VIII
Pierre et Jeanne
Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre
Tous deux venaient d'échanger un serment;
Le Capitaine avait promis d'attendre
Et le bateau restait complaisamment.
«Ajoute encore un mot, ma blonde belle,
Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!»
«Vous emportez mon cœur, répondit-elle,
Car ma pensée est tout entière à vous!»
(Benjamin Sulte.)
[Benjamin Suite, Ballade (vers 1-8), dans Les Laurentiennes, Montréal, Senécal, 1870.]
La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de commencer les travaux de chargement.
Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui avait dit:
—Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du soir.
Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux. Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut».
Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son caractère franc et loyal.
Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu à ses employés:
—Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois mon défunt père—que Dieu ait pitié de son âme.—Jean-Louis, me disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans, sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:
Mariez-vous, je le répète,
Vous ferez bien, soyez heureux;
Mais ne vous pressez pas fillettes
Et vous ferez encore bien mieux.
Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé avec le refrain d'une chanson.
Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître, et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail. On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers les villages voisins.
Jules Girard et sa sœur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel, s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne, pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ. Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:
—Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre cœur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous, maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami? Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour vous causer un moment de bonheur.
Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:
—Pierre, vous aimez Jeanne?
Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes.
—Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites là. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma sœur, ma pauvre sœur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis trompé. Et toi, ma sœur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils du maître.
Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne répondaient pas.
—Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules, je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur. Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites!
—Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père, et si ma sœur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour dîner, dans l'humble chaumière de Contrecœur. Qu'en dis-tu, petite sœur?
Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse.
—Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons demain, pour dîner, M. Montépel.
Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les yeux pour répondre au bonsoir de son amant.
—Eh bien, sœur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit Jules.
—Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son œil limpide rencontrant le regard loyal du jeune homme, leurs cœurs pour la première fois, battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable.
Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrecœur.
Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance, et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait disparu dans l'ombre.
IX
Doubles projets
Ce n'était point la vague rêverie
Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux,
Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,
En essayant sur ses légers pipeaux
Un air d'amour pour la beauté chérie.
D'un soin plus grave il semble inquiété;
Tout le trahit, ses discours, son silence;
Et, sur ces bords trop longtemps arrêté,
Vers d'autres lieux en espoir il s'élance.
(Millevoye.)
[Charles-Hubert Millevoye, Alfred, chant 1er (vers 66-74), dans les Œuvres de Millevoye, Paris, Garnier, 1865.]
Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il avait dit à Pierre:
Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.
N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa sœur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas encouragé par ses paroles les sentiments de son ami?
Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre qu'il pouvait espérer?
Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit:
—Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés et tu me sembles agir d'une manière étrange.
—Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la lassitude après les travaux du jour, voilà tout.
Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour la nuit:
—Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits? Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous roche.
—Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait, et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à l'établir quelque part.
—J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec son éducation.
—Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela!
Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et l'impertinence de son fils.
—Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher Pierre de retourner dans les «pays d'en haut».
Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles, mais il finit par s'apaiser:
—Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre. Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?
—Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à dédaigner.
—Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler l'affaire.
La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets de ses parents.
Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble chaumière de Contrecœur?
Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il avait voulu attendre quelque temps pour consulter son cœur afin de ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait comme sacrée. Son cœur lui avait répondu par un redoublement d'amour pour la jeune fille.
Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa passion. Pierre, instruit à l'école des mœurs simples et pastorales du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour, n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su tenir parole.
Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de savoir comment Jeanne répondrait à son amour.
Le jeune homme, nous l'avons dit déjà, avait découvert sous l'humble apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable, mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère, il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se prononcer en dernier lieu sur son bonheur.
Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner, qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire. Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'œil; il se roula sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la grève, à préparer son canot d'écorce.
Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'œil exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la grand'messe.
Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit devant le portail de l'église.
Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche. Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers Contrecœur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'œil les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.
Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie. Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison des Montépel et Pierre disait à la fermière:
—Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrecœur visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard peut-être.
Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève.
La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre, le cœur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en respirant l'air du grand fleuve.
La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait Pierre, elle lui répondit:
—Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme, mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses.
—Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien «tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens!
X
L'histoire des Girard
Quand on est vieux, quand le soir tombe
Sur notre jour qui va finir,
On rencontre au bord de la tombe
La grande ombre du souvenir.
Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience,
Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort;
Ignorant le passé, cœurs pleins de confiance,
Ils vont! Dieu les conduise au port!
(Benjamin Sulte.)
[Benjamin Sulte, L'histoire. Causerie d'un vieillard (vers 1-8), dans Les laurentiennes, Montréal, Senécal, 1870.]
Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'œil, à Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble chaumière de Contrecœur.
Jules, après avoir consulté sa sœur, avait raconté à son vieux père la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit:
—Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela?
—Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma sœur; mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos enfants s'y soumettront.
—Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta sœur et toi, de braves enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre Montépel.
Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait en rester là, pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation.
—Eh bien, frère, que t'a répondu papa?
—Sois tranquille, petite sœur, et surtout un peu de patience. Nous saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi qui te le promets.
—Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il n'allait pas aimer M. Pierre?
—Comme toi par exemple; n'est-ce pas?
—Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi?
—Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir.
La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit:
—Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari, de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami.
—Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave cœur, et il n'y a que le titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien titre d'ami. Maintenant, petite sœur, retirons-nous pour la nuit. Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard.
On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là.
Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa sœur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à Jules et à son père.
Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père, et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses amours.
La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la bienvenue.
Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la dérobée, un coup d'œil vers le rivage, pendant que le vieillard parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui tendant la main:
—Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les amis de mon fils sont aussi les miens.
Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de l'œil les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer, elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le cœur ému du jeune homme.
La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table. Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical:
—Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes, vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur, si vous avez consulté votre père à ce sujet?
—Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes.
—Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise. Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire. Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous répondrai alors, mais pas auparavant.
Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans une circonstance aussi solennelle?
Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de l'histoire promise:
—Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu loin. Ma famille habite Contrecœur depuis plusieurs générations, et les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines. avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et aventureuse de «coureur des bois».
C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut. Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là, nous fîmes une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions voyager qu'à petite journée.
Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu, j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays, et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution, convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse.
Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre. J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre, et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul, au milieu de ces forêts, il me répondit:
—Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le grand voyage d'où l'on ne revient pas.
Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir.
Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la franchise de ses intentions.
Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit désigné sur les bords du lac Mistissimi.
Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne de confiance au chef de la tribu.
Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir, nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac de voyage.
Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus grande confiance.
J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest.
Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents, de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières confidences de ses lèvres mourantes?
Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrecœur après avoir fait une chasse magnifique.
Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment plus tendre, et je la priai de partager mon sort.
Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés d'après les ordres du missionnaire expirant.
Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne.
Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance.
Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école de Contrecœur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne passait à Contrecœur que deux fois par semaine, et la réception d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois.
Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède encore cette communication dont je vais vous faire connaître le contenu.
Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie:
Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice.
Montréal, ce 20 juin 1827.
MONSIEUR,
Je reçois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le comte de Kénardieuc, capitaine de frégate au service de Sa Majesté, une traite de vingt mille francs, payable à vue, chez Maître Larue, notaire, rue Notre-Dame, à Montréal. M. le Comte me prie en même temps de me faire, auprès de vous, l'interprète de sa reconnaissance pour le service signalé que vous lui avez rendu, en lui faisant parvenir des nouvelles d'un frère, M. le vicomte de Kénardieuc, qu'il croyait mort depuis bien des années. La dernière volonté de ce pauvre missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du Nouveau-Monde.
Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un cœur noble et désintéressé.
Croyez monsieur, etc., etc.,
A... B.
Ptre. Supérieur.
J'en croyais à peine mes propres veux et je demandai au magister de me relire la lettre. Je repris, le cœur gros de bonheur, la route de ma chaumière, en songeant à la joie de ma petite femme quand elle apprendrait la bonne nouvelle.
Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque là que le bonheur pût faire verser des larmes.
Le village entier prit part à nos réjouissances, et tous les anciens des paroisses sud du fleuve, de Varennes à Sorel, vous raconteront encore aujourd'hui les détails de la fête qui eut lieu à cette occasion.
J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble ménage.
XI
1837
Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques,
Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques,
Comme ils le portaient haut l'étendard canadien!
Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes;
Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes,
Et mouraient en disant: C'est bien!
(L.H. Fréchette.)
[Louis-Honoré Fréchette. La voix d'un exilé. version publiée dans Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques (Tirage spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur), Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.]
Je passerai sans transition aux événements mémorables de la révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de Contrecœur, se levant à la voix du grand tribun populaire, Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave cœur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à Contrecœur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit:
—M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire; je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles.
Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de Contrecœur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer l'Anglais.
Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures, midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent «habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave cœur s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons: «Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup d'aviron.
Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire, et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel, poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les volontaires de Contrecœur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords du Saint-Laurent.
Nous reprîmes la route de Contrecœur, le soir même, afin d'aller porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française, nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers. Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir voulu résister à, l'oppression britannique. C'est alors que commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés.
Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecœur fut au nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir, car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine me prit à part et me dit:
—Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté. Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu?
—Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans votre retraite.
—Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment propice pour faire une descente à Contrecœur. Il faut donc nous presser. Dis adieu à ta femme et partons.
J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père.
Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve jusqu'à un point vis-à-vis l'église du village. Là, nous traversâmes le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M. Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps, et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi reçu des nouvelles de Contrecœur. Nous attendions avec impatience que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier» pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la «cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut, ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous fut facile de voir, du premier coup d'œil, que nous n'avions pas affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane. Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit croître nos appréhensions.
—Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la «sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'œil ouvert et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que j'aurai prises sur leur compte.
Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane. Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles. Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent. J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père, quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à-terre. Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister. Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible. Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et s'il fallait en arriver là, nous étions prêts à combattre et à mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il? L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs.
Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter. Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous l'entendîmes qui disait à ses compagnons:
—We've got them all right, Jack.
—Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois, armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face à face, et je fus le premier à rompre le silence.
—Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant avec rudesse.
—Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrecœur? me répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par le timbre de sa voix.
—Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que prétendez-vous faire? nous arrêter?
—Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête, comme traîtres et rebelles au gouvernement.
—Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril de votre vie de mouchard. Entendez-vous!
Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse, qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos adversaires:
—J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que diable! la partie nous semble égale.
Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers nous:
—Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre affaire.
—Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!
Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à remonter à cheval. Nous avions l'œil ouvert sur tous leurs mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de la bande nous dit d'une voix colère:
—Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre de votre résistance devant les tribunaux.
Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit cependant d'une voix rendue vibrante par la colère:
—Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat. Vous êtes des lâches.
Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se plaça devant lui.
—Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous, laisse-les partir, mon fils.
Les trois cavaliers, pendant ce temps-là, avaient repris, au galop, la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le «Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans, à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu. Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma femme, comme je vous l'ai dit déjà, mourut en donnant le jour à Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants. Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral, cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la période électorale, des discussions politiques, sur la place de l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard! J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel, une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit, M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?