sa fille: «Ma chère amie, il sera peut-être nécessaire d'avancer ton mariage de quelques jours sans quoi ton fiancé se mourra d'amour....—Tant mieux! tant mieux!» dit mademoiselle Adélaïde; «j'ai soupiré... c'est à son tour!... laissez-moi jouir de mon triomphe!—C'est juste,» dit M, Chopard, «elle a soupiré tout bas, c'est à son futur à faire des soupirs haut... Soupiraux!.... ah! ah! ah! c'est mon quatrième d'aujourd'hui.»

Jean ne sait pas lui-même pourquoi il n'est plus aussi gai, pourquoi il s'ennuie de ce qui l'amusait; l'image de madame Dorville se présente souvent à sa pensée; puis il est de mauvaise humeur contre lui-même de s'occuper encore d'une femme qu'il connaît à peine. «Elle est bien jolie!» se dit-il souvent... «oh! elle est charmante... mais qu'est-ce que cela me fait puisque je ne dois plus la voir?... Si je voulais cependant... ne m'a-t-elle pas engagé à aller chez elle... Mais qu'irai-je faire là... dans ces beaux salons, où l'on est tout en cérémonie... où il faut parler, s'asseoir, se lever avec mesure... Bah!... n'y pensons plus!... c'est une société qui ne me convient pas du tout.»

Et pourtant Jean pensait toujours à la petite-maîtresse; il brûlait en secret du désir de la revoir. Pour éloigner cette idée, il cherche à se distraire, mais ses anciens lieux de réunion ne lui offrent plus de charmes, et il se rend un matin chez Bellequeue où depuis long-temps il n'est pas allé.

Bellequeue n'était point chez lui, il était allé faire des visites dans le quartier; n'étant plus jaloux de son filleul, qu'il croyait tout occupé de mademoiselle Chopard, le ci-devant coiffeur surveillait moins la petite bonne, et la laissait seule sans concevoir d'inquiétude.

C'est donc Rose qui ouvre à Jean, et qui fait un mouvement de surprise en le voyant. «Comment, c'est vous, monsieur Jean!...—Oui, Rose, c'est moi...—Vraiment c'est du plus loin qu'on se souvienne!...—Est-ce que mon parrain n'y est pas?...—Non, monsieur... C'est sans doute lui que vous désirez voir?...»

Cette question est faite avec un petit air de dépit. Jean n'y fait pas attention, il entre dans l'appartement et va s'asseoir sur un fauteuil; la petite bonne le suit en arrangeant les boucles de ses cheveux, et en ajustant plus symétriquement les pointes de son fichu.

«Savez-vous, monsieur Jean, que vous n'êtes pas venu ici depuis... depuis...—Oh! je sais qu'il y a quelque temps,» répond Jean d'un air distrait, et sans remarquer les petites mines de Rose.

«—C'était le jour... où monsieur est rentré si brusquement... pendant que nous causions... Vous êtes cause que j'ai été bien grondée! Mais aussi pourquoi allez-vous dire que vous m'embrassiez? Ces choses-là... ça ne se dit pas... et ça n'empêche pas de recommencer quand on en a envie.»

Jean est quelques instans sans répondre, puis enfin il s'écrie: «Bah! bah! ce sont des bêtises tout cela...—Comment des bêtises!... Oh! monsieur était fâché, tout rouge... Au reste, je conçois que cela vous est bien égal!... Quand on a autre chose dans la tête, on ne pense plus... à ce qu'on pensait... Ah ça, c'est donc parce que vous allez vous marier que vous êtes si sérieux à présent?... Vraiment, je ne vous reconnais pas... vous qui étiez si gai, si farceur... Dieu! comme mademoiselle Chopard doit être fière de vous avoir rendu amoureux comme ça!»

Jean regarde Rose, qui est debout devant lui, en murmurant: «Mademoiselle Chopard m'a rendu amoureux?...—Dame! c'est ce qu'on dit partout... et d'ailleurs c'est ben facile à voir que vous avez quelque chose... Mais vous devez être bien content, puisque vous allez épouser votre belle!... C'est drôle que ça m'a étonnée, moi, ce mariage-là... Oui, je ne sais pas pourquoi, mais je n'aurais pas cru... Je sais bien que mademoiselle Adélaïde est belle femme... un peu trop grande pourtant... Quant à la figure, tout dépend du goût, il y a des gens qui prétendent qu'elle a l'air d'un homme; un gros nez, des yeux de bœuf, un menton carré, des sourcils de sapeur... Mais c'est égal!... on peut être bien avec tout ça!»

Jean ne semble pas écouter ce que dit Rose, mais tout à coup il s'écrie: «Ah! si tu savais comme elle est jolie!...

»—Mon Dieu! monsieur, je vous dis que je la connais,» répond Rose avec humeur; «mais je ne vois pas qu'il y ait tant de quoi s'extasier!...

»—Tu la connais?» dit Jean en regardant Rose avec surprise. «—Certainement.—Non, Rose, tu ne la connais pas...—Allons, voilà que je ne connais pas mam'selle Chopard à présent!—Et qui diable te parle de mademoiselle Chopard!» s'écrie Jean en frappant du pied.

Rose regarde à son tour Jean avec surprise en disant: «Comment! monsieur... ce n'est donc pas d'elle que vous parliez, quand vous me disiez qu'elle était si jolie?—Non, Rose, non... c'est d'une autre personne... d'une jeune dame...—Une jeune dame?...—Oui... Et c'est celle-là qui est charmante!...—Qu'est-ce que c'est donc que cette jeune dame-là?...—Je vais te conter cela, Rose.»

En disant ces mots, Jean prend la petite bonne par son tablier et la fait asseoir sur ses genoux.

«Eh bien! monsieur... qu'est-ce que vous faites donc?... Pourquoi me faire asseoir comme ça?... Un homme qui va se marier!...—Allons, Rose, tiens-toi tranquille et écoute-moi... Mon Dieu! il n'est pas question de plaisanter!—Oh! je le vois bien!»

Mademoiselle Rose fait une petite moue en disant cela; mais elle reste sur les genoux de Jean, qui lui conte fort en détail son aventure nocturne et sa visite chez madame Dorville.

Rose a écouté avec attention. Rose est fine; elle voit tout le plaisir que Jean éprouve à parler de madame Dorville, et elle lui fait mille questions à son sujet.

«C'est donc une bien jolie femme, monsieur?—Oh! oui, Rose, une figure... qui plaît tout de suite. Et tu sais que je ne suis pas galant, moi, et que d'ailleurs je remarque peu tout cela... à moins que...—Oui, à moins qu'on ne soit vraiment bien. Et elle est jeune?—Mais vingt ans, je suppose...—Grande?—Une taille ordinaire... mais si bien faite!... si bien tournée!...—Elle était bien mise?—Oui... elle est élégante.—Quelle robe avait-elle?»

Jean fait un mouvement d'impatience, qui fait sauter Rose, en s'écriant: «Est-ce que tu crois que je me suis amusé à tâter l'étoffe de sa robe?... Je te dis que c'est une dame... à la mode enfin!...—Vous n'avez pas parlé de votre visite chez cette dame aux Chopard?—Ma foi non... Pourquoi faire?—Certainement vous êtes le maître de vos actions... et vous seriez bien bon de vous gêner... Et êtes-vous retourné chez cette dame?—Non... Est-ce que tu penses que je puis y retourner, Rose?—Pourquoi pas? cette dame ne vous y a-t-elle pas engagé?... Vous lui avez rendu service; elle sera bien aise de vous revoir, c'est tout simple... et il me semble que ce serait pour vous une connaissance très-agréable.—Tu crois, Rose? Comment! tu crois?...»

Et Jean enchanté serre Rose dans ses bras et l'embrasse à plusieurs reprises, et la petite bonne se laisse embrasser en s'écriant: «Voulez vous finir... Si monsieur revenait... il croirait encore que... et Dieu sait pourtant que nous sommes bien sages!»

Mais Jean, après avoir embrassé Rose encore une fois, se lève brusquement en s'écriant: «Ma foi, tu as raison... et je vais aller voir madame Dorville.

«—Allez, allez, monsieur,» dit Rose à Jean qui s'éloigne en courant; puis la petite se dit en se frottant les mains: «Oh! que je suis contente de savoir cela!... J'y vois de loin!... Ah! M. Bellequeue, vous faites des mariages sans me consulter... c'est bon... nous verrons... M. Jean n'est pas plus amoureux de mademoiselle Chopard que de mon pouce! C'est bien fait.... Je ne puis pas sentir ces Chopard qui ont l'air de me regarder comme une domestique...»

Jean est rentré chez lui; lorsqu'il avait résolu quelque chose, il fallait qu'il l'exécutât sur-le-champ. Il est décidé à se rendre le jour même chez madame Dorville; mais il se rappelle l'élégance de la maîtresse de la maison, et, pour la première fois de sa vie, Jean songe à faire de la toilette. Lorsqu'il est allé rue Richer, il était, selon sa coutume, dans un grand négligé; cette fois il veut être bien mis: «Car enfin,» se dit-il, «je suis à mon aise; et je ne vois pas pourquoi je m'habille comme un cuistre... Je veux que cette dame voie que je puis m'arranger tout aussi bien qu'un autre.»

Jean met un pantalon neuf, des bottes bien cirées, un gilet blanc, et veut faire un joli nœud à sa cravate. Comme il n'en a pas l'habitude, il ne peut parvenir à former quelque chose de bien; il se dépite, frappe du pied; déchire trois cravates, et sa mère entre dans son appartement pour savoir après qui il en a.

«Je ne puis pas venir à bout de mettre ma cravate,» s'écrie Jean d'un air désespéré. «Attends,» mon ami, attends,» dit madame Durand, «ne t'impatiente pas... je vais t'arranger cela.»

La bonne maman fait assez convenablement une rosette à son fils; malheureusement les rosettes ne sont plus à la mode, mais Jean ne sait pas cela, et il se trouve bien. Il met un joli habit bleu, et, ce qui ne lui était jamais arrivé, s'arrête devant la glace, passe ses doigts dans ses cheveux, les boucle un peu sur le côté, puis prend son chapeau et sort, laissant sa mère dans l'extase, s'écrier: «Certainement! il est amoureux, ce pauvre Jean!... Mademoiselle Chopard peut se flatter d'être la première pour laquelle il ait fait une semblable toilette.»

Jean a pris un cabriolet afin de ne point se crotter et d'arriver plus tôt. Le voilà rue Richer, devant la demeure de madame Dorville; il paie le cocher, saute lestement hors du cabriolet et entre dans la maison. Alors le cœur lui bat, il se sent tout ému, il éprouve un trouble dont il ne peut se rendre compte, et c'est en tremblant qu'il demande au portier madame Dorville.

«Montez, monsieur, madame est chez elle,» répond le concierge. «Elle est chez elle!» se dit Jean en montant l'escalier; il lui semble qu'il en est presque fâché, et cependant c'est pour la voir qu'il est venu.

«Comment cette dame va-t-elle me recevoir?» se dit Jean en montant lentement l'escalier. «Peut-être trouvera-t-elle singulier... Cependant elle m'a engagé à revenir... Que vais-je lui dire?... Je lui demanderai d'abord comment elle se porte... C'est tout simple... Il me semble que je suis assez bien mis pour me présenter dans son salon... d'ailleurs je saurai bien... Ah! sacrebleu!... que c'est bête d'être tout sens dessus dessous pour entrer chez quelqu'un! Ne soyons pas comme ça, gauche et embarrassé... Après tout, est-ce que je ne vaux pas cette dame et toutes ses connaissances!... Allons, en avant.»

Jean est devant la porte, il sonne. La domestique vient lui ouvrir. «Madame Dorville...» dit Jean en grossissant sa voix pour se donner de l'assurance.

«—Madame y est, monsieur... Votre nom, s'il vous plaît?—Jean Durand.»

La bonne ouvre la porte du salon et annonce M. Jean Durand. Il était deux heures de l'après-midi. C'est l'heure où les gens du monde font et reçoivent des visites; il y avait alors chez madame Dorville, madame Beaumont, deux jeunes femmes fort élégantes, et un petit-maître, assez joli garçon, mais qui avait trop l'air de le savoir.

En entendant annoncer M. Jean Durand, Caroline semble chercher à se rappeler quelle est la personne qui porte ce nom; le petit-maître se lève et les dames tournent toutes la tête vers la porte, pour voir ce monsieur qu'elles ne connaissent pas, et dont le nom et le prénom piquent leur curiosité.

Tout en voulant se donner un air d'assurance, Jean était rouge comme un coq; il tenait d'une main son chapeau, de l'autre ses gants, qu'il croyait plus distingué de ne pas mettre, et il ne savait plus quelle jambe avancer. Cependant la bonne l'a annoncé, il faut entrer. Il se décide et s'avance d'un pas brusque; mais à l'aspect de toutes ces figures qui ont les yeux sur lui, Jean ne sait plus où il en est; il se recule de côté, ne voit pas madame Dorville; veut saluer et sent qu'il cogne un guéridon; en s'éloignant du guéridon, il renverse une chaise, puis ses pieds s'accrochent sous un tapis; pour se tirer du tapis, il l'entraîne avec lui, et, par suite les meubles qui sont dessus vont tomber dans l'appartement, lorsque le petit-maître court à lui eu s'écriant: «Ah! monsieur! arrêtez-vous de grâce... ne bougez pas... je vais vous démêler.»

Jean n'était plus en état de bouger, il était anéanti, son chapeau et ses gants s'étaient échappés de ses mains, il ne se baissait même pas pour les ramasser, il entendait les rires étouffés des dames, mais il ne voyait plus rien.

Tout ceci a été l'affaire d'un moment; Caroline, qui a reconnu Jean, se lève et va au-devant de lui; le petit-maître a pris le jeune homme par la main, et lui a fait abandonner le tapis; madame Dorville va, d'un air aimable saluer Jean et lui demander des nouvelles de sa santé.

Jean tâche de se remettre et salue en balbutiant: «Mon Dieu, madame, je vous demande bien pardon... si j'ai bouleversé...

»—Oh! monsieur, tout cela n'est rien... Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.»

Caroline avance une chaise à Jean, qui se jette dessus comme un pauvre naufragé qui vient enfin de gagner le rivage. Cependant son chapeau et ses gants l'embarrassent encore, et il se les passe alternativement de la main gauche à la main droite.

«C'est bien aimable à vous, monsieur, de vous être rappelé ma demeure,» dit Caroline qui cherche à dissiper l'embarras de Jean en engageant la conversation.

«Madame, je ne l'ai jamais oubliée,» répond Jean, «et je serais venu plus tôt si j'avais cru... si j'avais pensé...

»—Vous êtes peut-être allé à la campagne?» dit vivement Caroline, qui s'aperçoit que Jean ne sortira pas de sa phrase.

«Non, madame, je suis resté ici...

»—Et vous, ma chère amie, quand allez-vous à votre terre? dit madame Dorville à une des jeunes dames, afin de généraliser la conversation, car elle s'aperçoit que les dames examinent Jean avec curiosité, et que M. Valcourt, c'est le nom du petit-maître, ne peut se lasser de le considérer.

«Je ne sais vraiment pas quand je partirai,» répond la jeune dame en minaudant. «J'ai tant à faire encore à Paris... et pas un moment à moi... tant de visites à rendre... d'emplettes, de préparatifs; et mon mari qui ne se mêle de rien absolument!... Oh! c'est cruel!...

»—C'est madame de Walen, qui était furieuse hier! Figurez-vous que son mari lui amène douze personnes à dîner sans la prévenir... et des gens marquans, des académiciens, des hommes en place!... c'est vraiment très-mal... Deux ou trois personnes, passe, mais douze.

»—M. Beaumont n'en faisait jamais d'autres, mais alors savez vous ce que je faisais, mesdames; je sortais, et je le laissais recevoir seul sa société.....

»—Ah! c'est bien méchant!...—Madame Beaumont a toujours eu du caractère,» dit le petit-maître en se balançant sur sa chaise. «Elle jouerait bien les Athalie, les Agrippine!...—Oh! non!... j'ai les nerfs trop délicats...»

Pendant cette conversation, Jean regarde tantôt en l'air, tantôt à ses pieds; il croise et décroise les jambes, et ne sait quel figure faire. Tout en se balançant, M. Valcourt examine la mise, la tournure et surtout la grosse rosette de Jean; et les dames se lancent de temps à autre des regards significatifs.

Caroline seule, toujours bonne, toujours disposée à l'indulgence, voudrait trouver moyen de remettre Jean à son aise; cependant elle craint aussi qu'en se mêlant à la conversation, il ne lui échappe quelques expressions inconvenantes. De son côté, Jean voudrait parler, et ne sait que dire, mais il regarde Caroline toutes les fois qu'on n'a pas les yeux sur lui.

«Vous n'êtes pas venue à la dernière soirée de madame Dorsan,» dit une des dames à Caroline.—Ah! ma bonne, vous qui êtes si excellente musicienne; vous avez perdu... On a chanté de jolis morceaux!—Ma foi! je n'ai rien entendu d'extraordinaire!» dit le petit-maître; «quoi donc?... Est-ce cette grande demoiselle qui a faussé si cruellement l'air de la Gazza.... Est-ce ce monsieur qui se croit une voix de basse-taille, parce qu'il prend beaucoup de tabac et a un enrouement perpétuel?... Est-ce madame Quinville avec son jeune frère, auquel elle veut faire une réputation de chanteur pour se faire écouter elle-même, en chantant avec lui?... Et mademoiselle Herminie sur la harpe!... Ah! c'est d'un ennui mortel! toujours les variations de Robin des Bois, et vous savez le goût qu'elle y met... Pas de style, pas de brillant!... Quant à ce monsieur qui a pincé de la guitare, vous conviendrez qu'il chante comme du temps du roi Pepin-le-Bref.

»—Ah! monsieur Valcourt! que vous êtes méchant!...—Il emporte la pièce!...—Moi, pas du tout. Je dis ce que tout le monde voit... c'est qu'il n'y a rien d'assommant comme la mauvaise musique... Je gage que monsieur est de mon avis?»

Cette question est adressée à Jean qui, depuis son entrée, écoutait et ne soufflait pas mot. Il se tourne vers Valcourt et répond: «La mauvaise musique?... Ma foi, je ne connais ni la mauvaise, ni la bonne... je suis très-godiche pour tout ça!...»

Le petit-maître laisse errer sur ses lèvres un sourire moqueur; les dames se regardent, et Caroline s'empresse de dire: «Il y a des gens qui n'aiment pas la musique... tout le monde n'a pas le temps de s'y livrer... A propos, qui est-ce qui a vu la pièce nouvelle au Vaudeville? On dit que c'est très-bien.

«—Oui, c'est pas mal... il y a des couplets bien tournés... Je n'aime pas beaucoup le dénouement... L'avez-vous vue, monsieur?»

C'est le petit-maître qui adresse encore cette question à Jean, qu'il semble avec malice vouloir faire parler.

«Je ne vais presque pas au spectacle,» répond Jean en tâchant de prendre de l'assurance. «Il faut rester assis... se tenir à sa place, et je trouve que c'est embêtant!...»

Les dames font toutes un mouvement de surprise. M. Valcourt les regarde en se pinçant les lèvres; et Jean, qui pense que c'est le bon genre de se balancer sur sa chaise, se jette en arrière, et se dandine en fredonnant quelques petits airs pour se donner de l'aplomb. Mais, peu habitué à ce genre d'exercice, il se laisse aller avec trop d'abandon, et tombe avec sa chaise dans un carreau de croisée qu'il brise en éclats.

Cet accident augmente l'embarras de Jean, tandis que les dames et Valcourt murmurent entre eux: «Voilà un monsieur qui paraît décidé à tout briser... C'est un personnage bien aimable dans un salon! Quelle singulière tournure!...—Et sa mise!... Mesdames, faites-moi le plaisir d'admirer sa rosette!...—C'est qu'il a des expressions tout-à-fait déplacées!...—Où diable madame Dorville, qui a un excellent ton, a-t-elle fait une semblable connaissance!»

Caroline reçoit les excuses de Jean au sujet du carreau, et lui répond: «C'est moi, monsieur, qui aurais dû vous avertir qu'il y avait du danger à vous balancer ainsi... mais vous n'êtes pas blessé, c'est l'essentiel.»

Jean est allé mettre sa chaise loin de la fenêtre, et il se trouve alors près des dames. Caroline, qui devine quelle est la cause des chuchotemens qui ont eu lieu, se tourne vers madame Beaumont en lui disant: «A propos, ma chère amie, il faut que je vous présente monsieur. Vous lui devez aussi quelques remercîmens pour le service qu'il nous a rendu, lorsque nous avons été attaquées un soir par un voleur; car, quoique je fusse seule volée, vous étiez bien alors de moitié dans ma frayeur.

»—Quoi! c'est monsieur?...» dit madame Beaumont, tandis que les autres personnes, pour qui ces paroles sont une explication, regardent Jean avec plus de bienveillance.

«Oui, ma chère amie,» reprend Caroline, «c'est monsieur qui, seul, a arrêté le voleur, et nous a ensuite donné le bras jusqu'à une voiture... Vous devez vous rappeler qu'alors nous étions bien tremblantes, et que nous nous estimâmes très-heureuses de la protection que monsieur voulut bien nous accorder.»

Caroline a légèrement appuyé sur ces derniers mots: Madame Beaumont incline la tête en proférant quelques remercîmens auquel Jean répond: «Ça n'en vaut pas la peine, madame; j'aurais agi de même pour la première venue...» Et M. Valcourt sourit encore d'un air moqueur.

«Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc chez toi, ma chère Caroline?» dit bientôt une des jeunes dames assise près de Jean. «Est-ce que vous ne sentez pas?... Si nous étions en hiver, je croirais que c'est ta cheminée qui fume...—En effet... je sens aussi comme une odeur de fumée,» dit madame Beaumont.

«—Ce n'est pas cela précisément, mesdames,» dit Valcourt; «ce que vous sentez est une odeur de pipe, tout bonnement.

»—De pipe!» s'écrient les trois dames en faisant un mouvement de dégoût.

«—Ah! parbleu! il n'y a pas de doute,» s'écrie Jean. «C'est moi qui sens comme cela; cette sacrée odeur de pipe pénètre dans les habits... Je n'ai pourtant pas encore fumé aujourd'hui.»

On ne répond rien; on se regarde en se faisant des mines. Caroline elle-même semble partager l'humeur générale. Bientôt les deux jeunes dames se lèvent vivement, vont embrasser madame Dorville en lui disant: «Adieu, ma chère, il faut que nous nous sauvions... nous sommes pressées,» et elles s'éloignent sans jeter un regard sur Jean.

Celui-ci est resté sur sa chaise; il ne se dandine plus, il se tient bien raide; mais il suit des yeux tous les mouvemens de Caroline.

Le petit-maître ne tarde pas à se lever aussi; il fait quelques tours dans le salon, se regarde dans une glace, dit quelques mots à demi-voix à madame Beaumont; puis va baiser la main de madame Dorville, lui présente ses hommages en souriant de la manière la plus gracieuse, et s'éloigne en pirouettant.

Jean a regardé tout cela en restant sur sa chaise, sur laquelle il semble collé. Madame Dorville revient s'asseoir près de madame Beaumont. La conversation languit; ces dames ne font qu'échanger quelques mots, et Jean n'ose pas se mêler à ce qu'elles se disent. Il regarde toujours Caroline, parce qu'il ne peut se lasser de la voir; mais il se dit en lui-même: «Si tout le monde s'en va, il faut pourtant que je m'en aille aussi.»

Et tout en se disant cela, il ne peut se décider à partir; mais au bout de cinq minutes madame Beaumont s'écrie: «Cette odeur de pipe fait horriblement mal à la tête et au cœur!—Oui... c'est vrai,» répond faiblement madame Dorville, «quand on n'y est pas habitué...»

Ces mots font l'effet de la foudre sur Jean; il se lève brusquement, et va saluer Caroline en murmurant: «Pardon, madame. Si j'avais deviné plus tôt que cette odeur vous déplaisait, il y a long-temps que je serais parti.

»—Mais, monsieur, il ne faut pas que cela vous renvoie,» répond Caroline d'un ton froid mais poli.

«—Oh! pardonnez-moi, madame, je vois bien... je comprends bien que chez vous... il faut...»

Tout en parlant, Jean reculait vers la porte et regardait encore madame Dorville. Tout à coup des miaulemens plaintifs se font entendre; c'est un joli chat dont Jean écrase la queue sans s'en apercevoir.

«Ah! je suis b....... maladroit aujourd'hui!» s'écrie Jean désespéré; et, pendant que la jolie femme se baisse pour prendre son chat dans ses bras, il se jette dans l'antichambre, manque de renverser la bonne en courant vers la porte, et sort enfin de chez madame Dorville.

Jean rentre chez lui de mauvaise humeur, il s'assied, se lève, ne sait ce qu'il veut faire; puis, apercevant sur sa table la pipé dont il se sert habituellement, il la prend avec colère et la brise à ses pieds.

CHAPITRE XVIII.

JEAN EST AMOUREUX.

Bellequeue était allé voir madame Durand, et celle-ci lui avait appris la toilette extraordinaire que son fils avait faite pour sortir, et le soin qu'il avait mis à bien arranger sa cravate. Pour le coup Bellequeue ne doute plus que son filleul soit en effet très-amoureux. «Vous voyez,» dit-il, «quelle bonne idée, j'ai eue de songer à ce mariage. Jean va devenir un homme charmant?—Il l'était déjà.—Oui, mais il le sera davantage. Il se plaira bien plus en société. Déjà j'ai cru voir qu'il négligeait le billard, les cafés, les guinguettes.—C'est ce qu'il me semble aussi.—Effet de l'amour!... Vous verrez que Jean deviendra galant!—Ça me surprendrait!—Pourquoi donc? mademoiselle Adélaïde a dit en secret à son père et à sa mère, qui me l'ont redit, qu'elle voulait avant peu voir son futur à ses pieds.—Je ne veux pas non plus qu'elle fasse trop soupirer ce cher enfant....—Soyez donc tranquille! vous savez bien que le mariage apaise vite tous ces soupirs-là....—Beaucoup trop vite même.—Il n'y a plus que trois semaines d'ici à l'époque fixée par la belle fiancée... ce temps passera en œillades, en serremens de mains, en soupirs... C'est si gentil le temps où l'on se fait la cour! Ah! ma chère commère, ça n'est pas la lune de miel, mais il y a des gens qui assurent que c'en est le soleil.»

Bellequeue retourne chez lui en songeant déjà à la toilette qu'il fera le jour des noces de Jean, où il se propose bien de danser encore, et en rentrant il va se mettre devant une glace, et cherche à se rappeler quelques-uns des jolis pas qu'il a vu faire aux bals de M. Mistigris.

Mademoiselle Rose regarde son maître d'un air malin, et lui demande ce qu'il fait là. «Je cherche à me rappeler un petit pas pour le jour de la noce de Jean.—Ah!... c'est donc bientôt la noce?—Dans trois semaines...—Alors vous avez le temps de foire vos battemens!—Pas trop; on ne sait pas... Jean devient tellement amoureux qu'on pourrait bien avancer l'époque...—Ah! M. Jean est amoureux... de mamzelle Chopard?—Oui, ma chère... amoureux au point que ça le change... que ça le rend mélancolique... que ce matin enfin il a fait une toilette extraordinaire... Sa mère croit même... cependant elle ne me l'a pas assuré, que Jean a mis de la pommade dans ses cheveux... Ça te fait rire?—Oh! ce n'est pas de ça, c'est une idée qui me passait.—Oh! tu es vexée de voir que les jeunes gens se conviennent si bien, lorsque tu prétendais que ce mariage n'était pas assorti...—Moi, oh! je vous assure que je ne suis nullement contrariée... Qu'est-ce que cela peut me faire?...—Amour-propre de femme qui veut toujours avoir raison. Allons, je vais me rendre chez mon tailleur.—Pourquoi donc faire?—Pour lui commander un pantalon de casimir noir collant, et boutonné par en bas, pour la noce de Jean.—Monsieur, si vous m'en croyez, attendez encore un peu avant de commander votre pantalon collant.—Pourquoi cela?—Attendez, vous dis-je... Sait-on ce qui peut arriver?—Ah! friponne, tu voudrais encore me faire penser que Jean n'adore pas Adélaïde Chopard... Je vais commander mon pantalon.»

Après avoir cassé sa pipe, Jean est sorti de chez lui, il marche au hasard, n'ayant pas de but déterminé, et tout occupé de sa visite du matin chez madame Dorville.

«Elle ne m'a pas dit de revenir;» se dit Jean en soupirant. «Ah! sans doute ma société ne lui plaît pas... Ai-je fait assez de sottises chez elle!... Quelle singulière chose... je voulais avoir de l'assurance... je ne pouvais plus avancer ni reculer... je ne savais que faire de mes bras, de ma bouche, de mon nez... Je suis sûr que je faisais des grimaces épouvantables en voulant me donner un air posé. Mes yeux seuls... Ah! je savais bien où les porter... Elle m'a semblé encore plus jolie ce matin que la dernière fois... Et cependant elle ne m'a pas souri aussi souvent... Il y avait dans ses manières quelque chose de froid qui me faisait mal... mais sa voix est toujours douce... J'aurais du plaisir à l'entendre, même si elle me grondait... Mon Dieu... que je suis bête!... toujours penser à cette dame que je ne reverrai plus maintenant; car je n'ai plus de raisons pour y retourner... elle ne me l'a pas dit... Oh! c'est fini... pensons à autre chose... A quoi bon m'occuper de quelqu'un que je connais à peine... d'une femme... coquette... Sans doute elle se sera moquée de moi avec ses connaissances... et ce mirliflor qui ricanait en dessous... Si j'avais été sûr que ce fût de moi, je l'aurais joliment rossé... Au fait j'ai commis tant de gaucheries!... Quand je voulais parler, je ne savais rien trouver de bien... On m'aura jugé bête comme une oie... Qu'est-ce que cela me fait?... je ne reverrai pas tous ces gens-là... J'aurais bien aimé à voir quelquefois madame Dorville; mais, après tout, à quoi cela m'avancerait-il?... D'ailleurs je n'ai plus de motif pour y aller... et chez elle je me sens si mal à mon aise... Ah! si elle était seule, il me semble que j'y serais mieux... que je saurais mieux lui parler....»

Après avoir long-temps marché, Jean se rend chez un restaurateur, il se fait servir à dîner; mais il n'a pas d'appétit, il ne peut toucher à rien. En sortant il entre dans un spectacle pour se distraire; mais peu habitué à écouter les jeux de la scène, il ne fait aucune attention à ce qui se passe sur le théâtre et reste plongé dans ses pensées; mécontent de lui-même, il sort du spectacle en se disant: «Allons chez les Chopard; là, au moins, je ne serai pas seul; on me parlera, je répondrai, et il faudra bien que je ne pense plus à cette dame... de laquelle je sens que j'ai grand tort de m'occuper.»

Jean arrive chez les Chopard à près de dix heures du soir. Il y avait du monde; on l'avait attendu toute la soirée; Bellequeue s'y était rendu, croyant y voir Jean dans sa grande toilette qu'il avait annoncée à mademoiselle Adélaïde; et celle-ci, en voyant le temps s'écouler sans que son futur arrivât, ne savait que penser.

Enfin Jean se présente au moment où la société se disposait à s'en aller.

«Voilà une belle heure pour venir!» dit mademoiselle Adélaïde avec dépit et en prenant un air boudeur. «—Nous étions inquiets de toi, mon cher ami,» dit Bellequeue. «—Nous avons fait sauter les abricots sans lui!» s'écrie M. Chopard, «mais le gaillard a dit: Je trouverai toujours un petit coin... un petit coing... Oh! oh! oh!... il est bien amené celui-là!»

»—D'où donc venez-vous, monsieur?» reprend mademoiselle Adélaïde. «—Du spectacle, mademoiselle.—Du spectacle!... Quelle idée d'aller ainsi seul au spectacle!... Est-ce que c'est pour aller au spectacle que vous aviez fait une si belle toilette?—Non, je vous assure!...

»—Voyez-vous,» dit Bellequeue à Adélaïde, «la toilette n'était pas pour le spectacle.

»—C'est vrai qu'il est magnifique ce soir!» dit le papa Chopard en admirant Jean. «Il a une tournure... chevaleresque.

»—Et qu'avez-vous vu de si beau au spectacle, monsieur?—Ma foi, mademoiselle y je serais fort embarrassé pour le dire! J'étais tellement distrait, tellement préoccupé d'autre chose, que j'en suis sorti sans savoir ce qu'on avait joué.»

Un sourire de satisfaction reparaît sur la figure de mademoiselle Adélaïde, tandis que Bellequeue dit tout bas aux Chopard: «Eh bien, dites donc... l'est-il? hein! l'est-il d'une fameuse force?...—Ma foi, oui!.... j'ai été très-amoureux de madame Chopard, c'est vrai, mais j'avoue que la veille de nos noces ça ne m'a pas empêché d'aller voir le Pied de Mouton, et de retenir la romance de: Gusman ne connaît plus d'obstacles, que j'ai chantée pour mon hymen.... Te rappelles-tu, ma femme, comme j'ai mis de l'intention en chantant:

Tu dois t'attendre à des miracles,
Et pour toi qui n'en ferait pas!

»Ça faisait presque un calembourg!—Monsieur Chopard, taisez-vous donc... Adélaïde nous écoute!...—Eh ben, quel mal... ne va-t-elle pas se marier?... Ça sera ben une autre chanson... oh! oh! oh!»

Jean fait son possible pour être gai, il se mêle à la conversation, dit tout ce qui lui passe par la tête, répond de travers aux questions qu'on lui adresse, et n'a pas trop l'air de savoir ce qu'il fait; mais la société le trouve charmant. A chaque distraction qu'il commet, on rit aux éclats, on se regarde, on chuchotte, et mademoiselle Adélaïde décide que M. Jean n'a jamais été si aimable.

En sortant de chez les Chopard, Bellequeue propose à Jean, d'entrer fumer quelques cigares dans un estaminet.

«Je ne fume plus,» répond vivement Jean. «—Tu ne fumes plus!» s'écrie Bellequeue en regardant son filleul avec étonnement, «et depuis quand cela?—Depuis... aujourd'hui.—Comment! toi qui aimais tant à fumer...—Je ne l'aime plus...—Est-ce que tu as été malade de la pipe?... Est-ce que...—Non... ce n'est pas cela.... mais j'ai remarqué qu'en général les femmes n'aimaient point l'odeur du tabac... et... je ne veux plus fumer.»

Bellequeue se sent presque attendri de cette marque d'amour, et après avoir tendrement serré la main à son filleul, il entre chez lui en disant: «Ma foi, je n'aurais pas cru qu'il irait si vite... l'amour le retourne comme un gant!... Il ne fume plus! peut-on faire un sacrifice plus délicat!... Il ne fume plus! J'ai joliment fait de commander mon pantalon collant.»

Quelques jours s'écoulent, Jean fait son possible pour écarter de son souvenir l'image de madame Dorville, mais cette image séduisante revient toujours se mêler à ses pensées. Il ne veut plus aller chez Caroline, et cependant chaque jour il soigne davantage sa toilette; il tâche de se mettre comme les jeunes élégans qu'il rencontre, il se dandine moins en marchant, il voudrait avoir une tournure plus posée. Ce n'est plus dans les estaminets, dans les billards qu'il passe son temps; c'est dans le quartier des petits-maîtres, des petites-maîtresses, qu'il va maintenant se promener. Lorsqu'il voit de loin une femme élégante, de la taille, de la tournure de madame Dorville, il court de son côté, dans l'espérance que c'est elle qu'il va rencontrer; mais son espoir a toujours été déçu. Souvent il se rend dans la rue Richer; il passe et repasse plusieurs fois devant la demeure de madame Dorville; il regarde ses fenêtres, puis s'éloigne en soupirant, et retourne tristement dans son quartier.

Le changement qui s'est opéré dans l'humeur de Jean; la recherche de sa toilette, qui contraste si fort avec son laisser-aller d'autrefois; enfin la différence qu'on remarque dans ses goûts, dans ses manières, augmentent chaque jour l'erreur des Chopard et de madame Durand. Mademoiselle Adélaïde trouve, à la vérité, que l'amour rend son prétendu un peu trop mélancolique; mais elle est si fière du changement qu'elle croit avoir opéré, qu'à chaque soupir du jeune homme, elle lance un regard de triomphe à ses parens, tandis que madame Chopard dit à son mari: «Le pauvre garçon me fait de la peine!... Qu'est-ce qu'il deviendrait donc s'il n'épousait pas notre fille?...—Il s'évaporerait en soupirs comme l'esprit de vin quand il n'est pas bien bouché.»

Bellequeue a dit un soir à Jean: «Il ne faut plus qu'un peu de patience, encore dix jours, et tu seras l'heureux possesseur de la belle Adélaïde... Sois tranquille... je me charge de tous les préparatifs... de tous les détails... Ne t'occupe que de ton costume, et ça ira bien...»

Jean est rentré chez lui, en réfléchissant sérieusement au mariage qu'on va lui faire faire, et pour lequel il ne sent plus que de la répugnance; mais comment rompre une affaire si avancée?... Sa mère, les Chopard, tout le monde compte sur sa promesse.

«Dans dix jours!... c'est beaucoup trop tôt» se dit Jean. «Si du moins j'avais le temps de réfléchir... d'oublier... Ah! peut-être en me mariant, je ne songerai plus à... Mais je ne veux pas me marier si vite. Demain j'irai dire cela à mon parrain...»

Et le lendemain matin Jean se rend chez Bellequeue; mais celui-ci était déjà sorti, parce que les préparatifs de la noce l'occupaient beaucoup.