»—Ah! madame! je n'attendais pas moins de vous!» s'écrie Adélaïde, «et ma reconnaissance...
»—Vous ne m'en devez nullement, mademoiselle, je vous assure que cette résolution me coûte peu... et que vous vous trompiez beaucoup en me supposant de l'amour pour monsieur Durand.
»—En ce cas, madame, je vais m'éloigner légère comme une plume! J'ai tout lieu de croire que l'inconstant reviendra à moi dès qu'il n'espérera plus séduire madame. Du reste, voici mon adresse, et si madame doutait de la vérité de tout ce que je viens de lui dire, je la prie de venir prendre des informations dans le quartier... Elle saura que les Chopard...
»—Oh! je vous crois, mademoiselle!... Cette adresse m'est inutile...—Pardonnez-moi, madame, montrez-la seulement à M. Jean, et vous verrez quelle grimace cela lui fera faire. Madame, je ne veux pas abuser plus long-temps de vos momens; je retourne à Paris, dans le sein de ma famille qui pourrait être inquiète de mon absence. Rappelez-vous, madame, que de vous dépend le bonheur d'une victime de l'amour, et des promesses d'un fiancé.—Il ne dépendra pas de moi, mademoiselle, que monsieur Durand fasse son devoir.»
Adélaïde fait à Caroline une profonde révérence; celle-ci la reconduit jusqu'au vestibule. Là, après une nouvelle révérence, encore plus profonde que la première, Adélaïde s'éloigne, et va prendre une petite voiture qu'il faut qu'elle paie fort cher pour retourner le soir même à Paris. Mais Adélaïde est trop contente du succès de sa démarche pour regarder à l'argent, et elle fait sauter les écus du papa Chopard en se disant: «Les voilà brouillés... brouillés à mort, j'en suis sûre!... Cette femme-là aura trop d'amour-propre pour pardonner, et Jean, qui, au fait, n'est pas aussi coupable que je l'ai dit, ne sollicitera pas son pardon... D'ailleurs j'aurai l'œil sur eux... Je ne suis pas brouillée avec les portiers, moi.»
Lorsque mademoiselle Chopard est partie, Caroline, cédant à la douleur qu'elle s'est efforcée de contenir, va s'enfermer dans son appartement, et là donne un libre cours à ses larmes! «Comme il m'a trompée!» se dit-elle, «moi, qui le croyais la franchise même... Avoir abusé de cette femme... de cette demoiselle!... Après une promesse de mariage... se jouer ainsi des parens... de toute une famille... C'est bien mal!... Mais si cela n'était pas... oh! cela n'est que trop vrai... Il faut que cette demoiselle l'aime bien pour s'être décidée à un pareil aveu... Et lui. Il l'a aimée aussi... J'avoue que je lui aurais cru un meilleur goût... Mais je sois injuste peut-être... Cette femme peut paraître fort bien... Elle est d'une taille superbe... Ah! Jean!... comme vous m'avez trompée!... Cependant tout ce qu'il a fait pour me plaire depuis un an... N'importe, je ne puis plus estimer un homme qui a abusé d'une femme sur la foi d'une promesse de mariage... et je n'épouserai jamais un homme que je n'estime pas.»
On s'aperçoit bientôt dans la maison du changement qui s'est fait dans l'humeur de Caroline. Madame Marcelin et la petite Laure lui en demandent la cause; mais Caroline assure que l'on s'abuse, et qu'elle n'a nul chagrin. Pour ramener le sourire sur les lèvres de sa maîtresse, Louise croit devoir lui parler de Jean. Mais alors la jeune femme prend un ton plus sévère, et lui défend à l'avenir de l'entretenir de M. Durand. Louise, tout étonnée, se tait, mais elle se dit: «C'est depuis la visite de cette grande dame que ma maîtresse n'est plus la même.... Cette grosse femme-là aurait bien dû rester à Paris.»
Deux jours se sont écoulés depuis la visite d'Adélaïde à Luzarche. Caroline est toujours triste; mais à chaque instant elle semble plus agitée, car d'après ce que Jean lui a écrit, le moment approche où elle va le revoir; et cette entrevue doit la convaincre si mademoiselle Chopard lui a dit la vérité. Les personnes qui habitent avec madame Dorville désirent aussi avec ardeur l'arrivée du jeune homme, car elles pensent que sa présence dissipera la tristesse de Caroline.
On dit que le bonheur est le meilleur médecin, et en effet la satisfaction de l'esprit, le contentement de l'âme, sont d'excellens baumes pour les blessures du corps. Le billet de Caroline avait hâté la guérison de Jean, et trois jours après l'avoir reçu, il part de Paris, brûlant d'amour, et se livrant aux plus doux rêves que puisse se créer un amant qui vient d'apprendre qu'il est aimé.
Jean n'est cependant pas allé au grand galop cette fois, car il est encore trop faible pour se tenir à cheval. Un cabriolet l'amène jusqu'à sa destination. Louise, qui le voit descendre de voiture, court au-devant de lui en s'écriant: «Ah! que je suis contente de vous voir, monsieur!...—Merci, ma bonne Louise... Et ta maîtresse!...—Elle est au salon... Ah! j'espère que vous allez lui rendre sa gaîté, d'autrefois!...—Que veux-tu dire?—Que madame n'est plus la même depuis quelque jours... Nous ne pouvons deviner ce qu'elle a!»
Jean n'écoute plus Louise; pressé de revoir Caroline, il se hâte de se rendre au salon. Madame Dorville y est assise près de madame Marcelin et de Laure. A l'aspect de Jean elle ne peut se défendre d'un trouble violent; cependant elle se remet, et le reçoit avec politesse. Mais le ton froid dont elle s'informe de sa santé, l'expression réservée de ses traits, ses manières qui ne sont plus les mêmes, tout glace Jean qui la regarde avec surprise et ne sait à quoi attribuer le changement qu'il remarque en elle.
La petite Laure et madame Marcelin témoignent au jeune homme beaucoup d'amitié, il les remercie de leur tendre intérêt pour sa santé. Mais tout en leur parlant, ses regards sont toujours attachés sur Caroline; il voudrait lire dans ses yeux, mais la femme adorée ne daigne pas porter ses beaux yeux sur lui. Jean s'aperçoit qu'elle est vivement émue, que sa respiration est entrecoupée, qu'une peine secrète semble avoir altéré ses traits charmans. Il est sur le point de se jeter aux genoux de Caroline et de la supplier de lui apprendre le sujet de sa froideur à son égard. Mais Caroline, qui désire elle-même mettre fin à une incertitude qui la tue, sort vivement du salon pour se rendre au jardin, et bientôt Jean est auprès d'elle.
«Au nom du ciel... qu'avez-vous contre moi, madame? Qu'ai-je fait pour mériter d'être reçu de la sorte?» s'écrie Jean en arrêtant Caroline dans le jardin. «—Il me semble, monsieur.... qu'il n'y a rien d'extraordinaire dans l'accueil que je vous fais aujourd'hui... Je vous ai témoigné le plaisir que j'avais de vous voir rétabli!... et...—Non, madame, vous n'êtes pas la même avec moi; pardonnez-moi d'exiger davantage, mais vous ne m'avez pas habitué à ce ton glacé, à cette politesse cérémonieuse... Et pourquoi vous cacherais-je encore tout ce que j'osais espérer!... Mes lettres vous ont appris le secret de mon cœur!... Oui, madame, je vous aime... Je vous ai aimée dès le premier jour où je vous ai vue! Cet amour a changé tout mon être... C'est dans l'espoir de parvenir à vous plaire que je me suis livré à l'étude... que j'ai cherché à connaître le ton, les usages de ce monde dont vous faites l'ornement. Si je suis quelque chose maintenant, c'est à vous que je le dois; et lorsque vous sembliez me voir avec bonté, lorsque votre lettre a fait naître en mon âme le plus doux espoir et que j'accours ivre d'amour... je vous retrouve tout autre; la froideur, l'indifférence, voilà les seuls sentimens que vous me témoignez!...
»—Vous avez pu, monsieur... vous abuser sur l'intérêt que je vous portais,» répond Caroline, «comme j'ai pu me tromper aussi sur... les sentimens que je vous supposais...—Comment, madame?—Si cependant vous avez quelque amitié pour moi, jurez-moi de répondre avec franchise aux questions que je vais vous adresser?—Je vous le jure, madame.—Connaissez-vous une demoiselle nommée Adélaïde Chopard?
»—Adélaïde Chopard!....» répond Jean tout surpris d'entendre Caroline prononcer ce nom! «Oui, madame... Oui... Sans doute.»
Le trouble de Jean achève de convaincre Caroline qui s'écrie en le regardant fixement: «Vous rougissez, monsieur!... Je vois qu'on ne m'a pas trompée... Vous avez dû épouser cette demoiselle?—En effet, madame...—L'époque de ce mariage était même fixée... Mademoiselle Chopard vous regardait déjà comme... comme son mari.... Est-ce la vérité, monsieur?—Oui, madame, je ne puis le nier.
«—Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage, monsieur; un homme d'honneur doit remplir ses engagemens... surtout lorsqu'il a... Mais vous me comprenez, monsieur. Je vous quitte... Je ne vous cacherai point que désormais votre présence ne peut que m'être pénible... Retournez près de celle... qui vous regarde à si juste titre comme son époux... Adieu, monsieur, adieu pour toujours.»
Caroline s'est éloignée, car les larmes la suffoquaient; si ses pleurs eussent coulé devant Jean, il serait tombé à ses pieds, et peut-être une explication plus franche eût-elle dérangé le plan de mademoiselle Adélaïde; mais malheureusement Caroline n'est plus là, et Jean anéanti, mais blessé de se voir traité de la sorte, lorsque sa conscience ne lui reproche rien, Jean, après être resté quelques minutes immobile dans le jardin, reprend sa fierté naturelle, et quitte la demeure de madame Dorville en maudissant les femmes et l'amour.
Louise rencontre le jeune homme au moment où il s'éloignait. «Où donc allez-vous, monsieur?» lui dit-elle. «—Je pars,» répond Jean d'une voix étouffée, «je m'éloigne de ces lieux où je n'aurais jamais dû venir!»
Louise est restée toute saisie: elle ne conçoit rien au brusque départ de celui dont on désirait tant l'arrivée, et elle est encore dans la cour, à en chercher la cause que Jean est déjà bien loin de la demeure de Caroline.
Jean est revenu à Paris, accablé par l'accueil de Caroline et ne concevant point que la connaissance de ce qui s'est passé entre lui et la famille Chopard lui ait fait perdre son cœur. Jean est loin de se douter de tout ce qu'a dit Adélaïde. «Ma conduite a pu être légère,» se dit-il; «j'ai sans doute blessé l'amour-propre de mademoiselle Chopard... Mais devais-je lui sacrifier le bonheur de ma vie, et madame Dorville doit-elle me faire un crime de ce dont elle est seule la cause! C'est elle qui m'a appris à connaître mon cœur. Je n'avais nul amour pour Adélaïde et j'adorais Caroline!... C'est pour cela qu'elle ne veut plus me voir, qu'elle me bannit de sa présence!... Suis-je donc si coupable? Non, c'est qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'a jamais aimé, et que, fâchée de m'avoir écrit une lettre trop tendre, elle a ensuite saisi ce prétexte pour rompre avec moi.»
Jean est rentré chez lui, il s'enferme dans son appartement. Il regrette ses goûts, ses penchans et son indifférence d'autrefois. «Alors,» se dit-il, «j'étais plus heureux! Qu'avais-je besoin de chercher à m'instruire?... On me trouvait bien dans le monde que je voyais... J'ai acquis quelques connaissances, mais j'ai perdu cette insouciance qui suffisait à mon bonheur. C'est pour elle que j'ai voulu me changer... Et voilà comme elle m'en récompense!»
Dans son dépit, Jean jette au loin ses livres, ses cahiers, puis il se met sur son lit en jurant de ne plus penser à Caroline. Mais son image est toujours devant ses yeux, il croit la voir, il lui parle, il l'entend sans cesse.
La nuit n'a point éloigné de sa pensée cette image chérie. Il est une heure du matin, et Jean ne peut trouver le repos, lorsqu'un bruit sourd frappe son oreille: il écoute; le bruit part de sa croisée, il semblerait que l'on force son volet. Jean a laissé une chandelle brûler sur la cheminée, il va se lever, lorsque sa fenêtre s'ouvre entièrement. Ne doutant point que des voleurs ne se soient introduits chez lui, Jean a saisi des pistolets qui sont toujours placés dans sa table de nuit; puis feignant de dormir, il tient ses armes cachées et attend l'événement.
Deux hommes paraissent à la fenêtre. «Il y a de la lumière!» dit l'un d'eux. «C'est singulier. On nous avait dit que le bourgeois couchait ce soir à la campagne.—C'est égal, en avant, puisque nous y v'là... Tant pis pour lui s'il y est.»
Et les deux misérables enjambent la croisée et s'avancent dans l'appartement. Ils se dirigent vers le lit qui est au fond de la chambre.
«Il y a quelqu'un de couché.... Allons-nous-en,» dit l'un. «—Non... non... Il y a de l'argent à gagner ici... Il faut en finir... Et de peur qu'il ne s'éveille... il faut...—Ah!... tu avais dit que nous n'en viendrions pas là....—Je croyais que nous ne trouverions personne.... Mais pour forcer le secrétaire nous ferons du bruit, ça l'éveillerait, il crierait... et je veux l'en empêcher.»
En disant ces mots, le malheureux s'approche du lit, tenant un poignard à la main. Il va lever le bras sur Jean, lorsque celui-ci, se relevant par un mouvement aussi prompt que l'éclair, présente à chaque voleur le bout d'un pistolet.
Les deux misérables sont frappés de terreur. Cependant ils vont fuir, lorsque Jean lui-même laisse tomber ses armes en s'écriant! «O mon Dieu!... n'est-ce point un songe? C'est vous.... Démar!.... Gervais!....
»—C'est Jean!» s'écrient les deux brigands en se rapprochant du lit. Et pendant quelques secondes, tous trois se regardent sans pouvoir dire un mot de plus.
«C'est vous!» reprend enfin Jean, «vous... que je retrouve ainsi!... Démar! tu allais m'assassiner!...—Ma foi oui... Mais je ne savais pas que c'était toi...—Malheureux! voilà donc où vous en êtes venus! Au dernier degré du crime!... Voilà où vous ont conduits l'oisiveté!... le goût de la débauche, et cette haine pour le travail, que vous appeliez amour de la liberté!...»
Gervais semble anéanti, mais Démar s'écrie: «Ah çà! mon petit, est-ce que tu crois que c'est pour entendre de la morale que nous sommes montés chez toi!... Il nous faut de l'or... Tu en as... Te rappelles-tu que tout devait être commun entre nous.»
Jean regarde quelques instans Démar avec indignation; puis, se levant, il va poser ses pistolets sur une table, ouvre son secrétaire, et en tire deux sacs d'argent; il en présente un à Démar et l'autre à Gervais, en leur disant: «Je pourrais vous livrer à la justice, mais je préfère vous donner encore les moyens de changer de conduite. Chacun de ces sacs renferme douze cents francs. Avec cela vous pouvez quitter la France, et aller dans un autre pays chercher du travail, et renoncer à votre infâme métier!
«—Tu as bien plus d'argent ici, peut-être?» dit Démar, qui s'est placé entre Jean et la table sur laquelle sont les pistolets, «et nous pourrions te forcer...—Je ne vous donnerai rien de plus... Je n'ai plus d'armes... tu peux maintenant m'assassiner!...
»—Non! non.....» jamais! dit Gervais en se plaçant au-devant de Jean. «Allons, Démar... fuyons... il est temps.... Je crois entendre du bruit dans la rue!....»
La rue était calme, mais déjà Gervais a repassé par-dessus la croisée. Après un moment d'hésitation, Démar se décide à le suivre, et bientôt les voleurs ont disparu. Alors Jean va se rejeter sur son lit en se disant: «Et ce sont mes camarades de pension! les compagnons de ma jeunesse!... Faites donc des sermens! Faites donc des projets!»
CHAPITRE XXVIII ET DERNIER.
ENCORE LA PETITE BONNE.—DOUBLE MARIAGE.
La vue de ses anciens compagnons de plaisir n'a point fait regretter à Jean d'avoir suivi dans le monde une autre route qu'eux; le lendemain de l'aventure nocturne, Jean ramasse ses livres, ses cahiers, et se dit: «Si elle ne m'aime pas, je lui devrai au moins de n'être pas resté toute ma vie un sot et un ignorant, et je sens qu'il m'est encore doux de lui devoir quelque chose.»
Et Jean reprit goût à l'étude, trouvant que seule elle pouvait lui faire supporter ses ennuis, car depuis qu'il n'allait plus à Luzarche, il ne sortait pas de chez lui. Il pensait sans cesse à Caroline, il sentait bien qu'il ne pourrait cesser de l'adorer, et ne faisait plus de vains efforts pour la bannir de son souvenir; mais elle lui avait défendu de chercher à la revoir, et Jean avait trop de fierté pour braver cette défense. Tout en ne concevant point que Caroline le bannît de sa présence parce qu'il avait dû épouser mademoiselle Chopard, tout en espérant, peut-être au fond de son cœur, que la jolie femme ne l'avait pas totalement oublié, car les amans ont toujours une arrière-pensée, Jean ne voulait faire aucune démarche pour se rapprocher de celle qu'il adorait.
De son côté, Caroline, après son entrevue avec Jean, s'était bien promis, bien juré de ne plus penser à un homme qu'elle ne croyait plus digne de son amour. Mais le cœur est-il toujours d'accord avec les efforts de l'esprit, avec les projets de la raison? Caroline essayait en vain d'être gaie, vive, enjouée comme autrefois, un soupir trahissait sa peine secrète lorsqu'elle affectait de sourire. Autour d'elle on ne prononçait jamais le nom de Jean, parce qu'on s'était aperçu que, lorsqu'on en parlait, cela redoublait sa tristesse. Caroline commençait à trouver que l'on respectait trop bien sa défense... Elle éprouvait en secret le désir de parler de celui à qui elle pensait toujours, mais elle n'osait entamer elle-même cet entretien; elle se disait: «Il ne reviendra plus, car il a de la fierté... Et je lui ai dit que je ne voulais plus le voir... Cependant il fallait qu'il m'aimât bien pour devenir, depuis un an, si différent de ce qu'il était autrefois!... J'aurais peut-être dû m'en souvenir lorsqu'il était là... Et ce duel... N'est-ce pas en quelque façon moi qui en suis cause? C'est par jalousie que ce Valcourt l'a insulté... Si Jean eût été tué, j'en aurais donc été la cause?... Et j'ai oublié tout cela... Mais cette Adélaïde Chopard... ce qu'elle m'a dit m'a fait un mal!... Et il n'a pas même cherché à excuser sa conduite envers elle... Ah! c'est qu'il sentait bien qu'il ne le pouvait pas!...»
Caroline se disait tout cela à elle-même depuis qu'elle n'osait plus parler de Jean; mais elle ne se consolait pas, elle ne reprenait point sa gaîté. Cependant elle ne pouvait pas non plus faire aucune démarche pour revoir Jean, qui de son côté restait enfermé dans son entresol. Voilà donc deux êtres qui s'aiment, qui brûlent de se revoir, et qui peut-être resteront toujours éloignés l'un de l'autre, parce qu'il a plu à une grande fille, méchante et jalouse, de débiter force mensonges et calomnies. Mais on dit qu'il est un dieu pour les amans... Voyons ce qu'il fera en faveur de Jean.
Il y avait trois semaines d'écoulées depuis que Jean était revenu de Luzarche. Trois semaines passent vite quand on s'amuse, elles sont éternelles quand on soupire, qu'on regrette et qu'on n'espère plus. Caroline avait trouvé la campagne monotone, et quoiqu'on ne fût encore qu'à la fin de septembre, elle était revenue habiter Paris. Peut-être aussi pensait-elle qu'elle serait mieux en demeurant tout près de celui qu'elle ne voyait plus; mais Jean, qui croyait Caroline à la campagne, ne pensait point à se mettre à la fenêtre.
Pendant ces trois semaines, mademoiselle Chopard avait fait de fréquentes visites à son cher ami le portier de Jean, et elle avait appris que le jeune homme était revenu de la campagne le même jour qu'il y était allé; que depuis ce temps il ne sortait plus de chez lui, et paraissait être toujours de fort mauvaise humeur. Adélaïde, enchantée, s'était frotté les mains en se disant: «J'ai réussi!... Ils sont brouillés... Ils ne se verront plus!... Je vais encore laisser Jean se désoler quelque temps; puis un beau jour je m'offrirai à ses regards, et je lui dirai: Vous êtes un grand perfide! mais je vous aime toujours, quoique papa et maman me l'aient défendu; épousez-moi, et je vous pardonne. Alors il m'épousera... Et cette jolie femme, que je trouve affreuse, en dessèchera de chagrin!»
Et pour être toujours au courant de ce qui se passe, Adélaïde va souvent rue Richer; elle s'informe s'il ne vient point une femme pour le jeune monsieur de l'entresol, et le portier lui répond: «Néante... Ni femme... ni bonne... ni domestique.» Et pour prix de ces néante, la grande demoiselle lui glisse des pièces blanches.
Un matin que mademoiselle Chopard revenait, suivant son habitude, de prendre des informations qui étaient satisfaisantes, et qu'elle pensait à avoir bientôt une entrevue avec Jean, au coin du boulevart du Temple et de la rue Charlot, elle se trouve en face de Rose qui, le panier au bras, allait faire des emplettes. La petite bonne regarde Adélaïde en faisant la grimace; la grande fille, qui est enchantée de pouvoir prendre sa revanche en mystifiant Rose, s'arrête et lui dit d'un air moqueur:
«Ah! c'est vous, mademoiselle Rose.—Oui, mademoiselle Chopard...—Vous voilà en course de bon matin...—On pourrait vous en dire autant..... Il est vrai que votre papa assure qu'on ne vous enlèvera pas à moins de se mettre à quatre...»
Adélaïde se mord les lèvres et reprend: «Et les amours de M. Jean... en avez-vous des nouvelles?...—Peut-être...—Est-il toujours en Italie?—Non, il est en Sibérie à c't'heure!—Ah! ah!... mademoiselle Rose qui a cru que l'on serait sa dupe!... On est aussi maligne qu'une autre!... On sait que ce pauvre jeune homme ne sortait pas de son entresol de la rue Richer...—M. Jean demeure rue Richer?—Oh! faites donc l'ignorante... Et cette grande dame!... qui avait trois voitures, qui était millionnaire... nous la connaissons aussi bien que vous maintenant, cette belle madame Dorville.....—Vous connaissez...—Allez, mademoiselle Rose, ce n'est pas à moi qu'on cachera rien!... Je sais tout, je vois tout! Je vous ait dit que Jean serait mon mari... Il le sera... Vous connaîtrez avant peu Adélaïde Chopard.»
Adélaïde s'est éloignée, et Rose, qui est restée quelques minutes toute surprise de ce qu'elle vient d'entendre, se dit bientôt: «Comment! elle savait l'adresse de Jean... et je ne la savais pas... Il est à Paris... et j'ignore ce qui se passe... Et cette grande sournoise a l'air de se moquer de moi... Ah! ne perdons pas une minute! Courons rue Richer, il faudra bien que je le trouve aussi, ce vilain Jean qui nous oublie!... Monsieur m'avait envoyée lui acheter une dinde aux truffes, parce qu'il voulait se régaler aujourd'hui! Mais, par exemple, on dînera, ou on ne dînera pas, ça m'est égal, il faut avant tout que je voie M. Jean.»
Et Rose court jusqu'à la rue Richer. Elle demande dans toutes les maisons où il y a des entresols; enfin elle trouve la demeure de Jean. Elle monte, elle entre, elle est chez lui avant d'avoir repris sa respiration.
«C'est Rose!» s'écrie Jean en regardant la petite bonne qui entre tout essoufflée.
«—Oui, monsieur... c'est moi... c'est Rose qui vous retrouve enfin... Vous voilà donc... Ah! que c'est vilain de se cacher ainsi de ses amis, de votre bon parrain qui vous aime tant!... Faire croire qu'on n'est pas à Paris, et y rester depuis quinze mois sans venir nous voir!...—Oui, Rose, c'est vrai... je conviens que j'ai eu bien tort!—Est-ce que vous pouviez penser que M. Bellequeue était encore fâché contre vous?.... lui qui vous aime tant!... Sans cette grande Adélaïde, je ne saurais pas encore votre adresse... Mais j'ai tant couru... je n'en puis plus...—Pauvre Rose!—Embrassez-moi donc, ça me fera oublier la fatigue!....»
Jean embrasse Rose de bien bon cœur, puis la petite bonne demande au jeune homme ce qu'il a fait depuis quinze mois, et où en sont ses amours. Alors Jean lui raconte tout ce qui s'est passé entre lui et Caroline; son bonheur, son ivresse, lorsqu'il s'est cru aimé, et son désespoir depuis trois semaines qu'il ne voit plus celle qu'il adore.
Rose, qui a écouté Jean avec beaucoup d'attention, lui dit: «D'abord, monsieur, il ne faut pas vous désoler, car madame Dorville vous aime toujours.—Tu crois, Rose.—Je ne le crois pas, j'en suis sûre!...—Mais elle m'a dit qu'elle ne voulait plus me revoir.—Parce qu'alors elle était en colère.—Elle m'a traité avec froideur, avec indifférence.—Tout cela ne prouve rien. Ce qui prouve bien plus, c'est cette lettre charmante qu'elle vous écrivait trois jours avant... Pour qu'elle ait changé ainsi, il faut qu'on lui ait fait sur votre compte de faux rapports, d'horribles mensonges... Oh! il y a de la Chopard là-dedans.—Tu crois, Rose?...—J'en suis certaine... N'est-ce pas par cette grande Adélaïde que je viens de savoir votre adresse; elle ne croyait pas alors si bien me servir!... Mais nous verrons si elle sera plus habile que moi... Et madame Dorville demeure ici près?—Oui... mais elle est à la campagne maintenant...—C'est bon... Adieu, monsieur Jean, vous me reverrez bientôt.—Rose, que veux-tu faire?... Songe que je te défends d'aller de ma part chez madame Dorville... que je ne veux pas retourner chez elle.
»—Oui, oui, c'est bon... ça suffit,» dit Rose en sortant, et elle laisse son panier chez Jean, car elle ne songe plus au dîner de son maître, et elle est décidée à partir sur-le-champ pour Luzarche, quoiqu'elle ne sache pas encore quel prétexte elle prendra pour se rendre chez Caroline; mais en passant dans la rue, elle se dit tout à coup:
«Si madame Dorville aime toujours M. Jean, pourquoi ne serait-elle pas revenue à Paris, au lieu de rester loin de lui?... Quand on est près on peut se rencontrer.»
Rose avait deviné juste; le portier lui dit: «Madame Dorville est à Paris depuis huit jours; elle est chez elle, montez.» Rose monte, mais arrivée devant la porte, elle s'arrête cependant pour chercher ce qu'elle dira... ce qu'elle demandera... pourquoi elle viendra: il était temps d'y penser; mais Rose avait beaucoup d'imagination. Après un instant de réflexion, elle a trouvé ce qu'il lui faut, elle sonne chez Caroline.
Louise vient ouvrir, et Rose lui dit: «Mademoiselle... c'est ici chez madame Dorville?—Oui, mademoiselle.—Mon Dieu... je ne sais pas si je dois déranger madame... Je viens pour...—Si vous voulez me dire ce que c'est, mademoiselle?...—Bien volontiers: M. Durand est allé cet été voir madame, votre maîtresse, à sa campagne de Luzarche...—Oui, mademoiselle.—M. Durand... avait emporté un petit livre... couvert en maroquin rouge... Mon Dieu, je ne sais plus le titre... Mais M. Durand y tenait beaucoup parce qu'il lui venait de sa mère... Je viens savoir si vous l'avez trouvé à Luzarche, mademoiselle?
«—Je n'ai rien trouvé, mademoiselle; je ne sais pas si madame a vu le livre dont vous parlez... Attendez un moment, je vais le lui demander.»
Louise va rapporter à sa maîtresse ce qu'on vient de lui dire. Au nom de Jean, Caroline rougit, puis elle répond d'un air indifférent: «C'est... une bonne... qui demande cela?...—Oui, madame...—Est-ce qu'elle est là?—Oui, madame.—Faites-la entrer, car vous vous expliquez si mal que je ne comprends pas un mot à ce que vous me dites.»
Louise va dire à Rose: «Entrez, mademoiselle,» et Rose sourit en dessous, car elle était bien sûre qu'on la ferait entrer.
La petite bonne se présente devant Caroline avec un air modeste et doux; Caroline la regarde avec bienveillance, puis fait signe à Louise de s'éloigner. Ensuite elle dit à Rose: «Vous venez pour un livre, mademoiselle?...—Oui, madame.—Vous êtes donc au service de M. Durand?—Non, madame, je sers depuis long-temps M. Bellequeue, le parrain de M. Jean... Oh! un bien brave homme qui aime M. Jean comme son fils...—Je sais... M. Durand m'a parlé quelquefois de son parrain avec qui il était, je crois, brouillé...—Oui, madame...—C'est donc M. Durand qui vous envoie?—Oh! non, madame... j'ai pris la liberté de venir de moi-même...—Il est... à Paris M. Jean?...—Oui, madame... Oh! il ne sort pas de chez lui... Il y avait bien long-temps que je ne l'avais vu, et ça m'a fait de la peine de lui trouver l'air si triste, si chagrin...—Comment... vous croyez qu'il a du chagrin?...—Je ne sais pas, madame,—Y a-t-il long-temps que vous connaissez M. Jean?—Oh! oui, madame... je suis entrée fort jeune chez M. Bellequeue, et M. Jean venait souvent voir son parrain.—Vous avez été témoin de ses amours avec mademoiselle Adélaïde Chopard?...—Des amours... de qui, madame?—De M. Jean avec cette demoiselle qu'il connaît et qu'il aime depuis l'enfance...—M. Jean!... connaître mademoiselle Chopard depuis l'enfance! Ah! quel mensonge!... Il ne l'avait jamais vue! il n'avait jamais pensé à elle avant que M. Bellequeue n'eût l'idée de ce mariage-là...—Comment... vous êtes sûre... Asseyez-vous donc, ma petite...»
Caroline montre à Rose une chaise qui est près d'elle, et Rose s'assied modestement sur le bord.
«C'est donc le parrain de M. Jean qui a pensé à le marier avec mademoiselle Chopard?—Oui, madame. Ah! c'est une idée bien sotte que mon maître a eue là; mais alors M. Jean était un peu jeune... un peu étourdi, et on pensait que le mariage le rangerait.—Et il a été bien amoureux de cette demoiselle?—Amoureux de mademoiselle Chopard!... Non, vraiment! il ne l'a jamais été!...—Jamais!... Ah! vous vous trompez!...—Mais non, madame; j'étais bien au fait de tout... car j'étais la confidente de M. Jean; il me contait tout ce qu'il pensait, il ne consentait à ce mariage que pour plaire à sa mère... Il ne connaissait pas l'amour alors!... Mais quand il est devenu amoureux ce n'était pas de mamselle Adélaïde, puisque au contraire c'est de ce moment qu'il s'est résolu à rompre son mariage... Et c'est cela qui a fâché son parrain contre lui.
»—Il se pourrait!... Vous pensez... Ah! dites-moi tout, ma chère enfant, dites-moi bien la vérité... Je... je m'intéresse aussi à M. Jean...»
En disant ces mots, Caroline mettait sa chaise tout contre celle de la petite bonne, puis ôtant d'une de ses mains une jolie bague enrichie d'une fort belle étincelle, elle la passait à l'un des doigts de mademoiselle Rose qui se laissait faire, se contentant de répéter: «Ah! madame, comment avez-vous pu croire que jamais M. Jean ait aimé mamselle Chopard?...—Cependant il a dû l'épouser.—Parce que sa mère désirait ce mariage.—Il regardait mademoiselle Adélaïde comme sa future...—C'est-à-dire qu'il la regardait comme toutes les autres, sans y faire attention.—Ce n'est pas ce que cette demoiselle m'a dit... Elle m'a avoué, au contraire, qu'entraînée par sa faiblesse pour M. Jean... et lui croyant déjà sur elle les droits d'un époux...—Ah! Dieu! quelle horreur!... Elle a osé dire... Faut-il avoir un front!... Ce pauvre jeune homme, lui!... avoir séduit mamselle Adélaïde!... Non, madame, non, cela n'est pas... C'est pour se venger de ce qu'il a rompu son mariage, que mademoiselle Chopard invente de telles faussetés!... Mais si ces parens savaient qu'elle dit cela!... Ah! par exemple, je ne pense pas que M. Chopard ferait un calembourg là-dessus.»
Caroline croit Rose, elle a besoin de se persuader que Jean ne s'est pas conduit comme Adélaïde le lui a dit. Elle fait répéter à Rose tout ce qu'elle sait sur Jean, sur son enfance, sur son caractère, sur le mariage projeté, sur l'erreur de tous ceux qui, témoins du changement d'humeur de Jean, l'attribuaient à son amour pour sa future. Enfin Caroline est convaincue que c'est elle seule que Jean a aimée, qu'il aime encore, et elle s'écrie: «Pour prix de son amour... de tout ce qu'il a fait pour me plaire... je l'ai renvoyé... je l'ai traité avec mépris... Ah! Rose, combien je m'en veux!...—D'un mot, madame, vous pouvez le rendre au bonheur...—Mais ce mot où le lui dire... Il ne veut plus venir... et je ne puis aller le trouver...—Eh! madame, n'y a-t-il pas mille moyens?... Tenez... si...»
Et comme Louise entrait dans l'appartement, Rose parle bas à l'oreille de Caroline qui lui répond: «Oui, Rose... oui... j'y consens. A propos... et ce livre?...—Oh! il est retrouvé, madame,» répond la petite bonne en souriant, puis elle fait à Caroline une belle révérence, et s'éloigne lestement.
Rose remonte chez Jean. Témoin de la joie qui brille dans ses regards, le jeune homme veut la questionner; mais Rose est très-pressée, il faut qu'elle retourne chez son maître qui l'attend, et elle se contente de dire à Jean qu'elle va prévenir son parrain de sa visite dans la journée. «Oui, Rose; j'irai aujourd'hui.—N'y manquez pas, monsieur!»
En disant ces mots la petite bonne s'éloigne, elle retourne chez son maître que la goutte retient maintenant chez lui, et qui ne sait que penser de la longue absence de Rose. Mais en rentrant, celle-ci lui dit: «Je l'ai trouvé... Il va venir... J'ai vu celle qu'il aime... Ah! c'est cela une belle femme!... Une figure!... et des manières! Un ange, enfin!.... Et tenez, regardez comme ça brille...»
Rose met sa bague sous les yeux de Bellequeue qui ne comprend rien à la joie de sa bonne, et lui demande si elle a trouvé ce diamant dans la dinde qu'il lui a dit d'acheter. Pendant que Rose explique à son maître tout ce qu'elle a fait depuis le matin, Jean se décide à sortir pour aller chez son parrain; les paroles de Rose lui ont rendu quelque espérance; cependant il soupire encore, et en sortant de chez lui, il jette tristement les yeux sur la demeure de Caroline.
Jean est arrivé au Marais; il ne revoit pas sans plaisir le quartier témoin des folies de son enfance; dans une grande ville, chaque quartier est une patrie. Après s'être arrêté devant la maison où il est né, Jean se rend enfin chez son parrain.
C'est Rose qui introduit le jeune homme dans un petit salon où Bellequeue est assis. Jean se jette dans ses bras en lui disant: «Pardonnez-moi d'avoir douté un moment de votre amitié... Vous ne m'en voulez plus de n'avoir point épousé une femme que je n'ai jamais aimée.—Non, mon cher Jean,» répond Bellequeue, en pressant tendrement son filleul dans ses bras, «Non... je ne t'en veux plus... Mais j'ai arrangé un autre mariage pour toi...—Ah! mon cher parrain, ne parlons pas de mariage... Il n'est qu'une seule femme que je puisse aimer!...—Il faut pourtant que tu épouses celle que je vais te présenter... et qui est là... dans la chambre voisine.»
Jean regardait autour de lui avec étonnement; mais Rose qui n'y tient plus, a ouvert une porte... et Caroline est devant les yeux de Jean... Elle lui sourit, elle lui tend la main... Et déjà Jean s'est emparé de cette main chérie... Il veut se jeter aux pieds de Caroline... Mais il est bien mieux encore... il est dans ses bras.
Quand on s'aime bien il ne faut pas de longues explications pour s'entendre, en quelques minutes les deux amans en ont dit assez sur le passé; ils ne sont plus qu'au présent qui leur offre amour et bonheur.
Bellequeue regarde Caroline avec admiration, il répète avec Rose: «C'est un ange!» Quant à son filleul, il ne le reconnaît plus, il trouve qu'il a de si belles manières, et s'exprime si bien, qu'il ne sait pas comment parler devant lui.
«Eh bien!» dit Caroline à Jean, «refuserez-vous encore la femme que votre parrain vous propose?»
Pour toute réponse, Jean baise la main chérie, et Caroline reprend: «Mon ami... je puis vous l'avouer enfin, je vous ai aimé dès le premier instant où je vous ai connu... Quelque chose me disait que vous changeriez pour me plaire... N'est-il pas vrai, monsieur, que votre filleul vous plaît mieux ainsi?»
Bellequeue s'incline en murmurant avec prétention: «Il est si bien!... que je ne le reconnaissais point.»
Jean est pressé d'être heureux, Caroline n'a plus d'autres désirs que les siens; le mariage est fixé à dix jours de là. On ne fera point de noce, mais Caroline veut absolument que Bellequeue soit du repas que l'on fera chez elle, et Bellequeue accepte en baisant la main de la femme charmante.
Pendant les dix jours qui précèdent le mariage, on pense bien que Jean est plus souvent chez Caroline qu'à son entresol. Mais mademoiselle Adélaïde, qui continue d'aller chez le portier, apprend bientôt tout ce qui s'est passé; au lieu de lui répondre néante, on lui dit que M. Durand se marie dans huit jours, et qu'en attendant il passe presque toute la journée chez madame Dorville.
Adélaïde est furieuse, elle sort de la loge du portier en renversant la pie et en écrasant un pierrot; elle court chez Caroline, elle monte, elle sonne avec violence; mais Louise, après lui avoir répondu: «Madame ne peut pas vous recevoir,» lui ferme la porte sur le nez; et la grande fille, rouge de colère, revient chez ses parens, et s'écrie en arrivant:
«C'est fini!... M. Jean se marie dans huit jours... Ça m'est égal! c'est un polisson que je n'ai jamais aimé... mais je veux absolument me marier le même jour que lui... Mon papa... voyons vite dans la foule de mes soupirans.»
La foule ne se composait alors que d'une seule personne, c'était M. Courtapatte, négociant en huile, âgé de trente-deux ans, et haut de quatre pieds cinq pouces, qui, suivant l'usage des petits hommes avait une prédilection marquée pour les grandes femmes, et devait, par cette raison, adorer Adélaïde.
«Nous ne pouvons t'offrir maintenant que M. Courtapatte,» dit madame Chopard; «il est un peu petit; mais...—Ça m'est égal, je le prends,» répond Adélaïde, «j'aime mieux les petits hommes... C'est plus commode pour donner le bras.
«—C'est vrai!...» répond M. Chopard, «d'autant plus que tu as un bras de mère... Oh, oh! bras de mer.... Pas mauvais.—Mais songez, papa, qu'il faut que je me marie dans huit jours aussi.»
On va prévenir M. Courtapatte de son bonheur, et pour complaire à Adélaïde, on presse tellement les choses, que son hymen a lieu en effet le même jour que celui de Jean. Mais comme la célébration n'a pu se faire à la même église, madame Courtapatte se fait promener en calèche avec son mari et sa famille, et la voiture a ordre de passer plusieurs fois dans la rue Richer, et on paie la musique de la loterie pour qu'elle s'arrête sous les fenêtres de madame Dorville, devenue alors madame Durand, et le gros tambour s'écrie en frappant sur sa caisse: «C'est pour avoir l'honneur de célébrer le mariage de mademoiselle Adélaïde Chopard avec M. Courtapatte,» et la mariée jette alors des regards fulminans sur les fenêtres de Caroline, et son époux, en voulant lui baiser la main, se trouve presque entièrement caché dans les plis de la robe de sa femme. Et M. Chopard est enchanté de se promener en calèche suivi par la musique, et il s'écrie: «J'espère que ma fille ne se marie point sans tambour ni trompette! Mais aussi quand on a un mari dans les huiles, on peut faire les jours gras toute l'année... Oh! oh! encore un fameux!...»
Quant aux autres mariés, ils s'occupent peu de ce qui se passe dans la rue; tout à leur bonheur, tout à leur amour, ils repartent pour Luzarche le lendemain de leur union. Bellequeue remercie Caroline qui l'engage à venir passer quelque temps à sa campagne, mais Bellequeue n'est plus ingambe, il reste maintenant près de son foyer, heureux de faire encore de temps à autre sa partie de dames avec sa petite bonne.
Marié à celle qu'il adore, Jean jouit du bonheur le plus doux, tandis que Démar et Gervais, ses deux amis d'enfance, vont finir aux galères une carrière flétrie par tous les vices.
Jean donne quelquefois un soupir à ces malheureux, puis il embrasse sa Caroline en lui disant: «C'est toi qui m'as fait ce que je suis.» Et la femme charmante lui répond, en passant doucement son bras autour de son cou: «Mon ami, on voit des hommes de fort bon ton aimer à fumer, à jouer, à jurer même quelquefois; mais, du moins, quand ils le veulent ils reprennent près des dames ces manières aimables qui font le charme de la société. On excuse mille choses chez les gens qui ont de l'éducation; mais celui qui ne veut rien faire, rien apprendre, reste isolé au milieu du monde, et pour n'avoir pas voulu prendre un peu de peine, il se prive de beaucoup de plaisirs.»
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
| pages. | |||
| Chap. Ier. | L'accouchement. | 1 | |
| II. | Le Baptême. | 20 | |
| III. | Voyage en coucou.—Visite à la nourrice. | 49 | |
| IV. | L'enfance de Jean. | 71 | |
| V. | Bal chez un maître de danse.—Adolescence de Jean. | 82 | |
| VI. | L'assemblée de famille, et quel en fut le résultat. | 107 | |
| VII. | Les trois fugitifs. | 124 | |
| VIII. | Le Monstre. | 140 | |
| IX. | Un autre tour de Démar.—La famille du laboureur. | 155 | |
| X. | La maison paternelle.—Jean est un homme. | 171 | |
| XI. | La petite bonne.—Projets de Bellequeue. | 184 | |
| XII. | La Famille Chopard. | 198 | |
| XIII. | Tête-a-tête des futurs.—Jean est fiancé. | 214 | |
| XIV. | Événement nocturne.—Le Souvenir d'une jolie femme. | 232 | |
| XV. | La dame au Souvenir. | 245 | |
| XVI. | Caroline. | 259 | |
| XVII. | Seconde visite chez madame Dorville. | 272 | |
| XVIII. | Jean est amoureux. | 292 | |
| XIX. | Changement de conduite. | 305 | |
| XX. | Jean en grande soirée. | 318 | |
| XXI. | Jean se prononce. | 336 | |
| XXII. | Le père ambassadeur. | 351 | |
| XXIII. | L'emploi d'un an. | 370 | |
| XXIV. | Tentative infructueuse. | 385 | |
| XXV. | Séjour à Luzarche. | 401 | |
| XXVI. | Visites, duel et ses suites. | 414 | |
| XXVII. | Adélaïde chez Caroline.—Les voleurs. | 438 | |
| XXVIIIe | et dernier. Encore la petite bonne.—Double mariage. | 462 | |