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Jeanne

Chapter 25: XXI LE MIRAGE
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About This Book

Credits: This eBook was produced by: Delphine Lettau, Cindy Beyer, Al Haines & the online Distributed Proofreaders Canada team at https: //www. pgdpcanada. net Jeanne est le premier roman que j’aie composé pour le mode de publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, lorsque le vieux Constitutionnel se rajeunit en passant au grand format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude.

XIX
AMOUR DE JEUNE HOMME

Aussitôt après le dîner, où Guillaume expliqua son abattement par une forte migraine, il retourna à sa chambre, et, se sentant malade en effet, il essaya de s’endormir. Il avait des vertiges, il souffrait, et l’action de la pensée était comme suspendue en lui. Sa sœur vint le voir. Elle lui trouva de la fièvre, un peu de divagation ; elle courut avertir sa mère. On envoya chercher le médecin de la ville et du château. A minuit une attaque de nerfs se déclara ; mais des soins intelligents en atténuèrent la violence. A une heure, le malade fut calme ; à deux heures il dormait profondément, et tout mouvement de fièvre avait disparu. Le médecin se retira. A trois heures, Marie obtint que sa mère allât se coucher. A quatre heures, Marie, trop frêle pour supporter une longue veille, laissa tomber le roman qu’elle lisait. C’était le Connétable de Chester, et elle s’enflammait d’une amitié plus vive pour Jeanne, en suivant avec intérêt les caractères charmants de la jeune châtelaine et de sa confidente dévouée, l’aimable Rose Fleeming. Mais Walter Scott lui-même ne pouvait conjurer la fatigue de cette délicate enfant. Jeanne trouva sa chère mignonne bien pâle, la supplia d’aller se reposer aussi ; et après s’être beaucoup fait prier, Marie ayant reconnu que son frère avait les mains fraîches et le sommeil parfaitement calme, céda aux instances de sa champêtre compagne. Jeanne avait un corps de fer : elle avait passé autrefois tant de nuits sur ce fauteuil, occupée à veiller son parrain dans sa cruelle maladie, qu’une de plus ne comptait pas pour elle. D’ailleurs, elle assurait que Claudie allait venir la relayer, et sir Arthur, qui avait veillé aussi jusqu’à trois heures, avait promis de revenir à six. Marie adorait son frère, mais elle avait un voile sur les yeux. Le poème calme et pastoral dont sir Arthur était le héros l’empêchait de voir le drame inquiet et sombre où Guillaume s’agitait en silence. Si quelquefois elle avait eu des soupçons, elle les avait repoussés comme injurieux à l’amitié fraternelle. Il lui semblait si naturel que Jeanne fût aimée et recherchée en mariage par un homme riche et noble, qu’elle ne voulait pas supposer un amour moins loyal dans le cœur de son frère. Le silence de Guillaume, si confiant avec elle à tous autres égards, et l’espèce de blâme qu’il émettait sur le projet d’Arthur, l’empêchaient donc de révoquer en doute la pureté de son attachement pour sa filleule.

Jeanne, restée seule avec le malade, ramassa le roman, et pour ne pas perdre de temps, ou pour ne pas s’endormir, elle étudia en épelant quelques lignes qu’elle ne comprit pas ; mais elle tressaillit et se leva, en entendant son parrain l’appeler d’une voix éteinte, et avec un accent douloureux.

En la voyant debout près de lui, Guillaume fit un cri et cacha son visage dans ses mains. — Hélas ! mon parrain, je vous ai fait peur, dit Jeanne ; vous m’aviez pourtant appelée.

— Je t’ai appelée, Jeanne ? dit le pâle jeune homme en laissant retomber ses mains et en prenant celles de Jeanne ; et pourtant je dormais ! Mais je rêvais de toi, et je souffrais horriblement : mais que fais-tu ici, Jeanne ? pourquoi es-tu venue dans ma chambre ? Oh ! mon Dieu ! réponds-moi !

— C’est que vous avez été un peu malade ; mais ce n’est rien, mon parrain ; vous voilà mieux, Dieu merci !

— Et tu veux t’en aller ? s’écria Guillaume en lui serrant le bras avec force, tu veux me quitter ?

— Oh non ! mon parrain ! je resterai avec vous ; vous savez que quand vous n’êtes pas bien, je ne vous quitte jamais.

— Oh ! oui, j’ai souffert, je m’en souviens ! reprit le jeune baron. Tu n’étais donc pas là ?

— Oh ! si fait, mon parrain !

— C’est vrai, je t’ai vue. Je te demande pardon, Jeanne ; j’ai la tête bien faible.

— Il faut prendre de la potion, mon parrain.

— Non, non, pas de potion ; ne t’éloigne pas, Jeanne. Ta main dans la mienne, me fait plus de bien. Et pourtant... que tu m’as fait de mal depuis que je te connais !

— Moi, mon parrain, je vous ai fait du mal ? dit Jeanne tout épouvantée. Et comment donc que j’ai eu ce malheur-là, quand j’aurais voulu mourir pour vous faire guérir ?

— Jeanne ! ô ma chère Jeanne ! s’écria Guillaume exalté et brisé en même temps, et ne pouvant plus dominer sa passion, tu m’as fait souffrir depuis quelque temps surtout ; depuis que tu ne m’aimes plus !

— Moi, je ne vous aime plus ? s’écria Jeanne à son tour, suffoquée par des larmes soudaines. Qui donc a pu vous dire une pareille menterie ? Il n’y a pourtant pas de méchant monde ici !

— Tu ne m’aimes plus, depuis que tu en aimes un autre, Jeanne ; avoue-le ! moi, je ne peux pas me contraindre plus longtemps. Je t’adore...

— Comment que vous dites ce mot-là, mon parrain ?

— C’est donc un mot que tu ne connais pas ? Et pourtant M. Harley a dû te le dire.

— Oh ! non, mon parrain ! jamais le monsieur anglais ne m’a dit un mot pareil ; c’est un mot qui ne se dit qu’à Dieu. Mais pourquoi me dites-vous, mon parrain, que j’en aime un autre que vous ? C’est donc pour me dire que je ne veux plus vous aimer ?

— Tu m’as donc aimé, Jeanne ? Oh ! dis-le-moi !

— Mais je vous aime toujours, mon parrain.

— Tu m’aimes ! et tu me le dis si tranquillement !

— Non, mon parrain, je ne vous dis pas ça tranquillement, répondit Jeanne qui croyait être accusée de froideur, et qui pleurait avec la mélancolique sérénité de l’innocence calomniée.

— Oh ! non ! tu ne m’aimes pas, dit Guillaume en quittant le bras de Jeanne, et en se passant la main dans les cheveux avec désespoir. Tu ne me comprends pas, tu ne sais pas seulement ce que je te demande !

— Hélas ! mon petit parrain, dit Jeanne en se mettant à genoux auprès du chevet de Guillaume, il ne faut pas vous échauffer le sang comme ça ; vous voilà comme quand vous étiez malade, et que vous me reprochiez toujours de ne pas vous être assez attachée. Je vous soignais pourtant de mon mieux. Ça n’est pas de ma faute, si je suis simple et si je ne comprends pas bien tous les mots que vous dites.

— Tu comprends tout, Jeanne, excepté un seul mot, aimer !

— Hélas ! mon Dieu ! si vous n’étiez pas malade, je vous dirais que vous êtes injuste pour moi. Mais si ça vous fait du bien de me gronder, grondez-moi donc, soulagez-vous le cœur.

— Oh ! cruelle, cruelle enfant, qui ne comprend pas l’amour ! s’écria Guillaume en se tordant les mains.

— Vous dites là un mot qui n’est pas joli, mon parrain. C’est des mots à monsieur Marsillat.

— Oh ! oui, je le sais, Marsillat t’a parlé d’amour, lui aussi !...

— Il en parle à toutes les filles, mais il en parle bien mal, allez, mon parrain !

— Le misérable t’a insultée ?

— Oh ! non, mon parrain. Je ne me serais pas laissé insulter. Et d’ailleurs, il ne faut pas vous fâcher contre lui. C’est un homme qui n’est pas bête et qui écoute assez la raison. Il y a longtemps qu’il ne m’ennuie plus, et mêmement un jour que je lui faisais honte de ses folletés il m’a promis bien honnêtement qu’il me lairait tranquille dorénavant, et je ne peux pas dire que j’aie eu depuis à me plaindre de lui.

— Mais pourquoi ce mot d’amour te choque-t-il aussi dans ma bouche, dis ! Allons, réponds !

— Je ne pourrais pas vous dire... mon parrain... Mais ça me paraît que c’est vous qui ne m’aimez plus quand vous me dites des choses comme ça.

— Jeanne, je te comprends ; tu crois que je veux te tromper, te séduire...

— Oh ! non, mon parrain, je ne crois pas ça de vous ; vous êtes trop bon et trop honnête pour avoir ces idées-là.

— Et pourtant mon amour t’offense et t’effraie !

— Dame, mon parrain, si je suis bête, excusez-moi. C’est un mot que nous comprenons peut-être d’une façon et vous d’une autre. Nous disons ça, nous autres, quand nous parlons de gens amoureux.

— Eh bien ! Jeanne, si j’étais amoureux de toi ?...

— Oh non ! non, ça n’est pas, mon parrain ! dit Jeanne en baissant les yeux avec tristesse, c’est la maladie qui vous fait dire ça.

— Eh bien ! oui, c’est la maladie qui me le fait dire : la fièvre est comme le vin, elle nous fait dire ce que nous pensons.

— Il ne faut pas me traiter comme ça, mon parrain, dit Jeanne d’un air sévère malgré sa douceur, je ne l’ai pas mérité.

— Ainsi tu me repousses, tu me hais !

— Est-il possible, mon Dieu ! dit Jeanne en cachant son visage baigné de larmes, dans son tablier.

— Oh ! je t’offense et je t’afflige ! que je suis malheureux ! je m’étais égaré ; tu n’as pas d’amour pour moi !

— Oh ! mon parrain, je ne me serais jamais permis ça, et j’aimerais mieux mourir que de me mettre ça dans la tête.

— Que dis-tu donc ? ô simple ! ô folle ! Tu croirais donc m’offenser, me manquer de respect, peut-être ? Parle, tu es folle !

— Je ne sais pas si ça vous offenserait, mon parrain ; mais ça offenserait ma marraine, j’en suis sûre, et peut-être bien aussi notre chère demoiselle. Mais, Dieu merci ! je suis incapable de ça ! Venir dans votre maison, gagner votre argent, manger votre pain, et puis me mettre dans la cervelle d’être amoureuse de mon maître, de mon parrain ! Mais ça serait un péché, et jamais, jamais, le bon Dieu sait que jamais je n’en ai eu l’idée, tant petitement que ça soit !

— Achève, Jeanne, dis-moi tout, puisque je me suis condamné à tout savoir ; si j’étais amoureux de toi, comme tu dis, si je te suppliais d’être amoureuse de moi, tu n’y consentirais jamais ?

— Oh ! mon parrain ! ne parlez pas comme ça ! on dirait que c’est vrai, et si c’était vrai, il faudrait que je vous quitte[18], et que je m’en aille bien loin, bien loin, dans mon pays, pour ne jamais me retrouver avec vous.

— Oh ! ce que tu dis là est affreux ! Tu voudrais, tu pourrais t’éloigner ainsi de moi... Tu en aurais la force ! Et moi j’ai tenté de l’avoir, mais je l’ai tenté en vain ! Il a fallu revenir. Je me suis cru guéri, je t’ai revue, et mon mal est revenu plus terrible qu’auparavant.

— Ah ! mon Dieu, mon parrain, qu’est-ce que vous dites là ! Vous m’emmêlez avec votre maladie, et c’est comme si j’avais été cause de tout. Qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il vous tourne comme ça l’esprit contre moi ?

— Jeanne, tu me tues avec tes paroles, après m’avoir fait mourir lentement par ta présence. Ta beauté me dévore le cœur, et ta vertu m’anéantit.

— Si je vous fais mourir, mon parrain, dit Jeanne désolée et même blessée, mais parlant toujours avec douceur, parce qu’elle croyait fermement que Guillaume était en proie à une sorte de délire, il faut que je m’en aille. Une autre personne ne vous soignera certainement pas avec plus d’amitié ; mais elle aura peut-être plus de bonheur que moi, qui vous impatiente, et contre qui vous avez toujours une idée de fâcherie, quand vous êtes malade. Je m’en vas chercher Claudie ou le monsieur anglais, et je vous promets, mon cher parrain, que, pour ne plus venir dans votre chambre, pour ne plus vous servir, ce qui me crèvera le cœur, je ne vous en aimerai pas moins.

— Voilà ce que j’attendais, Jeanne, s’écria Guillaume exaspéré. Tu cherchais une occasion pour me quitter, et tu me quittes tranquillement, tu m’achèves sous prétexte de me rendre la vie. Va donc, adieu ! laisse-moi, laisse-moi ! je ne me connais plus !

Et le jeune homme, un peu impérieux comme un enfant gâté, se mit à sangloter, à gémir et à se tordre convulsivement les mains.

Jeanne, effrayée, s’était levée pour aller chercher madame ou mademoiselle de Boussac, soumise à l’ordre qu’elle avait reçu de les avertir immédiatement si un symptôme alarmant se manifestait de nouveau. Mais lorsqu’elle fut sur le point de sortir de la chambre, elle s’arrêta, épouvantée de l’état violent où elle voyait le malade. Elle n’osa plus le laisser seul, et revenant vers lui, elle s’efforça, comme autrefois, d’employer les doux reproches et les maternelles prières pour l’engager à se calmer. Mais Guillaume était beaucoup moins malade et beaucoup plus amoureux que par le passé. Il pressa Jeanne contre son cœur, inonda de larmes ses mains froides et tremblantes, et quand il lui eut fait promettre de rester près de lui, ce jour-là, et toute la vie, las de jouer au propos interrompu comme tous les amants timides, il s’enhardit, ou plutôt il s’égara jusqu’à lui déclarer clairement son amour, sa jalousie, et même ses transports de vingt ans. Ce n’était pas le langage brutal de Marsillat, mais c’étaient des prières plus ardentes encore et les divagations brûlantes d’un premier amour qui se sent coupable, et qui se précipite après avoir longtemps mesuré l’abîme, partagé entre le vertige, la terreur et l’entraînement.

Jeanne ne sut répondre que par des larmes, et cette sincère douleur fit croire à Guillaume qu’il était aimé, sans passion peut-être, mais avec un dévouement assez aveugle pour tout sacrifier. C’est alors que Jeanne se dégagea de ses bras et s’enfuit vers la porte, où elle se trouva tout à coup face à face et presque réfugiée dans les bras de sir Arthur.

— Ho ! s’écria l’Anglais stupéfait de la terreur de Jeanne et des cris étouffés du malade, qui, à sa vue, entra dans un nouveau transport de jalousie et de désespoir.

— Monsieur Harley, ça n’est rien, dit Jeanne dont les traits bouleversés démentaient les paroles. Mon parrain est un peu malade, et vous allez tâcher de le consoler. Moi, je le fâche, et je m’en vas.

Elle courut à sa chambre et se jeta à genoux devant ses images vénérées, la Vierge Marie, reine de toutes les fades, Jeanne, la Grande Pastoure, qu’elle croyait canonisée, et qu’elle appelait de bonne foi sainte Jeanne-des-Champs, s’imaginant, d’après la confusion poétique qui régnait dans le cerveau de sa mère, que c’était sa patronne ; et l’empereur Napoléon, qu’elle regardait comme l’archange Michel de la France et le martyr des Anglais. Elle pleura et pria longtemps, et, quand elle se sentit plus calme, elle demanda à Dieu de lui inspirer la conduite qu’elle devait tenir dans des circonstances si cruelles et si étranges à ses yeux.

Claudie la surprit dans cette méditation.

— A quoi penses-tu ? lui dit-elle ; tes vaches n’ont pas encore mangé, et tu restes là à faire ta prière comme si tu étais dans l’église un beau dimanche.

— Tu as raison, ma Claudie, répondit Jeanne, je dirai aussi bien mes prières en faisant mon ouvrage. Et la beauté pour laquelle soupiraient un homme de mérite, un intéressant jeune homme et un brillant avocat, alla pourvoir au déjeuner de la Biche, de la Vermeille et de la Reine, les trois belles vaches confiées à ses soins.

Jeanne était au pré depuis environ deux heures, lorsqu’elle vit venir à elle sir Arthur Harley, le long des rochers qui surplombent la rivière. Elle eut envie de l’éviter. Les messieurs commençaient à lui inspirer la méfiance et la crainte ; mais l’Anglais avait, en ce moment surtout, une physionomie si bienveillante et si loyale, qu’elle se rassura un peu, et continua à tricoter, tandis qu’il s’asseyait à quelque distance d’elle sur le rocher.

— Ma chère mademoiselle Jeanne, lui dit-il, je viens vous parler d’une chose extrêmement délicate, et si je ne m’exprime pas bien en français, vous m’excuserez en faveur de mes bonnes intentions.

Sir Arthur Harley, qui s’exprimait fort bien en français, sauf quelques erreurs de genre et de temps, inutiles à indiquer, mettait une certaine coquetterie auprès de Jeanne à se dire ignorant, espérant par là lui faire oublier un peu la différence de leurs conditions. Mais Jeanne était moins que jamais d’humeur à oublier qu’elle devait montrer beaucoup de respect afin d’en inspirer beaucoup. Elle comprenait bien que c’était la seule égalité à laquelle elle pût prétendre sans danger, et cependant sir Arthur méritait mieux d’elle, et elle le sentait instinctivement sans oser s’y fier.

Alors sir Arthur, avec un accent paternel, et une voix émue qui portait l’attendrissement et l’estime dans le cœur de Jeanne, essaya de la confesser. Il lui fit clairement entendre qu’il venait de deviner, d’arracher peut-être le secret de Guillaume, et qu’il désirait savoir si elle répondait à l’amour de son jeune parrain, afin de lui donner aide, conseil et protection dans cette circonstance, quels que fussent ses sentiments. Jeanne se défendit longtemps d’avouer le secret de son parrain, et quand elle vit que sa réserve était inutile :

— Eh bien ! Monsieur, dit-elle, puisque vous me parlez de ces choses-là comme ferait M. le curé Alain, je vous répondrai comme à un brave homme que vous me paraissez. C’est vrai que mon parrain se rend malheureux pour moi ; mais je ne le sais que d’aujourd’hui. J’en ai tant de chagrin, que je suis capable de m’en aller du château si vous pensez que ça le soulage. Tant qu’à ce qui est de moi, je l’aime beaucoup, Dieu le sait ! mais je ne l’aime pas autrement que je ne dois, et je pourrais jurer à vous et à ma marraine que, pour être amoureuse de lui, oh ! ça n’est pas, et ça ne sera jamais. Vrai d’honneur, que je n’y ai jamais pensé une minute !

— Vous n’y avez pas pensé, Jeanne, vous ne regardiez pas comme possible que votre parrain fût amoureux de vous ; mais à présent que vous le savez, n’y penserez-vous pas un peu malgré vous ?

— Non, Monsieur.

— Parce que vous êtes fière et sage, et que vous craindriez de tomber dans le mépris des autres et de vous-même. Mais si votre parrain pouvait et voulait vous épouser, n’y consentiriez-vous pas ?

— Non, Monsieur, jamais.

— Parce que vous supposez que sa famille s’y opposerait et que vous ne voudriez pas causer du chagrin à votre marraine. Mais si votre marraine elle-même y consentait ?

— Ça serait la même chose, Monsieur.

— Vous me dites la vérité, Jeanne ? la vérité comme à un ami, comme à un frère, comme à un confesseur ?

— Oui, Monsieur.

— Cependant, ce dont je vous parle n’est peut-être pas impossible. J’ai de l’influence sur madame de Boussac ; je puis réparer l’injustice de la fortune à votre égard. Je vous l’ai dit une fois, et plus que jamais je suis votre serviteur et votre ami.

— Oh ! pour vous, Monsieur, vous êtes si bon pour moi et si honnête, que je n’y comprends rien, et que je ne sais pas vous remercier. Mais tout ça est inutile. Je n’épouserais jamais mon parrain, quand même sa mère me le commanderait.

— Oh ! Jeanne, pensez-y ! M. Guillaume est un bien beau jeune homme ; il est aimable et bon. Il a de l’esprit, il vous a rendu de grands services, et il vous aime à en mourir.

— Que je meure donc à sa place ! dit Jeanne, mais qu’on ne me parle pas de l’épouser.

Et elle se prit à pleurer.

— Jeanne, s’écria Arthur, vous êtes mariée ?...

— Moi, Monsieur ? dit Jeanne étonnée en relevant la tête : quelle idée vous avez là ! Si j’étais mariée, est-ce qu’on ne le saurait pas ?

— Mais vous êtes engagée avec quelqu’un ?

— Avec quelqu’un ? Non, Monsieur, vous vous trompez.

— Mais vous aimez quelqu’un ?

— Non, Monsieur, répondit Jeanne en abaissant ses longs cils sur ses joues, comme si ce soupçon l’eût offensée.

— Est-il possible, reprit l’Anglais, que vous soyez arrivée jusqu’à vingt-deux ans, belle, et aimée comme vous l’êtes, sans que jamais aucun homme ait été assez heureux pour vous inspirer la moindre préférence ?

Jeanne garda le silence un instant. Elle paraissait humiliée, et Arthur crut voir s’élever sur ses joues pâlies par la fatigue et par les larmes une faible et fugitive rougeur.

— Non, Monsieur, répondit-elle enfin ; vous me faites de la peine en me questionnant comme ça. Je n’ai jamais fâché ma conscience, et je n’ai jamais été amoureuse de ma vie. Je vois bien que vous voulez savoir si je peux consoler mon parrain de sa peine ; mais ça n’est pas possible. S’il veut me garder dans son idée, il faut que je m’en aille.

— Jeanne, s’écria sir Arthur profondément ému et troublé, je ne puis, je ne dois rien vous conseiller dans ce moment-ci. Je suis l’ami de Guillaume, je l’aime presque plus que moi-même ; sa souffrance retombe sur mon cœur, et je ne sais comment la guérir. Je ne vous demande qu’une chose, c’est de ne pas oublier que je suis votre ami le plus dévoué et le plus sûr. Si vous quittez cette maison, et que je n’y sois plus moi-même, promettez-moi que je saurai où vous êtes et que vous me permettrez de vous aller voir. J’ai, moi aussi, un secret à vous confier ; mais un secret qui ne vous fera pas rougir, je vous le jure sur mon honneur.

— Où voulez-vous que j’aille, sinon dans mon pays de Toull-Sainte-Croix ? répondit Jeanne. J’irai là me louer dans quelque métairie du côté de la Combraille, parce que les herbes y sont bonnes et que j’aime à voir les bêtes que je soigne bien nourries. Quant à vous dire de venir me voir, ça ne se peut pas, Monsieur ; ça ferait mal parler de moi et de vous aussi ; mais si vous avez quelque chose à me commander, vous pourrez l’écrire à M. le curé de Toull. Il sait très bien lire l’écriture, et il me dira ce que vous voudrez me faire assavoir.

— A la bonne heure, Jeanne, répondit M. Harley, de plus en plus ému ; et il fit un mouvement pour lui prendre la main en signe d’adieu. Mais il craignit, dans les circonstances où se trouvait la pudique Jeanne, de lui ôter la confiance qu’elle avait en lui, et l’ayant saluée avec autant de respect que si elle eût été une grande dame, il s’éloigna précipitamment, résolu à quitter Boussac le jour même pour soulager au moins son jeune ami du tourment de la jalousie.

Jeanne, restée seule, rêvait à ce qui venait de troubler mortellement la sérénité de sa vie et à la douce commisération de l’Anglais pour sa peine, lorsqu’elle aperçut au bas des rochers un homme mal vêtu, qui rampait et grimpait comme un renard. Il avait une ligne à la main et un panier qu’il posait près de lui de temps en temps, lorsqu’il avait réussi à atteindre une roche faisant marge au torrent. Cet endroit est si escarpé que personne n’y passe jamais. A la frontière, ce serait un sentier de contrebandier. Au voisinage d’une ville, c’est le passage d’un voleur ou d’un espion. Son grand chapeau sale et bosselé lui tombait sur les yeux, et Jeanne ne pouvait voir sa figure de la hauteur où elle observait ses mouvements. Il lui sembla pourtant reconnaître les allures incertaines, tantôt lentes et tantôt rapides du père Raguet. Il ne péchait pas, et semblait étudier le terrain ou guetter les passants de l’autre rive.

Jeanne, inquiète, s’éloigna et poussa ses vaches de l’autre côté de la prairie. Ce Raguet lui causait de la frayeur sans qu’elle pût dire pourquoi. Il vivait toujours avec sa tante, et il avait dû participer aux envois d’argent que Jeanne, trompée par l’apparence, avait faits à la Grand’Gothe pour l’empêcher de tomber dans la misère.

Lorsqu’elle rentra, elle s’informa de la santé de son parrain. Marie était triste ; elle trouvait son frère abattu et agité tour à tour. Il disait des choses bizarres, il s’inquiétait du moindre bruit dans la maison, il avait demandé plusieurs fois où était Jeanne. Jeanne trouva divers prétextes pour ne pas paraître devant lui, quoique Marie le désirât. M. Arthur écrivait des lettres ; il paraissait préoccupé. Il venait à chaque instant voir le jeune malade et consulter le médecin. Enfin, dans l’après-midi, il prétendit avoir affaire à Chambon, chez un notaire qui lui offrait un placement de fonds territorial ; il fit une toute petite valise, monta à cheval, promit de revenir dans deux ou trois jours, et prit la route du Bourbonnais.

La nuit venue, Jeanne alla au pré ramasser des pièces de toile neuve qu’elle y faisait blanchir, et qu’elle y laissait souvent la nuit impunément. Mais l’homme qu’elle avait aperçu dans les rochers lui revenait à l’esprit, et pour rien au monde elle n’eût voulu que le linge de la maison disparût par sa négligence.

La lune se levait et projetait de grandes ombres vagues sur la prairie, lorsqu’elle se mit à relever et à rouler sa toile. Mais elle faillit la laisser tomber et prendre la fuite lorsqu’elle entendit la voix de Raguet murmurer derrière elle :

— Attends, la belle Jeanne, attends ! je m’en vas t’aider.

— Qu’est-ce que vous voulez, et qu’est-ce que vous faites ici ? lui demanda Jeanne en essayant d’affermir sa voix, et en jetant sur son épaule la toile déroulée qui s’embarrassait dans ses pieds.

— Ce n’est pas moi que tu croyais trouver ici ? reprit Raguet d’un ton goguenard. Mais ton galant vient de partir, Jeanne. Il s’en va sur un grand chevau jaune.

Jeanne ne s’amusa pas à discourir, et reprit, en doublant le pas, le sentier qui conduisait au jardin.

— Tu as peur des voleurs de toile, la belle Jeanne ? dit Raguet en la suivant. Tu ferais mieux d’avoir peur de ceux qui volent le cœur des filles.

Et au bout de trois pas, il reprit :

— C’est donc vrai que tu vas épouser un Anglais, la belle Jeanne ? Qu’est-ce que ta mère aurait dit de ça ?

— Vous mentez, dit Jeanne qui se rassurait à mesure qu’elle approchait du jardin ; je n’épouse personne.

— On dit pourtant que tu vas devenir bien riche et que tu l’es déjà. Je compte bien que tu n’oublieras pas tes parents quand tu seras bourgeoise ?

— Vous ne m’êtes rien, dit Jeanne, et ça ne vous regarde pas.

— L’Anglais s’en va sûrement à Toull-Sainte-Croix pour faire publier les bans, dit encore Raguet qui, selon sa coutume, se faisait un plaisir d’effrayer les gens en les suivant le soir à pas de loup, et en leur tenant des propos pour les intriguer. Mais tu aurais dû te marier sur une autre paroisse, Jeanne. Ça fera trop de peine au curé Alain. Sûrement que tu iras aussi demain au pays de chez nous ? Depuis vingt mois qu’on ne t’a pas vue, ta tante est tombée en misère[19]. Les fièvres ne la lâchent pas. Je compte ben que tu ne la lairas pas mourir sans venir lui dire bonsoir ?

— C’est-il vrai, ce que vous dites là ? demanda Jeanne en s’arrêtant, car elle avait gagné la porte du jardin, et elle la tenait entre-bâillée entre elle et le rôdeur de nuit. Ma tante est-elle malade ?

— Puisque ton Anglais s’en va à Toull, tu peux ben lui faire demander par queuque-z-uns si c’est vrai.

— Mais il ne va pas à Toull, ce monsieur.

— Tu sais ben que si ! puisque je l’ai rencontré au droit des pierres jomâtres.

— Il va à Chambon ou à Bonat. Je ne sais même pas où il va ; mais je saurai bien si vous me mentez, et si ma tante est malade.

— Oh ! oui, répondit Raguet, tu sauras ça quand elle sera morte.

— Mais si elle est en misère, comment donc que vous n’êtes pas avec elle, vous ? Elle a bien mal fait de se retirer chez vous, puisque vous la soignez si mal !

— Moi, dit Raguet, je ne suis plus avec elle ! Il y a deux mois que je l’ai laissée là.

— Et où donc demeure-t-elle à présent, ma pauvre tante ?

— Qu’elle demeure dans le trou aux fades ou dans le mitan du grand vivier, si ça lui plaît, je ne m’en embarrasse pas.

— Eh bien ! vous êtes un vilain homme ; je le savais bien ! répondit Jeanne en lui fermant la porte au nez ; et elle revint à la maison, incertaine si elle courrait chercher sa tante le lendemain, et si elle ajouterait foi aux méchantes paroles de Raguet.


[18] Le lecteur me pardonnera, j’espère, de ne pas faire parler Jeanne correctement ; mais bien que je sois forcée, pour être intelligible, de traduire son vieux langage, l’espèce de compromis que je hasarde entre le berrichon et le français de nos jours, ne m’oblige pas à employer cet affreux imparfait du subjonctif, inconnu aux paysans.

[19] Malade en langueur.

XX
ADIEU A LA VILLE

Guillaume s’était levé dans la soirée. Il s’était beaucoup raisonné, il paraissait mieux. Mais quand il apprit que sir Arthur était parti, il comprit la conduite généreuse et délicate de son ami, et ressentit de grands remords de la sienne propre. « Qui sait, pensait-il, jusqu’où peut aller la magnanimité sublime d’Arthur ? Il voit que je l’aime, et il croit que je suis, comme lui, capable de l’épouser ! L’épouser !... Eh ! si elle m’aimait, si elle pouvait être heureuse avec moi, pourquoi donc n’aurais-je pas, moi aussi, ce courage et cette loyauté ? Malheureux insensé ! j’ai tenté de l’égarer, de la séduire, et la pensée de lui offrir un amour digne d’elle et de moi n’ose se fixer dans mon esprit inquiet et lâche ! Et d’ailleurs, pourrais-je accepter le sacrifice de mon ami ? Après avoir été le confident de son amour, irais-je combattre et détruire à mon profit ses espérances ? Irais-je offrir à Jeanne un cœur incertain et tourmenté ; l’indignation de ma mère, mille obstacles à braver, mille persécutions à endurer peut-être, en échange de l’avenir sans nuage que lui offre le noble Arthur ? »

En proie à toutes les anxiétés de sa faiblesse et à tous les reproches de sa conscience, le triste enfant alla dévorer ses larmes et son agitation sur son chevet. On fut encore inquiet de lui. Le médecin vint encore, et, ne le trouvant pas réellement malade, insinua que quelque cause morale produisait ce désordre. Guillaume fit des efforts inouïs pour cacher son supplice. Interrogé tendrement par sa mère et sa sœur, au lieu d’épancher son âme, il rendit, par sa feinte, tout aveu ultérieur à peu près impossible. Il les conjura de ne plus s’occuper de lui, espérant qu’on lui enverrait Jeanne pour le veiller encore, et qu’il pourrait réparer sa faute en rétractant sa conduite insensée et en l’attribuant au délire de la fièvre. Mais, à la place de Jeanne, Claudie vint s’asseoir dans le grand fauteuil ; Jeanne était, disait-elle, trop fatiguée pour veiller encore cette nuit. Guillaume, qui l’avait vue infatigable durant des mois entiers, comprit son arrêt et s’y soumit avec une amère douleur.

— Mon amie, vous me voyez accablée de chagrin, disait le lendemain matin madame de Boussac à la sous-préfette. Mon fils a l’esprit décidément frappé de je ne sais quelle idée noire. Le médecin ne lui trouvant pas de maladie réelle, s’étonne, et parle de désordre moral. Suis-je condamnée à voir Guillaume tomber peu à peu dans un état pire pour lui que la mort ? Plaignez-moi, rassurez-moi, et vous, qui pénétrez et découvrez tant de choses, éclairez-moi, enfin, si vous le pouvez.

— Ma chère, je vous l’ai dit cent fois, répondit la sous-préfette, le remède nécessaire à votre fils, c’est le mariage. Vous l’avez élevé comme une demoiselle, vous l’avez fait pieux et sage, c’est fort bien ; mais si vous prolongez l’état de célibat où il feint de s’obstiner à vivre, il deviendra fou très certainement.

— Ne prononcez pas ce mot affreux, et dites-moi si, en effet, vous croyez, comme vous me l’avez dit souvent, Guillaume amoureux à mon insu.

— Cela se pourrait ; mais depuis que je l’observe jour par jour, il me semble qu’il est plus amoureux en général qu’en particulier.

— Que voulez-vous dire ?

— Qu’il est, comme un jeune novice cloîtré, amoureux de toutes les femmes qu’il voit. Je ne serais pas étonnée que cette belle Jeanne, que vous gâtez si fort, et que l’on traite ici comme une égale, ne lui trottât par la cervelle. Vous ne voulez pas me croire, vous avez une taie sur les yeux. Guillaume brûle pour cette fille d’un feu très peu chaste dans l’intention... bien qu’il le soit peut-être dans le fait ; je ne me prononcerai pas là-dessus. Mais voyez l’exaltation de ce jeune homme ! Il aime sir Arthur comme un frère d’armes du moyen âge. Il aime sa sœur presque comme un amant... et il aime ma fille aussi.

— Vous le croyez ?

— Cela vous contrarie, et pourtant cela est. Oh ! je sais bien que sous votre air humble et modeste vous cachez beaucoup d’ambition pour vos enfants. Vous espérez que Marie épousera M. Harley. Quant à Guillaume, vous comptez lui découvrir une grosse dot dans quelque coin de votre province. Je suis moins riche que vous, et pourtant Elvire est fille unique, et je puis vous répondre qu’avant six mois une préfecture nous donnera au moins trente mille livres de rente. Que Guillaume embrasse la même carrière, et un jour il sera plus riche que s’il reste à cultiver ses terres : mince revenu qui n’a que de l’apparence.

— Mon amie, vous vous trompez sur mon compte, répliqua madame de Boussac. Si j’ai fait parfois quelque rêve brillant pour lui, je n’en suis pas moins occupée avant tout de son bonheur et de sa santé. Si j’étais certaine qu’il fût épris d’Elvire, je n’hésiterais pas à vous la demander pour lui.

— Eh bien ! il en est épris certainement. Mais, pour vous parler vrai, cela est traversé par des bizarreries et des caprices. Vous voyez bien qu’il s’en occupe des jours entiers, et puis tout à coup il songe à autre chose : il fait des vers, il lit des romans avec sa sœur, il regarde la lune, il regarde Jeanne ; il voit que votre cerveau brûlé d’Anglais en est amoureux, et, dans ce mauvais air, il perd la raison. Tenez, ayez une volonté, renvoyez-moi vos deux péronnelles. Prenez deux servantes ayant cent cinquante ans entre elles deux, faites jeter au feu tous ces romans, exigez qu’au lieu d’aller se promener seul le soir à travers champs, Guillaume nous fasse compagnie assidue, et je vous réponds qu’avant deux mois il vous avouera qu’il aime ma fille. Mariez-les, faites-les voyager un peu, tête à tête, et vous m’en direz des nouvelles.

— Je vois bien, reprit madame de Boussac, que vous regardez Jeanne comme un obstacle à ce projet, et, si j’en étais sûre, quoiqu’elle m’ait rendu, en le soignant, de grands services... je la renverrais.

— Faites-lui un sort, mariez-la à un paysan, à votre balourd de Cadet, et tout sera dit.

— Je le veux bien ; mais si cela exaspère Guillaume ? je n’ose rien. Toute la nuit il a demandé Jeanne, et je vous avoue que cela m’a donné à penser que vous ne vous trompiez pas. La beauté de cette créature l’agite un peu trop.

— Eh bien ! dit la Charmois après quelques instants de silence, donnez-lui Jeanne pendant quelque temps, et il se calmera.

— Que je lui donne ! Mais ce que vous dites là est contraire à toute morale, à toute piété !

— Quand je vous dis de la lui donner, cela veut dire : laissez-la-lui prendre. Une bonne mère doit veiller à tout, et quand un excès de sagesse est funeste, elle doit fermer les yeux sur certains égarements toujours inévitables et parfois nécessaires.

— Comment pouvez-vous me conseiller une pareille chose, quand vous venez de me parler d’un mariage avec Elvire ?

— Cela vous prouve que je suis fort peu acharnée à mes intérêts dans tout ceci, et que ma seule préoccupation est de vous voir sauver votre fils. D’ailleurs, que m’importe à moi, que mon futur gendre ait une maîtresse avant le mariage ? si cela doit arriver, mieux vaut Jeanne que toute autre ; elle est jeune et d’une belle santé. Elle n’a pas d’intrigue, elle ne saura pas le passionner ; sa stupidité le lassera bien vite ; et comme elle est douce et soumise, elle se laissera évincer sans murmure. Ce sera à vous de la payer assez cher pour qu’elle n’élève pas une plainte. C’est un sacrifice que nous pourrons faire à nous deux, quand Elvire et Guillaume seront mari et femme. D’ailleurs, quand on voudra, M. Léon Marsillat vous en débarrassera...

— Taisez-vous, ma chère, répondit madame de Boussac effrayée. Il me semble que tout cela est rempli de perversité et que vous avez un esprit diabolique.

La sous-préfette railla les scrupules de la châtelaine. Celle-ci se défendit faiblement, et ces deux dames causèrent encore longtemps, mais si bas, que Claudie eût vainement écouté par le trou de la serrure.

Aussitôt après cet entretien, Jeanne fut mandée par sa marraine sous la charmille, et n’y trouva que madame de Charmois seule. Cette infâme créature agissait à l’insu de madame de Boussac, et, conformément à ses instincts cyniques, elle se disait avec raison qu’elle allait frapper un coup décisif.

— Jeanne, dit-elle à la jeune fille, étonnée de se voir citée devant un tel juge, vous allez apprendre une chose grave. Préparez-vous à la franchise, vous trouverez tout le monde disposé à l’indulgence. Votre marraine sait tout.

Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct de dévouement qui lui tenait lieu de finesse et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle ne tirera rien de moi. Je ne trahirai pas le secret de mon parrain. Je ne me plaindrai pas de lui. J’aime mieux être renvoyée que de le faire gronder.

— Nous savons que vous avez la tête tournée par les folies de M. Harley, reprit la Charmoise, et que vous avez pensé qu’il serait aussi facile de vous faire épouser par M. de Boussac que par lui. Croyez, ma chère, que l’un est aussi impossible que l’autre ; qu’on vous trompe, qu’on se moque de vous. M. Harley est marié en Italie, je le sais, et quant à M. le baron, jamais sa mère ne le permettrait. Lui-même rougirait d’en avoir la pensée.

— Si M. Harley est marié, et qu’il ait une brave femme, ça me fait plaisir de l’apprendre, répondit Jeanne avec la froideur d’un mépris concentré. Quant à mon parrain, comme je ne suis pas folle, je n’ai jamais pensé, pas plus que lui, à ce que vous me dites.

— Vous mentez, Jeanne, reprit la sous-préfette en essayant, mais en vain, de terrifier Jeanne avec ses gros yeux noirs. Nous savons tout, il l’a avoué dans le délire de la fièvre. Il vous a promis de vous épouser pour vous faire consentir...

— En ce cas, mon parrain est bien malade, car il a dit ce qui est faux !

— Vous ne niez pas, du moins, qu’il vous fasse la cour ?

— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, Madame.

— Mais je vais vous conduire devant votre marraine, qui vous confondra.

— Comme je n’ai ni pensé au mal ni fait aucun mal, je ne crains rien, Madame.

— Vous avez beaucoup d’aplomb, mademoiselle Jeanne, et vous voudriez peut-être faire du scandale. Eh bien ! cela ne sera pas ; on ne fera aucune attention à vos semblants de vertu. Ôtez-vous de l’esprit la chimère d’être épousée, et on fermera les yeux sur le reste, pourvu que cela ne dure pas trop longtemps, et que vous y mettiez beaucoup de prudence et de mystère, comme vous l’avez fait jusqu’ici.

Jeanne fut si indignée, qu’elle ne put répondre.

— Je vais parler à ma marraine, dit-elle, et elle tourna brusquement le dos à la Charmois, sans vouloir entendre un mot de plus.

Malheureusement pour Jeanne, madame de Boussac était en cet instant dans la chambre de son fils, et Jeanne n’osa aller l’y trouver. Elle l’attendit dans les corridors, mais madame de Charmois sut prévenir à temps sa trop faible amie.

— J’ai fait merveille, lui dit-elle, en l’entraînant sur le balcon de la chambre de Guillaume. J’ai parlé à Jeanne, je l’ai effrayée : si elle est coupable, elle sera soumise ; si elle est sage, elle se soumettra.

— Que voulez-vous dire ? qu’avez-vous fait ? dit madame de Boussac ; vous me faites trembler.

— Vous tremblez toujours, vous, et vous n’agissez jamais ! laissez-moi faire. Exigez que Jeanne veille votre fils cette nuit. S’ils s’entendent, elle lui apprendra qu’il n’y a pas moyen de vous tromper, et ils aviseront à se séparer à l’amiable. S’ils ne s’entendent pas encore, d’après ce que j’ai fait comprendre, ils s’entendront, et ce commerce sera sans danger pour l’avenir. Vous verrez ! Si Guillaume n’est pas calme et doux demain matin, n’écoutez jamais mes conseils.

— Mais tout cela est criminel ! Tel fut le dernier cri de détresse de la conscience de cette mère insensée. La Charmois étouffa le remords sous les menaces.

— Eh bien ! dit-elle, si vous laissez les choses aller d’elles-mêmes, attendez-vous à ce que votre fils retombe dans l’état où il était avant son départ pour l’Italie, ou bien préparez-vous à le faire partir. Peut-être le voyage et la distraction le guériront encore. Il ne faudra, pour cela, qu’un an ou deux d’absence.

— Ah ! c’est affreux ! s’écria madame de Boussac, le perdre encore, passer toute la vie loin de lui, ne pouvoir compter sur sa santé qu’à ce prix, c’est au-dessus de mes forces.

— Je le savais bien ! pensa la Charmois. Mon cœur, dit-elle, croyez-en donc mon expérience de la vie et mon affection pour vous. Laissez-vous guider, refusez surtout, pendant toute cette journée, de parler à Jeanne ; ménagez-lui ce soir un tête-à-tête avec l’enfant, et je vous promets que demain ni lui ni elle ne vous tourmenteront.

Madame de Boussac céda. Jeanne demanda par trois fois une audience. Elle fut repoussée avec une apparente dureté.

Jeanne alla affener ses vaches, et après avoir veillé à ce qu’elles ne manquassent de rien jusqu’au lendemain, elle caressa une petite génisse blanche qu’elle aimait particulièrement : elle lui choisit les herbes les plus tendres, comme pour lui donner une dernière douceur ; puis elle rangea tout avec soin, et s’arrêtant un instant sur le seuil de cette étable où elle avait consacré de douces heures aux humbles occupations qui lui étaient chères, elle fit un grand signe de croix comme pour clore religieusement une phase de sa vie de travail.

Elle monta ensuite à sa chambre, dans la tourelle, fit un petit paquet des hardes les plus nécessaires, plaça dans le coffre de Claudie quelques atours que sa marraine lui avait donnés, et dont elle voulut faire cadeau à sa compagne. Elle n’emporta qu’une seule richesse, une croix d’or que Marie lui avait donnée le jour de sa fête. Elle monta ensuite à la chambre de Marie, bien qu’elle eût aperçu, par la meurtrière de la tourelle, Marie au fond du jardin. Elle savait bien qu’elle ne pouvait rien lui confier, et elle ne se fût d’ailleurs pas senti la force de lui dire adieu. Mais elle voulut revoir au moins le prie-dieu et le lit de sa chère mignonne. Elle s’agenouilla une dernière fois devant la madone d’albâtre à laquelle elles avaient adressé ensemble tant de douces et chastes prières. Elle détacha une fleur flétrie de la guirlande qu’elles y avaient suspendue la veille, et la mit dans son sein avec son chapelet. Puis, au moment de sortir, elle trouva sous sa main une robe et un châle de sa chère demoiselle, et elle les baisa longtemps en versant des larmes amères...

En descendant, elle trouva Claudie sur l’escalier, et l’embrassa sans lui rien dire.

— Où vas-tu donc ? lui dit sa compagne, étonnée de ses yeux rouges et de son triste sourire.

— Aux champs, répondit Jeanne.

— L’heure est passée, dit Claudie.

— Non, non, l’heure est venue, répondit Jeanne ; et elle descendit précipitamment.

A la grande porte de la cour, elle se trouva face à face avec Cadet.

— Tu vas donc te promener, ma Jeanne ?

— Je m’en vas au pays de chez nous, mon vieux... Ma tante est bien malade, et j’aurais dû partir ce matin.

— Tu t’en vas comme ça toute seule, ma mignonne ? la nuit te prendra en chemin.

— Oh ! je le connais, le chemin, et je suis avec Finaud.

— Le chien Finaud est une bonne bête, mais si tu rencontrais du mauvais monde, te défendrait-il ben ?

— Oui bien, va, n’aie pas peur.

— Mais pourquoi que tu ne m’as pas dit ça, à ce matin ? J’aurais demandé permission d’aller te conduire...

— Deux de moins à l’ouvrage de la maison, ça ferait trop d’embarras pour Claudie. Allons, bonsoir, mon Cadet, ne me détemses pas.

— Tu reviendras demain, Jeanne ?

— Le plus tôt que je pourrai, dit Jeanne en lui adressant un sourire. Mais aussitôt qu’elle eut le dos tourné, elle se prit à pleurer de nouveau, en se disant qu’elle ne reviendrait jamais.

Dix minutes après le départ de Jeanne, on frappait furtivement à la porte du cabinet de Léon Marsillat.

— Qu’est-ce ? dit-il avec son ton brusque.

— Êtes-vous seul, monsieur l’avocat ?

— C’est encore vous, chenapan ? Que voulez-vous ?

— C’est pour un petit bout de consultation, monsieur l’avocat.

— Maître Raguet, je suis las de vos sales affaires. D’ailleurs, ce n’est pas mon heure. Allez au diable.

— Vous êtes trop honnête, monsieur l’avocat ; mais vous m’écouterez bien.

— Nullement. Sortez, vous dis-je, je ne plaide plus pour vous : vous êtes incorrigible.

— Oh ! quand vous m’aurez entendu, vous me trouverez blanc comme neige.

— Oui, comme à l’ordinaire ! Encore un vol de nuit, n’est-ce pas, ou une vengeance de coquin ?

— Non, rien du tout. Les méchants m’en veulent toujours. Ne se sont-ils pas mis dans la tête à présent que je m’habille en femelle, et que je vas de nuit avec cette pauvre chère femme de Gothe, pour faire la lavandière autour des fosses ?

— Je vous crois sujet à caution, et même à jeter des pierres aux gens qui veulent vous corriger.

— Du tout, Monsieur, jamais ! Ce n’est pas moi. Dans le temps que la maison de la Jeanne a brûlé, j’ai écouté dire que de mauvais monde avait fait cette farce-là pour aller voler la ferraille de la ruine ; mais je me doute bien qui c’est, et on m’a mis ça sur le corps.

— On ne prête qu’aux riches... d’autant plus que je vous ai reconnu, maître Raguet ! ainsi, taisez-vous.

— Oh ! vous croyez ? mais vous vous serez trompé !... Tant qu’à la Jeanne...

— Taisez-vous, encore une fois !

— Elle vient de partir du château, vous le savez donc ?

Marsillat tressaillit. Raguet vit d’un œil de vautour son incertitude, sa répugnance à l’interroger, son désir de l’entendre, et il continua :

— Oui, Monsieur, oui ! toute seule avec son chien... Elle s’en va à Toull... Elle doit être maintenant à la sortie de la ville... Elle marche vite !

— Qu’est-ce que tout cela me fait ? dit Léon. Vous me fatiguez, allez-vous-en !

— Je m’en vas, et je dirai à votre valet d’arranger vot’ chevau bien vitement.

— Le misérable, se dit Marsillat en le voyant se diriger vers l’écurie, il le fait comme il le dit.

Cinq minutes après, Marsillat mettait le pied à l’étrier, maudissant la mauvaise influence qui ramenait auprès de lui ce complice immonde de ses turpitudes, et ne luttant pas cependant contre l’instinct farouche qui le poussait.

Il franchit la ville au grand trot ; puis pensant qu’il devait laisser prendre de l’avance à Jeanne, afin de la rejoindre à la tombée du jour, il se ralentit et gravit au pas le chemin rapide par lequel on sort de Boussac dans cette direction. Arrivé à l’endroit où la route se bifurque, il trouva Raguet accoudé sur un de ces petits murs transparents et fragiles qui remplacent, par une dentelle en pierres sèches, les buissons dont cette terre stérile est dépourvue.

— Elle a pris le chemin de Saint-Silvain, lui dit ce misérable, au moment où Léon allait prendre celui de Savau.

Et comme Marsillat profitait de son avis sans paraître l’entendre, il se plaça devant la tête de son cheval en disant :

— Ça mériterait pourtant quelque chose un service comme ça !

— Garez-vous, répondit Léon, ou bien vous allez savoir de quel bois est fait le manche de mon fouet !

— Jésus, mon Dieu ! murmura le bandit stupéfait ; il n’y a donc que des ingrats dans ce monde !

XXI
LE MIRAGE

« Ce brigand de Raguet est mon mauvais génie, pensait Léon en doublant le pas, et s’il y a un châtiment du ciel, c’est d’être forcé de recevoir son aide, quand je la repousse... Mais Jeanne est si belle !... »

Jeanne marchait vite ; elle avait quatre grandes lieues à faire pour arriver à Toull, mais elle ne s’en inquiétait pas. Si la nuit est trop avancée, pensait-elle, pour qu’on veuille m’ouvrir chez la mère Guite ou chez le père Léonard, j’irai attendre le jour dans le Trou-aux-Fades. C’est un bon endroit, et aucune mauvaise chose n’oserait venir m’y tourmenter.

Toute superstitieuse qu’elle était, et peut-être justement parce qu’elle l’était, Jeanne connaissait peu la crainte. Elle avait eu, dès son enfance, l’esprit trop nourri de croyances merveilleuses, pour ne pas compter sur la connaissance que sa mère lui avait donnée à l’effet de repousser les méchants fadets et les follets pernicieux. Elle avait souvent autrefois, dans les premières nuits de l’automne, prolongé sa veillée aux champs jusqu’à minuit. C’est un usage de nos contrées que de faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet à la fin de septembre, pour engraisser celles qu’on veut vendre, et on appelle cela sereiner les ouailles[20].

Durant ces champêtres veillées, les petites filles, ordinairement plus braves que les grandes, prennent plaisir à se répondre d’une prairie à l’autre, en chantant à pleine voix leurs vieilles ballades et les admirables mélodies du Bourbonnais et du Berri, si tristes, si tendres, et dont le beau monde du pays fait si peu de cas. Dieu merci, les paysans les conservent et en composent encore ; et tandis que les demoiselles chantent au piano les plus plates et les plus détestables nouveautés d’opéra, les pastours font redire aux échos des champs des mélodies naïves et dures, que nos plus grands maîtres eux-mêmes voudraient avoir trouvées.

Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à sereiner, Jeanne ne put se trouver dehors en pleine nuit, sans se croire transportée à cette époque pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le temps où, toute enfant et gardant son petit troupeau sur le communal, elle avait appris à ses compagnes leurs plus belles chansons.