II
L'expatriation
Jeanne Girard, après avoir rendu les derniers devoirs aux dépouilles mortelles de son vieux père avec une tendresse toute filiale, était tombée dans un état de prostration extrême produite par les terribles émotions qu'elle avait eu à endurer depuis le départ de son frère et de son fiancé. Seule, pour veiller à tous les détails de l'ensevelissement et des cérémonies funèbres, la jeune fille avait rassemblé tout ce qui lui restait d'énergie pour remplir dignement ce devoir sacré.
Le vieux médecin qui avait été témoin de la mort du père Girard s'était cependant intéressé aux malheurs de l'orpheline, et il s'était fait un devoir de lui donner ses conseils et son aide dans des circonstances aussi difficiles. Jeanne avait accepté avec reconnaissance les services de ce vieil ami de son père, et lorsque après la cérémonie funèbre elle avait repris en sanglotant la route de la chaumière, le docteur lui avait dit:
—J'ignore, mademoiselle, ce que vous prétendez faire maintenant, et quels sont vos projets pour l'avenir; mais souvenez-vous que vous aurez toujours en moi un ami qui se fera un devoir de vous tendre la main lorsque vous jugerez à propos de lui demander ses conseils ou sa protection.
Et le bon docteur lui avait offert son bras pour la reconduire chez elle, tout en lui faisant des recommandations au sujet de sa santé qui paraissait avoir été affaiblie par les événements douloureux des dernières semaines. Jeanne avait remercié le brave homme avec effusion et lui avait promis de s'adresser à lui si le besoin s'en faisait sentir.
La pauvre enfant se trouvait seule, désormais, dans la chaumière où elle avait passé de si heureux moments en compagnie de son père et de son frère, et elle sentait la nécessité, soit d'aller vivre elle-même chez les étrangers jusqu'au retour de Pierre et de Jules, soit de louer la maison à quelque famille du voisinage, tout en se conservant le privilège de l'habiter en commun avec les locataires. Il lui répugnait cependant d'introduire des étrangers dans ce lieu qu'elle considérait comme sacré, et d'un autre côté les sentiments d'indépendance dans lesquels elle avait été élevée lui faisaient envisager avec crainte la vie dans une famille étrangère. Il fallait, cependant, prendre une décision immédiate car il était évident qu'elle ne pouvait habiter seule cette chaumière isolée dans l'état de faiblesse physique et d'agonie morale où elle se trouvait depuis la mort de son père. Elle se mit donc en frais de consulter les ressources dont elle disposait, avant de mettre ses projets à exécution, et la pauvre fille s'aperçut, après avoir payé les frais de l'enterrement, qu'il ne lui restait qu'une somme de vingt dollars pour toute fortune.
En dépit du peu d'expérience qu'elle avait des nécessités matérielles de la vie, Jeanne comprit que cette somme de vingt dollars était loin d'être suffisante pour payer ses frais de pension et d'entretien jusqu'au printemps suivant, et qu'il lui faudrait voir à obtenir un travail quelconque jusqu'au retour des voyageurs. Ce n'était certes pas l'idée du travail qui lui faisait peur, mais dans l'état où elle se trouvait, il lui était doublement pénible de se voir forcée d'abandonner les lieux témoins de la mort de son père, pour aller dans une maison étrangère où elle ne rencontrerait probablement aucune sympathie dans sa douleur.
La pauvre fille passa ainsi quelques jours dans un état d'irrésolution et de souffrance morale vraiment digne de pitié, et lorsque le docteur, inquiet pour sa santé, se rendit auprès d'elle pour savoir de ses nouvelles, il fut surpris de la pâleur extrême de sa protégée. Il s'informa avec bonté des détails de sa position, mais Jeanne était trop fière pour lui avouer la vérité. Elle se contenta de lui dire qu'elle ne manquait de rien et qu'il lui serait facile de pourvoir à tous ses besoins jusqu'au retour de son frère. Le docteur satisfait de ces explications lui avait recommandé d'éviter la solitude et de rechercher des distractions à sa douleur dans la société des jeunes filles de son âge. Jeanne avait souri tristement en promettant de suivre ces recommandations, car elle prévoyait qu'il lui faudrait bientôt accepter une position où il ne lui serait pas loisible de choisir ses compagnes et son genre de vie. Le médecin l'avait quittée, assez tranquille sur son compte, car il avait cru implicitement ce qu'elle lui avait dit sans se donner la peine d'aller plus loin dans ses recherches. Cette visite, cependant, avait eu pour effet de secouer l'espèce de torpeur dans laquelle Jeanne s'était laissé tomber, et lorsque le docteur se fut éloigné, elle se prit à réfléchir sur les moyens qui se trouvaient à sa disposition pour surmonter les obstacles qui se dressaient sur sa route. Sans expérience du monde, ayant toujours vécu de la vie de famille et suivi avec amour les enseignements de son vieux père, Jeanne sentait qu'elle allait entrer dans une sphère nouvelle et ce n'était qu'en tremblant qu'elle mettait le pied sur le seuil de l'existence inconnue qui se présentait devant elle. Son ambition se résumait dans l'espérance de pouvoir attendre le printemps et l'arrivée de Jules et Pierre. Elle savait, qu'alors, tout irait bien.
Le travail de la campagne, au Canada comme ailleurs, est toujours relativement difficile à obtenir, et plus particulièrement pour une jeune fille qui ne connaît pas le service et les travaux de la ferme, pendant l'hiver. Jeanne, cependant, n'entrevoyait pas d'autre alternative et elle en avait bravement pris son parti. Elle irait s'offrir chez les fermiers «à l'aise» où l'on emploie des domestiques et peut-être, après tout, rencontrerait-elle de braves gens qui compatiraient à ses malheurs et qui comprendraient les difficultés de sa position. Elle résolut donc de mettre, sans plus tarder, son projet à exécution, malgré sa faiblesse physique et la répugnance qu'elle ressentait à se présenter chez les étrangers si tôt après la mort de son père.
Après avoir revêtu une modeste toilette de deuil qu'elle avait confectionnée elle-même, et avoir fait des efforts pour chasser les idées sombres qui l'obsédaient, Jeanne prit la route de la ferme la plus voisine, bien décidée à s'adresser partout où elle croirait pouvoir obtenir de l'emploi. Sa famille était peu connue dans la paroisse, car depuis son retour au pays, le père Girard avait vécu dans une solitude presque absolue. Chacun avait entrevu, il est vrai, la figure vénérable du vieillard, mais on ignorait généralement les détails de son histoire, et l'on s'était à peine aperçu de sa disparition si subite. Lorsque la jeune fille se présenta chez les fermiers du voisinage elle fut donc reçue sans exciter trop de curiosité et on la traita avec la politesse proverbiale de «l'habitant» canadien. Ses premiers efforts demeurèrent infructueux et après avoir en vain offert ses services à plusieurs personnes, elle rentra, le soir, fatiguée, mais non découragée. Elle s'était dit qu'il lui faudrait parcourir ainsi toute la paroisse, s'il était nécessaire, avant d'abandonner son projet. Ses efforts du lendemain eurent les mêmes résultats négatifs et elle ne put s'empêcher de remarquer qu'il existait un manque absolu de travail, tandis que l'on trouvait partout un grand nombre de personnes qui déploraient l'oisiveté dans laquelle elles se voyaient forcées de vivre. On se plaignait du rendement des dernières récol tes et de la stagnation des affaires et du commerce en général. Les foins et les céréales se vendaient à des prix ridicules et les journaux arrivaient de Montréal, remplis d'histoires de banqueroute et de crise financière. Les fermiers se plaignaient amèrement de cet état de choses, et parmi ceux qui s'occupaient de politique, on accusait hautement l'administration de négligence coupable et d'insouciance criminelle pour ce qui touchait à la prospérité agricole, industrielle et financière du pays. La crise durait depuis longtemps et les fermes hypothéquées étaient là pour prouver l'état malsain des affaires en général. Partout on racontait la même histoire à la pauvre Jeanne qui se trouvait tout étonnée d'apprendre ces choses-là, et partout l'on déplorait le départ en masse d'un grand nombre de braves gens qui se voyaient forcés de prendre la route de l'étranger pour échapper à la misère qui les menaçait au pays. Mais comme Jeanne voulait en avoir le cœur net avant de se relâcher de ses efforts pour obtenir du travail, elle parcourut ainsi toute la paroisse sans pouvoir trouver l'emploi qu'elle cherchait. En plusieurs endroits où elle s'était adressée, on lui avait parlé de l'émigration aux États-Unis et des nouvelles encourageantes que l'on recevait des centres industriels de la Nouvelle Angleterre, mais Jeanne n'avait jamais cru qu'il lui fut possible de quitter le village où elle avait toujours vécu et où reposaient les cendres de son père et sa mère.
La pauvre enfant avait presque fini sa tournée décourageante, lorsqu'elle frappa à la porte d'une maison de belle apparence située à mi-chemin entre les villages de Verchères et de Contrecœur. Après avoir reçu l'invitation d'entrer, la jeune fille fut frappée du désordre qui paraissait régner partout où elle portait les yeux, et quand elle eut fait ses offres de service au maître de céans, on lui apprit le départ de toute la famille pour les États de la Nouvelle Angleterre. Le fermier qui Paraissait être un brave homme parut s'étonner en apprenant l'objet de la visite de Jeanne:
—Mon Dieu, mademoiselle, lui dit-il avec bonté, il faut que vous soyez bien peu au courant de l'état des affaires dans la paroisse pour chercher ainsi du travail à une époque aussi avancée de la saison. Les propriétaires eux-mêmes peuvent à peine suffire à leurs dépenses courantes en travaillant comme des mercenaires, et il n'y a que bien peu de fermiers, à Contrecœur, qui puissent se payer les services d'un engagé. Je me vois forcé moi-même d'abandonner ma ferme pour tâcher d'aller gagner là-bas, avec les secours de ma famille, la somme nécessaire pour payer les dettes qui se sont accumulées sur mes bras depuis trois ou quatre ans. Croyez-en mon expérience: si vous vous trouvez dans la nécessité de travailler pour vivre, suivez notre exemple et prenez la route des États-Unis. Qu'en penses-tu femme? continua-t-il en s'adressant à son épouse qui était occupée à emballer des articles de ménage dans une énorme caisse.
—Ma foi, mon enfant, répondit la fermière avec bonté, je crois que ce que mon mari vous dit là est bien la vérité. Nous en avons la preuve par nous-mêmes, puisque nous partons lundi prochain pour Fall River, dans l'état du Massachusetts, afin de pouvoir travailler dans les manufactures. Je n'aimerais pas cependant à me permettre de vous aviser sur un sujet aussi délicat. Vous avez une famille, ici, n'est-ce pas, qui saura mieux que nous, vous donner de bons conseils?
—Hélas! non, madame! je suis orpheline, sans parents, sans amis. Mon père est mort, il y a quelques jours, et mon seul frère se trouve à hiverner dans les «chantiers».
—Pauvre enfant! continua la brave femme que la figure mélancolique de Jeanne avait intéressée, pauvre enfant! Et vous espérez pouvoir trouver du travail sur une ferme? Je crains que votre espoir ne soit déçu. N'avez-vous pas quelques amis qui pourraient s'intéresser à vous?
—Non madame, je suis seule, toute seule. Je suis pauvre et il me faut de toute nécessité trouver du travail avant longtemps.
—Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire comme nous et aller chercher à l'étranger le travail que vous ne pouvez pas trouver au pays?
—C'est que, madame, je n'ai pas l'expérience nécessaire et que je n'oserais jamais partir seule pour faire un aussi long voyage.
—Je comprends, en effet, poursuivit la fermière, qu'il vous est difficile de vous risquer, sans appui, à aller chercher du travail dans un pays inconnu. Mais pourquoi ne partiriez-vous pas avec une famille de votre connaissance? Il en part chaque jour de Contrecœur pour les États-Unis.
—Malheureusement, madame, répondit Jeanne, je n'en connais aucune, et il m'en coûterait bien aussi de quitter le village où j'ai toujours vécu.
—Je comprends, mon enfant, tout ce qu'il y a de cruel à laisser le pays natal pour aller braver l'exil dans une contrée inconnue, mais il n'y a pas à lutter contre la nécessité et la misère. Un grand nombre de nos amis nous ont précédés là-bas et les nouvelles qui nous arrivent sont très favorables. On manque de bras dans les manufactures et les ouvriers et les ouvrières sont reçus et traités avec bonté. C'est du moins ce que nous écrit notre fils aîné qui depuis un an travaille aux États-Unis.
Le fermier, tout en poursuivant ses travaux avait prêté l'oreille aux paroles de sa femme, et son cœur avait été touché de pitié en apprenant la position difficile de la jeune fille. Poussé par l'intérêt qu'il commençait à éprouver pour ses malheurs, il lui demanda:
—Comment vous nommez-vous, mademoiselle?
—Jeanne Girard, monsieur; pour vous servir.
—Girard!... Girard... mais seriez-vous par hasard la fille du vieux patriote, M. Girard, mort il y a quelques jours d'une attaque d'apoplexie?
—Précisément, monsieur, je suis la fille de Jean-Baptiste Girard.
—Et vous vous trouvez seule, dans la misère, sans amis pour vous consoler, sans protecteur pour veiller à vos besoins? Mais, mon enfant, votre position est en effet fort critique, surtout si votre frère ne revient pas avant le printemps prochain.
—Oui, monsieur! mon frère est dans les «chantiers» et il m'est impossible de lui faire connaître ma position. Il ne sera de retour que vers le commencement du mois de juin, l'année prochaine.
—Alors, il faut de toute nécessité que quelqu'un s'intéresse à vous et quoique je sois moi-même bien pauvre, il ne sera pas dit que j'aurai été témoin de la misère de la fille d'un patriote de 1837, sans lui avoir offert de partager le sort de mes propres enfants. Mon père, mademoiselle, combattait à Saint-Denis avec le vôtre, et je suis fâché de n'avoir pas connu plus tôt votre position. Si, après mûres réflexions, vous désirez nous accompagner aux États-Unis, nous vous considérerons, ma femme et moi, comme faisant partie de la famille. Qu'en dites-vous?
—Merci! mille fois merci! monsieur, de votre généreuse et cordiale sympathie. Mais, que pensez-vous que dirait mon frère, en revenant au village et en apprenant mon départ?
—Votre frère? répondit le fermier, mais il est facile de lui laisser une lettre par laquelle vous lui expliquerez les circonstances péremptoires qui vous auront forcée de quitter le pays. Il pourra vous rejoindre immédiatement, puisque le voyage de Montréal à Fall River n'est qu'une affaire de vingt-quatre heures, maintenant, par le chemin de fer. Je ne voudrais pas cependant qu'il soit dit que je vous ai conseillée de vous éloigner de Contrecœur, s'il vous est possible de faire autrement. Réfléchissez à ce que je vous ai dit des difficultés que vous aurez à vous procurer du travail ici, et revenez demain me faire connaître votre décision. Il nous reste trois jours avant la date du départ et si vous le désirez, vous pourrez nous accompagner là-bas.
—Je ne sais trop comment vous remercier de tant de bonté, répondit Jeanne émue par la franchise du fermier, mais je vais, selon votre avis, réfléchir sérieusement à l'offre que vous me faites. Demain je viendrai vous rendre ma réponse.
—Bien, mon enfant. Vous agissez comme une fille sage et prudente. En attendant, veuillez accepter, sans cérémonie, l'invitation que je vous fais de prendre le souper avec nous, ce soir. Vous ferez connaissance avec la famille et j'irai moi-même vous conduire, en voiture, après le repas.
La fermière se joignit à son mari pour combler Jeanne de démonstrations sympathiques, et la pauvre fille se sentait moins triste depuis qu'elle avait rencontré ces braves gens. Elle leur raconta volontiers les détails de son histoire, et lorsque après le souper, elle quitta la ferme pour retourner au village, elle avait déjà su se faire regretter par ses nouveaux amis.
Le premier devoir de Jeanne fut d'aller consulter son vieil ami, le docteur, sur la ligne de conduite qu'elle devait adopter dans des circonstances aussi difficiles. Elle se rendit immédiatement chez lui et elle pria son nouveau protecteur de vouloir bien l'accompagner afin d'expliquer au vieillard les détails du voyage projeté et les chances que l'on avait de trouver du travail aux États-Unis. Le fermier s'empressa d'acquiescer à ses désirs, et comme il connaissait intimement le docteur, sa mission n'en était que plus facile à remplir.
Le vieux médecin hocha d'abord la tête quand il apprit que sa protégée avait l'intention de quitter le village, mais lorsqu'on lui eut expliqué l'impossibilité où elle se trouvait d'obtenir du travail, il se déclara en faveur d'un voyage de quelques mois aux États-Unis; la jeune fille étant toujours libre de revenir au pays, si la vie, à l'étranger, ne lui convenait pas. Il fut décidé, en outre, que Jeanne déposerait entre ses mains des lettres à l'adresse de Jules et de Pierre et qu'il les leur remettrait, le printemps suivant, lors de leur retour des chantiers. La jeune fille enverrait de plus son adresse au docteur aussitôt qu'elle aurait réussi à trouver un emploi permanent, afin que son frère et son fiancé se trouvassent en état de lui écrire ou d'aller la rejoindre. Tous ces détails furent réglés, le soir même, en présence du fermier qui promit au docteur de traiter la jeune fille comme son enfant, et le départ fut fixé pour le lundi suivant. Jeanne, en attendant, préparerait ses malles et tâcherait de louer la chaumière jusqu'au retour de son frère qui en disposerait à son gré. Le docteur s'engageait à veiller aux intérêts de la jeune fille pendant son absence, et il lui avait offert des secours d'argent qu'elle avait refusés, car les quelques dollars qui lui restaient étaient suffisants pour payer ses frais de voyage et ses premières dépenses. Il fut cependant convenu, que dans le cas où Jeanne ne se plairait pas aux États-Unis, il lui ferait parvenir les fonds nécessaires pour couvrir ses frais de retour.
Il était dix heures du soir lorsqu'elle se sépara du docteur et du fermier pour prendre la route de la chaumière, et malgré les regrets qu'elle ressentait à l'idée de quitter le village natal, la jeune fille ne pouvait qu'être reconnaissante du hasard heureux qui l'avait placée sous la protection d'une honnête famille. Elle commença immédiatement ses préparatifs de voyage, et chaque objet qu'elle touchait était pour elle une source de souvenirs qui se rattachaient aux jours de bonheur qu'elle avait passés sous la tendre tutelle de son vieux père et dans les épanchements de l'amour fraternel. La pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots en songeant à ces temps où la figure blême du malheur ne s'était pas encore dressée, menaçante, devant elle, pour lui apprendre que l'heure de l'infortune avait sonné. Quels changements depuis l'époque où, heureuse et timide, elle avait entendu son fiancé Pierre balbutier, sur la grève de Lavaltrie, ses premières paroles d'amour.
Une lumière brillait encore à la fenêtre de la chaumière, lorsque le docteur passa, vers les deux heures du matin, pour se rendre au chevet d'un mourant. Le bon vieillard ne put s'empêcher d'éprouver un sentiment d'émotion en pensant aux épreuves terribles que Jeanne avait eu à subir depuis quelques jours, et il marmotta entre ses dents:
—Pauvre fille... pauvre fille... si jeune, si belle, si intelligente, et se voir forcée de prendre la route de l'exil pour en arriver à obtenir le pain de chaque jour sans demander l'aumône. Ah! que les temps sont changés! La force et l'espoir du Canada français s'envolent avec cette jeunesse qui prend la route de l'étranger pour fuir la pauvreté de la patrie!
III
Le voyage
Le brave «habitant» qui avait si cordialement offert sa protection à Jeanne Girard, appartenait à l'une des plus anciennes familles de Contrecœur: les Dupuis. De père en fils, depuis plusieurs générations, les Dupuis étaient propriétaires des terrains qu'ils cultivaient avec profit, et l'aisance avait toujours régné dans la famille jusqu'à la date des troubles de 1837. Comme un bon patriote et un homme de cœur, Michel Dupuis s'était rangé sous la bannière de Papineau et avait pris part à la bataille de Saint-Denis, avec ses camarades de Contrecœur, sous les ordres du capitaine Amable Marion. Traqué par la police anglaise, après la défaite de Saint-Charles, il fut forcé de s'éloigner du village et de passer la frontière pour échapper à la condamnation des tribunaux. Ses propriétés, pendant son absence, avaient été négligées et il avait fallu faire des emprunts pour subvenir aux besoins de sa famille qui était restée au Canada en attendant de meilleurs jours. Une première somme de quelques mille francs avait été bientôt épuisée et il avait fallu recourir au moyen ruineux des hypothèques et des intérêts exorbitants. Madame Dupuis qui était une brave mère et une bonne épouse n'avait pas cependant le talent de savoir veiller aux intérêts de son mari, et l'on s'aperçut un jour que les propriétés étaient aliénées pour un montant considérable. Heureusement que le retour du mari qui avait profité de l'amnistie pour rentrer dans le pays vint apporter un changement dans la gestion des affaires, car la ruine était à la porte. Michel Dupuis se mit à l'œuvre pour relever sa fortune prête à s'écrouler, mais en dépit d'un travail énergique et d'une économie rigide, il ne parvint jamais à effacer les traces de son absence. À peine les revenus suffisaient-ils pour nourrir et vêtir sa famille après avoir payé les intérêts des hypothèques, et cette triste position avait duré jusqu'au jour, où, à bout de ressources, il s'était vu forcé de vendre la moitié de ses propriétés. L'autre moitié lui restait libre de dettes, il est vrai, mais les affaires en général allaient très mal au Canada, et les produits agricoles se vendaient à des prix ridicules. Le brave homme travailla ainsi pendant plusieurs années, mais la prospérité d'autrefois ne revint jamais au foyer. C'était la vie, au jour le jour, sans repos, sans trêve. Aussi, Michel Dupuis succomba-t-il encore jeune, sous le poids d'un travail surhumain. Son fils aîné, Anselme Dupuis, qui avait recueilli l'héritage paternel, avait aussi lutté bravement contre la misère pendant quelques années encore, mais les affaires paraissaient aller de mal en pis. Le jeune homme s'était marié de bonne heure à une brave fille qui ne lui avait apporté pour dot que ses jolis yeux et une énergie peu commune. Homme et femme avaient mis la main aux manchons de la charrue mais les devoirs de la maternité avaient bientôt forcé la jeune épouse à se dévouer aux soins de la famille. Anselme restait donc seul pour cultiver ses champs, car ses maigres revenus ne lui permettaient pas de se payer les services d'un employé. La lutte fut longue, et ce ne fut qu'après avoir vu sa famille s'augmenter de plusieurs enfants et ses dépenses croître en proportion, qu'il consentit à emprunter, de temps en temps, les sommes nécessaires pour subvenir aux besoins les plus pressants. Une fois lancé sur cette pente fatale, les dettes s'accumulèrent et c'était dans l'intention de mettre un frein à ce pénible état de choses, que Anselme Dupuis avait résolu d'émigrer dans un centre industriel de la Nouvelle Angleterre. Sa famille nombreuse qui ne lui causait que des dépenses, au Canada, deviendrait une source de revenus aux États-Unis, et si ses espérances se réalisaient, il pourrait avant longtemps revenir au pays avec les fonds nécessaires pour payer ses dettes et reprendre son ancien genre de vie dans des circonstances plus favorables. Tout avait donc été préparé pour le départ, et la propriété avait été louée pour un fermage assez élevé pour une période de deux ans.
Lorsque Jeanne Girard eut annoncé sa détermination de faire le voyage des États-Unis en compagnie et sous la protection de la famille Dupuis, il fut décidé que la jeune fille serait traitée sur un pied d'égalité parfaite avec les autres enfants qui se trouvaient au nombre de six: Michel, l'aîné, âgé de 17 ans qui se trouvait à Fall River, Mass., depuis quelques mois; Marie, âgée de quinze ans; Joséphine, âgée de treize ans; Philomène, âgée de douze ans; Arthur, âgé de dix ans; et Joseph, le plus jeune, qui n'avait que huit ans.
Tous les membres de la famille étaient arrivés à un âge où il leur était possible de prendre part aux travaux des manufactures, et tout faisait prévoir un voyage heureux et prospère, s'il fallait en croire les nouvelles que l'on avait reçues de Fall River. La veille du départ fut employée à faire les adieux aux parents et aux amis du village, et l'on se coucha tard et le cœur gros de regrets, ce soir-là, chez la famille Dupuis. Jeanne, de son côté, avait écrit deux lettres à l'adresse de Jules et de Pierre et les avait placées entre les mains du vieux docteur qui les remettrait lui-même aux deux voyageurs, lors de leur retour au pays, le printemps suivant. La jeune fille expliquait longuement à son frère et à son fiancé la suite de malheurs qui la forçaient à émigrer, et elle leur demandait de vouloir bien s'empresser de la rejoindre aux États-Unis, où ils pourraient, sans aucun doute, trouver eux-mêmes du travail.
Après avoir terminé ses préparatifs de voyage et dit un dernier adieu à la vieille chaumière où s'étaient écoulés les jours heureux et tranquilles de sa jeunesse, Jeanne se rendit chez ses nouveaux amis où elle passa la nuit, afin d'être prête à s'embarquer, le lendemain, sur le bateau qui fait le service entre Chambly et Montréal en touchant à tous les villages situés sur la rive sud du Saint-Laurent. En dépit de ses efforts pour paraître calme, la pauvre enfant ne pouvait s'empêcher de sangloter en pensant aux épreuves cruelles qu'elle avait eu à supporter depuis quelques jours, et il lui fut impossible de fermer l'œil jusqu'au matin. Chacun fut sur pied de bonne heure, à la ferme, et les voitures arrivèrent bientôt pour transporter les malles et les bagages au quai du bateau à vapeur où quelques amis du village accompagnèrent les voyageurs jusqu'au moment où la cloche réglementaire donna le signal du départ. Les hommes se serrèrent la main en silence, les femmes s'embrassèrent une dernière fois en pleurant et le bateau s'éloigna du rivage. C'en était fait: la misère continuait son œuvre de dépeuplement et l'on avait quitté la vie paisible du village natal, pour aller demander à l'étranger le travail et les moyens nécessaires pour subvenir aux besoins impérieux de chaque jour.
Deux heures plus tard, on se trouvait à Montréal où il fallait voir à se procurer immédiatement les billets de chemin de fer pour Fall River, car on devait partir le même soir pour les États-Unis. Le premier soin de M. Dupuis fut de faire transporter ses bagages à la gare Bonaventure et de placer sa famille dans un lieu où elle pourrait attendre l'heure du départ. Il se dirigea ensuite vers la rue Saint-Jacques où se trouvent situées les agences pour la vente des billets, et il s'informa de la route la plus avantageuse pour se rendre à sa destination.
Le système des communications par voies ferrées entre la Province de Québec et les États de la Nouvelle Angleterre a subi, depuis quelques années, des améliorations trop importantes au double point de vue du commerce et de l'industrie, pour qu'il ne soit pas utile d'en dire ici quelque chose. Tout ce qui tend à créer des facilités nouvelles pour les relations entre les citoyens de différents pays, pour l'échange des idées et des richesses matérielles, pour s'entendre, se concerter, s'éclairer, rendre plus intime la communauté des intérêts internationaux, devient un sujet d'une importance supérieure pour tous les peuples du monde. La prospérité du Canada est aujourd'hui si intimement liée aux progrès de la civilisation aux États-Unis que les voies de communication pour le transport des voyageurs et des marchandises entre les deux pays sont devenues une question d'intérêt national. C'est au moyen des chemins de fer que l'on est parvenu à abolir en grande partie les préjugés ridicules et les haines séculaires qui existaient entre les races française et anglaise en Amérique, et c'est grâce à la même invention, si la Province de Québec écoule aujourd'hui ses produits avec profit sur les marchés des États de la Nouvelle Angleterre. Sans vouloir entreprendre la tâche de faire ici l'historique de la construction des voies ferrées qui relient les deux pays, il est assez important de jeter un coup d'œil sur l'influence qu'ont eue les chemins de fer sur le mouvement d'émigration des populations franco-canadiennes aux États-Unis. Il est généralement reconnu, au Canada, que le gouvernement s'est trop peu occupé de faciliter l'ouverture des voies de communication, au grand détriment des intérêts agricoles et commerciaux du pays. L'exemple de la république américaine était là, cependant, pour prouver que la création des routes ferrées, des chemins et des canaux était le levier civilisateur qui avait en moins d'un siècle transformé l'Amérique sauvage et inculte en un pays riche et prospère. Un réseau de chemins de fer, a dit le grand économiste français, Michel Chevalier, agit sur un territoire donné, comme si ce territoire était réduit en surface en raison du carré des distances, c'est-à-dire, dix à vingt fois moins grand.
Les trois lignes de chemins de fer qui font le service des passagers et des marchandises entre les principales villes de la Province de Québec et les États de la Nouvelle Angleterre sont: le «Passumpsic Railroad Company» qui porte aussi le titre populaire de «Montréal & Boston Air Line», «le Central Vermont Railroad»; et la compagnie canadienne du Grand Tronc. Cette dernière ligne qui a eu pendant longtemps le monopole du transport des marchandises à destination de Boston, se trouve maintenant hors de compétition, depuis que les deux autres compagnies ont inauguré les services bi-quotidiens des convois de voyageurs, à grande vitesse, entre Montréal et Boston. Quelques rares voyageurs de Québec suivent encore la route du Grand Tronc par voie de Island-Pond et Portland, mais le voyage est long et fatigant et la morgue des employés anglais n'a pas peu contribué à rendre cette ligne impopulaire parmi les populations d'origine française. La ligne du «Central Vermont» parcourt la distance qui sépare la ville de Saint-Jean, P.Q. et de White River Junction, en passant par les villes de St. Albans et de Montpelier, dans l'État du Vermont.
La troisième de ces lignes ferrées, le «Passumpsic Railroad» dont la mise en opération remonte à sept ou huit ans, est sans contredit la route la plus agréable sous tous les rapports, entre Montréal, Boston et tous les centres industriels de la Nouvelle Angleterre. Cette ligne, partant de Saint-Lambert se dirige vers Boston en touchant à Chambly, West-Farnham, P. Q.; Newport, St. Johnsbury, Wells River, dans l'état du Vermont; Plymouth, Concord, Manchester, Nashua, dans l'état du New Hampshire, et Lowell, Massachusetts. Un embranchement relie la ligne principale de Newport, dans le Vermont, à Sherbrooke, petite ville florissante située au centre de la partie du Canada français connue sous le nom de «Cantons de l'Est». Cet embranchement forme une route directe entre Boston, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe, Acton, Sorel, Arthabaska. Trois-Rivières et Québec.
La construction du «Passumpsic Railroad» a eu pour effet immédiat de faire réduire les prix des billets de voyageurs entre Boston et Montréal et de forcer les autres compagnies à adopter une ligne de conduite plus libérale envers le public qui se plaignait d'un tarif exorbitant et de l'équipement parfois insuffisant des chemins rivaux. Les voyageurs de langue française se trouvaient souvent en butte aux brutalités des employés qui ne savaient pas les comprendre, et l'on mettait généralement des véhicules de rebut au service des émigrés qui n'avaient pas les moyens de se payer le luxe des places de première classe. Grâce à la direction libérale de la nouvelle ligne et à l'esprit d'entreprise d'une administration sage et prévoyante, tous ces abus ont cessé depuis quelques années, et il n'est que justice de reconnaître que le «Passumpsic Railroad» a été la cause première de ces changements importants. Des agences pour la vente des billets de voyageurs ont été établies dans tous les centres importants de la Province de Québec et de la Nouvelle-Angleterre, et les informations les plus minutieuses sont fournies gratuitement par des employés polis, à tous ceux qui en font la demande. Les malles et les colis de toute sorte sont enregistrés sur tout le parcours de la ligne et expédiés à destination, sans qu'il en résulte le moindre trouble pour le voyageur. La plupart des employés parlent et écrivent les deux langues—l'anglais et le français—et des wagons dortoirs et salons sont attachés à tous les convois pour l'usage de ceux qui désirent se payer le luxe de ces inventions nouvelles. Rien ne manque enfin aux facilités que l'on offre maintenant au public voyageur et ceux qui ont prétendu que l'émigré canadien demeurait aux États-Unis faute de n'avoir pas les moyens de retourner au pays, ont fait preuve d'une ignorance qui frise le ridicule quand l'on considère que le trajet de Montréal à Fall River—363 milles—se fait aujourd'hui, en chemin de fer, pour la somme de dix (10) dollars.
Il est donc certain que l'esprit d'entreprise des capitalistes américains qui ont construit ces nouvelles lignes a été l'une des causes principales qui ont produit le mouvement général d'émigration franco-canadienne vers les États-Unis. Les différentes administrations canadiennes, trop occupées d'une politique toute d'égoïsme, reléguaient au second plan la nécessité des chemins de fer et des établissements industriels, et les États-Unis acquéraient peu à peu la première place parmi les nations manufacturières du monde entier. Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime toutes celles-là: c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette de vivre sans demander l'aumône. Quelques journalistes du Canada et des États-Unis ont prétendu que la misère régnait parmi les Canadiens-Français émigrés, mais la logique des faits est là pour prouver le ridicule de ces assertions fantaisistes. La preuve irréfutable du contraire se trouve dans le fait que des milliers de personnes s'en vont chaque année grossir la population canadienne des États de la Nouvelle Angleterre. Des pères de familles qui ne se trouvent qu'à dix ou douze heures de distance du pays natal, resteraient-ils à l'étranger, souffrant de la faim et de la misère, quand la patrie est là, à quelques pas, et les communications sont aujourd'hui si faciles? Il faudrait supposer que ces hommes soient atteints de folie, pour en arriver à croire qu'ils demeurent aux États-Unis dans la misère, lorsque pour la somme de dix dollars il est loisible à chacun d'eux de reprendre la route du pays. Non! Les Canadiens émigrent aux États-Unis parce qu'ils y trouvent un bien être matériel qu'ils ne sauraient acquérir au Canada, et le flot de l'émigration s'est grossi de tous ceux qui ne voyaient qu'inaction forcée et privations sans nombre devant eux, et qui sentaient le besoin de travailler pour vivre et pour manger. Quelque pénible qu'il soit de se voir forcé d'en arriver à cette conclusion désolante, il est cependant préférable de découvrir la plaie afin que l'on puisse y appliquer les remèdes nécessaires pour la guérir; si tant est que les hommes d'état canadiens portent assez d'intérêt à leurs compatriotes émigrés pour s'occuper sérieusement de leur position à l'étranger.
Anselme Dupuis avait donc obéi à des raisons péremptoires, lorsqu'il avait décidé de se rendre à Fall River dans l'espoir d'obtenir du travail pour lui-même et pour sa famille. Lorsque le curé du village lui avait reproché de céder à un mouvement de découragement, en s'éloignant ainsi du village natal, le fermier lui avait répondu:
—Mon Dieu! M. le curé, vous me connaissez trop bien pour croire que je laisserais ici tout un passé auquel je suis attaché par la mémoire de mes ancêtres pour aller à l'étranger servir les autres, si je pouvais faire autrement. La misère est à la porte de ma maison et les dettes menacent d'engloutir mon patrimoine. J'ai une famille qui grandit, et, ma foi, si pénible que soit l'expatriation, mieux vaut encore le pain de l'exil pour ses enfants que la douleur de les voir destinés à traîner une vie de souffrances et de privations.
Le brave homme avait été forcé d'emprunter la somme nécessaire pour payer ses frais de voyage et lorsqu'il eût acheté et payé ses billets de chemin de fer, à Montréal, il ne lui restait pour toute fortune qu'une balance de trente dollars qui devait suffire à couvrir les dépenses imprévues et les frais d'installation à Fall River. M. Dupuis qui n'avait pas l'habitude du voyage avait heureusement choisi la ligne du «Passumpsic Railroad» pour se rendre à sa destination et l'on s'était empressé de lui donner, aux bureaux de la compagnie, toutes les informations nécessaires sur le trajet qu'il avait à parcourir avant d'arriver à Fall River. Un employé s'était intéressé pour voir à l'expédition et à l'enregistrement des bagages et la famille était montée en chemin de fer, à quatre heures de l'après-midi, sans avoir eu à subir aucun délai et aucun contretemps.
Après avoir voyagé toute la nuit dans des wagons confortables, et avoir traversé les états du Vermont et du New-Hampshire sans avoir été dérangé par les arrêts ou les changements de convoi, on arriva, vers sept heure du matin, à Lowell, dans l'État du Massachusetts. Une heure plus tard la famille Dupuis accompagnée de Jeanne Girard descendait à Boston dans l'immense gare que l'on a construite pour le départ des trains de la compagnie «Boston, Lowell & Nashua Railroad».
Les émigrés ne purent s'empêcher d'admirer cette gare qui est sans contredit l'une des plus belles constructions de ce genre qui existe aux États-Unis. Elle est composée d'une immense cour de départ qui comprend deux divisions: le service des voyageurs, dit aussi de grande vitesse, et le service des marchandises; d'un grand vestibule ou salle des pas perdus où se trouvent les bureaux de distribution de billets pour les voyageurs, buvettes, librairie, débit de tabac, restaurant, bureaux de correspondance et de télégraphie; de salles d'attentes pour dames et messieurs; des salles et bureaux de bagages; et d'une cour d'arrivée avec abri pour monter en voiture et salles d'attente pour les omnibus et les «tramways».
Les employés de la compagnie se trouvaient à l'arrivée du train pour veiller au transport des voyageurs et de leurs bagages à la gare du chemin de fer qui conduit à Fall River. Des voitures commodes et spacieuses furent placées à la disposition des émigrants et l'on parcourut sans encombre et sans difficultés la distance qui sépare la gare du «Boston, Lowell & Nashua R. R.» de celle de la ligne du «Old Colony & Newport R. R». À deux heures de l'après-midi du même jour, les voyageurs descendaient en gare à Fall River où les attendait le fils aîné de la famille, Michel Dupuis. Un logement ou «tenement» appartenant à l'une des principales compagnies industrielles, «The Granite Mills Manufacturing Company», avait été retenu d'avance par les soins du jeune homme qui avait aussi obtenu du travail pour toute la famille.
En moins de vingt-quatre heures après leur départ de Montréal, Anselme Dupuis, sa femme, ses enfants et Jeanne Girard se trouvaient installés, grâce à ces mesures prévoyantes, dans un logement confortable, avec l'assurance d'un travail permanent pour tous les membres de la famille.
On dormit, ce soir-là, sous le toit de l'étranger et les fatigues du voyage eurent raison de la tristesse et de l'ennui qu'éprouve toujours l'émigré lorsque, pour la première fois, il réalise ce sentiment inexprimable de navrante mélancolie que l'on appelle le mal du pays.
IV
Fall River, Mass.
Il a été constaté, dans le chapitre précédent, que les causes premières de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis se trouvaient en grande partie dans l'indifférence du gouvernement canadien pour tout ce qui touche aux entreprises industrielles et à l'amélioration des voies de communication entre les districts agricoles et les centres commerciaux. Les États-Unis, au contraire, ayant compris l'importance de ces accessoires si nécessaires à la prospérité générale d'un peuple, ont appliqué des sommes immenses à la construction des voies ferrées et au développement des industries nationales. Il ne serait peut-être pas inutile, avant d'aller plus loin, de consacrer quelques pages à l'histoire de l'établissement des filatures de coton à Fall River. Cette histoire présente certainement l'exemple le plus frappant que l'on puisse trouver, dans les annales de l'industrie, de ce que peut accomplir l'énergie d'une poignée d'hommes entreprenants dans l'espace de dix ans.
C'est pourquoi il est important de produire ici cette preuve indiscutable, à l'appui de l'avancé qui a été faite plus haut, à propos de l'influence du progrès industriel aux États-Unis, sur le mouvement d'émigration qui a enlevé un si grand nombre de citoyens intelligents et laborieux au Canada français.
La ville manufacturière de Fall River, Mass. est située sur la rive droite de la baie «Mount Hope» près de l'embouchure de la Rivière Taunton, à 53 milles de Boston, 183 milles au nord-est de New-York, 14 milles à l'ouest de New-Bedford et 18 milles au nord de Newport-sur-mer. Les premiers établissements datent de l'année 1656, époque à laquelle la législature de Plymouth accorda à certains colons, le droit de s'établir sur les bords et à l'embouchure de la rivière Taunton. La petite colonie fut définitivement organisée en 1659 et les terrains furent légalement acquis de la tribu indienne des Pocassets, pour et en raison de: «vingt pardessus, deux marmites, deux casseroles, huit paires de bottes, six paires de bas, une douzaine de pioches, douze haches, et deux mètres de drap». Les colons prospérèrent assez bien par ces temps difficiles où le laboureur était forcé de défendre, au prix de sa vie, contre les indiens maraudeurs des environs, sa famille et sa propriété. Les guerres indiennes de 1675 vinrent pendant quelques temps suspendre les travaux de la colonie, mais la défaite et la mort du célèbre Philippe, roi des Wampanoags et des Pocassets, près de Fall River, ramenèrent la paix et la tranquillité sur les rives de la baie «Mount Hope». Le village encore naissant obtint un acte d'incorporation de la législature de Plymouth, sous le nom de Freetown, et les premiers établissements industriels furent érigés en 1703 par le colonel Church sur les bords de la rivière Quequechan,—expression indienne qui veut dire «chute de la rivière», en anglais: Fall River. Ces établissements, au nombre de trois, étaient des moulins à moudre la farine, à fouler les draps et à scier les bois de construction. Le 15 juillet 1776, les habitants de Freetown se déclarèrent en faveur de l'indépendance des colonies et fournirent un contingent aux armées de Washington et de Greene. Le 25 mai 1778, les Anglais attaquèrent le village, mais ils furent repoussés par une compagnie de milice volontaire commandée par le colonel Joseph Durfee. Par un acte de la législature, en date du 26 février 1803, le nom de Freetown fut changé en celui de Fall River, mais il paraîtrait que les législateurs d'alors changeaient souvent d'opinion, puisqu'en 1804 ce dernier nom de Fall River fut changé pour celui de Troy que l'on abandonna de nouveau, en 1834, pour choisir définitivement celui de Fall River que la ville porte aujourd'hui.
La première filature de coton fut érigée en 1811 par le colonel Joseph Durfee, sur l'emplacement aujourd'hui situé à l'angle des rues South Main et Globe. Il n'y avait encore que quelques années que cette industrie avait été introduite en Amérique par un anglais, Samuel Slater, qui érigea la première filature à Pawtucket dans l'État du Rhode Island, en 1790.
On comptait, en 1812, 33 filatures de coton d'une capacité de 30,663 broches dans le Rhode Island, et 20 filatures d'une capacité de 17,371 broches dans le Massachusetts. Avant 1812, les fabricants n'entreprenaient que le filage du coton, et le tissage était fait sur des métiers primitifs par les femmes des habitations environnantes.
La première fabrique qui entreprit le filage et le tissage du coton fut construite en 1813 et incorporée sous le nom de «Troy Manufacturing Company». Les usines de «Fall River Iron Works» furent érigées en 1821, et la première imprimerie à indienne fut mise en opération au «Globe village» dans la première filature érigée en 1811 par le colonel Joseph Durfee.
Le premier élan donné, Fall River qui avait atteint une population de 10,000 habitants en 1845, continua à croître en entreprises industrielles, en richesses et en population. En 1860, le nombre des habitants était de 14,000: de 17,000 en 1862; de 25,000 en 1869; de 34,000 en 1873; de 45,000 en 1875; et l'on croit généralement que le chiffre actuel doit dépasser 50,000 habitants. Fall River avait acquis le titre de cité en 1854, et le premier maire de la nouvelle communauté fut l'hon. James Buffinton qui a depuis représenté le premier district du Massachusetts, au congrès national, pendant 14 années consécutives. Pendant la guerre de la sécession, Fall River a fourni 1,273 soldats et 497 marins aux armées et à la marine de l'Union, et plusieurs de ses fils ont trouvé la mort glorieuse sur les champs de bataille.
Vers la fin de la guerre civile, un mouvement industriel s'organisa parmi les capitalistes de Fall River, et pendant l'espace de dix ans on quintupla les capacités productives des filatures de coton. On peut voir par le tableau suivant, la gradation de l'accroissement des productions industrielles:
1865................ 265,321
1866................ 403,624
1867................ 470,360
1868................ 537,416
1869................ 540,614
1870................ 544,606
1871................ 730,183
1872................1,094,702
1873................1,212,694
1874................1,258,508
1875................1,269,048
1876................1,274,265
1877................1,284,701
Le premier juillet 1875 Fall River comptait 43 filatures de coton d'une capacité de 1,269,048 broches et 29,865 métiers. Cinq nouvelles filatures érigées depuis, augmenteront probablement ces chiffres d'un dixième. Fall River produit maintenant près des deux tiers des tissus à indienne fabriqués dans les États-Unis, comme on peut le voir par le tableau suivant qui est officiel: