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Jeanne

Chapter 27: XXIII LE VAGABOND
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About This Book

Credits: This eBook was produced by: Delphine Lettau, Cindy Beyer, Al Haines & the online Distributed Proofreaders Canada team at https: //www. pgdpcanada. net Jeanne est le premier roman que j’aie composé pour le mode de publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, lorsque le vieux Constitutionnel se rajeunit en passant au grand format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude.

« Voilà six mois que c’était le printemps, etc. »

« C’étaient trois petits tendeurs, etc. »

« Chante, rossignol, chante, etc. »

Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, où, initiée par sa mère à de mystérieuses pensées, elle s’était éloignée des folles bergères qui se réunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et paroles, au coin du dix-huitième siècle. La savante Tula avait appris à sa fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses qu’on ne comprend pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter, et qu’alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela était arrivé à Claudie et à d’autres. Jeanne, bien convaincue qu’il n’était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la Marche, ou sur les versants herbageux du Bourbonnais, de très vieux refrains qui ont un caractère historique : La plainte du paysan au temps des désordres et des misères du régime militaire et féodal :

  Je maudis le sergent

Qui prend, qui pille le paysan;

    Qui prend, qui pille,

    Jamais ne rend.

Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la Grande Pastoure :

Petite bergerette,

A la guerre tu t’en vas...

. . . . . . . . .

Elle porte la croix d’or,

La fleur de lis au bras;

Sa pareil’ n’y a pas, etc.

Et quand l’écho des rochers répétait les derniers sons, Jeanne frissonnait d’une religieuse terreur qui n’était pas sans charmes, s’imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que les druidesses redoutaient d’offenser, vengeresse terrible des impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les époques auxquelles se rapportaient ces croyances vagues et profondes. Elle savait seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois des femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, dans les endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis aux druidesses, les fades et les femmes indifféremment. Le curé Alain assurait que, du temps de Charlemagne, les évêques et les magistrats avaient été encore forcés de fulminer des menaces et de prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le christianisme se disputaient encore le terrain, il n’est pas étonnant que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques têtes exaltées par les merveilles de la tradition. Nos paysans connaissent si peu le christianisme, l’éducation religieuse qu’ils peuvent recevoir est si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère catholique et le mystère sans nom des cultes antérieurs sont également impénétrables pour eux. Tula ne se rendait nullement aux sermons de M. Alain, quand il l’accusait d’être un peu païenne, et Jeanne se croyait tout aussi orthodoxe que sa mère. Les druidesses, les saintes fades ou les saintes femmes, étaient à ses yeux de bonnes chrétiennes, des âmes envoyées du ciel, d’anciennes cénobites ennemies des Anglais ; et si sa mère lui eût dit qu’elle les avait vues faire des sacrifices sur les pierres d’Ep-Nell, elle n’eût point hésité à le croire. Jeanne d’Arc, dont elle ne savait pas non plus le nom entier, mais qu’elle appelait la belle Jeanne et la grande bergère, était peut-être bien pour elle une fade ou une druidesse. Qu’importe l’ordre des faits au paysan ? L’idée pour lui n’a pas d’âge. Il la reçoit, il s’en nourrit et la transmet toujours jeune et brillante à ses enfants nés de lui, qui vivent et meurent enfants comme lui. J’ai appris l’an dernier d’un vieux mendiant comment les Anglais avaient été repoussés d’une forteresse voisine de mon gîte, au temps de Philippe-Auguste. Il possédait merveilleusement la stratégie et les détails de l’événement, par quel côté on avait attaqué, quelles sorties avaient faites les assiégés, combien de combattants et combien de morts. Quel antiquaire, quel historien eût pu me l’apprendre ? Il n’y avait qu’une erreur dans son récit : c’est qu’il prétendait avoir été témoin oculaire de toutes ces choses, avant la révolution. Mais le récit n’en était pas moins vrai ; il s’était perpétué de père en fils dans sa famille.

Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les paroles de sa mère : « Ça n’est pas bon de quitter son pays et sa famille » ; elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait parlé par la bouche de sa chère défunte.

A mesure qu’elle s’éloignait pourtant, son cœur devenait plus léger, et la brise du soir séchait ses yeux humides. Cet air vif de la montagne qu’elle n’avait depuis longtemps respiré qu’à demi, lui rendait le courage et l’espérance. Elle avait fait un grand effort en quittant son village, et un grand sacrifice en restant à la ville. Sans la maladie de Guillaume elle ne s’y serait jamais décidée. Plante sauvage, attachée au sol inculte qui l’avait produite, elle n’avait fait que végéter depuis qu’elle s’était laissé transplanter dans une région cultivée. Elle avait soif de reprendre racine dans son véritable élément, et d’embrasser son rocher natal. A chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus vaste et les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial de Toull s’élevait à l’horizon comme une vigie de sauvetage. Il tranchait sur le bleu sombre de l’air, et paraissait grandir comme un géant. Il y avait près de deux ans que Jeanne, qui le regardait tous les soirs du haut du château de Boussac, le trouvait si petit et si lointain ! Elle recommençait à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa tante était enfin séparée du méchant Raguet, elle allait la soigner et la guérir. Puis elle redeviendrait bergère, n’importe au service de qui. Elle retrouverait des brebis et des chèvres, humbles animaux qu’elle aimait encore mieux que les vaches superbes et souvent rebelles. Que lui importait d’être propriétaire ou non de son futur troupeau ? Elle n’en aurait pas moins l’amour des bêtes et du travail. Elle retrouverait les doux loisirs et les longues rêveries ininterrompues de la solitude. Elle oserait chanter sans craindre d’être écoutée par les bourgeois ; elle pourrait prier et croire sans être raillée par les esprits forts. Jeanne s’était sentie, jour par jour, refroidie et gênée à la ville. Elle ne se disait pas qu’elle avait failli y perdre la poésie ; mais elle se sentait vaguement redevenir poète, à mesure qu’elle s’enfonçait dans le désert. Elle entendait, plongée dans une douce extase, les petits bruits de la nature, si longtemps étouffés par les voix humaines et par la clameur du travail, toujours agité autour de la demeure des riches. L’insecte des prés et la grenouille du marécage interrompaient à peine leur oraison monotone lorsqu’elle passait sur leurs domaines, et aussitôt après ils recommençaient avec une nouvelle ferveur cette mystérieuse psalmodie que la nuit leur inspire. Le taureau mugissait au loin, et la caille faisait planer sur les bruyères son cri d’amour, élevé à la plus haute puissance.

Tout à coup, le cri sinistre de l’oiseau de la mort (le crapaud volant) fit rentrer dans un silence craintif et consterné toutes ces voix heureuses, et Jeanne tressaillit. Finaud s’arrêta court et répondit par un long hurlement à ce cri de malheur. Une pensée funèbre traversa l’esprit de Jeanne. Elle essaya de regarder le clocher de Toull, qu’un nuage enveloppait, et il lui sembla qu’elle ne le verrait plus, qu’elle ne l’atteindrait jamais. Une sueur froide couvrit son front ; elle regarda autour d’elle, et vit à sa droite le mont Barlot et les sombres pierres jomâtres.

— C’est un mauvais endroit, pensa-t-elle, et il n’est pas étonnant que je me sente l’esprit tourmenté en passant si près des méchantes pierres. On a tué du monde là-dessus, les autrefois[21], et les âmes sans confession demandent des prières. Elle se signa et commençait à réciter l’Ave, la seule prière qu’elle sût par cœur avec l’oraison dominicale, lorsque Finaud aboya et se mit en travers du chemin derrière elle, comme pour empêcher un ennemi d’approcher. Jeanne se retourna, et, voyant un cavalier monter au pas le sentier rapide, elle se rangea de côté pour le laisser passer, et baissa son capuchon pour cacher sa jeunesse.

— Eh bien ! Finaud ! Eh ! petit Finaud ! A qui en as-tu ? dit Marsillat, dont la voix fut reconnue par le chien qui alla flairer son étrier en remuant la queue. Où diable vas-tu si tard, Jeanne ? reprit le cavalier en ralentissant le pas de son cheval pour rester à côté de Jeanne, qui marchait toujours. Si je n’avais pas reconnu ton chien, je serais passé près de toi sans y faire attention. Bonsoir, ma vieille ![22]

— Bonsoir, Monsieur, bonsoir, dit Jeanne d’un ton doux, mais résolu, qui semblait dire : Passez votre chemin.

— Ah çà ! tu m’étonnes, reprit Marsillat en retenant la bride de Fanchon. Une fille comme toi ne devrait pas s’en aller si loin sans un ami pour la défendre.

— Je ne crains rien, monsieur Léon, le bon Dieu est avec moi.

— Et ton galant n’est peut-être pas loin ?

— Bon, bon, amusez-vous ! vous savez bien que les galants et moi ça ne va pas ensemble.

— Je vois bien que ça va séparément, mais je pense que ça sait se retrouver.

— Ne me taquinez pas, monsieur Léon ; je ne suis pas gaie.

— Vrai, ma pauvre Jeanne ? Est-ce qu’ils t’ont fait de la peine au château ?

— Oh ! non, Monsieur ! ils sont trop bons pour ça. Mais c’est que ma tante est bien malade, et que je m’en vas peut-être pour la voir mourir. En savez-vous des nouvelles, monsieur Marsillat ?

— Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Parce que dans votre étude vous voyez toutes sortes de mondes, et que vous pourriez en avoir vu de chez nous.

— Je ne suis arrivé de Guéret qu’il y a deux heures, et j’ai été forcé tout de suite de repartir pour mon bien de La Villette. Qui t’a appris la maladie de ta tante ?

— Dame ! c’est ce méchant homme de Raguet. Peut-être qu’il a menti pour me faire du chagrin.

— C’est un méchant homme, en effet, dit Marsillat, qui comprit aussitôt la ruse de son affreux complice, et qui s’arrangea pour en profiter avec un merveilleux talent d’improvisation. Il n’aurait pas dû t’apprendre cela ; moi, je le savais depuis longtemps et je ne te l’aurais jamais dit.

— Mais vous auriez eu tort, monsieur Marsillat ; ce serait m’empêcher de faire mon devoir.

— C’est vrai, mais que veux-tu ? J’avais peut-être mes raisons pour ne pas me décider aisément à t’annoncer cette mauvaise nouvelle.

— Est-ce que ma tante serait en danger ?

— Je n’en sais rien. Elle était très mal, il y a huit jours que je l’ai laissée chez moi.

— Chez vous, monsieur Marsillat ? où donc, chez vous ?

— A Montbrat ; tu ne savais pas qu’elle est là depuis quinze jours ?

— Vrai, je n’en savais rien. Et pourquoi donc qu’elle était chez vous ?

— Oh ! elle y est encore. Que veux-tu ? c’est une méchante femme que je n’aime guère, parce que j’ai vu dans le temps qu’elle te rendait malheureuse. Mais elle était devenue si malheureuse elle-même que j’en ai eu pitié. Ce coquin de Raguet l’ayant chassée de chez lui, elle mendiait de porte en porte, et elle est venue à Montbrat un jour que je m’y trouvais. Elle était si malade et si faible qu’elle serait morte dans ma cour si je ne l’avais fait entrer dans la cuisine pour lui donner du vin et de la soupe. Alors ma vieille servante, que tu ne connais pas, mais qui est une brave femme, en a eu pitié, et m’a prié de la garder quelques jours jusqu’à ce qu’elle fût en état de reprendre sa besace et son bâton, et de s’en aller. J’y ai consenti de bon cœur, comme tu le penses bien, et un peu à cause de toi, Jeanne ; et depuis ce temps-là elle est à Montbrat, assez bien soignée, mais empirant toujours, et se plaignant surtout de ne pas te voir.

— Ah ! mon Dieu ! ma pauvre tante ! Mais ça me fend le cœur ce que vous me dites là, monsieur Léon ! Si je l’avais su plus tôt ! je ne voulais quasiment pas le croire. Je lui ai pourtant envoyé encore de l’argent par le monsieur anglais, la dernière fois que j’en ai reçu. Il allait voir les pierres d’Ep-Nell, et il a eu la bonté de se charger de ça...; mais il n’y a pas plus de quinze jours, monsieur Léon. Le vieux Raguet m’a fait des mensonges.

— Le vieux Raguet..., dit Marsillat embarrassé, le vieux Raguet t’aura menti, en effet. Tiens ! c’est tout simple ! Il aura pris l’argent pour lui, et il aura maltraité et chassé ta tante afin de ne pas le lui rendre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la Gothe est chez moi depuis... deux semaines, je crois ; oui, il y a bien deux semaines !

— Ça peut bien être, reprit la confiante Jeanne, car il y a ce temps-là que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Monsieur Léon, vous avez eu bien des bontés ! Ça ne m’étonne pas. Je sais que vous avez toujours eu bon cœur. Je vous remercie bien pour ma tante ; j’irai la voir demain matin à Montbrat, si vous me le permettez, et je tâcherai d’avoir un cheval pour l’emmener.

— Et où veux-tu l’emmener ?

— Chez quelqu’un de nos parents. J’ai encore un peu d’argent, et d’ailleurs ils sont trop braves gens pour abandonner une vieille femme dans la misère.

— Comme tu voudras, Jeanne ; mais elle ne m’est pas à charge, je t’assure.

— Vous êtes bien généreux, monsieur Léon ; allons, en vous remerciant ! Ne vous attardez pas pour moi. Je ne peux pas marcher aussi vite que vous, ni vous aussi doucement que moi.

— Mais où vas-tu donc maintenant ?

— Je m’en vas à Toull.

— Pourquoi faire, puisque ta tante n’y est pas ?

— Elle y est peut-être, monsieur Léon. Vous n’êtes pas sûr qu’elle soit encore chez vous.

— Si, si... on m’a dit à La Villette qu’elle y était encore.

— Eh bien ! demain matin, à soleil levé, j’y serai.

— Et pourquoi pas tout de suite ? ce n’est qu’à une petite lieue d’ici, et tu as encore deux lieues avant Toull. A quelle heure y arriverais-tu, d’ailleurs ? à une heure du matin, personne ne voudrait t’ouvrir.

— Oh ! vous vous trompez, monsieur Léon, j’y serai bien avant dix heures, reprit Jeanne en regardant les étoiles, cette horloge des bergers, grâce à laquelle ils savent l’heure à quelques minutes près, d’après la position du grand et du petit chariot.

— Mais à quoi bon te fatiguer à cette course inutile ? Viens-t’en voir ta tante à Montbrat ; tu y coucheras tranquillement, et tu seras encore demain de bonne heure, si tu veux, à Boussac.

Jeanne secoua la tête.

— Non, monsieur Léon, dit-elle, je ne peux pas aller coucher à Montbrat.

— Et de qui as-tu peur ? de moi peut-être ?

— Je ne dis pas ça, monsieur Léon ; mais ça ferait causer.

— Et que pourrait-on dire ? je ne couche pas à Montbrat, moi.

— Vous n’y restez pas ?

— Non ! il faut que je sois de retour à Boussac, ce soir, à onze heures. Je vais seulement à Montbrat pour prendre des papiers que j’y ai laissés, et je retourne passer la nuit au travail dans mon étude.

— En ce cas, monsieur Léon, marchez donc devant, j’arriverai à Montbrat quand vous serez parti, et comme ça tout s’arrangera.

— Comme tu voudras, Jeanne, mais sais-tu le chemin ?

— Oh ! je le trouverai bien, Monsieur ! je ne me perdrai pas, allez !

— C’est par ici, dit Marsillat, nous voilà auprès de Barlot. Il faut prendre à gauche. Et il donna de l’éperon à son cheval, mais au bout de trente pas, il s’arrêta et descendit comme pour chercher quelque chose. Jeanne l’eut bientôt rejoint et l’aida naïvement à retrouver sa cravache qu’il tenait à la main. La nuit était devenue fort sombre. On ne distinguait plus que quelques étoiles. Le chemin était effroyable, tout hérissé de rochers contre lesquels la pauvre Jeanne se heurtait à chaque pas.

— Tu ne veux pas que je te prenne derrière moi ? dit Marsillat. Tu ne pourras jamais te retrouver par cette nuit noire, et la pluie va venir.

— Oh ! c’est égal, j’ai ma cape.

— Mais ce n’est pas sage pour une fille de courir comme cela la nuit toute seule dans ce pays perdu. S’il t’arrivait quelque malheur, Jeanne, j’en serais responsable, sais-tu ! Allons, monte en croupe, tu arriveras une demi-heure plus tôt, et moi aussi.

— Mais ne m’attendez pas, monsieur Léon.

— Si, je veux t’attendre, et t’accompagner au pas ; je crains qu’il ne t’arrive malheur.

— Et que voulez-vous qu’il m’arrive ?

— Et que crains-tu qu’il t’arrive avec moi ? Vraiment tu as peur de moi comme si j’étais cette canaille de père Raguet !

— Oh ! non, monsieur Marsillat, je sais bien que vous êtes un honnête homme ; mais vous aimez à plaisanter, et j’ai le cœur trop gros pour plaisanter aujourd’hui.

— Non, ma pauvre Jeanne, je ne plaisanterai pas. Voyons, est-ce que depuis un an je ne te laisse pas tranquille ? Est-ce que d’ailleurs tu as jamais eu à te plaindre de moi ?

— Oh ! non, Monsieur, j’aurais tort de dire ça.

— Eh bien ! allons donc ! dit Marsillat en la prenant dans ses bras et en l’asseyant sur son manteau, qu’il plia avec soin sur la croupe de Fanchon.

Jeanne eût craint d’être prude et par cela même agaçante, en exagérant une peur qui n’était pas bien formulée en elle-même. Elle résolut de prendre confiance en Dieu et en l’honneur du bienfaiteur de sa tante. Léon enfourcha adroitement Fanchon sans déranger sa belle amazone. — Ah çà ! tiens-toi bien après moi, dit-il, car il faut nous hâter, la pluie commence.

— Non, il ne pleut pas, monsieur Léon, dit Jeanne.

— Je te dis qu’il va pleuvoir à verse. Allons ! mets ton bras autour de moi, ou tu vas tomber, je t’en avertis.

Pour la décider, il pressa les flancs de sa monture, qui partit au grand trot. Jeanne, forcée de se bien tenir, prit d’une main la courroie de la croupière, et de l’autre la veste de Marsillat. A peine eut-il senti le bras de la jeune fille contre sa poitrine, que les palpitations de son sein étouffèrent les dernières hésitations de sa conscience. Pour ne pas l’effaroucher, il ne lui adressa plus un mot, et moins d’une demi-heure après, malgré l’obscurité et les mauvais chemins, ils atteignirent la montagne de Montbrat.

Le château de Montbrat que, soit par corruption, soit conservation de son nom véritable[23], les paysans appellent aussi la forteresse des Mille-Bras, est une ruine imposante située sur une montagne. La ruine féodale est assise sur des fondations romaines, lesquelles prirent jadis la place d’une forteresse gauloise. Ce lieu a vu les combats formidables des Toullois Cambiovicenses contre Fabius. Je crois qu’on découvre encore par là aux environs quelques vestiges du camp romain et du mallus gaulois. Mais il faut voir ces choses respectables sur la foi des antiquaires, qui les voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain, avec les yeux de la foi.

Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs propriétés autour de Boussac et entre autres un domaine ou métairie du côté de Lavaufranche, sur lequel se trouvait cette vaste ruine, qui ne donnait aucune valeur à la propriété dans un pays où la pierre de construction et la main-d’œuvre sont à vil prix.

La métairie était située au bas de la montagne, et Jeanne, qui n’était jamais venue à Montbrat, ne remarqua pas le détour que lui fit faire son cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit un sentier rapide et conduisit sa capture tout droit à ce castel, dont il ne regrettait pas l’antique splendeur, mais qu’il était cependant un peu vain de posséder. Son grand-père le maçon ayant acheté ce manoir où ses ancêtres n’avaient certes pas dominé, le sentiment de parenté triste et jalouse qui, dans le cœur des nobles, s’attache aux vestiges de ces puissantes demeures, ne faisait point illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant il prenait un secret plaisir plein d’ironie et de vengeance contre l’orgueil nobiliare en général à se sentir châtelain tout comme un autre. Il eût volontiers écrit sur l’écusson brisé de sa forteresse, au rebours de certaines devises pieusement audacieuses : « Mon argent et mon droit. »

Quoiqu’il ne restât pas un corps de logis, pas une seule tour entière, le préau, encore entouré de grands pans de murailles plus ou moins échancrés, formait un enclos très bien fermé, grâce au soin que l’on avait eu de barrer le portail qui avait autrefois renfermé la herse, par de fortes traverses en bois brut, solidement cadenassées. Cet enclos servait aux métayers pour mettre au vert, durant les nuits d’été, leur jument avec sa suite, c’est-à-dire avec son poulain. L’herbe croissait haute et serrée dans cette cour battue jadis comme le sol d’une aire par les pas des hommes d’armes.

— Attends, Jeanne, dit Léon, en aidant la jeune fille à sauter sur l’herbe, je vais fermer la barrière ; ensuite je te conduirai, par l’autre porte, à l’endroit où demeure ta tante.

— Ce n’est donc pas ici ? demanda Jeanne, cherchant des yeux cette autre issue dont on lui parlait et que la nuit ne lui aurait pas permis de distinguer quand même elle aurait existé.

— Si fait, sois donc tranquille, répondit Léon en cadenassant la porte et en cachant la clef dans une fente de mur où il l’avait prise. Donne-moi le temps de fermer ce côté-ci pour que l’on ne vienne pas me voler Fanchon.

— Mais puisque vous allez repartir tout de suite, monsieur Léon ?

— C’est pour cela que je ne la mets pas à l’écurie. Si je ne la débridais pas, elle casserait tout.

Fanchon, débarrassée de la bride et même de la selle que son maître lui enleva lestement, alla flairer et saluer, d’un hennissement amical, sa paisible hôtesse, la jument du métayer Léon, prenant la main de Jeanne, la conduisit à l’entrée d’un bâtiment écrasé et devenu informe par l’écroulement des parties supérieures. La porte étroite et basse et le couloir étranglé entre les murailles de quinze pieds d’épaisseur conduisaient à une petite pièce ronde, assez semblable à celle que Jeanne occupait au château de Boussac, à la différence près que la fente étroite et longue qui l’éclairait pouvait passer pour une fenêtre, et que l’ameublement, sans être riche, était d’un certain confortable. Il y avait là un beau lit de repos, quelques fauteuils, des livres épars sur une table d’acajou, deux fusils de chasse, un violon, des fleurets et un chapeau de paille accrochés au mur. Mais il faisait trop sombre pour que Jeanne se livrât à aucune remarque, et quoiqu’elle se sentît un peu effrayée du silence et de l’obscurité de cette demeure, elle était encore loin de se douter qu’elle fût dans la chambre de Marsillat, seule avec lui dans ce manoir où jamais sa tante n’avait demandé ni reçu l’hospitalité.


[20] Nous avons conservé ce vieux mot ; et si vous alliez parler de brebis chez nous, personne ne vous comprendrait, à moins que vous n’eussiez le soin de généraliser et de dire le brebiage ; encore n’auriez-vous pas la prononciation, et l’on vous accuserait de parler le chenfrais, c’est-à-dire le français moderne.

[21] Par cette expression, les autrefois, les paysans expriment mieux que nous ce que nous disions plus haut de leur notion mystérieuse et vague des siècles écoulés.

[22] Mon vieux, ma vieille, sont des termes d’amitié entre les jeunes gens.

[23] Les antiquaires le font dériver de Montbard, la montagne des Bardes.

XXII
LA TOUR DE MONTBRAT

Il y avait bien au domaine de Montbrat, comme dans la plupart des métairies éloignées de la résidence du propriétaire, un pied-à-terre appelé la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré s’en arranger un dans le château. Il avait fait déblayer et orner la seule pièce qui fût habitable dans cette vaste ruine ; et il y venait, tantôt s’inspirer dans la solitude pour étudier les effets d’éloquence qu’il improvisait ailleurs, tantôt se livrer à de moins estimables occupations. Sa tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet d’études et quelque chose comme la petite maison des champs d’un bourgeois libertin. L’endroit était bien choisi, aucun voisinage indiscret ne pouvait exercer son contrôle sur les mystères de sa conduite, et les métayers, placés eux-mêmes à quatre portées de fusil du château, savaient fort bien qu’ils seraient mal reçus s’ils accouraient au moindre bruit.

— Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante Jeanne. Je vais chercher de la lumière et réveiller ma vieille servante, qui se couche à la même heure que ses poules, à ce qu’il paraît.

— Je sortirai avec vous, monsieur Marsillat, dit Jeanne qui ne respirait pas à l’aise dans cette tour, et qui commençait à craindre qu’il n’y eût dans le domaine de Léon ni poules, ni servantes.

— Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu te heurterais, reprit-il. Ce vieux taudis est plein de trous et d’endroits dangereux. Ne bouge pas d’ici, Jeanne ; je vais revenir...

Il sortit précipitamment et enferma Jeanne, qui commença à trembler sérieusement quand elle se fut assurée que la porte avait reçu à l’extérieur un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader que Marsillat fût capable d’un crime, et elle se disait qu’aucune offre, aucune promesse n’aurait d’effet sur elle.

Marsillat n’avait pas, en effet, la pensée de commettre un crime. Il était trop sceptique pour croire qu’en pareille matière l’occasion pût s’en présenter. S’étant toujours adressé à des villageoises coquettes ou faibles, il n’avait pas trouvé de cruelles ; et, comme il affectait un profond mépris pour la vertu des femmes, il ne voulait point se persuader qu’aucune pût lui résister. La sauvagerie de Jeanne lui semblait le résultat d’une extrême méfiance. Il faudra plus de temps et de paroles pour celle-là que pour les autres, se disait-il ; mais voilà enfin l’occasion que je ne pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou cinq heures avec moi, à force d’obsessions, j’enflammerai cette froide Galatée, et, à moins qu’elle ne soit de marbre, j’en triompherai sans lutte et sans bruit. Arrière la brutale violence ! se disait encore Marsillat : c’est le fait des butors qui ne savent pas mettre la ruse et l’éloquence, l’esprit et le mensonge, au service de leurs passions. Impatients et grossiers, ils ne peuvent pas imposer un frein à leur volonté ; ils offensent au lieu de persuader ; ils dominent et sont maudits, au lieu de vaincre et de se faire aimer.

— Se faire aimer !... pensait l’avocat, qui se promenait avec vivacité dans le préau, en attendant que son esprit fût calmé ; se faire aimer, de craint qu’on était, et cela dans l’espace de quelques heures ! c’est une cause à plaider, et il faut la gagner !... Si Jeanne pouvait m’échapper, mon entreprise serait misérable et ridicule. Demain je serais, grâce à elle, la fable de tout le pays. Il ne faut donc pas que Jeanne sorte d’ici sans être beaucoup plus intéressée que moi à garder le secret. Allons, c’est un plaidoyer, c’est un duel, et ne pas triompher, c’est succomber. Il ne peut pas y avoir de transaction entre les adversaires.

— Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est partie ce matin avec ma servante, qui a voulu la conduire elle-même à Toull.

— Partie ? elle n’est donc plus malade ?

— Elle s’est sentie un peu mieux, et il paraît qu’elle s’ennuyait dans cette vieille maison ; elle avait déjà le mal du pays. Mon métayer l’a prise sur son cheval et l’a menée chez un de tes parents, je ne sais plus lequel. A présent, nous pouvons nous en retourner à Boussac. Donne-moi seulement le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de la table.

— Je vas dire qu’on vous apporte une clarté, dit Jeanne un peu rassurée par les dernières paroles de Marsillat. Vous ne pouvez pas trouver vos papiers comme cela dans la nuit.

— Très bien, au contraire... je sais où ils sont ; je les trouverais les yeux fermés. Ne sors pas, Jeanne ; les métayers sont dans la cour, et puisqu’ils ne t’ont pas vue entrer, j’aime autant qu’ils ne te voient pas sortir.

— Mais c’est peut-être pire ! dit Jeanne. Pourquoi se cacher quand on n’a rien à se reprocher ?

— Ces gens-là ont de très mauvaises langues, et je t’avoue que si tu ne te soucies pas de leurs propos pour toi-même, je ne serais pas fort aise, quant à moi, qu’ils fissent de l’esprit sur mon compte. Ce sont les imbéciles de cette espèce qui m’ont fait une réputation de mauvais sujet, et tu vois pourtant, ma vieille, que je suis plus raisonnable que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume, et peut-être ton épouseur d’Anglais.

— Ne dites pas de ces choses-là, monsieur Léon, et renvoyez vos métayers de la cour pour que je m’en aille.

— Ils sont en train de faire manger un picotin d’avoine à Fanchon. Après cela, ils s’en iront d’eux-mêmes. Je leur ai dit que j’avais à travailler.

— Mais vous n’avez pas besoin de vous enfermer comme ça.

— Si ! la femme est curieuse comme une mouche ; elle viendrait me relancer jusqu’ici, soi-disant pour me parler de ses agneaux ou de ses dindes, mais dans le fait pour voir si j’y suis seul.

— Ça prouve monsieur Léon, que vous y êtes bien venu quelquefois en compagnie.

— Bah ! une ou deux fois avec Claudie, tu sais bien ! dans le temps, elle était un peu folle !

— Pauvre Claudie ! vous lui avez fait bien des peines, pas moins ! une si bonne fille ! Ça n’est pas bien à vous, monsieur Léon.

— Que veux-tu ? elle aurait eu un autre amoureux que moi, et mieux vaut moi qu’un autre ; car je suis resté son ami, et je ne l’abandonnerai jamais.

— Oui ! vous croyez que l’argent et les cadeaux consolent de tout ? Vous vous trompez. Je vous dis, moi, que Claudie pleure quasiment tous les soirs. Mais en voilà assez, monsieur Léon, allons-nous-en.

— Donne-moi donc le temps de souffler ! N’as-tu pas peur que je te retienne malgré toi ? Tu me prends pour un méchant homme, Jeanne !

— Oh ! non, Monsieur.

— Eh bien ! alors, tiens-toi donc en repos un instant. Nous serons libres dans un petit quart d’heure ; assieds-toi et ne parle pas si haut, je cherche mes papiers.

— Vous les cherchez bien longtemps, monsieur Léon... Vous me ferez arriver trop tard à Toull.

— A Toull ?... Tu ne veux donc pas retourner ce soir à Boussac ?

— Non, Monsieur, puisque je veux voir ma tante !

— Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous. Tu es fâchée avec les gens du château ?

— Oh ! non, Monsieur... vous vous trompez bien ! je les aime trop pour me fâcher jamais contre eux.

— Eh bien ! ils se sont fâchés contre toi ?

— C’est possible, Monsieur... Mais si ça est, ils en reviendront.

— Jeanne, raconte-moi ce qui s’est passé.

— Rien, Monsieur. Je n’ai rien à raconter.

— Tu devrais pourtant avoir confiance en moi. Tu es une bonne enfant, mais tu ne connais pas les gens nobles ; et si tu ne prends pas un bon conseil, tu vas faire, sans le savoir, quelque chose de nuisible à ta réputation ou à tes intérêts.

— Vous me parlez là comme si je voulais plaider contre eux, monsieur Léon. Ne vous donnez pas la peine de me conseiller, je n’ai pas besoin d’un avocat.

— Les avocats, comme les confesseurs, sont des gens auxquels on ne cache rien, et qu’on ne se repent jamais d’avoir consultés. Sois sûre, Jeanne, que je sais tous les secrets de la maison d’où tu sors, et que demain on me dira ce que tu veux me taire aujourd’hui. Madame de Boussac me consulte sur toutes choses, et tu verras que je serai envoyé vers toi, demain peut-être, te dis-je, pour te donner ou pour te demander des explications. Si tu m’informais la première de tes sujets de plainte, la réconciliation pourrait marcher beaucoup plus vite, et tes intérêts seraient mieux défendus.

— Ah ! mon Dieu, monsieur Léon, voilà que vous faites une affaire de tout cela ! Il n’y a pas besoin d’en chercher si long, je vous assure ; et si c’est vrai qu’on vous dit tout, vous pourrez répondre que je pardonne tout.

— Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit Marsillat, qui lui avait jusqu’alors parlé à distance, et qui se rapprocha insensiblement à mesure qu’il réussit à la distraire de l’empressement de partir. Si je te disais que je sais déjà ce dont il s’agit.

— Si vous le savez, ne m’en parlez donc pas, répondit Jeanne ; j’ai assez de chagrin comme cela.

— Je ne veux pas te faire de chagrin, ma pauvre Jeanne ; ce serait m’en faire davantage à moi-même. Mon intention est de t’en épargner de nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n’y a pas plus de huit jours que j’ai été consulté par madame de Boussac pour savoir si Guillaume te faisait la cour.

— Ah ! mon Dieu ! dit Jeanne blessée dans l’exquise délicatesse de son cœur par cette révélation malheureusement trop vraie, ma marraine a eu le cœur de vous parler de ça ?...

— Elle ne le croyait pas ; mais la grosse Charmois le lui répétait si souvent qu’elle commençait à s’en inquiéter. Cela ne doit pas te surprendre, Jeanne ; une mère s’effraie toujours de voir souffrir son fils, et...

— Mais on veut donc absolument que je sois cause de tout le mal qui arrive à M. Guillaume ?

— La Charmois le prétend ainsi ; mais moi j’ai essayé de rassurer ta marraine, et de lui bien persuader que, dans tout cela, il n’y a pas de ta faute.

— Vous pouvez bien encore le dire, monsieur Marsillat. Je ne suis fautive de rien, et ce n’est pas à cause de moi que mon parrain se fait de la peine. C’est impossible !

— Oh ! pour cela, Jeanne, je n’en peux pas répondre. Je sais bien que tu n’es pas coquette ; mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n’as jamais laissé prendre d’espérance à ton parrain ?

— Oui, Monsieur ; oui, je le jure devant Dieu ; et vous pouvez, en conscience, le jurer aussi !

— Une jeune fille laisse prendre de l’espérance malgré elle, et presque sans le savoir. Tu as de l’amour, Jeanne ; et celui qui l’inspire le voit bien, quelque chose que tu fasses pour le lui cacher.

— Mais c’est faux ! s’écria Jeanne avec l’accent de la vérité. Je n’ai pas eu une minute d’amour pour mon parrain !

— Tu peux m’en donner ta parole d’honneur, Jeanne ? s’écria Léon tout ému.

— Eh oui, monsieur Léon ! Mais qu’est-ce que ça vous fait à vous ? Vous ne voudrez pas me croire non plus, vous.

— Jeanne, je te croirai ; je t’estime trop pour ne pas te croire. Je suis ton ami, moi, ton seul ami, et je veux être ton défenseur contre ceux qui t’accusent injustement. Tiens, donne-moi ta parole, et mets ta main dans la mienne...

— Et pourquoi ça, Monsieur ?

— Parce que j’engagerai mon honneur pour te défendre, et que c’est une chose grave, ma vieille. Tu ne voudrais pas me faire faire un faux serment ! Tiens, vois-tu, demain matin, je serai auprès de ta marraine. Elle me fera appeler pour m’apprendre ton départ, pour se plaindre de toi, peut-être, et j’aurai l’air de ne t’avoir pas rencontrée ce soir ; mais je pourrai dire que j’étais bien informé de tes sentiments pour Guillaume, et que je puis répondre de ta sincérité. Alors ta marraine me demandera si je veux en jurer, elle me fera mettre ma main dans la sienne, et je ne pourrai pas me décider à le faire, si toi-même tu ne prends avec moi un engagement pareil. Donne-moi donc ta main, Jeanne, comme si nous étions devant des juges, devant un prêtre, et jure-moi que tu n’aimes pas Guillaume de Boussac.

— Si c’est pour l’acquit de votre conscience, dit la candide Jeanne en abandonnant sa main à Marsillat, je le veux bien, monsieur Léon. Je ne peux pas dire que je n’aime pas mon parrain, ce serait mentir ; mais je peux bien jurer que je l’aime comme on doit aimer son frère, son père, son parrain, enfin !

— Bonne et honnête Jeanne ! dit Léon en retenant avec adresse sa main qu’elle voulait retirer, on est bien injuste envers toi, et c’est un crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin remplit mon cœur, et tes larmes me font mal. Je te regarde en ce moment comme ma cliente et ma protégée ; je plaiderai pour toi, non devant un tribunal pour de petits intérêts, mais devant une famille ingrate qui méconnaît des intérêts sacrés, ceux de la reconnaissance et de l’honneur. Quand je pense à tous les soins que tu as pris de Guillaume...

— Je n’accuse pas mon parrain, monsieur Léon. Il ne m’a parlé mal qu’une fois, et je suis sûre qu’il en est fâché à l’heure qu’il est. Mam’selle Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute ma vie. Ma marraine est bien bonne aussi... et je ne sais pas comment elle a pu croire que je voulais persuader à son fils de lui désobéir et de m’épouser ! Oh ! comment donc que ma marraine, pour qui j’aurais donné tout mon pauvre sang, peut se laisser rapporter des mensonges comme ça !...

La pauvre Jeanne fondit en larmes, et, tout entière à sa douleur, elle ne s’aperçut pas que Léon était assis tout près d’elle sur le sopha, qu’il l’entourait de ses bras, prêt à la serrer sur sa poitrine, et que son souffle brûlant effleurait dans l’obscurité son cou d’albâtre penché sur son sein.

— Chère Jeanne, lui dit-il d’une voix tremblante, tu as raison de plaindre Guillaume au lieu de le condamner. Il est assez malheureux de ne pouvoir se faire aimer de toi. Quel homme ne serait amoureux de la plus belle et de la meilleure de toutes les filles ?

— Ne dites pas ça, monsieur Léon, répondit Jeanne en se levant ; je ne suis ni plus belle ni meilleure qu’une autre, et je suis bien malheureuse qu’on prenne comme ça des caprices pour moi. Mais, allons-nous-en, monsieur Léon, je veux m’en retourner à Toull.

— Il pleut à verse, Jeanne. Attendons que la pluie soit passée.

— Oh ! il ne pleuvra pas ce soir, Monsieur ; le temps est couvert, mais le vent n’est pas à l’eau.

— Écoute, Jeanne, l’eau tombe à flots !

Jeanne écouta. Il y avait, à peu de distance de la tour, un petit ruisseau dans le rocher, qui faisait, en bouillonnant, le même bruit que celui d’une grosse pluie. Jeanne, trompée, insista cependant.

— Je ne vous demande pas de sortir avec moi et d’aller vous mouiller, dit-elle ; mais nous n’allons pas du même côté, et je ne peux pas rester plus longtemps. Bonsoir, monsieur Léon.

— Eh bien ! attends que je te cherche un parapluie...

— Oh ! je ne sais pas me servir de ça... Je vous en remercie, monsieur Léon.

— Alors, Jeanne, charge-toi d’un petit paquet pour le curé de Toull. Je vais le cacheter... Mais il y a une autre accusation contre toi, reprit-il en feignant de chercher de la lumière, et tu ne m’as pas dit ce que je dois répondre.

— Ne répondez à rien, monsieur Léon, et laissez-moi accuser, dit Jeanne. Tenez, le mal est fait, et on me dirait qu’on a eu tort, que je ne voudrais plus retourner au château. On ne m’estime pas, on n’a pas confiance en moi. Ça me suffit : moi, ça m’humilie de me défendre de si vilaines choses.

— Il y a cependant une personne dont le mépris te ferait souffrir et dont tu veux conserver l’estime, c’est mademoiselle Marie.

— Oh ! celle-là ne m’accusera pas !

— A force d’entendre dire que tu es coupable !

— On ne lui parlerait pas de ces choses-là, on n’oserait.

— La Charmois est capable de tout, mets-moi à même de la faire taire et de te justifier auprès de ta jeune maîtresse. Écoute, Jeanne, on dit que l’Anglais aussi te fait la cour, et que la preuve de ton ambition, c’est ta coquetterie et ta sévérité avec lui, qui l’ont décidé enfin à vouloir t’épouser.

— Que voulez-vous que je réponde à tout ça, monsieur Léon ? C’est de l’invention à madame de Charmois. Le monsieur anglais n’a jamais pu vouloir m’épouser, puisqu’il est marié dans un autre pays...

— Il est marié ?

— Cette dame le dit. C’est donc lui qu’elle accuse d’être un malhonnête homme, si elle croit qu’il veut se marier deux fois. Tant qu’à moi, j’ignore de tout ça, et je sais seulement que jamais l’Anglais ne m’a dit une parole d’amour ni de mariage.

— Peux-tu en jurer aussi, Jeanne ? Peux-tu me donner encore ta main en gage de sincérité ?

— C’est bien assez de poignées de main comme ça, monsieur Léon ; si vous ne voulez pas me croire sur parole, les jurements n’y feront rien.

— Jeanne, tout cela est plus important que tu ne penses. Si un honnête homme voulait t’épouser maintenant, et qu’il vînt me consulter comme avocat de la maison Boussac, comme bien informé de leurs affaires et de ta conduite...

— Faudrait lui conseiller de ne pas se tourmenter de ça ; je ne veux pas me marier. Je l’ai toujours dit et je le dis encore.

— Oh ! cela, ma Jeanne, tu n’en jurerais pas !

— Je le jure devant Dieu et devant l’âme de ma chère défunte mère, s’écria Jeanne, poussée à bout par tant de soupçons offensants et absurdes à ses yeux. Oui ! oui ! je le jure aujourd’hui de meilleur cœur encore que les autres jours !

— Tant mieux, mille diables ! pensa Léon. Je n’aurai pas l’ennui de lui faire ce mensonge-là. Eh bien ! Jeanne, dit-il en se rapprochant de nouveau, tu as raison, cent fois raison, de ne vouloir pas t’engager. Tous ces nobles ont espéré te séduire par là, et tu leur montres ta raison et ta fierté en repoussant cette folle ambition... Un paysan, un ouvrier, ne seront jamais dignes non plus d’un trésor comme toi... Garde-toi, pour aimer, dans ta force et dans ta liberté, l’homme qui sera assez heureux pour te plaire ; et ne t’afflige pas de ces premiers chagrins qui t’accablent. L’injustice des Boussac et la sottise de l’Anglais ne te déconsidéreront pas auprès de tous. Tu peux être aimée encore, et véritablement, désormais.

— Je n’ai besoin de l’amour de personne, monsieur Léon. Dieu est bon, et il aime tous ses enfants.

— Oui, Dieu est bon, mais il commande à ses enfants de s’aimer les uns les autres. Ton renvoi du château va te faire du tort...

— Je ne suis pas renvoyée, je m’en vais de moi-même.

— N’importe ! on ne le croira pas. Tu vas être accusée, calomniée, persécutée pendant quelque temps. Tu ferais bien de t’éloigner un peu du pays et d’aller te louer, soit à Châtre... soit à Guéret... oui, à Guéret. Le bruit de tes aventures malheureuses au château de Boussac n’a pas été jusque-là. Je pourrais répondre de toi et te faire retrouver une meilleure place que celle que tu quittes. Si tu n’étais pas si méfiante, je t’offrirais de venir chez moi, Jeanne... Mais non, tu refuserais, je le sais ; j’ai la réputation d’un fou, et tu as toujours eu des préventions contre moi... Si tu voulais réfléchir, pourtant, tu verrais que je suis le seul qui t’ait respectée, et qui n’ait fait aucun tort à ta réputation. Je t’ai fait quelques plaisanteries autrefois... Mais quand tu m’as dit que cela t’affligeait, j’ai cessé ; rends-moi justice. Et puis, à mesure que je t’ai connue, j’ai compris que tu n’étais pas comme les autres, toi. Oh ! je te respecte, Jeanne, moi seul je te respecte, parce que je sais ce que tu vaux. Ce n’est pas moi qui irais afficher mon amour pour t’exposer à tous les propos du pays. Conviens-en, je n’ai jamais fait dire de mal de toi ; et dans le temps même où je te traitais avec une légèreté que je me reproche, et dont je te demande pardon du fond de mon cœur, je ne t’ai jamais offensée volontairement.

— C’est vrai, monsieur Léon, répondit la bonne Jeanne, incapable d’une méfiance soutenue, je ne vous fais aucun reproche, et mêmement vous avez eu pour ma tante et pour moi des bontés dont je vous remercie grandement.

— Des bontés, Jeanne !... Eh bien ! prends-le comme tu voudras, et remercie-moi si tu crois me devoir quelque chose. Il y a du moins quelque chose dont je pourrais me faire un mérite à tes yeux : c’est que je ne t’ai pas fait la cour, et que, dans ce moment même où je suis seul avec toi, je te respecte comme si tu étais ma sœur... Et pourtant, Jeanne, moi aussi j’ai été amoureux de toi, autrement et mille fois plus que tous les autres. Tu ne l’as jamais su, je ne te l’ai jamais dit, depuis que cet amour est sérieux et profond, et je ne te le dis maintenant que pour te rassurer. Loin de moi la pensée d’abuser de ton malheur, pauvre orpheline, pauvre abandonnée ! Je ne te demande qu’un peu de confiance, un peu d’amitié, et je serai assez payé de mes sacrifices et de mes souffrances... Car je souffre plus que ton parrain, Jeanne ! Je ne fais pas le malade, moi ; je ne jette pas ma famille dans l’inquiétude comme un enfant gâté ; je ne cherche pas à émouvoir ta pitié en te disant que je me meurs. Non, je vis de mon amour, au contraire. Il me transporte, il m’agite ; mais il me donne le courage de te respecter ; et je ne me plains pas d’être malheureux, pourvu que tu ne sois pas malheureuse toi-même !

Jeanne s’était levée encore une fois, et elle essayait d’ouvrir la porte. — Monsieur Léon, dit-elle, vous me parlez très honnêtement ; mais je ne comprends pas grand’chose à toutes ces histoires d’amour, et, malgré moi, je vous en demande pardon, je me figure toujours que c’est de la moquerie. Ouvrez donc votre porte, je veux m’en aller.

— Tu as forcé la serrure, dit Marsillat feignant de ne pouvoir ouvrir. A présent, je ne sais plus comment faire. Prends patience, je vais essayer. La clef est tombée : cherche-la avec moi.

Jeanne ne pouvait se figurer que Marsillat eût la clef dans sa poche. Elle se mit à chercher naïvement. Marsillat se rapprocha d’elle, et, emporté par l’impatience, il l’entoura de ses bras.

— Laissez-moi, Monsieur, dit Jeanne en le repoussant avec force, ou je croirai que vous êtes le plus faux de tous les hommes.

— Vraiment, Jeanne, je ne te voyais pas, dit Marsillat en s’éloignant, et je trouve ta frayeur un peu ridicule. Que crains-tu donc de moi ? Je ne te demande qu’un peu d’amitié, et tu me réponds par le mépris le plus étrange.

— Oh ! Monsieur, je ne me permets pas de vous mépriser, dit Jeanne ; mais enfin je voudrais m’en retourner à Toull, et vous me contrariez bien un peu de me retenir comme ça !...

— Je te jure que je cherche la clef... Allons, je vais essayer de briser la serrure ! Aye ! je me suis brisé la main... Vraiment, Jeanne, tu es bien cruelle de me presser et de m’accuser ainsi.

— Vous vous êtes fait du mal, monsieur Léon ! oh ! j’en suis bien fâchée ! Comment donc faire pour sortir d’ici ? la nuit s’avance...

Jeanne s’approcha de la fenêtre, et, étendant la main dehors : — Il ne pleut pas, dit-elle, c’est un rio qui coule par là, qui nous a trompés. Tenez, monsieur Léon, je pourrais bien passer par la fenêtre. Ça doit être très bas, puisque nous n’avons pas monté d’escalier pour venir ici.

— Grand Dieu ! arrête, Jeanne ! s’écria Léon en s’élançant vers elle, et en la saisissant à bras-le-corps : il y a là un précipice.

— Eh bien, lâchez-moi, monsieur Léon, et ne me serrez pas comme ça, je n’ai pas envie de me tuer.

— Oh ! dit Marsillat en retombant sur le sopha. Tu m’as fait une peur !... Jeanne, Jeanne, tu ne sais pas combien je t’aime, je ne le savais pas moi-même... A la seule idée que tu allais tomber par là, j’ai senti mon cœur se briser : ah ! si tu le sentais battre ! vraiment me voilà comme si j’allais mourir.

Jeanne, embarrassée, de plus en plus soucieuse, garda le silence ; Léon aussi. Au bout de quelques instants, voyant qu’il ne bougeait pas, elle essaya encore d’ouvrir la porte, mais ce fut en vain. Léon était immobile, et rêvait au moyen d’endormir sa prudence par quelque nouveau stratagème !

— Êtes-vous malade ou donnez-vous, monsieur Léon ? dit Jeanne un peu impatientée.

— Je souffre, en effet, répondit-il d’une voix sourde, je souffre beaucoup : je me suis blessé la main en voulant ouvrir cette porte, et je ne peux plus m’en servir. Malheureusement je n’ai aucune force dans la main gauche. Attends, Jeanne, n’en fais pas autant, si tu ne veux me désespérer. Il y a un moyen de te faire sortir d’ici : je vais sauter par cette fenêtre, et j’irai t’ouvrir en dehors, si je ne me tue pas en sautant.

— Oh ! ne faites pas cela, monsieur Léon, dit Jeanne effrayée.

— Que faire donc ? Nous ne pouvons pas sortir, et tu ne veux pas rester une minute de plus.

— A nous deux, nous enfoncerions bien la porte, monsieur Léon !

— Nous serions dix que nous ne l’ébranlerions pas, c’est une ancienne porte de prison, garnie de fer en entier.

— Monsieur Léon, dit Jeanne saisie d’une terreur subite, si vous m’avez trompée pour m’attirer ici, Dieu vous en punira !

— Ah ! ce soupçon est affreux, dit Léon. C’en est trop, Jeanne, ôte-toi de cette fenêtre, et adieu.

Le temps s’était un peu éclairci, et l’approche de la lune blanchissait l’horizon ; mais l’ombre projetée des collines environnantes augmentait l’obscurité, et le sol couvert de bruyères flottait sous les yeux de Jeanne, tellement vague, qu’elle ne pouvait dire s’il y avait dix ou cinquante pieds de profondeur au bas de la tour. Le ton résolu et désespéré de Léon l’effraya. Elle fit un mouvement pour l’arrêter. — Jeanne, lui dit-il, en la pressant sur son sein, adieu pour cette nuit, adieu pour toujours peut-être ! D’autres t’ont fait de belles promesses pour te séduire. Moi, je vais risquer ma vie pour te prouver que je ne veux pas te séduire. Au moins, dis-moi adieu, et donne-moi un seul baiser : le premier, le dernier de ma vie !... Un baiser, Jeanne, tu t’en effraies ! Il y a une heure que je pourrais t’en prendre mille, et je t’en demande humblement un seul, au moment de me jeter dans un abîme pour t’empêcher d’avoir peur de moi... Ne me le refuse pas. Tiens, si je reste ici, ma raison peut s’égarer ; ta méfiance, ta frayeur, m’ont bouleversé l’esprit. Oh ! Jeanne, sans tous tes soupçons tu aurais été en sûreté toute cette nuit auprès de moi... Maintenant, chasse-moi... oui, chasse-moi... car, je tremble et déraisonne... Adieu ! Jeanne, mais ce seul baiser !...

— Non, Monsieur, dit Jeanne en se dégageant ; pas de baiser, jamais ! Ce n’est pas que je croie que ce soit un grand crime ; je ne veux pas condamner Claudie. Mais pour moi, ça serait un péché mortel, je ne vous le cache pas ; et si j’y consentais, je sauterais bien vite après par cette fenêtre, non pas tant pour me sauver que pour me tuer.

— Oh ! c’est de la haine contre moi ! une haine mortelle ! ou c’est un défi, dit Marsillat avec une rage concentrée, en voyant échouer tous ses artifices. Jeanne, cela est fort imprudent de ta part, et tu sembles prendre plaisir à jouer avec ma raison et ma volonté.

— Non, monsieur Marsillat, dit Jeanne avec douceur : ce n’est pas de la haine. Je n’en ai pas contre vous. Dieu me préserve d’en avoir jamais contre personne ! Mais c’est un vœu, puisqu’il faut vous le dire, et je serais damnée si j’y manquais.

— Un vœu ! s’écria Marsillat, que cette idée enflamma d’un nouveau délire. Oh ! Jeanne, sans ce vœu tu m’aimerais peut-être. Eh bien, que la damnation retombe sur moi ! Tu ne peux m’accorder ce baiser, je le conçois ; aussi je ne te le demande plus. Mais tu ne peux m’empêcher de le prendre malgré toi, et tout le péché est pour moi seul... Non, non, tu n’es pas coupable de n’être pas la plus forte... Refuse, c’est ton devoir... mais laisse-moi user de mon droit.

Marsillat poursuivait Jeanne, qui fuyait autour de la chambre, lorsque des coups violents ébranlèrent la porte de la tour.

XXIII
LE VAGABOND

Au moment où Jeanne avait quitté le château, Cadet, étonné de ce brusque départ, avait été en avertir Claudie. Claudie s’était empressée d’en informer Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n’avait pas tardé à en demander l’explication à sa mère. Madame de Boussac avait eu recours à la haute politique de madame de Charmois ; et celle-ci, trouvant ce dénoûment beaucoup meilleur que tous ceux qu’elle avait imaginés, s’était chargée, sans vouloir expliquer ses moyens, de faire accepter à Guillaume la nécessité de cette séparation.

En effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant été enfermée un quart d’heure avec Guillaume, le jeune homme parut abattu et résigné à son sort. Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de sa victoire auprès de la châtelaine, Guillaume s’habillait à la hâte, et descendait à l’écurie, où, sans l’aide de personne, et profitant à dessein du moment où les domestiques étaient occupés à souper, il sella lui-même Sport, le fit sortir doucement par une porte de derrière, l’enfourcha et prit au galop la route de Toull.

Jeanne avait plus d’une heure d’avance sur lui, et il pressait son cheval, désirant la rejoindre et la faire renoncer à son projet avant qu’elle eût gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont Barlot et les pierres jomâtres sans la rencontrer, lorsqu’il se trouva au détour du chemin face à face avec sir Arthur.

La nuit était encore assez sombre ; mais l’Anglais étant sur un terrain plus élevé que Guillaume, celui-ci le reconnut à la silhouette de son grand chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable, qui se dessinait sur le fond transparent de l’air. — Arrêtez-vous, ami, lui dit-il en l’abordant, et reconnaissez-moi.

— A cheval et en voyage ? s’écria sir Arthur ; Dieu soit loué ! mon cher Guillaume est guéri !

— Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit Guillaume d’une voix altérée. J’aurais beaucoup de choses à vous dire ; mais, avant tout, dites-moi, vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre chemin ?

— Jeanne ? Jeanne dehors aussi à cette heure ? Je n’ai pas rencontré une âme depuis Toull, d’où je viens directement. J’y ai passé la journée à causer avec le curé Alain, et personne à Toull n’attendait Jeanne. Expliquez-moi...

— Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné que j’aimais Jeanne, et c’est pour cela que vous vous êtes éloigné ; mais ce que vous ne savez peut-être pas, Arthur, c’est que je l’ai offensée, et c’est pour cela qu’elle a fui, elle aussi. Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle épouvante s’éveille en moi ! Où peut-elle être ?

— Mais depuis quand est-elle partie ?

— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas au juste ; les minutes me paraissent des années depuis que je la cherche...

— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, séparons-nous. Je vais retourner à Toull, je m’informerai d’elle dans toutes les cabanes du chemin, et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac. Elle se sera infailliblement arrêtée quelque part.

— Vous avez raison, Arthur, séparons-nous.

— Attendez, Guillaume ; pourquoi cette inquiétude si vive ?... Quel danger peut courir Jeanne dans ce pays, où elle est connue, et où les paysans sont doux et hospitaliers ?

— Mon ami, je crains que quelqu’un chez moi n’ait offensé Jeanne encore plus que moi ! J’ignore... Je soupçonne... Mais je ne puis accuser ma mère ! Je crains le désespoir de Jeanne !

— Mais qu’avez-vous à lui dire pour la calmer, Guillaume ? Êtes-vous autorisé à la ramener chez vous ?

— Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi, entre ma sœur et moi !... Elle ne doit plus nous quitter, et je sais ce que j’ai à lui dire pour la consoler du mal que je lui ai fait.

— Si vous êtes décidé à lui offrir une affection digne d’elle et de vous, Guillaume, vous me connaissez, vous pouvez compter...

— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous expliquerai tout... Mais ce n’est pas le moment ; il faut chercher Jeanne et la retrouver.

— Vous pourriez bien la chercher longtemps ! dit une voix creuse qui partit d’auprès d’eux. Et Guillaume détournant la tête, vit, courbé sous une besace et appuyé sur un bâton, un homme qui avait l’apparence d’un mendiant et qui passait lentement entre son cheval et celui d’Arthur.

— Qui êtes-vous ? s’écria l’Anglais, en le saisissant au collet d’une main athlétique. Savez-vous où est la personne dont nous parlons ?

— Si vous commencez par m’étrangler, je ne pourrai pas vous le dire, répondit Raguet avec beaucoup de sang-froid.

L’obscurité ne permettait pas à Guillaume de distinguer les traits de maître Bridevache, et d’ailleurs il est douteux qu’ils se fussent gravés dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cette voix lugubre ne lui était pas inconnue. Voyant que sir Arthur allait le lâcher, il s’empara à son tour du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la question de l’Anglais :

— Qui êtes-vous ?

— Je suis un pauvre homme qui cherche sa pauvre vie, répondit Raguet ; mais ne me violentez pas et ne me dessoubrez[24] pas mes vêtements, mon bon monsieur ; ça ne vous servirait à rien.

Et Raguet fit tourner lestement le manche de son bâton dans sa main sèche et agile, prêt à en asséner au besoin un coup violent sur la tête de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher prise.

— Brave homme, dit M. Harley avec douceur, si vous avez vu passer une jeune fille par ce chemin, dites-nous où elle peut être, et vous en serez récompensé.

— Quelle jeune fille cherchez-vous ? reprit Raguet feignant de ne plus être sûr de son fait. Si c’est Jeanne, la fille de la mère Tula, la belle pastoure d’Ep-Nell, comme on l’appelle dans le pays, je l’ai vue, je l’ai très bien vue, et je sais quel chemin elle a pris. Mais vous n’y êtes pas, mes enfants, et vous pourriez bien vous promener toute la nuit de Toull à Boussac sans la rencontrer.

— Dites donc où elle est ! s’écria Guillaume. Dépêchez-vous !

— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, qu’est-ce qui m’en reviendra ?

— Combien voulez-vous ? dit l’Anglais.

— Dame ! Monsieur, vous êtes assez raisonnable pour savoir qu’un service en vaut un autre. Et ces services-là, ça se paie ; ça se paie même cher au jour d’aujourd’hui. Vous n’avez pas trop de bonnes intentions sur la fille, car vous voilà deux, et elle n’aura guère moyen de se défendre si elle ne veut pas de vous.

— Misérable ! gardez pour vous vos infâmes commentaires, et parlez, ou je vous étrangle ! s’écria Guillaume, hors de lui, en secouant le vagabond.

— Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet ; prenez garde de vous échauffer ! On ne moleste pas comme ça le pauvre monde : on s’en repent un jour ou l’autre.

— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et laissez ce vieux fou s’expliquer. Voyons, vous savez bien qui nous sommes, probablement, et vous voulez de l’argent. Vous en aurez ; parlez vite, ou nous croirons que vous voulez nous tromper, et nous n’écouterons plus rien.

— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent Raguet. Je ne vous connais pas. Un pauvre malheureux comme moi, ça ne connaît pas les grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands bourgeois courent la nuit après les jolies filles, et on sait aussi que la Jeanne d’Ep-Nell est renommée. Mêmement que vous n’êtes pas les premiers qui la cherchiez par ici ; j’en ai déjà rencontré un autre tout à l’heure.

— Un autre ! s’écria Guillaume en frémissant de rage. Parlez donc... où est-il ?

— Il a emmené la fille quelque part où vous ne les trouverez jamais ! répondit Raguet avec malice. Bonsoir, mes chers monsieurs ! Que le bon Dieu vous assiste !

Et, faisant un mouvement imprévu d’une vigueur dont sa frêle échine n’eût jamais paru susceptible, il se dégagea de l’étreinte convulsive de Guillaume, et fit quelques pas en avant en se secouant comme un loup qui s’échappe d’un piège.

— Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la vérité ? s’écria le calme et prudent M. Harley en le rejoignant avec promptitude.

— Cinquante francs pour votre part et autant pour la part de votre compagnon, je ne demande pas mieux !... Mais vous dire où sont les amoureux, ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez le pays ; et encore faut-il avoir passé par nos chemins plus de cent fois pour ne pas se tromper.

— Conduisez-nous, vous aurez cent francs.

— Oh ! cent francs pour me déranger comme ça de ma route ! un homme d’âge comme moi ! Nenni, Monsieur, vous n’y pensez pas.

— Dites donc ce que vous voulez, et marchez devant !

— Ça vaudrait bien le double !

— Va pour le double ; et si vous dites la vérité, vous aurez encore quelque chose de plus. Mais nous ne voulons pas être trompés, et n’espérez pas nous faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes armés, et nous nous méfions.

— Ça veut dire que vous avez peur ! Eh bien ! moi aussi j’ai peur... Les loups ont peur des hommes, les hommes ont peur du diable ; tout le monde a peur dans ce monde.