XII
Girard et Montépel
Sous la pauvre cabane
L'on s'aime sans détours.
Sur ma douce nâgane,
Vent des amours,
Flottez toujours!
Mais tout bonheur se fane;
Rares sont les beaux jours.
Sur ma douce nâgane,
Vent des amours,
Chantez toujours!
(L.-H. Fréchette.)
[Louis-Honoré Fréchette, Berceuse indienne (vers 21-30), dans Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques, Montréal, Lovell, 1877.]
Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière, dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.
Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré jusque-là, qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les révélations de son père ne savait que penser de cette étrange histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard, et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu.
Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits de sa figure douce et mélancolique.
Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de son amante:
—Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit, que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous demander la main de votre fille.
—Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres, vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une querelle entre vous et votre père.
—M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom. Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous demande la main de mademoiselle Jeanne.
Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son cœur.
—Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon cœur me dit que je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir, mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je vous accorde la main de ma fille Jeanne.
—Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.
Jules embrassa sa sœur et serra la main de son ami, et une fois la glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa sœur en s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher le trop plein de leurs cœurs et de recommencer le délicieux roman—si ancien et toujours si nouveau—des premières amours.
Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux cœurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux; raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début; révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le vide qui pourrait exister sur ce sujet.
Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée, et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant, que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour la nuit.
Jeanne avait repris, le cœur gros des émotions du jour, la route de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux espérances de l'avenir.
Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne à Contrecœur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or, d'amour, et de bonheur.
Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité. Pendant que Pierre se rendait à Contrecœur, pour demander à M. Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour, avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était, disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père, quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet. La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts. Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari, car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.
On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon, et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et de la fermière de Lavaltrie.
Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils, et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit, qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter. Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets, on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.
Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecœur où il venait de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de l'église de Contrecœur, et plus bas, une petite tache grisâtre désignait à l'œil de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de Contrecœur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi s'endormit-il ce soir-là, en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune fille.
XIII
Père et fils
La fortune a plus d'un caprice,
J'en éprouvai tous les soucis.
Voyageur que Dieu vous bénisse,
Et vous ramène à vos amis,
Au Canada, notre pays!
(B. Suite.)
[Benjamin Suite, La chanson de l'exilé (vers 23-27), dans Les laurentiennes, Montréal, Senécal, 1870.]
Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils; et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel se décida à aborder la grande question:
—Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton établissement prochain, et après avoir examiné la question sous toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents, continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable?
—Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez, quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires.
—Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie. Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu?
—Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après dîner, en présence de ma mère.
—Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui donnions toute notre attention.
La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté, Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille du vieux patriote de Contrecœur.
L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer:
—Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus importante et de laquelle dépend probablement la décision que je devrai prendre moi-même.
Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de l'étonnement que produisait ses paroles:
—Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrecœur.
Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son émotion, répondit d'une voix tremblante:
—Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à la fenaison avec son frère?
—Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne, cache un cœur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon union avec mademoiselle Girard.
—Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu le consentement préalable du père de la jeune fille?
—Oui mon père.
—De Jean-Baptiste Girard lui-même?
—Oui mon père.
—Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as demandé sa fille en mariage?
—M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père, une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène d'élection qui a eu lieu à Contrecœur il y a quelques années. Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec Jeanne, mais après avoir consulté mon cœur, je me suis demandé pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant, m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard.
Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue tremblante par la colère:
—Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de Contrecœur.
Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par un mouvement irrésistible. Il continua:
—Ah! les choses en sont rendues là! Après m'avoir défié l'année dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là. Oubliant mes justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard. Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je me prêtais à tes caprices.
—Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.
—Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale quand notre fils unique que voilà, se propose d'offrir la main d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir, mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de Contrecœur. Voilà mon dernier mot!
Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père. Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son union avec Jeanne Girard:
—Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrecœur. Et il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles. Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera. Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet. Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai, je l'ignore. J'ai bon bras, bon œil, bonne volonté et avec ces qualités-là, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai l'intention d'en faire ma femme.
Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face:
—Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom. Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce; dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de la demoiselle Jeanne Girard?
—Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste. Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner.
—Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils, souviens-toi que tu parles à ton père.
—Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma malle. Je partirai probablement demain.
Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari:
—Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant.
Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils. Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau.
Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots:
—Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de nos vieux jours!
Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée:
—En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai, nous n'avons plus d'enfant!
XIV
Séparation
Ô jeunes cœurs remplis d'ivresse!
Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions!
Mille rêves dorés et mille illusions,
Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!...
Mon cœur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux!
Il a vu son espoir comme une ombre passer!
Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer!
Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!
(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.)
[Léon-Pamphile LeMay. Lassitude, traduction de Longfellow (vers 17-24). dans les Essais poétiques, Québec, Desbarats, 1865.]
Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur. Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les domestiques avaient remarqué les manières distraites du père Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne, cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails.
Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme, avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son canot d'écorce pour se rendre à Contrecœur. C'était là maintenant, que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à surmonter.
Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrecœur, et l'étoile commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait venir que le lendemain soir.
Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise à ce sujet.
—Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que de rester indécis quand mon cœur et ma raison traçaient la route que je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille.
Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son cœur noble et droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit d'une voix calme:
—M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux!
—Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée, mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.
—Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému. Vous agissez, non seulement comme un homme de cœur, mais comme un homme sage et prévoyant.
Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut». Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il dit à son père:
—Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en dites-vous?
—Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que nous éprouverons, ta sœur et moi, en te voyant partir, nous comprendrons que ton absence est absolument nécessaire.
—Merci, mon père. Et toi, petite sœur qu'en penses-tu? continua Jules en s'adressant à Jeanne.
La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation, avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle répondit:
—Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement indispensable.
—Bien! petite sœur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son engagement.
—Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur», par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest.
La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et pénible tout à la fois, car ce n'était que le cœur gros de regrets que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau.
On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix tremblante et solennelle:
—Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie. Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle. Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves cœurs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre fiancée, car l'heure du départ a sonné.
Le jeune homme serra Jeanne sur son cœur dans une étreinte passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur.
Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans l'obscurité.
Jules reprit la route de la chaumière, le cœur gros des événements de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa sœur qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du voyageur.
Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu:
—Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie. Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère que je vous ai causés.
Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une réconciliation que son cœur désirait cependant. Pierre s'était éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine, le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme qui pleurait auprès de lui:
—Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là-bas emporte avec lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge!
Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers».
Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile à comprendre, dans la chaumière de Contrecœur. Le vieillard qui tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât, car il était impossible pour lui de se procurer du travail au village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune homme était le seul membre de la famille qui fût en état de travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le trouble et le désespoir dans son cœur. Il avait atteint un âge où chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement.
La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter aux émotions de la jeune fille.
On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard, un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière, sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père, et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin étaient indispensables.
Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre, mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours. Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche, épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles.
Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible. Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible. Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots:
—Docteur! mon père! Sauvez mon père!
L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il s'aperçut du premier coup d'œil qu'il arrivait trop tard. Le père Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation:
—Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père. Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline.
Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante:
—Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation?
Le médecin qui était un brave homme sentit son cœur se serrer à la vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par l'émotion:
—Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions ensemble pour le repos de son âme patriotique.
Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts.
Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins, il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main pressait encore la main froide et inerte du cadavre.
Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale. Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment, la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant à celui qui paraissait compatir à sa douleur:
—Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...
DEUXIÈME PARTIE
Les filatures de l'étranger
Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie,
Il est sous le soleil une terre bénie,
Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil,
Le naufragé revoit des rives parfumées,
Où cœurs endoloris, nations opprimées
Trouvent un fraternel accueil.
Là, prenant pour guidon la bannière étoilée,
Et suivant dans son vol la république ailée,
Tous les peuples unis vont se donnant la main;
Là Washington jeta la semence féconde
Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde
Le vrai berceau du genre humain.
Là, point de rois divins, point de noblesses nées;
Par le mérite seul, les têtes couronnées
S'inclinent, ô Progrès! devant ton char géant;
Là, libre comme l'air ou le pied des gazelles,
La fière indépendance étend ses grandes ailes
De l'un jusqu'à l'autre océan!
(La Voix d'un Exilé, L. H. Fréchette.)
[Louis-Honoré Fréchette, La Voix d'un exilé, version publiée dans Pêle-Mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques. (Tirage spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur.) Première partie (vers 91-108), Montréal, Lovell, 1877.]
I
L'émigration canadienne aux États-Unis
Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et l'émigration a continué son œuvre de dépeuplement. On prétend que plus de cinq cent mille Canadiens-Français habitent aujourd'hui les États-Unis; c'est-à-dire plus d'un tiers du nombre total des membres de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence de la nationalité française dans la nouvelle confédération.
Les commencements de l'émigration canadienne aux États-Unis datent de cent ans et plus. Lors de l'invasion du Canada, en 1775, quelques familles canadiennes de Montréal et des paroisses voisines se rangèrent du côté des Américains, et après la défaite d'Arnold et la mort de Montgomery, émigrèrent dans les États de la Nouvelle Angleterre pour échapper à la vengeance des Anglais. On trouve encore les traces de ces familles dans les villes de Lowell, New-Bedford, Dartmouth, Cambridge, Taunton, etc., etc. Leurs descendants ont généralement oublié la langue et les coutumes de leurs ancêtres, et leurs noms, plus ou moins «anglifiés» sont aujourd'hui difficiles à reconnaître comme provenant de souche française.
L'émigration de ces quelques familles fut cependant une exception que nous n'avons pas l'intention d'assimiler au mouvement général d'expatriation qui a eu lieu, depuis quelque vingt ans, dans les campagnes du Canada français. Cinquante ans plus tard, c'est-à-dire vers l'année 1825, un mouvement d'émigration se fit sentir dans les paroisses situées sur la rive sud du Saint-Laurent, en bas de la ville de Québec. Ce mouvement fut produit par l'établissement des scieries à vapeur et par l'augmentation du commerce des bois de construction dans l'État du Maine. Cet état qui ressemble en tous points au Canada, par son climat et ses produits agricoles, était devenu le chantier de construction de la république américaine pour la marine marchande qui commençait alors à prendre des proportions étonnantes. Un grand nombre de familles canadiennes attirées par l'appât d'un gain supérieur, abandonnèrent les travaux de la campagne pour aller demander à leurs voisins du Maine, l'aisance qui leur manquait au Canada. La plupart de ces familles s'établirent dans les villes et les villages de Frenchville, Fort Kent, Grande-Isle, Grande-Rivière, etc., où leurs descendants habitent encore aujourd'hui en conservant plus ou moins intactes la langue et les coutumes du pays. Le voisinage des paroisses et des établissements canadiens a contribué pour beaucoup à conserver, chez ces braves gens, l'amour du pays natal.
La révolution de 1837-1838 força aussi plusieurs familles des paroisses littorales du Richelieu, à quitter le Canada pour l'étranger4. La plupart des «patriotes» se réfugièrent à Burlington, à Plattsburg, Whitehall, Albany et New-York. Mais comme cette émigration était due à des causes politiques et que le nombre des émigrants fut relativement restreint, nous allons passer outre. L'émigration dont nous voulons parler ici, c'est l'émigration de la misère et de la faim. Les autres mouvements ne furent que partiels et insignifiants.
Quelques années plus tard, vers 1840, le commerce des bois entre les États-Unis et le Canada, produisit un autre courant d'expatriation assez considérable vers les villes littorales du Lac Champlain, dans les états de New-York et du Vermont. Rouse's Point, Burlington, Plattsburg, Port Henry, Whitehall reçurent tour à tour leur contingent d'émigrants canadiens-français. Le grand nombre de ces émigrants travaillait au chargement et au déchargement des berges qui servaient au transport des bois et des grains du Canada. Chacune de ces villes compte encore aujourd'hui une assez forte population d'origine franco-canadienne, quoique le commerce des bois soit loin d'être maintenant ce qu'il était il y a vingt et trente ans.
Quelques-unes de ces familles qui avaient émigré dans les villes voisines de la frontière canadienne, s'avancèrent peu à peu dans l'intérieur des États de la Nouvelle-Angleterre, et trouvèrent du travail dans les nombreuses filatures de laine, de lin et de coton qui forment la richesse des États de l'Est. Ce fût là l'origine de ce grand mouvement d'émigration qui a jeté pêle-mêle, dans les usines américaines, les cinq cent mille canadiens-français qui ont abandonné le sol natal pour venir demander à l'étranger le travail et le pain qui leur manquaient au Canada. Ce dernier mouvement date d'à peu près vingt ans, mais c'est principalement depuis la fin de la guerre de sécession, en 1865, que l'émigration a pris des proportions vraiment alarmantes pour la prospérité matérielle de la province de Québec.
Lorsque les fabricants américains eurent constaté les habitudes de travail et d'économie de l'ouvrier canadien-français; lorsqu'ils eurent comparé son caractère doux et paisible, à l'esprit turbulent et querelleur de l'Irlandais, ils commencèrent à comprendre la valeur de ses services, et chaque famille canadienne qui arrivait aux États-Unis, devenait un foyer de propagande et d'informations pour les parents et les amis du Canada. Des personnes qui n'avaient connu jusque-là que la misère et les privations, se trouvèrent tout à coup dans une aisance relative; le père, la mère, les enfants travaillaient généralement dans une même filature et les salaires réunis de la famille produisaient au bout de chaque mois, des sommes qui leur semblaient de petites fortunes. On écrivait au pays: qui à un frère ou à une sœur, qui à un cousin ou une cousine, qui aux amis du village, et le mouvement d'émigration grossissait tous les jours, sans que les ministres canadiens prissent la peine de s'informer des causes de ce départ en masse des populations d'origine française; encore moins, se seraient-ils occupés du remède à apporter à cet état de choses si préjudiciable aux intérêts de la nationalité française, au Canada. Non! on s'occupait alors d'amalgamer dans une confédération générale, toutes les possessions britanniques de l'Amérique du Nord, et pendant que les Canadiens-Français prenaient la route des États-Unis pour demander du travail à l'étranger, les hommes d'état prenaient, eux, la route de l'Angleterre, pour vendre au cabinet de St. James, pour des titres et des décorations, le peu d'influence qui restait à la nationalité française au Canada. On a placé les bustes de ces hommes-là sur l'autel de la patrie; on a inscrit leurs noms au panthéon de l'histoire d'un parti politique, mais on a oublié de leur demander compte de leur inaction coupable pour tout ce qui touchait aux intérêts agricoles et industriels de leurs compatriotes indigents. On faisait de la politique anglaise; on organisait tant bien que mal les provinces de la nouvelle «puissance», mais on oubliait le paysan canadien qui se voyait chassé de sa ferme par la misère et la faim. Les «chercheurs de place» se casaient à droite et à gauche dans la nouvelle administration fédérale; les politiciens de profession devenaient ministres; les chefs étaient faits barons; les valets du parti mettaient leurs talents de mouchards au service de la douane et de la police; et l'honnête père de famille, prenait en soupirant le chemin de l'exil, se demandant tout bas où allaient les impôts et les deniers publics, et à quoi servaient surtout, les hommes que l'on qualifiait à Ottawa et à Québec du titre de ministres de l'agriculture et du commerce.
N'était-ce pas l'un de ces hommes, grand architecte de la confédération et fondateur du servilisme érigé en principe, qui disait de l'émigration canadienne:
—Laissez donc faire; ce n'est que la canaille qui s'en va. Les bons nous restent et le pays ne s'en portera que mieux.
Le nom de cet homme fut inscrit sur la liste des serviteurs titrés de l'Angleterre, et la «canaille», comme il disait avec morgue, se trouve parfois heureuse, aujourd'hui, malgré les regrets de l'exil, de n'avoir pas à subir la honte de son passé politique.
Le flot de l'émigration grossissait toujours et les villes de Fall River, Worcester, Lowell, Lawrence, Holyoke, Haverhill, Salem, Mass.; Woonsocket et les villages de la vallée de Blackstone; Putnam, Danielsonville, Willimantic, Conn.; Manchester, Concord, Nashua, Suncook, N.H.; Lewiston, Biddeford, Me.; en un mot tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre furent envahis par une armée de travailleurs canadiens qui n'apportaient pour toute fortune que l'habitude et l'amour du travail. Pendant que les ministres-chevaliers du Canada participaient à la curée du pouvoir de la nouvelle confédération, les capitalistes américains érigeaient de nouvelles filatures. La Nouvelle Angleterre était devenue un vaste atelier où se fabriquaient toutes les marchandises nécessaires aux besoins des deux Amériques. Les canadiens-français attirés par les nouvelles merveilleuses qu'ils recevaient de leurs parents et de leurs amis, arrivèrent en masse. Ils eurent leur part de travail, furent bien payés et bien traités, et ce n'est qu'en comparant l'état du commerce et de l'industrie des États-Unis et du Canada, que l'on arrive à comprendre aujourd'hui les raisons qui ont porté ces cinq cent mille personnes à quitter le sol natal pour venir demander asile à l'étranger.
L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis, parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil.
Le fermier qui abandonne la culture des champs pour venir avec sa famille s'enfermer dans les immenses fabriques de l'Est, se trouve tout d'abord dépaysé dans un monde d'énergie, de progrès industriel et de «go ahead» essentiellement américain; mais comme son caractère paisible se forme peu à peu à cette vie d'activité, il arrive avant longtemps à se mêler au mouvement des affaires industrielles et commerciales et à prendre pied parmi les américains. Dès lors, si l'homme est intelligent et industrieux, il se sent certain d'arriver, et il arrive le plus souvent avec une facilité étonnante. Il en existe des preuves dans tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre, où grand nombre de canadiens-français, arrivés aux États-Unis sans un sou de capital, occupent maintenant des positions importantes dans le commerce; ce qui tendrait à démentir les assertions que l'on se plaît à circuler dans une certaine presse, que les Canadiens émigrés souffrent de la faim, et de la misère.