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Jean

Chapter 28: CHAPITRE XXIV.
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About This Book

The narrative chronicles domestic episodes in a modest household when the expectant wife goes into labor, prompting a comic mix of alarm and sleepy bewilderment from her husband, servants, and neighbors. Later sections follow the child's upbringing, parental hopes and anxieties, neighborhood gossip, and lessons in manners and dancing, offering affectionate yet satirical sketches of bourgeois family life. The work alternates intimate domestic detail with light social commentary, portraying recurring characters whose foibles illuminate themes of parental ambition, social performance, and the small absurdities of everyday family life.

CHAPITRE XXII.

LE PÈRE AMBASSADEUR.

Bellequeue est rentré chez lui; il s'est jeté dans son fauteuil sans demander sa robe de chambre, sans s'apercevoir même qu'il a encore son chapeau à trois cornes sur sa tête; Rose se doute bien qu'il s'est passé quelque chose d'extraordinaire entre le parrain et son filleul, et tout en accourant d'un air empressé avec la robe de chambre et la toque écossaise dont elle avait fait cadeau à son maître au jour de l'an, elle lui dit: «Qu'avez-vous donc, monsieur? comme vous voilà tout bouleversé... est-ce votre goutte qui vous est remontée?

»—Ah! Rose!... si tu savais... je suis désolé, ma chère amie!...—Qu'est-ce qu'il y a... vous faites peut-être une grande affaire de rien?... Voyons... contez-moi cela.—C'est Jean!... c'est ce perfide Jean! qui me met sens dessus dessous...—D'abord, je ne crois pas que M. Jean soit un perfide!... Ensuite, qu'a-t-il donc fait de si mal, ce pauvre jeune homme?...—Pauvre jeune homme... tu prends toujours son parti... il se conduit d'une façon indigne!...—Comment? est-ce qu'il joue? est-ce qu'il fait le diable?—Bien pis que tout cela... il refuse la main de mademoiselle Adélaïde Chopard!...»

Rose recule de quelques pas et se met à rire aux éclats en s'écriant: «Et c'est pour cela, monsieur, que vous revenez avec la figure renversée!... que vous êtes comme un désespéré!...»

Bellequeue regarde la petite bonne d'un air mécontent en murmurant: «Je ne croyais pas, Rose, que vous ririez d'une chose qui me met dans une position fort désagréable!... C'est très-mal... Vous me faites beaucoup de peine, Rose!....»

Bellequeue paraissait tellement affecté que Rose ne rit plus, mais elle se rapproche de son maître et lui dit: «Monsieur, si vous aviez voulu m'écouter, rappelez-vous d'abord que vous n'auriez pas proposé ce mariage-là.—C'est vrai, Rose, je me le rappelle très-bien... mais...—Mais! mais!... je ne vois pas maintenant de raison pour vous rendre malade, parce que votre filleul change d'avis...—C'est que, Rose...—Est-ce vous qui deviez épouser mademoiselle Chopard?...—Non sans doute...—Est-ce votre faute si un jeune homme de vingt et un ans s'aperçoit qu'il n'aime pas celle qu'il allait épouser?—Je ne dis pas...—Faut-il après tout, que pour les beaux yeux de mademoiselle Adélaïde, M. Jean se rende malheureux pour le reste de ses jours en épousant une femme qu'il n'aime pas...—Il est certain...—Est-ce que vous n'aimez pas mieux votre filleul... un garçon que vous avez vu naître, que cette grande Adélaïde, qui a toujours l'air de porter des socques par-dessus des patins?—Sans doute j'aime mieux mon filleul... mais...—Enfin, en vous rendant malade pour ces Chopard, qui ne vous en auront aucune obligation, en serez-vous plus avancé; et cela changera-t-il rien à la détermination de M. Jean?—Ma foi non... au fait.... tu m'ouvres les yeux, Rose.—C'est bien heureux...—Comme tu dis, quand je me ferais du mal... ça ne fera pas épouser Adélaïde à Jean... mais ce qui me tourmente... c'est de savoir comment je dirai cela aux Chopard...—Vous direz tout simplement ce que M. Jean vous a répondu.—Cela va porter un coup affreux à la jeune fille!—Bah! laissez donc!... elle est de force à supporter cela!... Tenez, vous avez encore votre habit, votre chapeau, il ne faut jamais remettre au lendemain les choses désagréables; allez sur-le-champ chez les Chopard, et que ce soit une affaire terminée.»

Bellequeue se lève d'un air résolu en s'écriant: «Tu as raison, Rose, il faut en finir!... Je vais chez les Chopard... Aie!... ma jambe!... je ne suis pas encore bien leste et j'ai congédié mon fiacre... je ne pourrai jamais aller à pied...—Il ne manque pas de fiacres dans le quartier... descendons, monsieur, j'irai vous en chercher un pendant que vous serez en bas...—Je dépense terriblement d'argent, aujourd'hui, Rose!...—Voilà ce que c'est que de vouloir faire des mariages... Allons; venez, je vais vous donner le bras.»

La petite bonne ne laisse pas à son maître le temps de changer d'avis, elle l'entraîne aussi vite qu'il peut aller. Arrivés au bas de l'escalier, Rose court chercher une voiture qu'elle ramène bientôt devant Bellequeue. Au moment de monter dans le sapin, celui-ci, sent faiblir son courage, il se gratte l'oreille, en disant: «Rose, si je n'allais que demain chez les Chopard... Je crois que c'est l'heure de leur dîner.... et il n'est peut-être pas convenable...

»—Non, non, monsieur,» répond Rose, «il n'est qu'une heure et demie; on ne dîne pas à cette heure-là... Allons, tâchez donc d'être ferme... et finissez cette affaire. Il semble que les Chopard soient des sultans, et qu'on ne puisse pas leur parler. Fi! que c'est vilain d'être mou comme cela!...»

Et en disant ces mots, Rose poussait son maître sur le marche-pied. Le cocher a refermé la portière; la petite bonne lui donne l'adresse, en lui disant: «Allez bon train, et vous aurez pour boire.» Le cocher monte sur son siège et fouette ses chevaux, si bien que le pauvre Bellequeue arrive devant la porte des Chopard, balançant encore s'il irait ou non.

«Ah! mon Dieu!... me voilà arrivé!» se dit Bellequeue en voyant le fiacre s'arrêter. Cependant, se souvenant des conseils de Rose, il se monte la tête, descend de voiture, ordonne au cocher de l'attendre, en laissant toujours la portière de son fiacre ouverte, parce qu'il veut être certain que rien ne le retardera pour s'en aller; puis, après avoir mis son chapeau à cornes presque sur ses sourcils, au risque de déranger toute sa coiffure, Bellequeue monte chez les Chopard.

La famille était rassemblée: on attendait Bellequeue avec impatience. Mademoiselle Adélaïde avait déjà pris trois verres d'eau sucrée à la fleur d'oranger; madame Chopard ne cessait de lui répéter: «Calme-toi, mon enfant, notre ami Bellequeue a dit à ton père qu'il ramènerait ton futur dans tes bras...»

»—Oui, certainement,» disait Chopard en se promenant dans le salon. «Bellequeue a pris la chose à cœur... c'est naturel... parce que quand il s'agit d'une affaire d'amour... le cœur est à tout.»

Ici Chopard se retourne et se mord les lèvres en se disant: «Ah! mon Dieu!... le cœur atout!... J'ai fait un calembourg malgré moi!... Certainement ce n'est pas le moment, mais l'habitude d'avoir de l'esprit, ça vous emporte!...»

Enfin on a sonné. «Les voilà!» s'écrie madame Chopard, pendant que mademoiselle Adélaïde cherche quelle mine elle doit faire et si dans sa physionomie la colère doit le céder à l'amour. Mais avant qu'elle soit décidée, la porte s'ouvre, Bellequeue paraît seul, il tient son mouchoir à sa main, et sa physionomie n'annonce rien de bon.

«Vous êtes seul... monsieur Bellequeue!» dit madame Chopard avec surprise.

«—Oui... oui, madame... je suis seul...» répond Bellequeue du ton d'un homme qui a joué toute sa vie les confidens dans la tragédie.

«M. Jean n'a point jugé à propos de vous accompagner?» dit Adélaïde d'une voix étouffée.

Bellequeue qui à tiré d'avance son mouchoir, parce qu'il espérait pleurer en entrant, se décide à se moucher et à le remettre dans sa poche, en balbutiant avec embarras: «Le jeune Durand... mon filleul... Jean autrement dit... n'est pas venu avec moi... c'est vrai... et cependant j'avais un fiacre à l'heure... j'en ai même encore un dans ce moment-ci... car ma jambe... je sens que ma goutte... le temps changera, il n'y a pas de doute.

»—C'est demain nouvelle lune,» dit M. Chopard; en prenant une prise de tabac d'un air de satisfaction, parce qu'il a toujours trois ou quatre calembourgs sur le premier quartier. Mais mademoiselle Adélaïde se lève avec vivacité en s'écriant: «De grâce, mon papa, ce n'est pas pour parler de la lune et des fiacres que M. Bellequeue est venu... Je ne puis pas rester plus long-temps dans cette situation. Que vous a dit M. Jean? Pourquoi ne vient-il pas? Pourquoi n'entend-on plus parler de lui?... Parlez, monsieur Bellequeue, je vous en supplie...

»—C'est vrai,» dit alors M. Chopard, en prenant un air mécontent, «il ne s'agit pas de plaisanter... Qu'a dit le jeune homme?...»

Bellequeue, se voyant pressé ainsi, tire de nouveau son mouchoir, en clignant des yeux de toute sa force pour tâcher de les rendre humides, et dit enfin: «Il m'est bien pénible... il m'est même bien cruel d'être chargé d'un message désagréable... mais enfin, mes chers amis, je ne suis pas mon filleul... si je l'étais, certainement...»

Bellequeue s'interrompt pour se moucher très-longuement de manière à faire croire qu'il pleure, tandis que mademoiselle Chopard s'écrie: «Allez au but, monsieur Bellequeue, je vous en conjure... je suis préparée à tout.»

»—Ma fille vous supplie d'aller au but, mon cher Bellequeue,» dit madame Chopard.

«—Du moment qu'elle est préparée à tout,» dit M. Chopard, «je ne vois pas en effet, mon ami, ce qui vous empêche de toucher le but.»

»—Je vais donc vous dire ce qui en est,» répond Bellequeue en remettant son mouchoir dans sa poche. «Il faut qu'un esprit follet... que le diable plutôt ce soit emparé de ce jeune homme... Jean rend justice aux vertus... aux charmes... aux qualités solides de la belle Adélaïde; il m'en a dit un bien... oh!... un bien!...—Enfin, monsieur Bellequeue...—Enfin, après m'avoir fait son éloge, il m'a annoncé qu'il ne pouvait plus l'épouser...—Il ne veut plus...—Je ne dis pas qu'il ne veut plus!... mais il ne peut plus... parce qu'il ne se sent plus digne d'un si grand bonheur...

»—Maman! je me trouve mal!...» dit Adélaïde en se jetant sur un fauteuil.

«Ma fille perd ses sens,» s'écrie madame Chopard en courant près d'Adélaïde. «Monsieur Chopard... quelque chose, je vous en prie...»

»—Voilà,» dit M. Chopard en courant d'un endroit à un autre. «Qu'est-ce qu'il faut?... un abricot... une prune... une cerise?...»

»—Je vais chercher un médecin,» s'écrie Bellequeue, et, profitant de la circonstance, il sort précipitamment du salon, descend l'escalier double au risque de trébucher, et se jette dans son fiacre, en criant au cocher: «Chez moi... d'où nous venons... ventre à terre... et en arrivant je m'entortille la jambe de flanelle et je fais dire aux Chopard que ma goutte m'a repris en route.»

Au moment où madame Chopard s'avançait avec un flacon et son mari avec un bocal, Adélaïde se relève brusquement et marche à grands pas dans le salon en s'écriant: «Cela ne peut pas s'arranger ainsi... M. Jean a dû dire des raisons... ou du moins il doit en dire...»

»—Certainement! il faut qu'il en dise...» s'écrie M. Chopard en suivant pas à pas sa fille.

»—Eh, bien!» dit Adélaïde, «où est donc M. Bellequeue? Est-ce qu'il serait parti comme cela?»

»—Il est allé chercher un médecin, ma fille,» dit madame Chopard; «tiens, mon enfant, respire ce flacon...»

»—Je ne veux rien respirer, je n'ai pas besoin de médecin... je ne veux que Jean!... c'est lui seul qu'il me faut!... Je meurs si je ne l'épouse pas!...»

»—Chère enfant!... comme son cœur est pris!» s'écrie madame Chopard en soutenant sa fille. «Ah! monsieur Chopard, voilà de la passion!...»

»—C'est de l'essence d'amour!» répond le papa en se frappant le front. «Elle aurait mis son mari dans du sirop!... Cet homme-là ne sait pas ce qu'il refuse.

»—Mon papa, je vous en supplie, allez sur-le-champ trouver M. Jean,» dit Adélaïde en tâchant de reprendre un air plus calme. «Vous sentez bien qu'il me fait un affront qui rejaillit sur vous...

»—Elle a raison, monsieur Chopard, cela rejaillit sur nous. Il faut au moins que M. Jean vous donne des motifs... de bonnes raisons, et M. Bellequeue ne nous a dit que des bêtises...

»—C'est la vérité,» dit Chopard, «Bellequeue n'a pas dit autre chose!...—Je trouve, d'ailleurs, qu'il s'est fort mal conduit dans toute cette affaire!...—Fort mal!...—Vous n'avez nullement besoin de lui pour parler à M. Jean... Allez, papa, allez trouver ce jeune homme... qui m'adorait... et dont la conduite est affreuse... Si j'étais un garçon, certainement cela ne se passerait pas ainsi... et M. Jean me ferait raison... Allez, papa, soyez homme... je ne vous en dis pas davantage!...

Adélaïde serre la main de son père et rentre dans sa chambre pour se livrer à tous les sentimens qui l'agitent. M. Chopard est resté avec sa femme, qu'il regarde d'un air indécis, en murmurant: «Oui... je ferai voir que je suis un homme... et si le gaillard n'épouse pas ma fille... il dira pourquoi...—Point trop d'emportement, monsieur Chopard, je vous en prie!—Ah! c'est que j'ai la tête montée... Si je portais à Jean les nouveaux essais de ma fille... les groseilles en grappes et les prunes sans noyaux...—Cela pourrait ouvrir les yeux à cet étourdi, et en tous cas, c'est un procédé qui ne peut que le toucher.—J'ai toujours des idées excellentes!... Madame Chopard, mettez-moi ces deux bocaux sur chaque bras. Je pars avec cela; si le jeune homme ne se rend pas, ce ne sera pas de ma faute... Je vais l'attaquer dans tous les sens!...

M. Chopard se met en route avec un bocal sur chaque bras et arrive tout en nage chez Jean qui, depuis la visite de Bellequeue, était resté livré à ses réflexions.

Le domestique est allé pour annoncer cette nouvelle visite à son maître, mais Chopard marche sur ses pas et se trouve devant Jean avant que celui-ci ait répondu à son valet.

«C'est moi, mon cher ami,» dit M. Chopard, fort embarrassé de ses bocaux, et regardant autour de lui où il pourra les placer. Jean fait signe au domestique de s'éloigner, et s'empresse de présenter un fauteuil à Chopard, qui vient enfin de mettre chaque bocal sur une console, et s'assied en s'essuyant le front.

«Ouf! c'est encore lourd!...—Comment, monsieur Chopard, est-ce que vous êtes venu à pied avec cela?—Oui, mon ami.... j'étais si préoccupé, que je n'ai pas même songé à prendre une voiture...—Vous avez bien chaud, voulez-vous prendre quelque chose?—Ma foi, oui... au fait... un petit verre de kirch... à condition que vous me tiendrez compagnie!»

Jean fait apporter deux petits verres; il mouille ses lèvres pour faire plaisir à M. Chopard, qui avale le kirch en s'écriant: «C'est bon, le kirch!... c'est très-bon, mais depuis que j'ai des maux de reins, je bois plutôt du rhum... vous ne devinez pas pourquoi?—Non, monsieur.—C'est que j'ai du romarin, oh! oh! oh! fameux celui-là... rhum à reins!... hein?»

Jean tâche de sourire, et M. Chopard se rassied en disant: «Ha çà, un instant, diable! Je ne suis pas venu ici pour faire des calembourgs. Mon garçon, nous venons de voir votre parrain Bellequeue... Il nous a dit que vous ne vouliez plus épouser notre fille... Il faut qu'il y ait erreur là-dedans, ça n'est pas possible autrement... D'abord, de son côté, Adélaïde est toujours très-disposée à vous épouser... vous ne pouvez pas vous fâcher tout seul!... Je me suis dit, moi: Je vais aller trouver Jean, et je suis sur que nous nous entendrons... parce que c'est un bon garçon... qui buvait sec jadis!... et j'ai profité de l'occasion pour vous apporter ces deux essais nouveaux de ma fille!... des groseilles en grappes... Vous m'en direz des nouvelles, mon ami... Voulez-vous que nous les goûtions?»

»Non, monsieur,» dit Jean en s'approchant d'un air peiné de M. Chopard qui semble plus occupé de ses bocaux que du sujet de sa visite. «Je suis vraiment désolé, monsieur, que vous vous soyez donné la peine de venir chez moi... c'était à moi à me rendre près de vous... Je sens tous mes torts, j'en ai beaucoup envers vous et envers mademoiselle votre fille...—Bath! est-ce que nous tenons aux formes nous autres?... Venez dîner demain avec nous... nous ferons sauter les bouchons... et nous prendrons jour pour la noce.

»—Je ne le puis, monsieur; ce que mon parrain vous a dit est le résultat de mûres réflexions... C'est avec chagrin que je me vois forcé de vous le répéter. Je rends justice aux charmes, aux talens, aux qualités précieuses de mademoiselle votre fille... Mais je ne puis plus être son époux... car... je ne ferais pas son bonheur...

»—Si, mon cher ami, vous le feriez, je vous en réponds, elle me l'a encore dit tout à l'heure. Que diable! il ne vous manque rien pour être un bon mari: vous êtes grand, bien bâti, joli garçon...

»—Ah! monsieur, je pense qu'il faut autre chose encore pour captiver le cœur d'une femme!...

»—De quelle autre chose voulez-vous parler, mon garçon... Est-ce que?...

»—Je veux dire, monsieur, qu'il faut s'aimer... car, sans amour, il me semble qu'il est bien triste de s'engager pour la vie...

»—Ah! vous voulez parler d'amour!... C'est là où je vous attendais, mon cher ami, vous êtes justement faits l'un pour l'autre. Adélaïde est prise!... elle ne s'en cache pas, vous avez vaincu sa fierté... aussi ne cesse-t-elle plus de chanter: Tu triomphes bel Alcindor... vous savez, avec les roulades... elle la sait tout entière celle-là. Quant à vous, mon garçon, nous vous avons vu... nous avons remarqué tous les changemens que la passion opérait en vous... c'était aussi visible que les prunes qui sont dans ce bocal... sans noyaux celles-là, et vous ne pouvez pas nier...

»—Je vous le répète, monsieur, on s'est trompé sur les sentimens que j'éprouvais... j'ai agi fort inconsidérément... Je suis très-blâmable sans doute... mais à mon âge convenez, monsieur, qu'il vaut mieux avouer franchement ses torts que de les aggraver en compromettant son bonheur et celui d'une autre.»

M. Chopard, qui s'aperçoit que Jean n'en veut pas démordre, se lève d'un air très-mécontent, enfonce son chapeau sur sa tête et fait quelques tours dans la chambre en regardant toujours ses bocaux du coin de l'œil. Enfin il s'arrête devant le jeune homme... se pince les lèvres et dit: «Tout cela, monsieur, prouve donc que décidément vous ne voulez pas épouser ma fille?

»—Il n'est que trop vrai, monsieur.—Alors, monsieur, je dois vous avertir que je suis venu ici pour vous demander raison... Oh! c'est que je ne suis pas de ces pères sans caractère qui prennent ces choses-là comme un verre d'huile de roses... Non, monsieur, je ne suis pas de ces pères-ci!... Ah!... Dieu! persil!...» murmure Chopard en se retournant; «celui-là s'est fait tout seul.»

Jean regarde Chopard avec surprise; cependant il lui répond d'un air soumis: «Je sens, monsieur, que vous avez le droit d'en agir ainsi... Si vous l'exigez absolument... si l'assurance de mes regrets ne vous suffit pas, ordonnez, monsieur, je suis à vous quand vous le désirerez et vous ferai raison avec les armes que vous choisirez, l'épée.... le pistolet.... ce qui vous plaira enfin.»

M. Chopard recule de quatre pas, et prend un air plus affectueux en s'écriant: «Vous ne m'entendez pas, jeune homme; vous confondez, mon cher ami, je vous ai dit que je vous demandais raison... Il n'est pas question d'épée, ni de pistolet... Ce sont de très-mauvaises raisons que celles-là!... Mais pour ne plus vouloir épouser ma fille... il faut que vous ayez quelque motif... plausible... enfin, quelque bonne raison à donner... Voilà ce que je vous prie de vouloir bien me dire, et il me semble que vous ne pouvez pas me refuser cela.

»—Pardon, monsieur... pardon, si j'ai cru...—Il n'y a aucun mal, mon cher ami...—Vous voulez que je vous dise...—Oui mon garçon, ça me fera plaisir... Au moins on sait à quoi s'en tenir.—Eh bien! monsieur Chopard, si vous l'exigez... Oui, je le sens, je vous dois toute la vérité... Apprenez donc... ce que je n'ai pas dit à mon parrain! Si je n'épouse point mademoiselle Adélaïde, c'est que... j'en aime une autre, monsieur...

»—Vous en aimez une autre, mon garçon?—Oui, monsieur, oui, et c'est en vain que j'ai voulu combattre cette passion qui fera peut-être le malheur de ma vie... Je ne puis en triompher... Cet amour est venu... je ne sais comment... et j'ai sans cesse devant les yeux celle qui l'a fait naître... Eh bien! monsieur, voudriez-vous encore que je devinsse l'époux de votre fille? Irai-je lui offrir un cœur brûlant pour une autre?...

»—Non, mon ami, non certainement je ne le voudrais plus, quand même vous m'en prieriez en pleurant comme un veau!... Eh bien! au moins, voilà une raison... une très-bonne raison... et je suis sûr qu'Adélaïde en sera satisfaite... Mon garçon, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter le bonjour... Quant à ces bocaux... je crois que je puis... Dans ce moment-ci vous ne seriez pas en état d'apprécier ce qu'ils contiennent.—Oh! non, monsieur.—Je vais donc les remporter... Plus tard nous pourrons... Adieu, mon cher ami, je vais retrouver ma fille qui attend impatiemment mon retour.»

M. Chopard reprend les bocaux dans ses bras et sort de chez Jean qui le reconduit jusque sur l'escalier. Mais lorsque M. Chopard est éloigné, Jean dit à son domestique:

«Préparez mes effets... Dès demain je déménage, je quitte ce logement...—Quoi! monsieur... demain... Et vous n'avez pas encore donné congé...—N'importe! je ne veux pas rester ici davantage... Je veux être seul... ne pas être dérangé à chaque instant, ne plus recevoir de visite; et pour qu'on ne sache pas ma nouvelle adresse, vous direz dans la maison que je pars pour... l'Italie... que je vais voyager pendant quelque temps.»

Le domestique s'incline, et Jean sort pour chercher un autre logement qui puisse le recevoir sur-le-champ.

Cependant M. Chopard est arrivé sans accident avec ses bocaux. Adélaïde qui, dans son impatience, s'était mise à la fenêtre pour apercevoir plus tôt son père, court au-devant de lui sur l'escalier, tandis que madame Chopard la suit en disant: «Voilà M. Chopard... nous allons savoir comment il a traité M. Jean.

»—Eh bien! mon papa?... vous l'avez vu?...—Oui certes, je l'ai vu,» dit M. Chopard en continuant de monter son escalier. «Et je me flatte que je n'ai pas fait une course inutile... Ouf! c'est très-lourd, ça...—Mon papa... un seul mot, je vous en prie... Est-il vrai qu'il ait changé de sentimens?...—Je vais te détailler tout cela, ma chère amie... Celui-ci pèse beaucoup plus que l'autre... Oh! j'ai parlé au jeune homme de la bonne manière... D'abord je ne sortais pas de là... Il épousera ma fille, ou il dira pourquoi... Et j'ai réussi.

»—Ah! mon cher père!... que je vous embrasse!» s'écrie Adélaïde en se jetant au cou de M. Chopard. «—Prends garde, ma chère amie... tu vas me faire casser quelque chose.—Il veut donc bien m'épouser à présent?—Non... il ne le veut pas... mais il m'a dit pourquoi.»

A cette réponse mademoiselle Adélaïde se laisse aller sur la rampe de l'escalier, et, en voulant la soutenir, M. Chopard, oubliant ce qu'il tient, étend le bras droit, et le bocal aux prunes tombe et se brise sur les marches de l'escalier.

A la vue de la liqueur renversée, du vase brisé, des fruits qui roulent le long des marches, M. Chopard semble pétrifié, tandis que madame Chopard soutient sa fille en s'écriant: «Ah! mon Dieu! c'est sa onzième faiblesse d'aujourd'hui... Pauvre petite, elle y succombera!... Mais aussi, monsieur Chopard, vous revenez avec un air triomphant!...

»—Madame, j'avais l'air que je devais avoir, «répond M. Chopard d'un ton désespéré, et suivant de l'œil les prunes qui dégringolent l'escalier. «J'avais rempli ma mission très-honorablement, je m'en flatte... et certainement si j'avais su casser ce bocal... je l'aurais laissé à ce jeune homme... parce qu'on peut changer d'avis... de manière de voir... mais ce n'est pas une raison pour... Dieu! quelle odeur!... quel parfum elles avaient!... Ça va embaumer la maison pour huit jours!»

Adélaïde reprend sa fermeté et rentre dans l'appartement; ses parens la suivent; M. Chopard, après avoir dit à sa domestique d'aller réparer le malheur qui vient d'arriver et de tâcher de sauver quelques fruits du naufrage, se rend près de sa fille qui le prie de lui rapporter ce que M. Jean a pu dire pour excuser son indigne conduite.

«Ma chère amie, il m'a donné une raison... et même une assez bonne raison,» dit M. Chopard. «—Ça n'est pas possible, mon père... on n'a point de bonne raison quand on agit ainsi... Mais enfin... voyons donc cette raison...—Eh bien! ma chère, s'il ne t'épouse plus, c'est... qu'il en aime une autre...

»—Il en aime une autre!» s'écrie Adélaïde en devenant dans le même moment rouge, blême et verte. «Il en aime une autre!...

»—Ah! Dieu! elle va avoir une douzième faiblesse!» s'écrie madame Chopard en s'avançant vers sa fille.

«—Non, ma mère,» dit Adélaïde, en faisant les yeux furibonds, et se levant en fermant les poings. «Non... je n'aurai point de faiblesse pour un monstre... un ingrat, un homme indigne d'inspirer un véritable amour... comme il est incapable de le connaître!...

»—Délicieusement parlé!» dit M. Chopard; «certainement qu'il ne connaît pas l'amour, ce garçon-là!... et que jamais...

»—Vous a-t-il nommé l'objet de sa flamme, mon papa?...—Non... ma foi, je n'ai même pas songé à lui demander qui c'était... mais si tu veux que j'y retourne.... sans bocal cette fois...—C'est inutile, papa, je saurai qui... je saurai tout... je découvrirai cette noire perfidie... je connaîtrai celle pour qui on me fait un si sanglant outrage... mais, il aura beau dire... ce n'est pas elle, c'est moi qu'il épousera... je l'ai mis dans ma tête, et je serai sa femme, aussi vrai que je brise ce flacon.»

En disant ces mots, Adélaïde renversait sur le parquet un flacon plein de vieux Cognac; après cet exploit, elle court s'enfermer dans sa chambre. Monsieur et madame Chopard se regardent et restent quelque temps ébahis. Enfin la maman s'écrie: «Je n'y comprends plus rien... elle trouve que c'est un monstre, et elle en veut toujours!...—Ce que je vois, moi, c'est que cette journée a été bien funeste!... Il est fort heureux que nous n'ayons qu'une fille à marier, car la maison y passerait.—Ah! monsieur Chopard, il faut lui pardonner à cette chère enfant! elle a tant de chagrin!... elle savait si bien aimer...—Parbleu! en voilà des preuves!... O amour, amour!... tu nous pousses à de terribles mouvemens de vivacité!—Ah! monsieur Chopard! dans une telle circonstance, il faudrait avoir la patience d'un ange pour ne point se fâcher.—C'est vrai, Madame Chopard, il faudrait la patience d'un ange... et encore n'est-il pas certain que les anges l'eurent.... Ah! Dieu!... les angelures, qu'il est joli celui-là!... Madame Chopard, vous me le demanderez quand nous aurons du monde.»

CHAPITRE XXIII.

L'EMPLOI D'UN AN.

Plusieurs mois se sont écoulés depuis la grande soirée, à laquelle madame Dorville a rencontré Jean. Les beaux jours sont passés; l'hiver est revenu, il a ramené à la ville les femmes à la mode, les petites maîtresses, qui reviennent y chercher des plaisirs, des hommages, des bals et du bruit. Pour quelques-unes de ces dames la campagne n'offre que peu d'attraits, mais il est du bon ton d'être éloigné de Paris pendant quatre ou cinq mois; et il vaut mieux s'ennuyer que de manquer à l'étiquette.

Pour Caroline, la campagne avait des charmes; elle aimait à s'y retrouver, libre d'être à elle-même, éloignée du tumulte du monde, et à l'abri pendant quelque temps de ces complimens, de ces fadeurs dont la continuelle répétition ennuie même celles à qui on les adresse. Sans doute, Caroline était flattée de plaire, d'être recherchée, écoutée avec plaisir; cependant pour un esprit juste et délicat, ces jouissances sont peu de chose; on les goûte par habitude, mais elles tiennent peu de place dans une âme aimante et en laissent encore beaucoup pour le bonheur. Ce n'est que chez une coquette que les jouissances de l'amour-propre sont le premier des biens.

L'hiver a aussi ramené Caroline à Paris, elle retourne dans le monde, plutôt par habitude que par un goût réel. On lui fait de nouveau la cour, car une jeune veuve, riche et jolie, est l'objet continuel des hommages des hommes. Mais Caroline, tout en accueillant avec grace, avec enjouement le nombre toujours croissant de ses adorateurs, ne montre à aucun d'eux une préférence marquée. Chacun de ces messieurs est charmé du sourire aimable avec lequel on a reçu ses complimens, de la gaîté avec laquelle on a écouté les jolies choses qu'il croit avoir dites, mais nul ne peut encore se flatter d'avoir touché le cœur de la jeune veuve, et de l'avoir fait soupirer en secret, ce qui est bien plus difficile que de faire sourire devant le monde.

Cependant madame Dorville est parfois rêveuse. A vingt et un ans un cœur tendre éprouve le besoin d'aimer, et, au milieu des plaisirs, du tourbillon du monde, entouré même d'un essaim d'adorateurs, il ressent un vide, un ennui secret dont quelquefois il ne peut pas se rendre compte.

Parmi les jeunes gens qui faisaient une cour assidue à Caroline, Valcourt était un de ceux qui semblaient le plus épris et qui se montraient le plus empressés, le plus galans près de la jeune veuve. Valcourt avait de la fortune, de la naissance, une jolie figure. Il avait reçu une éducation brillante, et n'était point dépourvu d'esprit. Il ne pensait pas que l'on pût lui résister, et cependant c'était cette persuasion qui le faisait souvent échouer près des femmes; car la fatuité jette un voile sur nos avantages au lieu de les faire ressortir, et laisse toujours présumer peu d'esprit chez ceux qui sont entachés de ce défaut.

Valcourt avait trouvé facilement l'occasion de se faire présenter chez madame Dorville qui recevait toutes les semaines. Madame Beaumont, qui connaissait la famille de notre élégant, avait été son introductrice. Valcourt était bon musicien, il avait une jolie voix, mais il défigurait son chant par les graces qu'il voulait y mettre, par la prétention de ses manières; et son cou tendu, son sourire affecté lorsqu'il chantait un morceau, détruisaient tout le plaisir qu'aurait pu faire sa voix. Cependant Valcourt était fort recherché dans le monde où les prétentions sont bien moins critiquées que le manque d'usage.

Madame Dorville paraissait recevoir Valcourt avec plaisir, elle riait des aveux qu'il lui adressait; elle répondait par quelques plaisanteries aux déclarations qu'il lui faisait, et traitait légèrement ce qu'il semblait vouloir terminer très-sérieusement; car Valcourt était devenu amoureux de la jolie veuve; autant du moins qu'un fat puisse être amoureux; mais il était piqué de voir Caroline recevoir en riant ses hommages, et ne concevait point qu'elle pût résister à ses regards, à ses soupirs; le désir de faire la conquête de madame Dorville devenait chaque jour plus vif chez Valcourt qui aurait voulu être sans cesse chez Caroline, mais il avait assez d'esprit pour ne point s'y rendre importun, et trop d'usage du monde pour abuser de la permission d'aller quelquefois lui faire sa cour.

Au milieu des plaisirs, accablée d'hommages, et à même par sa fortune de satisfaire toutes ses fantaisies, bien des femmes eussent été entièrement heureuses. La femme de chambre de Caroline, jeune fille assez simple, mais fort attachée à sa maîtresse, s'étonnait quelquefois de la voir soupirer, et lorsque cela arrivait devant elle, Louise s'écriait: «Mon Dieu! madame, est-ce que vous avez du chagrin?» Caroline alors regardait sa femme de chambre en souriant et lui répondait: «Non, Louise, je n'ai aucun chagrin. Pourquoi me demandes-tu cela?—C'est que madame soupirait...—Eh bien, est-ce que tu crois qu'on ne peut soupirer que lorsqu'on a quelque peine?—Sans doute, madame.—Tu te trompes, Louise, on soupire souvent... sans savoir pourquoi...—Ah!... c'est drôle! A coup sûr, madame ne doit pas s'ennuyer! Quand on peut faire tout ce qu'on veut... quand on est aimé de tous ses amis, comme madame; quand on se met bien, comme madame, et qu'on peut chaque jour aller au bal ou au spectacle, ou au concert, on ne doit pas avoir un moment d'ennui!—Tu crois cela, Louise... Ah! ma chère, on s'habitue à tout!... Ces plaisirs qui se renouvellent sans cesse, mais qui sont au fond toujours les mêmes, cessent bientôt de nous séduire. Il doit en être de plus vrais... de plus doux!... Quand ma mère vivait, je n'éprouvais jamais auprès d'elle un seul instant d'ennui; nous causions, et souvent de choses bien peu importantes; mais avec les personnes qui nous sont chères les moindres paroles ont du charme; les mots semblent avoir une autre valeur... Il y a dans l'intimité de ceux qui s'aiment tant de choses qui s'entendent sans se dire... Ah! Louise... combien je regrette ces simples conversations avec ma mère.»

Les yeux de Caroline se mouillaient de larmes; alors Louise sentait aussi les siens humides, puis elle ajoutait au bout d'un moment: «Ah! certainement... quand on a sa mère... c'est bien agréable... Mais enfin... quand on est jeune et belle, comme madame, on peut encore avoir... un autre sentiment... et sans doute que madame ne restera pas toujours veuve...»

A cela Caroline ne répondait rien, elle semblait rêver encore, et Louise n'osait pas se permettre un mot de plus.

Déjà une partie de l'hiver s'est écoulée, sans apporter aucun changement dans la situation de la jolie veuve. Valcourt est toujours assidu près d'elle, il voudrait faire croire dans le monde qu'il l'a emporté sur ses concurrens et que c'est lui que madame Dorville préfère; quelques-unes de ces personnes comme il y en a tant, qui ne jugent que sur l'apparence, pensent en effet que le séduisant petit-maître ne tardera pas à devenir l'heureux époux de Caroline; mais celles qui voient plus particulièrement madame Dorville, ne remarquent encore rien qui puisse faire croire au triomphe de l'avantageux Valcourt.

Jean ne s'était plus présenté chez madame Dorville. Les personnes de sa société n'avaient point reparlé de lui. Caroline elle-même n'avait pas une seule fois prononcé son nom, et le pauvre Jean semblait totalement oublié, lorsqu'un soir, que Caroline avait du monde chez elle, on vint à parler de la fête magnifique donnée l'été d'auparavant par le vieillard du faubourg Saint-Honoré.

«C'était fort brillant,» dit une jeune dame. «Comment n'y étiez-vous pas, monsieur Valcourt?—Moi, madame, je crois que j'étais alors à Boulogne, ou j'ai pris les bains de mer. J'ai fort regretté de ne point m'être trouvé à Paris à cette époque; car j'ai su que rien ne manquait pour que la fête fût charmante.»

Un coup d'œil lancé à Caroline veut dire que l'on sait qu'elle était à la fête et que c'est à elle que ce compliment s'adresse; mais elle ne semble pas y faire attention.

«Oh! ce qui m'a surtout amusée,» reprend la jeune dame, «ce que je n'oublierai jamais, c'est ce monsieur qui s'est jeté par terre avec sa danseuse en dansant l'anglaise!...—Bah! d'honneur? ça devait être délicieux...—Tu as dû le remarquer aussi, Caroline... Il m'a semblé que c'était ce même jeune homme que j'ai vu un matin chez toi...

»—Qui?...» dit madame Beaumont, «celui qui sentait si horriblement la pipe...—Justement.—Était-ce lui, ma chère?...»

Caroline répond avec un peu d'embarras. «Oui... oui... c'était lui.

»—Eh! mon Dieu!» s'écrie Valcourt, «comment diable se trouvait-il dans une si brillante réunion?

»—Il me semble, monsieur,» répond Caroline d'un air piqué, «que puisqu'il s'est trouvé chez moi, on a bien pu sans se compromettre le recevoir ailleurs.

»—Ah! pardon!... mille pardons, madame,» reprend Valcourt, qui sent qu'il a commis une faute. «Je n'ai pu avoir l'intention de vous offenser!... mais enfin si ce monsieur est venu chez vous, nous savons tous par quel motif, nous connaissons l'obligation que vous lui aviez... mais vous me permettrez de croire que, sans cela, vous ne vous seriez jamais trouvée en relation avec quelqu'un qui est entièrement hors de votre sphère!...

»—Sans doute,» dit madame Beaumont, «ce jeune homme est fort honnête, je n'en doute pas; il a de la fortune, à ce que tu m'as dit, mais tout cela n'empêche pas qu'il ne soit fort mal placé dans un salon.

»—Mais... il m'y a semblé beaucoup moins gauche, lorsque je l'ai aperçu à cette fête,» dit Caroline; «peut-être est-ce la timidité qui lui donnait cet embarras que vous avez remarqué ici... Mais alors je lui ai trouvé plus d'usage... de maintien...

»—Ah! ma bonne!... ce n'est pas la timidité qui lui faisait sentir la pipe!...—Et ces mots de corps-de-garde qui lui sont échappés!

»—Oh! décidément,» s'écrie Valcourt, «madame Dorville a pris monsieur... Ah! mon Dieu, j'ai oublié son nom, enfin ce monsieur sous sa protection... Mais cela devait être bien drôle de le voir danser l'anglaise... s'il dansait comme il a marché en entrant dans ce salon... ah! ah! ah!»

Caroline rougit; cette conversation semble l'impatienter, et elle répond à Valcourt avec un peu d'aigreur: «S'il fallait, monsieur, relever les ridicules que l'on a sans cesse sous les yeux, on n'aurait pas dans le monde un seul instant à soi.»

Valcourt ne répond rien, mais il est très-piqué de voir Caroline prendre la défense d'un homme qu'il trouve tellement au-dessous de lui. Cependant la conversation a changé, il n'est plus question de Jean. Madame Dorville s'empresse de redevenir aimable pour tout le monde, même pour Valcourt, et on sort de chez elle enchanté de la grâce avec laquelle elle en fait les honneurs.

Jean est-il donc de nouveau totalement oublié? Si Caroline est rêveuse, est-ce à lui qu'elle pense? Est-il présumable qu'une femme du monde, accablée d'hommages, s'occupe d'un homme qu'elle n'a vu que quatre fois, qui ne lui pas adressé un mot galant, et qui ne saurait tourner un compliment d'une manière convenable? Mais que sait-on? Il se passe au fond de notre cœur des choses si bizarres, que nous serions souvent nous-mêmes fort embarrassés de nous expliquer nos sentimens.

Lorsque, après une courte absence, madame Dorville rentrait chez elle, dans la journée ou le soir, elle ne manquait jamais de demander à son portier s'il lui était venu du monde. Lorsque c'était quelques jeunes gens qui étaient venus lui rendre visite, elle se faisait répéter leur nom, puis disait encore: «C'est bien tout? Il n'est pas venu d'autres personnes?—Non, madame,» répétait le concierge, et Caroline rentrait chez elle en roulant dans sa main les cartes de visite.

Enfin l'hiver a passé; il a semblé cette fois bien long à Caroline qui parle souvent du désir qu'elle éprouve de retourner à sa campagne. Déjà les jours sont plus longs, les matinées plus belles, les arbres reprennent leur parure, et Louise dit à sa maîtresse: «Nous allons bientôt retourner à Luzarche, n'est-ce pas, madame?—Oh! oui, bientôt,» dit Caroline.

Cependant la semaine s'écoule, et on ne part point. Au bout de quelques jours Louise dit encore: «Voilà le beau temps qui est revenu... Madame, qui désirait si vivement retourner à la campagne, va sans doute partir avant peu.—Oui, la semaine prochaine,» répond Caroline.

Mais la semaine s'écoulait encore sans que Caroline donnât ses ordres pour les apprêts du départ, et Louise ne concevait pas que sa maîtresse ne fît point au printemps ce qu'elle semblait tant désirer l'hiver.

On est arrivé à la fin de juin, et on est encore à Paris, lorsque ordinairement à cette époque on est aux champs depuis deux mois. La femme de chambre n'ose plus demander à sa maîtresse si l'on partira bientôt pour Luzarche, mais un matin Caroline ordonne enfin que l'on fasse tous les préparatifs pour aller à la campagne.

La veille du jour fixé pour son départ, Caroline a eu beaucoup d'emplettes à faire, car les champs sembleraient un peu monotones si on n'y emportait pas mille choses de la ville. Après avoir recommandé aux marchands de lui envoyer dans la soirée ce qu'elle a choisi, Caroline retourne chez elle. Mais à quelques pas de sa maison, un jeune homme l'aborde timidement. Caroline lève les yeux et reconnaît Jean.

«Quoi... c'est vous, monsieur!» dit la jeune femme avec une expression de surprise qui n'avait rien de désagréable pour celui qui la causait. «—Oui, madame, pardonnez-moi si je prends la liberté de vous arrêter, mais je n'ai pu résister au désir de vous dire adieu... avant votre départ pour la campagne.—Mais, monsieur, si vous aviez ce désir, qui vous empêchait de vous présenter chez moi?—Je voulais, madame, avant d'y aller de nouveau, me sentir digne de ce bonheur... Je voulais ne plus être déplacé dans votre société, afin que vous n'eussiez plus à rougir de m'y admettre.

»—A rougir!... Ah! monsieur, avez-vous pensé que jamais...—Oh! non pas vous, madame, je vous crois trop indulgente pour cela, mais dans le monde on ne l'est pas, et en vérité je méritais bien que l'on s'étonnât de m'y rencontrer.»

Caroline regarde Jean avec étonnement. Le changement de son langage répond à celui de ses manières; ce n'est plus cet homme brusque, déhanché, au ton commun, à la voix perçante; c'est un jeune homme qui semble encore timide, mais dont l'embarras même n'a plus rien de gauche, et qui joint à des formes polies une voix douce qui ne fatigue plus ceux qui l'écoutent.

«En vérité,» dit Caroline, «je ne vous reconnais plus... vous n'êtes plus le même... non, il s'est fait en vous un changement prodigieux!... mais il est tout à votre avantage...—Ah! madame, s'il était vrai...—Il me semble, monsieur, que vous ne devez plus craindre de vous trouver dans le monde.—Oh! pardonnez-moi, madame, j'ai encore tant de choses à apprendre!...—Comment! est-ce que maintenant vous avez pris goût à l'étude?—Oui, madame...—Par quel miracle!... car vous étiez ennemi de tout travail, à ce que vous m'avez dit...—En effet, madame, mais je ne le suis plus, mes goûts, mes désirs ne sont plus les mêmes, depuis...»

Jean n'achève pas; il rougit, et Caroline reprend au bout d'un moment: «On ne vous a pas aperçu de l'hiver, ni dans le monde ni au spectacle.—Non, madame, depuis près d'un an... depuis cette fête où je vous ai rencontrée, je me suis livré à l'étude sans relâche... J'aurais voulu en peu de temps regagner tout celui que j'ai perdu!—Dans l'âge où l'on peut trouver mille distractions, l'étude doit sembler plus pénible.—Non, madame, elle a maintenant du charme pour moi! Je m'y livrais avec ardeur... Il me semblait que cela me rapprochait de... de ce monde que maintenant je veux connaître.—Et vous êtes resté à Paris tout ce temps?—Oui, madame, j'étais là.»

Jean montre à madame Dorville les fenêtres de l'entresol d'une maison qui est devant eux.

«Quoi! vous demeurez dans ma rue... et je ne vous ai jamais rencontré!...—Mais, moi, madame, je vous voyais tous les jours... Assis près de cette fenêtre, tout en travaillant, mes yeux se portaient souvent sur votre demeure... C'est le seul délassement que je me suis permis. Lorsque je me sentais fatigué par quelques heures d'études, lorsque des difficultés nouvelles, quelques recherches arides me rendaient le travail plus pénible, je portais mes yeux sur vos fenêtres, et il me semblait retrouver un nouveau courage, un nouveau désir d'apprendre; quelquefois aussi je vous voyais sortir... passer à quelques pas de moi... Alors ma retraite s'embellissait, mon logement avait pour moi un prix inestimable, et je ne désirais plus sortir, heureux de penser que le lendemain je pourrais peut-être vous apercevoir encore.»

Caroline est émue; elle a écouté Jean avec un intérêt que chaque mot qu'elle entend rend plus vif. Elle éprouve un trouble qui l'étonne. Jean ne dit plus rien, elle attend qu'il parle encore... Tous deux oublient qu'ils sont dans la rue... Quand on a tant de choses à se dire, le temps passe si vite... et les momens d'oubli sont toujours les plus heureux.

Enfin Jean reprend d'un air craintif: «Ce que je viens de dire vous fâche peut-être, madame, et vous trouvez mauvais que je me sois permis de connaître ainsi tous les momens où vous sortiez.—Pourquoi donc, monsieur? vous êtes bien le maître de loger où bon vous semble... de vos fenêtres vous apercevez les miennes... il n'est pas étonnant que vous les ayez regardées quelquefois... En travaillant contre votre croisée vous m'avez vue passer... tout cela est très-naturel... il n'y a rien là-dedans dont je puisse me fâcher... Mais un an de retraite, de travail... à votre âge! voilà ce qui me paraît le plus surprenant!...—Je vous assure, madame, que cette année a passé bien vite, et je voudrais...—Mais, mon Dieu... je ne pense plus que nous causons là dans la rue... Il me semble qu'il serait plus convenable, d'être chez moi...—Je vais vous dire adieu, madame...—Vous ne voulez donc plus venir chez moi, monsieur?—Oh! pardonnez-moi, madame, mais vous avez presque toujours du monde... On ne peut vous parler un instant... et je ne me suis pas encore préparé à cette contrainte qu'il faut s'imposer dans la société...—Quel enfantillage! c'est donc pour lui seul que monsieur s'est livré au travail, à l'étude, qu'il a pris ces manières... polies... aimables... qu'il s'est donné la peine enfin de se changer entièrement?—Ce changement, madame, si j'osais vous dire à qui j'en suis redevable...—Mon Dieu! il faut que je rentre... tout le monde nous regarde... Il y a si long-temps que nous sommes là...—Il me semble qu'il n'y a qu'un moment.—Pour les passans, deux personnes qui causent!... il y a de quoi leur faire dix fois retourner la tête.—Les imbéciles! qu'ont-ils à nous regarder?... ils mériteraient...—Ah! point d'emportement!... Songez que vous n'êtes plus le jeune homme d'autrefois!...—Vous avez raison!... mais j'aurais encore bien besoin de leçons, et demain vous partez pour la campagne...—Sans doute, nous voici bientôt en juillet; il y a long-temps que je devrais être dans ma petite maisonnette. A propos, qui vous a appris que je partais demain?...»

Jean rougit en répondant: «Ah! c'est mon domestique... qui demandait quelquefois... dans le voisinage... si vous étiez bientôt disposée à partir.»

Caroline sourit, puis dit au bout de quelques instans: «Oui, je pars demain pour Luzarche... c'est à sept lieues d'ici; connaissez-vous cet endroit-là?—Non, madame.—C'est fort joli. Les environs surtout sont charmans... des promenades si agréables, des sites ravissans... Aimez-vous la campagne?—Je n'y suis point allé depuis long-temps... Mais je crois que je m'y plairais beaucoup... avec certaines personnes...—Si vous voulez bien me sacrifier quelques momens... et que vous pensiez ne pas trop vous ennuyer avec moi...—M'ennuyer près de vous!... ah! madame, est-ce possible?... lorsque vous voir une minute suffisait au bonheur de toutes mes journées.—Eh bien, monsieur, il faut venir à Luzarche... Vous pourrez d'ailleurs y étudier aussi bien qu'à Paris; à la campagne, liberté tout entière, c'est un de ses premiers agrémens...—Vous me permettez donc, madame, d'aller vous y offrir mes hommages...—Oui, monsieur, et j'espère que là ce ne sera pas comme à Paris, et que vous voudrez bien passer le seuil de la porte.—Ah! madame, que vous êtes bonne, que je suis heureux de...—Oh! pour cette fois il faut que je vous quitte... On finirait par se mettre aux fenêtres pour nous regarder... Adieu, monsieur Durand.—Adieu, madame.»

Caroline fait un aimable sourire à Jean, qui la salue et reste à sa place pour la regarder s'éloigner et la voir plus long-temps. Caroline atteint la porte, elle n'a pas retourné la tête pour voir encore Jean... Mais peut-être en a-t-elle eu grande envie. Enfin elle est rentrée, et Jean, le cœur ivre de joie, retourne lestement à son entresol.

CHAPITRE XXIV.

TENTATIVES INFRUCTUEUSES.

Nous savons maintenant que depuis près d'un an, c'est-à-dire le lendemain de la visite que M. Chopard lui a faite, Jean a quitté son logement de la rue de Provence. Jean n'avait d'abord pour but, en déménageant, que de se soustraire pendant quelque temps aux visites importunes, étant résolu à se livrer à l'étude, et voulant essayer de réparer le temps perdu dans sa jeunesse. Mais en sortant de chez lui pour chercher un autre domicile, les pas de Jean se sont naturellement portés vers la rue Richer; là, il a trouvé le précieux entresol d'où il peut apercevoir la maison occupée par madame Dorville. On juge avec quel transport il s'y est établi; et là, réalisant le plan qu'il a conçu, et aussi impatient de s'instruire qu'il a été jadis ennemi du travail, Jean fait venir chez lui un maître de langues, un professeur de géographie, d'histoire, de littérature, et un maître de musique. Son temps est partagé également avec chacun d'eux, et souvent, cédant à l'ardeur nouvelle qui le domine, Jean passe une partie des nuits à se pénétrer de ce que ses professeurs lui ont enseigné dans la journée.

On trouvera que c'est bien peu d'un an pour connaître tant de choses, mais lorsqu'on en a la ferme volonté et que la nature nous a doués d'un entendement facile, on apprend bien plus vite à vingt et un ans qu'à dix; car on comprend et l'on raisonne sur ce que l'on étudie, tandis que les enfans n'apprennent pendant long-temps que comme des perroquets.

Malgré cela, comme en un si court espace, il est difficile d'approfondir beaucoup de choses, Jean est loin encore d'être en état de parler une autre langue que la sienne; mais du moins il s'exprime purement en français; il ne raisonnera pas sur la littérature, mais les noms de nos grands auteurs et leurs ouvrages ne lui sont plus étrangers; il ne prendra plus pour une scène de carnaval les noces de Thétis et Pélée; enfin il n'est pas encore capable de faire sa partie sur le violon, mais il connaît la musique vocale, la valeur des notes, et saura chanter en mesure lorsqu'on l'accompagnera; il s'est surtout beaucoup appliqué à l'étude de la musique, car il se souvient toujours du charmant duo chanté par madame Dorville à la grande soirée, des choses si tendres qu'un jeune homme lui adressait en musique, et Jean s'est promis d'être en état de lui chanter aussi de ces choses-là.

En quittant son ancien domicile, Jean a dit qu'il partait pour l'Italie et qu'un ami lui achetait ses meubles; par ce moyen il a évité toute visite importune. Bellequeue, qui, en sortant de chez les Chopard, est allé entortiller sa jambe de flanelle, pour ne plus avoir à se mêler du mariage de mademoiselle Adélaïde, Bellequeue ne tarde pas à sentir se dissiper la colère qu'il ressentait contre Jean; et, cédant petit à petit aux insinuations de sa jeune bonne, il finit par convenir qu'il a parlé très-durement à son filleul dans leur dernière entrevue.

«Eh bien!» dit Rose, «il faut vous raccommoder, car enfin il serait bien ridicule que vous restassiez brouillé avec M. Jean, votre filleul, un jeune homme que vous regardiez comme votre fils, et tout cela pour mademoiselle Chopard!—C'est vrai, Rose, ça serait très-désagréable... Mais tu vois bien qu'il ne vient plus me voir, ce diable de Jean.—Pardi! si vous lui avez dit des choses dures, désobligeantes, comment voulez-vous qu'il vienne... Ah! c'est que vous êtes très-sec quand vous vous y mettez.—Oui... j'avoue que je suis quelquefois bien imposant!...—Il faut aller le voir, ce jeune homme...—Mais il me semble, Rose, qu'il serait plus convenable que ce fût lui qui fît la première démarche pour se raccommoder avec moi.—Et s'il n'ose pas... ça fait que comme cela on ne finit rien. Écoutez, si vous voulez, j'irai, moi, chez M. Jean, au moins comme ça...—Non, Rose, non,» s'écrie Bellequeue en ramenant sur ses oreilles sa toque écossaise. «Décidément j'irai... Tout cela est un enfantillage, et je puis bien...—Pourquoi ne pas me laisser le voir d'abord, ça serait bien mieux... N'avez-vous pas peur de me laisser aller seule chez M. Jean!... N'avez-vous pas encore des idées biscornues dans la tête!...—Non, ce n'est pas cela!... je connais ta sagesse... mieux que personne!... mais les mœurs avant tout, ma chère enfant.»

Rose se retourne en souriant, et ce sourire semblait dire bien des choses; Bellequeue, qui craint que sa petite bonne ne persévère dans l'idée d'aller rendre visite à son filleul, se décide à aller sur-le-champ trouver celui-ci. Bellequeue ne se ressent plus de son attaque de goutte, il est leste comme à quarante ans, et presque en état de marcher sur ses pointes. Il part donc pour la rue de Provence; il pouvait y avoir alors deux mois d'écoulés depuis la visite qu'il avait faite à son filleul.

Mais Bellequeue éprouve un véritable chagrin lorsque, arrivé à la maison de la rue de Provence, le portier lui dit: «M. Jean Durand ne loge plus ici depuis deux mois, et à cette époque il partait pour l'Italie; j'ignore s'il en est revenu, mais je ne puis vous donner aucune adresse.»

Bellequeue s'éloigne tristement; il rentre chez lui dire à Rose: «Jean est parti pour l'Italie! parti sans me faire ses adieux... Il est vrai que nous étions brouillés... Mais enfin il devait bien me connaître et savoir que mon cœur ne se fâchait pas comme ma tête!—Comment! il est parti pour l'Italie!» s'écrie Rose; «c'est ben drôle!... Ah! peut-être qu'il aura suivi là quelqu'un... de ses amis...—Qui donc cela, Rose?—Dame! Je ne sais pas!... Mais enfin, s'il est allé en Italie, il en reviendra, et je suis bien sûre, moi, qu'il s'empressera de venir vous voir, et qu'il ne restera pas fâché avec vous.»

Cependant Rose doute un peu de la réalité de ce voyage, et elle regrette beaucoup de n'avoir pas demandé à Jean où demeurait la jolie dame, parce qu'elle présume que par-là elle aurait retrouvé les traces du fugitif. Rose était femme, elle était fine, et en amour les femmes devinent presque toujours juste.

On n'était pas non plus resté oisif chez les Chopard. Mademoiselle Adélaïde, après avoir dans sa colère brisé le flacon de Cognac, en jurant que le perfide serait son époux, avait paru reprendre de l'empire sur elle, et feint pendant quelque temps de ne plus songer à l'ingrat qui l'oubliait. Le papa et la maman étaient enchantés de voir leur fille redevenue raisonnable. «Elle avait trop d'esprit pour ne point triompher de sa passion,» disait la maman Chopard, et son époux lui répondait: «Elle commence à ouvrir les yeux sur ce Jean... qui s'est conduit comme un Jean... Ah! comme ça prête au calembourg! Malgré cela, Adélaïde ne s'est pas encore remise à la distillation, et je ne la croirai entièrement guérie de son amour, que quand je la retrouverai à l'eau-de-vie ou à l'esprit de vin.»

En effet, le calme de la demoiselle n'était qu'apparent. Au bout de quelques semaines, Adélaïde prend un matin le bras de sa maman, elle l'entraîne rue de Provence, elle s'est fait indiquer la demeure de Jean, et elle dit à sa mère: «Entrez, je vous en supplie, chez le portier, et informez-vous de ce que fait ce jeune homme, de ce qu'il devient, de sa conduite enfin.»

«—Quel jeune homme? ma fille,» dit la maman, avec surprise. «—Comment! quel jeune homme!» s'écrie Adélaïde en lâchant le bras de sa mère, «est-ce que nous ne sommes pas devant la demeure de l'ingrat, du malhonnête, du monstre... qui s'est joué de mon cœur!...—Quoi! ma fille, tu penses encore à ce Jean!...—Si j'y pense!... Ah! ben par exemple... si j'y pense!... Je ne fais que ça toute la journée et toute la nuit!...—Je croyais, ma chère amie, que la raison avait enfin...—Ah! il n'est pas question de raison!... ça me tient plus que jamais!... Je suis décidée à mettre Paris sens dessus dessous pour l'épouser...—Mais, ma fille...—Allez donc parler au portier, maman, je vous attends là.»

La bonne maman cède aux désirs d'Adélaïde, elle va trouver le portier, qui lui répond comme à Bellequeue, que M. Jean Durand est parti pour l'Italie; et la maman revient dire cela à sa fille.

«Parti pour l'Italie!» s'écrie Adélaïde en faisant un geste qui finit aller son poing sous le nez d'un petit monsieur qui passait alors près d'elle, lequel trouve très-singulier qu'une dame (car Adélaïde n'a pas l'air d'une demoiselle) gesticule ainsi en plein air. Mais sans songer à demander excuse au petit monsieur qui s'éloigne en murmurant et en se tâtant le nez, Adélaïde reprend: «Parti pour l'Italie!... C'est peut-être un mensonge... Ma mère, allez demander au portier si ce n'est pas une feinte, et donnez-lui quinze sous pour qu'il ne vous cache rien.»

Madame Chopard tire une pièce de quinze sous de son sac et va l'offrir au portier, pais elle revient dire à sa fille: «Ma chère amie, c'est la pure vérité.»

Adélaïde fait quelques pas dans la rue avec humeur, puis elle s'écrie: «Maman, est-ce que vous n'avez pas demandé quand il reviendrait?...—Mais il ne m'a pas...—Allez donc lui demander s'il doit bientôt revenir.»

Madame Chopard retourne chez le portier et revient vers Adélaïde en disant: «Le portier n'en sait absolument rien!—Ce portier-là est une fameuse bête!...»

On fait encore quelques pas pour s'éloigner, puis Adélaïde s'écrie: «Je m'en vais lui parler moi-même à ce portier... car il n'est pas possible... il se sera moqué de vous... et pour quinze sous il devait vous en dire plus long que ça... Attendez-moi là.»

Adélaïde laisse sa mère dans la rue et court jusqu'à l'ancienne demeure de Jean. Mais malgré ses questions, ses prières, ses demandes cent fois répétées, elle ne peut en savoir plus. Elle va enfin rejoindre sa mère, lui prend le bras et s'en retourne avec elle, en faisant une mine affreuse. Madame Chopard dit tout bas, en rentrant, à son mari: «Voilà son amour qui s'est rallumé plus fort que jamais!—J'étais sûr qu'il était mal éteint...» répond M. Chopard. «Je vous l'ai dit: elle néglige ses bocaux, c'est qu'elle pense à autre chose.—Il faut lui pardonner, un premier amour est bien difficile à effacer de notre mémoire.—Comment savez-vous ça, madame Chopard? Je pense que vous n'avez rien eu à effacer depuis que vous êtes mon épouse?—Ah! monsieur Chopard, voilà une question qui me fait de la peine!...—C'était un jeu de mots, ma chère amie.»

Depuis qu'Adélaïde a passé ses vingt ans, elle a bien l'air d'en avoir vingt-cinq, et ses parens la considèrent comme une femme forte, bien capable de se conduire elle-même; aussi la laisse-t-on sortir seule le matin, soit pour faire des emplettes dans le quartier, soit pour quelques détails de ménage. Les Chopard ont trop bonne opinion de la vertu de leur fille pour craindre qu'elle abuse de la liberté qu'ils lui laissent.

Quelques jours après sa course rue de Provence avec sa mère, Adélaïde y retourne seule, et demande au portier s'il a des nouvelles de M. Jean. Le portier fait sa réponse ordinaire; la grande fille s'éloigne, puis elle y retourne deux jours après; elle n'en apprend pas davantage; mais elle ne se rebute pas, et tous les deux jours le portier voit arriver la grande demoiselle dont les visites l'ennuieraient beaucoup si Adélaïde ne lui glissait de temps en temps une pièce blanche pour se conserver ses bonnes graces.

«Ne pas même dire dans quelle ville d'Italie il est allé!» s'écrie parfois Adélaïde, «car au moins on aurait pu... Mon papa, est-ce bien loin l'Italie?

«—Ah! Dieu! si c'est loin!» répond M. Chopard, qui craint qu'il ne prenne envie à sa fille de l'envoyer y chercher Jean. «C'est un pays perdu!... c'est-à-dire que c'est immensément loin!... c'est au-delà de... de toutes les montagnes!...—Bien plus loin que Rouen, où vous m'avez menée une fois?—Ah! cent fois plus loin!... et puis un climat horrible!... On y étouffe toute la journée! et on ne mange que du macaroni pour se rafraîchir. Et des voleurs!... Beaucoup de voleurs sur les routes; il est très-rare qu'on y arrive sans avoir été dépouillé cinq ou six fois en chemin.

»—Ce n'est pas encore ça qui me ferait peur,» dit Adélaïde; «mais quand on ne sait pas de quel côté se diriger... Il aura suivi là sa nouvelle conquête!... C'est peut-être d'une Italienne qu'il est devenu amoureux... Ces femmes-là sont si coquettes... elles emploient tant de manéges pour séduire les hommes...—Elles emploient même des philtres,» dit M. Chopard. «—Alors je suis sûre qu'on aura fait usage de quelque chose comme ça, pour m'enlever le cœur de M. Jean, car certainement il était trop amoureux de moi pour changer naturellement.—Adélaïde a raison,» dit madame Chopard, «on aura jeté un charme sur le jeune homme.

»—Un charme...,» murmure M. Chopard qui cherche un calembourg. «Il est certain qu'avec un charme...

»—Ah! si je découvrais cette femme-là!» s'écrie Adélaïde. «Mon papa, est-ce bien grand l'Italie?

»—Quelle question!... si c'est grand!... Un pays qui contenait à la fois les Romains, les Italiens et les Latins!... C'est un pays trois fois grand comme la Chine.»

Adélaïde soupire et se tait, car elle aurait été bien tentée de faire un petit voyage en Italie.

Depuis le jour où il est venu annoncer la rupture du mariage, Bellequeue n'est pas retourné chez les Chopard. Adélaïde trouve que le ci-devant coiffeur s'est très-mal conduit dans toute cette affaire, et ses parens sont de son avis.

«Certainement M. Bellequeue connaissait la nouvelle conquête de M. Jean,» dit Adélaïde; «pourquoi ne pas avoir été le premier à nous éclairer sur les sentimens de son filleul?...—Il a eu bien des torts,» dit madame Chopard. «—A coup sûr,» dit M. Chopard, «il nous eût éclairés, en nous laissant apercevoir la nouvelle flamme du jeune homme.—Il fait très-bien de ne plus remettre les pieds ici!...—Oh! oh!... qu'il ne s'avise pas d'y revenir,» s'écrie M. Chopard, «car je lui parlerai comme j'ai parlé à son filleul.»

Mais le temps s'écoule, et, malgré ses visites presque quotidiennes au portier de la rue de Provence, Adélaïde ne peut rien apprendre sur Jean. Persuadée que Bellequeue doit avoir des nouvelles de son filleul, et, ne pouvant plus résister aux sentimens qui l'agitent, Adélaïde se décide un matin à se rendre chez le parrain de Jean.

Il était onze heures, et Bellequeue était sorti depuis peu d'instans, lorsque Rose entendit sonner avec violence. «Ah! mon Dieu!» se dit la petite bonne, «c'est comme la sonnerie de M. Jean!» Et elle court ouvrir; mais au lieu de Jean, elle voit mademoiselle Chopard qu'elle connaissait fort bien, mademoiselle Adélaïde ayant quelquefois accompagné son père lorsqu'il allait voir son ami.

«M. Bellequeue est-il chez lui?» demande Adélaïde d'un ton brusque et avec l'air peu aimable qui lui était habituel, lorsqu'elle ne daignait pas adoucir l'expression de sa physionomie.

—«Non, mademoiselle, il n'y est pas,» répond la petite bonne en se mettant sur-le-champ au ton de la personne qui lui parlait.

«—Ah! il n'y est pas... Comment, il sort si tôt que cela!...—Il sort quand ça lui plaît... Ça serait amusant de rester chez soi de peur qu'il ne vienne quelqu'un... D'ailleurs, j'y suis, moi, et les personnes qui viennent savent fort bien que parler à moi ou à monsieur, c'est la même chose.»

Adélaïde laisse échapper un sourire ironique en murmurant: «Ah! c'est la même chose!...» Et Rose fait un léger mouvement de tête en se disant: «Cette péronnelle!... voyez c'tembarras.

»—Reviendra-t-il bientôt?» dit Adélaïde au bout d'un moment. «—Je n'en sais rien,» répond Rose d'un air sec. Adélaïde va s'éloigner. Mais la petite bonne, qui désire cependant connaître le motif de la visite de mademoiselle Chopard, se ravise et lui dit:

«Ah! monsieur ne peut pas tarder à rentrer, car je me rappelle qu'il m'a dit qu'il attendait son tailleur vers cette heure-ci...—Alors je vais l'attendre,» dit Adélaïde en allant s'asseoir dans le petit salon, et Rose la suit avec son plumeau à la main, en se disant: «Tu ne risques rien d'attendre, monsieur est allé visiter le cabinet d'histoire naturelle, et il reste un quart d'heure devant chaque oiseau.»

Adélaïde est quelque temps assise sans rien dire, et Rose reste à épousseter, à ranger dans le salon, en se disant: «Ah! tu ne veux pas parler!... Je te réponds que je te ferai parler, moi.»

Et au bout de quelques minutes, Rose dit avec malice, tout en ayant l'air bien occupé de son ouvrage: «Je crois que c'est mademoiselle qui devait être l'épouse du filleul de monsieur...

»—Ah! vous savez cela!» dit Adélaïde en laissant échapper un sourire amer. «—J'ai déjà dit à mademoiselle que je savais tout... tout ce qui intéresse M. Bellequeue... D'ailleurs j'ai déjà eu l'honneur de voir mademoiselle Chopard.

»—Oui... en effet, je suis venue avec papa... deux ou trois fois.—Oh! oh! avec papa!» se dit Rose en se retournant pour rire. «Cette petite mignonne!... de cinq pieds six pouces qui dit encore papa... Elle devrait tenir aussi une poupée dans ses bras.»

Puis Rose reprend d'un air indifférent: «C'est bien drôle que ce mariage soit resté là... car on disait que c'était une chose très-avancée...

»—Puisque vous savez tout, vous devez savoir la conduite indigne que M. Jean a tenue envers... mes parens... Je ne parle pas de moi, car je m'embarrasse de lui comme d'un cosaque!...

«—Oui! je crois ça!» se dit Rose.

«—De son côté,» reprend Adélaïde, «M. Bellequeue ne s'est pas conduit envers nous comme on devait l'attendre d'un ancien ami. Certainement, quand on a toute l'autorité d'un parrain... et sur un jeune homme qui n'a plus ni père, ni mère, on peut bien le marier à qui l'on veut.

»—Mais dam', mamselle... après tout, pourquoi donc voulez-vous que l'on violente les inclinations de M. Jean?...

»—Que l'on violente!... n'aurait-il pas été bien malheureux? D'ailleurs c'est moi qu'il adorait!...

»—Ah! c'est-à-dire que vous avez cru ça,» répond Rose en souriant.

«—Comment?... Qu'est-ce à dire?» s'écrie Adélaïde en se levant. «J'ai cru... Vous savez donc les secrets de M. Jean; vous connaissez donc le fond de son cœur... vous connaissez peut-être le nouvel objet qui l'enflamme!... Oui, je suis sûre que vous le connaissez... Parlez, la bonne, parlez... parlez donc!....

»—Oh! mon Dieu!... comme vous vous échauffez pour un homme dont vous ne vous embarrassez plus!...

»—Que je m'échauffe ou que je ne m'échauffe pas, ce sont mes affaires, et je vous prie de me répondre.

»—Mais il me semble que vous n'êtes pas venue ici pour causer avec la bonne!...» répond Rose d'un air moqueur. «Et puisque ce n'est qu'à monsieur que vous voulez parler....

»—Ah! je vois bien que vous en savez long, mademoiselle. Oui, c'était au sujet de M. Jean que je voulais voir votre maître. Comme papa est très en colère et qu'il a dit que M. Jean ne périrait que de sa main, je voulais que M. Bellequeue m'apprit où est ce jeune homme, afin de l'engager à éviter la rencontre de papa qui lui ferait un mauvais parti.

»—Oh! si ce n'est que ça! je crois que M. Jean n'a pas peur de la colère de M. Chopard!... D'ailleurs, mon maître ne peut pas dire où est son filleul!... Quant à cet amour que vous avez cru qu'il avait pour vous, lorsque vous avez vu ce jeune homme devenir tout pensif, tout rêveur... oh! c'était bien en effet l'amour qui le rendait comme ça, mais je puis bien vous assurer que vous n'en étiez pas cause!...

»—Achevez... Qui donc aimait-il?» dit Adélaïde en tortillant son mouchoir dans ses mains.

«—Ah! une bien jolie femme... à ce qu'il m'a dit... Oh! une femme du grand genre... élégante... bien tournée...

»—Que ces hommes sont scélérats!... Vous étiez donc sa confidente, la bonne?

»—Mais oui... M. Jean avait beaucoup de confiance en moi, il me disait tout ce qu'il pensait!

»—Et où a-t-il connu cette femme?

»—C'est l'une de celles qu'il a sauvées un soir que des voleurs venaient de les attaquer?

»—Ah! l'horreur! une de ces femmes qu'il a trouvées dans la rue!... quelque malheureuse!... «Et c'est pour un semblable objet que je suis outragée!...

»—Ça n'est pas du tout une malheureuse! car il paraît, au contraire, que c'est une femme noble et millionnaire, qui a trois carrosses et vingt domestiques!»

Et Rose se retourne en se disant: «Faut dire tout ça, parce que ça la vexe.

»—C'est donc une princesse alors? Jolie princesse! qui se promenait seule le soir dans la rue des Trois-Pavillons!... Est-ce qu'elle est Italienne?

»—Ah! j'ignore si elle est Italienne ou Turquoise, M. Jean ne me l'a pas dit; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'aime!... Ah! mais il l'aime d'une force...

»—Quand il l'aimerait comme un Samson, je vous réponds qu'il ne l'épousera pas!...—Bah! qui l'en empêcherait?—Moi.—Vous!—Oui, la bonne, moi!...—C'est peut-être déjà fait seulement!—Qu'il ne s'en avise pas!... Et le nom de cette beauté extraordinaire?—Je n'en sais rien.—Vous n'en savez rien?—Non, M. Jean ne me l'a pas dit.—C'est bien étonnant!... et sa demeure?—Je n'en sais rien.—Vous ne savez pas la demeure... vous la confidente de M. Jean?—Non, mamselle, je ne la sais pas... ou si je la sais, je ne veux pas vous la dire, parce que ce serait trahir les secrets de l'amour!...»

Et Rose se dit tout bas: «Faut lui faire croire que je sais l'adresse.

»—Mademoiselle Rose, je vous prie de me dire l'adresse de cette dame?» s'écrie Adélaïde en faisant des yeux étincelans.

«—Mademoiselle, je ne vous la dirai pas,» répond Rose en recommançant à épousseter.

«—La bonne, prenez garde!... Je retrouverai M. Bellequeue une autre fois; je me plaindrai de vous... et je vous ferai chasser par votre maître, si vous ne me donnez pas cette adresse.»

»—Vous me ferez chasser!» s'écrie Rose en faisant avec son plumeau voler de la poussière sur Adélaïde. «Ah! ben, il est joli, celui-là! mais le malheur c'est que mon maître commencera par m'écouter avant vous, et qu'il pourra fort bien vous prier de rester tranquille chez vot' papa, et de ne pas venir faire ici des jérémiades pour avoir un mari.»

Ces derniers mots mettent le comble à la colère d'Adélaïde, qui s'écrie: «Je ne veux pas me compromettre davantage avec une domestique,» et sort en faisant trembler le parquet sous ses pas. Rose va fermer la porte sur elle en criant: «Ah! mon Dieu!... c'est pis qu'une Danaïde

La visite de mademoiselle Chopard chez Bellequeue n'eut point d'autre résultat. L'année s'écoula sans que l'on eût des nouvelles de Jean qui étudiait tranquillement dans son petit entresol de la rue Richer, pendant que Bellequeue s'inquiétait de lui, que Rose s'étonnait de ne point le voir arriver, et qu'Adélaïde courait tous les matins chez le portier de la rue de Provence.