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Jean

Chapter 24: CHAPITRE XX.
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About This Book

The narrative chronicles domestic episodes in a modest household when the expectant wife goes into labor, prompting a comic mix of alarm and sleepy bewilderment from her husband, servants, and neighbors. Later sections follow the child's upbringing, parental hopes and anxieties, neighborhood gossip, and lessons in manners and dancing, offering affectionate yet satirical sketches of bourgeois family life. The work alternates intimate domestic detail with light social commentary, portraying recurring characters whose foibles illuminate themes of parental ambition, social performance, and the small absurdities of everyday family life.

Rose était seule; Jean ne l'avait pas revue depuis le jour de sa visite chez madame Dorville; il savait bien qu'en la voyant, il ne pourrait que l'entretenir de celle qu'il voulait oublier.

Rose est enchantée de revoir Jean, car elle entend toujours dire par son maître que le mariage va se faire, et elle n'y conçoit rien.

«Eh bien! monsieur Jean, qu'y a-t-il de nouveau? Contez-moi cela, je vous en prie,» dit la petite bonne en suivant le jeune homme dans le salon. «On dit toujours que vous allez épouser mamzelle Chopard... Je ne peux pas le croire... car je sais très-bien, moi, que vous n'êtes pas amoureux de mademoiselle Adélaïde... vous avez trop bon goût pour cela. Cependant M. Bellequeue fait toutes ses dispositions pour le jour du mariage; il se fait faire un pantalon collant... A son âge, c'est un peu risquer... mais il dit que c'est la mode, et puis au fait, il est encore très bien fait...»

Jean ne répondait rien, il s'était assis et semblait réfléchir.

«Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien... moi, qui suis votre confidente... moi, qui vous aime... de bien bonne amitié!...—Que veux-tu que je te dise, Rose?—S'il est vrai que vous épousez dans dix jours mamzelle Chopard?—On le veut... mais je ne m'en soucie guère.—Eh bien, alors pourquoi l'épouseriez-vous? Est-ce à votre âge, avec votre figure, votre fortune, qu'il faut prendre quelqu'un qui ne vous convient pas?—Mais, Rose, on dit que nous sommes fiancés, parce qu'un soir j'ai tapé dans la main de mademoiselle Adélaïde.—Oh! quel conte! Ah! ben par exemple, être fiancé à une demoiselle parce qu'on lui a tapé dans la main... On m'a tapé bien autre chose à moi, et je n'étais jamais fiancée pour ça... C'est monsieur Bellequeue, ce sont les parens qui vous auront dit cela pour mieux vous enjôler...—Tu penses donc que je suis encore libre, Rose?—Certainement, et vous seriez bien bon d'aller vous sacrifier pour le plaisir des autres... Le mariage, c'est pour la vie, ça... il faut prendre garde à ce qu'on fait... Et... cette dame si jolie, est-ce que vous ne l'avez pas revue?...»

Jean pousse un soupir et répond: «Si fait... je l'ai revue... une fois, le jour où je t'ai quittée si vite...—Et vous n'y êtes pas allé depuis?—Non...—Vous sembliez la trouver si charmante...—Ah! je n'ai pas changé de sentiment...—Pourquoi donc n'y allez-vous plus? Est-ce qu'elle vous à mal reçu?—Non... pas précisément... mais j'ai cru voir... Si tu savais combien chez elle j'étais gauche, embarrassé... Je ne savais comment me tenir.—Bah! bah! on est gauche les premières fois, et puis on s'accoutume...—Non, Rose... non... Je croyais aussi que partout j'aurais la même assurance.... Je ne me figurais pas que rien pût m'intimider, et cependant je me suis aperçu que... dans le grand monde, dans ce qu'on appelle la bonne société, j'ai l'air d'un imbécille ou je ne dis que des sottises...—Allons donc, ce n'est pas possible, vous êtes trop modeste...—Il y avait là des dames qui me regardaient... puis se faisaient des signes, souriaient d'un air moqueur... Un jeune homme qui n'ôtait pas ses yeux de dessus la rosette que j'avais à ma cravate...—Est-ce qu'il faut s'occuper de tout cela?—Dans le monde, Rose, je vois bien que l'on s'occupe beaucoup d'une foule de riens!... que j'aurais bien de la peine à me mettre dans la tête.—Est-ce que vous n'êtes pas bien comme cela?—Je commence à m'apercevoir que je pourrais être beaucoup mieux... Je sentais la pipe... j'ai vu que cela déplaisait...—Ces gens du monde sont aussi quelquefois bien ridicules...—Enfin je m'en suis allé... et elle ne m'a pas engagé à revenir...—On ne peut pas redire cela chaque fois; quand on l'a dit une c'est pour toujours...—Oh! non... son air froid en me reconduisant... Il est vrai qu'après avoir marché sur son chat, je me suis sauvé si vite...—Ah dame, si vous marchez sur les chats, aussi...—C'est fini, Rose, je ne la reverrai plus...—Ne la revoyez plus si vous voulez, mais ce n'est pas une raison pour épouser mamselle Chopard que vous n'aimez pas.—Ce mariage me distraira peut-être.—Se marier pour se distraire!... Voilà une jolie idée! Et si ça ne vous distrait pas, vous n'en serez pas moins l'époux d'une femme que vous n'aimez point, puisque vous en aimez une autre...—J'en aime une autre! mais, Rose, je ne t'ai jamais dit cela...—Est-ce que j'ai besoin que vous me le disiez pour le savoir... Je vois mieux que vous ce que vous avez; vous êtes amoureux de cette belle madame Dorville, mais amoureux... comme un fou, c'est cela qui vous rend tout autre depuis quelque temps.—Moi... amoureux!... oh! tu te trompes, Rose! tu sais bien que je ne l'ai jamais été...—Raison de plus pour que cela vous fasse tant d'effet la première fois.—Je trouve cette dame jolie... parce qu'elle l'est réellement... mais je n'ai jamais eu l'idée...—Je vous dis que vous en êtes amoureux, extrêmement amoureux... Je ne dis pas, par exemple, que vous le serez long-temps, parce que chez les hommes ordinairement cela passe vite; mais enfin vous éprouvez pour elle autre chose que pour mademoiselle Adélaïde?...—Ah! Rose... quelle comparaison!... mademoiselle Chopard m'ennuie... m'impatiente chaque jour davantage!...—Et vous l'épouseriez!... Mais cela n'aurait pas le sens commun!—Tu as raison; Rose, décidément je ne l'épouserai pas...—Et vous ferez très-bien.—Demain je reviendrai voir mon parrain, et je lui apprendrai ma résolution... Mais je t'assure, Rose, que je ne suis nullement amoureux de... cette dame, chez laquelle je suis très-décidé à ne point retourner...»

Jean s'éloigne en disant ces mots, et la petite bonne saute dans la chambre en criant: «Il n'épousera pas mamselle Chopard!... et monsieur en sera pour son pantalon collant.»

Mais les événemens ne marchent pas toujours dans l'ordre où nous les avions prévus. En rentrant chez lui, Jean apprend que sa mère est au lit et se sent très-indisposée; le soir la fièvre se déclare, Jean reste près de sa mère et ne songe plus à son mariage; en peu de jours la maladie fait des progrès rapides, et, malgré tous les soins qui lui sont prodigués, madame Durand meurt neuf jours après s'être alitée.

Jean éprouve le plus profond chagrin de la perte de sa mère; Bellequeue partage sa douleur, et pendant long-temps le deuil et la tristesse remplacent les projets d'hymen et de bonheur.

CHAPITRE XIX.

CHANGEMENT DE CONDUITE.

Pendant les six semaines qui suivent la mort de sa mère, Jean ne sort presque pas; toujours triste et profondément affecté de la perte qu'il a faite, il se refuse à toute distraction; la solitude seule semble lui plaire.

Bellequeue a respecté une douleur si naturelle; cependant, au bout de ce temps, il veut essayer de tirer Jean de sa mélancolie, et pense que pour cela le meilleur moyen est de lui parler de sa future.

«Tu n'as pas encore été voir les Chopard depuis ton deuil,» lui dit-il; «ils respectent ton chagrin et ne peuvent qu'être touchés des regrets que tu donnes à ta mère; mais enfin, mon cher Jean, il n'y a point de mal à aller voir ses amis et celle que l'on aime; je sais très-bien que tu ne lui parleras pas de ton amour maintenant!... Adélaïde est trop raisonnable pour l'exiger, mais elle te consolera, sa vue te fera plaisir; et, de son côté, elle désire vivement te voir.»

»—Rien ne presse!» répond Jean froidement. Bellequeue ne sait comment expliquer cette réponse de la part d'un homme qui paraissait si amoureux.

Cependant les Chopard s'étonnent de ne point voir Jean; mademoiselle Adélaïde l'attend chaque jour. On questionne Bellequeue, et celui-ci répond: «Mon filleul pousse tous les sentimens à l'extrême, je vois bien qu'il craint que la vue de sa prétendue ne lui fasse trop vite oublier sa mère, et c'est pour cela qu'il ne vient pas encore.—Cela fait l'éloge de sa profonde sensibilité,» dit madame Chopard. «—Et cela prouve la violence de son amour pour notre fille,» ajoute M. Chopard.

«—Avec tout cela,» dit Adélaïde, «ça ne m'amuse pas d'être si long-temps sans voir mon futur. Mon Dieu! il ne me parlera pas d'amour; je sais bien qu'à présent nous ne pouvons pas nous marier tout de suite... mais je veux le voir, monsieur Bellequeue, je le veux...»

»—Je vous l'amènerai bientôt, belle enfant; vous savez que pour vous plaire il fait tous les sacrifices: il ne fume plus!...—Il ne fume plus!... mais c'est charmant! Je ne le lui avais pourtant pas défendu.—C'est égal, il m'a dit qu'il s'était aperçu que cela déplaisait aux dames.—Ah! ma fille, tu auras un mari bien délicat.—Ne va pas le faire fumer malgré lui quand il sera marié... Oh! oh!... calembourg!—Ah! mon père!...

»—Enfin,» reprend Bellequeue, «il ne va plus à l'estaminet, ne joue plus au billard, ne court plus les guinguettes avec tous ces bons sujets qui lui empruntaient de l'argent.»

»—C'est très-bien cela...—Oh! il se range déjà!... Quant à la mise, à la tournure, il y a un changement prodigieux; et c'est vous, belle Adélaïde, qui avez opéré ces métamorphoses.—Comme Diane qui changeait son amant en cerf... Ah! ah! ah!...—Ah! mon papa, que vous êtes terrible avec vos jeux de mots!—Écoute donc, j'aime les pointes, moi, je suis pour les pointes!... J'ai de l'esprit, j'en use... donne-moi une prise, ma femme... Calembourg!»

Bellequeue s'est éloigné en promettant d'amener bientôt son filleul; et Jean, pour mettre un terme aux sollicitions de son parrain, consent enfin, un soir, à l'accompagner chez les Chopard.

On reçoit Jean avec cet empressement mêlé de tristesse commandée par la circonstance. Mademoiselle Adélaïde a fait une toilette dans laquelle le noir domine afin de prouver à son prétendu qu'elle partage sa douleur. Madame Chopard ne parle pas des fruits à l'eau-de-vie et des liqueurs faites par sa fille; et M. Chopard a promis de ne pas faire de calembourgs. On garde pendant toute la soirée une tenue sévère; Bellequeue croit même qu'il est de la convenance de ne parler qu'a demi-voix et de marcher dans le salon sans faire de bruit. Tout cela donne à la réunion l'aspect d'une soirée de fantasmagorie de Robertson.

Au bout d'une heure, Jean en a assez; il se lève, salue assez froidement mademoiselle Adélaïde, qui pousse un énorme soupir en lui disant adieu, et lui tend une main qu'il ne songe pas à baiser, et qu'elle est forcée de laisser retomber en se disant: «Il faut qu'il soit terriblement affecté!...»

»—Adieu, mon ami,» dit M. Chopard en prenant le bras du jeune homme. «Aujourd'hui nous n'avons rien pris... parce que la circonstance... c'est naturel; mais Adélaïde a fait un certain brou de noix... auquel incessamment nous dirons deux mots...»

Jean se contente de saluer tout le monde et s'éloigne. Quand il est parti, Bellequeue dit aux Chopard: «Ça s'est très-bien passé!—Le pauvre garçon est encore bien chagrin!» dit madame Chopard. «Je suis sûre qu'il ne t'a pas dit un mot de tendresse, n'est-ce pas, ma fille?—Non, ma mère, pas un seul mot!—Il se sera fait une furieuse violence!» dit M. Chopard. «Mais on ne peut que l'en louer, parce que enfin le devoir et la nature avant tout.»

Quelques jours après cette soirée, sans en prévenir Bellequeue, sans consulter personne, Jean quitte le logement qu'il habitait rue Saint-Paul, pour en prendre un fort joli dans la rue de Provence. Il change une partie de son mobilier contre des meubles modernes et élégans, fait décorer avec soin son nouvel appartement, et prend un valet de chambre à la place de Catherine, qui a désiré s'établir, et à laquelle Jean a donné de quoi élever une petite boutique.

Quoique Jean ne fume plus, et qu'il se mette maintenant comme les jeunes gens du bon ton, sa tournure et ses manières se ressentent de ses anciennes coutumes; on ne perd pas en quelques semaines des habitudes contractées dès l'enfance; Jean jure encore souvent et se sert d'expressions qui ne sont point admises dans le beau monde; mais il est jeune, il a de la fortune, il paraît confiant et généreux, c'est plus qu'il n'en faut pour qu'il lui soit facile d'être admis dans ce monde où souvent, sous le vernis brillant de la politesse et du savoir-vivre, on rencontre bien des gens qui ne valent pas un rustre en sabots.

Jean, qui jusque alors avait fui la société et se moquait des usages, des sujétions qu'elle impose, Jean désire aller dans le monde. Il ne veut pas s'expliquer à lui-même le motif du changement de sa conduite; il ne s'amuse pas au spectacle, dans les jardins publics, à la promenade, dans les concerts; mais il veut y aller afin de s'habituer à un genre de vie nouveau pour lui, et dans l'espoir de rencontrer une personne qu'il adore en secret, et à laquelle il pense sans cesse, sans vouloir s'avouer encore qu'il en est amoureux.

Cependant la famille Chopard attend en vain que Jean revienne la visiter; mademoiselle Adélaïde se consume d'amour et d'ennui; la distillation est négligée, les sciences et les arts sont abandonnés. La jeune personne est chaque jour d'une humeur insupportable. Plus d'un mois s'est écoulé depuis la triste visite que Jean lui a rendue, et on n'entend plus parler du fiancé. Une telle conduite semble extraordinaire.

«Il est très-juste de pleurer la perte de ses parens,» dit mademoiselle Adélaïde, «mais cependant il est un milieu en tout... Si mon prétendu a toujours versé des larmes et poussé des soupirs depuis sa dernière visite, il doit être maintenant sec comme un coucou, et je ne veux pas le laisser venir à rien avant de m'épouser.»

»—Notre fille a raison,» dit M. Chopard, «Jean est trop exalté; comme Adélaïde dit fort bien, il y a un milieu en tout, et ce jeune homme a passé à côté.—Mon père, je veux qu'il vienne, je veux savoir ce qu'il fait, je ne puis pas vivre comme cela!...—Calme-toi, ma fille,» dit madame Chopard, «tu sais que ce pauvre Jean était devenu tout amour!...—Je ne sais pas s'il est tout amour, mais ça me semble très-malhonnête de ne pas venir nous voir. Et M. Bellequeue dont on n'entend plus parler non plus...—Il faut qu'il soit malade.—Mon papa... allez-y donc, je vous en prie.»

M. Chopard cède aux désirs de sa fille, et se rend chez Bellequeue. Depuis cinq semaines le parrain de Jean était retenu chez lui par une légère atteinte de goutte; il passait son temps à jouer aux dames avec sa petite bonne, et, ne voyant pas Jean, était persuadé qu'il ne sortait pas de chez les Chopard.

Mademoiselle Rose est allée ouvrir à M. Chopard; elle a soin ensuite de ne faire qu'aller et venir pour savoir ce qu'il vient dire à son maître.

«Eh bien! mon ami, est-ce que vous avez pris jour pour le mariage?» dit Bellequeue en voyant arriver Chopard. «Il y a plus de trois mois que madame Durand est morte, et je conçois que les jeunes gens qui sont fort amoureux...»

»—Non, mon cher ami, ce n'est pas cela. Je voulais d'abord savoir pourquoi on ne vous apercevait pas.—Vous le voyez, une petite atteinte de goutte... Mais ce n'est plus rien... cela va beaucoup mieux, et j'espère bien être ingambe pour la noce de mon filleul... Il me néglige, ce cher Jean... mais je lui pardonne, parce que je pense bien qu'il ne sort pas de chez vous... n'est-ce pas?

»—Ça n'est pas encore ça, mon ami... Je voulais au contraire vous demander ce qu'il est devenu. Nous ne l'avons pas revu depuis le soir où vous nous l'avez amené.—Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que cela veut dire?—Je vous avoue que je crains qu'il n'ait pris cette maladie des Anglais, vous savez... le spleen... et ma fille le craint aussi.—Diable!... mais vous m'inquiétez... Il est certain que s'il pleure toujours... Et ma maudite goutte qui ne me permet pas encore de sortir... Mais il faut aller le voir, vous, mon cher Chopard, il faut absolument consoler ce pauvre garçon.—Au fait, comme son futur beau-père, il me semble que je puis bien aller m'informer de sa santé; cela n'a rien d'inconvenant.—C'est tout naturel, au contraire; allez et revenez me dire dans quel état vous l'avez trouvé.»

M. Chopard s'éloigne, laissant Bellequeue fort inquiet de son filleul, et mademoiselle Rose riant en dessous de ce qu'elle vient d'entendre.

L'ancien distillateur se rend rue Saint-Paul, à la demeure de Jean. Il demande M. Durand, et on lui répond que depuis un mois M. Durand a déménagé, et qu'il demeure maintenant rue de Provence, Chaussée-d'Antin.

M. Chopard est un moment surpris de cette nouvelle; mais il se dit: «Je vois ce que c'est... notre amoureux a pris un logement convenable pour quand il sera marié... Il veut loger sa femme dans le beau quartier... Chaussée-d'Antin... C'est une surprise qu'il lui préparait, mais je devine tout. Allons rue de Provence.»

Et M. Chopard s'achemine vers la rue de Provence; il trouve la demeure de Jean. Il admire la maison, l'escalier, et se dit: «Adélaïde sera enchantée.... Une rampe à dorures... C'est magnifique. A chaque étage des statues dans des niches... On pourra dire ce n'est qu'à niches... Oh! oh! oh!... caniche!... il est bon!... Il faudra que je m'en souvienne pour le redire à madame Chopard.»

Arrivé au troisième, M. Chopard sonne, et le domestique de Jean vient lui ouvrir.

«Le jeune Durand est chez lui?» dit M. Chopard. «—Non, monsieur, mon maître n'y est pas.—Ah! il n'y est pas... diable... Il est donc sorti?—Oui, monsieur.—Il sort quelquefois?—Tous les jours... Monsieur n'est presque jamais chez lui.—C'est égal, je vais toujours entrer... Je ne suis pas fâché de voir son logement.»

Le domestique laisse entrer le monsieur dont l'air de bonhomie n'annonce point de mauvaises intentions, mais il le suit dans chaque pièce dont M. Chopard semble faire l'inspection.

«Peste! quelle élégance!... c'est très-joliment orné, tout cela... Quand je disais qu'il nous ménageait une surprise... Vous a-t-il parlé de la surprise qu'il ménageait?—Monsieur ne m'a rien dit.—Pour un amoureux il est discret!... Voyons; ceci est la salle à manger... On n'y tiendrait pas quinze personnes à table, mais, au fait, quand on ne veut avoir que sa famille... Voilà le salon qui fait chambre à coucher, à ce que je vois...—Monsieur n'a pas de salon, il ne reçoit personne...—Oui, maintenant, mais il recevra. Qu'est-ce que c'est que ça?... Un petit cabinet de toilette... Et ensuite!...—C'est tout, monsieur... avec une chambre que j'ai en haut.—Comment! c'est tout?... Mais c'est trop petit... Et la cuisine?—Il n'y en a pas, monsieur.—Pas de cuisine! Est-ce qu'il est fou? La pièce la plus essentielle d'un ménage.—Mais monsieur est garçon.—Je sais bien qu'il est garçon maintenant... mais il ne le sera pas long-temps... Prendre un logement sans cuisine, à quoi diable pense-t-il?... Dites-moi, mon ami, votre maître est toujours bien triste, n'est-ce pas? Il ne prend aucun plaisir, aucune distraction?...—Oh! pardonnez-moi, mon maître, au contraire, est tous les jours dehors, il suit les spectacles, on le voit dans les promenades, il monte à cheval, fait au moins deux toilettes par jour, il n'a pas un moment à lui.»

M. Chopard ouvre de grands yeux en se disant: «Voilà une singulière manière de se désoler... Je n'y comprends plus rien!... Mais Adélaïde qui a tant d'esprit, trouvera la clef de cette conduite... Il faut aller lui dire tout ce que je viens d'apprendre.»

M. Chopard retourne chez lui, et il fait part à sa femme et à sa fille de la conduite de Jean. Madame Chopard fait des exclamations de surprise, mais elle attend que sa fille parle pour savoir ce qu'elle doit penser. Adélaïde est quelques instans sans répondre; mais on voit qu'il se passe en elle quelque chose de violent. Enfin elle murmure d'une voix éteinte:

«Ma mère... délacez-moi, je vous en prie... j'étouffe...—Ah! mon Dieu!... ma fille qui étouffe... Est-ce qu'elle a fait un troisième déjeuner?» s'écrie M. Chopard. «—C'est la conduite de M. Jean qui me... suffoque... qui m'indigne!...

»—C'est vrai!... elle a raison,» dit madame Chopard. «La conduite de M. Jean est affreuse.—Elle est même fort malhonnête,» dit M. Chopard en frappant du pied et se promenant dans la chambre d'un air courroucé.

«Je sais bien,» reprend Adélaïde, «que le trouble, le chagrin de la mort de sa mère, ont pu lui faire un moment oublier bien des choses, et que son cœur peut être excusable!...

»—Oh! certainement,» dit madame Chopard, «dans une telle circonstance... ce pauvre jeune homme... je conçois qu'il a été bien à plaindre...

«—Je crois aussi que le cœur est bon,» dit M. Chopard en tirant son mouchoir d'un air attendri. «Je n'ai jamais douté de son cœur!...

»—Mais ne pas venir depuis plus d'un mois, ne pas me donner de ses nouvelles, à moi... sa fiancée... presque sa femme... Et cela pour courir le monde, les spectacles, pour dépenser son argent avec je ne sais qui... Ah! c'est trop fort!... cela passe toutes les convenances... c'est un oubli de toutes les politesses!...

»—C'est trop grossier,» dit madame Chopard, «c'est vraiment impoli et impardonnable!...

»—C'est se conduire comme un décrotteur!» s'écrie M. Chopard en faisant un geste menaçant.

«—Et pourtant il m'aimait... Vous avez vu tous comme l'amour l'avait changé... Il ne fumait plus... il devenait d'une coquetterie raffinée.

»—Et sa mélancolie, ma fille, sa douce mélancolie qui peignait si bien sa passion naissante.

»—C'est-à-dire,» s'écrie M. Chopard, «qu'il serait devenu imbécille tant il t'adorait!...

»—Mon papa... ça ne peut pas durer comme cela.... Ce n'est pas que je m'embarrasse de M. Jean, et que je me moque bien de son amour!... Ah! Dieu! comme je m'en moque!...

»—Tu fais très-bien, ma fille,» dit madame Chopard; «toi, qui réunis tout pour séduire, tu ne manqueras jamais de mari!... Et certes, tu en trouveras qui vaudront bien M. Jean Durand.

»—Qui vaudront même beaucoup mieux!» dit M. Chopard, «car après tout, je ne vois pas que le jeune homme ait rien de si beau... et sa figure....

»—Pardonnez-moi, papa, sa figure est très-bien, et sa taille supérieurement proportionnée.

»—Oui, il est fort bien fait,» dit madame Chopard, «on ne peut pas en disconvenir.

»—Et il a une démarche magnifique!» dit M. Chopard.

«—Mais enfin, papa, il faut qu'il s'explique... qu'il revienne: je ne peux pas rester comme ça, moi, je suis dans une fausse position.

»—Notre fille a raison, monsieur Chopard, sa position n'est pas tenable...—Parbleu! je le crois bien, elle ne sait sur quel pied danser, cette chère enfant. Alors, moi, je crois qu'il faut... Qu'est-ce qu'il faudrait faire, alors?

»—Mon père, il faut d'abord aller trouver M. Bellequeue, lui apprendre quelle est la conduite de son filleul, et le prier d'aller voir M. Jean, afin de le faire s'expliquer sur ses intentions... ultérieures.

»—Tu as raison... il faut qu'il s'explique sur ses intentions ultérieures... n'est-ce pas?... Tiens, ultérieures... ça fait presque un calembourg!... Mais à propos, Bellequeue a la goutte, et ne marche pas encore bien.—Eh bien! mon père, il prendra une voiture, voilà tout!—C'est juste!... il prendra une voiture... Elle a réponse à tout, cette chère enfant... Va, ma fille, si tu n'épousais pas Jean Durand, tu trouverais bien des hommes qui seraient trop heureux...—Oui, mon père, mais c'est M. Jean que je veux épouser.

»—Alors, tu l'épouseras, ma fille,» dit madame Chopard, et M. Chopard répète en retournant chez Bellequeue: «C'est tout simple... puisqu'elle en veut, il est clair qu'il faut qu'il l'épouse.

CHAPITRE XX.

JEAN EN GRANDE SOIRÉE.

Ce n'est pas sans dessein que Jean s'est logé rue de Provence; là, il est tout près de chez madame Dorville, et il espère, en demeurant dans son quartier, la rencontrer quelquefois. Il n'est pas un seul jour sans passer dans la rue Richer; vingt fois il a été tenté d'entrer chez madame Dorville, mais quelque chose l'a retenu, il ne veut point s'exposer à être mal reçu; une secrète fierté lui dit que l'amour même ne doit point supporter le mépris; pour sentir cela, il n'y a pas besoin d'éducation.

Mais on est encore dans la belle saison. Ne rencontrant Caroline ni à la promenade, ni au spectacle, Jean présume qu'elle est à la campagne, et il attend avec impatience que l'hiver la ramène à Paris.

Jean s'est lié avec un jeune homme nommé Gersac, qui loge dans sa maison. Ce Gersac passe sa vie à chercher des occasions de s'amuser, et il a déjà offert plusieurs fois à Jean de le mener en soirée, car ses mille écus de revenu n'étant point souvent suffisans pour subvenir à son goût pour les plaisirs, Gersac ne se gêne point pour puiser dans la bourse de ses amis, et celle de Jean ne lui est jamais fermée. Mais du moins Gersac met dans ses actions de la franchise, de l'abandon. Il emprunte, en commençant par dire qu'il ne sait pas quand il pourra rendre, il est le premier à avouer qu'il n'a pas d'ordre, qu'il dépense plus qu'il n'a; et convenir de ses défauts, c'est déjà un moyen de les faire excuser.

Gersac est étourdi, dissipateur; mais il a bon ton, il a de l'esprit, et par sa gaîté se fait pardonner ses travers. Gersac a sur-le-champ jugé Jean dont la franchise et l'originalité lui ont plu.

«Mon cher,» lui dit-il; «vous avez vécu jusqu'à présent dans un autre monde, vous êtes encore tout neuf pour celui que vous voulez connaître, mais il y a chez vous du physique, de l'étoffe et de l'argent; avec tout cela, il est impossible de ne point parvenir à être ce qu'on veut. Vous voulez aujourd'hui être un jeune homme comme il faut; pouvoir vous présenter partout, savoir vous tenir, et marcher dans un salon; comptez sur moi... je réponds de vous... je suis sur de vous former.»

Jean sourit de l'assurance de Gersac, mais il suit ses conseils, et déjà Gersac a mené Jean dans quelques petites soirées où celui-ci, pour ne point commettre de gaucheries, n'a osé ni remuer, ni parler.

Un matin Gersac descend chez Jean et lui dit: «Mon ami, je vous mène ce soir dans une grande réunion... une soirée musicale, un punch... un bal, enfin on fera tout plein de choses; mais ce sera très-bien. C'est chez un vieux richard célibataire qui ne sait que faire de son argent et qui s'ennuierait à la mort, si nous n'avions la bonté de lui faire donner cinq ou six fêtes dans l'année et de lui amener ce qu'il y a de mieux à Paris. Comme il y a dans son hôtel un fort beau jardin, nous arrangeons toujours une fête en été, parce qu'alors on jouit du jardin qui est magnifique. Vous viendrez, n'est-ce pas?—Avec plaisir... quoique je me sente encore bien gauche... bien emprunté dans le monde...—Non, ça commence à aller mieux... vous vous tenez déjà très-bien... Vous avez perdu votre argent avec noblesse dans la maison où je vous ai mené dernièrement; mais pourquoi ne pas souffler mot, ne jamais vous mêler de la conversation?—Je dirais quelque bêtise.—Bah! vous êtes trop timide... et d'ailleurs est-ce que vous croyez qu'il ne s'en dit aucune dans le beau monde? On les dit seulement avec assurance, avec prétention, et cela passe pour des traits d'esprit.—Je ne crois pas que je ferais passer les miennes pour cela...—On chantera, on fera de la musique...—Je n'y connais rien.—C'est égal... il faut toujours juger les talens comme si on s'y connaissait... Il faut avoir une opinion... dire: C'est charmant, c'est divin... au risque de se tromper; cela vaut mieux que de ne rien dire...—C'est toujours cette s... peur de mal parler qui me retient.—Ah! par exemple, il faut supprimer les jurons!... il faut prendre garde à cela, excepté, le diable m'emporte, que vous pouvez dire avec gaîté, avec enjouement, il faut aussi ne point mouiller vos doigts quand vous jouez aux cartes... Ah! fi donc!... c'est du plus mauvais genre... Heureusement que vous avez perdu cinq cents francs la dernière fois que cela vous est arrivé, sans cela, mon cher, on ne vous l'aurait pas pardonné. Mais ce soir, vous verrez ce qu'on appelle une brillante réunion!... des femmes charmantes!... des artistes; des banquiers... un monde fou...—Ah! mon Dieu, vous me faites trembler!...—Eh non, mon ami, au contraire; on est bien plus à son aise au milieu de trois cents personnes que de douze!....»

Jean a promis de suivre les instructions de Gersac, et après avoir fait une toilette élégante, il se rend avec son introducteur à la brillante soirée qui se donne dans un bel hôtel du faubourg Saint-Honoré.

La réunion est nombreuse. Jean n'est pas à son aise, quoique dans la foule on soit moins remarqué; Gersac a rempli la formalité de la présentation; il a conduit Jean à un vieillard septuagénaire, qui a prononcé quelques mots de civilités, auxquels Jean a répondu par un profond salut, puis le vieillard a passé à une autre personne, et Gersac, dit bas à Jean: «C'est fini, mon cher, vous voilà de la connaissance du maître de la maison, vous pouvez maintenant prendre part aux plaisirs de la soirée, et ne plus faire attention à celui qui la donne. Ah çà! je vous quitte, parce que je ne puis être toujours à côté de vous... ça serait ridicule; mais allez, venez, jouez, promenez-vous, amusez-vous... et ne vous tenez pas raide comme un piquet... D'ailleurs nous nous retrouverons.»

Gersac s'est éloigné, et Jean se trouve livré à lui-même dans des salons magnifiques, au milieu de deux ou trois cents personnes qui vont, viennent, se croisent, s'examinent, tantôt en souriant, tantôt en parlant bas à leur voisin. L'éclat des lustres, des toilettes, le bruit de cet échange continuel de paroles qui se font autour de lui, le son de la musique, les regards curieux de quelques jeunes gens, ceux plus malins de quelques jolies femmes; tout cela étourdit Jean qui ne sait plus où il en est, ni ce qu'il doit faire avec tout ce monde, au milieu duquel il n'a personne à qui il puisse parler, Gersac étant déjà perdu dans la foule.

Cependant Jean tâche de cacher son embarras sous un air d'assurance, et son chapeau à la main, parce que Gersac lui a dit que, dans les grandes réunions, il ne fallait jamais se séparer de son chapeau; il se promène dans des salons décorés avec la plus grande élégance, où le jeu, la conversation, la musique, offrent des plaisirs variés à la foule qui s'y presse.

L'appartement est au rez-de-chaussée, et plusieurs pièces donnent sur le jardin dans lequel se promène une partie de la société. Jean a déjà fait plusieurs fois le tour des salons; toutes les fois qu'il rencontre le maître de la maison, il lui fait un profond salut, et celui-ci le regarde d'un air étonné et passe près de lui sans s'arrêter.

Jean se range avec respect, ou se retire en arrière en faisant une inclination de tête quand une dame va passer près de lui; et il s'étonne qu'on ne lui rende pas son salut et qu'on n'ait pas l'air de s'apercevoir de sa politesse. Las de se promener dans les salons, il va dans le jardin où différens jeux sont réunis; des balançoires, des courses de bagues sont bientôt occupées par la société; Jean regarde tout cela de loin, il n'ose prendre part à aucun divertissement, et, son chapeau sous le bras, tâche de dissimuler les bâillemens qui viennent le surprendre au milieu de la foule.

De temps à autre Gersac passe près de Jean et lui dit: «Vous amusez-vous?...—Pas trop.—Faites plaisir...—Je ne connais personne.—C'est égal, on cause, on fait connaissance... Allons, mon cher, animez-vous un peu.»

Gersac s'éloigne de nouveau, et Jean continue de se promener sans rien dire et sans rien faire.

Mais tout à coup l'ennui, l'embarras même ont disparu; un autre sentiment s'est emparé de Jean; tout son sang s'est porté vers son cœur; il reste immobile, tremblant; il ne remarque plus ce qui se passe autour de lui; il ne voit plus qu'une femme qui vient de traverser un des brillant salons: c'est Caroline qu'il vient d'apercevoir.

«Elle est ici, quel bonheur!» voilà la première pensée de Jean, et cependant il reste encore à la même place, il semble qu'il craigne de s'être trompé. Mais déjà Caroline a disparu au milieu de la société. Jean court vers le salon dans lequel il vient de la voir; il s'élance sans faire maintenant attention à la foule; il pousse, il coudoie, il faut absolument qu'il avance; il marche sur le pied d'une dame; il froisse l'habit d'un petit-maître; il fait presque trébucher une vieille marquise; mais il ne songé plus à demander excuse, et ne mit pas attention à toutes les personnes qui le regardent en se disant: «Eh! mais, mon Dieu! à qui en a donc ce monsieur!... Quelle singulière manière de se promener dans un salon... Il bouleverse tout!... On dirait qu'il veut renverser tout le monde... Qu'est-ce que c'est donc que ce monsieur-là?... Il a l'air de se croire à la queue d'un théâtre.»

Jean va toujours son train, il ne s'occupe plus que d'une seule personne. Enfin il l'aperçoit dans une pièce où l'on se dispose à faire de la musique; Caroline est assise auprès d'une jeune dame, et plusieurs messieurs viennent la saluer et causer avec elle.

Jean s'avancera-il? ira-t-il saluer madame Dorville? Il ne l'ose pas. Il voudrait qu'elle l'aperçût; mais on passe et repasse sans cesse devant lui, et le cercle qui entoure Caroline dérobe Jean à ses regards. Il va tristement s'asseoir dans un coin d'où il peut du moins la contempler; et de là regarde avec envie tous ceux qui l'approchent, et s'enivre des sourires qu'elle adresse à d'autres, des grâces qu'elle déploie, du charme répandu dans toute sa personne.

Le concert a commencé; plusieurs personnes se sont fait entendre sur la harpe ou le piano; Jean ne les a pas écoutées, il n'ôte pas ses yeux de dessus Caroline, et il voudrait que tous ses sens passassent dans ses regards. Mais un jeune homme s'est approché de madame Dorville, il lui a pris la main, et l'a conduite devant le piano où une autre personne est assise. Jean a suivi tous ses mouvemens; il regarde avec colère le jeune homme qui cause et rit avec Caroline; c'est bien pis lorsqu'il l'entend chanter et adresser à la jolie femme les plus tendres aveux, et que celle-ci, en faisant entendre une voix charmante, répond au jeune homme qu'elle partage son amour.

Jean sent une sueur froide couler de son visage, il serre les poings, se mord les lèvres, il est plusieurs fois au moment de courir vers le piano pour chercher dispute à celui qui ose parler de sa flamme à madame Dorville.

«Comme c'est bien chanté!» dit une dame placée près de Jean. «Quel goût!... quelle expression!... n'est-ce pas, monsieur?»

C'est à Jean que cette question s'adresse; il ne répond rien, il n'entend que les chanteurs. «C'est un duo des Aubergistes de qualité, n'est-ce pas, monsieur?» dit encore la dame à Jean; et n'en obtenant pas plus de réponse, elle se persuade que le jeune homme est sourd et muet.

Le duo est terminé, madame Dorville est retournée à sa place; on l'entoure, on la complimente; Jean commence à comprendre que ce qu'il vient d'entendre n'est que de la musique; mais il sent tout le bonheur que l'on doit goûter à pouvoir chanter ainsi avec Caroline, et il regrette de n'être pas musicien. Jean ne peut plus y tenir, il faut qu'il lui parle. Il se lève, s'avance brusquement vers la chaise qu'occupe madame Dorville et s'arrête devant elle.

Caroline lève les yeux sur cette personne qui reste immobile devant sa chaise; elle reconnaît Jean, et la surprise se peint dans tous ses traits, pendant qu'elle lui dit d'un ton fort aimable: «Quoi! c'est vous, monsieur Durand?

»Oui, madame, c'est moi,» répond Jean d'une voix étouffée, «vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici?—Non, je l'avoue, car je crois me rappeler que vous m'avez dit que vous n'aimiez pas le monde... les soirées...—C'est vrai, madame... J'étais comme cela... Mais j'ai bou... j'ai terriblement changé depuis... depuis quelque temps...

»—C'est ce que je vois,» répond Caroline en jetant à la dérobée un coup d'œil sur la toilette de Jean.

»Madame, vous venez de chanter divinement!» s'écrie un jeune homme en s'approchant de madame Dorville devant laquelle Jean reste planté. «D'honneur, c'est enchanteur!... c'est ravissant!... c'est le fini, le moelleux de la perfection!...

»—Ah! vous êtes trop indulgent, monsieur,» répond Caroline en souriant.—«Non!... je ne suis que l'écho de tout le salon... Je suis sûr que monsieur vous en disait autant.»

Jean regarde le jeune homme et murmure: «Non, monsieur... Je ne parlais pas de ça à madame.

»—Vous n'aimez pas beaucoup la musique, je crois?» dit Caroline à Jean. «—Si, madame, je l'aime beaucoup à présent.—Il faudrait être un sauvage!... un welche! pour ne pas aimer à vous entendre,» dit le petit-maître en faisant une pirouette, puis il va plus loin, porter ses hommages.

Jean est enchanté que ce monsieur se soit éloigné, et quoiqu'il reste devant Caroline sans rien lui dire, il ne voudrait pas que d'autres personnes vinssent lui parler.

Caroline regarde Jean et semble attendre qu'il lui dise quelque chose; mais celui-ci se contente de la regarder, de soupirer, et de retourner de tous les sens son chapeau qu'il tient dans ses mains.

«Il me semble que je vois un crêpe à votre chapeau,» dit tout à coup Caroline, «Auriez-vous perdu quelqu'un de vos parens?—Oui, madame... j'ai perdu ma mère il y a près de quatre mois.—Votre mère!... Ah! je vous plains... Je conçois que vous cherchiez dans le monde des distractions à votre douleur!...—Oh!... ce ne sont pas des distractions que j'y cherchais... mais je...

»—Eh! c'est madame Dorville! vous êtes donc à Paris maintenant?»

Cette question est adressée à Caroline par un monsieur décoré qui vient se placer entre elle et Jean: celui-ci regarde avec humeur une personne qui l'empêche de causer avec Caroline, mais il ne quitte pas sa place.

«Je suis revenue hier de la campagne pour passer seulement huit jours à Paris, et plusieurs dames de mes amies m'ont presque forcée de venir à cette soirée... car j'étais si fatiguée...—Ces dames ont rendu la fête complète en vous y amenant. Vraiment, on vous voit trop peu dans le monde... Quand on réunit vos talens, c'est faire un vol à la société que de ne point l'embellir plus souvent de votre présence.»

Caroline sourit à ce compliment, le monsieur lui baise galamment la main, et s'éloigne; Jean fait une horrible grimace et ne bouge pas.

«Êtes-vous déjà venu ici?» dit au bout d'un moment Caroline à Jean. «—Non, madame, c'est la première fois... Aussi je commençais à m'embê... à m'ennuyer quand je vous ai aperçue...—Je le conçois, quand on ne connaît personne dans un salon... Vous ne jouez pas? Ah! je trouve assez peu amusant le jeu d'écarté; cependant j'y ai joué il y a quelques jours...—Mais au moins vos yeux ont dû être flattés par la réunion des toilettes, des jolies femmes... Il y en a beaucoup ici.—Beaucoup... ah! je n'en ai vu qu'une... mais celle-là...

»—Madame Dorville, vous chanterez encore quelque chose, n'est-ce pas?» dit un petit monsieur qui tient un lorgnon, et vient saluer Caroline, tandis que Jean murmure entre ses dents: «Que la peste étouffe tous ces maudits bavards!...»

Caroline s'excuse de ne pouvoir chanter de nouveau, et le petit monsieur va plus loin chercher une virtuose; madame Dorville reporte alors ses regards sur Jean qui fait la moue en balbutiant: «Il paraît qu'ici il est impossible de se dire deux mots de suite!...

»—Dans le monde,» répond Caroline «on échange beaucoup de paroles, mais on se dit bien peu de chose!...»

Plusieurs dames s'approchent en ce moment de madame Dorville, et cette fois Jean est obligé de céder la place; mais il va prendre une chaise et revient s'asseoir derrière Caroline, paraissant décidé à lui servir de sentinelle.

Un cercle nombreux s'est formé de nouveau devant la femme aimable qui sait répondre à chacun avec grâce, avec esprit, et que l'on aime à entendre presque autant qu'on aime à la voir. Plusieurs personnes approchent leur chaise de celle occupée par madame Dorville. La conversation s'engage; on parle beaux-arts, nouvelles, littérature, théâtres; des hommes de mérite sont venus se placer près de Caroline parce que les gens d'esprit se recherchent. La conversation est vive, spirituelle, enjouée; Caroline est aimable sans paraître s'en douter, et si quelques traits de malice lui échappent, du moins elle ne cherche point à briller en déchirant ses meilleures amies.

Jean ne prend point part à la conversation. Assis à quelques pas derrière Caroline, il écoute ce qu'on dit, et n'ouvre point la bouche. Quelques personnes le regardent avec étonnement; c'est un observateur, se dit-on, car beaucoup de gens prennent le silence pour de l'observation. Caroline jette de autre sur Jean un regard qui indique qu'elle est peinée de sa situation, car, seule, elle ne se trompe pas sur la cause de son silence.

Mais l'orchestre de la danse se fait entendre, c'est Tolbecque qui le dirige, et ses quadrilles délicieux font venir en foule les danseurs. Caroline est un moment seule, elle se tourne alors vers Jean, et lui dit d'une voix touchante: «Vous n'avez pas voulu causer avec nous?...

»—Moi, causer avec tout ce monde!» s'écrie Jean qui ne peut plus se contenir. «Ne suis-je pas un animal, un sac... un malheureux ignorant?... Aurais-je été mêler mon mot à ce qu'on vous disait, pour lâcher quelque balourdise?... Est-ce que je puis parler de choses auxquelles je ne connais goutte, pour me faire moquer de moi par tous vos gens du monde?... Ah! que je bisque d'être aussi bête... Depuis que je vous connais, madame, je m'aperçois de tout ce qui me manque!... Autrefois je me trouvais bien... très-bien même... Je croyais que l'argent suffisait... qu'un homme qui n'est ni bossu ni bancal et qui a du cœur au ventre, en savait toujours assez; mais aujourd'hui...

»—Comment, belle dame, vous ne venez pas à la danse?» dit un jeune merveilleux en présentant sa main à madame Dorville. «Mais à quoi songez-vous?... On vous demande... On vous réclame... Oh! il faut absolument venir.»

Caroline cède aux instances du jeune homme, elle se lève, lui donne la main et s'éloigne, après avoir jeté encore un coup d'œil sur Jean.

Celui-ci regarde Caroline s'éloigner en frappant du pied avec impatience. Il reste dans le salon où il n'y a plus que quelques couples isolés qui ne font aucune attention à lui.

«Quel supplice!» se dit Jean qui est resté de dépit sur sa chaise. «Ne pouvoir lui parler un moment sans être interrompu... Ah! elle aime mieux danser que de m'écouter... Allons... soyons homme, et ne nous occupons plus d'elle.»

Dans ce moment Gersac traverse le salon où Jean est seul dans un coin, assis sur une chaise, et plongé dans ses réflexions. «Que diable faites-vous là?» dit-il en s'approchant de Jean. «—Mais je réfléchis.—On ne vient point ici pour réfléchir, on vient s'y étourdir au contraire... Pourquoi ne prenez-vous point part aux plaisirs de la soirée? Il faut danser.—Je ne danse pas.—Il faut jouer, il faut faire quelque chose enfin, et ne pas rester là comme un ours. Le punch, les glaces circulent avec profusion... En avez-vous pris?—Non... je ne veux rien.—Et moi, je veux que vous preniez du punch, je veux égayer votre figure rembrunie... Que diable avez-vous ce soir, mon cher? apprenez qu'en bonne compagnie, le premier point est d'avoir l'air gai; il est du plus mauvais ton de faire la moue en société; on garde ces choses-là pour chez soi.»

Gersac passe son bras sous celui de Jean, il l'entraîne avec lui, lui fait boire plusieurs verres de punch, lui fait remarquer les jolies femmes, lui conte quelques anecdotes du jour, et le place enfin à une table d'écarté en lui disant: «Vous êtes du bon côté, vous êtes beau joueur, allez votre train, la fortune va vous sourire.»

Jean se met au jeu pour faire quelque chose; mais il n'a pas la tête à ce qu'il fait; ne songeant qu'à Caroline, il joue de travers et n'écoute pas les personnes qui ont parié pour lui et qui lui disent: «Monsieur, prenez donc garde à ce que vous faites, vous compromettez la partie!... Ça n'est pas ça du tout.»

Jean perd, il parie, il perd de nouveau; il s'entête, et laisse à l'écarté tout ce qu'il a sur lui. Il quitte alors le jeu avec humeur. Gersac revient à lui. «Eh bien! mon ami,» lui dit-il. «—J'ai perdu vingt louis.—C'est une misère... Vous les regagnerez une autre fois.—Je ne chercherai pas à les regagner, parce que votre écarté m'ennuie; non-seulement je perds mon argent, mais il me faut encore recevoir les reproches de ceux qui pariaient pour moi.—C'est l'usage...—Si je ne m'étais retenu, j'aurais envoyé promener tous vos parieurs...—Vous auriez eu l'air d'un rustre... d'un homme sans éducation... Allons boire du punch... Il est délicieux... Moi, j'ai gagné cinq cents francs.—Ah! je ne m'étonne plus que vous trouviez le punch si bon!»

Jean prend encore un verre de punch, et le bruit, la chaleur, la vue de ce monde qui circule dans les salons, commencent à échauffer son sang; il se sent moins embarrassé en se promenant au milieu de la foule, et Gersac lui dit de temps à autre: «C'est bien, mon ami, voilà de l'aplomb... de la tournure... Oh! je savais bien que je ferais quelque chose de vous... Allons, faites le galant, lancez-vous.»

Jean s'est dirigé vers le salon où l'on danse; il aperçoit bientôt Caroline, un grand nombre de jeunes gens l'entoure; on admire la grace de sa danse; c'est à qui aura le bonheur d'être son cavalier. Jean suit des yeux Caroline; il l'admire aussi, mais il souffre de ne pouvoir comme les autres lui offrir sa main; il tourne autour de la quadrille; il est jaloux de tous ceux qui approchent Caroline; il les regarde avec colère, il est prêt à les provoquer, mais de temps à autre Caroline le regarde; il lui semble qu'il y a dans ses yeux quelque chose de tendre, de consolant, qui l'empêche de céder aux mouvemens tumultueux qui l'agitent; ces doux regards le calment, et alors il a la force de se contenir.

Plusieurs contre-danses se sont succédé; Caroline n'a pas été libre un moment; quand elle ne danse pas, un essaim de jeunes gens fait cercle autour d'elle; Jean n'ose plus l'approcher, il se tient à l'écart, mais ne la perd pas de vue. Sa figure contraste avec celle des danseurs que le plaisir anime. Gersac passe près de Jean et lui dit à l'oreille: «Faites donc quelque chose... N'ayez pas l'air de don Quichotte aux noces de Gamache! Pourquoi ne dansez-vous pas?—Je ne sais pas danser...—Qu'est-ce que ça fait? On ne fait plus de pas, on marche, c'est reçu.»

Gersac s'éloigne, Jean hésite... Pendant ce temps une anglaise se forme, on appelle les cavaliers. Jean aperçoit Caroline qu'un jeune homme vient de prendre par la main. Il se monte la tête, et court chercher une danseuse en se disant: «Allons, sacrebleu! ne restons pas là comme un imbécille... Je saurai bien faire comme les autres.»

Les jolies danseuses sont prises, il ne reste plus qu'une dame d'une cinquantaine d'années qui s'est surchargée de fleurs, de rubans, et, depuis le commencement du bal, attend en vain qu'on vienne l'inviter. Jean court offrir la main à cette dame; peu lui importe avec qui il dansera, pourvu qu'il puisse parfois se trouver en face de Caroline.

La dame a donné sa main à Jean en lui jetant le plus aimable regard, auquel celui-ci ne fait aucune attention. «J'ai un peu oublié l'anglaise,» dit la dame en se plaçant en face de Jean. «—Et moi, madame, je ne l'ai jamais sue.—Oh! c'est bien facile, il ne s'agit que de faire comme les autres...—Alors ça ira tout seul.»

Cependant cela ne va pas tout seul, parce que Jean, dont les yeux cherchent toujours Caroline, n'entend pas ce qu'on lui dit de faire; il brouille les figures, marche sur les pieds de ses voisins, prend la dame d'un autre pour la sienne, et quand c'est à son tour de descendre avec sa danseuse, l'entraîne avec tant de précipitation et entortille si bien ses pieds avec les siens, qu'ils tombent tous deux au milieu du salon.

On jette des cris d'effroi, la danseuse de Jean, qui sait qu'à cinquante ans les chutes n'ont point un côté gracieux, se décide à se trouver mal afin de se rendre intéressante. On emporte la dame; cet accident met fin à la danse. Chacun songe à la retraite, et Jean, qui ne s'est pas trouvé mal, mais qui est furieux de s'être laissé tomber au milieu du salon et devant Caroline, se relève en lâchant un juron énergique que dans sa colère il n'a pu contenir, et quitte le salon en repoussant à droite et à gauche tous ceux qui se trouvent sur son passage.

CHAPITRE XXI.

JEAN SE PRONONCE.

Bellequeue, loin de se douter de la conduite de son filleul, dont il ignore même le changement de domicile, craint que la mélancolie de Jean n'ait pris un caractère plus alarmant, et tout en jouant aux dames avec Rose, ne lui dissimule pas les inquiétudes que lui cause la misanthropie du jeune homme et son éloignement pour toute société.

La petite bonne sourit avec malice pendant que son maître parle, puis elle lui répond: «Qui est-ce qui vous dit que M. Jean est devenu misanthrope?—Comment, Rose, mais tu ne sais donc pas ce que Chopard vient de me dire?...—Si fait, j'ai bien entendu.—Depuis plus de cinq semaines que la goutte me retient ici... c'est à toi à jouer, mon enfant; je pensais, moi, que mon filleul ne sortait pas de chez les Chopard, et que la vue d'Adélaïde avait apaisé ses regrets. Eh bien! pas du tout... Jean n'a pas remis le pied chez Chopard...—Je vous souffle, monsieur, vous aviez quelque chose à prendre là...—C'est vrai... tu as raison... Ne pas aller voir sa prétendue, une femme qui l'a rendu si amoureux, que son caractère, ses goûts en ont changé du noir au blanc!...—Si M. Jean ne va pas chez vos Chopard, ça ne dit pas qu'il n'aille point ailleurs...—Où veux-tu qu'il aille?... il n'aimait plus ni le billard, ni l'estaminet... ni le jeu de siam...—Il aime peut-être autre chose que vous ne connaissez pas.—Et moi, qui me réjouissais d'être rétabli... qui espérais mettre bientôt le pantalon collant... Il me va bien, n'est-ce pas, Rose?—Je vous souffle, monsieur, parce que vous pouviez en prendre trois et que vous n'en avez pris que deux.—Ah! c'est ce diable de Jean qui me trotte dans l'esprit... Tu deviens très-forte aux dames, Rose.—Non, c'est vous qui n'y jouez plus si bien depuis quelque temps.»

La partie est encore interrompue par la sonnette. Rose va ouvrir, et voit M. Chopard dont, cette fois, la figure effarée annonce quelque chose d'extraordinaire.

«Eh bien, mon cher Chopard!» s'écrie Bellequeue en voyant l'ancien distillateur; «qu'y a-t-il de nouveau?... Vous avez vu Jean sans doute; que vous a-t-il dit? pourquoi ne va-t-il pas chez vous?»

»—Pour du nouveau, certainement qu'il y en a!» dit M. Chopard en s'essuyant le front. Puis il regarde Rose qui reste là, et fait un signe à Bellequeue pour lui faire entendre qu'il désire être seul avec lui. Alors Bellequeue dit à sa petite bonne d'un air mielleux: «Rose... laissez-nous un moment, ma chère amie.»

Rose jette un regard de colère sur Chopard, et sort du salon en fermant sur elle la porte de manière à faire trembler les cloisons.

«Voyez-vous ce Chopard, qui ne veut pas parler devant moi,» se dit-elle; «un méchant vendeur de ratafia!... Mais ça ne m'empêchera pas de les entendre.»

Et faisant le tour de l'appartement, mademoiselle Rose va se placer contre une porte vitrée qui donne dans le salon. Les vitres sont couvertes d'un rideau vert; de derrière cette porte on entend tout ce qui se dit dans le salon, parce qu'il y a un carreau cassé que mademoiselle Rose n'a jamais voulu faire remettre.

«Mon ami,» dit Chopard, «je vous ai prié de renvoyer votre bonne, parce qu'il s'agit d'affaires de famille... et que cela touche les sentimens de ma fille... Vous sentez bien...—C'est juste... mais j'allais le lui dire de moi-même...»

»—Ça n'est pas vrai,» se dit Rose; «il ne me l'aurait pas dit.»

»—Mon cher Bellequeue, je suis allé chez notre jeune homme...—Eh bien?—D'abord, il ne demeure plus dans ce quartier-ci.—Comment! Jean est déménagé sans m'en prévenir!...—Il loge rue de Provence... Chaussée-d'Antin...—Le quartier des petits-maîtres; le gaillard se lance...—Oh! certainement qu'il se lance!—C'est encore l'amour qui lui aura donné cette idée-là...—Je ne sais pas si c'est l'amour, mais je sais qu'il n'y a pas de cuisine dans son nouveau logement... et l'amour sans cuisine, mon ami, c'est... ma foi... c'est un feu sans flamme... joli, hein?—Et très-vrai... c'est-à-dire que c'est un feu qui fume.—Je suis donc allé rue de Provence trouver notre jeune homme... La maison est belle... décente... J'avais même fait sur son escalier un certain calembourg... Je ne m'en souviens plus.—Vous me le direz une autre fois, continuez...—Enfin j'arrive chez Jean Durand... Il n'y était pas.—Diable! c'est contrariant.—Oui, mais moi, qui suis fin, je fais causer le domestique...—Est-ce qu'il a un domestique mâle?—Tout-à-fait mâle... un jockey en forme de valet de chambre.—Peste! quel ton!—Je fais donc causer le domestique, tout en examinant l'appartement où, comme je vous disais, il n'y a pas de cuisine. Savez-vous, mon cher, à quoi notre jeune homme passe son temps?—A pleurer?—C'est pas ça du tout... A courir les spectacles, les promenades, les soirées, à monter à cheval... et à faire plusieurs toilettes par jour.—Ah! mon Dieu!... se pourrait-il?...—Oui, mon cher Bellequeue, votre filleul... Qui est-ce qui rit donc comme ça?... On dirait que c'est derrière cette porte vitrée...—Je n'ai rien entendu... Vous vous serez trompé.—Eh bien! mon ami, ne trouvez-vous pas comme nous que la conduite de M. Jean est bien extraordinaire?...—Je vous avoue que cela me passe...—Cela nous passe aussi, à ma femme et à moi; mais, comme dit ma fille, ça ne peut pas en rester là.—Oh! soyez tranquille, mon ami, dès demain je vais aller trouver le jeune homme.—C'est cela... D'abord ma fille est dans une fausse position... c'est elle qui l'a dit.—Elle a parfaitement raison.—Il faut que ce garçon s'explique; de deux choses quatre: ou il veut épouser ma fille, ou il ne le veut pas... hein?—C'est très-juste.—Il me semble que c'est de là qu'il faut partir.—Mon cher Chopard, il n'est pas possible que Jean ne veuille point épouser la belle Adélaïde, car enfin vous avez remarqué comme moi combien il en était amoureux...—Certainement, je l'ai remarqué...—Un jeune homme qui d'abord ne songeait nullement à la galanterie et que nous avons vu en si peu de temps devenir coquet... mettre de la pommade... se boucler... renoncer à fumer, porter des gants...—Et pousser des soupirs donc!...—Or, qui a fait tous ces changemens? l'amour; qui allait-il épouser? votre fille; eh bien! il n'est pas possible que cet amour se soit ainsi évaporé sans motifs!...—Non, cela n'est pas possible, c'est mon avis.—Jean est un peu original, un peu étourdi...—Tous les savans le sont.—Il se sera mis à courir les spectacles, le monde, pour se distraire du chagrin que lui causait la perte qu'il avait faite.—C'est ce que j'ai dit à Adélaïde.—Il n'aura peut-être voulu reparaître à ses yeux qu'avec des manières plus élégantes, un ton plus recherché.—Je crois que vous avez mis le doigt sur la chose.—Mais dès demain j'irai le trouver... je lui parlerai... et je ne le quitterai pas que nous n'ayons fixé l'époque de son mariage.—C'est cela... Et vous viendrez nous dire ce qu'il aura répondu.—Il est même probable que je ramènerai l'étourdi dans vos bras.—Dans nos bras... c'est bien, ça fera tableau... Allons, mon cher Bellequeue, je m'en rapporte à vous... Jean connaît les grâces, les talens, l'amabilité de ma fille... Il me semble qu'il ne peut pas se flatter de rencontrer deux femmes comme elle... Ah! je crois que ça ne ferait pas mal de lui dire qu'elle vient de trouver le moyen de conserver des groseilles à l'eau-de-vie... les grappes entières, ce qui ne s'était jamais vu.—Je lui glisserai ça dans la conversation.—Je vais retrouver ces dames... Cette chère Adélaïde est dans une agitation... Elle est extrêmement nerveuse...—Calmez-la, mon ami; je réponds de mon filleul...—Ça suffit alors; nous pouvons compter sur lui... Ah! à propos, ma fille qui a toujours de l'esprit, même quand elle n'y pense pas, m'a dit de vous dire que si votre goutte vous empêchait de sortir, vous n'auriez qu'à prendre une voiture.—C'est bien ce que je compte faire.—Adieu donc... A demain.»

M. Chopard retourne chez lui, et Bellequeue prépare dans sa tête ce qu'il dira le lendemain à son filleul.

Jean était désespéré en quittant le bal; il ne doute pas que madame Dorville ne le trouve sot, gauche et complétement ridicule dans un salon; il croit entendre encore les rires étouffés qui sont partis de tous les points de la salle lorsqu'il est tombé avec sa danseuse; il a vu des regards moqueurs qu'on lui lançait, les chuchotemens dont il était l'objet. Tout cela lui serait fort indifférent si Caroline n'avait pas été là; mais sentir son amour-propre humilié devant la personne à qui l'on voudrait plaire, c'est un supplice dont on garde long-temps le souvenir.

Jean est rentré chez lui; il s'est enfermé dans sa chambre sans dire un mot à son domestique qui juge à l'humeur de son maître, que le bal ne l'a pas amusé. Pendant la nuit entière, Jean qui ne peut trouver le sommeil, ne cesse de penser à Caroline; il ne cherche plus à se cacher ce qu'il éprouve. «Rose a raison,» se dit-il, «je suis amoureux!... Ah! je n'avais jamais aimé avant d'avoir vu Caroline... J'ignorais ce que c'est que l'amour... Je croyais le connaître, je croyais ne pouvoir aimer davantage... Ce n'est que d'à présent que je sens tout ce qu'on éprouve près d'une femme qu'on adore... Je ne pense qu'à elle, je ne puis m'occuper que d'elle... tout ce qui ne tend pas à me rapprocher d'elle m'ennuie, me déplaît, m'est insupportable!... Il me semble avoir entendu dire qu'à mon âge l'amour était le sentiment le plus doux!... et depuis que je le ressens je suis comme un fou, je n'ai pas un moment de calme... de bonheur... Hier cependant, en l'apercevant, je me suis senti hors de moi, il me semblait que mon cœur volait près du sien... mais ce bonheur a peu duré... Ces hommes qui l'entouraient, qui lui parlaient... son air aimable en leur répondant... tout cela me faisait mal... Moi, devenir amoureux d'une femme du grand monde!... d'une petite-maîtresse... qui me regarde comme un rustre! qui ne m'aimera jamais!... sacré mille... Allons, voilà que je jure encore!... et pour causer avec elle il ne faut plus jurer!...»

Gersac vient voir Jean le lendemain du bal; et lui demande s'il s'est amusé à la soirée de la veille.

«Amusé!...» répond Jean, en regardant Gersac avec humeur. «En effet je m'y suis si bien conduit!...—Comment! qu'avez-vous donc fait? Est-ce parce que vous avez perdu à l'écarte?—Oh! non, je n'y songe plus... J'ai joué pour faire quelque chose, cela ne m'occupait guère... Mais ma tournure gauche, empruntée...—Bah! vous êtes trop modeste, vous commenciez à vous tenir très-bien... Il y a mille personnes qui ne vous valent pas, et qui ne passent dans le monde qu'à force d'assurance et de suffisance, cela sert de voile à leur nullité ou à leur sottise.—Et ce que j'ai fait en voulant danser l'anglaise?... Direz-vous encore qu'on ne s'est pas moqué de moi!—Et non vraiment; on n'a ri que de votre danseuse; si vous aviez eu pour partner une jeune et jolie femme, tous les torts auraient été de votre côté; mais heureusement pour vous, que vous dansiez avec un demi-siècle surchargé de fleurs et de plumes... Elle est tombée si drôlement... Ah! ah! vraiment, mon cher, il n'y avait pas moyen de garder son sérieux... On n'a vu qu'elle et on n'a pas songé à vous. Je vous ai cherché après l'anglaise, mais vous êtes parti si brusquement!—Il me semblait que tous les yeux étaient fixés sur moi!... Je me suis sauvé!...—Il est unique! Venez ce soir avec moi, je vous mène encore dans une grande soirée... Vous ne danserez pas l'anglaise, voilà tout.—Non, je vous remercie... Je ne veux plus aller dans le monde que lorsque je me sentirai capable d'y tenir ma place, et en état de me mêler à la conversation, sans craindre de dire quelque balourdise.—Quelle folie! mais ce n'est qu'en allant en société que vous vous formerez.—Je vous le répète, j'ai beaucoup de choses à apprendre avant d'y retourner...—Eh! mon ami, vous êtes jeune et riche; que vous ayez le vernis du savoir-vivre, c'est tout ce qu'il faut.—Mon cher Gersac, je voudrais avoir quelque chose de plus que le vernis.»

Voyant que ses instances sont inutiles, Gersac quitte Jean qui se livre à ses réflexions, lorsqu'on sonne de nouveau, et bientôt Bellequeue est introduit chez son filleul.

«Quoi! c'est vous, mon cher ami!» dit Jean en courant au-devant de Bellequeue qui regarde avec admiration l'appartement.

«—Oui, sans doute, c'est moi... Il faut bien que je vienne, car, Dieu merci, tu me laisserais mourir sans t'en inquiéter!...—Ah! pardonnez-moi... J'ai tort, je l'avoue... mais tant de choses m'occupaient... Auriez-vous été malade?—Un petit accès de goutte, rien que ça, mais je n'y pense plus... Je me sens très-leste aujourd'hui... et ma jambe n'est plus enflée du tout, n'est-ce pas?...—Je n'y vois rien.—Il faut que je m'asseie cependant... Ouf... Je suis venu en voiture... Tu me coûtes de l'argent, mauvais sujet; mais je me flatte que je ne le regretterai pas. Pourrait-on savoir d'abord pourquoi monsieur a déménagé?...—Mon cher parrain, le logement que j'occupais me rappelait trop la perte que je venais de faire... et puis... ce quartier-ci me convenait mieux...—Le quartier est beau, j'en conviens, mais il me semble que le nôtre n'est pas non plus à dédaigner...—Je ne le dédaigne pas, mais...—N'importe, passons l'article du logement, ce n'est pas le plus essentiel; je suis venu pour quelque chose de plus important. Dis-moi un peu comment il se fait que tu ne sois pas retourné chez les Chopard depuis le soir où je t'y ai conduit... On assure que tu cours les spectacles, les promenades, le monde, et tu ne vas pas voir ta prétendue? Je t'avoue, mon ami, qu'on ne conçoit rien à ta conduite, et la belle Adélaïde elle-même en est alarmée. Cependant il y a plus de quatre mois que ta mère est morte... Tu ne peux tarder à reparler de mariage, à fixer l'époque de votre union... Tu sais bien que tous les préparatifs étaient faits avant la maladie de madame Durand... J'avais tout disposé... J'avais mon costume tout prêt... Est-ce que tu veux me faire attendre que les vers se mettent dans mon pantalon collant?...»

Jean ne répond rien, il s'est levé, il se promène dans la chambre avec agitation. Bellequeue, qui est assis dans un fauteuil, suit des yeux le jeune homme.

«Mon cher parrain,» dit enfin Jean en s'arrêtant devant Bellequeue, «j'ai un aveu à vous faire...—Un aveu!... Quelque cadeau que tu veux faire à ta prétendue, je gage, et tu ne sais comment le présenter?...—Ce n'est pas ça du tout... Tenez... cela me coûte à vous dire... car cela va vous fâcher... mais il faut pourtant bien que je vous avoue...—Quoi donc? mon garçon, explique-toi, ne me tiens pas deux heures entre le ziste et le zeste...—Décidément je ne veux pas épouser mademoiselle Chopard.»

Bellequeue a fait un mouvement en arrière dans lequel il manque de tomber avec son fauteuil; cependant il se replace en s'écriant: «Tu ne veux pas!... Qu'est-ce que tu as dit? J'ai sans doute mal entendu.»

Jean répète d'un ton décidé et très-distinctement: «Je ne veux pas épouser mademoiselle Chopard.»

Cette fois Bellequeue se lève et se frappe le front d'un air de désespoir en s'écriant: «Voilà qui passe toute croyance! voilà de ces choses qui vous suffoquent!... Tu ne veux pas épouser ta prétendue... ta future... la belle Adélaïde avec qui tu es fiancé!...—Oh! pour fiancé, mon cher parrain, c'est vous qui avez fait de votre propre chef cette cérémonie-là; je sais qu'on n'est pas engagé avec une demoiselle pour lui avoir serré la main.—Pardonnez-moi, monsieur, on est très-engagé au contraire. Et qu'est-ce que vous voudriez donc lui avoir serré, s'il vous plaît?... Et quand on a pris jour pour un hymen, quand les parens vous regardent déjà comme leur fils, quand la demoiselle compte sur vous, pensez-vous encore qu'on ne soit pas engagé?... pensez-vous qu'on puisse se jouer ainsi d'une famille et d'un cœur de dix-neuf ans!...»

La colère avait presque donné de l'éloquence à Bellequeue; il se promenait dans la chambre et ne sentait plus qu'il venait d'avoir la goutte. Jean s'approche de lui et lui prend la main en lui disant:

«Mon cher parrain, je conviens de mes torts... et je sens parfaitement que j'en ai beaucoup avec la famille Chopard...—A la bonne heure; alors épouse leur fille, et il n'en sera plus question.—Non, je n'épouserai pas leur fille... parce que je ne la rendrais pas heureuse, et que moi-même je serais malheureux avec elle.—Tu serais malheureux avec une femme que tu adores!...—Moi! j'adore mademoiselle Chopard!... Je vous assure bien que je n'y ai jamais songé.—Et moi, monsieur, je vous dis que vous l'avez adorée... Est-ce que nous ne l'avons pas tous remarqué? est-ce que l'amour ne t'a pas changé à vue d'œil?... Et ta nouvelle manière de te mettre... et le jeu, la pipe, que tu n'aimais plus; et tes soupirs, ton air mélancolique... était-ce pour te moquer de nous que tu faisais tout cela?...—Oh! non, je vous le jure!...—Que ton amour se soit passé si vite, c'est ce que je ne conçois pas... mais celui de la demoiselle ne s'est pas éteint comme cela... Tu l'as enflammée, cette jeune fille, c'est bien naturel; elle s'est éprise de toi... et un cœur neuf, ça prend fort, vois-tu!...—Oh! je le sens aussi!...—Certainement mademoiselle Adélaïde Chopard ne manquerait pas de mari!... Une fille superbe!... si bien découplée!... qui sait tant de choses!... qui conserve des groseilles à l'eau-de-vis sans pepin... et qui fait de l'eau de noyaux, comme si elle n'avait jamais habité que la Forêt-Noire... Ça ne se rencontre pas tous les jours, cela, monsieur!...

»—Eh, mon cher parrain! qu'elle mette à l'eau-de-vie tout ce qu'elle voudra... mais je ne puis pas l'épouser... Je conviens que j'aurais dû le lui dire plus tôt... mais... je ne savais comment m'y prendre.

»—Je vous dis, monsieur, que vous l'épouserez; vous êtes trop avancé pour reculer... Et moi, monsieur, moi, qui me suis mis en avant pour vous, est-ce que vous ne sentez pas que je suis compromis dans cette affaire-là... C'est moi qui ai été demander pour vous la main de la superbe Adélaïde...—Je ne vous en avais pas prié.—Non, mais vous n'en avez pas été fâché alors...—Parce qu'alors... je n'avais pas réfléchi...—Eh pourquoi diable as-tu réfléchi? Il fallait te marier, et voilà tout... on réfléchit après.—Je crois qu'il vaut beaucoup mieux réfléchir avant.—Vous n'avez rien dû apprendre sur le compte de la demoiselle qui ait pu effleurer sa réputation... Elle est pure comme une glace!—Non certainement, je rends justice à mademoiselle Chopard, mais je vous dis que c'est moi qui ne me sens pas capable de faire son bonheur.—Mais quand je te dis qu'elle t'adore, cette fille, qu'elle ne rêve qu'à toi, qu'elle te trouve galant, savant même.—Savant!... moi, savant!... Ah! que n'est-ce la vérité! mais non... je n'ai rien voulu faire, rien voulu apprendre... J'en suis bien puni maintenant... Je suis un âne!... et voilà tout...—Tu es un âne?—Oui... mon parrain, je suis un âne.—Écoute, mon garçon, que tu sois un âne ou non, ça n'empêche pas la belle Adélaïde de t'aimer et de te trouver très-bien comme tu es. Allons, mon ami, reviens à la raison... Ne me brouille pas avec la famille Chopard, avec des gens chez lesquels j'ai toujours mon couvert mis... quoique je n'en profite pas souvent maintenant, parce que Rose n'aime pas que je dîne en ville; mais songe que ce mariage était arrangé, décidé du vivant de ta mère.—Ma mère aurait été la première à le rompre si elle eût pensé qu'il me déplût.—Je te dis qu'on compte sur toi, et qu'il faut que tu épouses... On ne va pas pendant si long-temps chez les gens faire la cour à leur fille... on ne boit pas leurs liqueurs pour ensuite les planter là... Ça ne se fait pas, cela, monsieur... Et que voulez-vous que j'aille dire à Chopard, à sa femme... à la tendre Adélaïde, qui m'ont envoyé savoir pourquoi on ne vous voyait pas?—Dites tout ce que vous voudrez!... Faites-leur mes excuses; épousez leur fille même si cela vous fait plaisir...—Il y a quinze ans, monsieur, on ne m'aurait pas dit cela deux fois!... monsieur Jean... Pour la dernière fois... tu ne veux pas épouser mademoiselle Chopard?—Non, mon parrain.—C'est décidé?—Très-décidé.—Adieu, tu n'es plus mon filleul.»

Jean veut retenir et calmer Bellequeue, mais celui-ci est furieux, il a enfoncé son chapeau à trois cornes jusque sur ses sourcils, et, descendant l'escalier aussi vite que sa jambe le lui permet, il se jette dans le fiacre qui l'attendait et se fait reconduire chez lui où il arrive en se disant: «Que vais-je aller annoncer à la famille Chopard? Comment porter un tel coup à la tendre Adélaïde!... Il n'y a que Rose qui puisse me dire de quelle manière je me tirerai de là... Si j'avais écouté ses conseils, je ne me serais point occupé de ce mariage. Décidément un garçon ne devrait rien faire sans avoir consulté sa gouvernante.»