[13] On remplit de cendre chaude et de menue braise l’intérieur du sabot, et on le vide au bout de quelques instants. Le bois conserve fort longtemps la chaleur.
IX
ADIEU AU VILLAGE
C’est le fils de Léonard qui avait ramené Guillaume : c’est lui qui guettait son réveil ; c’est encore lui qui lui expliqua comment il l’avait ramené d’Ep-Nell et installé à la cure. Guillaume eût peine à s’expliquer l’espèce de congestion cérébrale qui avait suspendu en lui l’action de la pensée. Il n’éprouvait plus qu’un peu de défaillance et de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour une petite bosse à la tête, et se dit avec plaisir que ses cheveux cacheraient cet accident à sa mère. Cadet, qui avait le meilleur cœur du monde, et à qui l’on avait bien recommandé de le soigner, alla lui chercher un verre de vin pendant qu’il s’habillait, et il se disposait à se rendre au cimetière pour assister à l’enterrement de sa nourrice, lorsqu’il vit revenir le curé avec son sacristain, suivis de la famille de la défunte et des personnes qui avaient pris part à la cérémonie. Jeanne venait la dernière, accablée, marchant avec peine, la figure cachée sous sa cape, et appuyée sur Claudie qui pleurait de très bon cœur, comme une très bonne fille qu’elle était. Cependant Jeanne s’approcha du jeune baron et lui demanda de ses nouvelles avec une sollicitude qui le toucha vivement dans un pareil moment. Il lui prit le bras, et la fit entrer dans la cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pâle et suffoquée. Il lui semblait qu’elle venait de perdre sa mère une seconde fois.
Mais la Grand’Gothe, survenant avec son marcher et son parler masculin, ne lui laissa pas le loisir de s’abandonner à sa douleur. « Allons, Jeanne, dit-elle, il faut remercier tes parents et tes amis qui ont suivi l’enterrement avec beaucoup d’honnêteté, malgré qu’ils savaient bien que, notre maison étant brûlée, nous n’avions plus la commodité de suivre les usages et de les régaler au retour du cimetière. Fais-leur tes excuses, et ton compliment. Allons, ça te regarde, c’est ton devoir et non pas le mien. »
Jeanne se leva et remercia les assistants qui étaient entrés dans la cuisine du presbytère. Tous lui donnèrent de grands témoignages d’amitié, et Guillaume remarqua chez la plupart d’entre eux un langage généreux et plein d’une noble simplicité.
— Allons, ma Jeanne, lui dirent quelques-uns des plus anciens, tu peux venir chez nous quand tu voudras. Tu n’as qu’à faire ton choix, nous serons bien contents de te loger et de te nourrir du moins mal que nous pourrons.
— En vous remerciant, mes braves mondes, pour toutes vos amitiés, répondit Jeanne ; mais je vous connais tous trop malheureux, et trop embarrassés de famille, pour aller me mettre à votre charge. Je suis jeune, je ne suis pas encore dégoûtée de travailler, et je suis décidée de me louer dans quelque métairie.
— Mais la Saint-Jean est passée, et la Saint-Martin n’est pas venue, Jeanne ! En attendant, faut demeurer en quelque part ?
— Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous, M. le curé et ma mère, madame de Boussac, se chargeront d’établir Jeanne convenablement.
— A la bonne heure, dit le grand-oncle Germain, qui parlait pour les autres : si la grand’dame de Boussac s’en charge, nous sommes contents.
Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne, qui sanglotait, et le curé rentra suivi de Marsillat. La Grand’Gothe était restée avec un homme de très mauvaise mine, qui jetait autour de lui des regards farouches et qui choqua beaucoup Guillaume par son affectation à garder son chapeau sur la tête quand tous s’étaient découverts devant le curé.
— A présent, dit la tante, il faut, Jeanne, faire tes compliments à M. le curé et à ton parrain ; et puis, tu vas venir, ma mignonne, parce que j’ai besoin de toi.
— Non, ma tante, répondit Jeanne avec une fermeté que Guillaume n’aurait pas attendue d’un caractère si humble et si confiant, je n’irai pas avec vous. Je sais ce que vous me voulez, et je ne veux pas vous obéir.
— Comment, malheureuse, s’écria la Gothe en élevant la voix, tu ne veux plus obéir à ta tante, qui t’a élevée, qui est ta plus proche parente, qui a perdu cette nuit tout ce qu’elle avait dans ta maison, qui va être obligée de mendier son pain avec une besace sur le dos, et qui n’a pas seulement une étable pour se retirer ?
— Écoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous avez déjà choisi un endroit pour vous retirer. Je vous ai donné cette nuit l’argent que mon parrain m’avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que je vous abandonnais tout ce qui a été sauvé du mobilier, et toutes les bêtes... Je ne garde rien pour moi que les habits que j’ai sur le corps.
— Eh ! qu’est-ce qui les mènera aux champs, les bêtes ? qu’est-ce qui les fera pâturer, en attendant qu’on puisse les conduire en foire ?
— C’est vous, ma tante ; vous êtes encore assez jeune et assez forte pour aller aux champs, et vous y meniez toujours votre chèvre, parce que vous ne vouliez pas me la confier.
— Jeanne a raison, dit le curé, vous n’avez pas besoin de ses services, Gothe, et elle a fait pour vous plus qu’elle ne pouvait, plus qu’elle ne devait peut-être. Elle est majeure, vous n’avez aucun droit sur elle ; laissez-la donc libre de ses actions.
— Ainsi elle m’abandonne, s’écria la tante, jurant, piaillant, déclamant, et feignant de se désespérer. Une enfant que j’ai élevée, que j’ai amusée et portée aux champs quand elle était haute comme mon sabot ! Une fille pour qui je me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas mariée, afin de lui laisser mon bien !
— Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en dit, ma tante, dit Jeanne avec douceur. Je n’ai jamais entendu parler que vous vous étiez privée de ça pour moi.
— Eh bien ! oui, je me marierai ! J’ai encore un peu de bien, va ! et ça n’est pas toi qui en hériteras, car je testamenterai en faveur de mon homme.
— Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez, dit le curé, en haussant les épaules.
— C’est toujours bien cruel, hurla la mégère, d’être abandonnée comme ça ! Ah ! si ma pauvre sœur avait prévu ça, Jeanne, elle t’aurait refusé sa bénédiction sur le lit de la mort !
Ces paroles barbares firent sur Jeanne une profonde impression. Elle tressaillit, hésita, fit un mouvement pour se jeter au cou de sa tante, afin de l’apaiser ; mais, rencontrant le visage sinistre de l’homme qui était resté derrière elle, dans le fond de la cheminée, elle s’arrêta. — Écoutez, tante, dit-elle, si ma maison n’avait pas brûlé, je ne me serais jamais séparée de vous. Si j’avais le moyen d’en faire bâtir une autre, je vous dirais de venir y demeurer avec moi ; mais ça ne se peut pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser de mes pertes ; mais j’ai des raisons, de très bonnes raisons pour refuser la charité que mon parrain veut me faire.
— Lesquelles, Jeanne ? demanda vivement Guillaume.
— Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon parrain. A présent je dis à ma tante que je veux me louer ; c’est mon devoir ; et si elle n’est pas heureuse avec ce qu’elle a, je lui donnerai l’argent que je gagnerai. Mais tant qu’à la suivre, ça ne sera jamais, j’en jure ma foi du baptême.
— Vous voyez ben, mère Gothe, que c’est à cause de moi qu’alle jure comme ça ! dit d’une voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux, l’homme qui jusque-là s’était tenu muet et immobile dans le coin du foyer.
— Je n’ai rien dit contre vous, père Raguet, répondit Jeanne ; mais vous direz contre moi ce que vous voudrez, je n’irai pas demeurer chez vous.
— Je m’y opposerais de tout mon pouvoir ! s’écria le curé, qui ne put contenir un geste de mépris en apercevant la sombre figure de Raguet.
— C’est bien, monsieur l’abbé ! répondit Raguet. Y en a qui sont toujours accusés de tout le mal qui se fait contre eux ; y en a aussi qui parlent comme des bons saints, et qu’on croit ben religieux, et qui ont de plus mauvaises pensées que moi.
— Oui, oui ! reprit la mégère, il y a du monde bien sournois, père Raguet, et c’est ceux-là qui se contentent toujours aux dépens des autres.
Le bon curé pâlit de crainte et d’indignation. Guillaume s’approcha de Raguet et le regarda en face d’un air de menace et de mépris, mais sans pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle et morne semblait n’être susceptible d’aucune autre expression que celle de la haine calme et patiente.
— Qui avez-vous l’intention d’insulter ici ? lui dit Guillaume, en le toisant avec hauteur.
— Je ne vous parle pas, mon petit Monsieur, répondit le paysan, et de plus gros que vous ne m’ont pas épeuré.
— Mais vous allez sortir d’ici ! s’écria Guillaume en s’armant de la fourche à attiser le feu, car il lui semblait que Raguet faisait le mouvement de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée.
— Sortir ? dit Raguet avec le sang-froid de la prudence et sans montrer aucune crainte, je ne demandons pas mieux ; on n’est pas déjà en si bonne compagnie ici... Je ne dis pas ça pour M. Marsillat.
— C’est bien de l’honneur pour moi, dit Marsillat d’un ton ironique. Allons, Raguet, taisez-vous et partez. Vous savez que je vous tiens ! soyez sage... et gentil, ajouta-t-il d’un air railleur auquel Raguet répondit par un sourire d’intelligence.
— Oui, oui, allons-nous-en, mère Gothe, dit-il en se traînant lentement vers la porte. En voilà assez, mes braves gens ! Sans adieu. Et il partit sans lever son chapeau, suivi de la tante qui serrait le poing et grommelait des imprécations entre ses dents.
— Misérable, murmura le curé lorsqu’ils furent éloignés.
— Lâches canailles, dit Guillaume. Cet homme a la tournure d’un scélérat.
— C’est pour cela qu’il n’est pas très redoutable, dit Marsillat avec légèreté.
— Ah ! ma pauvre Jeanne ! s’écria Cadet, tout ça c’est trop malheureux pour toi. Oh ! oui, t’as eu du malheur de perdre ta mère. Ces gensses-là te feront du tort.
— N’aye pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne en essuyant ses larmes et en faisant le signe de la croix ; s’il y a des mauvais esprits contre moi, il y a aussi pour moi des bon esprits.
— Oui, Jeanne, oui, s’écrièrent à la fois Guillaume et M. Alain, vous avez des amis qui ne vous abandonneront pas.
— Oh ! je le sais bien ! vous êtes des honnêtes gens, tous les deux, répondit Jeanne en leur tendant une main à chacun ; puis, elle ajouta en tendant la main aussi à Marsillat, avec une candeur angélique : Et vous aussi, monsieur Marsillat, vous n’êtes pas méchant. Vous avez eu pour moi bien des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout au travers du feu : vous avez veillé toute la nuit pour m’aider à garder le corps de ma pauvre âme de mère... Et Cadet aussi, c’est un bon enfant ; tout le monde a été bon pour moi. Ça me reconsole un peu de ceux qui sont méchants et sans raison.
Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât de sourire comme c’était son habitude invincible. Quant à Marsillat, il fut touché de la reconnaissance de Jeanne, et une sorte d’affection dont il était loin d’être incapable vint se mêler à son désir sans en diminuer l’intensité. Il avait le cœur bon et la conscience peu farouche. Il rêva un instant au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté, et le compromis fut assez lestement signé. C’était un homme d’affaires si habile !
— Maintenant, dit Guillaume en se rapprochant de Jeanne, peux-tu me dire, ma chère enfant, pourquoi tu veux me retirer le droit de m’occuper de ton sort ?
— Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Vous me conseillerez où je dois me retirer ; et si j’ai besoin de crédit pour acheter mon deuil, vous me permettrez de me recommander de vous. C’est bien assez ; je ne veux rien de plus.
— C’est ce que nous verrons, Jeanne. D’où te vient donc cette fierté ? c’est de la méfiance contre moi.
— Oh ! ne croyez pas ça, mon petit parrain, je n’en suis pas capable ! mais je vas vous dire, j’ai des raisons de refuser votre argent, à cause de vous, et j’en ai aussi à cause de moi. Les raisons à cause de vous, c’est que vous ne savez pas encore si votre mère sera consentante de tout ça, et qu’un jeune homme comme vous, ça n’a pas toujours plus d’argent que ce n’est de besoin.
— Qui t’a appris ces choses-là, Jeanne ?
— C’est M. Marsillat, qui s’y connaît bien ; pas vrai, monsieur Marsillat, que vous m’avez dit, à ce matin, avant de revenir à Toull, que mon parrain n’avait pas encore la jouissance du bien de son père, et que ça le gênerait beaucoup de me payer ma maison ?
— Ah ! s’écria Guillaume en regardant fixement Léon, vous avez eu la bonté de vous occuper de mes affaires à ce point ?
— Est-ce que je t’ai parlé de cela, Jeanne ? je ne m’en souviens pas, dit Marsillat, avec le ton d’une profonde indifférence.
— Oh ! vous devez bien vous en souvenir, monsieur Léon ! à telles enseignes, que vous avez eu la bonté de m’offrir de faire rebâtir ma maison, disant que vous, ça ne vous gênerait en rien.
— Ah ! s’écria Claudie, dont les yeux s’arrondirent comme ceux d’un chat, M. Léon t’a proposé ça ?
— Je comprends, dit Guillaume avec amertume ; M. Léon préfère être ton bienfaiteur, et tu préfères ses bienfaits aux miens, Jeanne ?
— Oh ! non, mon parrain, je sais bien ce qui est convenant, et ce qui ne l’est pas. M. Marsillat n’est pas mon parrain, et il parlait comme ça par amitié pour vous, et par grande charité pour moi. Mais je lui ai bien dit, comme je lui dis encore devant vous, que si j’acceptais ça, je ferais mal parler de moi, et que ça me rendrait un bien mauvais service.
— Vous parlez avec bonté et avec sagesse, Jeanne, dit le curé.
— Oh ! non, monsieur le curé, dit Jeanne, je parle dans la vérité de mon cœur. J’ai bien de l’obligation à M. Marsillat, mais je n’accepterai jamais ça.
— Peste soit de l’innocente ! pensa Marsillat, très mortifié de voir ébruiter avec tant de bonne foi ses tentatives de séduction.
— Tant qu’à la maison, reprit Jeanne, il n’y faut pas songer, mon parrain, ça ne me ferait ni chaud ni froid de la voir neuve. Ça ne serait jamais la même maison où ma mère m’a élevée, où elle a vécu, où elle a mouru. J’ai donné les meubles à ma tante, il le fallait bien pour la déchagriner un peu. Des meubles neufs, je n’en ai pas besoin. Pour moi toute seule, qu’est-ce qu’il me faut ? j’aurais aimé ce qui m’aurait venu de ma mère, voilà tout.
— Cependant, dit Marsillat avec l’intention de repousser les soupçons de Guillaume et de M. Alain, avec votre maison vous auriez trouvé facilement un mari, ma pauvre Jeanne ! au lieu qu’à présent...!
— A présent ? s’écria ingénument Cadet, alle en trouvera un tout de même quand que c’est qu’alle voudra... Alle peut bien se passer de maison, allez !
— Serait-ce là l’amant préféré de la belle Jeanne ? pensèrent en même temps Guillaume et Léon, en tournant leurs regards sur la figure épaisse et rebondie du gros Cadet.
Mais Jeanne répondit :
— Mon petit Cadet, tu me fais bien de l’honneur de parler comme ça, mais tu sais bien que je ne veux pas me marier.
— A d’autres ! dit Léon affectant toujours de toucher la question par-dessous jambe.
— Non, pas à d’autres, monsieur Léon, reprit Jeanne avec calme ; monsieur le curé sait bien que je ne peux pas songer à me marier.
— Ah ! vous savez cela, vous, curé ? dit Léon d’un ton de persiflage. Voyez ce que c’est que de confesser les jeunes filles !
— Jeanne ne veut pas se marier... Jeanne ne se mariera pas, répondit le curé avec gravité.
— Allons, c’est le secret de la confession, dit Marsillat en riant.
— Ça n’est pas des choses pour rire, monsieur Léon, reprit Jeanne avec une dignité toujours tempérée par l’excessive douceur de son caractère et de son accent.
Guillaume contemplait Jeanne avec l’intérêt d’une vive curiosité. Est-ce un secret, en effet ? demanda-t-il en s’adressant à la jeune fille.
— C’est toujours inutile de parler de ça, dit Jeanne, je n’en ai parlé que pour dire que je n’ai pas besoin de maison, et que je n’en veux pas, mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme si vous m’aviez fait bâtir un château.
— Jeanne a grandement raison, dit le curé. Soyez assuré, monsieur le baron, que la prudence parle par la bouche de cette enfant. Si elle avait une maison, elle serait entraînée par son bon cœur, et conseillée peut-être par sa conscience, d’y demeurer avec sa tante, et sa tante l’opprimerait... si elle ne faisait pire, ajouta-t-il en baissant la voix. Renoncez à ce généreux projet, monsieur le baron, vous trouverez bien le moyen et l’occasion d’assurer autrement le sort de Jeanne.
— Je me rends ; vous avez raison, monsieur le curé, répondit Guillaume sur le même ton, et même je crois qu’avec la délicatesse extrême de son caractère il faudra s’en occuper sans la consulter.
— Sans aucun doute. Le temps et l’occasion vous conseilleront. Ce qu’il faut régler dès à présent, c’est le lieu où elle va provisoirement s’établir. Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix, où désirez-vous vous installer d’abord ?... Aujourd’hui, par exemple !
— Veux-tu venir chez nous, Jeanne ? s’écria Claudie avec une affectueuse spontanéité.
— Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et elle a bien assez de toi pour faire son ouvrage. Je ne veux être à la charge de personne.
— Jeanne, dit le curé, vous ne pouvez pas compter trouver ici de l’ouvrage du jour au lendemain. Il faut, dans les premiers temps, que vous vous retiriez dans une maison honnête, où votre parrain répondra de votre dépense.
— Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n’est pas trop fière pour accepter de moi le plus léger service !
— Oh ! mon parrain, vous m’accusez injustement. J’accepterai ça de bon cœur, venant de vous.
— Eh ! de quoi vous embarrassez-vous, curé ? dit nonchalamment Marsillat ; votre servante est vieille et cassée. Prenez Jeanne à votre service.
— Non, Monsieur, ce ne serait pas convenable, répondit avec fermeté M. Alain. La foi n’est pas assez vive, par le temps qui court, pour qu’un homme d’église soit plus respecté qu’un autre par les mauvaises langues.
— Eh bien ! il y a un expédient qui remédie à tout, reprit Marsillat. C’est que Guillaume emmène dès aujourd’hui sa filleule à Boussac, et qu’il la présente à sa mère.
Guillaume regarda attentivement Léon, pour voir si ce conseil ne cachait pas quelque piège. Marsillat était complètement de bonne foi.
— A dire le vrai, reprit le curé, ce n’est pas la plus mauvaise idée. Jeanne a irrité sa tante et le méchant Raguet, qui est capable de tout. Je ne serai pas tranquille sur son compte, tant que Gothe n’aura pas pris son parti de se passer d’une victime qu’elle aimait à faire souffrir... et d’ailleurs... tenez. Jeanne, croyez-moi... allez-vous-en trouver votre marraine, madame la baronne de Boussac... A cette distance, et sous la protection d’une personne aussi respectable, vous n’aurez rien à redouter.
— Aller à Boussac, moi ? dit Jeanne effrayée. Vous me conseillez ça, monsieur le curé ?
— Et moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume avec l’assurance d’accomplir un devoir. Vous ne connaissez peut-être pas les dangers dont vous êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que j’ai vus aujourd’hui près de vous... Si vous avez confiance en moi, vous me le prouverez en venant dès aujourd’hui trouver ma mère.
— Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette prière comme un ordre, et qui s’y soumit aussitôt sans en bien comprendre les motifs, votre volonté sera la mienne. Mais voulez-vous donc que je demeure à Boussac, à la ville, moi qui ne me souviens pas d’être jamais sortie du pays de Toull-Sainte-Croix !
— Si vous avez de l’aversion pour le séjour de la ville, vous serez libre de revenir ici quand vous voudrez, mon enfant. Seulement vous verrez ma mère, vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez votre cœur, vous lui parlerez de vos chagrins ; elle est bonne, compatissante, et saura trouver des paroles pour vous consoler... Puis, vous vous entendrez avec elle pour l’avenir, et votre indépendance sera respectée et protégée.
Jeanne accepta, un peu confuse, un peu effrayée de l’idée d’aborder la grand’dame de Boussac, dans un moment où, disait-elle, le chagrin lui ôtait quasiment l’esprit.
— Vous en serez d’autant plus intéressante aux yeux de votre marraine, dit le curé ; et il insista si bien que Jeanne céda.
Marsillat eut l’esprit de ne pas offrir de la prendre en croupe, et de proposer même son cheval à Guillaume, comme étant beaucoup plus fort que Sport pour porter deux personnes. Guillaume était un peu effrayé de l’idée d’arriver à la porte de son château avec une paysanne en croupe. Mais le curé, qui sentait ce qu’il y aurait d’inconvenant à faire partir Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea tout, en leur en adjoignant un troisième. Cadet fut chargé de prendre la jument du curé, et d’être le cavalier de Jeanne. Le curé avait raison au fond. Une paysanne sur le même cheval qu’un paysan, n’a jamais fait jaser personne. Avec un bourgeois, c’eût été bien différent.
Pendant qu’on préparait les chevaux, le curé fit dîner tous ses hôtes, et recommanda à Guillaume qu’il trouvait bien pâle, et qui avait une forte migraine, de se faire faire une petite saignée le lendemain.
Claudie ne partageait pas beaucoup la sécurité de M. Alain, qui croyait mettre Jeanne à couvert des convoitises de Marsillat en l’envoyant à Boussac. Elle suivait d’un œil jaloux tous leurs mouvements, et la grande vertu de Jeanne était la seule chose qui la rassurât un peu.
— Écoute, ma Jeanne, lui dit-elle, si tu te loues à Boussac, tâche de me faire entrer en service dans la même maison que toi. Ça ferait bien mon affaire de demeurer à la ville, moi !
— Et moi, j’y demeurerais ben arrié (aussi)! dit le gros Cadet ; c’est rudement joli la ville de Boussac ! c’est la pu brave ville que j’asse pas connaissue.
— Je crois bien, imbécile ! dit Claudie, tu n’en as jamais vu d’autre !
Avant la fin du dîner, Marsillat sortit pour donner l’avoine à sa jument Fanchon, qu’il avait installée dans une grange un peu isolée du village, à cause de l’exiguïté de l’écurie du presbytère. Le jour commençait à baisser, et au moment où il pénétrait sous le portail de la grange, il vit, au milieu des bottes de fourrage et des outils aratoires, une figure blême se lever lentement et le regarder de près. Il eut bientôt reconnu l’acolyte et le compère de la Grand’Gothe, maître Raguet dit Bridevache[14]. Cette homme sans aveu vivait au milieu des landes, dans une mauvaise hutte de branches et de terre, qu’il s’était bâtie tout seul, et où personne, autre que la sorcière Gothe, n’eût voulu demeurer avec lui. Personne n’eût même voulu passer, à la nuit tombée, à trente pas de cette demeure sinistre qui renfermait le plus grand vaurien du pays. Sous cette misère apparente, Raguet cachait des sommes assez rondes. Il s’adonnait à la dangereuse et lucrative profession de voleur de chevaux. En Bourbonnais et en Berri, c’est pendant les nuits d’été, lorsque la chevaline est au pâturage, que certains chaudronniers d’Auvergne et certains vagabonds de la Marche exercent leur industrie. Ils brisent avec dextérité les enferges le mieux cadenassées, montent à poil sur l’animal, lui passent une bride légère dont ils sont munis, et prennent le galop vers leurs montagnes. Raguet grappillait sur le pays d’autres menues captures, poules, oies, bois et graines. Il paraissait doux et mielleux au premier abord, parlait peu, n’allait chez personne, ne souffrait jamais qu’on franchît le seuil de sa porte, et, sauf l’assassinat, ne se faisait faute d’aucune mauvaise pensée et d’aucune mauvaise action.
— Est-ce vous, monsieur Marsillat ? dit-il d’une voix traînante, quoiqu’il eût fort bien reconnu Léon.
— Que faites-vous ici, maître filou ? lui répondit le jeune avocat ; venez-vous flairer ma jument ? Si jamais vous avez le malheur de lui prendre un crin, vous aurez de mes nouvelles.
— Oh ! je ne vous ferai jamais tort à vous, monsieur Marsillat, et vous ne voudriez pas m’en faire.
— Je peux vous en faire beaucoup, souvenez-vous de cela.
— Nenni, Monsieur, vous avez été mon avocat.
— Comme je serais celui du diable, s’il venait me confier sa cause : mais je ne suis pas forcé de l’être toujours, et comme je sais de quoi vous êtes capable...
— Nenni, Monsieur, vous n’en savez rien... je ne vous ai jamais rien avoué.
— C’est pour cela que je vous tiens pour un coquin.
— Vous ne pensez pas ce que vous dites là, monsieur Léon ; mais il ne s’agit pas de ça. Je venais ici pour vous demander un conseil d’affaires.
— Je n’ai pas le temps ; vous pouvez venir le samedi à mon étude...
— Oh ! non, Monsieur, je n’irai pas, et vous me direz bien tout de suite ce que je veux vous demander par rapport à la Jeanne.
— Je ne vous connais aucun rapport avec la Jeanne, je n’ai rien à vous dire.
— Si fait, Monsieur, si fait ! attendez donc que je vous aide à arranger votre chevau !
— Nullement, n’y touchez pas.
— Vous croyez donc, monsieur Léon, reprit Raguet, sans se déconcerter, que la Gothe n’aurait pas le droit de forcer la Jeanne à demeurer avec elle ?
— Et quel intérêt aurait-elle à cela, la Gothe ?
— Vous le savez ben !
— Non.
— C’est dans vos intérêts mieux que dans les miens.
— Je ne comprends pas, dit Marsillat qui voulait voir jusqu’où Raguet pousserait l’impudence.
— Vous voyez ben, monsieur l’avocat, que si vous vouliez aider la Gothe à faire un procès à sa nièce, et plaider pour que la fille demeure où sa tante veut demeurer... pour un temps... vous m’entendez...
— Non, après ?
— Dame ! la maison de chez nous est ben commode, ben écartée. Un galant qui serait curieux d’une jolie fille... une supposition !...
— Vous êtes un drôle, une canaille ; voilà comment je plaiderais pour vous.
— Oh ! faut pas vous fâcher, je n’en veux rien dire, mais vous avez ben fait des jolis cadeaux à la Gothe pour avoir les amitiés de sa nièce ; vous n’êtes même guère cachotier de ces affaires-là !
— C’est possible, je puis désirer de me faire aimer d’une fille et me débarrasser des mendiants importuns par une aumône ; mais user de violence, et me servir de l’entremise du dernier des gredins, qui m’aiderait... une supposition !... à commettre un crime... c’est ce qui ne sera jamais. Bonsoir, l’ami !
— Vous y songerez, et vous en reviendrez, dit tranquillement Raguet.
Marsillat était indigné, et avait une forte envie d’appliquer des coups de cravache à ce misérable. Mais, connaissant bien l’espèce, il songea, au contraire, à le lier par quelque espérance. Raguet le suivait pas à pas dans l’obscurité de l’étable, et Léon craignit que, par dépit, il n’allongeât un coup de tranchet aux jarrets de Fanchon. — Allons, c’est assez ! vous ne savez ce que vous dites, reprit-il d’une voix adoucie. Prenez cela pour acheter le pain de votre semaine. Je vous sais malheureux, et j’aime à croire que, sans cela, vous n’auriez pas des pensées si noires.
Raguet palpa dans l’obscurité le pourboire de Marsillat, et quand il se fut assuré que c’était une pièce de 5 fr. il le remercia et sortit de la grange par une porte de derrière, sans renoncer à ses desseins sur Jeanne. Écoutez ! lui cria Léon ; et Raguet revint sur ses pas.
— Si vous avez jamais le malheur, lui dit le jeune homme, de faire le moindre tort à la moindre des personnes auxquelles je m’intéresse, je cesse de prendre en pitié votre misère, et je vous signale comme un bandit.
— Oh da ! vous ne le feriez pas ! dit Raguet, vous avez été mon avocat ; ça vous ferait du tort d’avoir si bien plaidé pour un bandit !
— Vous vous trompez, dit Marsillat ; un avocat peut avoir été la dupe de son client et ne pas vouloir être son complice. Tenez-vous-le pour dit, et respectez M. le curé de Toull et toutes les personnes que vous avez menacées aujourd’hui devant moi... ou vous aurez de mes nouvelles.
Raguet baissa l’oreille et s’en alla, cherchant à deviner pourquoi Marsillat, qu’il croyait aussi perverti que lui-même, s’intéressait si fort à ses rivaux.
Un quart d’heure après, Marsillat trottait sur Fanchon à côté de Guillaume, que le mouvement du cheval rendait de plus en plus souffrant. Cadet et Jeanne trottinaient en avant sur la Grise. Raguet, caché derrière les blocs de rocher, les regardait partir et commençait à comprendre que Marsillat n’avait pas besoin de lui. Le bon curé, du haut de la plate-forme de la tour, criait à Marsillat : Surtout n’oubliez pas mon thermomètre ! Puis il rentra chez lui, triste, mais soulagé d’un grand trouble, à mesure que Jeanne s’éloignait de Toull-Sainte-Croix.
[14] En vieux français, brigand, voleur de bestiaux.
X
LES PROJETS DE MARIAGE
La ville de Boussac, formant, avec le bourg du même nom, une population de dix-huit à dix-neuf cents âmes, peut être considérée comme une des plus chétives et des plus laides sous-préfectures du centre. Ce n’est pourtant pas l’avis du narrateur de cette histoire. Jeté sur des collines abruptes, le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un autre ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage de maisons, de rochers, de torrents, de rues mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui donnent une physionomie très pittoresque. Un poète, un artiste pourrait parfaitement y vivre sans se déshonorer, et préférer infiniment cette résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux, qui a palais préfectoral, routes royales, théâtre, promenades, équipages, pays plat et physionomie analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, a ses magnifiques monuments, son austère physionomie historique, ses jardins déserts, ses beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses maisons du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe ronge le pavé, et ses longues nuits silencieuses qui commencent presque au coucher du soleil. C’est bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville de chanoines et de magistrats, la plus oubliée, la plus aristocratique des cités mortes de leur belle mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui l’entourent, et n’a rien en lui qui compense l’éloignement de ce décor naturel. L’eau y est belle et claire ; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon plantureux derrière le faubourg ; Neuvy, son église byzantine qu’on a trop badigeonnée, et son vieux pont qu’on va détruire sans respect pour une relique du temps passé. Boussac a le bon goût de se lier si bien au sol, qu’on y peut faire une belle étude de paysage à chaque pas en pleine rue. Mais il se passera bien du temps avant que les citadins de nos provinces comprennent que la végétation, la perspective, le mouvement du terrain, le bruit du torrent et les masses granitiques font partie essentielle de la beauté des villes qui ne peuvent prétendre à briller par leurs monuments.
Il y a cependant un monument à Boussac ; c’est le château d’origine romaine que Jean de Brosse, le fameux maréchal de Boussac, fit reconstruire en 1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, gracieux et coquet dans sa simplicité. Cependant les murs ont dix pieds d’épaisseur, et dès qu’on franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a la mauvaise mine de tous ces grands brigands du moyen âge que nous voyons dans nos provinces dresser encore fièrement la tête sur toutes les hauteurs.
Ce château est moitié à la ville et moitié à la campagne. La cour et la façade armoriée regardent la ville ; mais l’autre face plonge avec le roc perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la Petite-Creuse, et domine un site admirable, le cours sinueux du torrent encaissé dans les rochers, d’immenses prairies semées de châtaigniers, un vaste horizon, une profondeur à donner des vertiges. Le château, avec ses fortifications, ferme la ville de ce côté-là. Les fortifications subsistent encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière dame de Boussac, mère de notre héros, le jeune baron Guillaume de Boussac, passait de son jardin dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à volonté.
Environ dix-huit mois après les événements qui remplissent la première partie de ce récit, madame de Boussac et son amie, madame de Charmois, assises dans la profonde embrasure d’une fenêtre, admiraient d’un air plus ennuyé que ravi le site admirable déployé sous leurs yeux. On était aux premiers jours du printemps. La végétation naissante répandait sur les arbres une légère teinte verte mêlée de brun ; les amandiers et les abricotiers du jardin, ainsi que les prunelliers des buissons, étaient en fleurs ; une magnifique journée s’éteignait dans un couchant couleur de rose. Cependant, un bon feu brûlait dans la vaste cheminée du grand salon, et la fraîcheur du soir était assez vive derrière les murailles épaisses du vieux manoir.
La plus belle décoration de ce salon était sans contredit ces curieuses tapisseries énigmatiques que l’on voit encore aujourd’hui dans le château de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées d’Orient par Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité. Je les crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus qui trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu’elles ont charmé les ennuis de l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles sont revenues à celui qui les avait fait faire ad hoc, Pierre d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes sont de la fin du XVe siècle. Ces tableaux ouvragés sont des chefs-d’œuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort curieuse.
Le reste de l’ameublement du grand salon de Boussac était, dès l’époque de notre récit, loin de répondre, par sa magnificence, à ces vestiges d’ancienne splendeur. Au bas de ces vastes lambris rampaient, pour ainsi dire, de méchants petits fauteuils à la mode de l’empire, parodie mesquine des chaises curules de l’ancienne Rome. Quelques miroirs encadrés dans le style Louis XV remplissaient mal les grands trumeaux des cheminées. Il y avait entre ce mobilier et le formidable manoir où il flottait inaperçu, le contraste inévitable qui rend la noblesse de nos jours si faible et si pauvre auprès de la condition de ses aïeux.
Il semblait que ce sentiment pénible remplît involontairement l’esprit des deux dames qui s’entretenaient dans l’embrasure de la fenêtre ; car elles étaient assez mélancoliques en devisant à voix basse entre chien et loup.
L’âge de ces nobles personnes pouvait composer un siècle assez également partagé entre elles deux. Elles avaient été belles ; du moins la physionomie et la tournure de madame de Boussac le témoignaient encore ; mais l’embonpoint avait envahi les appas de madame de Charmois, ce qui ne l’empêchait pas d’être active, remuante et décidée.
Arrivée de la veille à Boussac avec son mari, récemment promu à la dignité de sous-préfet de l’arrondissement, madame de Charmois renouvelait connaissance avec une ancienne amie qu’elle n’avait pas vue depuis deux ou trois ans, et qui, malgré la différence notable de leurs caractères respectifs, se faisait une grande joie de posséder enfin un voisinage et une société de son rang.
— Ma toute belle, disait la nouvelle sous-préfette, je vous admire, en vérité, d’avoir pu passer deux hivers de suite dans votre château.
— Il est un peu triste, en effet, ma chère, répondit madame de Boussac ; cependant il est mieux bâti, plus spacieux, et moins dispendieux à chauffer que ne l’était mon joli appartement de Paris.
— Je suis loin de m’en plaindre, surtout quand vous m’y donnez si gracieusement l’hospitalité en attendant que j’aie trouvé à m’installer dans votre étrange ville. Je vais la trouver délicieuse en y vivant près de vous ; mais avouez que, sans cela, chère amie, il y aurait du mérite à venir s’y enterrer.
— Vous la connaissiez pourtant bien, notre ville, quand vous avez accepté cette résidence.
— Depuis une quinzaine d’années que je suis venue vous y voir... deux fois, trois fois !
— Deux fois ! Moi, je n’ai rien oublié.
— Je n’ai rien oublié de vous non plus. Mais à force d’être occupée de vous, j’avais oublié de regarder la ville, et je me la figurais moins pauvre et moins laide dans mes souvenirs.
— Mais, malheureusement pour nous, vous n’y resterez pas longtemps. Ceci est un acheminement à une sous-préfecture de première classe.
— Si je ne pensais que nous serons préfet dans dix-huit mois, je vous confesse que je n’aurais jamais permis à M. de Charmois d’entrer dans la carrière administrative. Mais vous, ma chère belle, qui n’avez point d’ambition, même pour votre fils, à ce qu’il paraît, comment avez-vous pris ce grand parti de renoncer aux hivers de Paris ?
— Ne faut-il pas que je songe à l’établissement de ma fille ? J’ai deux enfants, et vous n’en avez qu’un. Donc je suis la plus gênée de nous deux. Sans prétendre à relever ma fortune, puisque Guillaume a de la répugnance pour une carrière quelconque qui enchaînerait son indépendance, je dois achever de libérer quelques terres de certaines hypothèques que mon mari a été forcé de laisser prendre. Voilà ma fille sortie tout à fait du couvent, en âge d’être mariée...
— Mais il vous reste bien encore trois cent mille francs au soleil à partager entre eux deux ?
— A peu près.
— Ce n’est pas mal, cela ! Si nous en avions autant, nous ne serions pas sous-préfet à Boussac. Mais une fois arrivés à une bonne préfecture, nous marierons avantageusement notre fille. Quand attendez-vous décidément Guillaume ?
— Dans huit jours, et je ne vis pas jusque là. Après plus d’un an d’absence, jugez de ma soif de le revoir !
— Oh ! il me tarde aussi de l’embrasser, ce cher enfant ! Je voudrais bien savoir s’il reconnaîtra Elvire ? Elle est tellement grandie ! La trouvez-vous belle, ma fille ?
— Elle est assurément fort bien, charmante !
— Elle ne ressemble pas du tout à son père, n’est-ce pas ? Malheureusement elle est infiniment moins belle que la vôtre et moins bien élevée, je parie.
— Marie est passable, voilà tout. Mais c’est une excellente personne.
— Un peu romanesque, n’est-ce pas, comme son frère ?
— Oh ! beaucoup moins romanesque, Dieu merci. Tenez ! les entendez-vous rire, ici au-dessous, dans leur chambre ? Vous voyez bien que Marie pas plus qu’Elvire n’engendre la mélancolie !
— Comment ! est-ce que c’est Elvire qui crie comme cela ? A coup sûr ce n’est pas Marie ! J’ai envie de les faire taire en les appelant par la fenêtre. Si vos bourgeois de province entendaient cela, ils prendraient nos filles pour des butordes comme les leurs.
— Eh ! laissez-les rire ! c’est de leur âge ! Nos filles seront plus heureuses que nous, ma chère. Elles se marieront passablement, grâce à leur naissance, et ne feront que gagner à changer de position. Nous qui avons passé notre jeunesse au milieu des fêtes et du luxe de l’empire, nous trouvons le temps présent bien triste et la vie bien nue.
— Ne parlez pas ainsi, ma belle. On croirait que vous regrettez l’empire.
— Non. Je connais trop le devoir de mon rang et ce que je dois à mes opinions pour cela. Mais j’ai beaucoup perdu comme fortune et comme position à la chute de Buonaparte.
— Non, ma chère, vous avez perdu à la mort de votre mari ; car s’il eût vécu jusqu’à 1815, il eût fait comme le mien et comme tant d’autres fonctionnaires et officiers de l’empire. Il se fût rallié des premiers aux princes légitimes, et il aurait repris du service ou se serait fait donner quelque bonne place en province.
— Ce n’est pas sûr, ma chère. Il s’était attaché à l’empereur.
— Il s’en serait détaché de son empereur !
— Peut-être. J’aurais fait mon possible pour cela, non par ambition, mais par conviction. Je n’aurais peut-être pas réussi. Il faut bien avouer que l’empereur.... que Buonaparte a exercé sur nos maris un grand prestige.
— Oui, dans les commencements, c’était fait pour cela. J’ai vu M. de Charmois lorsqu’il était chambellan, tout à fait coiffé de lui.... Mais quand il lui a vu faire tant de sottises, il a ouvert les yeux sur ses véritables intérêts comme sur ses vrais devoirs.
— Je doute que M. de Boussac se fût corrigé si aisément. Il était d’humeur, au contraire, à s’attacher à Napoléon à proportion de ses revers.
— C’était une tête romanesque, lui aussi : un digne homme, j’en conviens, qui vous eût rendue bien heureuse, si la guerre ne vous eût si souvent séparés, et si vous n’eussiez pas été si jalouse.
— Vous êtes mal fondée à me faire ce reproche... je ne l’ai jamais été de vous.
— Cela vous plaît à dire... Vous l’étiez bien un peu !
— Nullement. M. de Boussac redoutait fort les coquettes... Et vous l’étiez excessivement.
— Méchante !... Est-ce que nous ne l’étions pas toutes dans ce temps-là ?
— Plus ou moins...
— Vous étiez folle de toilette, allons donc ! et vous faisiez pour cela des dépenses que M. de Charmois ne m’eût jamais permises.
— C’était plutôt vanité de ma part que coquetterie... Pensez-vous que ce soit tout à fait la même chose ?
— Vous êtes très méchante, ce soir... Mais si j’ai été coquette, si je le suis encore un peu, je suis excusable ; mon mari n’était pas aimable comme le vôtre... Mais quel tapage font ces demoiselles ! c’est intolérable, ma chère... Je suis sûre que toute la ville les entend. Ah ! les demoiselles se gâtent en province... cette manière de rire et de crier est vraiment de mauvais ton !
— Ce ne sont pas elles qui crient comme cela... ce sont les servantes ; c’est Claudie... je reconnais sa voix.
— Laquelle de vos deux soubrettes est Claudie ?... est-ce la belle blonde ?
— Non, c’est la petite brune... L’autre s’appelle Jeanne : elle est ma filleule.
— Eh ! croyez-vous que ce soit bien convenable de laisser nos filles se divertir dans la compagnie de ces servantes ?
— Il faut bien que nos pauvres enfants s’amusent un peu... c’est fort innocent ! Sans doute elles font monter ces petites dans leur chambre pour s’essayer avec elles à danser la bourrée du pays. C’est un bon exercice pour la santé. Claudie démontre cette danse ex professo... Elle est légère, bien découplée et ne manque pas de grâce.
— Et l’autre, la belle ? danse-t-elle aussi ?
— Non, c’est une fille sérieuse et mélancolique. Mais, en général, c’est elle qui chante les airs de bourrée. Elle a une jolie voix.
— Est-ce que vous êtes bien servie par ces paysannes ?
— Mieux que je ne l’ai jamais été par des femmes de chambre de Paris que je payais dix fois plus cher, et qui s’ennuyaient en province ; c’est une réforme domestique dont je n’ai eu qu’à m’applaudir, et que je vous conseille.
— Mais elles ne savent rien faire ? Qui est-ce qui vous habille ? Qui est-ce qui coiffe Marie ?
— C’est Claudie. Elle est adroite, active et intelligente, c’est une fille remarquablement éducable.
— Et l’autre ? que fait-elle ? Je la vois moins souvent dans la maison.
— Elle garde mes vaches, fait le beurre et les fromages à la crème dans la perfection. Elle dirige la lessive, range le linge, et conserve les fruits. C’est elle qui a toutes mes clefs. Elle est beaucoup moins fine, moins adroite de ses mains et moins diligente que Claudie ; mais c’est un excellent sujet : sage, rangée, laborieuse, douce et fidèle, elle m’est devenue fort nécessaire. C’est une véritable trouvaille que mon fils a faite là pour ma maison.
— Ah ! c’est Guillaume qui vous l’a donnée ? Il l’a prise sur sa jolie figure, et cela prouve qu’il s’y connaît.
— Ma chère, Guillaume est trop bien né, il se respecte trop pour avoir des yeux pour ces pauvres créatures.
— Vous n’aviez pas tant de confiance en monsieur son père, car je me rappelle fort bien qu’un jour, ici, jadis, je vous trouvai tout en larmes, et venant de renvoyer la bonne... la nourrice, je crois, de votre fils, parce que vous pensiez que M. de Boussac la trouvait trop belle.
— Vous rappelez un de mes vieux péchés, et c’est cruel de votre part. La pauvre nourrice était, je crois, fort innocente. Elle était un peu lente, un peu hautaine et têtue : elle m’impatientait souvent. J’avais alors le sang plus vif qu’aujourd’hui. M. de Boussac, plus indulgent et meilleur que moi, me donnait toujours tort quand je la grondais. Un jour, j’en pris du dépit. Je lui fis des reproches injustes. Il décréta, pour avoir la paix, le renvoi de la pauvre Tula, et j’en fus très punie, car je ne retrouvai jamais une femme aussi dévouée à mon fils et à moi. Mais elle était d’une fierté insensée. Je ne sais quelle parole de laquais lui fit entendre que j’étais jalouse d’elle, et jamais, quelques offres que je lui fisse faire, elle ne voulut rentrer à mon service. Je fus un peu offensée d’un tel orgueil ; puis vint la mort de mon pauvre mari, mes embarras de fortune, mon séjour à Paris pour l’éducation de Guillaume ; et j’avais oublié cette femme, lorsqu’il y a dix-huit mois, peu de jours après ma nouvelle et définitive installation dans ce pays-ci, Guillaume m’apprit sa mort et m’amena, d’un village où il avait été se promener par hasard, cette orpheline, cette Jeanne, la fille de Tula, la sœur de lait de Guillaume par conséquent.
— Ah ! la fille de... la nourrice ? La fille de la nourrice, cette blonde ? Je l’ai vue toute petite chez vous.
— Elle a beaucoup des manières et même des manies de sa mère ; mais elle est infiniment plus patiente et plus douce. Dans le premier moment, la vue de cette jeune fille me causa une impression pénible. Elle me rappelait un chagrin de ménage et peut-être des torts de ma part. J’eusse souhaité lui faire du bien et la renvoyer dans son village. Mais c’est au retour de cette promenade que Guillaume fit l’épouvantable maladie qui le tint six semaines entre la vie et la mort, et Jeanne le soigna avec tant de dévouement que je la gardai ensuite par reconnaissance.
— On a dit qu’il avait reçu d’un paysan un coup de pierre à la tête. Est-ce à cause d’elle ?
— Ce n’est pas vrai, car il l’a toujours nié, et Jeanne n’a rien vu de semblable. Vous savez bien que c’est à la suite d’un incendie où Guillaume s’employa avec dévouement pour sauver une misérable chaumière frappée de la foudre qu’il eut cette terrible fièvre cérébrale.
— Comment voulez-vous que j’aie oublié cela ? vous me l’avez écrit dans le temps. D’ailleurs, cela fait trop d’honneur à Guillaume pour qu’on l’oublie.
— Vous ai-je écrit tous les détails de cette aventure ? que cette chaumière était précisément celle de la pauvre Tula, qui venait de mourir ? et que Jeanne ayant perdu dans le même jour sa mère et tout son chétif avoir, Guillaume l’avait adoptée en quelque sorte dans un noble élan de charité ? C’est ainsi qu’il la connut et me l’amena.
— Mais c’est tout un roman, cela, mon amie !
— C’est un roman bien simple, et qui se termine là. L’héroïne soigne mes poules et ma laiterie.
— Et Guillaume ?
— Eh bien, quoi ! Guillaume ?
— Il n’a pas fait un roman là-dessus, lui ?
— Il a fait une jolie romance ; mais Jeanne n’y comprendrait goutte, et ne saurait pas la chanter... D’ailleurs, elle est fort sensible, pour une paysanne, et on ne peut prononcer le nom de sa mère sans qu’elle se mette à pleurer.
— Ah ! elle a le cœur sensible ?... Est-ce que Guillaume...
— Que demandez-vous ?
— Rien. Mais dites-moi donc pourquoi vous avez fait voyager si longtemps Guillaume après tout cela ?
— Hélas ! vous le savez, sa santé avait beaucoup de peine à se remettre. Une profonde mélancolie l’absorbait et me donnait des craintes poignantes pour l’avenir.
— Et la cause de cette mélancolie, vous n’avez jamais pu la savoir ?
— Il n’y avait pas d’autre cause, je vous le jure, qu’un état maladif, une sorte d’atteinte au cerveau. J’ai toute la confiance de mon fils ; il ne m’a jamais rien déguisé, rien caché, même. Il m’a constamment protesté, comme je vous l’ai écrit, qu’il ne connaissait pas de cause morale à sa langueur. Les médecins ont conseillé la distraction, les voyages. Lui-même en sentait le besoin, et il n’a pas passé deux mois en Italie avec notre bon ami sir Arthur Harley, sans recouvrer la force, l’appétit, la gaieté et toute la fraîcheur de sa jeunesse. Sir Arthur m’écrit, ainsi que lui, toutes les semaines, et me mande, en dernier lieu, que je vais en juger !
— C’était un charmant jeune homme que Guillaume ! reprit madame de Charmois, devenue tout à coup pensive ; il me tarde de le revoir. — Mais dites-moi donc, mon cœur, ce bon monsieur Harley, votre Anglais, est-il aussi riche qu’on le dit ?
— Pas très riche pour un Anglais qui voyage ; mais enfin, il a bien un million de fortune.
— Eh ! c’est fort joli, cela !... Est-ce que vous ne pensez pas que ce serait un joli parti pour Marie ?
— Vous n’avez en tête qu’établissements et coups de fortune ! Eh bien ! je vous assure que je n’ai jamais songé à cela.
— Et en quoi la chose serait-elle impossible ? N’est-ce pas une bonne idée que je vous donne ?
— C’est du moins fort invraisemblable. Si le droit d’aînesse est rétabli, surtout, Marie aura à peine deux ou trois mille livres de rente. Un millionnaire n’est pas son fait, vous le voyez, et j’aspire à beaucoup moins pour elle.
— Bah ! elle est jolie ! et votre Anglais, autant que je me le rappelle, est un philosophe, un original. Un peu d’adresse, un peu de coquetterie, et Marie pourrait bien lui tourner la tête.
— Marie n’aura pas cette coquetterie, et je ne la lui conseillerai pas. Nous ne sommes pas adroites, ma toute belle, nous sommes fières !
— Folie que tout cela ! vous serez bien plus fières avec un million de fortune.
— Ne dites jamais de pareilles choses devant ma fille, je vous en supplie. J’espère que vous ne les diriez pas devant la vôtre.
— Une fille à qui il faudrait indiquer l’emploi de ses beaux yeux et de son doux sourire pour trouver un mari serait une fille bien sotte. Les jeunes personnes devinent tout cela sans qu’on le leur apprenne.
— Marie aura le bon esprit d’être bête. Elle est très enfant, très simple, et sans aucune ambition.
— Cela n’empêche pas de voir que M. Harley est un fort bel homme, qu’il est encore jeune... à ce qu’il me semble, du moins. Quel âge a-t-il ?
— Quelque chose comme trente ans.
— Ouf ! j’aimerais mieux qu’il en eût quarante. S’il en avait cinquante, l’affaire serait sûre. Les hommes de cinquante ans aiment mieux les jeunes filles que ceux de trente. Il est vrai que quand ils ont de l’esprit ils sont plus méfiants. On persuaderait facilement à un homme de trente ans qu’une de nos filles se meurt d’amour pour lui, et tout est là, croyez-moi. Les hommes n’épousent que par amour-propre, soit un grand nom, soit une grande fortune, soit une grande beauté. Et quand il n’y a pas une grosse dot, il est bon qu’il y ait une grande passion. Cela les flatte, et ils se décident pour empêcher une jeune personne d’en mourir.
Madame de Boussac, quoique bonne et digne, péchait principalement par faiblesse de caractère, et ses bons principes ne répondaient pas suffisamment à ses bons instincts. L’empire l’avait beaucoup moins corrompue que madame de Charmois ; mais il en avait fait comme de toutes les femmes qui y ont joué un bout de rôle, un enfant gâté, une personne frivole, soumise à des besoins de luxe et de vanité, que le régime collet-monté de la restauration ne pouvait pas corriger radicalement. Guillaume croyait à sa mère plus qu’elle ne le méritait. Il prenait à la lettre ses sages discours et sa noble tenue. Il ne savait pas combien elle regrettait au fond du cœur cette déchéance de position dont elle avait l’air de prendre son parti fièrement. Madame de Boussac n’était pas intrigante ; mais le caractère intrigant de la Charmois ne la scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû faire. Elle n’eût jamais inventé rien de bas et de pervers ; mais au lieu d’être indignée de ces vices chez les autres, elle s’en amusait quand elle les voyait entourés d’esprit et d’audace enjouée. Elle se fût prêtée avec nonchalance à une intrigue, toute prête, comme les personnes faibles, à se faire, en cas d’échec, un mérite de n’y avoir pas résolument trempé, et même à railler et condamner doucettement les inventeurs de la ruse ; mais capable pourtant de les admirer et de les remercier, si la ruse réussissait à son profit sans qu’elle eût paru y donner les mains.
La scélératesse de la grosse Charmois ne la révolta donc pas réellement. Elle prit le parti d’en rire, et feignit de ne pas croire au succès pour se le faire mieux démontrer. Être honnête et rester l’amie d’une pareille femme, n’était-ce pas renoncer en quelque sorte à son propre mérite ! Mais la Charmois, plus fine qu’elle, ne la tâtait sur ce chapitre que pour savoir si elle avait des projets pour sa fille, pensant, en femme avisée, que sir Arthur pourrait bien être un meilleur gendre pour elle-même que Guillaume de Boussac, sur lequel elle avait commencé par jeter son dévolu.
XI
LE POISSON D’AVRIL
La conversation en était là lorsqu’un murmure de chuchotements et de rires étouffés se fit entendre derrière la porte, et les deux demoiselles dont on avait auguré la destinée, se présentèrent, fort peu occupées des châteaux en Espagne que leurs mères venaient de leur bâtir. Malgré les éloges réciproques que ces dames avaient échangés sur le compte de leurs filles, elles n’étaient remarquables par leur beauté, ni l’une ni l’autre. Elvire de Charmois était une grosse personne assez bien faite, fraîche, et vêtue avec recherche, grâce aux soins de sa mère, qui la tenait toujours sous les armes, prête à passer la revue des épouseurs. Mais quelque effort d’imagination que fît madame de Charmois pour échapper à une triste réalité, Elvire ressemblait à M. de Charmois d’une façon désespérante. Elle avait son esprit lourd et commun, et même il semblait que sa physionomie eût hérité de toute la mauvaise humeur que l’un des auteurs de ses jours avait occasionnée à l’autre.
Marie de Boussac était moins fraîche et moins bien tournée que sa compagne ; mais sans être jolie, elle était infiniment agréable. Pâle, un peu maigre, la taille un peu grêle et voûtée, le menton un peu long, elle n’avait de vraiment beau que les yeux et les cheveux ; mais l’expression de sa physionomie était si pure et si intéressante, son regard et son sourire témoignaient d’une âme si sensible et si généreuse, qu’il était impossible de la regarder et de causer quelques instants avec elle sans la trouver charmante et sans désirer son estime et son affection.
Quoiqu’elle fût souvent rêveuse, elle était fort gaie en cet instant, ainsi que sa compagne, l’ennuyée et pesante Elvire, lorsqu’elles entrèrent dans le grand salon...
— Maman, dit Marie, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre calme et dégagé, mais qui ne savait pas mentir, même en plaisantant, voici deux dames de la ville qui vous demandent de les présenter à leur nouvelle sous-préfette. Et aussitôt parurent deux dames, dont la première s’avança si hardiment et salua d’une façon si ridicule, que les deux demoiselles éclatèrent de rire malgré leurs efforts pour continuer la comédie.
Il n’avait fallu qu’un instant à madame de Boussac pour reconnaître la désinvolture de Claudie, travestie en demoiselle. Mais la grosse Charmois, qui avait la vue basse, et à qui les traits de la soubrette n’étaient pas encore familiers, se leva, fort mécontente de l’accueil impertinent que ces demoiselles, et notamment sa fille, faisaient à une de ses administrées. Elle ne se calma qu’en entendant madame de Boussac dire en riant :
— Tu es ravissante, Claudie, tu as l’air d’une duchesse !...
— De l’Empire ! ajouta la Charmois en se rasseyant... C’était donc là la cause de votre bruyante gaieté, mesdemoiselles ?
— Mesdames, c’est aujourd’hui le 1er avril ! s’écria Marie de Boussac. Nous vous avons servi le poisson de rigueur. C’était notre devoir... et notre droit !
— Vous êtes pardonnées, mes enfants, répondit madame de Boussac. Madame de Charmois a été attrapée, elle a fait la révérence : mais je crois que je le suis aussi, moi, car je ne reconnais pas du tout l’autre dame qui se tient là-bas sans oser montrer son nez. Entrez donc, Madame, qu’on vous regarde.
— Approche donc, toi..., cria Claudie, tu vois bien que Madame s’amuse de ça et que ça ne peut la fâcher.
— Je vous demande bien pardon, ma marraine..., dit Jeanne en avançant avec timidité. Je ne me serais jamais permis ça de moi-même... c’est mam’selle Marie qui a voulu absolument nous attifer.
— Comment, c’est Jeanne ? dit madame de Boussac ; je savais bien que ce ne pouvait être qu’elle, et pourtant je ne pouvais pas la reconnaître. Ah ! mais, c’est qu’elle est fort bien !
— C’est là Jeanne ? pas possible ! s’écria madame de Charmois. Qui donc l’a si bien habillée ?... c’est incroyable comme elle est bien !
— J’y ai mis tous mes soins, répondit mademoiselle de Boussac. J’espère que j’ai réussi.
— Ah ! oui, vous y avez mis du temps, Mam’selle ! dit Jeanne qui s’était patiemment prêtée à cette mascarade. Enfin ça vous a amusée, et ça me fait plaisir de vous faire rire un peu. A présent que la farce est jouée, je m’en vas ôter vos beaux habillements, pas vrai ?
— Non, non, pas encore, Jeanne ! oh ! ma chère Jeanne, je t’en prie, reste un peu comme cela. Tenez, maman, regardez-moi cette figure-là ! je parie que vous voudriez me l’avoir donnée au lieu de celle que je porte ?
— Ah ! Mam’selle, vous dites ça pour rire, répondit de la meilleure foi du monde Jeanne, qui trouvait sa chère jeune maîtresse plus belle que tout au monde.
— Est-ce que c’est une robe à vous, Elvire ? dit madame de Charmois à sa fille, en examinant Jeanne avec son lorgnon.
— Oui, maman, les robes de Marie vont à Claudie, et les miennes à Jeanne, qui est de ma taille.
— Ça me serre diantrement, dit Claudie qui se regardait au miroir, éblouie d’elle-même. Mais, c’est égal, j’ voudrais être fagotée comme ça tant seulement tous les dimanches.
Claudie avait grand tort. C’était une très agréable paysanne et une très déplaisante demoiselle. Sa coiffe blanche allait fort bien à son visage rondelet, et son jupon court à sa jolie jambe ; mais la robe longue et drapée des femmes de loisir lui enlevait tous ses avantages, et ses cheveux crépus et bas plantés, qui lui donnaient l’air mutin et courageux, obéissaient mal à la coiffure lisse et moelleuse que les dames de cette époque avaient empruntée aux belles Anglaises. Ses manières de franche villageoise avaient un comique gracieux que la robe bleu céleste de la romantique Marie faisait paraître choquant et même effronté. Enfin la bonne Claudie, dont les formes rondes et mignonnes ne manquaient pas de charme dans la liberté de leurs allures, avait, en cet instant, l’air d’un méchant petit garçon mal déguisé en femme.
Jeanne offrait avec elle un parfait contraste : elle était aussi belle en demoiselle qu’en villageoise ; la vigueur de ses formes n’avait rien de masculin, grâce à son humeur paisible et chaste, qui lui conservait toujours une contenance grave et posée. Son teint de lis et de roses (pour elle cette vieille métaphore était toujours de saison, et il n’y avait soleil ni hâle qui pussent en triompher), paraissait plus pur et plus frais encore avec la robe blanche et la fraise de dentelle ; ses cheveux splendides, que la coiffe avait toujours dérobés aux regards, s’étaient prêtés sous le peigne au goût exquis de mademoiselle de Boussac, et s’arrondissaient en tresses d’or autour de sa tête admirablement conformée. Ses mains, d’un beau modelé, n’avaient eu besoin d’autre cosmétique que le laitage qu’elles pétrissaient tous les jours, pour devenir merveilleuses de blancheur et de souplesse. Il n’y avait que son pied qui fût mal déguisé ; c’était celui d’une statue grecque ; habitué dès l’enfance à marcher nu sur les bruyères, il était trop beau et trop naturel pour se sentir à l’aise dans les souliers étroits et pointus à l’aide desquels les femmes du monde se font des extrémités artificielles qui ne semblent pas appartenir à un corps humain.
— J’avoue, dit mademoiselle de Boussac en la regardant, que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t’aurait créée pour être impératrice, qu’il n’aurait pas fait mieux. — A présent, maman, ajouta-t-elle, nous allons nous promener dans le jardin. Les gens de la ville qui nous verront de loin prendront ces deux déguisées pour des demoiselles arrivant de Paris. Le bruit va se répandre tout de suite que madame la sous-préfette a trois filles, et demain, quand ils n’en verront plus qu’une, ils seront aux champs pour savoir ce que sont devenues les deux autres. Cela fait que toute la ville de Boussac goûtera au poisson d’avril.
— Mesdemoiselles, pas de plaisanterie où je sois mêlée, je vous en prie, dit madame de Charmois. Dans ma position, je ne puis me permettre de rire avec mes administrés. Ce serait du plus mauvais ton, et les mettrait avec moi sur un pied d’intimité qui ne me conviendrait nullement.
— Et puis cela pourrait les fâcher, ajouta madame de Boussac, faire croire qu’on se moque d’eux, qu’on les traite légèrement, et les gens des petites villes sont horriblement susceptibles. Ainsi, Marie, ne poussez pas cela plus loin, mon enfant.
— C’est vrai, répondit Marie avec douceur. Eh bien ! nous y renonçons bien vite, maman.
— Ah ! bien, voilà tout notre amusement fini ! dit Elvire en reprenant tout à coup son air boudeur ; c’est bien la peine d’avoir passé tant de temps à les costumer ! Maman, vous êtes toujours comme cela. Vous ne voulez jamais qu’on s’amuse ! Si vous n’aviez rien dit, madame de Boussac n’aurait pas songé à nous le défendre.