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Jeanne

Chapter 16: XII UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE
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About This Book

Credits: This eBook was produced by: Delphine Lettau, Cindy Beyer, Al Haines & the online Distributed Proofreaders Canada team at https: //www. pgdpcanada. net Jeanne est le premier roman que j’aie composé pour le mode de publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, lorsque le vieux Constitutionnel se rajeunit en passant au grand format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude.

— Mais puisqu’on vous dit, ma fille, que cela pourrait choquer, et faire naître dès l’abord des préventions contre nous !

— Le beau malheur de choquer des sots ! reprit Elvire, qui était toute rouge de dépit, bien que son ton traînant n’indiquât pas une violence expansive et franche.

Madame de Charmois allait répondre, et la dispute n’eût pas fini de si tôt, lorsque Cadet entra apportant des bougies. Le fils du sacristain Léonard avait fait récemment partie de la nouvelle levée de serviteurs campagnards que, pour raison d’économie, madame de Boussac avait substituée à sa valetaille parisienne. C’était Jeanne, consultée par sa marraine, qui avait indiqué Cadet comme un bon sujet, un garçon à tout faire, comme on dit. Cadet était enchanté de vivre auprès de Claudie, qui était sa camarade de première communion (chez les paysans, aller ensemble au catéchisme établit un lien qui ne s’oublie pas), et de Jeanne, qui avait été sa compagne bienveillante et son guide éclairé dans l’art de faire pâturer les bêtes. Il était un peu lourd, un peu maladroit, cassait beaucoup, faisait mille quiproquo quand on le chargeait de diverses commissions, et n’avait pas encore pu, depuis six mois, élever son intelligence jusqu’à la symétrie du dessert. Au demeurant, laborieux, point ivrogne, probe et de bonne volonté, il se faisait pardonner toutes ses gaucheries, et la grand’dame de Boussac avait pris le parti d’en rire avec Marie, qui le protégeait parce que Jeanne intercédait toujours en sa faveur. Quant à Claudie, elle passait sa vie à le taquiner, à le gronder, à le contrefaire, ce qui, loin de l’offenser, le charmait, et, de son côté, la malicieuse fille eût été désolée de perdre un camarade qui alimentait sa joyeuse humeur par une niaiserie complaisante et une crédulité inaltérable.

Cadet n’avait pas été initié au projet du poisson d’avril. En voyant confusément deux dames de plus au fond du salon, il baissa modestement les yeux, suivant sa coutume, plaça les lumières, attisa le feu, ferma les jalousies, et sortit sans s’apercevoir des rires de Claudie et de mademoiselle Elvire, qui pouffaient, tandis que Jeanne et Marie gardaient parfaitement leur sérieux.

Marsillat entra l’instant d’après, et madame de Boussac, qui le traitait en ami de la maison, consentit tacitement à ce que Marie fît rester les deux fausses demoiselles pour tenter l’épreuve sur lui. Seulement Marie, qui se méfiait du coup d’œil rapide et pénétrant de Léon, poussa les soubrettes dans l’embrasure d’une fenêtre, et se plaça devant elles, avec Elvire, auprès d’une table à ouvrage.

Léon Marsillat était fort bien venu au château de Boussac, depuis la maladie de Guillaume. Il avait témoigné alors un grand intérêt à ce jeune homme. Il s’était dévoué obligeamment à lui venir tenir compagnie et faire la lecture deux ou trois fois le jour, durant sa convalescence. Il ne s’était pas rebuté de la froideur languissante avec laquelle le malade avait agréé ses soins. Lorsque Guillaume avait été assez fort pour manifester sa reconnaissance ou son déplaisir, madame et mademoiselle de Boussac avaient remarqué avec surprise qu’il s’était montré de plus en plus froid et contraint envers Marsillat. Il ne lui avait jamais adressé de paroles désobligeantes ; bien au contraire, il l’avait remercié de son dévouement en termes affectueux, mais sur un ton glacé. Puis il avait paru l’éviter, retenir mal un geste d’impatience et de mécontentement quand il le voyait entrer dans la cour et se diriger vers la maison : enfin, il lui était arrivé plusieurs fois de courir à sa chambre et de s’y enfermer, feignant de dormir et ne répondant pas quand Léon venait y frapper doucement, bien que Claudie, qui épiait ou devinait tout, l’eût vu, par le trou de la serrure, lire ou rêver à son balcon.

Marsillat s’était fort bien aperçu de cette disposition peu bienveillante. Il n’en avait tenu compte, feignant de n’en rien voir, ce à quoi l’avait suffisamment autorisé le redoublement d’égards et de prévenances affectueuses de madame de Boussac. La pauvre mère, ne soupçonnant point les motifs de cette antipathie, avait attribué à l’état maladif du cerveau de son fils l’espèce d’ingratitude dont elle s’efforçait de le justifier, et que cependant elle n’avait osé blâmer ouvertement, les médecins ayant fortement recommandé d’éviter toute émotion et toute contrariété au malade. C’est seulement lorsque Guillaume avait été hors de danger, que madame de Boussac avait fait sortir Marie du couvent, espérant que la société d’une sœur chérie dissiperait la mélancolie du jeune homme. Mais, après quelques jours d’expansion, Guillaume s’était montré plus nerveux, plus bizarre et plus abattu qu’auparavant. C’est alors qu’on s’était décidé à l’envoyer à Marseille rejoindre sir Arthur, qui partait pour l’Italie, et qui demandait, par des lettres pleines d’insistance et d’affection sincère, à se charger de distraire et de surveiller son jeune ami. Marsillat avait offert de conduire ce dernier à Marseille, et cette fois Guillaume avait accepté sa compagnie avec un empressement qu’on avait regardé comme un premier symptôme d’heureuse guérison physique et morale.

De Marseille, Léon avait été s’installer à Guéret, où il se proposait d’exercer sa profession d’avocat, durant quelques années, comme sur un théâtre plus digne de son talent que Boussac, arène obscure de ses premiers et remarquables essais. Mais il revenait fréquemment à Boussac pour voir sa famille, ses amis d’enfance, et donner un coup d’œil à ses propriétés. Il ne manquait jamais d’être assidu au château de Boussac. Il était le conseil obligeant et désintéressé de la famille, la dirigeait habilement à travers ses embarras de fortune ; en un mot, il s’était rendu nécessaire, ce qui lui avait fait pardonner par la châtelaine son peu de respect et d’amour pour un trône et une religion auxquels, au fond de son cœur, la dame de l’empire ne tenait que pour la forme et à cause du nom qu’elle portait. N’ayant plus guère pour primer sa province que ce nom dont on lui tenait plus de compte que sous l’empire, elle se rattachait par là seulement à la restauration.

La grand’dame de Boussac faisait donc à l’avocat libéral et voltairien un accueil très affectueux, et mademoiselle de Boussac, attentive à complaire à sa mère, le recevait avec une grâce candide, qu’elle s’efforçait de rendre enjouée, comprenant bien que le côté profond de son caractère serait heurté par l’ironie de Marsillat, et ne se sentant pas assez de confiance en lui pour consentir à une discussion sérieuse sur quelque sujet que ce fût. Au fond du cœur, Marie se tenait sur ses gardes avec cet homme que son frère avait paru ne point aimer, et qu’elle voyait sceptique sans savoir qu’il était dépravé. On fermait les yeux là-dessus au château, et on ne prononce pas d’ailleurs le mot de libertin devant les demoiselles.

— Madame, dit Marsillat à la châtelaine, je vous annonce une visite. J’ai rencontré, au bas de la côte, une grosse voiture... remplie de graves personnages que je ne connais pas, mais qui m’ont demandé à plusieurs reprises si vous étiez chez vous.

— Une grosse voiture... de graves personnages... s’écria madame de Charmois en jetant un coup d’œil rapide sur la toilette de sa fille.

— Et que vous ne connaissez pas ? ajouta madame de Boussac. Voilà ce qu’il y a de plus étrange, car vous connaissez toutes les personnes du pays, monsieur Léon.

— Vous ne voyez pas, maman, que c’est un poisson d’avril ? dit en souriant mademoiselle de Boussac.

— Ah ! mademoiselle Marie, répondit Marsillat, je ne me permettrais jamais avec vous... ce que vous me faites l’honneur insigne de vous permettre envers moi dans ce moment même.

— Comment cela ?

— Permettez-moi donc de saluer cette dame, reprit Marsillat, qui reconnaissait la nuque hâlée de Claudie sous sa crinière mal domptée.

Et il s’approcha du jeune groupe, faisant, avec un sérieux comique, de grands saluts à Claudie, mais sans la regarder en face, car la beauté de Jeanne et son attitude naturellement noble et calme absorbaient toute son attention.

— Et comment donc que vous avez fait pour me reconnaître si vite, quand Cadet ne m’a pas reconnaissue du tout ? s’écria Claudie en se levant et en se donnant de grands coups d’éventail dans la poitrine.

— Avec quelle grâce elle manie l’éventail ! reprit Marsillat toujours railleur et regardant toujours Jeanne de côté : on dirait d’une beauté andalouse.

— C’est-il des sottises que vous me dites là, monsieur Léon ? demanda Claudie, ne comprenant rien à ce compliment ironique.

Pendant que l’on échangeait des reparties enjouées autour de la table à ouvrage, madame de Charmois qui avait braqué son lorgnon sur Marsillat, et qui, déjà, avait interrogé à la hâte madame de Boussac sur le nom, la position et la fortune de l’avocat, reconnut, avec ce regard de lynx d’une femme née préfet de police, que ledit avocat, après avoir effleuré du regard la grosse Elvire, n’avait plus daigné y faire la moindre attention, et que, tout en parlant avec Marie et Claudie, il ne détachait pas ses yeux de la belle Jeanne.

— Ma chère, dit-elle à madame de Boussac, il est temps de faire finir cette plaisanterie ; il vous arrive du monde. J’ai entendu dans la cour le roulement d’une voiture...

— Eh non ! ma chère, c’est une charrette qui rentre.

— N’importe ! faites sortir ces péronnelles. Je vous demande cela pour moi. Une visite qui vous tomberait dans ce moment-ci me gênerait beaucoup... Et puis, vraiment, ajouta-t-elle en baissant la voix tout à fait, vous avez là une trop belle servante ; cela fait tort à nos filles. Je ne conçois pas que vous gardiez cette Jeanne ayant une fille à marier. Je vois que vous n’y entendez rien, et qu’il faudra que je vous dirige si vous voulez l’établir convenablement. Allons ! vous riez de tout ! Moi, je vais renvoyer à leur poulailler ces demoiselles de contrebande.

La grosse Charmois se leva ; mais, avant qu’elle eût fait un pas, Cadet, tout rouge, tout essoufflé, tout ébouriffé, se précipita dans le salon en criant et en riant à se luxer la mâchoire :

— Madame ! les v’là ! not’ maîtresse ! Ça les est ! Ça les est ; foi d’homme !

— Mon fils ! s’écria madame de Boussac, qui devina avec le seul commentaire de la tendresse maternelle.

Elle s’élança vers la porte avec Marie, et soudain Guillaume, bousculant Cadet, qui, dans sa joie, perdait la tête et se mettait en travers de la joie d’autrui, se précipita dans les bras de sa mère et de sa sœur. Sir Arthur le suivait, attendant, d’un air heureux et calme, sa part dans les embrassades et les effusions de famille.

XII
UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE

J’espère que je vous ai tenu parole, dit sir Arthur aux dames de Boussac, lorsque les premiers transports furent apaisés. Je vous le ramène aussi frais, aussi aimable et plus robuste qu’avant sa maladie.

En effet, Guillaume était devenu tout à fait un beau jeune homme. Il avait fait le matin un peu de toilette pour donner de la joie à sa mère en lui montrant la meilleure mine possible. Ses yeux brillaient du pur bonheur qu’on éprouve à se retrouver au sein de sa famille après une assez longue absence. Il ne cessait d’embrasser sa mère, de baiser tendrement les mains de sa sœur, de serrer dans ses bras sir Arthur, en le leur présentant comme son sauveur, son meilleur ami, son véritable médecin ; il faisait même un accueil des plus affectueux à Marsillat, contre lequel il paraissait avoir abjuré ou plutôt oublié ses anciennes préventions. Présenté aux dames de Charmois, il avait su dire des paroles d’un aimable à-propos pour féliciter sa mère et sa sœur de leur arrivée. Enfin, tout le monde le trouvait charmant, et même la grosse sous-préfette l’eût désiré moins joli garçon, cet avantage de la beauté rendant, selon elle, les jeunes gens plus difficiles, en fait de fortune, dans le choix d’une épouse.

Quant à sir Arthur, elle le dévorait de son lorgnon, et, ne pouvant se lasser d’admirer sa belle figure et sa noble prestance, elle pensa moins d’abord à en faire son gendre qu’à regretter pour elle-même de n’avoir pas vingt ans de moins.

Jeanne et Claudie étaient restées debout dans leur coin, ne se souvenant plus qu’elles étaient déguisées, l’une ébahie à la vue de ces beaux Messieurs si bien habillés ; l’autre attendrie de la joie de sa marraine, et surtout de sa jeune maîtresse, ne pensant ni à se faire voir ni à se cacher, oublieuse d’elle-même, suivant sa coutume.

— Comme ce grand Monsieur parle drôlement ! disait Claudie, surprise de l’accent britannique très prononcé de sir Arthur.

— Tu vois bien qu’il parle anglais ! lui répondit d’un air avisé Cadet, qui s’était rapproché d’elle.

— C’est donc ça de l’anglais ? reprit Claudie ; ça se comprend bien tout de même.

— Ce Monsieur est un Anglais ? dit Jeanne à son tour ; et, conservant contre les enfants d’Albion un effroi et un ressentiment enracinés dans le cœur de nos paysans depuis quatre siècles, elle s’étonna qu’il eût l’air d’un chrétien plus que d’un démon.

— Mademoiselle Marie, dit Marsillat, je vous demande humblement pardon du poisson d’avril que je vous ai servi en vous annonçant de graves personnages inconnus.

— Ah ! je vous le pardonne de grand cœur, répondit la jeune fille ; mais j’admire votre astuce ! vous mentez avec un sang-froid !...

— C’est M. Arthur qu’il faut en accuser. Il m’avait tant recommandé d’être sur mes gardes ! il tenait tellement à vous surprendre.

— Oui, miss Mary, reprit sir Arthur avec son enjouement paisible et son parler lent. J’étais passionné contre vous depuis un jour de 1er avril où, étant toute petite, à votre couvent, vous m’aviez fait mille contes plus jolis les uns que les autres, en me riant au nez à chaque mot, ce qui ne m’empêchait pas de vous croire. A présent, c’est mon tour de vous mystifier.

— Êtes-vous bien sûr, sir Arthur, dit Marsillat en faisant un signe d’intelligence à mademoiselle de Boussac, que mademoiselle Marie ne pourrait plus vous servir aucun poisson d’avril ?

— C’est immepossible ! s’écria l’Anglais. Je ne crois plus à elle !

En ce moment, Guillaume se rapprocha de sa sœur et regarda Claudie sans la reconnaître. Elle était entrée au château longtemps après son départ pour l’Italie, et il ne l’avait vue qu’un jour dans toute sa vie, le jour qu’il avait passé à Toull-Sainte-Croix. Le déguisement achevait de dérouter ses souvenirs, et il ne fit attention à elle que pour se dire : J’ai vu, je ne sais où, une figure qui ressemblait à celle-ci. Mais dès qu’il eut aperçu Jeanne, il la trouva si belle et si à l’aise sous ce nouveau costume, qu’il ne put se persuader qu’elle le portait pour la première fois. Il s’imagina qu’appréciant le caractère élevé de sa filleule, madame de Boussac l’avait tirée de l’humble condition de servante pour en faire une sorte d’égale, une demoiselle de compagnie, et il se sentit pénétré de joie et de terreur.

Il s’était préparé à revoir Jeanne avec des sentiments de protection paternelle. Ne la trouvant pas sur son passage dans la cour ni dans l’escalier du château, il s’était demandé si sa mère, qui était bien encore quelquefois sujette à des accès de colère et à des préventions capricieuses, n’avait pas renvoyé Jeanne à ses moutons et à sa montagne. Enfin il la retrouvait au salon sous les habits d’une demoiselle. Sans doute, on lui avait donné de l’éducation ; il allait entendre un langage épuré sortir de ses lèvres. Sa figure noble, sa tenue chaste et pleine de dignité, s’accordaient si bien avec ses suppositions ! Il s’approcha d’elle, lui prit la main, voulut lui parler, trembla, pâlit et balbutia. Cette main était devenue si blanche et si douce, cette manche de mousseline laissait voir un si beau bras, que Guillaume, troublé et ne sachant plus ce qu’il faisait, porta la main de Jeanne à ses lèvres. La pauvre fille éperdue prit l’embarras de son parrain pour de la froideur, et cette caresse respectueuse et inusitée, pour une raillerie que lui attirait son déguisement, comme les grandes révérences que Marsillat avait faites à Claudie. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle s’esquiva bien vite avec Claudie pour aller reprendre ses habits de paysanne, et préparer le souper de son parrain.

Cependant sa beauté, sa candeur et sa grâce naturelle avaient vivement frappé sir Arthur. Il avait beaucoup de mémoire, et cependant il ne pouvait s’expliquer pourquoi cette figure angélique lui faisait l’effet d’une seconde apparition dans sa vie. L’avait-il vue dans ses rêves ? Était-ce là le type de prédilection de sa pensée ? Ressemblait-elle particulièrement à quelqu’une de ces madones de la Renaissance qu’il venait de contempler avec un religieux amour à Florence et à Rome ?

— Quelle est cette jeune Miss ? demanda-t-il à Marsillat.

— C’est la gouvernante anglaise de mademoiselle de Charmois, répondit tout haut Marsillat avec aplomb en faisant de l’œil appel à la gaieté de Marie ; c’est miss Jane ; l’autre est miss Claudia, la gouvernante de mademoiselle Marie.

— Miss Jane ! gouvernante ! répéta l’Anglais avec stupeur.

— Eh bien ! sir Arthur, reprit Marie en souriant, craignez-vous encore quelque poisson d’avril ? Vraiment, on ne pourra plus vous dire bonjour sans que vous soyez sur vos gardes.

Sir Arthur avait déjà mordu à l’hameçon avec une confiance sans bornes, et il se réjouissait de pouvoir enfin parler anglais tout à son aise pendant le souper.

On se hâta de servir. Les deux voyageurs étaient affamés, et sir Arthur, malgré les supplications et les reproches de la famille, était dans la résolution inébranlable de partir immédiatement après. Il était appelé par des affaires pressantes, indispensables, à Orléans, où il avait des propriétés. Il avait défendu aux postillons de dételer ; mais il s’engageait sur l’honneur à revenir dans huit jours.

Autour de la table, où le souper venait d’être servi, s’agitaient Claudie et Cadet, l’une poussant l’autre, le grondant à demi-voix, le dirigeant, et se moquant de lui du geste et du regard. Claudie, en paysanne, ne frappa pas plus sir Arthur qu’elle ne l’avait fait en demoiselle. Il n’y fit d’autre attention que de lui dire merci, selon une habitude de courtoisie qui lui était particulière, chaque fois qu’il voyait une main de femme lui changer lestement son assiette, au lieu des grosses pattes brunes et calleuses du flegmatique Cadet.

Guillaume reconnut enfin Claudie, et se rappela qu’on lui avait annoncé son admission au château dans un de ces post-scriptum de lettres intimes où l’on entasse en masse les détails de la vie domestique.

— Claudie était donc déguisée tout à l’heure ? demanda-t-il à Marie, placée près de lui.

— Sans doute, répondit-elle. Nous avions fait notre mascarade du 1er avril sans prévoir que nous serions trop heureuses ce jour-là pour avoir besoin de nous amuser.

— Et Jeanne était donc déguisée aussi ?

— Sans doute. Est-ce que tu ne l’as pas reconnue ?

— Pas très bien ! dit Guillaume préoccupé.

— Allons donc ! tu lui as baisé la main avec toutes sortes de cérémonies ! Nous avons cru que tu nous secondais pour attraper sir Arthur.

— Je n’y pensais pas, reprit Guillaume.

— Ah ! tu ne t’es donc pas corrigé de tes distractions ?

Pendant ce dialogue à voix basse, madame de Charmois avait entrepris, à haute voix, sir Arthur sur l’article mariage.

— Il y a quelques années que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer à Paris chez madame de Boussac, et chez mesdames de Brosse et de Clairvaux, lui disait-elle. Dans ce temps-là vous n’étiez pas marié ; vous étiez incertain si vous achèteriez des propriétés en France ou si vous retourneriez vous fixer en Angleterre : c’était peu de temps après le retour de nos princes bien-aimés, et quoique vous ne fussiez pas militaire, nous vous regardions comme un de nos libérateurs. Maintenant, vous êtes établi, je crois... ou veuf ? Je vous demande pardon si je ne me souviens pas bien.

Marsillat haussa les épaules involontairement au mot de libérateur, que l’Anglais reçut d’un air très froid. Madame de Boussac, observant le manège de son amie à l’endroit du mariage présumé de sir Arthur, la poussa du genou comme pour l’avertir que c’était bien maladroit ; mais la Charmois n’en tint compte, persuadée que tous les moyens étaient bons pour arriver à ses fins.

— Ainsi, vous êtes encore garçon ? reprit-elle lorsque l’Anglais lui eut fait observer que sa vie errante depuis trois ans eût été peu conciliable avec les liens de l’hyménée. Mais songez-vous qu’il est temps de vous y prendre, sir Arthur ? Vous voilà encore dans la fleur de l’âge. Cependant, quand on a passé la trentaine, croyez-moi, on commence à devenir vieux garçon.

— Vous avez raison, Madame, répondit M. Harley ; on devient égoïste, on prend des manies, on est chaque jour moins propre à rendre une femme heureuse. Aussi, suis-je bien décidé à me marier plus tôt que plus tard.

— A la bonne heure ! J’ai toujours eu mauvaise opinion d’un homme qui ne se marie pas. Et votre choix est fait, sans doute ?

— Non, pas précisément.

— Ah ! vous êtes incertain ?

— Très incertain, répondit l’Anglais d’un ton positif.

— Je comprends ! vous n’êtes pas bien sûr d’être amoureux.

— Je ne suis pas amoureuse, dit l’Anglais, mais je pourrais bien le devenir.

Et il promena autour de lui des regards candides comme s’il eût cherché quelqu’un.

— Il est tout à fait naïf et ouvert, pensa la grosse Charmois, et c’est plaisir que de le pousser un peu. Vous regardez, lui dit-elle en baissant la voix pendant que les jeunes gens parlaient entre eux d’autre chose, s’il y a quelqu’un ici qui vous rappelle l’objet de vos pensées ?

— Mes pensées ne sont pas encore des souvenirs, Madame, dit l’Anglais en riant.

— Est-ce qu’il voudrait me faire la cour ? se demanda la sous-préfette. Quel dommage que je ne sois pas à marier ! Et cette Elvire, qui fait justement la moue dans ce moment, au lieu de montrer qu’elle a de belles dents ! Que les petites filles sont sottes ! Je suis sûr, monsieur Harley, reprit-elle par un douloureux retour sur son peu de fortune, que vous avez de l’ambition ?

— Beaucoup, Madame !

— Vous êtes comme tous les hommes riches de ce temps-ci : vous voulez être plus riche encore.

— Oh ! je suis beaucoup plus ambitieux que cela !

— Vous voulez un grand nom ?

— Je voudrais qu’elle eût un joli nom, très facile à prononcer.

— Vous êtes un plaisant, je vois cela. Moi, je vous conseille de prendre une femme bien née. Vous êtes d’une famille noble, mais non illustre ; si vous voulez vivre en France sur un certain pied de considération, il faut vous allier à une famille dont le nom... sans être des premiers, car enfin vous ne pouvez prétendre à une Montmorency... soit du moins...

— J’ai, Madame, encore plus d’ambition que cela, reprit l’Anglais sans se déconcerter.

— Eh ! mon Dieu ! quelle ambition avez-vous donc ? Vous êtes donc immensément riche ?

— Je suis un honnête homme, et je voudrais être aimé et estimé de mon femme. Voilà mon ambition.

— Ah ! le drôle de corps ! mais vous êtes tout à fait charmant. On n’a pas plus d’esprit que cela. On dit qu’il n’y a que les Français pour avoir de l’esprit ! mais vous en avez à revendre, mon cher !

— Vous êtes beaucoup trop bon, Madame.

— C’est vous qui êtes bon ! Je suis sûre que vous seriez le plus charmant et le plus excellent mari de la terre. Mariez-vous ! vrai ! vous ne demandez qu’à être aimé ; vous méritez trop de l’être pour qu’une femme digne de vous ne soit pas facile à rencontrer.

— C’est beaucoup plus difficile que vous ne croyez, Madame. Une femme digne d’être aimée et capable d’aimer loyalement, fidèlement, c’est très rare en France, où les femmes ont tant d’esprit !

— Eh bien, vous vous trompez ! j’en connais qui ont plus de cœur encore que d’esprit, et si vous revenez dans huit jours, je vous prouverai cela.

— Dans houit jours ! c’est bien long, dit l’Anglais avec une tranquillité remarquable.

— Ah ! que vous êtes pressé ! Il paraît que le voyage d’Italie vous a peu satisfait, et que vous comptez trouver mieux chez nous. Allons ! j’espère que vous attendrez bien huit jours. Je suis femme de bon conseil, je connais le cœur humain, et je m’intéresse à vous... vrai ! comme si vous étiez mon fils.

— Vous êtes bien bon ! répéta l’Anglais, avec un imperceptible sourire d’ironie.

On était au dessert. C’était le département de Jeanne. Elle entra apportant des corbeilles de pommes, de poires et de raisin admirablement conservés et arrangés avec art dans la mousse. Habillée en paysanne, avec beaucoup de propreté, les manches retroussées jusqu’au coude pour être plus adroite, elle allongea ses beaux bras blancs pour poser, au milieu de la table, un large fromage à la crème qu’elle venait de battre et de délayer à la hâte. Son teint était animé. Elle se pencha pour servir la table, sans méfiance et sans affectation, tantôt près de Guillaume et tantôt près de l’Anglais. Mais Guillaume remarqua qu’elle évitait de s’approcher de Marsillat, bien qu’il eût insensiblement écarté sa chaise de celle d’Elvire pour laisser un passage près de lui à la belle canéphore. Guillaume en détacha ses yeux avec effort et parla avec sa sœur de tout ce qui pouvait en détacher sa pensée. Mais Jeanne était destinée ce soir-là à fixer l’attention en dépit d’elle-même.

Dès qu’elle fut sortie, sir Arthur, que les provocations matrimoniales de la Charmois fatiguaient beaucoup, changea la conversation en s’adressant à mademoiselle de Boussac :

— C’est bien ! mademoiselle Marie, lui dit-il en riant, vous croyez m’avoir donné du poisson à souper, mais je n’y ai pas touché, ne vous en déplaise.

Marie avait déjà oublié le conte de la gouvernante anglaise ; elle regarda sir Arthur d’un air étonné.

— Miss Jane est fort bien déguisée, reprit l’Anglais ; mais elle est aussi belle d’une façon que de l’autre, et je n’ai pas été attrapé un seul instant.

— Je vous demande bien pardon, dit Marie ; vous avez pris notre belle laitière pour une gouvernante anglaise ; et Dieu sait si je songeais à vous attraper. C’est M. Marsillat qui a fait ce conte-là.

— Vous jouez très bien la comédie, répliqua l’Anglais, obstinément déterminé à prendre Jeanne la laitière pour miss Jane travestie.

— Ah ! c’est trop fort ! s’écrièrent les jeunes filles en éclatant de rire. Je parie qu’il croit que c’est à présent que nous le trompons !

— Bonne comédie ! répéta sir Arthur en riant à son tour de bon cœur.

Il fut impossible de savoir clairement ce que pensait l’Anglais mystifié ; mais il est certain qu’il ne voulait point croire, tout exempt de préjugés qu’il était, à tant de majesté chez une laitière, et qu’il s’en tint à sa première impression, son admiration sympathique pour la belle compatriote qu’on lui avait montrée en robe blanche et en cheveux d’or tressés à l’anglaise. « Elle est bien vraiment la plus belle femme du monde, dit-il à Marsillat, qui s’amusait à l’interroger en sortant de table, car elle est, s’il est possible, plus belle en cornette qu’en cheveux. » Aussitôt que l’Anglais eut englouti six tasses de thé que Marie lui prépara avec soin et lui versa avec la grâce d’une bonne sœur, reconnaissante des soins qu’il avait pris de son frère, il fit avertir les postillons, résista à de nouvelles prières, renouvela son serment de revenir dans huit jours, et partit après avoir pressé dans ses bras son cher Guillaume, qu’il regardait comme un fils adoptif. Au moment où il montait en voiture, la grosse Charmois qui l’avait reconduit jusque-là avec toute la famille, et qui s’acharnait après lui, lui dit d’un air futé, à demi-voix :

— Ah çà ! vous m’avez promis de me consulter ! N’allez pas vous embarquer dans votre grand projet sans m’en faire part. Je connais tout le monde, moi, et je suis plus à même que qui que ce soit de vous donner des informations et de vous empêcher de tomber dans quelque piège.

— Soyez tranquille, Madame, répondit sir Arthur d’un air un peu railleur, en s’enveloppant de son carrick de voyage, qu’il boutonna méthodiquement sur sa poitrine ; dans houit jours, nous parlerons de cela, et peut-être vous en écrirai-je avant houit jours, car je suis un homme très immepatiente.

Cette dernière parole laissa dans l’âme de la grosse Charmois les plus doux rêves d’établissement pour sa fille : elle n’en dormit pas de la nuit. Il m’en écrira avant huit jours ! répétait-elle en agitant sur son oreiller sa grosse tête pleine de projets. C’est à moi qu’il compte écrire et non à madame de Boussac ! Donc c’est à ma fille qu’il pense. Certainement il l’a regardée, beaucoup regardée. Toutes les fois que je lui conseillais le mariage, il regardait Elvire d’une façon étrange. Il a une drôle de physionomie. On ne sait trop s’il plaisante ou s’il parle sérieusement ; mais c’est un original. Je lui ai plu. Combien d’hommes ne se décident pour une jeune personne que par entraînement pour l’esprit de la mère ! D’ailleurs Elvire éclipse complètement Marie. Marie a de beaux yeux, mais elle est si maigre ! elle a l’air d’un enfant, et l’idée du mariage ne vient pas en la regardant.

Que devinrent les douces illusions de la sous-préfette de Boussac lorsqu’elle reçut dès le lendemain le billet suivant :

« Madame,

« Dans mon impatience de suivre vos bons conseils et de m’établir suivant mon goût, je viens vous prier d’être mon intermédiaire auprès de miss Jane, la gouvernante anglaise de votre fille, pour lui offrir humblement la main, le nom et la fortune d’un honnête homme, très amoureux d’elle. Je suis avec respect, etc.

« Arthur Harley. »

XIII
LE FRÈRE ET LA SŒUR

Cette brusque et bizarre déclaration fut un coup de foudre pour madame de Charmois. Elle courut s’enfermer avec madame de Boussac, qui ne voulut pas prendre l’affaire au sérieux, et la regarda comme un fort bon tour joué par sir Arthur à une donneuse de conseils importuns et malséants.

— Non ! non ! s’écria la Charmois indignée, s’il est homme d’honneur comme vous l’affirmez, il ne plaisante pas. Je suppose qu’il existât en effet une miss Jane, gouvernante de ma fille, jugez donc quelle joie et quel orgueil pour elle si on venait lui annoncer qu’un millionnaire veut l’épouser ! Et ensuite quelle honte et quelle rage lorsqu’on lui apprendrait que ce n’est qu’un poisson d’avril ! Non, un homme de bonne compagnie ne se permettrait pas une pareille mystification, fût-ce avec une laveuse de vaisselle.

— Mais, ma chère, reprenait madame de Boussac, M. Harley n’est pas si dupe que vous croyez ; il a très bien compris que Jeanne est une servante, et, dans la certitude que vous ne prendriez pas au sérieux sa demande, il vous a adressé cette plaisanterie pour vous punir de lui avoir jeté nos filles à la tête.

— Si telle est son intention, il s’en repentira ! s’écria madame de Charmois. Je ferai si bien qu’il deviendra amoureux de ma fille, et j’aurai le plaisir de la lui refuser. Mais, en attendant, ma chère, vous allez, j’espère, me faire le plaisir de mettre Jeanne à la porte.

— Et pourquoi donc ? De quoi est-elle coupable, la pauvre enfant ?

— C’est une coquette insigne !

— Vous vous trompez beaucoup. Elle n’a pas l’apparence de coquetterie.

— Eh bien ! n’importe ! elle est belle, elle plaît ! elle fait du tort à nos filles. Il est impossible de la supporter davantage ici.

Jeanne était une servante si fidèle et si utile à la maison, que madame de Boussac se défendit de la renvoyer avec assez de fermeté. « Je t’y contraindrai bien ! » se dit tout bas madame de Charmois ; et elle feignit de renoncer à cette idée.

— Quant au poisson d’avril de M. Harley, dit-elle en froissant le billet et en le jetant dans le feu, voilà toute la suite que j’y donnerai. J’espère, ma chère amie, que vous aurez bouche close là-dessus.

— D’autant plus, répondit madame de Boussac, que notre ami ne peut pas l’entendre autrement, et qu’il compte bien que vous garderez la leçon pour vous, sans en faire part à personne. Je ne veux même pas être censée en rien savoir.

— Et moi, ajouta la sous-préfette, je ne veux même pas être censée avoir reçu cet impertinent billet. Ce sera censé égaré, et si votre Anglais m’en parle, je ferai semblant de n’y rien comprendre.

Madame de Charmois alla rejoindre son époux, qui s’occupait d’emménager dans la ville le local de sa nouvelle sous-préfecture, et, en le critiquant, en le grondant à tout propos, elle assouvit un peu sur lui sa mauvaise humeur.

Cependant l’exprès berrichon qui, de La Châtre, où M. Harley avait relayé et rédigé ses lettres pour Boussac, était venu au petit trot (en une grande journée) remplir ce bizarre message, avait, conformément à ses instructions, demandé à parler à mademoiselle Jane ; et comme il ne se piquait point de prononcer ce nom à l’anglaise, comme ledit nom, écrit sur un billet dont il était porteur, offrait à des yeux français la même consonnance que celui de Jeanne, Claudie, qui apprenait à lire et qui commençait à épeler fort lestement, ne fut pas en peine de comprendre à qui cette lettre était destinée.

— Ça vient du Monsieur anglais qui a passé avant-hier par chez nous ? dit-elle au messager. C’est drôle ! Il faut qu’il ait oublié ou perdu quelque chose dans la maison. Mais s’il m’avait écrit à moi, il aurait mieux fait ; au lieu que Jeanne ne connaît pas encore ses lettres. Et faut-il faire une réponse à ça ?

— Eh ! non, observa judicieusement Cadet, puisque le Monsieur anglais est reparti pour Paris.

— Allons ! dit Claudie, en mettant la lettre dans la bavette de son tablier, je lui donnerai ça quand elle ramènera ses vaches.

— Non, non ! faut y donner tout de suite, dit l’exprès, le Monsieur anglais a dit qu’il fallait y donner à elle-même, tout de suite en arrivant.

— Ah ! eh bien, je m’y en vas, répondit Claudie ; et retroussant le coin de son tablier de cuisine, elle se dirigea en courant vers la prairie, où Jeanne gardait ses vaches le long des rochers de la rivière. Mais elle n’alla pas jusqu’au bout du jardin sans rencontrer mademoiselle de Boussac, qui se promenait avec son frère, et à qui elle remit la lettre, pressée qu’elle était d’en entendre lire le contenu. Marie ne lui donna pas cette satisfaction. Elle se chargea de porter la lettre à Jeanne en se promenant, et dès que Claudie, un peu mortifiée, eut tourné les talons : C’est vraiment là l’écriture de M. Harley, dit-elle à Guillaume : que peut-il donc avoir à écrire à Jeanne ?

— Cela me paraît inexplicable, répondit le jeune homme. Jeanne sait-elle lire ?

— Non, dit mademoiselle de Boussac, en décachetant la lettre, d’autant plus que c’est écrit en anglais.

Les deux jeunes gens connaissaient assez bien cette langue, surtout Marie, et ils lurent ce qui suit :

« Ma chère miss Jane, depuis quelques mois j’ai pris la résolution de me marier, et comme j’ai la prétention d’être bon phrénologue et bon physionomiste, j’ai toujours compté obéir à la première sympathie bien franche et bien vive qu’une belle figure me ferait éprouver. Je ne vous ai vue que peu d’instants, mais je vous ai considérée assez attentivement, malgré mon émotion, pour être certain que je ne me trompe pas sur votre compte, que votre physionomie est le reflet de votre âme, et que votre âme est un type de perfection comme votre figure. Sur-le-champ, j’ai senti que je vous aimais et que je suis destiné à vous aimer toute ma vie, si vous daignez me payer de retour. Permettez-moi, lorsque je vous reverrai dans quinze jours, de mettre à vos pieds une affection sincère, respectueuse, fondée sur la plus haute estime et la plus tendre admiration. Jusque-là informez-vous de ma position et de mon caractère auprès de M. Guillaume de Boussac et de sa famille, afin que si votre cœur est libre de tout engagement, et si vous me jugez digne d’être votre mari, vous daigniez écouter ma demande et me croire votre serviteur et votre ami le plus dévoué.

Arthur Harley. »

— En vérité, cela paraît sérieux, n’est-ce pas ? demanda Marie à son frère, qui était tombé dans une profonde rêverie.

— Oui, ma sœur, cela est sérieux, on ne peut plus sérieux ! répondit Guillaume après un long silence. Sir Arthur est incapable d’une indécente et cruelle plaisanterie. Jamais, fût-ce en riant, sa bouche n’a prononcé un mensonge. Jamais sa plume n’a tracé seulement une exagération. Il s’est pris d’amour, ou tout au moins d’affection tendre et paternelle pour Jeanne. Il veut l’épouser, et il l’épousera.

— Guillaume, je crois rêver, vous dis-je.

— Pas moi ! tout cela me paraît fort naturel de la part de sir Arthur. C’est la conséquence et la confirmation de toutes ses idées, de toutes ses paroles, de tous ses projets et de toutes ses croyances. Il est exempt de nos misérables préjugés. Son âme, supérieure au monde et à ses vanités frivoles, n’aspire qu’au vrai. Il a quelques systèmes excentriques qui le rendent original sans lui rien ôter de sa raison et de sa sagesse. Ce n’est pas à tort qu’il se vante de lire dans les cœurs et de juger infailliblement d’après les physionomies. Je l’ai vu, à cet égard, avoir des révélations qui tenaient du miracle. Je ne l’ai jamais vu admirer la beauté d’une femme sans qu’il fît aussitôt, avec une merveilleuse perspicacité, le compte de ses qualités et de ses défauts ; et toujours je l’ai entendu conclure ainsi : « Ce n’est pas encore là mon idéal. Le jour où je le trouverai, fasse le ciel qu’il puisse accepter de moi son bonheur, et le trouver dans mon amour ! » Dans le commencement, je riais de ces bizarreries dites d’un ton si froid et si réfléchi. Mais peu à peu j’ai reconnu dans M. Harley un esprit sérieux, une âme passionnée, un caractère généreux, inébranlable dans sa fermeté. Croyez bien, Marie, que les plaisanteries du monde n’effleureront pas même sir Arthur, et qu’en épousant Jeanne, il s’estimera le plus heureux des hommes !

— Ah ! Guillaume, s’écria mademoiselle de Boussac vivement émue, j’aimais sir Arthur comme un frère, comme un ami véritable. A présent, je l’admire comme un héros ! Eh bien ! n’en doutez pas, il est aussi sage que grand, et cet exemple me confirme dans la foi que j’ai aux révélations du sentiment. Jeanne est digne de lui. Jeanne est un ange. Elle est, dans son espèce, une femme supérieure ; et si le monde raille et méprise cette union, Dieu la bénira, et les âmes sympathiques et pures s’en réjouiront. Ne penses-tu pas comme moi, mon cher Guillaume ? Tu parais triste et abattu de cette résolution de ton ami !

— Sans doute, je le suis un peu, répondit Guillaume troublé. Sir Arthur va avoir une grande lutte à soutenir contre le monde !... Il est vrai qu’il est indépendant, lui ! qu’il n’a pas de famille à respecter, personne à ménager...

— Si ce n’est que le monde, il en triomphera aisément par le mépris. Allons, Guillaume, ne soyez pas au-dessous de votre ami. Apprêtez-vous, au contraire, à lutter pour lui et avec lui. Moi, je me déclare son auxiliaire, son apologiste, et dussé-je être raillée et condamnée, je n’aurai pas assez de paroles pour louer et admirer sa conduite.

— Bonne et romanesque Marie, tu es admirable, toi ! dit Guillaume en pressant le bras de sa sœur contre sa poitrine. Ah ! si tu savais combien mon cœur te donne raison !

— Si je suis romanesque, tu l’es aussi, Guillaume ; et si je suis admirable, tu l’es bien autant que moi, frère ! car voilà des larmes dans tes yeux, et c’est la généreuse audace de sir Arthur qui les fait couler.

— Mais, Jeanne ? reprit Guillaume d’une voix oppressée.

— Jeanne ? doutes-tu du choix de sir Arthur ? Toi-même affirmes qu’il ne se trompe jamais. Eh bien, j’affirmerai la même chose maintenant, car Jeanne est un trésor. Tu ne la connais pas, Guillaume ; tu n’as vu en elle qu’une pauvre orpheline à secourir ; tu lui sais gré des soins qu’elle t’a donnés dans ta maladie, des nuits qu’elle a passées, infatigable et toujours pieuse et calme comme un ange, à ton chevet ; enfin tu la regardes comme une servante fidèle et dévouée. Mais je la connais, moi ! Oui, moi seule ; je sais que Jeanne est notre égale, Guillaume, et peut-être qu’elle est plus que nous devant Dieu. Non, aucun de nous n’aurait sa patience, sa fermeté, sa foi, son abnégation. Combien de fois, par des raisons de pur sentiment et avec la lumière naturelle de son âme, elle m’a révélé des vérités sublimes que mes lectures m’avaient fait seulement pressentir ! Oh ! certes, Jeanne est un être à part. Je m’y connais. J’ai été élevée avec quatre-vingts ou cent jeunes filles nobles ou riches, et je les ai étudiées, et j’ai connu leurs travers, leurs vanités, leurs mauvais instincts, leurs petitesses. Parmi les meilleures il n’en était pas une que son rang ou son argent n’eût pas déjà un peu corrompue. Eh bien, Guillaume, tu me croiras, toi, car ce que je vais te dire, je n’oserais jamais le dire à maman, elle me traiterait de tête folle et de cerveau exalté : aucune de mes amies du couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire ; aucune ne m’a été aussi chère que cette paysanne ; aucune de nos religieuses ne m’a semblé aussi pure et aussi sainte. Oui, Jeanne est une chrétienne des premiers temps. C’est une fille qui souffrirait le martyre en souriant, et que l’église canoniserait si elle savait ce que Dieu a mis de grâce dans son cœur.

— Marie, tu m’attendris profondément et tu me fais mal, répondit Guillaume, en s’asseyant ou plutôt en se laissant tomber sur un banc du jardin. J’ai encore la tête malade quelquefois. Ton exaltation se communique à moi, et m’agite trop violemment. Laisse-moi, laisse-moi respirer un peu.

— Cher frère ! cher ami ! pardonne-moi, dit Marie en lui prenant les mains ; mais il est certain que nous voici deux esclaves révoltés contre ce monde injuste et absurde qui condamnerait nos pensées si elles venaient à être traduites devant son tribunal.

— Ah ! ma sœur, tu ne sais pas quelles fibres de mon cœur ta voix enthousiaste fait vibrer ! s’écria douloureusement Guillaume en baisant les mains de Marie, et il fondit en larmes.

L’émotion de Guillaume surprit peu sa jeune sœur, plus exaltée et plus romanesque encore que lui ; mais, craignant toujours ces agitations qu’elle avait vu autrefois lui être si contraires, elle essaya d’en détourner son attention.

— Eh bien ! mon ami, lui dit-elle, qu’allons-nous faire de cette lettre ? Comment la traduire à Jeanne ? comment lui persuader que c’est une proposition sérieuse ?

Guillaume répondit qu’il ne trouvait pas convenable de s’en charger, et que sa sœur s’en tirerait beaucoup mieux sans lui. — Vous êtes habituée au langage naïf de Jeanne, lui dit-il, et, au besoin, vous le parlerez fort bien pour vous faire comprendre d’elle. Allez donc lui porter les offres de sir Arthur, chère Marie ; si elle n’en est pas éblouie, elle en sera du moins touchée.

Et Guillaume retomba dans l’abattement.

— Attendez ! mon ami, s’écria Marie incertaine. Il me vient un scrupule. Pensez-vous que sir Arthur soit resté la dupe du travestissement de Jeanne ? la prend-il pour une servante marchoise, ou pour une gouvernante anglaise ?

— Au fait ! s’écria Guillaume à son tour, sa démarche serait bien moins étrange et son caprice moins excentrique dans ce dernier cas ; on doit supposer une gouvernante instruite, on peut la supposer d’une honnête naissance. De plus, si M. Harley prend Jeanne pour miss Jane, sa compatriote, il entre peut-être un peu de nationalité dans son élan.

— Oui, oui, ce serait fort différent, observa Marie ; il s’abuse de gaieté de cœur, et malgré nous. Il ne veut pas croire, il ne peut pas se persuader que cette belle créature, si blanche, si noble et si grave, soit une fille des champs presque aussi incapable de le comprendre en français qu’en anglais ! Et cependant s’il connaissait Jeanne, s’il trouvait le chemin de son cœur, s’il pouvait pénétrer le mystère poétique de sa pensée, il l’aimerait et l’admirerait peut-être davantage. Mais enfin, il n’a pas prévu toute l’étrangeté du sentiment auquel il s’abandonne, et nous ne devons pas révéler ses intentions à Jeanne avant de bien savoir ce qu’il pensera d’elle quand il la verra, comme dit madame de Charmois, à la queue de ses vaches.

— Je respire à présent, Marie ! reprit Guillaume ; j’étais oppressé à l’idée de cette incroyable détermination. Je ne sais pourquoi elle m’épouvantait comme un acte insensé. Maintenant je commence à trouver l’aventure plus plaisante que sérieuse. Ce bon Arthur ! Quelle mystification complète, et comme il en rira avec nous ! Mais il faut lui en garder le secret, Marie ; il ne faut pas que madame de Charmois, qui, entre nous, est une insupportable créature, et sa lourde Elvire, et ce mauvais plaisant de Marsillat, et avec eux toute la ville de Boussac, s’amusent aux dépens du noble et candide Arthur.

— Il ne faut pas même en parler à maman, entends-tu, Guillaume ? reprit mademoiselle de Boussac. Notre mère est faible, à force d’être bonne ; elle a de l’amitié pour cette Charmois ; elle ne pourrait pas se défendre de lui raconter l’aventure.

— Il n’en faut parler à personne, pas même à Jeanne.

— C’est surtout à Jeanne qu’il faut cacher tout cela. Douée de raison, comme je la connais, on ne courrait aucun risque de lui mettre en tête le plus petit château en Espagne ; elle ne voudrait jamais y croire ; mais elle se trouverait, en présence de sir Arthur, dans une situation embarrassante pour elle et pour lui.

— Que lui dirons-nous donc, à cette pauvre enfant, pour lui expliquer l’envoi d’une lettre du monsieur anglais ? car elle le saura par Claudie.

— Nous ne lui dirons presque rien, elle n’est pas curieuse ! Tiens, avant que cela fasse événement dans la maison, nous allons prévenir Jeanne que c’est une plaisanterie... Je la vois au fond du pré... Allons-y.

— Je n’irai pas, moi, dit Guillaume. Je préfère rester ici. Je ne saurais que dire à cette jeune fille.

— Eh bien ! je vais mentir pour nous deux, reprit Marie, et elle courut vers Jeanne, qui était sous un arbre, rêvant d’Ep-Nell, de sa mère, des grandes bruyères où elle faisait pâturer ses chèvres, et des bonnes fades qui veillaient sur elle pour écarter les loups et l’esprit malfaisant des viviers.

— Jeanne, lui dit la jeune et gracieuse châtelaine, en passant familièrement son bras autour d’elle, notre ami M. Harley t’a écrit, mais sa lettre est une plaisanterie, une suite de notre poisson d’avril. Tu n’y comprendrais rien, car je n’y comprends pas grand’chose moi-même... M. Harley nous expliquera cela lui-même, quand il reviendra, dans quinze jours.

— A la bonne heure, mam’selle Marie, répondit Jeanne en embrassant la main délicate de Marie, posée sur son épaule. Il aime à rire, ce monsieur ? C’est comme vous quelquefois, pas bien souvent ! aussi je suis contente quand je vous vois amuser un peu, ma chère mignonne demoiselle !

— Cela ne te fâche pas contre le monsieur anglais non plus, ma bonne Jeanne ?

— Oh ! non, Mam’selle ! Pourquoi donc que je me fâcherais ? Il n’a point l’air méchant, ce monsieur ; d’ailleurs il a eu soin de votre frère, et vous l’aimez !

— Trouves-tu qu’il ait l’air d’un brave homme ?

— Ça me semble que oui, Mam’selle. Dame ! je ne l’ai pas beaucoup regardé !

— Est-ce qu’il te faisait honte ?

— Oh ! non, je ne suis pas beaucoup honteuse, moi. Je sais que je ne peux pas bien parler, et je parle comme je peux.

— Est-ce qu’il t’a parlé, lui, l’Anglais ?

— Oui, quand j’apportais la crème pour son thé, je l’ai trouvé dans l’antichambre, qui se lavait les mains, et il m’a dit quelque chose ; mais je n’y ai rien compris du tout.

— C’était en anglais ?

— Je n’en sais rien, Mam’selle ; je n’en ai pas entendu un mot.

— Est-ce qu’il riait en te parlant ?

— Mais, non ! il avait l’air de croire que j’étais une fille d’Angleterre, comme vous le lui aviez dit.

— Et toi, riais-tu ?

— Non, Mam’selle. Je ne voulais pas rire, crainte de faire manquer votre amusement.

— Et il ne t’a pas dit un mot en français ?

— Non, mais il m’a pris la crème des mains, comme s’il ne voulait pas que je le serve, et il a mis une de mes mains contre sa bouche. Dame ! j’ai trouvé ça bien drôle ! Mais Cadet est arrivé, et avant que j’aie eu le temps de rire... vous savez que je ne ris pas bien vite !... le monsieur anglais s’en est retourné bien vitement dans le salon.

— Tu avais tes habits de paysanne dans ce moment-là ?

— Sans doute, puisque c’était après le souper.

— Et tu n’as pas été étonnée de tout cela ?

— Non, Mam’selle, puisque c’était convenu entre vous ?

— Ce baiser sur la main ne t’a pas offensée ?

— Oh ! je voyais bien que ce monsieur ne voulait pas m’offenser ; c’était l’histoire de rire.

— Allons, Jeanne, cela t’a fait un peu de plaisir ?

— Ah ! que vous êtes maligne, ma mignonne ! Mais quel plaisir voulez-vous que ça me fasse ? Je ne le connais pas, ce monsieur.

— Jeanne, quand mon frère est arrivé, il t’a baisé la main aussi ?

— Oui, Mam’selle, pour s’amuser aussi.

— Et cela t’a fait de la peine, j’ai vu cela sur ta figure.

— Oui, Mam’selle, c’est la vérité. J’étais si contente de voir mon parrain si bien guéri, et avec une si bonne mine ! J’aurais bien voulu l’embrasser, ce pauvre mignon ! Et puis, tout d’un coup, il se mit à se moquer de moi. Ça m’a fait du chagrin. Et puis, après ça, je me suis dit que j’étais bien bête de me peiner pour ça. J’aime bien mieux le voir en train de rire que de le voir triste et malade comme il était quand il est parti.

— Bonne Jeanne, ne crois pas que Guillaume ait voulu se moquer de toi. Tu as bien vu qu’à moi aussi il me baisait la main ; ce n’était pas pour se moquer de moi, à coup sûr.

— Oh ! vous, c’est bien différent, vous êtes sa sœur ; au lieu que moi, qui suis sa filleule, c’est à moi de lui porter respect.

— Il te doit du respect aussi, Jeanne, et il en a pour toi.

— A cause donc, Mam’selle ?

— Parce que tu es sa sœur aussi, sa sœur de lait, et son amie de cœur presque autant que je le suis. Va, sois sûre qu’il n’est pas ingrat, et qu’il n’oubliera jamais la manière dont tu l’as soigné pendant sa maladie. Je n’étais pas là, moi, lorsqu’il était au plus mal ; je ne savais rien. On me cachait le danger de mon frère, et toi, tu étais alors sa véritable sœur. Maman m’a dit cent fois que sans toi Guillaume serait mort : car elle avait perdu la tête, ma pauvre mère, et tous les gens de la maison aussi. Toi seule étais toujours là, contenant toujours le délire de Guillaume, l’empêchant de courir dans sa chambre quand il était comme fou, obtenant de lui par la douceur ce que les autres ne pouvaient obtenir que par la force, te jetant à ses pieds pour lui persuader d’être tranquille et d’observer les ordres du médecin, le grondant quelquefois comme un petit enfant, le calmant par tes prières, par ta douceur. Oh ! ma chère Jeanne, c’est à toi que je dois mon frère que j’aime tant ! Comment veux-tu que mon frère et moi nous ne t’aimions pas comme si tu étais notre sœur ?

Guillaume n’avait pu rester longtemps seul. Entraîné irrésistiblement, il s’était rapproché, et le bruit de ses pas, amorti par l’herbe, n’avait pas frappé l’oreille des deux jeunes filles. Il était derrière elles, tandis qu’elles causaient ainsi, séparé seulement de Jeanne par le tronc du gros châtaignier qui l’ombrageait. — Oui, Jeanne ! oui, Marie ! s’écria-t-il en se montrant tout à coup, vous êtes mes deux sœurs, et il y a des moments où vous ne faites qu’une dans ma pensée. Oh ! Marie, que je te remercie de savoir dire à Jeanne tout ce que je n’ai jamais su lui dire, et de l’avoir payée, par une si tendre amitié, de tout le bien qu’elle m’a fait ! Oh ! Jeanne, je ne t’ai jamais remerciée comme je l’aurais dû ! Tu as été un ange pour moi : j’ai tout vu, tout compris, tout senti, bien que je fusse presque fou. Oui, je t’ai vue des nuits entières à genoux à mon chevet ! Je me souviens que tu m’as plusieurs fois soulevé dans tes bras et même porté comme un enfant, pour me changer de fauteuil. J’étais maigre, exténué ! Toi, toujours forte et courageuse, tu as passé plus de trente nuits sans sommeil, et tu dormais à peine deux heures dans le jour, sur un matelas au pied de mon lit. Oh ! quels reproches je me faisais alors de n’avoir pu vaincre les heures de mon délire qui t’avaient brisée, ma chère Jeanne ! Et tu n’as pas été malade, toi ! Tu venais de soigner de même ta mère dans une longue et cruelle maladie, et tu as soigné encore la mienne, quand, après moi, elle est tombée malade de fatigue et d’épuisement. Et pourtant je ne t’ai jamais remerciée !

— Oh ! si, mon parrain, dit Jeanne tout en larmes, vous m’avez remerciée bien des fois, dix fois plus que ça ne méritait.

— Non, Jeanne, non ! s’écria le jeune homme exalté, j’étais accablé de je ne sais quelle tristesse ; je ne pouvais ni parler, ni pleurer ; j’étais fou autrement que pendant ma maladie, mais je l’étais encore. Combien de fois je me suis reproché, durant mon absence, de ne t’avoir pas dit ce que je te dis maintenant ! Et depuis trois jours que je suis ici, je ne t’ai rien dit encore ; je t’ai à peine regardée... je ne sais pas pourquoi ! Peut-être que je suis encore un peu fou, Jeanne, et que, sans l’exemple de ma sœur, je ne saurais pas encore me décider à t’exprimer ce que j’ai dans le cœur. Mais je ne suis pas ingrat, ne le crois pas. Pardonne-moi, et surtout, ne pense pas que je t’aie baisé la main, en arrivant, pour me moquer de toi. Oh ! Jeanne, autant vaudrait me dire que je suis capable de me moquer de ma mère ou de Marie. Dis-moi que tu ne le crois plus, ma bonne Jeanne, je te le demande à genoux.

Et Guillaume, hors de lui, tour à tour pâle et le visage embrasé, était aux genoux de Jeanne stupéfaite, et couvrait de baisers ses mains, qui avaient enfin laissé tomber le fuseau diligent. Jeanne ne put d’abord que sangloter pour toute réponse.

— Ah ! mon cher petit parrain, dit-elle enfin en baisant avec la plus chaste et la plus maternelle effusion les beaux cheveux blonds de Guillaume, vous me faites de la peine à force de me faire plaisir ! Qu’est-ce que j’ai donc fait, mon Dieu ! pour que vous m’ayez tant d’obligations ! Est-ce que vous n’aviez pas été bon pour moi, aussi, à Ep-Nell et à Toull ? Oh ! je n’oublierai jamais vos amitiés, et c’est bien le moins que je vous aie soigné quand vous souffriez tant, que ça fendait le cœur ! J’avais donné mon âme et mon corps à Dieu pour qu’il envoie la mort sur moi au lieu de l’envoyer sur vous, et je savais bien que si quelqu’un devait en mourir, ça serait moi, parce que j’avais prié comme il faut. Mais le bon Dieu et la grand’vierge, mère de Jésus-Christ, n’ont pas voulu que nous mourions ni l’un ni l’autre. Vous êtes pour avoir du bonheur, pour vous marier, mon cher parrain, pour avoir des jolis enfants ; et mam’selle Marie, que j’aime autant que vous, est pour avoir aussi du bonheur et de la famille, plaise à Dieu !

— Et toi, Jeanne, dit Marie, qui la tenait enlacée dans ses bras, n’espères-tu pas avoir du bonheur aussi ?

— Oh ! moi ! Mam’selle, pourvu que je sois auprès de vous, que je vous serve, que je ménage votre fait, que je soigne vos petits mondes quand ils seront venus, je serai bien assez contente, allez !

— Tu ne veux donc pas te marier aussi, toi ?

— Moi, Mam’selle ! je ne songe pas à ça.

— Et pourquoi donc, Jeanne ? Vous disiez cela autrefois à Toull, dit Guillaume, je m’en souviens ! mais ce n’était pas sérieux ?

— Voyons, Jeanne, est-ce que c’est vrai ? dit mademoiselle de Boussac à la jeune fille, qui ne répondait à Guillaume que par un mystérieux sourire. Tu es ennemie du mariage ?

— Oh ! non, Mam’selle, puisque je vous le conseille. Mais voilà mes vaches qui ne mangent plus, la mouche les fait enrager. C’est l’heure de les conduire au têt (au toit, à l’étable).

— Mais tu ne réponds pas à ce que nous te demandons ? reprit Marie en essayant de la retenir.

— Voyez, voyez, Mam’selle ? dit Jeanne ; mes vaches s’en vont toutes seules. Elles sauteraient dans le jardin ! Ne me détemsez pas[15], ma mignonne !

Et Jeanne, se dégageant, s’enfuit à travers la prairie.

— Eh bien ! dit mademoiselle de Boussac à son frère, voilà comme elle s’en tire toujours ! Jamais, quand il s’agit d’elle et de son avenir, je n’ai pu surprendre en elle une pensée d’intérêt personnel. Guillaume, il y a un mystère d’abnégation dans l’âme de cette jeune fille. J’ai fait plus de vingt romans sur elle sans trouver un dénouement qui eût le sens commun.

Guillaume était redevenu morne et pensif. Depuis sa maladie, ce jeune homme avait, lui aussi, un mystère dans l’âme. Son caractère doux et tendre ne s’était jamais démenti, même dans les accès du délire. En Italie, il avait semblé reprendre le cours égal de ses pensées d’autrefois ; mais, depuis son retour à Boussac, il se sentait redevenir déjà, malgré lui, ce qu’il avait été durant sa convalescence. Un orage intérieur grondait dans son sein. Tantôt il était porté à des épanchements extraordinaires, et tantôt il refoulait tous ses élans en lui-même, avec une profonde souffrance et une sorte d’effroi. Il faut bien avouer que la société de sa charmante sœur n’était pas le remède propre à son mal. Cette jeune fille enthousiaste n’avait jamais vu le monde, elle ne le connaissait pas, elle le haïssait par un effort de divination. Livrée dans sa première jeunesse à une ardente dévotion, elle avait pris l’Évangile au sérieux. Elle était fanatique de droiture et de dévouement. Dans un corps très frêle, elle portait une âme de feu, et, sous des manières pleines de grâce et de douce sensibilité, elle cachait un caractère énergique, entreprenant, et amoureux des partis extrêmes. Elle était capable des plus sublimes folies ; elle eût été vivre au désert à douze ans, si elle eût su où trouver la Thébaïde ; à dix-sept ans, elle rêvait, au sein de l’humanité, une vie à part, toute de renoncement aux vanités du monde, toute de lutte contre ses lois iniques. Comme elle n’était pas grande à demi, elle vivait à l’aise dans ce foyer d’enthousiasme qui était son élément, et elle ne s’apercevait pas que Guillaume n’y entrait que par bonds et par élans terribles, qui le brisaient sans lui faire pousser des ailes. Ce jeune homme avait les généreux instincts de sa sœur ; mais il avait aussi la faiblesse de sa mère. Avec Marie, il s’enflammait pour la vie de sentiment. Ils dévoraient ensemble les romans les plus vertueux et les plus incendiaires. Avec madame de Boussac, Guillaume se rappelait la puissance du monde, et ce que sa mère, d’accord avec le monde, appelait les devoirs d’un homme bien né. Il se laissait alors enlacer par les projets de mariage et les rêves ambitieux. Quoique son goût n’en fût pas complice, sa craintive conscience les acceptait comme des nécessités cruelles auxquelles rien ne pourrait le soustraire. Aussi était-il malheureux et accablé, livré à une lutte sans fin contre lui-même.

Tout en retournant au château lentement avec sa sœur, Guillaume parut fort distrait, bien qu’il prêtât une oreille attentive à toutes ses paroles et que son cœur agité en recueillît avidement le miel ou l’amertume. Il était toujours question de Jeanne. Marie, ignorant la plaie qu’elle creusait au cœur de son frère, se perdait en conjectures sur l’avenir de la jeune fille et sur les sentiments de sir Arthur. Elle avouait qu’elle regrettait la première illusion que la déclaration à la paysanne Jeanne lui avait fait goûter, et que son roman prendrait une tournure prosaïque si M. Harley se guérissait en voyant miss Jane traire les vaches. Guillaume paraissait préférer, par raison et par amitié, ce dénouement vraisemblable. Mais il était bien sombre, et, en quittant sa sœur, il alla rêver seul au bord de la rivière.