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Jeanne

Chapter 22: XVIII LA FENAISON
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About This Book

Credits: This eBook was produced by: Delphine Lettau, Cindy Beyer, Al Haines & the online Distributed Proofreaders Canada team at https: //www. pgdpcanada. net Jeanne est le premier roman que j’aie composé pour le mode de publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, lorsque le vieux Constitutionnel se rajeunit en passant au grand format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude.

[17] Un homme comme il faut ne veut pas dire, dans la bouche de nos filles, un homme bien né ou bien élevé, mais un honnête homme.

XVI
LA VELLÉDA DU MONT BARLOT

Marsillat arriva dans l’après-midi. Ne cherchant pas à se faire une nombreuse clientèle à Guéret, il n’était pas à la chaîne comme tous les avocats de province. Il voulait seulement faire ses premières armes dans son pays ; et n’y plaidant que les causes d’un certain éclat et d’une certaine importance, il avait souvent la liberté de revenir passer quelques jours à Boussac. Il cachait son ambition patiente sous un air d’insouciance et presque de dédain pour les gloires du barreau : au fond, il aspirait à la députation dans l’avenir.

On s’imaginera difficilement qu’un homme de ce caractère fût susceptible d’une grande passion pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat était-il très calmé à l’égard de la bergère d’Ep-Nell. Mais il avait trop de persistance réfléchie dans la volonté, pour n’en pas avoir instinctivement dans ses désirs. Une fantaisie non satisfaite le tourmentait plus qu’il n’eût souhaité lui-même, et depuis près de deux ans qu’il convoitait en vain la possession de la plus belle des filles du pays de Combraille, il avait de temps en temps des accès de mauvaise humeur contre elle et contre lui-même, en se rappelant qu’il avait échoué pour la première fois de sa vie dans une entreprise de ce genre. Il y avait pourtant dépensé plus de soins que pour toute autre. Il l’avait vue avec plaisir être admise au château de Boussac, dans l’espérance qu’elle serait là sous sa main ; et, durant toute la maladie de Guillaume, il avait pris tous les prétextes pour être assidu dans la maison. Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se hâtait pour le service de son cher parrain, le soir, surtout lorsqu’il la guettait dans la cour ou dans la laiterie, enfin, jusqu’auprès du lit où la prostration du malade le laissait quelquefois en tête à tête avec Jeanne, il avait épuisé son éloquence brusque et impérieuse, ses offres corruptrices et ses tentatives de familiarité, sans l’avoir émue ou effrayée un seul instant. Elle avait assez de force physique pour ne pas craindre une lutte où la prudence de Marsillat ne lui eût d’ailleurs pas permis de s’engager, car il sentait qu’un seul cri, un seul éclat de la voix de Jeanne, dans cette maison austère et silencieuse, l’eût couvert de ridicule et de honte. C’était donc par la séduction des paroles et des promesses qu’il pouvait espérer de s’en faire écouter ; mais, à tous ses beaux discours, Jeanne haussait les épaules. « Je ne sais pas, lui disait-elle, comment vous avez le cœur de plaisanter comme ça, quand mon pauvre jeune maître est si mal, et ma pauvre chère marraine dans le chagrin. Vous avez pourtant l’air de les aimer, car vous êtes bien officieux dans la maison ; mais vous êtes si fou, qu’il faut toujours que vous fassiez enrager quelqu’un. Je crois que vous fafioteriez autour des filles, les pieds dans le feu. Allons, laissez-moi tranquille ; vous êtes un diseur de riens. Si vous y revenez, je vous recommanderai à la Claudie. »

Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense que la colère ou la peur. Au fond, Marsillat sentait qu’elle parlait avec bon sens, et qu’elle ne le jugeait pas plus mauvais qu’il n’était ; car il avait du dévouement et de l’affection pour Guillaume, et sa conduite n’était pas toute hypocrisie.

C’est là, du reste, tout ce qu’il avait obtenu de la perle du Combraille, comme il l’appelait d’un air moitié passionné, moitié railleur. Nos bourgeois font rarement la cour sérieusement aux filles de cette classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité méprisante qu’elles ont la simplicité de ne pas comprendre quand elles aiment, ce qui arrive bien quelquefois pour leur malheur, sans que la cupidité (mais je ne dirai pas la vanité) y soit pour rien. Nos bourgeois, affreusement corrompus, ont remplacé les seigneurs de la féodalité dans certains droits qu’ils s’arrogent, en vertu de leur argent et de l’espèce de dépendance où ils tiennent la famille du pauvre.

A mesure que la santé de Guillaume était revenue, Marsillat avait fort bien remarqué la protection jalouse qu’il avait accordée à sa filleule, et, craignant de devenir ridicule, il avait affecté de ne plus faire attention à Jeanne. Il y avait même des moments où, croyant deviner dans son jeune ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté d’être généreux et de favoriser son amour. Il eût seulement voulu que Guillaume réclamât son aide et les conseils de son expérience dépravée ; mais le jeune baron eût préféré mourir que de lui ouvrir son cœur.

D’ailleurs Marsillat était flatté, au fond de l’âme, d’être accueilli avec distinction et choyé particulièrement par les dames de la maison plus que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois ambitieux a cette faiblesse, bien qu’il soit peu de provinces où la noblesse soit plus effacée que dans la nôtre, et bien qu’il fût de mode, à cette époque, de la railler et de la braver plus qu’elle ne le méritait.

Mais la force des choses avait mis Jeanne à couvert des obsessions de Marsillat. Il avait été vivre ailleurs, il avait songé à ses affaires, à sa réputation, à son avenir, et son caprice pour la fille des champs ne s’était plus réveillé qu’à de courts intervalles, et lorsque les occasions de lui parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses pour sa réputation d’homme de poids. De jour en jour, les folies de jeunesse, pour lesquelles on n’a chez nous que trop de tolérance, devenaient moins conciliables avec la position de l’avocat renommé. Le goût s’en passait peut-être aussi chez Marsillat, au milieu de préoccupations de plus en plus sérieuses. En un mot, son désir pour Jeanne s’était endormi dans sa poitrine. Peut-être n’attendait-il qu’une occasion quelque peu énergique pour se réveiller.

Avant le dîner, il entraîna Guillaume et sir Arthur dans la prairie où Jeanne gardait ordinairement ses vaches. Il prit pour prétexte l’amusement de faire lever et de tuer quelques lapins dans les rochers qui longent la rivière. Dans le fait, Marsillat voulait voir sir Arthur en présence de l’objet de ses pensées ; car Claudie avait assez bien écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à peu près par cœur l’étrange déclaration qu’il avait faite indirectement à Jeanne, et Marsillat n’était pas assez complètement détaché de Claudie pour n’avoir pas eu déjà un quart d’heure d’entretien particulier avec elle. Claudie n’ayant plus guère d’autres rapports avec son ancien amant que le plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et voyant qu’il s’amusait toujours de son caquet déluré, lui racontait avec complaisance tous les petits événements de la maison ; et Marsillat, qui aimait à tout savoir, la faisait servir à sa police particulière, sans qu’elle y entendît malice. Cette familiarité cancanière est tout à fait dans les mœurs bourgeoises du pays.

Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la prairie, sans que l’œil pénétrant de Marsillat et sans que le regard mélancolique et inquiet de Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant les vaches étaient au pré, et la gardeuse ne pouvait pas être loin. Mais ils durent renoncer à la rencontrer, et force fut à Léon d’entrer dans les rochers pour faire lever le gibier qu’il avait promis au fusil de M. Harley.

C’est alors seulement qu’il découvrit Jeanne abritée contre une grosse roche, et profondément endormie. Cette apparence de langueur et de paresse était bien contraire aux habitudes de Jeanne, et à ce préjugé rustique qu’il est dangereux de s’endormir aux champs. Mais elle avait à peine reposé deux heures cette nuit-là, et la fatigue l’avait vaincue. Sa quenouille était encore attachée à son côté ; son fuseau avait roulé à terre, et le fil était rompu. Sa belle tête s’était penchée contre le rocher, et le chanvre de sa quenouille servait d’oreiller à sa joue candide. Elle était assise dans l’attitude la plus chaste, et sa main droite, pendante à son côté, avait, de temps à autre, le mouvement machinal, mais faible, de faire pirouetter le fuseau.

Marsillat, qui la découvrit le premier, s’arrêta à quelques pas devant elle, et fit signe à ses compagnons d’approcher. Guillaume éprouva un serrement de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique Jeanne sous les regards brûlants de cet homme. Mais sir Arthur, après avoir contemplé Jeanne quelques instants en silence, parut tout à coup fort ému, et murmura à voix basse, en posant ses mains sur les bras de ses deux compagnons :

— Ho !... vous souvenez-vous ?

— De quoi ? dit Marsillat. Il paraît que vous avez quelque charmant souvenir !

— Ho ! dit l’Anglais en étendant sa main vers la tête de Jeanne avec attendrissement, je me souviens de tout ! Elle était la plus belle enfant du monde, elle est la plus belle fille de la terre !

— Mon Dieu ! s’écria Guillaume en passant sa main sur son front, je me souviens de quelque chose comme dans un rêve !... Aidez-moi, rappelez-moi !...

— Guillaume, dit M. Harley, souvenez-vous des pierres jomâtres et de la druidesse Velléda, et des trois dons, et des trois souhaits que nous lui avons faits !

— Oui-da ! s’écria Léon, je me souviens maintenant. Quant aux trois dons, je ne sais plus précisément ce que c’était. Il y avait trois pièces de monnaie différentes. Quant aux trois souhaits... je me rappelle celui de M. Harley, « un bon mari » ; et le mien, « un amant robuste... » Je ne me rappelle plus celui de Guillaume.

— Ni moi, dit Guillaume ; mais je me rappelle mon aumône. C’était une pièce d’or.

— Et moi, je me rappelle tout, comme si c’était hier, s’écria sir Arthur.

— Et vous croyez que c’était Jeanne ? demanda Guillaume troublé.

— Pourquoi pas ? reprit Léon ; je n’en sais rien, mais il est facile de s’en assurer.

Comme il élevait la voix sans ménagement, Jeanne s’éveilla, devint toute rouge de surprise et de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit, et regarda ses vaches. Elles étaient un peu loin. Jeanne voulut courir pour les rejoindre, mais Marsillat l’arrêta.

— Jeanne, lui dit-il pour l’éprouver, tu n’as donc jamais dit à personne ce que tu avais fait des trois pièces de monnaie que les fades du mont Barlot avaient mises dans ta main, quand tu étais petite, un jour que tu t’étais endormie sur les pierres jomâtres ?

Pour la première fois, depuis l’incendie de la chaumière d’Ep-Nell, Guillaume vit un grand trouble et une profonde terreur sur le visage de Jeanne.

— Dieu du ciel ! s’écria-t-elle en devenant pâle comme la mort, comment savez-vous ça, Monsieur ? Je ne l’ai jamais dit qu’à ma mère, et ma mère ne l’a jamais dit à personne.

— Ta tante le savait apparemment, Jeanne ?

— Non ! ma tante ne l’a jamais su. Qu’est-ce qui a pu vous le dire ? Ça n’est pas de ma faute si vous le savez, je ne l’ai jamais dit.

— Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin à cacher une chose si simple ? dit Guillaume. Je ne comprends pas pourquoi vous attachez tant d’importance à ce hasard, ma chère Jeanne.

— Et vous aussi, mon parrain, vous le savez donc ? dit Jeanne consternée.

— Et moi aussi, dit l’Anglais en prenant, d’un air à la fois paternel et respectueux, la main de Jeanne, je le sais, et je vous prie de nous dire si cela a été pour vous la cause de quelque chagrin.

— Non, Monsieur, dit Jeanne, d’un air de fierté singulière, je n’en ai jamais eu de chagrin.

— Mais pourquoi l’as-tu caché ? dit Marsillat, qui affectait de tutoyer Jeanne, pour faire un peu souffrir ses deux rivaux. Voyons ! tu as cru sérieusement que cela te venait des fades ?

— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, monsieur Marsillat, répondit Jeanne d’un air mécontent. Vous autres savants, vous avez vos idées, et nous avons les nôtres. Nous sommes simples, je le veux bien, mais nous voyons aux champs, où nous vivons de jour et de nuit, des choses que vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Laissez-nous comme nous sommes. Quand vous nous changez, ça nous porte malheur.

— Ainsi, tu crois que ce sont les fades ? répéta Marsillat. Allons, grand bien te fasse ! Tu vois, Guillaume ! ajouta-t-il, affectant de tutoyer aussi le jeune baron, comme il le faisait quelquefois quand il se sentait l’humeur taquine, voilà l’esprit de nos belles bergères ! Elles ont mille superstitions absurdes, et ta filleule ne les a pas perdues depuis tantôt deux ans, je crois, que ta sœur essaie de lui débrouiller le cerveau. Jeanne, veux-tu que je te dise ?...

— Nenni, Monsieur, je veux que vous ne me disiez rien, répondit Jeanne avec une tristesse qui était toute l’expression de son courroux. En voilà bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi, si vous voulez, et des choses que vous ne connaissez pas, si vous ne craignez rien. Moi, je n’ai rien dit, et je n’ai pas fait de mal.

— Oh ! s’écria sir Arthur, affligé de la douleur qui se peignait sur les traits de Jeanne, je ne comprends rien... Mais si Jeanne est dans l’erreur, il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer d’elle, mais lui apprendre...

Sir Arthur s’arrêta court en voyant le visage de Jeanne couvert de larmes. Il eut tant de douleur d’avoir contribué à la faire pleurer ainsi, qu’il resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer et de la consoler, il ne sut lui dire que « Ho !... »

L’affliction et le trouble de Guillaume furent plus visibles encore ; mais gêné par la présence de Marsillat, il n’osa faire un pas ni dire un mot pour retenir Jeanne, qui s’éloigna avec empressement.

— Eh bien, dit Marsillat qui, seul, ne parut point ému, que dites-vous, sir Arthur, de cette étrangeté ? n’est-ce pas une observation curieuse à faire sur les mœurs de nos campagnes ? Vous avez voyagé dans des pays lointains et sauvages ; vous ne vous doutiez pas, je parie, qu’il y eût au centre de la France des superstitions si arriérées !

— Dites tant de poésie fantastique, répondit M. Harley. Je ne trouve rien de ridicule ni de méprisable dans tout ceci, et je me rappelle fort bien ce que vous m’avez raconté autrefois des fées ou fades qui hantent les antiques cromlechs gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune fille pleure ?

— Parce que cela porte malheur de parler des fades et de trahir les relations qu’elles ont daigné avoir avec les mortels. C’est un crime envers elles, et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent les indiscrets en qui elles avaient mis leur confiance. Vous voyez bien qu’il ne peut venir à l’esprit de cette fille que nous soyons les trois fées du mont Barlot. Elle persiste à croire qu’elle a reçu l’aumône des bons génies, et, dans la crainte que son secret ne soit ébruité, elle gémit et se défend de l’avoir divulgué. Quant à moi, je ne suis pas si tolérant que vous, sir Arthur, à l’endroit de la poésie dite fantastique. Je hais la superstition, et déplore l’erreur grossière, sous quelque forme qu’elles se présentent. Je ne laisse jamais échapper l’occasion de m’en moquer, et je crois que c’est un devoir à remplir envers ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux le jour où nous voudrons les éclairer, au lieu de les tenir dans les ténèbres de l’abrutissement.

— Vous êtes devenu bien philanthrope depuis que je n’ai eu le plaisir de vous voir, dit Guillaume avec un peu d’aigreur.

— Je l’ai toujours été, répondit Marsillat, et je me pique de l’être encore, et plus que vous, Guillaume. Car il entre dans les idées de votre caste de perpétuer l’ignorance chez le pauvre, afin d’y perpétuer la soumission. Aussi admirez-vous, en poètes, que vous prétendez être, le merveilleux qui remplit ces pauvres cervelles ; et vous ne faites qu’entretenir, par la dévotion, par la protection accordée aux images miraculeuses, aux pèlerinages, et autres niaiseries, la folie de nos pauvres villageois. Au lieu que nous, infâmes libéraux, nous voudrions qu’ils pussent lire Voltaire comme nous, et se débarrasser du respect qu’ils portent à Dieu, au diable et à certains hommes.

— Monsieur Marsillat, vous avez raison sur un point et tort sur l’autre, répondit M. Harley. Je voudrais avec vous qu’on affranchît le paysan de ses terreurs comme de sa misère... Mais si vous n’avez que Voltaire à lui faire lire, quand il saura lire, je regretterai pour lui ses légendes poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne disait tout à l’heure quelque chose d’assez profond, que vous n’avez pas senti. Des paysans, qui vivent aux champs de jour et de nuit, disait-elle, voient des choses que vous ne verrez jamais. C’est-à-dire qu’ils ont l’esprit plus tourné à la poésie que nous, et, en cela, je ne sais trop si nous devons les plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer.

— Oui, oui, vous les admirez en curieux, en amateurs ! reprit Marsillat. Vous recueilleriez volontiers leurs légendes pour les mettre en vers, en prose fleurie et en musique. Mais vous ne voudriez pas que vos enfants fussent nourris de pareils contes, et vous auriez grand soin de les désabuser s’ils prenaient au sérieux ceux de leurs nourrices.

— Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume. L’enfant a besoin de poésie, comme le paysan, et on ne peut guère l’instruire qu’à l’aide des symboles. Quant à moi, j’ai été nourri de ces contes que vous méprisez tant, et je serais bien fâché d’avoir sucé l’esprit de Voltaire avec le lait.

— Je sais que vous avez été nourri du même lait que Jeanne, reprit Marsillat en souriant, et les fabliaux de la mère Tula ont pu être de votre goût, comme ceux de ma grand’mère, qui était, ne vous en déplaise, une sorte de paysanne, ont été peut-être du mien jadis. Mais vous n’aimez plus ces symboles qu’à la condition d’en chercher et d’en trouver le sens, au lieu que la pauvre Jeanne et ses pareilles y voient de grosses et terribles réalités qui font l’occupation, le tourment, l’idiotisme et l’abaissement de leur vie. Qu’en dit notre philosophe ? ajouta-t-il en s’adressant avec un peu d’ironie à M. Harley.

— Je dis, répondit celui-ci, qu’il faudrait traiter le cerveau des paysans comme on a traité celui de Guillaume : leur laisser la poésie, et les aider à découvrir le symbole.

— Alors, il n’y aurait plus foi à la poésie, s’écria Léon, qui aimait à discuter. Ils ne feraient plus que s’en amuser comme vous autres ; les plus froids deviendraient des critiques, les plus artistes des littérateurs ; je ne demande pas mieux, moi ; mais ils perdraient dès lors cette naïveté crédule que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos yeux, tout le charme de leur superstition.

M. Harley voulut répondre ; mais, il fut bientôt contredit et battu par Marsillat, qui avait la parole plus facile, et qui était à cheval sur une logique plus claire. Cependant il ne convainquit pas l’Anglais, qui, en rendant justice à la netteté de sa critique, trouvait beaucoup de sécheresse dans ses sentiments, et n’envisageait qu’avec effroi sa philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se contentent d’une certaine portion, étroite et distincte, de la vérité acquise, auront toujours, dans la discussion, beaucoup d’avantage apparent sur ceux qui cherchent dans l’inconnu une vérité plus vaste et plus idéale. M. Harley dut bientôt céder la palme du raisonnement à l’avocat, et Guillaume, qui se sentait ébranlé par le talent de Léon plus qu’il ne voulait en convenir, devint de plus en plus triste, et finit par garder le silence.

Cette conversation fut reprise le soir autour de la table à ouvrage, où les demoiselles du château et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement une causerie à part, tandis que les parents jouaient aux cartes avec quelques fonctionnaires ou bourgeois royalistes de la ville. Arthur et Guillaume eussent souhaité qu’il fût question de Jeanne entre eux et Marie seulement ; mais il n’y eut pas moyen d’empêcher Marsillat de raconter devant Elvire l’aventure du mont Barlot, la découverte que M. Harley avait faite de l’identité de Jeanne avec la petite chevrière, dite la druidesse des pierres jomâtres, et le chagrin que cette fille crédule avait montré en entendant raconter l’incident des pièces de monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle de Boussac écouta ce récit avec beaucoup d’attention, et voulut en savoir tous les détails. M. Harley, seul, se les rappelait exactement et minutieusement. Guillaume, étant fort jeune à l’époque de l’événement, en avait un souvenir vague, qui se réveillait à mesure que sir Arthur racontait. Marsillat avait meilleure mémoire que Guillaume ; mais la poésie de ce petit roman l’ayant moins frappé que ses deux compagnons, il ne s’en serait peut-être jamais souvenu plus que Guillaume sans le secours de M. Harley. Cette différence dans l’impression diverse que plusieurs personnes reçoivent et conservent d’un même fait est assez prouvée par l’expérience journalière.

Sir Arthur n’avait été qu’une fois en sa vie aux pierres jomâtres. Ce lieu sauvage avait laissé dans son souvenir un tableau distinct, et les moindres circonstances qui s’y rattachaient lui semblaient en faire partie. Marsillat ayant cent fois passé par là avant et après, eût été fort embarrassé de noter un cas particulier. Il avait guetté et surpris bien d’autres fois, et moins innocemment peut-être, les bergères endormies dans les rochers et sous les buissons de ces parages peu fréquentés. Cependant la demeure éloignée et les habitudes sauvages de Jeanne l’avaient tenue assez longtemps à l’abri des regards de l’ardent chasseur, pour qu’il eût oublié ses traits, d’ailleurs fort changés et pour ainsi dire transformés depuis la rencontre du mont Barlot jusqu’à l’époque où les yeux noirs de Claudie avaient attiré le jeune avocat vers les bruyères de Toull et les dolmens d’Ep-Nell. Quant à Guillaume, quatre ans passés à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis un abîme entre les souvenirs de son adolescence et les émotions d’une vie nouvelle.

Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne heure, suivant la coutume pacifique et régulière de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie prolongèrent encore quelque temps la veillée dans le grand salon. L’Anglais persistait dans son amour pour Jeanne, et mademoiselle de Boussac, bien loin de l’en dissuader, admirait ce qu’elle appelait sa sagesse, et s’enthousiasmait avec lui pour son étrange projet d’hyménée. Guillaume était taciturne, et, enfoncé sous la grande cheminée, il tourmentait les tisons avec une agitation singulière. M. Harley voulait l’amener à lui donner une complète adhésion, mais le jeune homme se retranchait sur le danger d’unir indissolublement une intelligence éclairée avec des instincts honnêtes mais aveugles. Puis il revenait à la lutte, peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir contre l’opinion. Il s’effrayait du ridicule et du blâme qui allaient s’attacher à cette résolution excentrique. Arthur combattait ces objections par des arguments sans réplique au point de vue du sentiment et de la raison naturelle, et Guillaume était ému, oppressé, et comme vaincu au fond de son âme. Et alors il trouvait un secret soulagement à prévoir que Jeanne, fidèle à sa bizarre détermination, repousserait l’idée du mariage, et il conjurait sir Arthur de ne pas se déclarer avant que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent réussi à savoir le fond des pensées de la mystérieuse bergère. Et alors aussi Marie le grondait de sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle sublime de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le lendemain, mademoiselle de Boussac s’attacherait aux pas de Jeanne jusqu’à ce qu’elle lui eût arraché son secret.

XVII
LA GRANDE PASTOURE

Le soleil n’était pas encore levé lorsque la romanesque Marie alla trouver Jeanne dans l’étable, et s’asseyant sur le bord de la crèche, tandis que la jeune fille trayait ses vaches, elle entra en matière par l’aventure du mont Barlot. Lorsqu’elle lui eut déclaré et assuré que Guillaume, Arthur et Marsillat étaient les auteurs du miracle dont elle avait fait l’événement capital de sa vie, la belle laitière suspendit son travail et resta comme étourdie sous cette révélation. Si tout autre la lui eût faite, elle n’y eût jamais cru, mais elle vénérait sa jeune maîtresse presque à l’égal de sa patronne, la Vierge des Cieux, et elle demeura comme étourdie et consternée sous le coup de la froide réalité. Vraiment, quand on ôte au paysan sa foi au prodige, il semble qu’on lui enlève une partie de son âme.

— Eh bien ! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine, tu regrettes donc beaucoup ton rêve ?

— Oui, ma chère demoiselle, j’en ai du regret, répondit Jeanne ; je m’étais accoutumée à y penser tous les jours. Mais si ça m’ôte un plaisir, ça m’ôte aussi une peine.

— Explique-toi clairement. Tu peux bien tout me dire, à moi, Jeanne. Tu sais combien je t’aime. Tu sais aussi que je ne me moque jamais de toi, et bien que j’aie ignoré jusqu’ici à quel point tu croyais aux fades, je me sens moins que jamais capable de te tourmenter et de t’humilier.

— Oh ! je le sais, ma chérie mignonne ; vous avez trop bon cœur ! Mais enfin, vous ne croyez pas les mêmes choses que nous.

— C’est vrai ; mais je puis t’écouter, et peut-être adopter tes idées si elles me paraissent justes. Voyons, instruis-moi dans ta croyance comme si j’étais païenne et que tu voulusses me convertir. Apprends-moi ce que c’est que les fades.

— Eh ! Mam’selle, c’est bien simple ; elles sont filles de Dieu ou filles du diable. Elles nous aiment ou nous haïssent, nous soulagent ou nous tourmentent, nous conservent dans le bien ou nous jettent dans le mal, selon que nous les connaissons, et que nous nous donnons aux bonnes ou aux mauvaises. Quand une personne a la connaissance, elle fait son salut en restant sage. Quand elle ne connaît rien, il lui vient des mauvaises pensées, et elle se laisse aller au mal sans savoir comment.

— Eh bien ! quand tu as trouvé, après ton sommeil sur les pierres jomâtres, ces pièces dans ta main, as-tu regardé cela comme un présent des fées ou comme un piège ?

— Attendez, ma mignonne. Il faut tout vous dire. Vous ne savez pas qu’il y a un trésor caché dans notre pays !

— Je sais cela. Tout le monde le cherche et personne ne le trouve. On dit aussi qu’il y a un veau d’or massif enterré sous la montagne de Toull ; que ce veau d’or, ou ce bœuf d’or, comme vous l’appelez, se lève, sort de son gîte caché à certaines époques de l’année, particulièrement à la nuit de Noël, et qu’il se met à courir la campagne en jetant du feu par les yeux et par les naseaux.

— Oui, Mam’selle, c’est comme ça que ça se dit.

— On dit encore que si quelqu’un, coupable d’une mauvaise action, vient à rencontrer le bœuf, le bœuf l’épouvante, le poursuit, et peut le tuer ; au lieu que si la personne est en état de grâce, et marche droit à lui, elle n’a rien à craindre. Enfin, on dit que si cette personne a le bonheur de le rencontrer la nuit de Noël, juste à l’heure de l’élévation de la messe, elle peut le saisir par les cornes et le dompter ; alors le bœuf d’or s’agenouille devant elle, et la conduit à son trou qui est justement le trou à l’or, l’endroit où gît le trésor de l’ancienne ville de Toull, perdu et cherché depuis des milliers d’années.

— Oui, Mam’selle ; vous savez donc tout ça ?

— Je l’avais entendu raconter en plaisantant, et hier soir, M. Marsillat nous a donné beaucoup de détails, et nous a assuré que presque tous les habitants de Toull et des environs croyaient fermement à cette folie, quoiqu’ils ne l’avouent pas aux bourgeois. Et toi, Jeanne, est-ce que tu y crois ?

— Ma mignonne, vous dites déjà que c’est une folie ! Moi, je ne dis rien là-dessus. Je ne peux pas dire que ce soit faux, ma mère y croyait. Je ne veux pas dire que ce soit vrai, M. le curé de Toull dit que c’est un péché. Seulement, j’ai toujours tâché de ne pas faire de mal, afin de n’être pas tuée par le bœuf, si je venais à le rencontrer, et de trouver le trésor, si c’est la volonté de Dieu.

— Allons ! ma bonne Jeanne, tu y crois. Après ?

— Après, Mam’selle ? Est-ce qu’on ne vous a pas dit que pour n’être pas en danger, il faut n’avoir jamais eu de l’or tant seulement un brin en sa possession ?

— C’est vrai, on me l’a dit aussi. Vous pensez donc que l’or porte malheur ?

— Ça, j’en suis bien sûre ! Toutes les fois qu’un bourgeois en a montré à une fille, elle a quasiment perdu l’esprit, et elle s’est rendue à lui, quand même il était vieux, méchant et vilain. Eh bien ! le jour où je trouvai de l’or dans ma main, je commençai par le jeter bien loin de moi. Ensuite, pour qu’il ne portât pas malheur à d’autres, je fis un trou dans la terre avec mon couteau, sous la grand’pierre jomâtre, et je poussai le louis d’or dedans avec mon sabot. Mais comme il y avait eu dans ma main de l’argent aussi, je ne me méfiai pas de l’argent, et le portai bien vite à ma mère.

— Tu pensas donc de suite aux fades ?

— Non, Mam’selle. Je n’y pensais pas, je n’avais pas de connaissance ; je savais seulement que l’or portai malheur, et je n’en voulais point. Quand je dis à ma mère ce qui m’était arrivé, et que je lui montrai les deux pièces d’argent, elle commença à m’instruire. Elle me tança beaucoup de m’être laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres, qui sont un mauvais endroit, et elle m’enseigna ce que je devais faire pour me sauver des mauvais esprits qui avaient agi avec moi comme s’ils croyaient m’avoir achetée. Elle fut contente de ce que j’avais laissé le louis d’or au mont Barlot et de ce que je ne l’avais pas mis dans ma poche, ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver. Elle ne savait trop que dire du gros écu blanc. Ça pouvait être bon ou mauvais ; mais ça pouvait aussi n’être ni mauvais ni bon, parce qu’il y a des fadets qui sont fous, qui aiment à s’amuser, et qui font des petites niches un peu ennuyeuses, mais pas bien méchantes, comme de vous faire chercher votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil en filant, ou encore de vous faire défaire vos pelotons en tournant le dévide à l’envers quand vous n’y faites pas attention. Nous avons donc fait bénir l’écu dans l’église et nous l’avons mis dans le tronc aux pauvres. Quant à la pièce de cinq sous, qui était bien reluisante, bien petite et bien jolie... il y avait l’empereur Napoléon dessus, et ma pauvre chère mère aimait beaucoup cet empereur-là. Elle disait souvent que si elle n’avait pas été nourrice elle aurait voulu être cantinière pour aller à la guerre contre les Anglais qui ont pris et abîmé notre pays dans les temps anciens, du temps de la Grande Pastoure.

— Eh bien ! la petit pièce de l’empereur ?

— Ma chère défunte me dit comme ça : « Jeanne, c’est bon, cette pièce-là, c’est du bonheur et de l’honneur. C’est la bonne fade qui, en voyant comme la mauvaise fade voulait te tenter avec de l’or, a mis dans ta main ce petit sou blanc pour te défendre. C’est, pour sûr, la grand’fade d’Ep-Nell qui te veut du bien, parce qu’elle sait que tu n’es pas méchante, et que tu n’as jamais fait de peine à ta mère, ni de tort à personne. Faut donc garder son cadeau, et ne jamais t’en séparer. » Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit attacher à la croix de mon chapelet avec la petite médaille de la bonne sainte Vierge qui commande à toutes les bonnes fades. Et tenez, Mam’selle, je l’ai bien toujours. Le voilà au bout de mon chapelet, dans ma poche ; la nuit je le passe à mon cou, et comme ça je ne le quitte jamais.

Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit chapelet de ces graines grisâtres qui croissent dans nos champs et dont je ne sais plus le nom. L’humble offrande de sir Arthur y était attachée par un petit anneau de fer.

— Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l’histoire des trois pièces, qui m’a tant fait faire de prières, parce que je croyais que c’était un miracle, et qui m’a souvent aussi donné la peur. Vous dites que ça n’en est pas un. Eh bien ! vous vous trompez peut-être. Les fades peuvent bien s’en être mêlées et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans qu’ils le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur ou bonheur.

— Et sais-tu, ma pauvre Jeanne, de qui te vient ton cher petit sou blanc ?

— Ça doit être de mon parrain !

— Eh bien ! non, c’est du monsieur anglais.

— De l’Anglais ? Ah ! dit Jeanne étonnée, un Anglais peut-il porter bonheur à une chrétienne ?

— Tu crois donc qu’un Anglais n’est pas un chrétien ?

— Je ne sais pas.

— Je t’assure qu’ils sont aussi bons chrétiens que nous, Jeanne !

— Je sais bien que ça se dit comme ça, à présent, Mam’selle ; mais du temps de votre papa, que vous n’avez guère connu, ça se disait autrement. Savez-vous pourquoi ma mère aurait voulu que je vienne à attraper le bœuf et à trouver le trésor ?

— Voyons !

— Elle disait que le trésor était si gros, que personne n’en verrait jamais la fin ; qu’il y aurait de quoi rendre heureux tout le monde qui est sur la terre ; qu’il y aurait encore de quoi payer une grosse armée pour renvoyer les Anglais de la France, car ils étaient les maîtres à Paris, à ce qu’il paraît dans le temps où elle me disait ça.

— Et pourquoi haïssait-elle ainsi l’Angleterre ?

— Dame ! Mam’selle, elle avait appris ça chez vous, du temps qu’elle y élevait votre frère. Votre défunt papa, qui était un grand militaire (qu’on dit), leur faisait la guerre, et votre maman, qui avait toujours peur qu’on ne le tue, les haïssait à mort. Alors quand l’empereur a été renvoyé et mis dans une cage de fer par les Anglais, ma mère a pleuré, pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir pleurer. Et puis quand on disait que les Anglais avaient amené de leur pays un roi anglais et qu’ils l’avaient mis à Paris pour commander aux Français, elle se fâchait, et elle disait comme ça : « Ah ! ma pauvre chère dame de Boussac doit avoir rudement de chagrin ! » Aussi, Mam’selle, j’ai été bien étonnée quand je suis venue ici et que j’ai entendu dire à votre maman qu’elle aimait Louis XVIII, le roi anglais ; et je ne savais que penser de voir qu’il y avait son portrait dans sa chambre et qu’on avait mis le portrait de l’empereur dans le grenier. Aussi je l’ai mis dans ma chambre, moi, sans qu’elle le sache, et je ne crois pas qu’il y ait de mal à ça.

— Non, sans doute. Moi aussi j’admire et je plains le grand empereur. Mais prends garde que madame de Charmois ne découvre que tu honores ainsi son portrait, car elle n’aurait pas de cesse que maman ne le fît brûler.

— Aussi, Mam’selle, je le cache tous les matins avec un tablier que j’accroche dessus. Mais le soir, quand je reviens dans ma chambre, je le regarde, et ça me fait plaisir. Dame ! écoutez donc, mon père aussi avait été soldat du temps de la République, et, sous l’empereur, il avait été dans un pays qu’on appelle l’Italie, et il s’était bien battu. Je ne l’ai pas connu non plus ; mais je sais qu’il n’aimait pas beaucoup les Anglais, et il y avait dans notre maison une image de l’empereur qui a brûlé avec tout le reste.

— Ainsi, tu songes à faire la guerre aux Anglais, Jeanne ? Quand tu auras trouvé le trésor, tu achèteras une grosse armée, et tu te mettras en campagne sur un beau cheval blanc, comme Jeanne d’autrefois, la belle Pastoure qui a délivré notre pays des habits rouges ?

— Oh ! Mam’selle, comment donc que vous savez ces choses-là ? J’en rêve toutes les nuits, et mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée, et que je garde mes bêtes, je m’imagine que je vois arriver tout ça. Cependant, je n’en parle jamais à personne.

— Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être que je fais des rêves semblables de mon côté. On ne peut pas être si près de Sainte-Sévère sans s’émouvoir au récit de ce qui s’y est passé. On dit qu’il y a à Toull des lions que les Anglais y avaient fait tailler dans la pierre, pour humilier le pays, et que tous les jours on leur donne encore des coups de sabot.

— Ah ! Mam’selle, je vois bien que vous êtes comme moi ! Ma mère a dit que votre grand-père avait été très ami avec la Grande Pastoure, et qu’il était aussi un grand soldat enragé contre les Anglais.

— Mon grand-père ?

— Oui, Mam’selle, un seigneur de Boussac. Elle avait entendu dire ça dans la maison d’ici.

— Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes que tu ne penses, Jeanne ; mais n’importe. Il y a eu, en effet, dans notre famille un maréchal de Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je sens comme toi, Jeanne, qu’il serait doux de mener cette belle vie. Mais cela n’est plus de notre temps, mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps, pour toujours peut-être, avec l’Angleterre. Nous sommes censés libres, et les Anglais ne viendront plus ouvertement nous faire la loi. Il convient à une bonne chrétienne comme toi de ne plus les haïr et de ne plus songer à lever une armée contre eux.

— Ça ne vous va donc pas, Mam’selle, ce que j’ai dit ? Je vous en demande pardon.

— Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées, ma bonne Jeanne, et je t’aime davantage d’avoir toutes ces imaginations. Mais tout cela est impossible, et d’ailleurs il y a de bons Anglais qui nous aiment et qui pleurent l’empereur Napoléon.

— Vrai, Mam’selle ? il y en a ? Oh ! il faudrait faire grâce à ceux-là.

— Certainement, Jeanne, et tu dois commencer par notre ami M. Harley, qui admire la belle Pastoure et l’empereur autant que toi.

— Si pourtant, dit Jeanne en hochant la tête, les Anglais les ont fait mourir tous les deux. Ils ont brûlé la Grande Pastoure parce qu’elle avait la connaissance !

— M. Harley la révère comme une martyre et comme une sainte, je t’en réponds.

— Oui-da ! c’est donc un bien brave homme, cet Anglais-là ?

— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui soit sur la terre, Jeanne.

— Ça me fait plaisir. Je n’ôterai pas son petit sou blanc de mon chapelet.

— Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine.

— Et à cause donc, Mam’selle ?

— Parce qu’il t’aime, Jeanne.

— Il m’aime ! C’est donc vrai qu’il a connu ma mère ?

— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime beaucoup.

— Et pourquoi donc ?

— Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble, s’assemble, Jeanne ! N’est-ce pas vrai ?

Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à l’affection dont elle était l’objet. Mais elle l’acceptait comme la marque d’une grande bonté, et prêtait l’oreille d’un air naïf au panégyrique que sa jeune maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les sentiments qu’il lui inspirait, elle s’aperçut qu’elle perdrait du terrain au lieu d’en gagner, et qu’une sorte de méfiance et d’effroi, sentiments bien contraires à ses dispositions habituelles, s’emparaient de la jeune fille. — Voilà déjà deux fois, Mam’selle, que vous voulez trop me faire dire ce que j’en pense, dit-elle ; je ne sais pas pourquoi vous vous inquiétez de ça.

— Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle de Boussac, je suis une fille à marier, moi, et je puis, d’un jour à l’autre, être demandée par quelqu’un.

— Oh ! si c’est pour me faire causer que vous me questionnez comme ça, répondit Jeanne, qui donna avec simplicité dans cette petite ruse, je vois bien qu’il faut que je retienne ma langue, car peut-être que je vous ferais de la peine sans le savoir.

— Nullement, Jeanne ; je suis comme toi, fort peu pressée de me marier, et je ne me sens éprise de personne. Aussi tu peux parler, et je te consulte.

— Oh ! moi, Mam’selle, je ne me permettrai pas de vous conseiller !

— Tu ne m’aimes donc pas ?

— Pouvez-vous dire ça !

— En ce cas, parle, s’écria Marie en lui passant un bras autour du cou, et en l’attirant auprès d’elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma place, et que M. Harley veuille t’épouser.

— Est-ce que je sais, moi ?

— Mais, enfin, tu peux bien supposer !

— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous répondrai dans la vérité de mon âme. Je n’épouserais jamais ce monsieur-là ; d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais pas mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et je lui porte du respect, puisqu’il est si brave homme ; mais l’épouser ! Non, quand il serait fait pour moi (mon égal), je ne voudrais pas contrarier l’âme de ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père. Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est riche, et que ça me porterait malheur. On dit chez nous que l’argent rend fier et méchant. Je ne dis pas ça pour vous, ma bonne chère mignonne ; il n’y a rien de si bon et de si humain que vous. Mais il n’y en a peut-être pas beaucoup qui vous ressemblent, et je vois bien déjà que mam’selle Elvire n’est pas comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour savoir me servir de l’argent. Je ferais peut-être du mal avec, et ma mère m’a commandé de rester pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait quarante mille bons Anglais pour m’épouser, que je ne voudrais pas du meilleur de tous, je vous le jure sur mon baptême !

Jeanne parlait avec plus de vivacité que de coutume. Il y avait en elle comme une sorte d’indignation patriotique qui faisait briller son regard et la rendait plus belle encore que de coutume, quoique son expression fût changée. Marie, impressionnable comme une âme de poète, ne pouvait s’empêcher de l’admirer, quoique son obstination l’affligeât profondément, et elle la comparaît intérieurement à Jeanne d’Arc. Il lui semblait voir et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du langage rustique qu’elle devait avoir avant de quitter la houlette pour le glaive. Ce mélange de douceur et de fermeté, de sérénité angélique et d’enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé l’héroïne de Vaucouleurs, et la romanesque descendante du sire de Brosse s’imaginait que l’âme de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se reposer de ses durs labeurs dans une vie obscure et paisible, en attendant qu’une autre transformation l’appelât à se manifester encore dans tout l’éclat douloureux de la force et de la gloire.

Cependant, après avoir raconté à son frère et à M. Harley toute cette causerie matinale avec une exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer de fléchir sa bergère inhumaine, mais qu’il faudrait du temps, des soins et de la patience.

Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman une allure plus grave que le grand trot excentrique sur lequel il l’avait commencé. La difficulté imprévue de cette conquête enflamma davantage son amour, et il devint épris et sentimental comme un garçon de vingt ans. Le cerveau tout rempli de rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments romanesques, mais gauche, timide et embarrassé comme jamais Chérubin ne le fût auprès d’une brillante comtesse, il était pour Marie un objet d’admiration et d’intérêt, et pour Marsillat, qui observait tous ses mouvements, un type de ridicule achevé. La vérité est qu’il y avait de l’un et de l’autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste figure et l’âge mûr de Don Quichotte, il ressemblait un peu en ce moment au héros de Cervantes déposant son casque et se couronnant de fleurs pour se transformer en berger.

Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé d’un grand poids, et il se donna même la peine d’être fort galant auprès d’Elvire. Madame de Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir la moindre accointance entre lui et Jeanne, commença à concevoir de sérieuses espérances.

XVIII
LA FENAISON

Des jours et des semaines s’écoulèrent dans un calme apparent. Sir Arthur chérissait la campagne et ne s’était pas fait beaucoup prier pour passer tout l’été à Boussac. La châtelaine, comptant qu’il avait beaucoup d’influence sur son fils, avait espéré qu’il le déciderait à sortir de son apathie et à faire choix d’une carrière. Guillaume montrait chaque jour plus d’éloignement pour les divers états qu’on lui offrait, et sa mère n’espérait plus lui faire conquérir un sort brillant qu’à l’aide d’un bon mariage. Elle le promenait dans les châteaux d’alentour, et attirait chez elle ses nobles voisines ; mais, à son grand déplaisir, Guillaume, loin d’admirer leurs charmes, n’était porté qu’à remarquer leurs défauts ; et comme elle faisait part de ses soucis à la sous-préfette, celle-ci insinuait avec acharnement que Guillaume devait avoir quelque déplorable inclination pour une personne d’un rang inférieur, qu’il ne pouvait avouer. Elle nomma même Jeanne plusieurs fois ; mais comme rien, dans l’apparence, ne justifiait cette accusation, madame de Boussac ne voulut point y croire.

M. Harley était un mauvais auxiliaire pour ses projets ambitieux. Il essayait parfois de se conformer à ses intentions ; mais lorsque Guillaume lui demandait pourquoi il lui donnait un exemple si contraire à ses conseils, le bon Arthur restait court, souriait, et finissait par avouer qu’en fait de mariage, il ne connaissait d’autre considération que l’amour. Il était de ces Anglais qui épousent qui bon leur semble, une comédienne, une cantatrice, une danseuse même, pourvu qu’elle leur plaise ; et comme Jeanne lui plaisait par des qualités moins brillantes, mais plus essentielles, il pensait faire un acte de haute raison en même temps que de goût, en persistant à l’épouser.

Cependant il l’aimait avec patience. Il ne voulait plus l’effaroucher par des offres soudaines. Il s’était résigné à l’étudier de loin, afin de se rapprocher d’elle peu à peu, à mesure qu’il trouverait, dans les habitudes de la vie champêtre, les occasions de lui inspirer de la confiance, et de lui parler une langue qu’elle pût entendre. Il s’ingéniait avec une rare maladresse, mais avec une bonne foi touchante, à deviner les moyens de lui plaire et d’en être compris. Il s’informait de ses parents, de son pays, de ses amis toullois. Il avait été à Toull, faire connaissance avec le curé Alain pour lui parler de son projet et le mettre dans ses intérêts ; mais sous le sceau du secret, et à la condition que le bon desservant n’en parlerait à Jeanne que lorsque les manières de la jeune fille lui auraient donné quelques espérances. Il s’était fait, dans cette occasion, le messager de Jeanne pour porter, de sa part, l’argent qu’elle avait gagné, à sa tante la Grand’Gothe, et comme il avait quadruplé cette petite somme sans en rien dire à personne, et sans s’inquiéter si cette femme n’était pas une des plus riches du pays sous sa misère apparente, il lui avait donné à penser, sans s’en douter, qu’il était l’amant heureux de Jeanne, et que celle-ci avait enfin compris le parti qu’elle pouvait tirer de sa jeunesse et de sa beauté. Puis, Jeanne ayant dit un jour devant lui à mademoiselle de Boussac qu’une des choses qu’elle regrettait le plus de son pays, c’était son chien qu’elle avait été forcée de laisser au père Léonard, parce qu’elle voyait qu’il lui faisait plaisir, sir Arthur avait été pour acheter et ramener ce chien. Le sacristain l’eût cédé de bonne grâce à Jeanne, mais il n’avait pas refusé l’argent du mylord, et tout le hameau de Toull avait été en révolution pour savoir ce que signifiait une si étrange affaire, un beau monsieur achetant fort cher un vilain chien de berger. Enfin, comme on n’entendait venir de la ville aucun bruit fâcheux contre les mœurs de la fille d’Ep-Nell, on avait conclu que l’Anglais était imberriaque, c’est-à-dire un peu fou ; et chaque Toulloise qui, venant au marché de Boussac, deux fois la semaine, y rencontrait Jeanne faisant les provisions du château, ne manquait pas de lui parler de M. Harley en termes fort moqueurs. On rendait pourtant justice à sa générosité : car il semait l’argent sur ses pas, et cherchait à se faire rendre, par les pauvres habitants de ces landes arides, mille petits services inutiles : comme de lui tenir son cheval pendant qu’il allait à pied un bout de chemin, de lui donner un renseignement dont il n’avait que faire, de lui aller cueillir une fleur ou de lui vendre un oiseau, le tout pour avoir l’occasion de payer d’une manière exorbitante ces malheureux déguenillés. Mais le paysan est si rarement assisté dans ces contrées sauvages, qu’il s’étonne et s’alarme presque de la charité, comme d’une folie ou d’un piège, bien qu’il en profite avec joie.

Jeanne n’était pas moqueuse de sa nature, et les railleries dont sir Arthur était l’objet, lui inspiraient une sorte de compassion respectueuse. « Ce pauvre homme, se disait-elle, on se moque de lui parce qu’il est bon ! » Elle lui parlait avec une considération particulière, et l’entourait, dans son service, de prévenances filiales. Mais elle ne paraissait pas plus enamourée de lui que le premier jour, et il attendait avec une admirable résignation un jour d’abandon ou d’émotion qui n’arrivait pas.

Bien qu’il n’eût confié son secret qu’à Guillaume et à sa sœur, et qu’il se fût laissé plaisanter sur sa lettre à madame de Charmois, sans paraître y avoir attaché la moindre intention sérieuse, ses assiduités à la prairie, au jardin où Jeanne ramassait les folles herbes pour ses vaches, à l’étable où il venait faire, sans aucun progrès, des études d’animaux d’après nature, tout cela ne pouvait manquer d’être commenté par Claudie, et même par Cadet, qui était bien un peu épris et un peu jaloux de Jeanne, quoiqu’il ne fût pas certain d’être précisément amoureux d’elle ou de Claudie. Claudie avait commencé par dire que Jeanne avait bien de la chance, que la mère Tula avait eu grand’raison de prédire qu’elle trouverait le trou-à-l’or, vu que l’Anglais avait plus d’écus qu’il n’en pourrait tenir sous la montagne de Toull ; mais ne voyant pas arriver le grand événement de ce mariage qu’elle avait prédit la première, Claudie ne savait plus que penser, et elle eût cru que sir Arthur voulait agir avec Jeanne comme Marsillat avait agi avec elle, si Jeanne, dont elle ne pouvait suspecter la sincérité, ne lui eût assuré que jamais l’Anglais ne s’était permis de lui dire « un mot d’amourette ».

Mais Marsillat, qui revenait passer presque tous les samedis et les dimanches à Boussac, voyait parfaitement M. Harley filer ce qu’il appelait le parfait amour, et il n’avait pu se refuser le plaisir d’en faire des gorges chaudes avec deux ou trois de ses amis de la ville, qui avaient répété la nouvelle en plein billard... d’où elle avait été circuler sur la place du marché... d’où enfin elle avait été, à cheval et en patache, se promener et se répandre dans les villes et villages des environs. Si bien qu’au bout d’un mois, on savait dans tout l’arrondissement et même au delà, qu’il y avait au château de Boussac un original d’Anglais, millionnaire, et assez beau garçon, qui s’était coiffé d’une servante, au point de vouloir en faire sa femme. Les dames de la province, qui sont, par nature et par position, fort jalouses de la beauté des villageoises et des grisettes, étaient indignées contre l’Anglais. Leurs maris abondaient dans leur sens, disant qu’on pouvait bien faire sa maîtresse d’une servante, mais que l’épouser était une preuve d’aliénation, voire d’immoralité. Les jeunes gens étaient curieux de voir cette beauté qui faisait de pareilles conquêtes, et qui, disait-on, jouait la cruelle pour être plus sûre d’être épousée. On venait de Chambon, de Gouzon, de Sainte-Sévère, et même de La Châtre, où le public est plus malin et plus flâneur que partout ailleurs, pour voir la belle Boussaquine ; et comme on la voyait fort rarement, il y en avait qui, ne voulant pas passer pour avoir fait inutilement le voyage, affirmaient qu’elle n’était pas du tout jolie, et que l’Anglais était un libertin blasé, incertain s’il devait se couper la gorge ou épouser une maritorne pour se désennuyer.

Tous ces propos n’entraient que furtivement dans le château de Boussac, grâce à Claudie et à Cadet, qui se gardaient bien d’en rien dire tout haut, défense expresse leur ayant été signifiée de jamais rapporter les sottises du dehors à l’oreille de mademoiselle de Boussac ou de son frère. Jeanne levait les épaules quand sa compagne de chambre les lui racontait, et, seule dans toute la ville, elle ne voulait ou ne pouvait croire qu’elle fût l’objet de toutes les conversations et le point de mire de tous les regards. La Charmois en assommait madame de Boussac, criait au scandale, et réclamait fortement l’expulsion de Jeanne. Mais madame de Boussac, qui menait à cinquante ans, dans son vieux castel, la vie d’une jolie femme de l’Empire, se levant tard, passant trois heures à sa toilette, sommeillant sur sa chaise longue et dorlotant ses migraines, était peu clairvoyante, haïssait les partis extrêmes, et trouvait d’ailleurs beaucoup plus vraisemblable que sir Arthur songeât à épouser sa fille que sa servante. L’amitié franche et ouverte de Marie et de M. Harley l’un pour l’autre, pouvait donner le change, et la Charmois elle-même s’y perdait quelquefois. Guillaume aussi la jetait parfois dans l’erreur des douces illusions, en se montrant fort empressé auprès d’Elvire. Il est vrai que quand il était las de se contraindre et de railler, il cessait brusquement ce jeu amer, et c’est alors que la Charmoise, comme on l’appelait dans la ville (où déjà elle était détestée pour ses grands airs, son caractère intrigant et sa dévotion hypocrite), retombait dans ses soupçons et dans ses colères concentrées.

Tout ce roman de sir Arthur produisit pourtant des résultats sérieux sur deux personnes, dont l’une le raillait avec aigreur, et dont l’autre paraissait le blâmer tristement. La première fut Léon Marsillat, qui, piqué au jeu, et irrité dans ses instincts de lutte, eût donné son meilleur cheval, et peut-être sa plus belle cause, pour prélever sur Jeanne les droits que l’Anglais prétendait acheter de son nom et de sa fortune. Marsillat regrettait avec dépit d’avoir contribué à amener Jeanne à Boussac, où il ne pouvait l’obtenir que de sa bonne volonté, à quoi il n’avait pas réussi. Si elle eût été encore bergère à Ep-Nell, et qu’Arthur et Guillaume fussent venus la lui disputer, il l’aurait poursuivie dans le désert, et il se flattait qu’elle n’eût pas été rebelle à d’audacieuses tentatives de corruption. Mais il fallait désormais changer de moyens, ruser, attendre... Marsillat n’en avait pas le temps. Il se disait qu’il était bien fou de penser à cette péronnelle stupide, lorsqu’il avait tant d’autres affaires et tant d’autres plaisirs. Et cependant il rêvait quelquefois la nuit qu’il la voyait revenir de l’église, au bras de son époux, M. Harley, et il s’éveillait en jurant et en haussant les épaules, furieux de n’avoir pas réussi à rendre ridicule le personnage de ce mari. Son orgueil en était mortellement blessé.

L’autre personne sur qui rejaillissait toute l’émotion du roman de sir Arthur, c’était Guillaume. Ce jeune homme avait pour Jeanne ce qu’en style de roman on peut appeler une passion. C’était cela et rien que cela ; car, pour un amour profond, capable de dévouement et de courage, il était bien loin de sir Arthur, qu’il accusait pourtant dans son âme d’aimer avec un calme philosophique, et de ne pas connaître l’amour exalté. On se trompe ainsi : on prend pour l’attachement ce qui n’est que l’émotion du désir, et on traite de froideur ce qui est la sérénité d’une affection à toute épreuve. Guillaume n’eût jamais songé à épouser cette fille des champs. Il s’était laissé frapper l’imagination par sa beauté peu commune, par sa candeur touchante et par les événements romanesques de leur première rencontre à Toull. Le dévouement qu’elle lui avait montré dans sa maladie avait flatté ensuite son innocente vanité. Il avait cru, il croyait encore n’avoir qu’un mot à dire pour la voir tomber dans ses bras. Il s’était abstenu par piété, par délicatesse ; et, à force d’admirer sa propre vertu, il en était venu à s’éprendre fortement de l’objet d’un si grand sacrifice. Cependant il avait eu la résolution de se guérir de cette folie. Il s’était éloigné ; il avait guéri, il avait même oublié : mais la vue de Jeanne, encore embellie et poétisée par l’affection de sa sœur, l’avait troublé dès l’instant de son retour. Et maintenant l’amour de sir Arthur réveillait le sien. Jeanne, inspirant des sentiments si profonds et des projets si sérieux, acquérait à ses yeux un nouveau charme et un nouveau prix ; et comme il s’imposait le devoir de ne pas empêcher son mariage, il s’excitait lui-même d’une manière vraiment puérile et maladive à la désirer, tout en s’imposant de renoncer à elle. Sa fantaisie devenait une idée fixe, une perpétuelle rêverie, une souffrance fiévreuse, une passion en un mot, puisque nous l’avons nommée ainsi, faute d’un nom qui peignît cette affection à la fois brutale et romanesque, particulière à la situation et à la nature d’esprit de notre jeune personnage. Il voulait parfois s’en distraire sérieusement, en essayant de faire la cour à mademoiselle de Charmois ; mais Elvire, avec ses talents frivoles, ses toilettes effrénées, et son caquet frotté à l’esprit des autres, était si inférieure à Jeanne, que Guillaume avait bientôt des remords d’avoir cherché à comparer la demoiselle à la paysanne. Elvire était tout à fait dépourvue de charme. On n’avait développé en elle que les instincts égoïstes, les goûts d’ostentation et les préjugés étroits. La bonne Marie elle-même, tout en blâmant les cruelles railleries de Guillaume sur son compte, ne pouvait réussir à l’aimer.

Un jour l’agitation amassée dans le cœur de Guillaume devint si forte, qu’elle faillit déborder. On était au temps des fauchailles et on rentrait le foin de cette belle et grande prairie voisine du château, où Jeanne avait gardé ses vaches dans les bordures seulement, durant toute la jeune saison des herbes. Ce fut un grand amusement pour toute la jeunesse du château, maîtres et serviteurs, de grimper sur le char à bœufs, et de manier avec plus ou moins d’adresse et de légèreté la fourche et le râteau. Cadet conduisait les convois, l’aiguillon à la main, fier comme un empereur d’Orient. Sir Arthur, comme le plus robuste, occupait le haut de l’édifice savamment équilibré et tassé par lui-même sur la charrette. Le bon Anglais était un peu vain de la facilité avec laquelle il avait acquis ce talent rustique, en regardant comment s’y prenaient les garçons de ferme. Il avait endossé une blouse de grosse toile bleue, et, coiffé d’un chapeau de paille tressé aux champs par les petits pastours, il déployait complaisamment la vigueur de ses muscles, et se réjouissait de hâler ses belles mains, dont il avait eu tant de soin jusqu’alors, mais dont il craignait que Jeanne ne méprisât la blancheur efféminée. « Vous travaillez trop bien ! lui disait Jeanne, naïvement émerveillée de sa force et de son ardeur ; jamais je n’ai vu un bourgeois se prendre (s’en acquitter) si bien. Vois donc, Claudie, si on ne dirait pas que ce monsieur est un homme comme nous ? »

Aucune parole ne pouvait être plus douce à l’oreille de sir Arthur. Déjà il se rêvait propriétaire d’une bonne ferme de la Marche ou du Berri, vivant à sa guise, en bon campagnard, loin du monde dont il était las, serrant lui-même ses récoltes, travaillant comme un homme, avec ses métayers, enrichissant ses colons, faisant le bonheur de sa commune, et goûtant lui-même la plus grande félicité auprès de sa belle et robuste compagne. Voilà la vie que j’ai toujours rêvée, pensait-il, et Dieu me la doit, pour être resté fidèle à ces goûts simples et à l’amour de la nature embellie par le travail de l’homme. Tandis qu’Arthur, le front baigné de sueur, et les yeux brillants d’espérance, échangeait avec Jeanne des regards bienveillants, des paroles enjouées et de grandes fourchées de foin, les bœufs, enfoncés jusqu’aux genoux dans le fourrage qu’on leur livre à discrétion ce jour-là pour les distraire de la mouche qui les harcèle, secouaient de temps en temps leurs belles têtes accouplées sous le joug, et imprimaient au charroi un mouvement de tangage qui faisait tomber souvent sur ses genoux l’aimable Marie perchée, auprès de sir Arthur, sur l’avant de l’édifice. Cette jeune fille, trop frêle pour supporter la chaleur, folâtrait autour des travailleurs, grimpait ou descendait légèrement, en posant ses petits pieds sur les épaules de son frère, allait donner un ou deux coups de râteau auprès de Claudie, puis, tout d’abord essoufflée, se laissait tomber en riant sur les petites meules d’attente appelées miloches, en termes du pays. Claudie, alerte et court vêtue, était vermeille comme une cerise, et mettait, comme sir Arthur, de la coquetterie à montrer sa prestesse et son ardeur. Elvire était aussi robuste qu’une villageoise ; mais trop serrée dans son corset pour avoir les mouvements libres, elle était, à chaque instant, rappelée par sa mère qui, assise sur le foin, et grillant sous son ombrelle, trouvait que la pauvre fille devenait rouge comme une pivoine et ne paraissait pas à son avantage, ainsi fardée plus que de raison par le soleil de juin.

Guillaume avait mis veste bas, et, faisant luire au soleil l’éclat de sa chemise de batiste, découvrait son cou rond et blanc comme celui d’une femme. Il était vraiment le plus beau jeune homme qu’on pût voir ; mais Claudie le trouvait trop mince, et l’air de tendre commisération avec lequel elle lui disait : « Vous vous échaufferez, monsieur Guillaume », l’humiliait par la comparaison qu’il faisait de sa frêle organisation avec la taille carrée de l’Anglais. (S’échauffer, c’est prendre un coup de soleil et la fièvre.)

Rebuté de voir que Jeanne ne quittait pas le travail de passer le foin au rangeur, et qu’elle était ainsi en rapport continuel de regards et de paroles avec sir Arthur, il prit une branche, et, se plaçant à la tête des bœufs, il s’amusa, sous prétexte de les soulager des mouches, à leur faire secouer rudement le char, et par conséquent son rival. Sir Arthur ne s’en impatientait pas, et rien ne put lui faire faire une chute ridicule. Il riait et assurait avoir le pied marin.

Madame de Boussac se tenait à l’écart sous un massif d’arbres, et causait avec Marsillat d’une affaire d’intérêt. Ce dernier se rapprocha enfin de Guillaume, et lui demanda ce qu’il trouvait de si intéressant dans le visage des bœufs, pour rester là, insensible à d’autres visages, beaucoup plus intéressants dans leur animation.

— Vous n’êtes pas assez artiste, lui répondit le jeune homme, affectant de ne pas comprendre, et cherchant à se distraire du véritable sujet de ses préoccupations, pour admirer ces faces bovines si bien coiffées dans notre pays, et si calmes dans leur puissance. Oui, je comprends que Jupiter ait pris cette forme dans un jour de poésie. Il y a du dieu dans ce large front si bien armé, et dans cet œil noir à la fois si fier et si doux. Il y a de l’enfant aussi dans ces naseaux si courts et dans le poil fin et blanc qui entoure proprement cette lèvre délicate. Il y a du paysan dans ces genoux larges et rapprochés, dans la lenteur de cette démarche tranquille. Il y a du lion dans cette queue vigoureuse qui fouette l’échine toujours noueuse et sèche. Oui, c’est un bel animal ! Le fanon est magnifique, et le flanc a un développement immense. On prétend que la face est stupide : c’est faux ; elle exprime la force et l’innocence ; elle a du rapport avec la physionomie de l’homme qui cultive la terre et soumet l’animal. Voyez comme nos paysans entendent bien l’art sans le savoir ! Quel peintre, quel sculpteur eût imaginé cette coiffure d’un style si large et si simple ! Ce frontal de paille tressée, qui ressemble à un diadème, et cet entre-croisement ingénieux des courroies qui embrassent les cornes et le joug ! vraiment ceci doit être de tradition antique, et jamais le bœuf Apis n’a été plus majestueusement couronné.

— C’est très joli, ce que vous dites là, répondit Marsillat en souriant. C’est de la poésie, c’est de l’art ; mais il y a de la poésie ailleurs, et mon sentiment d’artiste préfère d’autres modèles. Tenez, Guillaume, regardez Jeanne ! cette belle fille si douce et si forte aussi ! Forte comme un homme ! Voyez ! Elle enlève cinquante livres de foin au bout de la main, et cela toutes les trois minutes, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher.

— Oh ! je crois ben ! s’écria Cadet, qui avait écouté avec stupéfaction les belles paroles que Guillaume avait dites sur les bœufs, mais qui comprenait beaucoup mieux l’éloge de Jeanne par Marsillat. Monsieur Léon, c’est la fille la plus forte que j’asse pas connaissue. Elle lève six boisseaux de blé et alle se les fiche sur l’épaule aussi lestement que moi, foi d’homme ! Ah ! la belle fille que ça fait !

— Eh bien, Cadet a le sentiment poétique à sa manière, reprit Léon ; mais ne sauriez-vous rien trouver, Guillaume, pour louer Jeanne aussi agréablement que vous l’avez fait pour ces grandes bêtes cornues ? Est-ce qu’il n’y a pas dans Jeanne une meilleure part de la divinité ? Puissante comme Junon ou Pallas, fraîche comme Hébé, gracieuse comme Iris, la messagère des dieux. Voyons ! je ne suis pas poète, moi, je ne fais pas de ces métaphores-là quand je plaide ; mais si j’étais vous, j’aurais remarqué, dans cette créature rustique, mille beautés auxquelles vous ne daignez pas prendre garde. Comme elle est bien vêtue ainsi ! Le bon Dieu devrait toujours secouer sur nous les rayons du soleil d’été, afin que toutes les femmes adoptassent ce costume élémentaire. Rien qu’une courte jupe et une chemise ; convenez que c’est charmant ! Vous parlez d’antiques ! Ceci est chaste et voluptueux comme l’antique : on ne voit rien et on devine ce torse admirable : la chemise monte et agrafe au cou, les manches au poignet ; l’étoffe n’est ni fine ni transparente ; mais ce gros tissu de chanvre usé a la blancheur et le moelleux des draperies grecques. Et quelle statue de Phidias que Jeanne ! Ses belles formes se dessinent dans ses mouvements libres et agiles. Regardez, si la jeune Charmois n’a pas l’air d’une poupée de cire à côté d’elle ! Oui, oui, je vous dis que cela est plus beau qu’un bœuf, car il y a là aussi de la déesse et de l’enfant. Rappelez-vous la druidesse des pierres jomâtres ; c’était Velléda, et pourtant c’était Lisette ! Les jolis naseaux courts et la lèvre délicate du bœuf n’attirent ni mon souffle, ni mes lèvres, je vous jure, au lieu que ce profil olympien et ces lèvres de rose...

Guillaume tourna brusquement le dos à Léon sans écouter le reste de sa phrase. Il courut offrir son bras à sa mère, qui regagnait le château. Marsillat lui était odieux. Tout le temps qu’avait duré sa brûlante description, il avait eu un sourire et des regards diaboliques. Tout cela semblait dire à Guillaume : Tu vois ce chef-d’œuvre de la nature, cet objet de tes secrètes pensées !... Admire et convoite ! c’est moi qui triompherai de sa pudeur sauvage, et tu échoueras misérablement en faisant de la poésie qu’elle ne comprendra pas.

Guillaume ne retourna pas au pré. Il monta à sa chambre, et, penché sur le balcon qui domine une si effrayante profondeur, il se livra aux plus sombres rêveries, tandis que les rires des faneuses et le cri des bouviers se perdaient dans l’éloignement.