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Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis cover

Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis

Chapter 27: VII Le 24 juin 1874
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About This Book

A mixed literary and polemical work portrays rural life in French‑speaking Canadian villages and then follows a family's emigration to New England textile mills, combining simple novelistic scenes with documentary elements and statistics. It challenges sensational accounts of emigrant destitution, analyzes economic and social causes of migration, and describes the material, political, social, and religious positions of emigrant communities abroad while arguing that repatriation efforts based on exaggerated reports are misguided. The tone alternates between popular storytelling and engaged social commentary.

  Production totale des États-Unis   588,000,000 yds
      "  de la Nouvelle Angleterre   481,000,000
      "  de Fall River,              343,475,000

Ces chiffres datent de 1875, et comme il a été dit plus haut, il faudrait y ajouter à peu près un dixième pour rendre justice aux capacités productives de Fall River, au premier janvier 1878. Le nombre des compagnies industrielles incorporées est de 33; les capitaux versés sont de $15,735,000; le nombre des métiers est de 30,577; le nombre de balles de coton fabriqué annuellement est de 139,175; les personnes employées dans les filatures sont au nombre de 15,270; et le montant des salaires mensuels des employés varie entre $450,000 et $500,000.

La plupart de ces chiffres sont empruntés au rapport officiel de 1875 et l'accroissement merveilleux du commerce et de l'industrie de Fall River, depuis quelques années, font prévoir une augmentation considérable pour l'avenir.

Fall River compte en outre: une filature de laine, un immense établissement pour le blanchissage des cotons écrus et deux imprimeries à indienne qui sont des merveilles de mécanisme perfectionné et de génie industriel, et une immense usine connue sous le nom de «Fall River Iron Works.» L'évaluation totale du bureau des assesseurs pour l'année 1875, porte à $51,401,467 la valeur des propriétés soumises aux contributions municipales et à $763, 464.37 le montant des impôts perçus pendant l'année.

Les voies de communication par terre et par mer sont abondantes, et de nombreuses lignes de chemins de fer et de bateaux à vapeur, offrent toutes les facilités désirables au commerce et à l'industrie.

L'accroissement rapide de Fall River pendant les cinq dernières années a été un sujet d'étonnement pour le monde industriel, et spécialement pour ceux qui ont assisté comme témoins aux efforts énergiques de ses citoyens entreprenants.

Un grand nombre de banques fournissent les facilités nécessaires pour les transactions commerciales, et deux journaux quotidiens et cinq journaux hebdomadaires distribuent chaque jour et chaque semaine, parmi toutes les classes de la société, des nouvelles du monde entier. On a remarqué avec raison que plus de 14,000 personnes employées dans les filatures, étaient inscrites dans les livres de caisses d'épargne; ce qui est une preuve non équivoque de l'esprit d'économie de la population ouvrière de Fall River.

La population de la ville, comme il a été dit plus haut, est généralement estimée à 50,000 habitants, parmi lesquels on compte environ 6,000 Canadiens d'origine française. L'arrivée des premières familles canadiennes à Fall River, date de 1868 et dès l'année suivante, l'évêque du diocèse de Providence, Rhode-Island, envoyait un prêtre français pour organiser la paroisse de Sainte-Anne des Canadiens. Grâce à l'énergie et à l'esprit de sacrifice du nouveau pasteur, une église fut érigée immédiatement et les émigrés purent remplir leurs devoirs religieux avec la même facilité qu'au Canada. Le mouvement d'émigration continuait toujours dans des proportions étonnantes et trois ans plus tard, il fut jugé nécessaire d'agrandir le nouveau temple pour faire place aux fidèles qui s'affluaient à Fall River de toutes les parties du Canada. On compte actuellement deux paroisses catholiques consacrées spécialement au service des Canadiens. L'une, la plus considérable, se compose de tous les Canadiens habitant la ville de Fall River proprement dite, et elle est connue sous le nom de «paroisse de Sainte-Anne des Canadiens». L'autre, de moindre importance, sous le titre de «paroisse de Notre-Dame-de-Lourdes» comprend toutes les personnes professant la religion catholique, sans distinction de nationalités, et habitant le faubourg connu sous le nom de «Flint village». Quelques protestants d'origine française se sont réunis pour former une congrégation et se procurer les services d'un pasteur de leur culte, mais leur nombre est relativement restreint.

Des écoles françaises ont été fondées, à différentes reprises, avec plus ou moins de succès, quoique le système d'éducation gratuite et obligatoire des écoles publiques ait toujours été un obstacle sérieux au progrès de ces établissements; si l'on en excepte, cependant, les écoles de filles organisées par des religieuses canadiennes qui paraissent avoir assez bien réussi. Plusieurs sociétés nationales ont été organisées à différentes époques et quelques unes fonctionnent aujourd'hui avec assez de régularité, quoique ces associations, en général, aient eu une existence assez précaire en raison des changements importants qui se font chaque année dans les rangs de la colonie française de Fall River. Plusieurs jeunes Canadiens, depuis leur arrivée aux États-Unis, se sont lancés dans la voie difficile des professions libérales, et quelques uns d'entre eux ont réussi à se faire de bonnes clientèles comme avocats, notaires, médecins, journalistes, artistes, etc. Toutes les branches de commerce se trouvent aussi représentées par des négociants canadiens qui ont établi des magasins pour la vente des marchandises de toutes sortes, et quelques-uns de ces établissements sont remarqués pour l'exactitude du service et l'élégance et la richesse de leurs fonds d'assortiment. Le commerce des provisions, des nouveautés et des épiceries a particulièrement pris des proportions étonnantes et quelques marchands canadiens ont réussi à se faire une belle clientèle américaine en dehors du commerce canadien dont ils ont le monopole. Quelques autres négociants font avec succès l'importation des céréales, des foins, du beurre et des pommes de terre du Canada, et un Commerce actif s'est établi depuis quelques années entre Montréal, Québec, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke et tous les centres industriels de la Nouvelle-Angleterre où les Canadiens se sont établis.

Sous le rapport du travail, les familles entières, comme règle générale, entrent dans les filatures de coton. Hommes, femmes et enfants obtiennent des emplois plus ou moins lucratifs, quoiqu'il y ait exception pour les artisans qui ont un métier qui leur permet de commander des salaires plus élevés dans leur spécialité. Mais ces derniers sont forcés de faire la part des temps de chômage; ce qui fait, que même en travaillant pour des appointements comparativement modiques, les personnes employées dans les filatures peuvent quelques fois gagner tout autant que les hommes de métier. Quelques jeunes Canadiens occupent maintenant des positions responsables comme chefs d'ateliers et contremaîtres dans les manufactures, et l'ouvrier d'origine française, en général, est recherché pour sa fidélité, son assiduité au travail et sa sobriété. Comme classe ouvrière, les Canadiens occupent une position que l'on pourrait comparer avec avantage à celle de leurs compagnons de races irlandaise, anglaise et écossaise, qui forment avec eux la presque totalité des employés des filatures de coton, à Fall River.

L'émigration canadienne ne s'étant portée vers Fall River que depuis neuf ou dix ans, aucun Canadien n'a encore pu acquérir ce qu'on appelle de la fortune, quoique plusieurs d'entre eux occupent des positions qui les mettent à l'abri du besoin. Le plus grand nombre de ces derniers ont cru devoir prendre leurs lettres de naturalisation afin de protéger leurs propriétés contre les éventualités d'une mort soudaine: ce qui rendrait leur succession assez difficile à régler. Une loi de l'état du Massachusetts assigne aux enfants nés aux États-Unis, toutes les propriétés mobilières ou immobilières qui pourraient être laissées sans dispositions testamentaires, au détriment de la veuve et des enfants nés au Canada, si le père n'a pas été naturalisé américain. L'influence politique que possède la population canadienne est relativement insignifiante, quoique le nombre des électeurs aille en augmentant, chaque année, dans une proportion qui fait prévoir qu'avant longtemps, les citoyens d'origine franco-canadienne pourront prendre la part qui leur revient, à la gestion des affaires publiques.

Somme toute, la position matérielle sociale, religieuse et politique de la population canadienne de Fall River, sans être aussi brillante qu'il serait peut-être permis de l'espérer, est loin d'être aussi misérable que l'on a bien voulu l'affirmer dans les rangs d'une certaine presse, aux États-Unis et au Canada. On a parlé de faim et de misère, et l'on est même allé jusqu'à dire que la seule raison qui retenait les Canadiens à l'étranger, se trouvait dans le fait qu'ils étaient, en général, trop pauvres pour payer leurs frais de retour au pays. Ces assertions ont été faites par des écrivains qui devaient être payés pour mentir ou qui avaient été trompés grossièrement par des rapports fantaisistes. Quand on répète, au Canada, que la misère règne aux États-Unis parmi les émigrés, on se trompe d'une manière étrange. Relativement au nombre de la population et au nombre des émigrants qui arrivent le plus souvent sans les moyens de pourvoir à leurs premiers besoins, il n'existe pas un pays au monde où l'indigence et la mendicité soient plus rares que dans la Nouvelle-Angleterre. La statistique est là pour le prouver, et les chiffres, avec leur concision mathématique, en disent plus long que tous les articles des journaux qui paraissent avoir pour mission de décrier les institutions américaines et de calomnier le peuple qui accorde l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale, à tous ceux qui désirent marcher dans la voie honorable du travail, du progrès et de la civilisation.

V

La filature

Les premiers soins d'Anselme Dupuis, lors de son arrivée à Fall River, furent consacrés à l'installation de sa famille et à l'achat des meubles et des ustensiles qui lui manquaient pour monter son ménage. Les quelques dollars qui lui restaient suffirent à ces premières dépenses, mais il fallut s'aboucher avec les marchands de comestibles afin de faire face aux besoins des premiers mois. Des comptes furent ouverts chez l'épicier, le boucher et le boulanger de qui l'on obtint un crédit de trente jours, comme c'est l'habitude chez les marchands de détail de Fall River.

Des employés passent chaque jour dans les familles pour prendre les commandes et les marchandises sont portées à domiciles. Ce système de commerce est général parmi les Canadiens des États-Unis et s'explique facilement par le fait que les émigrants, en général, arrivent aux États-Unis dans un état voisin de la pauvreté. On commence par escompter les salaires du premier mois de travail, et une fois lancées sur la pente du commerce à crédit, les familles continuent généralement à payer leurs fournisseurs de la même manière. On a cependant remarqué, depuis deux ou trois ans, que quelques personnes avaient inauguré le système des achats au comptant et il est à espérer que cet exemple de quelques-uns aura pour effet d'ouvrir les yeux du plus grand nombre sur les désavantages du commerce à crédit.

Toute la famille Dupuis, à l'exception du père, s'était ressentie des fatigues du voyage et il fut décidé que les enfants ne commenceraient leurs travaux que le lundi de la semaine suivante, afin de leur accorder un repos dont ils avaient besoin, et de leur permettre de visiter la ville et de faire des connaissances. Le fils aîné, Michel, obtint un congé de quelques jours afin de pouvoir guider son père dans ses premières démarches et comme toutes les industries étaient alors dans un état florissant, on n'eut aucune peine à régler les détails les plus importants du ménage, en attendant que les salaires réunis de la famille eussent produit les fonds nécessaires pour faire face aux dépenses courantes.

Jeanne, grâce à la bonté toute paternelle de son protecteur et aux égards bienveillants de madame Dupuis et de ses enfants, se trouvait dans un état relativement confortable. Les incidents du voyage avaient eu pour effet de la distraire un peu, et d'éloigner de son esprit malade le souvenir des terribles épreuves qu'elle avait eu à supporter. La jeune fille souffrait encore physiquement des fatigues de la dernière quinzaine, mais elle secouait peu à peu la torpeur dans laquelle elle s'était laissé tomber après la mort de son père. Tout faisait espérer que la vie active de l'ouvrière lui ferait oublier, dans une certaine mesure, ses douleurs et ses peines, et que sa santé robuste aurait promptement raison de sa faiblesse passagère. L'amitié expansive de ses nouvelles camarades qui la traitaient comme une sœur, avait touché profondément la pauvre Jeanne, et son cœur qui avait tant besoin de consolation se laissa bercer doucement par les sentiments de cette affection douce et tranquille. Le fils aîné qui était un brave garçon s'efforça, de son côté, d'être agréable à la jeune fille, lorsque ses sœurs lui eurent raconté les circonstances qui l'avaient forcée à émigrer. Les plus jeunes enfants eux-mêmes s'étaient attachés à l'orpheline et chacun semblait rivaliser de bonté et de prévenances pour lui faire oublier qu'elle se trouvait dans la famille à titre d'étrangère et de protégée.

Les quelques jours qui restaient aux émigrés avant de se mettre au travail furent employés à renouer connaissance avec quelques familles de Contrecœur qui les avaient précédés dans l'exil et qui s'empressèrent de donner aux nouveaux venus toutes les informations désirables. M. Dupuis lui-même s'adressa au gérant de la filature «Granite» où son fils avait fait les arrangements préliminaires, afin de s'assurer dans quelles conditions ses enfants commenceraient à travailler. Il fut décidé que les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine entreraient comme apprenties dans le département du tissage, pendant que Philomène, Arthur et Joseph assisteraient aux cours des écoles publiques pendant le terme prescrit par les lois. Jeanne serait admise dans la salle du filage où se fabriquait la chaîne des tissus sur les métiers à travail continu (ring frame spinning), et M. Dupuis lui-même serait employé dans le hangar au coton où se fait le déballage de la matière brute, avant de la soumettre au procédé du nettoyage et de l'épluchage. Michel, l'aîné, travaillait depuis un an comme fileur sur les métiers adoptés maintenant pour le filage en fin, et connus sous le nom de bancs à filer à travail intermittent (mule spinning). Cette dernière occupation demande des aptitudes spéciales et les ouvriers fileurs reçoivent un salaire supérieur à celui que gagnent les autres employés d'une filature. Michel qui était un garçon intelligent avait eu la bonne fortune de tomber entre les mains d'un contremaître qui s'était intéressé à son avancement, et en moins de six mois le jeune homme était arrivé à obtenir la direction d'une paire de bancs à broches (mules).

Il était évident que les premiers jours de travail ne produiraient qu'un salaire relativement insignifiant, car il fallait d'abord mettre les enfants au courant des devoirs de leurs occupations respectives avant qu'ils eussent acquis l'expérience nécessaire pour qu'on leur confiât, sans contrôle, la direction des machines. Mais comme Michel gagnait déjà de fort bons gages, on pourrait attendre, sans embarras, que le temps eût amené des changements favorables qui permettraient à tous les membres de la famille de contribuer à la prospérité commune. Madame Dupuis serait chargée des soins du ménage, et les jeunes enfants qui iraient à l'école pourraient l'aider jusqu'à un certain point, en dehors des heures de classe, dans les travaux intérieurs de la maison. Tout semblait arrangé à souhait et les enfants eux-mêmes témoignaient le désir de commencer bientôt les travaux qu'on leur avait assignés.

M. Dupuis s'était informé, aussitôt après son arrivée, des facilités que possédaient ses compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux et on lui avait répondu que, sous ce rapport, les Canadiens de Fall River n'avaient rien à envier à leurs frères du Canada. Un vénérable prêtre appartenant à une noble famille française s'était dévoué au service de la population franco-canadienne, et un joli temple dédié au culte catholique sous le patronage de Sainte-Anne s'était élevé comme par enchantement à l'appel de l'évêque du diocèse. Ce fut cependant avec un sentiment d'agréable surprise que M. Dupuis se trouva avec sa famille, le dimanche suivant, au milieu d'une foule de ses compatriotes émigrés comme lui, et qui étaient accourus de tous les coins de Fall River pour assister au service divin. L'église décorée avec goût présentait un aspect gai comme aux jours des grandes fêtes, au Canada, et les cérémonies du culte rappelaient forcément le souvenir de la patrie absente.

Après avoir fait un tour de promenade, pendant l'après-midi, sous la direction de Michel qui leur fit visiter les points les plus intéressants de Fall River, les jeunes filles se retirèrent de bonne heure afin de se préparer au travail du lendemain. Chacun devait être debout à cinq heures et demie du matin, car il fallait prendre le déjeuner avant de se rendre à la filature où les travaux commençaient à six heures et demie précises. Accompagné de Michel qui se rendait lui-même au travail et qui lui servait d'interprète, M. Dupuis conduisit les jeunes filles au bureau du surintendant qui leur assigna leurs emplois respectifs. Jeanne, comme il l'a été dit plus haut, devait être employée dans le département du filage réservé pour les femmes, et Marie et Joséphine dans les ateliers de tissage. M. Dupuis trouverait en attendant mieux, du travail dans le hangar de déballage. Chacun se mit à l'ouvrage et l'on commença, dans des circonstances assez favorables, le premier jour de travail à l'étranger.

L'émigrant canadien qui quitte la charrue et l'air pur des campagnes canadiennes pour le travail mécanique et l'atmosphère raréfié des filatures de la Nouvelle-Angleterre, éprouve, tout d'abord, un sentiment bien naturel de malaise physique et de nostalgie. La cloche réglementaire qui appelle sa famille au travail, lui fait comprendre qu'il se trouve sous la dépendance de l'étranger et qu'une infraction aux coutumes et règlements établis, suffirait pour le placer dans une position difficile au point de vue pécuniaire. Les enfants, élevés dans les campagnes dans toute la jouissance des libertés de la vie pastorale, s'accoutument assez difficilement à cette surveillance toujours sévère de la hiérarchie des directeurs, surintendants, maîtres et contremaîtres des grands établissements industriels. À chaque pas, dans chaque action, on sent la main inexorable du gérant qui veille aux intérêts du capitaliste. Les machines ne savent pas attendre, et l'assiduité la plus rigoureuse est exigée des ouvriers et des ouvrières. Les heures de travail sont réglées et observées avec un soin tout particulier. Une loi de l'état du Massachusetts fixe à 60 heures par semaine la somme de travail que l'on peut exiger des femmes et des enfants, ce qui, en moyenne, forme un labeur de dix heures par jour, quoique les travaux soient répartis de manière à permettre la fermeture des filatures à 3h de l'après-midi, tous les samedis, tout en fournissant les soixante heures réglementaires. En un mot, il faut que tous les travaux soient faits, tous les devoirs accomplis avec la régularité implacable de la machine à vapeur qui donne la vie et le pouvoir à ces immenses ateliers. Il faut être là pour veiller à la mise en opération des métiers; il faut être là pour veiller à la perfection du travail des machines; il faut être là pour assister, chaque soir, à la cessation du mouvement de la «grande roue», comme on appelle généralement, chez les Canadiens, le monteur principal d'une filature. Il est facile de comprendre que la rigueur mécanique de tous les travaux de la filature, produise, au début, un sentiment de lassitude physique et d'esclavage moral, chez les gens qui n'ont connu jusque-là, que les occupations paisibles et le laisser-aller assez général de la vie des campagnes. Les premières semaines s'écoulent dans un état de mécontentement assez prononcé, mais quand arrive le premier jour de paye, «pay day» comme on dit généralement ici, ce mécontentement se change presque toujours pour la satisfaction bien naturelle de pouvoir toucher régulièrement le prix de son travail. Le paiement des ouvriers, à Fall River, se fait régulièrement chaque mois, et quoique les sommes ainsi distribuées atteignent le montant d'un demi million de dollars, nous n'avons pas un seul exemple à citer, où les compagnies aient failli de rencontrer leurs obligations envers les ouvriers. Chaque famille peut ainsi compter avec certitude sur le montant de son salaire et régler ses dépenses en conséquence. Ici, comme ailleurs, se trouvent des gens dont les dépenses excèdent les revenus, mais ces gens-là ne sauraient prendre pour excuses la mauvaise foi des corporations industrielles ou l'irrégularité des paiements mensuels. Tout au contraire; il n'existe probablement pas, en Europe ou en Amérique, une ville manufacturière dont les établissements industriels soient assis sur des bases plus solides.

L'émigré, après s'être mis au courant des habitudes et du travail des filatures, se fait, peu à peu, à cette vie réglementée. On se familiarise avec les occupations quotidiennes assignées à chaque membre de la famille; on devient habile, et les salaires sont augmentés en proportion des aptitudes des ouvriers. Pendant les heures de loisir des soirées et des dimanches, on a généralement rencontré, parmi les 6,000 Canadiens qui habitent Fall River, des amis ou des connaissances du pays natal. On a renoué les anciennes relations ou l'on en a formé de nouvelles, et trois mois se sont à peine écoulés que l'on se sent réconcilié aux manières de vivre des villes américaines. Les enfants, avec l'insouciance et la facilité du jeune âge trouvent facilement de nouveaux camarades et se familiarisent avec la langue anglaise.

Chaque corporation industrielle possède un certain nombre de logements (tenements) économiques à l'usage de ses ouvriers, et le prix du loyer est retenu chaque mois, sur les salaires de la famille. Il est loisible aux employés d'occuper ces logements, quoique pleine liberté leur soit donnée de loger où bon leur semble. Ces habitations sont généralement groupées autour des filatures et possèdent tout le confort désirable. Les Canadiens de Fall River n'ont certainement pas à se plaindre à ce sujet.

Tout enfant qui n'a pas atteint l'âge de 14 ans se voit forcé par les lois de l'État, à suivre les cours élémentaires des écoles publiques pendant une période de vingt semaines scolaires par an, et toute infraction à cette loi est sévèrement punie par les tribunaux. Des surveillants sont spécialement chargé de voir à ce qu'aucun enfant n'échappe à l'exécution de ces règlements, et les corporations industrielles sont responsables devant la loi aussi bien que les parents des enfants pris en défaut. Le système des écoles publiques, à Fall River, est organisé avec un soin et une libéralité qui font honneur aux autorités municipales. La ville de Fall River qui compte une population d'à peu près 50,000 âmes, selon les derniers recensements, entretient cent trois écoles séparées pour l'éducation gratuite et obligatoire de ses habitants. Ces écoles sont divisées comme suit: école supérieure 1; écoles dites de grammaire, (Grammar Schools) 19, écoles intermédiaires (Intermediate schools) 21; écoles primaires, 53; écoles mixtes 9. Le nombre des professeurs des deux sexes employés dans ces écoles est de 123 et le nombre des élèves enregistrés, à la date du 1er janvier 1877, était de 8864. Une somme de $100,000 a été mise à la disposition du bureau des écoles pour l'exercice 1876-77, et un montant supplémentaire de $37,966.73 a été dépensé pour la construction de nouvelles écoles et l'entretien des autres édifices attribués au département de l'instruction publique; ce qui fait un total de $137,966.73, mis au service de l'instruction gratuite et obligatoire pendant le cours de l'année scolaire 187677. L'instruction religieuse dans les écoles ne touche en rien aux formes et aux dogmes des croyances si divisées du christianisme, aux États-Unis. Catholiques et protestants sont traités de la même manière, avec la même libéralité, et un prêtre catholique romain fait partie depuis plusieurs années du bureau des écoles publiques de Fall River. Tous les livres et la papeterie nécessaires sont fournis gratuitement aux élèves sous la direction du surintendant, et riches et pauvres sont traités avec l'égalité la plus démocratique, sur les bancs des écoles publiques. Rien n'est donc épargné pour donner à la jeunesse ouvrière les avantages d'une éducation libérale, et c'est là un bienfait qui se fait nécessairement sentir parmi les Canadiens émigrés. Des écoles particulières sous la direction du clergé, ont aussi été établies dans différents quartiers de la ville, et les personnes qui désirent y envoyer leurs enfants peuvent le faire moyennant une légère contribution mensuelle. On a aussi établi, depuis quelques années, des écoles du soir à l'usage des personnes adultes qui désirent consacrer les longues soirées d'hiver à l'étude des rudiments de la langue et de la grammaire anglaise. Ces écoles sont particulièrement utiles aux émigrés qui désirent apprendre l'anglais. On peut voir par ce court résumé, que les avantages de toutes sortes, ne manquent pas à Fall River, à ceux qui désirent s'instruire tout en vaquant à leurs occupations quotidiennes. Certes, sans aller Jusqu'à dire que la position des Canadiens aux États-Unis soit ce qu'elle devrait être, sous tous les rapports, on est forcé d'avouer que si les émigrés ne prospèrent pas selon leurs espérances, il serait souverainement injuste d'en accuser le peuple américain ou les lois qui le régissent. L'étranger qui veut prendre sa part du labeur nécessaire à l'avancement des progrès matériels et intellectuels du pays, est reçu aux États-Unis comme un frère, quelle que soit sa croyance ou sa nationalité. Les portes de toutes les ambitions lui sont ouvertes, et ici comme ailleurs, c'est l'énergie, l'intelligence et l'amour du travail qui obtiennent le haut du pavé. L'ignorance, la paresse et le fanatisme n'ont leur place nulle part, et peut-être encore moins sous le drapeau de la république américaine qu'en aucune autre partie du monde.

On peut donc dire avec vérité que le Canadien-français émigré aux États n'a pas à se plaindre du peuple qui l'entoure, des capitalistes qui lui donnent du travail, ou du gouvernement qui le protège. Comme tout autre citoyen, l'émigré est forcé de faire la part des crises industrielles et commerciales, et si les jours qu'il traverse maintenant sont un peu sombres, il lui faut se consoler par la certitude qu'il doit avoir, de posséder sa part de soleil, lorsque les jours de prospérité ramènent le bonheur et le contentement parmi la classe ouvrière.

VI

Les salaires dans les filatures

La question des salaires payés pour les travaux de la filature, depuis quelques années, a toujours été négligée par ceux qui se sont occupés de trouver un remède contre l'émigration, en encourageant le rapatriement des Canadiens émigrés. Les autorités canadiennes fédérales et provinciales ont organisé, avec la meilleure volonté du monde, des essais de colonisation dans la province de Manitoba et dans les «cantons de l'Est» de la province de Québec, mais s'il faut en juger par les résultats obtenus jusqu'aujourd'hui, on est forcé d'en arriver à la conclusion que le mouvement a échoué complètement, fatalement échoué, quoi que puissent en dire ceux qui ont intérêt à proclamer le contraire. Le flot de l'émigration se dirige toujours vers la Nouvelle-Angleterre, et le plus grand nombre des colons qui ont été rapatriés à prix d'argent ont eux-mêmes repris la route de l'étranger. Au lieu d'un retour général au pays que l'on paraissait espérer, c'est un départ en masse que l'on est forcé de constater. Il faut donc en arriver à la conclusion que le rapatriement des Canadiens-Français émigrés dans la Nouvelle-Angleterre a été jusqu'à présent chose illusoire. Partant de là, et voyant chaque jour s'augmenter le nombre des émigrants qui vont aux États-Unis chercher du travail et du pain, il semble plus à propos d'étudier le côté pratique de leur position matérielle, que de prêcher dans le désert sur les résultats désastreux de l'émigration. Le mal est là qui fait des progrès inquiétants, et il s'agit d'y apporter un remède énergique. Un médecin commence par étudier les signes diagnostiques d'une maladie avant de prescrire pour sa guérison, et il devrait en être des maladies sociales et politiques, comme des maladies physiques. Laissant de côté l'aspect pratique de la question du rapatriement, on s'est borné jusqu'aujourd'hui, à faire appel au patriotisme des émigrés, sans se demander si ce que l'on pouvait leur offrir au Canada était de nature à leur faire oublier ce qu'ils abandonnaient aux États-Unis. On ne paraissait pas s'inquiéter de la question des salaires, lorsque cette question forme probablement la seule base de raisonnement sur laquelle il soit possible d'en arriver à un moyen pratique de rapatriement.

Il est notoire, que les hommes politiques Canadiens ignorent généralement les détails les plus élémentaires de la vie de leurs compatriotes émigrés, et l'on propose une loi de rapatriement sans trop savoir si ce qu'on offre au Canada n'est pas destiné à être pris en ridicule aux États-Unis. Telle a été, par exemple, la dernière loi édictée par la législature de Québec, et par laquelle on a réussi à dépenser $50,000 pour ramener au pays 25 ou 30 colons, pendant que 25,000 Canadiens-Français quittaient leur pays natal pour aller chercher du travail dans la Nouvelle-Angleterre. Ces $50,000 distribués avec intelligence dans les campagnes du Canada auraient produit des résultats plus encourageants. Si l'on eut étudié cette question des salaires avant de s'empresser d'établir un mode de rapatriement que chacun tourne maintenant en ridicule, on aurait peut-être réussi à éviter l'écueil d'un premier fiasco. Et chacun sait ce qu'il en coûte généralement pour remettre en faveur, une mesure discréditée par l'incapacité notoire de quelques-uns et par la prévarication des autres.

Il est indubitable que l'on prêchera dans le désert, aussi longtemps que l'on ne parviendra pas à offrir aux Canadiens émigrés, des avantages supérieurs à ceux qu'ils possèdent aux États-Unis. Cette vérité est indiscutable et repose sur la comparaison mathématique que fera toujours l'homme intelligent, avant de se lancer dans une entreprise nouvelle. Pourra-t-il, en retournant au Canada, gagner chaque jour, chaque semaine, ou chaque mois le même nombre de dollars qu'il gagne dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre?

Voilà la question du rapatriement posée en deux lignes, et chacun sait, qu'aujourd'hui, les chiffres sont en faveur des États-Unis, quoi qu'en disent ceux qui sont payés pour affirmer le contraire. Ce n'est pas en trompant le peuple par des niaiseries sentimentales que l'on parviendra à changer les réponses implacables d'un problème d'arithmétique. On a dit aux hommes politiques du Canada: «Les Canadiens-Français des États-Unis sont dans la misère et ne demandent qu'un peu d'aide pour retourner au pays natal». Les hommes d'état ont avalé la pilule sans faire la grimace, et une loi de rapatriement fut passée avec émargement au budget pour une somme de $50,000. Le premier devoir du gouvernement fut de nommer des agents pour veiller à ce que les fonds fussent déboursés avec justice et discernement. Il y a maintenant trois ans que cette loi est inscrite sur le cahier des charges de la législature de Québec, les fonds sont épuisés, on se prépare à en demander d'autres, plus de 25,000 Canadiens ont pris, depuis cette époque, la route de l'exil, et à peine a-t-on réussi à ramener au pays 25 familles qui aient décidé de s'y établir d'une manière définitive. Voilà, jusqu'à présent, les résultats de la loi de rapatriement.

Il n'appartient pas aux Canadiens des États-Unis, de vouloir enseigner aux hommes d'état du pays, le remède à apporter pour mettre un frein au flot d'émigration qui dépeuple les campagnes du Canada français, mais on peut facilement les mettre au courant de la position qu'occupent ici leurs compatriotes émigrés, des salaires qu'ils reçoivent, en un mot, des avantages matériels qui les ont engagés à s'établir dans les centres industriels. Et comme il existe, à Québec et à Ottawa, des ministres payés grassement pour étudier et résoudre les problèmes politiques, ils pourront alors, avec connaissance de cause, faire des comparaisons qui les mèneront à une intelligence raisonnée de la question du rapatriement.

Une étude sérieuse a été faite pour en arriver à des chiffres d'une exactitude indiscutable, et les informations ont été fournies par des hommes du métier. Les directeurs-gérants de trois des plus importantes filatures de Fall River ont bien voulu prendre la peine de dresser des listes détaillées des salaires payés dans leurs établissements respectifs, et après avoir comparé leurs rapports, on est arrivé à établir une moyenne qui peut être présentée comme correcte, à ceux qui s'intéressent à cette question si importante de l'émigration canadienne aux États-Unis.

On objectera peut-être que la moyenne de Fall River ne saurait s'appliquer aux établissements des autres centres industriels, mais il est facile de répondre à cette objection par le fait que Fall River produit plus des deux tiers de tous les tissus de coton fabriqués en Amérique, comme on peut s'en assurer par les chiffres précédents. Cela dit, nous allons procéder à passer en revue tous les travaux nécessaires à la fabrique du coton, en mettant en regard de chaque emploi, le montant du salaire payé actuellement, dans tous les établissements industriels de Fall River:

  Cardeurs par jour .............$1.03
  Fileurs   "   " ............... 1.44
  Bobineuses (spoolers) ..........  95
  Warpers ....................... 1.17
  Passeuses-en-lames ............ 1.00
  Empeseurs (Slashers) .......... 1.70
  Tisserands .................... 1.23
        Moyenne générale $1.21¾.

Notons d'abord que cette moyenne des salaires ne s'applique qu'aux ouvriers, et que les agents, surintendants, maîtres, contremaîtres, mécaniciens, menuisiers, peintres, etc., reçoivent naturellement des salaires plus élevés qui porteraient la moyenne à plus de deux dollars par jour. Cette moyenne de $1.21¾ doit donc être considérée comme s'appliquant exclusivement à ceux qui n'occupent aucune position exceptionnelle dans la filature.

Les Canadiens, en général, sont employés dans les départements du cardage, du bobinage et du tissage. Le filage, comme règle générale, est fait par les ouvriers anglais et irlandais, quoique les aide-fileurs se recrutent en grand nombre parmi les enfants canadiens. Les salaires payés à ces aide-fileurs (back boys, doffers, tube boys) varient de 28 cents par jour pour les plus jeunes, jusqu'à $1.00 pour les plus habiles; la moyenne est de 65 cents par jour. Le système de filage adopté dans le plus grand nombre de filatures à Fall River, est le système anglais connu sous le nom de «mule spinning» et les hommes seuls sont employés dans ces ateliers, en raison de la difficulté du travail. Quelques filatures se servent cependant du métier à travail continu, soit à broches verticales, soit à broches horizontales—(frame spinning)—et ces machines sont généralement confiées à des ouvrières qui gagnent, en moyenne, un salaire de 90 cents par jour.

Un assez grand nombre de personnes d'origine franco-canadienne, des femmes pour la plupart, sont employées dans les filatures où ce système de filage est en opération. Les ouvriers tisseurs sont probablement ceux qui, parmi les Canadiens réussissent à gagner les salaires les plus élevés. Une jeune fille peut facilement voir au travail de six métiers, ce qui lui rapporte en moyenne un salaire de $1.10 par jour. Quelques bonnes ouvrières réussissent à obtenir huit métiers, ce qui leur donne une moyenne de $1.50 par jour, et comme il l'a été dit plus haut, la moyenne des salaires payés dans les ateliers de tissage est de $1.23, tant pour les ouvriers que pour les ouvrières. Il se trouve, en outre, dans les grands établissements, une foule d'autres travaux confiés à des hommes de peine, à des «journaliers» comme on dit ici. Ces travaux sont payés aux prix ordinaires qui varient de 75 cents à $1.00 par jour.

Les salaires payés dans les filatures, lors de l'arrivée de la famille Dupuis à Fall River en octobre 1873, étaient plus élevés d'un tiers au moins que les chiffres qui ont été cités plus haut. Les tissus à indienne s'écoulaient alors facilement et les bénéfices des actionnaires atteignaient parfois des taux incroyables. Fall River jouissait d'une prospérité qui faisait prévoir un avenir glorieux, lorsque la fameuse faillite de Jay, Cooke & Cie annonça les commencements de cette crise terrible qui a bouleversé le pays depuis cinq ans. Les valeurs de toute sorte subirent une baisse qui jeta la panique dans les cercles financiers et les faillites se succédèrent avec une rapidité sans exemple dans l'histoire du pays. Les industries se trouvèrent paralysées par la rareté des fonds en général, et par les pertes sérieuses que toutes les grandes maisons eurent à subir. Fall River avec ses cinquante filatures de coton et leur production hebdomadaire de 7,000,000 yds de tissus à indienne, fut l'un des premiers centres industriels à éprouver le contre-coup de la crise, et une première réduction de 10% sur les salaires des ouvriers fut rendue nécessaire par l'état déplorable du marché et par la dépréciation dans la valeur des actions. Une deuxième et une troisième réduction de 10% furent déclarées en 1875 et 1877, tandis que le prix des tissus subissait une baisse d'au moins 50%. En dépit de cet état de choses qui paraîtrait devoir paralyser les affaires, on a pu voir par les chiffres publiés plus haut, que l'ouvrier des filatures gagne actuellement un salaire qui lui permet de vivre, sinon dans le luxe et dans la richesse, au moins dans une aisance relative.

Comme on s'y attendait dans la famille Dupuis, les salaires du premier mois ne rapportèrent qu'une somme insignifiante, car il avait fallu que les jeunes filles se missent au courant des détails des travaux qu'on leur avait assignés. L'expérience d'un mois avait suffi, cependant, pour aplanir toutes les difficultés, et Marie et Joséphine dans la salle du tissage, et Jeanne comme fileuse avait fait des progrès qui les faisaient déjà ranger au nombre des bonnes ouvrières. Michel qui travaillait dans une salle voisine, avait pris un soin tout particulier pour aider Jeanne à surmonter les premières difficultés du filage, et le jeune homme s'était fait un plaisir de lui expliquer le mécanisme des bancs à broches sur lesquels se fait le filage de la chaîne des tissus.

Les salaires réunis du deuxième mois de travail produisirent une somme qui permit à M. Dupuis de payer la plus grande partie des dettes qu'il avait contractées pour ses frais d'installation, et dès le troisième mois, il se trouva en position de déposer quelques dollars de surplus dans une caisse d'épargnes. Jeanne payait ses frais de pension à raison de trois dollars par semaine et comme elle gagnait, en moyenne, plus d'un dollar par jour, la jeune fille confia à son protecteur les sommes dont elle pouvait disposer après avoir payé ses dépenses de chaque mois.

Les plus jeunes enfants: Philomène, Arthur et Joseph, après avoir fréquenté les écoles publiques selon les exigences de la loi, obtinrent aussi du travail dans la même filature; Philomène comme apprentie, avec ses sœurs, dans la salle du tissage, et Arthur comme aide-fileur avec son frère aîné. Les quelques mois que ces enfants avaient consacrés à l'étude leur avaient été d'un grand service pour les familiariser avec la langue du pays, et lorsqu'ils quittèrent les bancs de l'école pour les travaux de la filature, ils pouvaient déjà lire couramment et parler assez facilement la langue anglaise.

VII

Le 24 juin 1874

Huit mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement important vînt apporter des changements dans la position de la famille Dupuis. On se trouvait aux premiers jours de juin 1874, et Jeanne attendait avec impatience l'heure où elle recevrait des nouvelles de son frère et de son fiancé. Le jeune fille devenue habile ouvrière, avait réussi à économiser une fort jolie somme qu'elle se faisait une joie de présenter à son frère comme preuve de son travail, lorsque celui-ci viendrait la rejoindre à Fall River.

Monsieur et Madame Dupuis n'avaient jamais cessé de se montrer bienveillants pour l'orpheline, et ils en étaient arrivés à la considérer comme faisant partie de leur propre famille. Son caractère doux et obligeant la faisait chérir de ses camarades de travail, et toute la colonie franco-canadienne de Fall River, citait Jeanne Girard que l'on avait surnommée «Jeanne la fileuse,» comme un modèle de bonté, de modestie et d'assiduité au travail. La beauté mélancolique de la jeune fille inspirait une vive sympathie à tous ceux qui la voyaient pour la première fois, et plusieurs jeunes ouvriers soupiraient en silence, en pensant au bonheur qui était réservé à celui qui saurait se faire aimer d'elle. Son surnom de «Jeanne la fileuse» lui venait de ce que le système de filage auquel elle travaillait avait été introduit depuis peu dans les filatures de Fall River, et de ce qu'elle se trouvait au nombre des rares ouvrières canadiennes qui avaient adopté ce genre de travail.

Jeanne, en dehors des regrets que lui causait encore la mort de son père, et de l'ennui qu'elle ressentait en pensant à Jules et à Pierre Montépel, se trouvait donc dans une position relativement heureuse. Sa constitution robuste avait résisté aux premières fatigues d'un travail continu au milieu de l'atmosphère raréfié de la filature, et sa santé était excellente sous tous les rapports. Les loisirs que lui avaient procurés les longues soirées d'hiver avaient été mis à profit pour faire elle-même ses travaux de couture, et pour étudier la langue anglaise qu'elle parlait déjà avec beaucoup de facilité. Ses manières réservées et polies et son costume toujours soigné, quoique modeste, inspiraient un certain respect, même à ceux qui se trouvaient en contact quotidien avec elle. Ses camarades de nationalité américaine s'étaient toujours empressés de l'aider de leur expérience et de leurs conseils, lorsqu'elle s'était trouvée dans l'embarras, lors de ses premiers jours de travail; et toutes se sentaient attirées vers elle, quoiqu'il lui fût impossible, au début, de parler ou de comprendre l'anglais. Les enfants de M. Dupuis éprouvaient pour elle un attachement qui se faisait sentir dans l'empressement qu'ils mettaient à se soumettre à ses moindres désirs, et les deux filles les plus âgées, Marie et Joséphine, étaient devenues ses compagnes inséparables.

Jeanne qui avait reçu une éducation assez soignée, avait trouvé le temps d'organiser une classe de français afin d'enseigner la langue maternelle aux plus jeunes enfants qui fréquentaient les écoles américaines, et elle s'était vue récompensée par les progrès que firent ses élèves, et la reconnaissance que lui en témoignèrent monsieur et madame Dupuis. Le fils aîné qui avait pour elle les égards d'un frère, épiait ses moindres désirs afin de pouvoir lui être agréable, et l'on chuchotait tout bas, parmi les fillettes canadiennes qui ignoraient l'histoire de Jeanne, que l'amitié que lui témoignait Michel Dupuis pourrait bien devenir, avec le temps, un sentiment plus tendre. Michel qui était du même âge que Jeanne, était un garçon sobre, intelligent, industrieux, qui avait fait quelques années d'étude avant de partir pour les États-Unis, et qui comprenait parfaitement les circonstances exceptionnelles qui avaient forcé son père à émigrer. Son ambition était de pouvoir contribuer, par son travail, à ramener l'aisance dans sa famille, et sa conduite au-dessus de tout reproche faisait la joie de ses parents.

M. Dupuis qui, comme toute sa famille, ignorait les amours de Jeanne et de Pierre, avait remarqué lui-même l'attachement que son fils paraissait éprouver pour sa protégée, et il en avait fait part à sa femme. Les deux époux avaient exprimé l'espoir que cette amitié finirait peut-être plus tard par un mariage, mais comme Michel et Jeanne étaient encore trop jeunes pour former des projets d'union sur leur compte, on en était resté là.

Jeanne aimait et respectait Michel comme un frère, mais la pauvre fille ne se doutait pas que l'on pût croire qu'elle pourrait éprouver pour lui un autre sentiment que celui de l'amitié la plus sincère. Aussi, se laissait-elle aller, sans coquetterie et sans arrière-pensée, à estimer celui qu'elle considérait comme un bon fils, un bon frère et un bon camarade. Michel, de son côté, sans oser s'avouer à lui-même les sentiments qui l'agitaient, se laissait bercer par le contentement que lui procurait la présence de Jeanne, et le pauvre garçon se trouvait trop heureux dans la jouissance du présent pour se laisser troubler par les problèmes de l'avenir.

Immédiatement après son arrivée à Fall River, Jeanne s'était empressée d'écrire au vieux docteur de Contrecœur pour lui faire part de sa position, et pour lui faire tenir son adresse, au cas où il aurait quelque nouvelle importante à lui communiquer. Le vieillard s'était fait un devoir de lui répondre, et une correspondance régulière s'était établie entre lui et la jeune fille. Elle recevait ainsi régulièrement des nouvelles du village natal, et elle était certaine que son vieil ami s'empresserait de donner tous les renseignements demandés sur son compte, lorsque Jules et Pierre reviendraient des «chantiers». L'époque où les voyageurs reprennent la route du pays allait bientôt arriver, et Jeanne s'attendait chaque jour à recevoir la nouvelle de leur retour à Contrecœur. M. Dupuis, sa femme et ses enfants partageaient son impatience, et l'on se faisait une fête, dans la famille, de souhaiter la bienvenue la plus cordiale à Jules Girard et à son ami Pierre Montépel.

Un mouvement destiné à faire époque dans l'histoire des populations franco-canadiennes des États-Unis, était alors en train de s'organiser dans le but d'aller célébrer à Montréal la fête de Saint-Jean-Baptiste, patron du Canada français. Toute la presse franco-canadienne du Canada et des États-Unis avait fait un appel énergique au patriotisme des Canadiens émigrés, et la démonstration promettait de prendre des proportions étonnantes. M. Dupuis qui suivait toujours avec intérêt les nouvelles du pays natal, avait fait par à sa famille de ces projets patriotiques, et son journal lui avait apporté le texte de l'invitation suivante adressée par la société Saint-Jean-Baptiste de Montréal5 à toutes les sociétés nationales des États-Unis: