[10] Ce chapitre est dédié au maître d’école de Toull, qui est un peu embarrassé pour servir de cicerone aux touristes du centre.
[11] Le curé de Toull se conformait apparemment à l’habitude que les Romains nous ont laissée jusqu’à présent de confondre les Gaulois, nos véritables aïeux, avec les Celtes conquérants, de race toute différente.
VI
LE FEU DU CIEL
— Salut à la perle des curés ! dit Léon Marsillat, en secouant familièrement la main du desservant. C’est encore moi, mon cher Guillaume. Curé, vous ne me refuserez pas l’hospitalité d’un fagot et d’un verre de vin, car je suis glacé. Comme ce diable d’ouragan a subitement changé le fond de l’air !
— Je vous croyais déjà loin sur la route de Boussac ? dit le jeune baron.
— J’ai eu pitié de laisser trotter dans la crotte la Dulcinée que j’avais en croupe, et, en véritable don Quichotte, je suis venu la déposer au sein du Toboso. Mon cheval, ayant ce rude chemin à gravir avec deux personnes sur le corps, n’a pu monter vite. Tudieu ! que les Gaulois entendaient mal le pavage des routes ! Mais puisqu’il plaît au tonnerre et à la grêle de recommencer leur tapage, je ne me soucie pas de m’y exposer sans nécessité. J’attendrai le beau temps en trop bonne compagnie pour m’impatienter.
— Monsieur Léon, dit le curé, qui venait d’appeler la servante, pour ranimer le feu et remplir le pichet au vin, vous avez toujours quelque compagne de voyage à promener en triomphe par les chemins. Savez-vous que cela fait jaser sur le compte de nos jeunes filles ?
— Et vous écoutez les mauvais propos ? un bijou, un modèle de curé comme vous ! vous me scandalisez ! Vous me blâmez d’être humain et charitable ? c’est affreux de votre part, l’abbé !
— Voilà comme il répond toujours ! dit le curé, qui, au fond, doué d’une extrême bienveillance, et n’étant pas fâché de voir souvent un homme instruit pour lui faire part de ses inductions scientifiques, aimait Léon Marsillat sans l’estimer beaucoup. On veut le gronder, et c’est lui qui vous fait un sermon.
— Est-ce que ce n’est pas notre métier à tous deux de prêcher ! Un curé, à sa chaire, un avocat, à son banc, c’est tout un.
— Non pas, non pas ! dit le curé, cela fait deux.
— A la bonne heure ! deux bavards, deux ergoteurs. Ah ! mon petit curé, que votre joli vin gratte agréablement le gosier ! il me semble que j’avale une brosse ; d’où tirez-vous ce nectar des dieux ?
— De Saint-Marcel. Voulez-vous de l’Argenton ?
— Vous me direz encore que cela fait deux, n’est-ce pas ? mais je ne me plains pas de ce clairet, il est charmant. Eh bien ! Guillaume, qu’avez-vous donc ? vous ne me tenez pas compagnie ? Et vous, curé ? allons, aidez-moi, ou je retourne mon verre... j’ai pourtant une belle découverte à vous confier.
— Une découverte archéologique ?
— Non, géologique ! Savez-vous ce que Claudie m’a conté en chemin ? Vous allez voir que cela sert à quelque chose de mener les filles en croupe : on se forme l’esprit et le cœur. Si vous vouliez m’en croire, vous ne monteriez jamais la Grise sans avoir quelque petite brune en guise de portemanteau, pour vous dire des légendes.
— Toujours vos mauvaises plaisanteries ?
— Aimez-vous mieux les blondes ? prenez des blondes.
Le curé se troubla encore ; mais Guillaume, qui était tourné vers la cheminée, ne s’en aperçut pas, et Marsillat ne parut pas s’en apercevoir.
— Eh bien ! voyons donc votre histoire, reprit le curé pour se donner quelque contenance ; quelque sornette !
— Écoutez ! vous savez bien la roche de Baume sur laquelle on voit l’empreinte d’un pied humain ?
— C’est le pied de saint Martial, qui est venu en personne détruire le culte des idoles et prêcher le christianisme à Toull-Sainte-Croix, l’an de notre Seigneur...
— Il s’agit bien de saint Martial et de notre Seigneur ! Faites semblant d’y croire. Je vous dis, moi, que c’est la Grand’Fade, la reine des fées, qui, mécontente des honneurs rendus à votre saint, a frappé du pied avec colère et a tari la source d’eau chaude qui coulait ici, pour l’envoyer jaillir à Évaux.
— Eh bien ! je sais ce conte-là ; est-ce toute votre découverte ?
— Oh, curé sans profondeur !... Et vous ne concluez pas ?
— Je conclus que Claudie répète les fadaises de sa grand’mère.
— Eh bien ! moi, je conclus que si votre système est vrai, si la tradition orale est l’histoire omise dans les livres et conservée dans les symboles du peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull des sources d’eau chaude.
— Et que seraient-elles devenues ?
— Belle demande ! curé, vous baissez, en vérité ! Dans la destruction de votre cité gauloise, catastrophe violente et soudaine, les bains d’eau chaude, établis certainement du temps de la domination romaine, au versant de la montagne, ont été écrasés, comblés, et la source a disparu sous des amas de décombres et de terres refoulées.
— Pourquoi dites-vous au versant de la montagne ? dit le curé, qui commençait à écouter avec attention.
— Et que faites-vous donc des viviers ? Qu’est-ce que les viviers ? Vous n’avez jamais songé à cela ! Ces viviers, qui fument comme des bouilloires en plein hiver ? Ces viviers dont on ne trouve pas le fond ? Ces viviers qui ne sont pas des marécages conservateurs de l’eau pluviale, puisqu’ils sont situés sur une pente aride et toute disposée pour l’écoulement ? Ces viviers enfin, qui renferment peut-être des sources minérales plus chaudes, plus efficaces, plus abondantes que celles d’Évaux, à trois lieues d’ici ? Et vous cherchez le trésor sous les pierres ? c’est dans l’eau qu’il faut le chercher. Là serait le véritable trésor, la subite richesse du pays. Je parie que vous n’avez jamais songé à faire donner trois coups de pioche dans ces viviers !
— Jamais, et pourtant les paysans ne cessent de répéter qu’il y a quelque chose là-dessous !
— Et jamais vous n’avez songé à y enfoncer un thermomètre pour savoir si cette vase, tiède à la surface, n’est pas brûlante à six pieds sous terre ?
— Oh ! je voudrais bien avoir un thermomètre, s’écria le curé en se levant : il faut que je m’en donne un ! Cela coûte-t-il bien cher, monsieur Léon ?
— J’en ai un superbe à la maison. Je vous l’apporterai demain.
— Demain, vrai ?
— Et nous en ferons l’expérience ensemble.
— Demain ! demain ! ce n’est pas pour rire ?
— Topez là ! s’écria Léon en tendant sa main au curé.
Le curé lui donna un grand coup dans la main avec la joie et la confiance d’un enfant.
— O ma pauvre Jeanne ! pensait Guillaume en écoutant ce dialogue, tu es une fille bien mal gardée, et l’ennemi de ta vertu saura facilement endormir la prudence de tes défenseurs naturels. Ce bon curé a une monomanie dont Marsillat saura tirer parti à peu de frais. Il ne te reste donc que moi, pauvre orpheline ! Eh bien ! je ne t’abandonnerai pas, et s’il est trop tard, du moins je préviendrai les funestes suites de ta faute.
— Tiens ! c’est cette pauvre Jeanne, dit Marsillat en regardant du coin de l’œil le desservant, qui changeait encore une fois de visage en s’apercevant du piège où il était tombé.
Guillaume tressaillit sur sa chaise, et se tourna brusquement pour voir la physionomie de Jeanne rencontrant celle de Marsillat ; mais grâce à l’effronterie de l’un, et à l’innocence de l’autre, ces deux physionomies n’eurent ensemble aucune espèce d’intelligence.
— Bonsoir, monsieur le curé, dit Jeanne. Bonsoir, monsieur Léon. Je cherche mon parrain. Ah ! bonsoir, mon parrain. Tenez, mon parrain, il me reste tout ça d’argent, que je vous rapporte. En vous remerciant, mon parrain.
— Je t’ai dit que je ne le reprendrais pas, ma bonne Jeanne.
— Qu’est-ce qu’il faudra donc en faire, mon parrain ? Je n’ai pas besoin de tant d’argent. Il y a là au moins... quarante francs !
— Vous achèterez vos vêtements de deuil, dit le curé d’une voix singulièrement douce et paternelle, et vous garderez le reste pour vos besoins ou pour ceux de vos parents, de vos amis.
De même que Guillaume avait interrogé attentivement les figures de Marsillat et de Jeanne, Marsillat examinait en cet instant Jeanne et le curé. L’émotion involontaire et secrète du vertueux prêtre était bien visible pour lui. Mais le calme angélique de la paisible Jeanne ne se démentait point, et pour Marsillat, qui s’y connaissait mieux que Guillaume, le cœur de la bergère d’Ep-Nell était libre de tout amour comme de toute méfiance.
— A présent, je vais vous dire bonsoir, mon parrain ; au plaisir de vous revoir, dit Jeanne ; et, jetant ses bras au cou de Guillaume, avec un abandon et une familiarité toute rustique, elle l’embrassa sur les deux joues, sans se départir un instant de sa tranquille et grave innocence.
Ce chaste embrassement qui laissa les traces des larmes de Jeanne sur les joues de Guillaume, n’étonna point Marsillat et ne scandalisa pas le curé. Ils connaissaient les manières et les usages du pays. Mais ce serait s’avancer beaucoup que d’affirmer que le curé vit ce baiser sans souffrir : on n’embrasse jamais les curés ! Quant à Léon, il le vit en frémissant de dépit : on n’embrasse que son parrain !
Guillaume, étourdi d’abord de cette marque de respect qu’il prenait pour une preuve de confiance extrême, retrouva bientôt ses esprits en se rappelant qu’à son arrivée à Boussac, huit jours auparavant, une grosse servante, qui n’était pas suspecte de coquetterie, lui avait donné, en l’appelant son petit maître, la même accolade familière. Ma chère enfant, dit-il à Jeanne, en affectant de prendre, à cause de Marsillat, un ton fort grave : je ne vous dis pas adieu ; je vous reverrai demain pour l’enterrement de ma pauvre mère nourrice, auquel je compte assister.
— Ce sera bien de l’honneur pour nous, mon parrain, dit Jeanne.
— C’est bien de votre part, cela, monsieur le baron, s’écria le curé ; c’est très beau. J’ose dire qu’il y a peu de jeunes gens dans les hautes classes capables d’un sentiment aussi humble et d’un acte aussi religieux. Ma chère Jeanne, vous avez là un bon parrain, un véritable ami. Prenez donc courage, ma fille, et, en acceptant avec résignation le malheur qui vous a frappée aujourd’hui, songez aussi à remercier la Providence, qui vous envoie si à propos un protecteur généreux, comme pour vous épargner l’horreur de l’abandon. Je souhaite vivement que la respectable mère de M. le baron vous prenne auprès d’elle, afin que vous retrouviez en elle une seconde mère, comme vous avez déjà un véritable frère en Jésus-Christ, dans la personne de son fils.
— Mon petit parrain, vous me faites bien plus d’amitiés que je n’en mérite ; je prierai bien le bon Dieu pour vous, et pour vous aussi, monsieur le curé.
Et, attendrie jusqu’au fond du cœur, de l’intérêt qu’on lui montrait, la bonne Jeanne se retira en sanglotant.
Le curé sortit pour l’aider à reprendre sa besace, qu’elle avait laissée derrière la porte, et qui contenait les provisions pour le repas des funérailles. Le fils de Léonard, un gros garçon de seize ans, franchement laid et jovial, attendait Jeanne dans la cuisine pour la reconduire chez elle et l’aider à porter le reste. La pluie avait cessé, mais le vent soufflait encore avec violence, et la nuit, plus prompte qu’à l’ordinaire, à cause des voiles épais qui cachaient le soleil, s’étendait sur la campagne.
— Oui, monsieur le baron, disait le desservant ému, en rentrant dans la chambre haute où il avait laissé ses deux hôtes, Jeanne serait pour votre maison une excellente acquisition. C’est le meilleur sujet de ma paroisse, et je ne peux pas trop vous la recommander.
— Voilà donc de quoi il retourne ! pensa Marsillat. A la bonne heure ! je dresserai mes batteries en conséquence. Et ce bon curé, qui, par vertu, travaille avec zèle à éloigner de ses yeux un objet funeste à son repos, et qui la pousse dans les bras de Guillaume ! Oh ! prêtres, vous voilà bien ! que les autres se damnent, vous vous en lavez les mains, pourvu que vous sauviez votre âme. — Cher curé, dit-il, je vous approuve de donner ce conseil à mon ami Guillaume. Certainement, Jeanne, sous l’aile d’un tel mentor, ne sera plus en butte aux séductions des jeunes gens de votre village. Mais ne craignez-vous rien pour M. de Boussac, dans tout cet arrangement chrétien et paternel ?
— Expliquez-vous, dit froidement Guillaume ; je n’ai pas assez de perspicacité pour deviner vos jeux d’esprit au premier mot.
— Je ne puis m’expliquer là-dessus qu’avec le curé, mon père spirituel, mon ami doux ! comme dit Panurge. Avez-vous lu Rabelais, monsieur le curé ?
— Non, Monsieur.
— Tant pis pour vous ; vous y auriez appris, mon cher curé, qu’il ne faut pas enfermer le loup dans la bergerie.
— Je ne vous entends point.
— Allons ! est-ce que vous ne savez pas que Jeanne est sorcière, et que si elle veut ensorceler mon ami Guillaume, elle n’aura que trois mots à dire à sa bonne amie la Grand’Fade, la reine des fées, dont elle est la favorite, comme chacun sait ?
— Je ne sais pas comment vous avez le cœur de plaisanter sur le compte d’une honnête et intéressante créature qui vient de perdre sa mère, et qui n’a jamais donné lieu, par sa conduite, à ce qu’un libertin comme vous lui fasse l’honneur de s’occuper d’elle.
— Ah ! curé ! si vous vous mettez à dire de gros mots, je vous rappellerai à l’esprit de charité. Est-ce que je m’occupe de vos paroissiennes ? Il faudrait être bien fin pour les détourner de la bonne voie où vous les conduisez ; et d’ailleurs est-ce que je manque de commisération et d’estime pour Jeanne, en disant que sa mère lui a transmis des secrets ?...
Des cris aigus et un grand mouvement de sabots qui se firent entendre dans la cuisine éveillèrent l’attention du curé.
— Qu’est-ce ? dit-il en mettant la main sur le bras de Marsillat ; on crie au feu, je crois.
— Le feu ! le feu ! cria-t-on d’en-bas distinctement ; le curé et ses deux hôtes s’élancèrent dans l’escalier.
— Le feu du ciel est tombé du côté d’Épinelle ; il y a au moins vingt maisons qui brûlent, criait Claudie, sans songer qu’il n’y avait à Épinelle qu’une seule chaumière, celle de Jeanne.
— Courons, mes amis, courons ! s’écria le curé en s’élançant sur la place de Toull, et en s’adressant à ses paroissiens effarés, qui voulaient tous monter sur la plate-forme pour regarder l’incendie sans songer à y porter remède.
— Que chacun de vous aille prendre un seau dans sa maison, dit Marsillat ; si c’est à Épinelle, il y a de l’eau.
— Si c’est à Épinelle, c’est peut-être la maison de Jeanne qui brûle, s’écria Guillaume en s’armant à la hâte des deux seaux de la maison du curé.
— Ça la l’est bien sûr, disait Léonard. Cette pauvre Jeanne, c’est trop de malheur comme ça pour elle dans un jour !
— Mais courez donc aussi, sacristain ! disait Marsillat en poussant de force devant lui tous les faiseurs de lamentations et de commentaires.
— Je peux-t-y courir, moi qui suis boiteux ? dit Léonard ; faudra bien que j’arrive le dernier par force ; mais j’vas d’abord sonner le tocsin.
— Oui, oui, sonnez l’alarme, dit Marsillat ; cela attirera du monde pour porter secours. Allons, tout le monde, venez, au lieu de crier et de vous étonner ! Les femmes, les enfants, le charpentier du village, pour faire la part du feu ; où est-il ? à la ville ? Eh bien, conduisez-moi à son cafornion[12] que je prenne sa hache.
— Je vas vous la chercher, monsieur Léon, dit une femme ; mais, dame ! faudra pas perdre l’hache à mon homme.
— Monsieur le curé, faudra faire une pinte d’eau bénite, disait l’une, c’est souverain contre le feu qui vient du ciel.
— Il n’y a pas besoin de tout ça, disait l’autre ; faut aller chercher la mère Guite. Elle sait des paroles pour le feu.
— Comment donc qu’elle ira, puisqu’elle ne peut pas marcher ? — On la mettra sur un chevau... Justement qu’il y a un grand chevau dans son étable.
— Ah ouache ! la Jeanne en sait bien aussi, des paroles ; elle en sait plus long que la mère Guite, allez ! Oh ! bien sûr, sa mère ne sera pas morte sans lui apprendre la chose.
Guillaume et Marsillat, avec deux ou trois des plus résolus, descendaient déjà la montagne en courant. Un groupe de curieux et de pleureuses venaient derrière eux. Le curé resta le dernier pour décider les retardataires et les égoïstes, et pour rassembler des seaux, la chose nécessaire et introuvable à la campagne dans de pareilles occasions. La nuit se faisait de plus en plus, et à mesure que l’avant-garde approchait du lieu du sinistre, l’énorme gerbe de feu qui jaillissait du chaume enflammé, et que le vent faisait ondoyer avec fureur, ne justifiait que trop les cris : C’est trop tard ! c’est trop tard ! que Guillaume et Marsillat entendaient répéter autour d’eux à chaque pas. Enfin ils arrivèrent haletants et couverts de sueur, étonnés que Jeanne les eût tant devancés ; ils s’attendaient à la joindre en chemin, et ils ne la rencontrèrent pas.
Les bonnes femmes des chaumières éparses aux environs s’étaient déjà rassemblées autour de l’incendie, et comme des fades impuissantes contre un démon supérieur, elles s’épuisaient en cris perçants et en conjurations vaines. Le peu d’hommes qui se trouvaient là, aidaient la Grand’Gothe à arracher de force de la bergerie les chèvres et les brebis, qui, frappées de la terreur stupide dont ces animaux sont la proie en pareille circonstance, s’obstinaient à ne pas bouger. Cette partie de la cabane était encore intacte, mais le toit de la maison principale s’envolait par flocons de paille embrasée sur les assistants, et, dans l’attente de l’écroulement de cette masse, personne n’osait se hasarder à monter sur le toit voisin pour opérer la séparation. Marsillat, armé de sa hache, l’osa seul, à la grande terreur de Claudie, qui jetait des cris affreux. Guillaume allait le suivre : mais une autre pensée l’arrêta. Où était Jeanne ? Il la cherchait en vain dans cette petite foule qui s’amoncelait bruyante et inerte autour de l’incendie. Jeanne ne paraissait pas. Était-elle revenue de Toull ? Quelqu’un l’avait-il vue ? Personne n’écoutait les questions de Guillaume. Il entra dans la bergerie, où la fumée était déjà si épaisse qu’il ne distinguait rien. Il appela Jeanne, personne ne lui répondit. La Grand’Gothe, sous le hangar de derrière, criait d’une voix lamentable : « Et mes poules, mes poules ! mes chers voisins, mes bons voisins, sauvez mes poules ! »
[12] Capharnaüm, endroit où les paysans rassemblent et serrent leurs outils de travail.
VII
LA PIERRE D’EP-NELL
La terreur et la consternation de nos paysans à la vue d’un sinistre destructeur de la propriété échappe à toute description. En lui rendant sa chétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à conserver, la loi de l’inégalité a développé dans son âme malheureuse et tourmentée un amour excessif, une sorte de culte idolâtrique pour l’objet de tant de soins et le but de tant de fatigues. La maison de Tula ne valait pas 500 fr., et Guillaume s’épuisait à dire : « Ne criez pas, ne pleurez pas : sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je me charge de le faire rétablir. Cherchez Jeanne, aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu’elle ne perde pas la tête, pour qu’elle se console. Allons, courez après Jeanne. »
— Jeanne, Monsieur ! lui répondait-on, elle aura été se noyer. Que voulez-vous qu’elle fasse ? Elle a tout perdu dans un jour : sa mère et son bien. On ne peut pas vivre après ça.
Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu’il réparerait au moins une de ces pertes. Quelques-uns secouaient la tête, en disant : « Ça se dit comme ça, mais quand la pitié est passée, l’argent ne vient pas. » La plupart, ne connaissant pas Guillaume de Boussac, le prenaient pour un fonctionnaire du gouvernement. Et après tout, on se réunissait pour dire : « Rebâtie aux frais de qui on voudra, c’est toujours une maison qui brûle. C’est du bien qui se périt. Non ! le pauvre monde est trop malheureux ! Alas ! mon Dieu ! alas ! faut-il ! alas ! Jésus ! » Et c’était un chœur de gémissements comme celui des captives de la tragédie antique, sans que Guillaume, impatienté de ces clameurs, et s’irritant sans fruit contre l’énervement que l’effroi et la surprise causent au paysan, pût réussir à organiser une chaîne, et à utiliser les seaux qu’on avait apportés et l’eau qui coulait à côté de la maison.
Il allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui travaillait comme un Hercule, secondé par cinq ou six vigoureux compagnons, de ces gars de bon cœur qui mettent un peu de vanité à bien faire, et que le moindre encouragement enflamme d’émulation, — véritable type des volontaires de la république et des fantassins de l’empire, — lorsque Jeanne parut enfin, et Guillaume ne pensa plus qu’à elle.
Elle avait fait un détour pour porter une dernière invitation à un parent qui demeurait sur le versant opposé de la montagne, et elle n’avait vu l’incendie qu’en sortant du chemin creux qui la ramenait à sa demeure. Elle avait jeté sa besace, elle accourait avec Cadet, le fils de Léonard, qui avait semé les pains de munition dont il était chargé parmi les blocs de pierre de la ville gauloise. Cadet se lamentait bruyamment ; mais Jeanne, pâle et hors d’haleine, ne disait rien. Elle cherchait dans la foule, et enfin quand elle put parler :
— Ma mère ! cria-t-elle, où est ma pauvre chère mère ?
— Elle a l’esprit égaré, elle n’a plus ses sens, disait-on autour d’elle, elle ne se souvient plus que sa mère est morte.
— Où donc avez-vous mis ma mère ? reprit Jeanne avec force. Comment ! vous n’avez pas sorti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma mère ? ça n’est pas possible !... Ma tante ! où ce qu’est ma tante ?... elle aura pensé à ça, elle... Répondez-moi donc, montrez-moi donc ma mère !
Quand Jeanne vit que personne n’y avait songé, et qu’on n’avait eu de sollicitude que pour ses bêtes, qu’elle aimait pourtant beaucoup, mais qui ne l’occupèrent pas un instant, elle s’élança vers la porte de la maison.
— Arrête, Jeanne, lui cria Guillaume en la saisissant dans ses bras ; le toit est prêt à s’écrouler ; la chambre est si remplie de fumée que tu y serais étouffée en un instant... Non ! non !... je ne te laisserai pas entrer...
— Laissez, laissez, mon parrain ! dit Jeanne en se dégageant avec une force extraordinaire, je ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps brûlé comme un meuble de la maison... Je veux qu’elle aille en terre sainte, et qu’elle ait les honneurs du chrétien !
Et Jeanne s’élança dans la chambre de la morte sans qu’il fût possible à Guillaume de la retenir.
Il allait l’y suivre lorsque Jeanne, reculant devant la fumée suffocante, parut renoncer à son projet. Mais elle s’approcha du fils de Léonard, et lui dit à demi-voix : « Cadet, je veux entrer là, et je te donne ma foi du baptême que j’en retirerai ma mère ; mais il ne faut pas que personne me suive ; ça perdrait tout ! »
Soit que Jeanne se servît de la superstition accréditée sur son compte pour empêcher ses amis de partager son péril, soit qu’elle eût foi elle-même à la protection des fades, évoquée sur son berceau par sa mère, elle fut entendue à demi-mot par Cadet et par deux ou trois autres paysans qui se trouvaient autour d’elle ; elle les convainquit pleinement du don de connaissance qu’on lui attribuait. Aussitôt, trompant la vigilance de son parrain, elle se précipita dans les tourbillons de fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui enveloppait les côtés et le sommet de la maison. Guillaume voulut encore la suivre pour l’arracher de force à une mort certaine... Mais deux ou trois paires de bras athlétiques l’enlacèrent, et Cadet lui dit avec un sourire qui ne quittait jamais sa grosse figure, même quand les larmes donnaient un démenti à cette gaieté pétrifiée sur ses traits : « N’ayez peur, mon petit cher monsieur ; la Jeanne n’attrapera pas de mal. Alle a ce qu’il faut, et alle sait les paroles de la chouse. Faut la laisser ; vous voyez ben que ça li ficherait malheur por el restant de ses jours, de laisser consommer les ous de sa mère. Alle saillera d’élà aussi nette qu’alle y entre, foi d’houme ! Vous allez voére ! Souffrez pas ! faut pas vous fâcher. On z’où fait pour vot’ bien ; on veut pas vous offenser. Vous la feriez brûler si vous alliége anvec-z-elle ! faut pas contréyer l’ouvraige aux fades ! »
Guillaume écumait d’indignation pendant ce beau discours en pur berrichon, et il soutenait contre ses préservateurs superstitieux une lutte dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne reparut sur le seuil de la maison ébranlée par des craquements sinistres. La courageuse et robuste fille portait dans ses bras ce cadavre roide qui semblait d’une grandeur effrayante. Le linceul cachait la tête de la morte, et, laissant à découvert une partie de son corps vêtu, suivant la coutume, de ses meilleurs habits, flottait en plis rougeâtres au reflet de l’incendie, jusque sur les pieds de Jeanne. La main de Tula retombait sur le visage de sa fille ; on eût dit qu’elle la bénissait par une dernière caresse, et, par la suite, toute la population de Toull et des environs affirma sous serment avoir vu le cadavre se plier pour donner un baiser au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière. Ce qui rendit le miracle plus frappant encore, c’est qu’à peine la pieuse fille avait-elle fait trois pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives par un feu longtemps couvé, s’effondra avec fracas sur la chambre d’où Jeanne sortait, et chassa au loin des tourbillons de cendres, des avalanches de chaume fumant, et des débris de charpente embrasée.
— Laissez-la tomber, laissez-la tomber ! cria Jeanne, il n’y a plus rien dedans à sauver !
A cette dernière catastrophe, les femmes et les enfants jetèrent des cris perçants et se dispersèrent avec épouvante. Jeanne doubla le pas, sans perdre sa présence d’esprit, et aucun débris ne l’atteignit.
Le spectacle de cet événement fit sur l’esprit de Guillaume une si vive impression, qu’il en fut agité souvent dans ses songes plus de dix ans après. Jeanne lui parut belle et terrible comme une druidesse dans cet acte de piété farouche et sublime. Elle avait perdu sa coiffe de toile, et sa longue chevelure blonde tombait autour d’elle ; ses yeux rougis par la fumée avaient l’égarement de l’ivresse, sa voix était forte, et sa parole, ordinairement lente et douce, était brève et accentuée. Elle fendit la presse, portant toujours ce cadavre que personne n’osait toucher, et elle alla le déposer sur le dolmen d’Ep-Nell, cette longue pierre plate appuyée sur deux autres, qu’on prendrait pour un ancien pont dont l’eau voisine se serait détournée et dont les assises se seraient abaissées. — Que la maison brûle à présent ! répéta Jeanne avec force, laissez-la, laissez-la tomber, mes amis !... Puis elle demanda un verre d’eau, de l’eau par grâce, et avant qu’on eût pu lui en apporter, elle tomba en faiblesse, comme disent les paysans.
Guillaume et le curé s’empressèrent de la faire revenir en la portant à deux pas de là, au bord du courant d’eau, où ils baignèrent ses mains et son visage enflammés de chaleur. Il n’y avait pas moyen de retrouver dans la confusion un vase pour lui donner à boire, bien que la tante eût sauvé, dès le commencement, sa vaisselle et tout ce qu’elle considérait comme précieux. Jeanne but dans le creux des blanches mains du jeune baron, et quand elle eut retrouvé la respiration et la force, elle retourna s’agenouiller auprès de l’autel druidique qui servait de lit mortuaire à sa mère. Là, tournant le dos à l’incendie qui projetait sur sa belle tête blonde ses reflets étincelants, elle resta absorbée sans s’intéresser à rien.
— Jeanne, vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé toutes tes bêtes. Il n’y a pas tant seulement une poule de grillée.
— Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me fait plaisir, parce que c’étaient des bêtes que ma mère avait élevées, et qu’elle m’avait bien enchargée de soigner pour le mieux.
— Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n’as rien perdu dans cet accident : je me charge de tout réparer.
— A votre volonté, mon parrain ; mais ça n’est pas la peine, allez ! ma vie n’est pas si grand’chose à gagner, et puisque ma mère ne sera plus avec moi, dans c’te maison, j’aime autant que c’te maison soit finie.
Jeanne ne montra pas un seul instant une préoccupation d’intérêt personnel. Tout le pays gémissait sur elle et pleurait sur les ruines de sa maison, excepté elle. — J’ai encore de la consolation dans mon malheur, disait-elle, de voir que tant de braves gens se sont donné de la peine pour moi, et de savoir que ma mère ira dans le cimetière des chrétiens avec mon pauvre père, et mes pauvres frères et sœurs qui sont là.
Cependant Marsillat et ses bons compagnons avaient réussi à faire la part du feu. Mais un accident qu’ils n’avaient pu prévoir vint rendre leur zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre de la morte et les bergeries, rougi et calciné par la chaleur, se mit à pencher sur eux si sensiblement, qu’ils durent abandonner l’entreprise ; et, au bout de peu d’instants, ce grand mur nu, privé des poutres transversales qui, depuis longues années, le tenaient en respect, s’écroula sur les bergeries, enfonça la couverture, et donna passage à de nouveaux torrents de flamme qui eurent bientôt dévoré le reste de cette misérable habitation.
Tant que la Grand’Gothe avait eu espoir de sauver les graines et le fourrage que contenait cette portion des bâtiments, et qui étaient sa propriété particulière, elle avait conservé beaucoup d’audace et de présence d’esprit ; mais quand elle vit flamber sa récolte, elle perdit la tête, éclata en imprécations contre le ciel et les hommes, et voulut se précipiter dans les flammes pour périr avec ses denrées. Il fallut la force et la colère de Marsillat pour l’en empêcher. Les assistants ne demandaient pas mieux que de la laisser faire, croyant qu’elle était incombustible, et que le diable sauverait toujours une si méchante sorcière pour faire enrager les bons chrétiens. — C’est une justice du bon Dieu, disaient-ils, que le feu du ciel soit tombé sur le fait d’une pareille femme. Tant que sa sœur a vécu là dedans, la punition a été retardée. Mais voyez comme ça s’est passé ! La Tula meurt, la Jeanne est sortie, et tout d’un coup la maison brûle : on a sauvé les bêtes de Jeanne, et d’ailleurs elle a retrouvé les gens du château (la famille de Boussac), pour lui réparer tout son dommage. Bah ! je parie bien qu’ils lui feront rebâtir une meilleure maison que celle-là là. Et comme ça, la vieille sorcière ira chercher son pain (mendier), et le bon Dieu sera revengé, et le monde de la paroisse sera soulagé d’un grand ennemi.
Jeanne, entendant de loin les cris de sa tante, pria Cadet de garder le corps de sa mère, et alla s’efforcer de la consoler.
— Il n’y a pas si grand mal, allez, ma tante, lui dit-elle ; mon parrain veut me faire du bien, et je vous revaudrai tout ce que vous perdez.
— Tais-toi, cache-toi, imbécile ! s’écria la mégère exaspérée. Personne ne te fera jamais de bien, à toi ; tu aurais bien déjà pu amener du bonheur dans la maison de ta mère, et tu ne l’as pas fait. Non, non ! je te connais, va ! Ton parrain ne te récompensera pas mieux qu’un autre, parce que tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu es une fille sans cœur et sans souci !
— Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui ne comprenait pas les infâmes insinuations de sa tante, que mon parrain m’en a déjà fait du bien ! Ah ! mon Dieu, si j’avais là ce qu’il m’a donné à Toull, je vous reconsolerais tout de suite !... Et Jeanne se mit à chercher dans ses poches l’argent que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis ce moment, elle n’avait guère songé.
— Il t’a donné quelque chose ? s’écria la tante ; qu’est-ce qu’il t’a donné ? où l’as-tu mis ? tu l’as perdu ! tu l’as jeté dans le trou-aux-fades !...
— Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvant l’argent qu’elle avait mis dans du papier et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça bien vite, ça vous récompensera un peu de votre perte ; et, voyant que sa tante se calmait un peu, elle retourna auprès de sa mère.
— Faut que la Jeanne soit rudement sotte ! dirent les assistants, de donner comme ça ce qu’elle a à une femme qui lui a fait tomber le feu du ciel sur sa maison. Fié pour moi, je ne lui aurais pas seulement laissé les habits qu’elle a sur le corps, car m’est avis qu’elle les a volés.
— Et pourquoi donc, celle qui sait tant de secrets, n’a-t-elle pas arrêté le feu ?
— La Gothe ? Est-ce que ça peut faire le bien, des femmes de cet ordre-là ? ça n’est savant que pour le mal.
— Tout de même, la Jeanne ne l’a pas arrêté non plus.
— Elle n’a pas voulu, vous avez bien vu qu’elle n’a pas voulu ! elle savait que c’était la justice de Dieu ; elle a emporté le calabre de sa mère : c’est ce qu’elle voulait ; ce qu’elle a voulu, elle l’a fait, quoi ! vous l’avez bien vu.
Quand la maison ne fut plus qu’un monceau de décombres fumants, il était près de minuit. On avait passé une heure à faire la chaîne et à éteindre la flamme, lorsqu’il n’y avait plus rien à sauver. Le travail de la chaîne avait été pour les jeunes filles et les enfants, qui ne connaissaient pas ce moyen de secours, un amusement tout nouveau, et on entendait des facéties et des rires terminer ce drame, commencé par des cris et des hurlements. Enfin les travaux, qui se reprennent à la pointe du jour et qui ne permettent pas de longues veillées, revinrent à l’esprit de tous, et on se sépara. La Grand’Gothe, pensant, d’après la générosité de Jeanne, qu’elle hériterait des bestiaux, les rassembla précipitamment et disparut sans que personne pût dire par quel chemin. Il n’y avait pas un coin de la maison incendiée où l’on pût mettre à couvert le corps de la morte. D’ailleurs, Jeanne s’obstinait à le laisser sur la pierre druidique, où elle assurait qu’il était bien, et elle ne voulut pas s’en éloigner, quelques instances qu’on lui fît, pour se donner du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat, Cadet, ne pouvant vaincre sa détermination, résolurent donc de veiller auprès d’elle, et de ne la quitter que lorsqu’elle serait disposée à songer à sa propre existence et à recevoir leur aide et leurs conseils.
Le temps était devenu calme et serein ; la lune brillait dans le ciel, et son reflet bleu, éclairant les pans de murailles ruinés de la chaumière, contrastait avec les lueurs rouges qui s’échappaient encore du foyer mal éteint. La nuit était fraîche. Marsillat, qui avait été baigné de sueur par son travail de pompier, grelottait auprès des monceaux de chaume mouillés, et les écartait avec sa hache pour y retrouver un peu de ce feu, dont il avait eu trop, disait-il, et dont il n’avait plus assez. Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à la légitime habitude du sommeil, s’adossa philosophiquement contre un reste de mur encore chaud, et s’y endormit profondément. Le curé se mit en prières à côté de Jeanne, séparé d’elle seulement par la pierre qui supportait la morte. La bergère d’Ep-Nell retomba dans l’immobilité contemplative où Guillaume l’avait trouvée en la voyant le matin pour la première fois. Quand une heure du matin fit pencher l’étoile du Bouvier sur le clocher de Toull, le curé s’assoupit dans la prière, et Marsillat s’endormit presque aussi bien que Cadet. Guillaume, dont l’imagination plus jeune avait été plus frappée que toutes les autres par les agitations imprévues de la journée, resta seul complètement éveillé, et marcha à pas lents comme une sentinelle vigilante à quelque distance de la vierge d’Ep-Nell. De temps en temps il s’arrêtait et la regardait avec émotion. Peut-être s’était-elle endormie aussi dans l’attitude de la prière. Sa mante grise, dont le capuchon était rabattu sur son visage en signe de deuil, lui donnait, au clair de la lune, l’aspect d’une ombre. Le curé, tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son linceul blanc formaient avec elle un tableau lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous les amas de débris, faisait, en petit, l’effet d’une éruption volcanique. Il s’échappait avec une légère détonation, lançait au loin la paille noircie qui l’avait couvé, et montait en jets de flamme pour s’éteindre au bout de peu d’instants. Ces lueurs fugitives faisaient alors vaciller tous les objets. La morte semblait s’agiter sur sa pierre, et Jeanne avait l’air de suivre ses mouvements, comme pour la bercer dans son dernier sommeil. On entendait au loin le hennissement de quelques cavales au pâturage et les aboiements des chiens dans les métairies. La reine verte des marécages coassait d’une façon monotone, et ce qu’il y avait de plus étrange dans ces voix, insouciantes des douleurs et des agitations humaines, c’était le chant des grillons de cheminée, ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui, réjouis par la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile en s’appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et sonore.
Tout à coup Jeanne se leva doucement et vint à la rencontre de Guillaume, qui se rapprochait d’elle :
— Mon parrain, lui dit-elle, il faut envoyer coucher M. le curé. Je suis sûre qu’il a froid, et qu’il sent l’humidité, malgré que je lui aye dit déjà plus d’une fois de rentrer chez lui. S’il attrapait du mal, ça serait trop malheureux pour ses paroissiens. C’est un trop brave homme. Et vous aussi, mon parrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut vous en aller, monsieur le curé.
— Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester sous la garde de M. Marsillat ?
— Il est donc là, M. Marsillat ? Je n’en savais rien, mon parrain.
— Et à présent que tu le sais, désires-tu que je m’en aille ?
— Faut l’emmener aussi, mon parrain. Pourvu que Cadet reste avec moi pour virer les mauvaises bêtes autour de ce pauvre corps, c’est tout ce qu’il me faut.
— Mais ton ami Cadet dort comme dans son lit, ma bonne Jeanne ; on l’entend ronfler d’ici.
— Je le réveillerais bien si c’était de besoin, mon parrain.
— Tu veux donc que je m’en aille ?
— Oh non ! mon parrain. Je voudrais que vous alliez dormir et vous mettre à l’abri.
— Et si je préfère rester, Jeanne ? si je me trouve mieux auprès de toi, et de ce pauvre corps que mon devoir est de veiller aussi ?
— Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne. Je ne sais pas quoi vous dire pour vous payer de tout ça.
Le curé sommeillait, en effet. Dans le commencement de sa veillée, il avait été un peu agité par la présence de cette Jeanne dont la figure de vierge revenait souvent dans ses rêves et dans ses pensées. Mais M. Alain, douce et pieuse créature, n’avait pas une de ces organisations fougueuses chez lesquelles le vœu de la nature et l’espérance de l’amour contrarié engendrent la passion, la folie et la pensée du crime. C’était une nature de savant, bien qu’il ne fût pas très savant ; le milieu lui avait manqué, et les fonctions d’un curé de campagne charitable et consciencieux ne laissent ni le temps ni l’argent nécessaires pour s’instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la tranquillité d’âme, les puériles et innocentes joies, l’oubli facile de soi-même, et l’innocence de mœurs qui constituent l’homme sincèrement et naïvement amoureux de la science. Jeanne lui était véritablement chère, et en cela il ne faisait que suivre la pente naturelle de son jugement sain et de ses bons instincts : car cette fille sans lumière et sans méfiance était bien véritablement ce que, dans son style mystique, il appelait un miroir de pureté et une rose sans tache. Puis, comme Jeanne était d’une beauté accomplie, et que le bon Alain n’avait pas plus de trente ans, qu’il avait des yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un peu agité auprès d’elle. Depuis surtout que Marsillat rôdait autour de la bergère, le curé éprouvait une sorte de crainte et d’indignation qui ressemblait à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait des vœux sincères pour la soustraire au danger, en l’envoyant au château de Boussac ; l’aimant trop pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à son propre bonheur, et ne s’aimant pas assez soi-même pour préférer le plaisir de la voir à la douleur de la voir déchue.
Éveillé en sursaut par la main de Jeanne qui se posa familièrement sur son épaule, il tressaillit, puis se calma aussitôt, et, pressé par ses instances, affligé de la quitter, mais ne sachant pas lui résister, il consentit avec une noble confiance à la laisser sous la garde de Guillaume, qu’il regardait comme un jeune saint. Guillaume lui amena son cheval qui paissait à quelque distance, et, en mettant le pied à l’étrier, le bon curé lui dit tout bas, à plusieurs reprises : « Surtout, monsieur le baron, ne faites pas comme moi, ne vous endormez pas. » Puis il partit au petit trot ; le bruit régulier des fers de la Grise sur le pavé gaulois se perdit dans l’éloignement sans arracher Cadet à son sommeil léthargique. Quant à Marsillat, il ne dormait plus depuis quelques instants, et placé de manière à suivre des yeux tout ce qui se passait autour des ruines de la maison, il était résolu d’étudier la conduite et les manières de son jeune rival en cette circonstance.
VIII
LA LAVANDIÈRE
Jeanne se rapprocha aussitôt du dolmen, et Guillaume la voyant s’agenouiller encore sur la pierre, alla lui chercher un coussin de paille qui se trouvait parmi les meubles entassés et brisés que la Grand’Gothe avait commencé par sauver.
— Mon parrain, vous êtes bien trop charitable, dit Jeanne étonnée de tant d’attentions. Ma pauvre chère âme de mère n’en aurait pas fait plus pour moi que vous n’en faites, vrai !
— Bonne et chère enfant, répondit le jeune homme ému, je voudrais te parler sérieusement et plus tôt que plus tard. Te sens-tu le courage de m’écouter ?
— Mon parrain, ça sera à votre volonté. Pourtant si vous aimiez mieux que ça soit demain, ça me conviendrait mieux aussi. Voilà ma pauvre chère défunte qui demande des prières, et m’est avis que ce n’est pas joli de causer à côté d’elle. Demain après l’enterrement, mon parrain, si vous souhaitez que je vous cause, il n’y aura pas d’empêchement.
— Non, Jeanne, je désire précisément te parler ici, à côté de ta défunte mère, et pour ainsi dire en sa présence. Je veux la prendre à témoin de mes bonnes intentions et de la pureté de mes sentiments pour toi. Je veux lui jurer d’être ton ami et ton défenseur, ma chère Jeanne, et je suis certain que, loin d’être impie, notre entretien réjouira son âme qui est dans le ciel.
— Vous parlez trop comme il faut pour que je ne vous écoute pas, mon parrain. Vous en savez plus long que moi, et je vous crois bien.
— Eh bien, Jeanne ! dis-moi d’abord que tu auras confiance en moi, et que tu me laisseras m’occuper seul de ton sort... Je dis seul... avec ma mère, pourtant, avec ma mère principalement.
— Je ne peux pas mieux faire que de vous écouter là-dessus, mon parrain. Mêmement, ma mère m’a toujours dit que votre mère était une femme très bonne, et votre défunt père un homme très juste.
— Tu me promets donc de ne prendre conseil que de nous ?
— Oui, mon parrain, avec l’agrément de M. le curé, qui est un homme très juste aussi, et que ma mère m’a bien enchargée de croire.
— Avec l’agrément de M. le curé, soit ; mais de personne autre, pas même de ta tante !
Jeanne hésita un instant, puis elle dit : « Pas même de ma tante, mon parrain. » Elle avait compris, cette nuit même, que sa tante n’avait qu’une passion, la cupidité ; et elle était révoltée, dans son âme pieuse, que la sœur de sa mère eût abandonné ce corps vénéré à la merci des flammes, sans même songer ensuite à faire la veillée des morts auprès d’elle.
— Merci, Jeanne, merci, dit Guillaume en lui prenant la main.
— De quoi donc que vous me remerciez, mon parrain ?
— De m’accepter pour ton guide et pour ton ami. Ta mère a entendu ta promesse, Jeanne !
— Plaise à Dieu que ça lui soit agréable ! dit Jeanne en baisant le bord du linceul. A présent, mon parrain, qu’est-ce que vous voulez me conseiller ?
— De venir demeurer à Boussac dans la maison de ma mère, si, comme j’en suis bien sûr, ma mère t’y engage.
— Ça serait-il pour la servir, mon parrain ? Croyez-vous qu’elle ait besoin de moi, votre mère ?
— Non, Jeanne, je ne crois pas qu’elle ait besoin de toi ; mais....
— Dans ce cas-là, mon parrain, excusez-moi ; je ne voudrais pas demeurer à la ville.
— Tu n’aimes donc que la campagne ?
— Je n’ai jamais été à la ville, mon parrain, c’est-à-dire j’y suis naissue ; mais depuis que j’en suis sortie à l’âge de cinq ans, je n’y ai jamais retourné une seule fois, ni ma mère non plus.
— Et pourquoi cela ?
— Je ne sais pas, mon parrain. Il paraît que ma mère avait eu du chagrin dans cet endroit-là, et elle me disait toujours : Jeanne, ça n’est pas bon de quitter sa famille et sa maison, va ! crois-moi quand tu seras ta maîtresse.
— Mais à présent, ma pauvre Jeanne, tu n’as plus ni famille ni maison !
— C’est la vérité, dit Jeanne en regardant le corps de sa mère. Puis elle se retourna vers sa maison en ruines, et pour la première fois elle sentit ce qu’il y a d’affreux à voir écrouler le toit où l’on a passé toute sa vie. — C’est la vérité, répéta-t-elle d’une voix altérée ; je n’y pensais pas à cette pauvre maison où j’étais si bien accoutumée, où je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins, où je dormais à côté d’elle, et où j’entendais mes chebris (chevreaux) remuer et bêler pendant que je m’endormais. Oui, c’est vrai, tout ça est fini. J’en étais contente sur le moment ; ça me semblait que je ne pourrais plus dormir là dedans quand ma mère n’y serait plus. A présent, ça me semble que j’aurais été contente de revoir son lit, son armoire, sa grande chaise de bois, sa quenouille, et sa vaisselle, qu’elle lavait et qu’elle rangeait si bien. Ils ont sauvé en partie le mobilier, c’est vrai, mais la place où tout ça était accoutumé, et la main qui s’en servait... et la voix qui parlait dans c’te chambre, et qui disait, à la petite pointe du jour : « Jeanne, allons, ma Jeanne ; allons, ma mignonne ; v’là les alouettes réveillées, c’est le tour des jeunes filles. » Et le soir, quand je revenais des champs : « La v’là donc, c’te Jeanne ! Les loups ne me l’ont donc pas mangée ! » Et puis on se mettait à souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante se fâchait toujours, et ma mère ne se fâchait pas. Elle riait, elle disait des histoires, elle chantait des chansons ; et puis elle faisait rire ma tante, et moi aussi ; dame ! fallait rire absolument ! C’est pas, mon parrain, que j’aie jamais été portée absolument là-dessus. Elle me disait bien que je n’aurais jamais de l’esprit comme elle. « Mais ça n’y fait rien, qu’elle disait, je t’aime comme tu es, ma Jeanne, c’est le bon Dieu qui t’a donnée comme ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me convient. » Oh ! c’est qu’elle est juste, cette femme-là, mon parrain ! il n’y en a pas une autre comme elle. On lui dirait de moi tout ce qu’on voudrait, elle ne le croirait pas. Elle leur dirait comme ça...
Jeanne se retourna brusquement vers sa mère ; elle avait parlé comme dans un rêve. Et tout à coup, au moment d’oublier entièrement qu’elle parlait du passé, elle regarda ce cadavre, et la parole expirant sur ses lèvres, elle se jeta sur le corps de sa mère, et laissa échapper de longs sanglots. Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse qu’elle eût encore éprouvé.
Son parler naïf, la vulgarité des images qu’elle retraçait, n’avaient pas désenchanté le jeune baron de l’admiration qu’il avait conçue pour elle dans cette soirée désastreuse. L’accent de Jeanne partait d’un cœur ardent et vrai, sa voix était douce comme celle du ruisseau qui murmurait sous la bruyère à deux pas d’elle ; son accent rustique n’avait rien de grossier ni de trivial. On sentait la distinction naturelle de son être sous ces formes primitives. Guillaume comprit qu’à l’église comme au théâtre il n’avait jamais entendu que de la déclamation, et la parole de Jeanne le toucha si profondément, qu’il fondit en larmes.
— Ah ! mon parrain ! dit Jeanne, en se relevant et en essuyant rudement ses yeux, comme pour faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine, pardonnez-moi.
— Que peuvent-ils se dire si longtemps ? pensait Marsillat, qui était assez près pour les voir, mais non pour les entendre, d’autant plus que, retenu par ce respect qu’inspire instinctivement la présence d’un mort aimé, ils n’avaient élevé la voix ni l’un ni l’autre. Quand un léger nuage passait devant la lune, ce groupe de la morte et du jeune couple pâlissait sous le regard perçant de Léon, et se confondait un peu avec les pierres druidiques qui l’environnaient. Vraiment, se disait-il, ce garçon si religieux, à ce qu’il veut paraître, aurait-il l’aplomb de lui parler d’amour auprès du cadavre de sa mère ? Je ne l’oserais pas, moi. Je ne me suis pas senti l’audace de dire un seul mot ce soir à cette pauvre fille ! mais il me semble que mons Guillaume n’attend pas que la mort soit mise en terre pour en conter à l’enfant, et prendre son inscription. Va, mon garçon, va ! tout cela se bornera à de belles paroles, j’espère ; d’autant plus sûrement que je ne te perdrai pas de vue, et que les paroles sont une monnaie qui n’a pas de cours chez nos fillettes. Est-ce qu’il réciterait des Oremus avec elle ? Il en est pardieu bien capable... Mais ces jeunes chrétiens sont de francs hypocrites, et je ne me laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous le reste de ces murs, j’entendrais peut-être quelque chose.
— Monsieur Léonard jeune, dit-il en secouant Cadet pour l’éveiller, vous dormez trop fort, vous réveillez toute la chambrée. Et il lui allongea quatre ou cinq coups de poing pour le réveiller.
— Attends ! attends ! dit Cadet en étendant les bras et en ouvrant, pour bâiller, une bouche démesurée, j’vas t’faire battre en grange sur mon dos ! Qui qu’ c’est qu’samuse comme ça anvec moi ? Ah ! c’est vous, monsieur Lion ! Ah ! farceur, allez ! vous m’avez bien arveillé tout d’même !
— Allons, lève-toi donc, imbécile ! Tu tombes dans la ruelle du lit.
— Hié ! la rouette du lit ! alle est gente, la rouette du lit ! Ah ! qu’vous fasez rire ! Vou’ êtes l’houme le pu aimable qu’ jasse pas connaissu (que j’aie jamais connu).
— Allons, lève-toi, mon joli Cadet ; tu vois bien que Jeanne s’enrhume là-bas à garder cette morte.
— Alle est donc toujours là, la Jeanne ? Oh ! la bonne chrétienne fille que ça fait ! c’est la fille la pu bonne que jasse pas connaissu !
— Allons, allons, counnaissu ou non, viens avec moi lui dire de venir se chauffer un peu.
— J’veux ben, j’veux ben ; ça, c’est de raison, monsieur Lion.
L’approche de Marsillat contraria vivement Guillaume ; mais Jeanne y parut indifférente, et même elle le remercia aussi poliment qu’elle sut le faire, d’avoir pris tant de peine pour sauver sa maison, et de s’être condamné à une si mauvaise nuit à cause d’elle.
— Ne fais pas attention à nous, Jeanne, répondit Léon, qui ne croyait pas M. de Boussac si bien informé de ses desseins, et qui affectait devant lui de ne voir dans sa protégée qu’une pauvre fille à secourir dans une circonstance fortuite. Nous faisons tous les trois notre devoir, en ne t’abandonnant pas ; mais ton parrain et toi devez souffrir du froid ; nous venons vous relayer un peu. Approchez du feu qui flambe encore assez bien là-bas, et laissez-nous ici à votre place.
En parlant ainsi, Marsillat se promettait bien de laisser, au bout d’un instant, Cadet tout seul auprès de la morte, et de revenir auprès du feu troubler le tête-à-tête, par trop prolongé à son gré, du parrain et de la filleule. Mais il se flattait : Cadet n’était pas d’humeur, lui, à rester en tête à tête avec un mort. Quoiqu’il eût assisté déjà, en qualité d’apprenti sacristain-fossoyeur, à bien des funérailles, il ne s’était jamais trouvé seul dans l’exercice de ses fonctions, et il était loin de partager le scepticisme de son père ; aussi montrait-il peu de dispositions pour l’emploi dont il devait hériter. D’ailleurs, Jeanne n’entendait pas se remettre sur Marsillat, qu’elle pressentait irréligieux et moqueur, du soin d’assister, comme elle disait, l’âme de sa mère par des prières. Elle consentit seulement, à cause de son parrain, à ce que l’obligeant Cadet allât chercher quelques gros morceaux de bois enflammés pour établir un feu auprès du dolmen.
Tout en bouffissant ses grosses joues pour souffler le feu, Cadet s’arrêta comme pour prêter l’oreille ; puis n’ayant rien entendu de distinct, il recommença son office, tout en disant : — Crois-tu, Jeanne, que ça soit bon de faire une clarté dans l’endroit où que je sons ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Marsillat.
— Dame ! reprit Cadet, ils disont que c’est un endroit bien mauvais pour les fades !
— Tais-toi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit Jeanne, qui s’était approchée du feu, pour embraiser ses sabots[13]. Tu sais bien que c’est des folies de craindre les fades, elles ne sont d’ailleurs pas méchantes dans l’endrait d’ici.
— C’est pas des folletés, Jeanne, s’écria Cadet en pâlissant. Tais-toi, accoutes-tu ?
— J’écoute quelque chose comme un battoir de laveuse, dit Jeanne.
— Dame ! quand je le disais ! ça l’est ! c’est la lavandière ! Diache la faute, que j’avons fait de la clarté ! Et Cadet se retira grelottant de peur auprès de Marsillat, qui écoutait aussi avec quelque surprise.
— De quoi donc vous étonnez-vous ainsi ? leur dit Guillaume en se rapprochant.
— Ça n’est pas grand’chose, mon parrain, dit Jeanne un peu pâle ; c’est un mauvais esprit qui voudrait nous écarter. Mais la pierre est une bonne pierre, et en disant des prières sans avoir peur, il n’y a pas à craindre.
Jeanne rechaussa ses sabots à la hâte, et se remit à genoux à côté de la morte.
— Ah çà ! je ne rêve pas aussi, moi ? dit Léon prêtant toujours l’oreille. Guillaume, vous entendez bien le bruit d’un battoir de laveuse sur le ruisseau ?
— Certainement ! Mais que trouvez-vous là d’extraordinaire ?
— Vous ne connaissez donc pas la légende des lavandières nocturnes ? ces êtres fantastiques qui s’emparent, au clair de la lune, des planches et des battoirs des laveuses oubliés dans les endroits écartés, pour venir y faire un sabbat aquatique d’une espèce particulière ?
— Oui, c’est une superstition de tous les pays, mais bien explicable par le caprice ou la nécessité de quelque laveuse véritable.
— Ce n’est pas si facile à expliquer que vous croyez. Dans ce pays-ci, je ne sache pas qu’il y eût une femme assez hardie pour se livrer à ce travail après le coucher du soleil, sans craindre d’attirer autour d’elle le sinistre cortège des Lavandières. N’est-ce pas vrai, Cadet ?
— Oh ! c’est la vraie vérité, monsieur Lion ! Diache la faute ! c’est ben ça la plus chétite nuit que j’asse pas veillée ? Et le pauvre Cadet, dont les dents claquaient de terreur, se mit à quatre pattes derrière Jeanne, et fit précipitamment plusieurs signes de croix.
— S’il y a là quelque chose d’extraordinaire, dit Guillaume, il faut aller vérifier.
— Attendez, dit Marsillat en allant chercher la hache du charpentier, ce peut être quelque drôle mal intentionné.
Pendant que Léon retournait en courant vers l’endroit où il avait laissé son arme, Guillaume, ouvrant le couteau de chasse dont il s’était muni pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce battoir qui s’arrêtait de temps en temps, et, reprenant au bout d’une minute, semblait s’être rapproché, comme si la laveuse eût fait un ou deux pas en descendant le cours du ruisseau qui coulait de la colline dans la direction des pierres d’Ep-Nell.
— Tu n’as pas peur avec moi, Jeanne ? dit Guillaume à sa filleule, qui s’était levée et lui avait pris le bras.
— N’allez pas là, mon parrain, dit Jeanne, qui montrait d’autant plus de courage qu’elle croyait à l’existence fantastique de la laveuse ; ces choses-là ne se renvoient qu’avec des prières.
— Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume en souriant. Ceci ne peut être qu’une méchante plaisanterie, quelqu’un qui ignore sans doute les malheurs qui t’accablent. Mais nous sommes trois, ne sois pas inquiète. Cadet, tu vas venir avec nous.
— Non moi, Monsieur, non ! dit Cadet en faisant mine de se sauver. Je n’irai point.
— Tu as peur, nigaud ?
— Je n’ai pas peur, Monsieur, mais vous me couperiez par morciaux que je n’irais point. Je n’ai guère d’envie d’être lavé, battu et torsu comme un linge, à nuité, pour être neyé à matin.
— C’est bien inutile d’essayer d’avoir l’aide de M. Cadet, dit Marsillat qui arrivait en brandissant sa hache. C’est assez de nous deux, Guillaume. Et il se mit rapidement à marcher dans la direction du bruit.
— C’est même trop, répondit Guillaume en s’efforçant de le dépasser. Si c’est une femme, comme j’en suis persuadé, notre expédition en armes est souverainement ridicule.
Comme Guillaume disait ces paroles, il vit, au détour d’un rocher qui lui avait masqué jusque-là le cours du ruisseau, une espèce d’anse ombragée de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux femmes des environs, et sous ces arbres une forme vague qui paraissait une paysanne vêtue comme les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités, parlant seule, à demi-voix, très vite, d’une manière inintelligible, et comme en proie à une sorte de frénésie.
— Vous lavez bien tard, la mère, lui demanda brusquement Marsillat, qui s’était approché d’elle assez près, mais qui ne pouvait réussir à distinguer ses traits.
La lavandière fit entendre une sorte de grognement comme celui d’une bête sauvage, et jetant son battoir dans l’eau, elle se leva, ramassa précipitamment des pierres dont elle accabla, en fuyant, les curieux qui venaient l’interrompre. Marsillat se lança à sa poursuite, mais la voyant gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui semblait fantastique, et se diriger vers un vivier qu’il appréhendait avec raison, il se retourna pour voir si Guillaume le suivait ; c’est alors qu’il vit son ami étendu par terre et complètement immobile.
Une pierre l’avait frappé à la tête assez violemment. La visière de sa casquette de voyage avait amorti le coup, et le sang n’avait pas coulé. Mais la commotion avait été si forte que le jeune homme avait perdu connaissance. Il se releva bientôt avec l’aide de Léon ; mais en retrouvant l’usage de ses membres, il ne retrouva pas celui de ses facultés, et il s’éveilla dans le lit du curé de Toull, vers deux heures de l’après-midi, ne se sentant pas précisément malade, mais ne pouvant aucunement retrouver la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis sa fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit. Cadet seul était auprès de lui, et le jeune malade, croyant rêver encore, entendait au dehors un chant lugubre comme celui des funérailles.