CHAPITRE XXV.
SÉJOUR A LUZARCHE.
Jean ne tarde pas à profiter de l'invitation de madame Dorville, car le désir d'étudier ne tient pas contre celui d'être auprès de Caroline, et d'ailleurs, quand c'est pour plaire à une femme aimable et spirituelle que l'on veut refaire son éducation, c'est toujours auprès d'elle que l'on prendra les meilleures leçons. Les maîtres nous enseignent la science: les femmes nous apprennent à plaire; nous sortons des mains des premiers tout fiers de pouvoir montrer notre érudition; nous apprenons avec les secondes à cacher la sécheresse du savoir sous les formes gracieuses de la galanterie, à aimer de jolis riens qui ont du prix parce qu'ils sortent d'une bouche charmante! enfin auprès des femmes nous savons écouter, et dans le monde c'est le moyen de se faire rechercher; il y a tant de gens qui ne savent que parler!
Jean, qui connaît maintenant les convenances, a laissé à madame Dorville le temps d'arriver, de s'établir dans sa maison de campagne; mais après six jours d'attente il part enfin pour Luzarche, monté sur un joli cheval dont il vient de faire l'acquisition, et suivi de son domestique.
Les sept lieues sont franchies en moins de trois heures. En approchant de l'endroit habité par Caroline, Jean ralentit les pas de son coursier: quand nous touchons au but de nos désirs, il semble qu'une voix secrète nous dise de moins presser le moment du bonheur, car l'espérance est déjà le bonheur même.
Jean n'a point demandé à madame Dorville dans quelle partie du pays est située sa maison, mais il est persuadé qu'il devinera l'endroit qu'elle habite. En apercevant une jolie habitation, décorée avec élégance, Jean s'écrie: «C'est là...» et il descend de cheval, frappe et demande madame Dorville. Une jeune fille vient ouvrir et lui dit: «Monsieur, la maison de madame Dorville est plus loin, au bout du second sentier à gauche.»
Jean remercie et remonte à cheval, fort étonné que son cœur ait pu le tromper, mais si le cœur était toujours sorcier, cela exposerait à beaucoup de désagrémens.
Enfin on aperçoit la maison tant désirée; elle est moins élégante que celle où Jean s'est adressé, mais sa simplicité est de bon goût. Sur le devant est une cour fermée par une grille; cette cour est ornée d'arbustes et entourée d'un treillage en chèvrefeuille; la maison a un rez-de-chaussée, deux étages et des greniers, et le vestibule du milieu, dont la porte du fond est ouverte, laisse voir derrière la maison un jardin délicieux.
Jean n'a pas remarqué tout cela, mais il a vu une dame à une fenêtre du premier, et il a remis son cheval au galop, car cette dame est Caroline qui, par hasard sans doute, regardait alors sur le sentier qui mène à la grande route. Bientôt le jeune voyageur est auprès d'elle, et Caroline trouve que M. Jean se tient fort bien à cheval.
Caroline est descendue pour aller recevoir la visite qui lui arrive. Jean rougit encore en l'abordant et balbutie: «Vous voyez, madame, que je profite de votre invitation.
»—C'est fort aimable à vous... Je ne vous avais pas indiqué de quel côté je demeurais, et je craignais que vous ne me trouvassiez point. Êtes-vous fatigué?—Pas du tout.—Alors je vais vous faire admirer toutes mes possessions, il faut se résigner à cela quand on va visiter des campagnards, je ne vous ferai pas grâce d'un rosier... Mais auparavant, je dois vous présenter aux personnes qui veulent bien me tenir ici fidèle compagnie.»
Jean suit Caroline qui le fait entrer dans un salon du rez-de-chaussée; là, est une vieille dame d'une physionomie respectable, qui s'occupe à lire les journaux, plus loin, devant un piano, est une jeune personne de douze à treize ans. La vieille dame, nommée madame Marcelin, avait été amie de la mère de Caroline; elle était peu fortunée et Caroline profitait de son séjour à la campagne pour engager madame Marcelin à venir lui tenir compagnie, ce que la bonne dame acceptait avec plaisir. La jeune personne, nommée Laure, était fille de gens honnêtes, que des malheurs avaient ruinés et qui ne pouvaient donner à leur fille aucun talent agréable; Caroline amenait Laure avec elle à sa campagne, et là, se plaisait à lui enseigner le piano pour lequel la jeune fille avait de grandes dispositions.
Grâce à cette société, madame Dorville pouvait aussi recevoir à sa campagne qui bon lui semblait, sans donner prise à la médisance, ce qu'elle n'eût point osé faire si elle l'eût habitée seule.
Jean a salué la vieille dame qui a ôté ses lunettes, et quitté un moment ses journaux à son entrée dans le salon. La petite Laure a salué aussi, puis elle continue d'étudier sa musique. «Voilà,» dit Caroline à Jean, «mes fidèles compagnes dans cette maisonnette. Quand vous voudrez augmenter notre société, vous me ferez plaisir. Sans avoir un château, on peut encore loger ceux qui veulent bien nous donner quelques jours. Du reste, ici, liberté entière: on travaille, on lit, on va se promener, on fait ce qu'on veut... A l'heure des repas, seulement, on doit être exact. Ensuite on reste avec nous, quand cela plaît; et comme les causeries des dames n'amusent point toujours les messieurs, eh bien! on souhaite le bonsoir, et l'on rentre chez soi.»
Jean est enchanté de l'aimable réception de Caroline; il aurait cependant préféré la trouver seule dans sa maison de campagne; mais être auprès d'elle, c'est déjà beaucoup, et madame Dorville l'a engagé à lui donner quelques jours, bonheur qu'il n'osait point espérer.
«Venez voir mes domaines,» dit Caroline en prenant elle-même la main de Jean. Celui-ci se laisse conduire, tout ému de sentir la jolie main de Caroline tenir la sienne, et charmé que les manières de la bonne compagnie permissent cette douce familiarité.
On parcourt le jardin qui est très-vaste. On visite un petit bois de noisetiers, une grotte, un pavillon, une prairie. En revenant, Caroline montre sa laiterie et jusqu'au pigeonnier, en s'écriant: «Je vous ai prévenu que je ne vous ferais grâce de rien.» Jean trouve tout admirable, quoiqu'il ne fasse pas toujours attention à ce qu'on lui montre, mais il voit partout son aimable conductrice, et pense qu'habiter auprès d'elle lui rendrait l'étude bien plus facile.
Caroline conduit son hôte dans une petite pièce où sont plusieurs tablettes garnies de livres et de cartons de dessin.
«C'est ici, monsieur, où l'on vient travailler, étudier, ou lire», dit la jeune veuve en souriant. Comme j'habite quelquefois cette campagne pendant cinq mois de l'année, j'aime à y retrouver les auteurs qui me plaisent. Il n'y a là qu'une centaine de volumes, mais lorsqu'ils sont bien remplis, convenez qu'ils peuvent encore apprendre bien des choses. C'est aussi le salon de dessin, j'y donne tous les jours leçon à Laure. Il n'y a que la musique que nous n'ayons pas ici. Maintenant, monsieur, vous voilà de la maison, et lorsque vous me ferez l'amitié d'y venir, vous pourrez tant que vous voudrez travailler dans cette pièce que j'ai décorée du beau nom de bibliothèque.
»—Ah! j'y viendrai souvent!... si vous me le permettez, madame... et si ma présence ne vous est point importune...» dit Jean en regardant Caroline. Celle-ci détourne ses regards des siens en lui répondant: «Si votre présence m'était importune, vous aurais-je engagé à venir me voir?...—Mais dans le monde... on dit que l'on se voit sans... sans avoir de l'amitié l'un pour l'autre.—Ici, nous ne sommes pas dans le monde; j'y reçois bien parfois des visites dont je me passerais volontiers, mais ces personnes-là... je ne les engage jamais à venir étudier chez moi.—Que je suis heureux, madame, d'être du nombre de celles que vous voulez bien admettre dans votre intimité!... Comment ai-je mérité ce bonheur?—Votre franchise m'a toujours prévenue en votre faveur... Il y a si peu de gens sincères dans le monde!... Je souffrais cependant de votre ton... un peu libre... de vos expressions parfois communes... Cela me faisait de la peine pour vous... Pardon... je vous fâche peut-être.
»—Bien loin de là, madame. N'est-ce pas de vous que je puis recevoir les meilleures leçons?... N'est-ce pas à vous que je dois...»
En ce moment le son d'une cloche se fait entendre. «Voilà l'heure du dîner,» s'écrie Caroline, cette cloche nous l'annonce. Oh! tout se fait chez moi comme dans un château. Allons, monsieur, ne nous faisons pas attendre.»
Jean suit sa jeune hôtesse. La vieille dame et la petite Laure étaient déjà dans la salle à manger. On se met à table. D'abord Jean est encore un peu embarrassé; mais bientôt l'amabilité, la gaîté de Caroline, lui font perdre cette contrainte qui l'empêchait d'être lui-même. Il se sent peu à peu entièrement à son aise, il s'exprime avec plus de facilité, il ose dire ce qu'il pense, il ose causer enfin, parce qu'il sait bien qu'on ne se moquera pas de lui; pour la première fois, devant Caroline, il est gai, il est aimable, il a de l'esprit; et cependant Caroline n'en paraît pas étonnée: elle avait deviné que Jean pouvait être tout cela.
Après le dîner on va se promener dans le jardin. Jean est tout surpris d'être déjà avec Caroline comme avec une ancienne connaissance. Cependant il ne se permettrait avec elle aucune liberté, aucune familiarité que la plus stricte décence n'autorisât. Mais l'amabilité, la franchise, l'enjouement, ont un abandon qu'il ne connaissait pas; et il est tout étonné de voir que l'on peut être très-aimable dans le monde, sans cesser de respecter toutes les convenances qu'il impose. Quand la nuit vient on retourne au salon. La jeune Laure se remet au piano, et Caroline dit à Jean: «La musique va vous ennuyer? Vous ne l'aimez pas?
»—Pardonnez-moi,» répond Jean, «je l'aime beaucoup à présent, et je commence même à... à chanter un peu.
»—Comment! monsieur, vous avez aussi appris la musique? Oh! voyons... voyons sur-le-champ votre talent... Je vais vous accompagner... Oh! nous avons là de quoi chanter.»
Caroline se met au piano, Jean se place derrière elle, il choisit un morceau qu'il connaît, et il chante, en tremblant d'abord, puis beaucoup mieux et avec expression, parce qu'étant placé derrière la chaise de Caroline, ses regards ne le troublent pas. Mais au-dessus du piano est une glace, et bientôt Jean y voit les traits de celle qui l'accompagne, et ses beaux yeux qui se portent sur lui. Alors il se perd... il s'embrouille... il ne peut plus se retrouver.
«Eh bien! pourquoi donc vous arrêtez-vous?» dit Caroline. «Cela allait si bien!... Allons, monsieur, continuons... Songez qu'ici il faut travailler.»
Jean achève le morceau. Caroline s'écrie à chaque instant: «C'est étonnant... en si peu de temps... savoir déjà si bien chanter... suivre la mesure!... sentir la musique!...»
Et la jolie femme se retourne et regarde le jeune homme; il y avait dans ce regard quelque chose qui payait Jean de tout ce qu'il avait fait depuis un an.
«Je sais aussi quelques duos,» dit Jean qui a déjà moins peur de chanter. «—Des duos!... Lesquels?...—Mais... d'abord celui que vous avez chanté... à cette grande soirée où... je vous ai rencontrée.—Ah! je me rappelle: le duo des Aubergistes de qualité. Le voilà; nous allons l'essayer ensemble.»
Jean se sent tout ému en entendant la jolie voix de Caroline, il ose à peine unir ses accens aux siens; mais on l'encourage, on le gronde, on le reprend quand il fait mal; enfin on fait semblant de ne point s'apercevoir de l'expression de ses yeux, du tremblement de sa voix lorsqu'il parle d'amour.
«Nous ferons quelque chose de vous,» dit Caroline; «Laure chante bien, elle vous donnera des leçons... Ce serait vraiment dommage de ne point faire de vous un bon musicien.»
Jean s'incline; il ne trouve pas encore tout ce qu'il voudrait dire, ou peut-être sent-il qu'il ne doit pas encore dire tout ce qu'il pense.
Mais déjà la vieille madame Marcelin a fermé son livre et pris sa lumière pour se retirer. Jean ne sait pas encore positivement s'il doit se permettre de rester, si on l'a en effet engagé à passer quelques jours. Dans son incertitude, il se lève, prend son chapeau, et regarde Caroline avec embarras.
«Eh bien! monsieur, qu'allez-vous donc faire?» lui dit la jeune femme en allant à lui. «Est-ce que vous partez?...—Mais, madame... je ne sais...—Mais non, monsieur, vous restez avec nous quelques jours... à moins que vos affaires ne vous permettent pas...—Oh! pardonnez-moi, madame!... je suis entièrement libre!... Mais je craignais... Je ne savais pas si je devais...»
Caroline sourit encore, puis elle sonne sa femme de chambre. Louise paraît, et on lui ordonne de conduire Jean à une des chambres d'amis.
Jean fait un profond salut à la compagnie, et suit la domestique qui le conduit à une jolie pièce du second étage où elle le laisse, et Jean se met au lit encore tout étourdi de son bonheur, et la pensée qu'il couche sous le même toit que Caroline, qu'il est chez elle, qu'il peut y rester plusieurs jours, le tient éveillé toute la nuit... Mais on ne peut pas avoir tous les bonheurs à la fois; et d'ailleurs en est-ce un de dormir lorsque nos idées sont couleur de rose?...
Quand on n'a pas dormi de la nuit, il est naturel de se lever de bonne heure. Au point du jour, Jean était sur pied; il commence par donner ordre à son domestique de retourner à son logement à Paris, car il ne voit pas la nécessité de le garder avec lui chez madame Dorville. Ensuite Jean se rend dans les jardins; il parcourt avec délice ces allées, ces bosquets, ces ombrages embellis chaque jour par la présence de Caroline. Il semblait à Jean que l'air qu'il respirait était plus doux, que la nature était plus belle partout où la femme charmante avait porté ses pas. Qui de nous n'a connu cette influence causée par l'objet aimé, cette magie dont l'amour entoure les amans!... Et il y a des gens qui osent dire qu'il n'y a plus de sorciers, de lutins!... lorsqu'un enfant transforme pour nous une chaumière en un boudoir délicieux; un bois sombre, une grotte obscure en un séjour enchanteur; et que lui faut-il pour cela? de beaux yeux... un pied mignon... un petit nez retroussé!... Les Armide, les Circé, les Médée, n'en savaient pas plus que cet enfant-là.
Jean était absorbé dans ses pensées, arrêté devant un groupe d'arbres près duquel était un banc de verdure. Il regardait ce banc avec attention... ou peut-être il ne le voyait pas, car les amoureux sont comme les miopes; leurs pensées sont quelquefois bien loin de ce qu'ils semblent examiner. Tout à coup une voix bien connue se fait entendre près du jeune homme, et lui dit: «Que regardez-vous donc là avec tant d'attention?...»
Jean se retourne et dit à Caroline: «Je regardais ce banc de gazon...—Ce banc de gazon! Mais je ne lui vois rien d'extraordinaire...—Je pensais que plus d'une fois, sans doute, vous aviez été assise à cette place.»
Jean ne dit rien de plus; mais Caroline est émue de cet aveu si simple, si naïf, qui en disait plus que des complimens arrangés avec art, et débités avec prétention. Pendant quelques minutes elle reste pensive aussi, et Jean ne lui en demande pas le motif.
Mais la petite Laure accourt annoncer que le déjeuner est servi. Déjà Caroline a repris sa gaîté, et l'on retourne à la maison. Après le déjeuner, madame Marcelin développe avec délices les journaux dont la lecture va l'occuper une grande partie de la journée. Caroline et Laure montent à la bibliothèque. Jean les suit. Il lit, pendant que ces dames dessinent, mais de temps à autre ses yeux ne sont plus sur son livre; ils se portent sur son aimable hôtesse, et par hasard, sans doute, les regards de Caroline rencontrent souvent ceux de Jean. Alors elle lui dit en souriant: «Eh bien! monsieur, est-ce que vous ne lisez pas?—Pardonnez-moi, madame, c'est que je... méditais sur ce que je viens de lire...—Ah! c'est très-bien cela, monsieur.»
Le jeune homme mentait alors; mais quand on prend l'usage du monde, il faut nécessairement apprendre à mentir.
Quand Caroline et son écolière ont terminé leur leçon de dessin, elles laissent Jean dans la bibliothèque, et c'est seulement alors qu'il étudie réellement, et qu'il sait ce qu'il lit. Il redescend ensuite au salon, et la jeune Laure lui donne une leçon de solfége. Après le dîner, on se promène dans le jardin ou dans les environs; puis le soir on rentre, et l'on fait encore de la musique.
Plusieurs jours s'écoulent ainsi; Jean est trop heureux pour oser davantage. Cependant il adore Caroline, mais il craindrait, en lui faisant l'aveu de son amour, qu'elle ne se fâchât, et ne lui permît plus d'habiter auprès d'elle. Cette crainte le rend muet; mais si sa bouche ne dit point le secret de son cœur, ses yeux doivent le faire connaître. Lorsque, par hasard, Jean se trouve un moment seul avec Caroline, ses regards cherchent les siens, il y voit toujours une expression bienveillante, mais peut-être n'est-ce que de l'amitié; Caroline est bonne, aimable, mais aura-t-elle jamais de l'amour pour lui? Jean ne se croit pas digne de posséder son cœur; il se voit encore ce qu'il était autrefois.
Huit jours se sont écoulés rapidement; en restant plus long-temps, pour sa première visite, Jean craindrait d'être indiscret, et le matin du neuvième, il fait ses adieux.
«Vous nous quittez!» lui dit Caroline. Et sa voix semble encore plus douce; l'air de reproche dont elle accompagne ces mots enchante Jean qui est prêt à lui répondre qu'il va rester. Cependant il reprend sa résolution, et annonce que quelques affaires l'appellent à Paris.
«Si vous êtes long-temps sans revenir,» dit la petite Laure, «vous oublierez tout ce que je vous ai appris.—Vous l'entendez,» dit Caroline, «votre maîtresse de musique veut que vous reveniez bientôt...»
La jolie femme n'en dit pas plus, mais ses regards semblaient d'accord avec les désirs de Laure. Jean prend timidement la main de Caroline, il la presse dans la sienne, il n'ose pas la porter à ses lèvres... Il y a encore tant de choses qu'il n'ose pas faire!... Et pourtant autrefois il était hardi, entreprenant; mais les extrêmes se touchent, et ce n'est plus le Jean d'autrefois.
Il s'est enfin arrache du séjour enchanté, et il se dit en retournant à Paris: «Je ne suis pas resté plus long-temps, cette fois, par bienséance... Mais, lorsque j'y retournerai, j'y resterai jusqu'à ce qu'elle-même me dise de partir.»
CHAPITRE XXVI.
VISITES, DUEL ET SES SUITES
Jean trouve son petit entresol triste, car madame Dorville n'est plus à quelques pas; il ne peut espérer de la voir passer dans la rue, les journées lui semblent d'une longueur mortelle, l'étude même ne saurait le distraire. Après huit jours qui lui paraissent éternels, Jean n'y tient plus, il part pour la campagne de madame Dorville. «Si elle paraît mécontente de me revoir si tôt, si elle me reçoit froidement», se dit-il, «eh bien! je lui avouerai que je ne puis exister loin d'elle; si ma présence l'importune, qu'elle me laisse au moins respirer l'air qu'elle respire, reposer sous le toit qui l'abrite, et je ne lui parlerai jamais de mon amour.»
Mais quelque chose lui disait en secret que Caroline ne serait pas mécontente de son empressement à la revoir; livré à cet espoir, il presse les flancs de son coursier qui arrive couvert d'écume à Luzarche.
Jean est déjà descendu de cheval, il confie son cheval au jardinier qui sert aussi de palefrenier, et lui demande si madame Dorville est chez elle. «J'ons vu madame tout à l'heure descendre au jardin,» répond le jardinier. Jean, enchanté, glisse une pièce d'or au domestique, et court au jardin sans s'arrêter dans la maison.
Jean connaît tous les détours du jardin, il en a déjà parcouru une partie, et n'aperçoit pas Caroline, lorsque enfin, au bout d'une allée, il voit la jeune femme assise sur le banc de gazon devant lequel elle l'a surpris en contemplation quelques jours auparavant.
Jean s'arrête; Caroline ne peut le voir; il avance doucement la tête pour connaître ce qui l'occupe, mais Caroline ne tient ni livre, ni ouvrage, ni dessin; sa tête est appuyée sur une de ses mains, ses yeux sont fixés sur le gazon, son sein se soulève doucement, elle est toute entière à ses réflexions.
Jean ne bouge pas, mais il soupire en se disant: «A quoi... ou à qui pense-t-elle en ce moment?»
Quelques minutes se passent ainsi, lorsque sortant de sa rêverie, Caroline tourne subitement la tête, et voit Jean immobile à quatre pas d'elle.
«Comment!... c'est vous!... vous, ici!» dit Caroline avec surprise. «—Oui, madame. Je viens d'arriver; on m'a dit que vous étiez au jardin, et je suis venu vous y chercher...—Et vous restiez là sans me rien dire?—Je vous voyais... n'était-ce pas beaucoup?
»—Vraiment, monsieur Jean, je vais trouver que vous prenez trop le ton du monde, car vous faites aussi des complimens.—Des complimens... Non, madame, je n'en veux jamais faire... Je veux garder ma sincérité d'autrefois... puisque alors c'est tout ce que j'avais de bien.—Mon Dieu! comme vous avez chaud!... vous êtes tout en nage.—Je suis venu un peu vite...—Venez donc vous asseoir, au moins.»
Jean ne se fait pas répéter cette invitation, il s'assied près de Caroline qui reprend en le regardant avec intérêt: «Quelle folie! se fatiguer ainsi. Et pourquoi venir si vite!—Mais... pour vous voir plus tôt.—Paris ne vous a donc pas fait oublier cette campagne?—Cette campagne!... Ah! madame, je suis si heureux d'habiter près de vous, qu'à Paris il me semblait ne plus exister... Je n'ai pu résister à ce que j'éprouvais... Peut-être ce désir m'a-t-il fait manquer aux convenances, en me ramenant si vite en ces lieux...—Monsieur Jean, je vous l'ai déjà dit, pour ses amis on doit se défaire de ces formes cérémonieuses... Est-ce que vous ne voulez pas être le mien.—Votre ami? ce titre est bien doux... Cependant... il en est de plus doux encore...»
Un soupir accompagne ces mots, Caroline ne fait pas semblant de l'entendre et s'écrie en riant: «Mais, mon Dieu! comme nous voilà sérieux!... Il semblerait que nous avons un grand sujet de tristesse, et j'espère qu'il n'en est rien. Allons, monsieur, je ne veux pas que l'on ait l'air pensif comme cela.
»—Eh bien! je serai gai, madame,» répond Jean en poussant encore un gros soupir, et Caroline le regarde en souriant, mais les yeux de Jean rencontrent alors les siens, et ils ont une expression si tendre, qu'elle ne peut s'empêcher de rougir et de soupirer aussi.
En ce moment la petite Laure accourt annoncer à sa bonne amie que des voisins viennent lui rendre visite. Caroline se lève en disant à Jean: «Allons au salon.... On se doit à la société.» Et Jean la suit en se disant: «Les convenances ont aussi leur mauvais côté.»
La compagnie qui vient d'arriver se compose du mari, de la femme et de quatre enfans, qui se prétendent voisins de madame Dorville, parce qu'ils ont un pied-à-terre à Chantilly, où du reste ils ne sont jamais, passant la belle saison chez les habitans des environs. Ils vont, sans façon, s'installer tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Caroline, qui se trouve souvent avec eux à Paris, est obligée de faire accueil à une famille fort ennuyeuse, dont le chef est un bavard insupportable, la femme une sotte remplie de prétention, et les quatre petits garçons des diables qui bouleversent tout dans la maison et dans le jardin, tandis que le papa ne cesse de répéter: «Oh! vous pouvez laisser mes garçons courir partout, ils sont trop bien élevés pour toucher à rien.»
Pendant que Caroline reçoit la famille Deschamps, Jean va saluer madame Marcelin, et dire bonjour à la petite Laure; puis, n'espérant plus être un moment seul avec Caroline, il va se rendre à la bibliothèque; mais déjà M. Deschamps s'est emparé de lui, et a commencé, sur les plaisirs de la campagne, une conversation qu'il paraît avoir l'intention de pousser fort loin, sans laisser à son interlocuteur la faculté de placer autre chose que des oui et des non. Fatigué de ce bavardage, Jean bat en retraite sur le jardin, mais M. Deschamps l'y suit, et chaque arbre, chaque buisson, chaque fleur lui fournit de quoi prolonger ses réflexions sur les plaisirs de la campagne. Le pauvre Jean ne voit pas comment il sortira de là; mais Caroline, qui s'est aperçue que depuis deux heures il est la victime de M. Deschamps, se décide à venir le délivrer en lui annonçant que Laure l'attend pour faire de la musique. Jean remercie d'un coup d'œil Caroline, et la laisse avec ce monsieur qui sait si bien détailler les plaisirs de la campagne.
Jean se flattait que la famille Deschamps partirait après le dîner; mais, au dessert, le chef de famille dit à Caroline: «madame Dorville, nous venons, sans façons, passer une huitaine chez vous..... Ensuite, nous irons à Écouen, chez M. de Grandfort, où nous resterons quinze jours... De-là à Pierrefite, chez madame Duparc; puis nous passerons trois semaines à Beaumont et un mois à Louvre... On nous attend partout; nous sommes pris pour tout l'été; mais il faut venir nous voir aussi à Chantilly, madame Dorville, nous serons bien flattés de vous recevoir...»
Avant d'inviter les personnes à aller chez lui, M. Deschamps avait soin de faire savoir qu'il n'y était jamais. Pendant qu'il parlait, Jean regardait Caroline, et ses yeux semblaient lui dire: «Comment! vous allez garder pendant huit jours ces gens-là chez vous?...» Un léger sourire qui parut sur les lèvres de la jolie femme, fît comprendre à Jean qu'elle devinait sa pensée. Cependant elle répondit très-poliment à M. Deschamps: «C'est fort aimable à vous d'être venu me voir; quelques jours plus tard vous ne m'eussiez point trouvée, car on m'attend aussi à une campagne voisine, et j'ai promis d'y être dans quatre ou cinq jours...
»—Alors nous ne resterons que cela chez vous,» reprend M. Deschamps, «et nous passerons trois jours de plus chez M. de Grandfort.
»—Voilà cinq jours qui seront bien amusans!» se dit Jean. En effet, tant que la famille Deschamps est chez Caroline, il est impossible de goûter un moment de tranquillité, à moins de sortir de la maison. Le matin, M. Deschamps poursuit tout le monde, jusque dans la bibliothèque; pas moyen de lui échapper. Dans le jardin, les enfans mettent tout au pillage; ils cueillent les fruits et les fleurs, et trouvent même gentil de déraciner de petits arbres pour les planter ailleurs, et le soir, la voix du papa, se mêlant aux cris de ses quatre garçons, ne permet pas d'entendre ce qu'on fait au piano.
Enfin, le cinquième jour, la famille Deschamps prend congé, et M. Deschamps, après avoir dit: «Partons pour Écouen,» ne manque pas d'engager encore madame Dorville à venir les voir à Chantilly.
Il semble qu'on respire plus librement, débarrassé de la présence de personnages ennuyeux. Après le départ des Deschamps, on reprend chez Caroline les occupations que l'on aime; on se retrouve, on peut enfin se voir, se parler et s'entendre. Jean, qui cherche plus que jamais à mériter les suffrages de la femme charmante, fait de rapides progrès dans la musique, et passe tous les matins plusieurs heures dans la bibliothèque; un regard, un mot de Caroline le paient de son assiduité au travail; être près d'elle est déjà une douce récompense, et lors même qu'on ne se dit rien, lorsque chacun semble livré à ses pensées, Jean trouve que le temps vole. Près de ce qu'on aime les heures s'écoulent si rapidement!
Mais, dix jours après le départ de la famille Deschamps, un joli cabriolet s'arrête à la porte de la maison de madame Dorville, et bientôt madame Beaumont et M. Valcourt se présentent chez Caroline.
Depuis long-temps Valcourt désirait aller à la campagne de la jeune veuve, il avait prié madame Beaumont de l'y conduire, et celle-ci y avait consenti.
Les dames étaient dans le salon du rez-de-chaussée lorsque les nouveau-venus arrivèrent. Caroline les reçoit avec sa grâce habituelle; Valcourt demande pardon de la liberté qu'il a prise d'accompagner madame Beaumont; on l'excuse avec politesse, et l'on s'empresse de faire les honneurs de chez soi.
Valcourt examine tout, admire tout, et pendant qu'il s'écrie: «C'est un séjour délicieux, enchanteur; je voudrais passer ici ma vie,» madame Beaumont annonce à Caroline qu'elle vient lui tenir compagnie pour quelques jours. «C'est bien aimable à vous,» répond Caroline en souriant; mais alors ce sourire n'est pas bien naturel, et quelqu'un d'observateur pourrait n'y voir que de la politesse.
Jean travaillait dans la bibliothèque, pendant que madame Beaumont et Valcourt s'installaient dans la maison; mais la petite Laure est montée dire à Jean: «Il vient encore de nous arriver du monde, des gens de Paris.... C'est contrariant! On ne peut pas si bien chanter quand il y a du monde.»
Jean trouve aussi que c'est très-contrariant, non pas seulement parce que cela empêche de chanter. Mais il faut bien prendre son parti, et ce monsieur et cette dame ne peuvent être aussi ennuyeux que les Deschamps.
Jean va faire une toilette plus soignée avant de descendre au salon, puis il se présente avec cette aisance, cette grâce qu'il acquiert chaque jour près de Caroline. Tout le monde était réuni, madame Beaumont regarde Jean, car sa tournure, ses manières sont tellement différentes d'autrefois, que d'abord elle ne le remet pas; mais Valcourt a sur-le-champ reconnu le jeune homme dont il a tant ri, et ses traits expriment la surprise, le dépit qu'il éprouve en le retrouvant chez madame Dorville.
Jean salue avec politesse, puis va causer avec madame Marcelin, tandis que madame Beaumont dit tout bas à Caroline: «Ma chère amie, quel est donc ce monsieur?... Il me semble l'avoir vu quelque part.—C'est M. Durand...—Comment!... celui qui avait si mauvais ton?—Oui, ma chère amie.—Mais il me fait l'effet de n'être plus le même.—C'est qu'en effet il est entièrement changé... Vous verrez, ma bonne amie, qu'on peut maintenant le recevoir sans se compromettre.»
Ces mots sont accompagnés d'un sourire un peu ironique. Pendant que ces deux dames se parlent, Valcourt ne cesse point d'examiner Jean. Il est désolé de ne rien pouvoir trouver à critiquer dans sa toilette.
La cloche du dîner se fait entendre; Jean présente sa main à madame Beaumont. On va se mettre à table: d'abord on y parle peu, chacun semble s'observer; mais madame Beaumont ne tarde pas à conter les nouvelles de Paris, et Valcourt, qui pense que Jean doit au moins être fort emprunté dans la conversation, cherche à le faire causer. Mais au grand étonnement du jeune fat, Jean répond fort bien, et s'il ne fait pas de périphrases, de métaphores, s'il n'emploie pas avec affectation des termes recherchés, il sait parfaitement soutenir la conversation.
Valcourt se mord les lèvres avec colère; ses yeux se portent, tantôt sur Jean, tantôt sur Caroline, et déjà il a glissé dans ses discours quelques observations malignes qui n'ont point échappé à la jeune veuve, mais auxquelles Jean n'a point fait attention.
Le dîner est terminé, et l'on se rend dans le jardin. Valcourt ne quitte pas une minute Caroline, il fait l'aimable, le galant, et quoique sa gaîté paraisse un peu forcée, elle n'en fait pas moins mal à Jean qui s'éloigne en soupirant, et va se promener dans une allée solitaire en se disant: «J'aimais encore mieux la famille Deschamps.»
La nuit ramène tout le monde au salon. En y entrant, Caroline dit tout bas à Jean: «Pourquoi donc n'êtes-vous pas resté avec nous au jardin?—Je craignais... d'être importun...—C'est très-mal, monsieur... Dorénavant je vous prie de vouloir bien aussi me tenir compagnie.»
Ces mots ont rendu le bonheur à Jean, et Valcourt, qui le voit sourire, fait une grimace horrible, puis va se mettre au piano.
On engage Valcourt à chanter; après s'être fait prier long-temps, il y consent et gazouille deux romances; ensuite il supplie Caroline de chanter un nocturne avec lui. Elle accepte, et Valcourt semble triompher en mariant sa voix à celle de madame Dorville. Jean ne dit rien, il est assis dans un coin, il écoute; mais après le nocturne, Caroline le prie de chanter avec elle un duo. Jean ne se fait pas répéter cette invitation, il court au piano, et Valcourt se jette dans un fauteuil en murmurant: «Nous allons voir comment il chante!»
Au grand regret du jeune présomptueux, Jean chante fort bien; s'il ne fait point de cadences, de roulades, il a du goût et de l'expression, ce qui vaut beaucoup mieux.
«C'est vraiment très-bien!» dit madame Beaumont, «monsieur a une fort jolie voix...—N'est-ce pas, ma chère amie,» dit Caroline, «qu'il eût été dommage que M. Durand n'apprît pas la musique.
»—C'eût été une perte horrible!» s'écrie Valcourt avec ironie. «Il paraît que monsieur a mis le temps à profit... Car je me rappelle qu'il m'a dit, il n'y a pas fort long-temps, que la musique l'embêtait.»
Caroline est piquée de l'observation inconvenante de Valcourt, mais Jean se contente de répondre avec beaucoup de tranquillité: «En effet, monsieur, depuis peu de temps j'ai appris beaucoup de choses, car je voulais mériter la bienveillance de madame, et ne point me conduire chez elle de manière à la faire repentir d'avoir bien voulu m'y recevoir.»
Valcourt se mord les lèvres et ne répond rien. Caroline s'empresse de parler campagne, fleurs, jardinage, mais la conversation languit et l'on se retire de bonne heure, Valcourt en baisant la main à madame Dorville, et Jean en lui jetant un regard auquel les yeux de Caroline ont répondu.
Le lendemain de grand matin Jean est dans le jardin, il espère y rencontrer Caroline seule un moment; mais Valcourt a été aussi matinal que lui, il vient parcourir les allées, admirer les fleurs, la volière, et lorsque Caroline descend au jardin, il se trouve le premier près d'elle. La jolie veuve, qui aperçoit Jean, dirige ses pas de son côté, mais Valcourt ne la quitte pas un moment; il l'accable de complimens, de fadeurs, Caroline rit; et Jean se tait.
Le déjeuner rassemble la société. Caroline est aimable avec tout le monde; Jean est pensif, et Valcourt a repris son ton de persiflage. Persuadé que Jean parle peu parce qu'il craint de commettre quelques bévues, le jeune fat entame tous les sujets de conversation; il parle littérature, politique, modes, peinture, et sourit d'un air moqueur en voyant Jean ne point prendre part à la conversation.
«Je vais lire dans le jardin,» dit madame Beaumont. «—Après le déjeuner, moi, je vais aller me promener dans les environs,» dit Valcourt. «—Moi, je vais étudier à la bibliothèque,» dit Jean.
«—Étudier?» reprend Valcourt d'un air moqueur. «—Oui, monsieur, étudier.—Apprenez-vous par hasard à danser l'anglaise?»
Cette question en rappelant à Jean son aventure à la grande soirée, lui fait monter le rouge au visage; la colère brille dans ses yeux, mais Caroline le regarde et il se contient, tandis que Valcourt, qui est enchanté de le mystifier, reprend en ricanant: «C'est qu'on m'a dit que vous n'étiez pas heureux à cette danse-là... Et puisque vous êtes en train d'apprendre tant de choses, il ne vous en coûtera pas plus d'apprendre à danser.»
Jean ne répond rien; il sort de la salle en saluant froidement les dames. Caroline prend aussitôt le bras de Laure, Valcourt l'arrête et lui demande en souriant si elle va aussi se livrer à l'étude. «—Je suis chez moi, monsieur, je n'ai, je pense, aucun compte à vous rendre... Je vous prie de ne pas l'oublier.»
Ces mots, et le ton dont Caroline les a prononcés, prouvent à Valcourt qu'elle est blessée de ce qu'il a dit à Jean. Le jeune fat est resté seul, il retourne au jardin en se disant: «Est-ce que madame Dorville me préférerait ce... Durand!... Allons! ce n'est pas possible! madame Dorville a trop bon goût... Ce grand dadais aura beau étudier, aura-t-il jamais ce bon genre... ce fini... Ah! ah! il a été bien sot quand je lui ai parlé de l'anglaise!... Il s'est sauvé sans trouver un mot à me répondre...»
En ce moment Valcourt lève les yeux et voit Jean qui sortait d'une allée voisine et venait droit à lui.
«Monsieur,» dit Jean avec beaucoup de calme, «j'attendais l'occasion de vous trouver seul pour m'expliquer avec vous.
»—Qu'est-ce que c'est, monsieur?» dit Valcourt d'un ton impertinent, quoiqu'il commençât à croire que Jean avait trouvé quelque chose à lui répondre.
«—Monsieur, en me conseillant d'apprendre à danser l'anglaise, votre intention a-t-elle été de m'insulter?
»—Ma foi! prenez-le comme vous voudrez!... Est-ce que je vous dois compte de mes intentions?... C'est fort plaisant!
»—Je ne sais pas si cela est plaisant, monsieur, mais je vois avec étonnement qu'un homme qui se pique d'avoir bon ton, se conduise comme vous venez de le faire... Si je n'avais été retenu par la présence de ces dames, je n'aurais pas attendu ce moment pour vous répondre.
»—Ha çà! monsieur, est-ce que vous prétendez me donner des leçons, par hasard?—Justement, monsieur, je veux vous en donner une de savoir-vivre...—Insolent!—Point de propos, monsieur, et surtout point de bruit, ou vous me feriez croire que pour vous battre il faut que vous vous montiez la tête. Je pense d'ailleurs qu'il faut cacher cette affaire à madame Dorville, et que ce n'est point près des lieux qu'elle habite, qu'il est convenable de la terminer. Je vais partir pour Paris; demain matin à cinq heures j'espère vous rencontrer à la barrière de l'Étoile.—Oui, monsieur, j'y serai.»
Jean salue Valcourt, et va prier le jardinier de seller son cheval; puis il monte à la chambre qu'il occupe, fait ses préparatifs de départ et descend en réfléchissant s'il doit s'éloigner sans dire adieu à madame Dorville; mais en traversant le vestibule Jean rencontre Caroline qui vient à lui.
«Où donc allez-vous? Je viens de voir Pierre qui prépare votre cheval.—Je vais... à Paris...—Vous partez... Eh! pourquoi me quitter si brusquement?... Est-ce ce M. Valcourt dont la présence vous fait abandonner ces lieux?... Ah! vous ne pouvez penser que je préfère la société d'un fat, d'un étourdi, à la vôtre... S'il vous a dit ce matin des choses qui vous ont déplu, de grâce n'y faites pas attention... je vous en prie... Ah! mon ami, il y a dans le monde tant de gens que l'on regrette d'être forcé d'entendre!»
Caroline n'avait jamais eu avec Jean un ton si tendre, si affectueux; c'était la première fois qu'elle l'appelait son ami, et ce mot, dans sa bouche, avait tant de douceur que Jean, ému, transporté de plaisir, est un moment indécis et ne sait plus ce qu'il doit faire. Mais le rendez-vous est donné, y manquer serait une lâcheté. Il lui répond au bout d'un moment: «Je me suis rappelé que j'avais ce soir absolument affaire à Paris... Mais je reviendrai bientôt je l'espère... demain peut-être... Ah! madame, ai-je besoin de vous dire que je ne suis bien qu'auprès de vous?»
Caroline tend sa main à Jean en lui disant: «Partez donc... et revenez bientôt.»
Jean prend cette main charmante qu'on lui abandonne, pour la première fois il la couvre de baisers, puis rappelant tout son courage, il monte à cheval et s'éloigne de Luzarche.
Caroline est retournée tristement au salon, elle y cause quelque temps avec les dames. Valcourt vient bientôt se joindre à la société. Il fait encore l'aimable, le sémillant, cependant il est moins gai que le matin.
Au dîner, madame Beaumont demande ce qu'est devenu M. Durand. «Il nous a quittés,» dit Caroline, «il avait affaire ce soir à Paris.»
On n'en demande pas davantage. Mais, le soir, après avoir fait quelques tours de jardin, Valcourt annonce aussi qu'il va retourner à Paris.
«Quoi! vous nous quittez déjà?» dit madame Beaumont. «—Oui, belle dame, j'ai affaire à Paris... Mais j'espère revenir incessamment vous revoir, mesdames...
»—Vous ne me retrouveriez point à cette campagne, monsieur,» dit Caroline; «ne prenez donc plus la peine de vous y rendre.»
Ces mots étaient un congé formel, Valcourt le sent, il est furieux, et il s'éloigne en disant: «Adieu donc, madame... mais si vous attendez incessamment monsieur... Jean Durand!... je crains que vos désirs n'éprouvent quelques contrariétés.
»—Que veut dire M. Valcourt?» s'écrie Caroline dès que le jeune fat est éloigné. «Ce ton persifleur en me quittant...—Ma foi, ma chère amie,» dit madame Beaumont, «Valcourt a bien sujet d'avoir de l'humeur, et la manière dont vous venez de lui parler.....—Eh! madame! comment M. Valcourt s'est-il conduit depuis qu'il est chez moi..... Il persifle..... il offense même une personne dont il n'avait nullement à se plaindre... Dites lequel de lui ou de M. Durand s'est le mieux comporté ce matin..... Mais ce départ subit de tous deux..... Ces mots échappés à Valcourt... O mon Dieu!... quelle affreuse pensée!... S'ils allaient!...—Allons, ma chère! ne croyez-vous pas qu'ils vont se battre... pour une plaisanterie sur la danse!—Le ton de M. Valcourt ne permettait pas que l'on souffrît une telle plaisanterie.—Vous avez bien vu que M. Durand ne lui a rien répondu.—Non... devant nous... Mais peut-être...—Allons! voilà de ces idées qui n'ont pas le sens commun.»
Caroline est triste toute la soirée; on se sépare de bonne heure, et le lendemain matin, madame Beaumont, mécontente de ce qui s'est passé avec son protégé, dit adieu à madame Dorville et retourne à Paris.
Caroline passe la journée dans la plus grande agitation, se plaçant à chaque instant à l'une des fenêtres qui donnent sur la route; elle oublie la musique, le dessin. La bonne madame Marcelin, surprise de sa tristesse, lui demande si elle est indisposée; la petite Laure fait ce qu'elle peut pour la faire sourire. «Je n'ai rien..... rien absolument,» répond Caroline; mais le ton dont elle prononce ces mots ne satisfait pas celles qui l'entourent.
Avec la nuit, la tristesse, l'inquiétude de Caroline ont augmenté, car Jean n'est pas revenu et n'a pas donné de ses nouvelles. La jeune femme se retire de bonne heure dans sa chambre. Sa fidèle Louise la suit. Elle a remarqué aussi le changement d'humeur de sa maîtresse. Louise, quoique fort simple, en devine en partie la cause. Les filles les plus simples ont du tact pour certaines choses, et Louise, qui voudrait faire parler sa maîtresse, dit en la déshabillant:
«Mon Dieu! comme monsieur Durand s'en est allé brusquement hier... sans rien dire à personne... Je croyais, moi, qu'il n'était allé que se promener dans les environs.—Non, Louise... il est retourné à Paris... Mais il devait revenir aujourd'hui... ou donner de ses nouvelles... et je suis étonnée...—Oh! il viendra sans doute demain... Il semble tant se plaire chez madame...—Tu crois, Louise, ah! je voudrais déjà être à demain...—Madame paraît bien agitée... Est-ce qu'il doit arriver quelque chose à M. Durand?—Quelque chose?... J'espère que non... Cependant les hommes se battent quelquefois pour un mot.—Mon Dieu! est-ce que M. Durand est allé se battre?...—Je ne vous dis pas cela, Louise... Vous êtes d'une curiosité!—Pardon, madame.»
La femme de chambre avait fini son service, elle s'éloignait, sa maîtresse la rappelle.
«Louise... attendez... J'ai encore besoin de vous...—Oui, madame.—Tenez... serrez cette robe... Rangez ce tiroir où tout est en désordre.»
Louise s'approche du tiroir où il n'y avait rien de dérangé, mais elle fait semblant d'y être très-occupée, parce qu'elle voit bien que sa maîtresse veut qu'elle reste là. Au bout de quelque temps Caroline lui dit: «Louise..... j'ai oublié à Paris bien des choses dont j'ai besoin.... plusieurs livres... un ouvrage en tapisserie... est-ce que vous ne pourriez pas aller me chercher tout cela?—Si, madame, quand vous voudrez...—Mais le plus tôt possible... demain peut-être... Je vous donnerai la note de ce que je veux...—Oui, madame.—Si, par hasard... vous passiez devant la demeure de monsieur Durand... il est, je crois, notre voisin, rue Richer...—Oh! alors, madame, je passerai naturellement devant chez lui.—Vous pourriez... Il serait peut-être convenable de vous informer... si ce jeune homme n'est point malade... blessé... s'il ne lui est rien arrivé.—Certainement, madame, que je peux demander tout ça...—Sans dire... qui vous envoie...—Oui, madame, ce sera de moi-même... Mais si en effet il était arrivé quelque chose à ce monsieur.—Oh! alors vous iriez le voir, Louise, vous vous assureriez vous-même...—Oui, madame!...—Et vous reviendrez ici le plus promptement possible!—Soyez tranquille.»
Caroline congédie sa femme de chambre un peu plus satisfaite par ce qu'elle vient de lui ordonner. Cependant elle passe la nuit sans trouver le repos, et le lendemain, n'ayant pas de nouvelles de Jean, elle donne à Louise ses commissions pour Paris.
Jean, accompagné seulement de son domestique, s'était rendu au rendez-vous qu'il avait indiqué à Valcourt, et celui-ci ne s'était point fait attendre. Le résultat de cette rencontre fut un coup d'épée que Jean reçut dans le côté; car, comme élève de Bellequeue, quoiqu'il maniât très-bien cette arme, tout en se battant, il ne songeait qu'à Caroline; Valcourt, au contraire, ne pensait qu'à attaquer, et il fut vainqueur; mais aussi poli qu'on doit l'être en pareille circonstance, et trouvant à Jean un meilleur ton, depuis qu'il s'était battu avec lui, Valcourt aida le domestique à placer son maître dans une voiture, puis le salua en le quittant.
La blessure de Jean n'était point dangereuse; mais, dans le trajet, il avait perdu beaucoup de sang, il en résulta une grande faiblesse, et malgré tout son désir de donner de ses nouvelles à Caroline, le lendemain de son duel, il n'était point encore en état de conduire une plume; le médecin lui avait même recommandé beaucoup de calme, s'il voulait être plus tôt guéri.
Mais le calme n'est pas compatible avec l'amour, surtout lorsque l'amour n'est point satisfait. Jean se désolait d'être retenu sur son lit, et il songeait à envoyer son domestique à Luzarche, lorsque Louise parut dans son appartement.
Jean fit un mouvement de joie... puis il devint pâle comme la mort et eut une faiblesse, parce qu'il n'était pas encore en état de supporter la moindre émotion. La femme de chambre courut lui porter secours en s'écriant: «Ah! mon Dieu! ce pauvre jeune homme!... Madame avait bien raison d'être inquiète, de craindre pour lui...»
Malgré sa faiblesse Jean avait entendu ces mots, et, en revenant à lui, il dit en souriant à Louise: «Quoi!... votre maîtresse a eu la bonté d'être inquiète de moi?—Certainement, monsieur.... c'est-à-dire je dois avoir l'air d'être venue de moi-même, mais c'est elle qui m'a envoyée...... Vous vous êtes donc battu, monsieur? Vous êtes donc blessé?—Ce n'est rien, bonne Louise! je serai bientôt guéri, je le sens.... Je suis si heureux de savoir que Caroline... que madame Dorville a pensé à moi... Louise, dites-lui bien que sitôt que je serai en état de sortir, c'est près d'elle que je me rendrai....—Oui, monsieur; mais il ne faut pas faire d'imprudence pour retomber malade ensuite... D'ailleurs, je suis bien sûre que madame m'enverra savoir de vos nouvelles.... ou que je viendrai de moi-même... comme aujourd'hui. Adieu, monsieur, je retourne bien vite près de madame, car elle est bien pressée de savoir de vos nouvelles.»
Louise s'éloigne, et Jean se sent déjà beaucoup mieux, car la certitude que Caroline pense à lui a versé un baume sur sa blessure.
On attendait avec impatience à Luzarche le retour de la jeune fille; Caroline avait avoué le sujet de son inquiétude à ses compagnes fidèles, et celles-ci la partageaient, car madame Marcelin et la petite Laure aimaient beaucoup Jean, qui était avec elles aimable et sans prétention.
Louise revient; on l'entoure, on l'accable de questions. La jeune fille dit tout ce qu'elle sait, et Caroline devient pâle et tremblante en apprenant que Jean est blessé, tandis que madame Marcelin s'écrie: «Quand donc les hommes cesseront-ils de se battre pour des misères!» et que la petite Laure dit: «Il ne devrait être permis de se battre qu'à la guerre... Et encore on ne devrait jamais se faire de mal.»
Lorsque Louise a rassuré ces dames en leur disant que le médecin a déclaré que la blessure n'est point dangereuse, Caroline fait signe à sa femme de chambre de la suivre dans son appartement, et là elle se fait répéter les moindres détails de son entrevue avec Jean, interrompant à chaque instant Louise en s'écriant: «Pauvre jeune homme!... Il t'a dit que j'étais trop bonne... comme si ce n'était pas tout naturel... Je suis presque cause de ce duel... Ce Valcourt!... Ah! jamais, je l'espère, il ne se présentera chez moi...—Ah! j'aime bien mieux monsieur Durand, moi, madame...—Il t'a donc remerciée, Louise... de ce que j'avais... de ce que tu étais allée savoir...—Oui, madame... il prétend que cela le guérira plus vite, d'avoir de vos nouvelles...—Si je le savais.... si je pensais...»
Caroline ne dit rien de plus, mais le surlendemain elle réfléchit qu'elle a encore des commissions pour Paris, et en y envoyant Louise, elle l'engage à aller s'informer de la santé du jeune blessé, et à lui faire connaître l'intérêt que tout le monde prend à son rétablissement.
Jean se sentait déjà plus fort, et malgré la défense de son médecin, il avait passé une partie de ses journées à écrire à Caroline. Il ne voulait que la remercier de l'intérêt qu'elle daignait lui témoigner; mais son cœur conduisait sa plume, sa lettre était brûlante, et à chaque mot il parlait de son amour, tout en croyant ne parler que de son respect.
La visite de Louise enchante le malade. Il lui remet sa lettre, en la priant de la donner à sa maîtresse; une bourse accompagne la missive. Il n'en était pas besoin pour que la femme de chambre se chargeât du billet; cependant une bourse donnée avec grâce ne gâte jamais rien, et, à son retour à la campagne, Louise ne manque pas de s'acquitter de sa commission.
Le billet de Jean porte un trouble nouveau dans l'âme de Caroline, elle le lit cent fois en cachette; elle le porte sur elle pour le relire encore dans le jardin; sa tristesse a disparu; si elle est parfois rêveuse, sa rêverie même semble donner à ses traits une expression plus séduisante. Femme qui pense à l'amour doit être encore plus jolie.
Caroline n'ose pas répondre à la lettre de Jean; mais bientôt Louise reçoit de nouvelles commissions pour Paris, et on l'engage à ne point oublier d'aller voir le jeune blessé. Jamais Louise n'a fait si souvent le trajet de Paris à Luzarche. Mais elle ne s'en plaint pas, car à son arrivée et à son retour, elle fait toujours des heureux.
Louise a revu Jean qui commence à se lever, mais ne peut encore sortir. Jean a remis à la jeune fille une autre lettre pour sa maîtresse, et cette fois, il ose y dire à Caroline qu'il mourra s'il n'obtient pas son cœur. En recevant cette seconde lettre, Caroline, qui serait sans doute bien fâchée que Jean mourût au lieu de guérir, se décide à lui répondre deux mots.
Ces deux mots forment douze lignes, car les amans emploient quelquefois des mots bien longs. En recevant ce billet, que Louise ne tarde pas à lui apporter, Jean fait un bond de joie; en lisant la lettre il manque de se trouver mal de plaisir, car Caroline y disait à Jean: «Qu'elle serait bien fâchée de faire son malheur; qu'elle attendait avec impatience le moment où ils pourraient se revoir, mais qu'elle ne voulait pas qu'il fît d'imprudence, parce que sa santé était bien chère à toutes ses amies de Luzarche.» Et tout cela se trouvait dans les deux mots que la jolie main avait tracés. On conçoit l'ivresse, le délire de Jean, en recevant ce billet qu'il baise et relit cent fois. Il remercie Louise, il remercierait volontiers Valcourt de l'avoir blessé, car c'est à cet événement qu'il doit son bonheur. Enfin il charge la jeune fille d'une nouvelle lettre pour sa maîtresse, dans laquelle il marque à Caroline que sous trois jours il espère être assez bien pour se rendre auprès d'elle.
La femme de chambre a pris la lettre; elle a fait ses adieux à Jean, puis elle est retournée prendre la voiture qui doit la ramener près de sa maîtresse, sans remarquer que dans toutes ses courses elle a été suivie par une grande femme qui l'a regardée d'une façon singulière, et qui est montée avec elle dans la voiture de Luzarche.
CHAPITRE XXVII.
ADÉLAÏDE CHEZ CAROLINE.—LES VOLEURS.
On n'a point oublié que mademoiselle Chopard se rendait régulièrement tous les jours rue de Provence, à l'ancienne demeure de Jean, et qu'elle y demandait au portier s'il avait des nouvelles de son ancien locataire. Quoique les réponses ne fussent jamais satisfaisantes, Adélaïde ne perdait pas courage. D'ailleurs c'était une occasion de parler de son perfide, et cela fait toujours plaisir, même quand cela fait du mal.
L'année s'était écoulée, et on n'en savait pas plus sur le sort du jeune homme. On commençait à croire que Jean faisait le tour du monde. Bellequeue pensait que son filleul, qui lui avait témoigné tant de regret de n'être qu'un âne, s'était décidé à voyager pour revenir ensuite très-savant. Rose présumait que Jean était dans quelque château auprès de la jolie femme qui l'avait séduit, et mademoiselle Chopard pensait que son perfide courait l'Italie sur les traces de cette femme qui lui avait jeté un charme ou un sort.
Malgré les tourmens que lui causait son amour malheureux, Adélaïde était encore grandie et engraissée. Ses parens la regardaient avec admiration et assuraient qu'on ne trouverait point sa pareille dans tout Paris; les amis disaient: «C'est une superbe femme! mais il faut qu'elle en reste là.» Les jeunes filles s'écriaient: «C'est un colosse! Quel malheur de devenir comme cela!» Et Rose prétendait que bientôt mademoiselle Adélaïde serait forcée de se baisser pour passer sous la porte Saint-Denis.
Les Chopard laissaient à leur fille liberté entière, pensant qu'une demoiselle aussi bien taillée doit savoir se conduire d'elle-même dans le monde et ne faire jamais de faux pas. Cependant une femme de cinq pied six pouces peut avoir le cœur aussi tendre qu'une nabotte, et nous voyons tous les jours que l'embonpoint du corps ne le garantit pas des faiblesses humaines.
Quelquefois la maman Chopard proposait à sa fille un nouvel époux, Adélaïde lui répondait: «Je n'en veux pas.... Je ne veux épouser que Jean!»
Mais plus mademoiselle Chopard devenait grande et forte, et moins il se présentait d'aspirans à sa main; car il y a des hommes qui veulent pouvoir faire sauter leur femme sur leurs genoux, et en considérant Adélaïde, on devait craindre que cela ne fût difficile, ou extrêmement fatigant. Madame Chopard se désolait de l'entêtement de sa fille et désirait la voir mariée, mais M. Chopard lui répondait: «Elle a le temps, il n'y a pas de mal de la laisser se développer... Je veux ensuite lui trouver un gaillard bâti en Hercule... parce qu'il faut des époux assortis... sans quoi nous pourrions voir un nœud brouillé... Oh! un œuf brouillé!... pas mauvais celui-là!»
Quand on va presque journellement du Marais à la rue de Provence, on peut passer par la rue Richer. Un jour que mademoiselle Chopard revenait par ce chemin, qui n'est pas le plus court (mais on était à la fin d'août, le temps était superbe, et Adélaïde aimait à se promener), elle aperçut, à la fenêtre d'un entresol, celui qu'elle cherchait depuis si long-temps. C'était en effet Jean qui, alors retenu chez lui par sa blessure, prenait un moment l'air contre sa croisée, se transportant en imagination à Luzarche.
Adélaïde s'est arrêtée sous une porte cochère, elle s'est assurée que ses yeux ne l'ont point trompée; puis, quand le jeune homme a quitté sa fenêtre, elle se glisse lestement dans la maison qu'il occupe, et prenant son air aimable, va suivant sa coutume trouver le portier.
«C'est ici que demeure M. Jean Durand?—Oui, madame, c'est ici.—Il est chez lui dans ce moment, à ce que j'ai cru voir...—Oui, madame. Oh! il ne peut pas sortir... Il vient d'être malade... c'est-à-dire blessé... A la suite d'une affaire... d'une affaire... d'épée... Oh! il paraît que M. Durand est solide! qu'il est bon là...—Comment! M. Durand vient d'avoir un duel?...—Oh! un duel... Après tout, moi.... Je ne sais pas trop... C'est son domestique qui m'a dit à peu près ça...»
Adélaïde voit que ce portier-là est un bavard, qui ne demande pas mieux que de jaser; pour se le rendre favorable, elle lui met dans la main deux pièces de cent sous, et entre dans sa loge, pendant qu'il y cherche une chaise de disponible pour la lui offrir.
«Mon cher monsieur, je suis amie intime... d'un parent de M. Durand, qui s'intéresse beaucoup à lui; ce parent m'a chargée de prendre des informations... J'espère que vous voudrez bien me servir. Vous devez penser que ce n'est que dans un but honnête!—Oh! madame, ça se voit tout de suite, ça!....—Combien y a-t-il de temps que M. Jean Durand habite votre maison?—Mais, madame.... attendez donc... C'était peu de temps après la mort de ma défunte... Il y a déjà plus d'un an.... un an et queuque chose... Dieu! comme le temps passe depuis que je suis veuf!...—Et il n'a avec lui que son domestique?—Absolument que ça.—Sort-il souvent?—Sortir!... Ah! pendant un an il a vécu comme un ermite... Il ne bougeait pas de chez lui!—En êtes-vous certain?—Est-ce que ce n'est pas moi qui ouvre la porte?... Si ma défunte vivait encore, elle vous dirait même à quelle heure se lèvent et se couchent tous nos locataires.—Quand il ne sortait pas, il recevait du monde... des visites de femmes, sans doute?—Non... Oh! pour ça... je vous assure qu'il ne venait chez lui que trois hommes... Des professeurs, des hommes dans les arts, à ce que m'a dit son domestique... Mais pour des femmes, néante.—Quoi! pas une dame en carrosse... avec des laquais?... On vous aura trompé, portier!—Oh! ça serait difficile... je ne bouge pas de ma loge... Du temps de ma défunte, c'est différent, je sortais queuqu'fois... J'allais même au spectacle, à la grande Opéra... Nous avions un monsieur qui était employé dans les nuages, pour tirer les cordes... Mais à c-t'heure, c'est fini... néante.—Enfin ce duel, cette blessure.... il ne s'est pas fait cela en restant chez lui?...—Ah! c'est différent... j'vais vous dire... Depuis c't'été M. Durand est sorti beaucoup... Il a même été parfois huit... dix jours sans revenir...—Il a découché?...—Il couchait à la campagne... à Luzarche, à ce que m'a dit son domestique qui y est allé une fois avec son maître.—Il va à Luzarche... Chez qui?—Chez une jolie dame... qui est not' voisine, qui demeure là-bas... quatre portes plus loin... J'ai su ça parce que j'ai reconnu la femme de chambre de madame Dorville, quand elle est venue il y a deux jours voir M. Durand...
»—Une dame... ici près... Et il va à sa campagne!...» murmure Adélaïde, en se levant avec agitation. «Ah! je tiens le fil, enfin!—Vous avez trouvé mon fil!...» dit le portier, en regardant à terre. «—Vous dites que cette dame s'appelle madame Dorville?—Oui... Oh! je connais les voisins... Pas si bien que ma défunte, pourtant.—C'est une femme immensément riche, et qui a trois voitures?—Ah! laissez donc!... Elle n'a pas seulement cabriolet. Ah! par exemple, il paraît qu'elle a à Luzarche une propriété conséquente.—Et M. Durand a passé plusieurs jours à sa campagne?—Oh! il n'en sort presque plus... Et dès qu'il sera guéri, il paraît qu'il va y retourner....—Et ce duel! Pourquoi s'est-il battu?—Ah! quant à ça, néante. Je l'ai bien demandé au domestique, mais il n'en savait pas plus que moi...—Et la bonne vient savoir des nouvelles de monsieur?—Elle est déjà venue deux fois... Mais je ne crois pas qu'elle vienne aujourd'hui... son heure est passée.—A quelle heure vient-elle ordinairement?—Le matin... c'est-à-dire vers onze heures et demie.—Il suffit. Demain je reviendrai vous voir... monsieur le portier, je n'ai pas besoin de vous recommander le plus grand silence sur tout ceci!—Oh! soyez tranquille!... Néante!.... C'est mort!... Vous entendez bien que je suis usé sur tout ça!»
Adélaïde regagne à grands pas sa demeure; elle arrive tout effarée, et s'écrie en entrant: «Mes peines ne sont pas perdues... Enfin je suis sur la voie!...
»—Qu'est-ce que c'est donc, ma fille?» demande madame Chopard. «Tu parais émue?—Je vous dis, maman, que je vais connaître tout le fond de l'intrigue... Je suis sur la voie...
«Quelle voie?» dit M. Chopard; «car enfin, ma chère amie, il y a voie et voix...—Vous ne comprenez pas, papa, que j'ai découvert M. Jean.... que je sais où il demeure, et tout ce qu'il a fait depuis quatorze mois que vous avez été chez lui...—Se pourrait-il?—Dieu! qu'elle a d'esprit!—Mais ce voyage?...—C'était un mensonge!... Il était en Italie, rue Richer. Oh! j'en sais long... Je sais quelle est la femme pour qui il m'a abandonnée... Monsieur va passer des quinze jours à sa campagne.... Il paraît même qu'il vient de se battre pour elle... Il a eu un affaire d'épée; une femme pour qui on se bat, ça ne peut pas être grand'chose! Cette insolente Rose, qui voulait me faire croire que c'était une princesse!... Elle n'a pas seulement cabriolet... Mais c'est égal, je verrai cette madame Dorville... Je lui parlerai...—Comment! ma fille, tu veux...—Maman, j'ai mon plan: d'abord il faut que je me venge... Vous pensez bien que je ne vais pas depuis quatorze mois tous les jours chez des portiers pour que ça se passe en complimens.—Mais, ma chère amie....—Mon papa, ne me contrariez pas, je vous en prie, ou je vais me trouver mal.
»—Il faut la laisser suivre ses idées,» dit madame Chopard, «c'est le plus sage. D'ailleurs, elle a trop d'esprit pour faire des sottises.—Je suis de cet avis-là,» répond M. Chopard. «Après tout, une femme de sa taille doit savoir se conduire... On ne peut pas faire naufrage quand on a un si beau port... Joli celui-là.»
Le lendemain Adélaïde rôdait à neuf heures du matin dans la rue Richer, de crainte de manquer l'arrivée de la femme de chambre. A dix heures elle va s'installer dans la loge du portier, et les pièces blanches de M. Chopard glissent encore chez le concierge bavard. Enfin à onze heures et quart Louise entre dans la maison; elle salue, demande M. Durand, et monte.
«Vous ne lui parlez pas,» dit le portier à Adélaïde.—Non... J'aime mieux qu'elle ne me voie point.—Ah!... alors... néante!... A votre place j'aurais un peu jasé avec elle dans ma loge... Vous l'auriez fait causer... C'est ma défunte qui savait joliment entamer les conversations.»
Adélaïde laisse cette fois le portier parler tout seul; elle attend avec impatience que la femme de chambre descende de chez Jean. Louise ne tarde pas à reparaître; elle sort de la maison. Adélaïde quitte la loge et suit la domestique qui, après être entrée un moment à la demeure de Paris, va prendre la voiture de Luzarche; et nous avons vu que mademoiselle Chopard y est montée avec elle.
Pendant la route, Louise, placée derrière Adélaïde, ne l'a point remarquée, et mademoiselle Chopard a gardé le silence, ne parlant à aucun des voyageurs. On arrive bientôt à Luzarche, Louise se hâte de se rendre près de sa maîtresse, et Adélaïde va dans l'endroit tâcher d'avoir des renseignemens sur la conduite de madame Dorville.
Caroline ouvre avec empressement la lettre de Jean. Elle ne cherche plus à cacher ce qu'elle éprouve, et laisse éclater sa joie en apprenant que sous peu de jours il sera près d'elle. Elle questionne Louise sur l'effet qu'a produit son billet, elle lui fait cent fois répéter les moindres détails sur le plaisir que sa lettre a causé à Jean; puis Caroline se dit: «Oui, il m'aime! Oh! il m'aime réellement, je n'en saurais douter!... Tout ce qu'il a fait depuis un an... Son désir de me plaire... Pauvre jeune homme! Je serais bien ingrate de ne point le payer de retour! Mais pourquoi me cacher que je l'aimais aussi en secret... que malgré moi je pensais à lui?... Ne suis-je pas ma maîtresse, et maintenant n'est-il pas digne d'être mon époux?...»
Caroline s'est livrée à ces douces pensées, elle se répétait encore que c'était pour elle que Jean s'était adonné à l'étude et avait perdu ces manières communes, ces habitudes de mauvaise compagnie qui gâtaient les heureux dons qu'il avait reçus de la nature. Elle s'était retirée dans son appartement pour y rêver à son aise à son amour, lorsque Louise vint dire à sa maîtresse qu'une grande dame demandait à lui parler. «Quoi! encore une visite de Paris?—Je ne crois pas, madame, que ce soit de vos connaissances de Paris... Je l'aurais bien reconnue... Elle est si énorme, cette dame... Et pourtant on voit bien qu'elle est jeune... Je crois qu'elle était dans la voiture avec moi en revenant.—Voyons donc cette dame.»
Caroline descend et trouve mademoiselle Chopard que l'on avait fait entrer dans le salon où étaient Laure et madame Marcelin. Le premier soin d'Adélaïde est de toiser sa rivale de la tête aux pieds... Le résultat de l'examen est un air de très-mauvaise humeur, car on ne pouvait pas trouver Caroline laide.
«Que désire madame?» demande la jolie femme avec ce ton doux et cette voix charmante qu'elle ne saurait changer. «Je désire, madame... vous parler en particulier,» répond Adélaïde en fronçant les sourcils et montrant le bout de sa langue.
Caroline est surprise du ton de la grande dame, mais elle lui répond: «Je suis avec mes bonnes amies, madame. Je n'ai aucun secret pour elles, et je pense que ce que vous avez à me dire n'est point un mystère...—Pardonnez-moi, madame, c'est très-mystérieux.»
Caroline ne peut s'empêcher de sourire, mais elle fait passer mademoiselle Chopard dans une autre pièce, tandis que la petite Laure dit à madame Marcelin: «On dirait que cette dame-là est un homme habillé en femme!»
Caroline présente un siége à Adélaïde et s'assied en attendant qu'elle s'explique. Adélaïde est plus embarrassée qu'elle ne le pensait devant madame Dorville, car on ne lui en a dit que du bien dans tous les environs, et les gens honnêtes imposent beaucoup plus que les autres; cependant elle a formé son plan d'après ce qu'elle a appris, et elle commence.
«Madame est madame Dorville?—Oui, madame.—Moi, madame, je suis demoiselle et j'ai eu vingt et un ans à la Saint-Jean.—Pardon, mademoiselle, mais on peut se tromper.—Il est vrai que je suis très-formée pour mon âge, mais aussi je resterai vingt ans comme cela.—Je n'en doute pas, mademoiselle.—Au reste, madame, si je ne suis pas mariée, je devrais l'être... depuis long-temps déjà!... et c'est vous, madame, qui êtes cause que je suis encore fille.—Moi, mademoiselle?—Oui, madame, vous-même. Vous connaissez M. Jean Durand?
»—Monsieur... Durand!... Oui, mademoiselle,» répond Caroline en rougissant malgré elle, et commençant à prendre beaucoup plus d'intérêt à la conversation.
«—Vous avez là, madame, une bien mauvaise connaissance!—Comment, mademoiselle? Expliquez-vous, je vous en prie.—Oui, madame, je vais m'expliquer. C'est pour ça que je suis venue. Vous saurez, madame, que je me nomme Adélaïde Chopard, fille de gens avantageusement connus, je m'en flatte; mon père est un ancien distillateur retiré au Marais... et quand je veux me mêler de mettre quelque chose à l'eau-de-vie, ça pourrait s'y conserver comme les momies d'Égypte...—Mademoiselle, ce n'est pas de cela, je pense, que vous voulez m'entretenir?—Non, madame, mais on est bien aise de faire savoir en passant qu'on a eu de l'éducation, et qu'on peut raisonner sur tout avec aplomb.—J'en suis persuadée, mademoiselle.—Enfin, madame, pour en revenir à M. Jean Durand, vous saurez que nous étions amis intimes de ses parens... et que... dès l'âge le plus tendre on avait résolu de nous unir.—De vous unir... Vous mademoiselle, avec M. Durand?—Oui, madame, moi-même.—Mais souvent les projets formés par des parens ne plaisent nullement à leurs enfans.—Oh! madame, cela nous plaisait très-fort au contraire... Nous étions toujours ensemble... Nous jouions tous deux au papa et à la maman... M. Jean ne pouvait pas être un jour sans me voir; c'est au point que dans le quartier on nous appelait Paul et Virginie.»
Caroline a peine à cacher l'impression que lui fait le récit d'Adélaïde, et celle-ci, qui s'aperçoit du trouble qu'elle lui cause, jouit déjà de sa vengeance, et se décide à sacrifier même sa réputation pour perdre Jean dans l'esprit de sa rivale. Mademoiselle Adélaïde avait une manière d'adorer les gens bien agréable pour l'objet de sa passion; mais les femmes qui aiment ainsi sont rarement payées de retour. L'amour véritable ne ressemble jamais à la haine.
«Enfin, mademoiselle?...» dit Caroline en s'efforçant de cacher son agitation. «—Enfin, madame, nous avons grandi, et notre amour se développait de plus en plus. M. Jean m'adorait, il ne cessait de me le répéter... Il devenait si brûlant... que nos parens jugèrent qu'il était temps de nous marier. Quand la mère de mon futur mourut, nous étions fiancés depuis six semaines; cet événement retarda notre mariage; mais je pensais que ce n'était reculé que pour mieux sauter... Je regardais déjà M. Jean comme mon mari... Il était souvent seul avec moi... Il était si pressant... si tendre... et moi, je suis si faible que...
»—Je vous comprends, mademoiselle... Il est inutile de m'en dire davantage,» dit Caroline qui respire à peine.
«—Eh bien! madame, croiriez-vous qu'après tout cela... lorsque je devais regarder M. Jean comme ma propriété... lorsque mes parens avaient fait les dépenses et tous les préparatifs de notre union... cet ingrat, ce perfide, a tout à coup cessé de revenir chez nous, et fait dire à mon père qu'il ne pouvait plus m'épouser parce qu'il était amoureux de vous et que vous comptiez sur sa main?
»—M. Jean a dit cela, mademoiselle?—Oui, madame; oh! il est bien capable de le nier sans doute!... Mais demandez-lui s'il connaît Adélaïde Chopard... s'il a dû l'épouser; si le jour de notre mariage n'a pas été fixé... si son parrain ne s'était point fait faire un pantalon collant pour le bal, et, à moins qu'il ne soit le plus fourbe des hommes... ce qui serait possible, vous verrez, madame, s'il ose me démentir.»
Caroline s'est levée, elle marche avec agitation dans la chambre; Adélaïde la suit des yeux et reprend au bout d'un moment:
«Certainement, madame, si je suis venue vous trouver, c'est à l'insu de mes parens. Mais enfin j'aime monsieur Jean... Après tout ce que j'ai fait pour lui, je pouvais me croire sa femme... S'il ne m'épouse point, je suis résolue à me porter aux plus grandes extrémités. Je sais que c'est pour vous qu'il m'a abandonnée... Mais je sais aussi, madame, que vous êtes excessivement vertueuse, et capable des plus grands sacrifices!... J'ai pensé que vous seriez touchée de mon amour... de ma situation... que vous ne voudriez point m'enlever un volage que j'aime encore malgré sa perfidie... et c'est pour cela, madame, que je me suis décidée à venir vous trouver... et à vous avouer avec candeur ma malheureuse position.
»—Vous avez bien pensé de moi, mademoiselle...» répond Caroline en cherchant à surmonter son émotion. «Je serais désolée d'être cause de votre malheur... D'abord, je ne sais pourquoi monsieur Durand a pu supposer que j'accepterais sa main... Il n'a même pas été question d'amour entre nous... J'avais de l'amitié pour monsieur Durand... mais je n'avais rien que cela... Je vous le répète, mademoiselle, si monsieur Durand veut retourner à vous, bien loin d'y mettre obstacle, je serai la première à l'y engager... Au point où en sont les choses... un homme d'honneur ne peut revenir sur ce qu'il a promis.