[1] La Marche envoie tous les ans une affluence considérable de maçons à Paris pour travailler pendant toute la belle saison. Ils reviennent passer l’hiver au pays. Dès le temps de Jules César, les Marchois étaient particulièrement adonnés à cette profession.
[2] Claudie se prononce Liaudie ou Liaudite, moyennant quoi c’est un nom très répandu en Berri. Guite est la contraction de Marguerite.
II
LE CIMETIÈRE
Allons, allons, disait gaiement le sacristain, faut pas vous fâcher comme ça, mère Guite. Je ne dirai plus rien à Claudie, foi d’homme ! et quant au bœuf...
— C’est pas un bœuf, puisque c’est un veau ! reprenait la vieille.
— C’est pas un veau, puisque vous dites toutes qu’il a des cornes. Allons, faut dire que c’est un taurin (taureau).
— Dites comme vous voudrez, je ne veux pas parler de ça avec vous.
— Ah ben ! ma femme n’est pas comme vous, elle m’en parle plus que je ne veux ; et plus je me moque d’elle, plus elle y croit. Oh ! que les femmes sont donc simples !
— Et quoi que vous diriez, si vous l’aviez vu ?
— Vous l’avez donc vu, vous ?
— Non, mais j’ai été bien des fois sur le moment de le voir.
— C’est comme moi, je suis toujours sur ce moment-là ; mais le moment passe et je ne vois rien.
— Je ne sais pas comment ça peut vous amuser de rire comme ça de tout.
— Tiens ! si ça n’est pas gentil de rire, à présent...
— Riez avec nous si ça vous plaît, mais ne riez pas de ça devant les étrangers qui ne sont pas d’ici. Ça nous porterait malheur.
— Attendez ! attendez ! mère Guite, je sens quelque chose de sec sous ma bêche. Je crois que c’est la chose. Tendez votre tablier, j’vas y mettre mon pesant d’or.
— Pouah ! ne jetez donc pas comme ça les os de chrétiens sur moi. Ça fait peur !
— Ça ne leur fait pas de mal, allez ! Depuis le temps que je creuse dans la terre, je peux bien dire que je n’y ai encore trouvé que de ça. Il y en a de ces os de morts !... Y en a ! y en a !... à mort, quoi ! faut qu’on ait tué rudement du monde avant nous dans l’endroit, car je n’en peux pas trouver la fin, de ces os !
— Ça n’est pas déjà si bon de creuser ! Plus on creuse, plus on fouille, plus on lève les pierres, moins on trouve.
— Vous y pensez donc toujours ? Elles sont toutes comme ça, ces vieilles femmes. Elles se rendent folles les unes les autres en se contant des histoires.
— Mais puisque ça s’est toujours conté comme ça dans le pays d’ici, depuis que le monde est monde ! Ce qui s’est dit de tout temps ne peut pas être faux.
Et la vieille se mit à parler avec animation, mais en patois marchois, et quoique ce dialecte ne soit pas difficile à comprendre par lui-même, il devient inintelligible aux oreilles non exercées à cause de ses brusques élisions et de la volubilité que les femmes surtout mettent à le débiter. Les habitants de cette partie de la Marche, qui a été si longtemps le Berri, emploient indifféremment le patois et le vieux français naïf, qu’on parle en Berri[3]. Mais soit que la langue d’oc fût plus familière à la vieille femme que la langue d’oïl, soit qu’elle crût s’exprimer plus mystérieusement dans son dialecte, elle entraîna son interlocuteur à s’en servir aussi pour lui répondre, et Guillaume cessa de les écouter.
Cependant leur dialogue continuant avec force éclats de rire du fossoyeur, Guillaume prêta encore de temps en temps l’oreille malgré lui, et saisit des paroles étranges qui le frappèrent. Il était toujours question de bœuf d’or, de veau d’or, de trésor, de trou à l’or, et cette rime obstinée réveilla chez le jeune homme de vagues souvenirs de sa première enfance. Il était né au château de Boussac : il y avait été nourri par une robuste et dévouée paysanne dont il cherchait vainement à retrouver le nom.
Il avait quitté le pays à l’âge de cinq ans, et il n’y était plus revenu qu’une fois en 1816, époque à laquelle sa mère avait imaginé de se retremper dans l’air de sa seigneurie, un peu oubliée sous l’empire ; et à cette époque-là Guillaume n’avait guère songé à s’enquérir de sa nourrice ; mais les expressions bizarres qui revenaient toujours dans les longs monologues de la mère Guite réveillaient en lui la mémoire confuse du passé. Ce patois qu’il avait oublié, il se souvenait maintenant de l’avoir parlé avec sa nourrice avant de parler français, et peu à peu il se remettait à l’entendre comme sa langue maternelle. Sa nourrice aussi lui avait parlé de veau d’or et de trou d’or. Elle savait là-dessus mille contes et mille chansons fantastiques qui l’avaient agité dans ses songes ; et cette fidèle berceuse, qui préside comme une sibylle aux premiers efforts de l’imagination, la première amie de l’homme, la bonne, ce personnage si bien nommé la nourrice, cette mère véritable dont l’autre est toujours condamnée à se sentir jalouse, vint se présenter à l’esprit de Guillaume comme un type vénérable, comme un être sacré qu’il se reprochait d’avoir oublié si longtemps. Il se demanda comment sa mère, si religieuse et si honorable en toutes choses, ne lui en avait jamais parlé. Il se fit un crime, lui qui lisait le Génie du Christianisme, et qui s’attendrissait au son des cloches « qui avaient chanté sur son berceau », d’avoir laissé dormir dans son cœur le soin de rechercher et de secourir cette femme dans sa détresse présumée. C’était peut-être la mère Guite ! Guillaume se souleva sur son coude et la contempla avec émotion à travers les tiges des longues herbes. Pouvait-elle être déjà si vieille ? La misère pouvait-elle avoir déjà flétri à ce point la femme qu’on avait dû choisir jeune, vigoureuse et fraîche pour l’allaiter ? Cependant Claudie était plus jeune que lui, et en vingt ans les femmes condamnées aux durs labeurs de la pauvreté vieillissent souvent d’un demi-siècle.
Tandis que cette fantaisie s’emparait de son cerveau, Léonard avait détourné la conversation, et, habitué qu’il était à causer avec son curé, il avait repris la langue française du Berri.
— C’est tout de même drôle de penser, disait-il, qu’après avoir si longtemps travaillé pour les autres, il y a un service que je ne pourrai pas seulement me rendre à moi-même.
— Votre garçon vous la creusera, votre fosse ; il héritera bien de votre place !
— Je l’espère bien. Savez-vous sur qui vous êtes assise, mère Guite ?
— Dame ! attendez donc ! ça doit être sur le père Juniat, car l’herbe est bien longue, et il y a au moins dix ans de ça, qu’il est mort.
— Eh bien ! non, vous ne connaissez pas les êtres du jardin aux horties (le cimetière). C’est le pauvre Lauriche qui est là. C’est ça un bon enfant ! Ah ! que je me suis diverti avec lui dans le temps ! C’était un malin ! Vous souvenez-vous, à la noce de la Jambette, comme il vous a fait rire ?
— Paur houme ! je m’en souviens bien, et cette chanson qu’il chantait si bravement !...
La vieille se mit à chanter d’une voix chevrotante en mineur, et sur une mélodie très remarquable, une de ces chansons bourbonnaises dont la musique mériterait bien d’être recueillie, s’il était possible de le faire sans en altérer la grâce et l’originalité ; à quoi le sacristain répondit d’une voix de lutrin, tâchant d’imiter la manière plaisante du défunt.
— Taisez-vous donc ! dit la vieille en l’interrompant ; faut pas chanter comme ça sur les morts.
— Ouache ! s’il nous entend, ça lui fait plaisir, ce pauvre Lauriche ! Il va en venir une demain ici, celle à qui je fais le lit, qui en a bien su aussi, des belles chansons. Ah ! la gente chanteuse que ça faisait dans son temps.
— Vous ne la trouviez pas bête, celle-là ? elle en savait long, si pourtant, sur le veau d’or et sur la chose dont vous vous moquez toujours.
— Elle n’y croyait pas ; elle disait ça pour s’amuser.
— Elle l’avait vue, pourtant.
— Elle se moquait de vous.
— Oh ! que non !... c’est un grand malheur pour nous, qu’elle s’en aille comme ça, tout d’un coup... Elle avait des secrets.
— Eh bien ! elle les laira à sa fille.
— Sa fille est une jeunesse trop simple. C’est une femme, la mère, qui a toujours eu du malheur ; elle avait bien moyen de gagner gros, et elle a su si bien s’arranger, qu’elle est morte pauvre comme les autres.
— Elle avait trop de cœur : elle n’a rien demandé ; elle s’est contentée du peu qu’on lui a donné ; et puis ils l’ont oubliée...
— Les riches ne se moquent pas mal des pauvres !... D’ailleurs, il y a eu quelque chose là-dessous... La dame l’aimait beaucoup, beaucoup ; et puis, tout d’un moment, elle ne l’aimait plus du tout ! du tout !... J’ai su ça, moi, dans les temps...
— Eh bien ! ce jeune homme qu’elle a élevé, comment donc qu’il ne s’est jamais souvenu d’elle ?
— C’était trop jeune ; et puis, ça ne vient guère dans le pays : ça doit être soldat, à cette heure, ou bien général, peut-être ; car on dit qu’on les prend tout jeunes pour commander les vieux, depuis qu’il n’y a plus d’empereur...
— On le dit : et c’est drôle tout de même. Enfin, la pauvre âme n’avait pas trouvé le trou à l’or, au château de Boussac et sa fille n’aura pas grand’peine à faire dresser son inventaire. Il ne lui reste qu’un peu de bestiau, trois ou quatre ouailles, quat’ ou cinq chèvres, et sa chétite[4] maison...
— Et sa chétite tante, qui aurait mieux fait de s’en aller à la place de l’autre !
— Si la Jeanne voulait écouter les bourgeois, cependant, elle pourrait s’en retirer.
— Les bourgeois, les bourgeois ! ça prend d’une main et ça retire de l’autre. Faut pas déjà tant se fier sur ça.
— Faut donc mourir pauvre comme on a vécu ?
— Nous ne serons pas les premiers, allez, mon pauvre Léonard ! dit la vieille d’un ton lugubre.
— Ni les derniers, allez, ma pauvre Guite ! répondit le sacristain d’un ton philosophique.
Et il se fit un grand silence qu’interrompit le roulement lointain du tonnerre.
— Ah ! voilà qui l’achèvera, la pauvre femme ! dit Léonard, et si elle ne se dépêche pas de finir, M. le curé se mouillera le carcas (le corps).
— Je me doutais bien de ça, à ce matin, reprit la vieille. Il y avait à la piquette du jour tant de fumée blanche sur les viviers, que je disais à la Claudie : Ça tonnera après le midi, et ça emportera la pauvre Tula dans l’autre monde, avant le soleil couché...
— Tula ? s’écria Guillaume en se levant et en s’approchant des deux paysans avec une émotion profonde.
— Ah ! mon petit Monsieur, que vous m’avez fait peur ! dit la vieille parque en ramassant son fuseau, qu’elle avait laissé tomber dans la fosse.
— Vous avez dit un nom que je cherchais depuis longtemps... Tula, n’est-ce pas ?... La femme qui va mourir s’appelle Tula ?
— Oui, Monsieur, répondit Léonard ; vous la connaissez ?
— C’est elle qui a servi madame de Boussac, il y a quinze ou vingt ans ?
— Et qui a nourri son garçon.
— Et elle demeure par ici ?
— Pas loin d’ici, Monsieur : elle est de la paroisse, puisqu’on va l’enterrer là, tenez, dans ce trou que je fais.
— Il n’y a donc pas d’espérance de la sauver ?
— Oh ! non, Monsieur, dit la mère Guite ; ma fille y a été hier soir, et elle était déjà à l’agonie. On est venu chercher tantôt M. le curé, avec le bon Dieu, bien vite, bien vite. On pensait qu’il arriverait trop tard pour l’administrer.
— Léonard, vous allez me conduire chez cette femme, n’est-ce pas ?
— Oh ! pour ça, Monsieur, ni pour or, ni pour argent ! car M. le curé va rentrer, et il n’aurait personne pour affener[5] sa jument ; mêmement, je vais chercher mon dard (ma faux), pour en donner un trait sur ces herbes, à seule fin d’en porter une brassée dans la mangeoire.
— Et vous, mère Guite ? dit Guillaume impatienté.
— Oh ! moi, Monsieur, dit la vieille, je ne peux plus courir comme vous. Je descends bien : mais j’ai trop de peine à remonter... Mais vous irez bien tout seul ! Tenez, vous voyez bien ce chemin creux, sur la gauche, là-bas, au fond ; voyez des grosses pierres blanches et une maison à côté ! c’est là. L’endroit s’appelle Épinelle.
— J’y cours, dit Guillaume.
— Attendez donc, attendez donc ! lui cria Léonard ; pas par là : vous n’en sortiriez pas. Vous ne connaissez pas les viviers, à ce qu’il me paraît ? Vous vous péririez là dedans !... Je vas vous appeler quelqu’un pour vous conduire. La Claudie était par ici tout à l’heure. Claudie ! oh ! Claudie !
Le frais minois de Claudie se montra derrière le buisson, à côté de celui de sa chèvre noire qui broutait sans façon la clôture du cimetière.
— Conduis ce monsieur chez la Tula, dit le sacristain, et ne lui cause pas trop en route ; il est pressé.
— Faut-il que j’y aille ? demanda Claudie à sa mère, d’un air à la fois confus et hardi.
— Prends tes sabots et donne-moi ton bâton : je garderai les bêtes, répondit tranquillement la mère.
Claudie accourut, retroussa sa jupe de dessous, agrafa sa mante grise, et se mit à descendre lestement la montagne en criant : Par ici, Monsieur, et en faisant rouler à grand bruit les cailloux sous sa chaussure retentissante.
Guillaume la suivit avec beaucoup de peine et de souffrance. Ces pierres tranchantes, sur lesquelles la jeune fille semblait voltiger, s’écroulaient sous ses pieds, à lui, et coupaient sa chaussure. Il s’étonnait qu’elle ne le conduisît pas par la prairie inclinée qui longeait ces monticules de pierres. Il ne savait pas à quel point les viviers de Toull sont perfides. Ce sont de nombreuses sources qui n’ont pas leur jaillissement à fleur de terre, et qui minent le sol en filtrant par-dessous. Une vase compacte, tapissée d’un jonc fin et court, qu’on pourrait prendre pour l’herbe d’un pré, les recouvre et cache entièrement à l’œil inexpérimenté ces glaises mouvantes aussi dangereuses que les sables mouvants des bords de la mer : le pied s’y enfonce lentement, et le terrain semble capable, pendant quelques instants, de porter un corps solide. Mais c’est un piège des esprits malfaisants de la montagne. On y entre peu à peu jusqu’au genou, jusqu’à la ceinture, jusqu’aux épaules, et chaque effort tenté pour se dégager vous y plonge plus avant. Enfin, sans de prompts secours, on y périrait, non pas noyé, mais étouffé par la vase ; et les bonnes femmes de Toull pensent qu’on irait rejoindre la cité mystérieuse, engloutie sous le sol, et dont parfois, quand le temps est calme, elles croient entendre sonner les cloches.
Claudie, alerte et légère, marchait à quatre pas en avant de Guillaume ; et, n’osant lui adresser la parole, étonnée peut-être qu’il ne rompît pas le silence le premier, se disait, en elle-même, que le monsieur était bien fier. Enfin, celui-ci, fort peu attentif à la rondeur de sa jambe et aux grâces de son allure, lui adressa quelques questions sur la pauvre Tula. Claudie commença par le Plaît-il ? inévitable entrée en matière du paysan subtil qui prépare sa réponse, en vous faisant répéter à dessein votre demande ; et quand le jeune homme eut patiemment recommencé :
— Oui, Monsieur, oui, dit-elle, c’était une très brave femme, bien propre, bien réveillée au travail, bonne ménagère, et très bonne pour la vie.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Bien officieuse à ses voisins, pas chétite comme sa sœur la Grand’Gothe.
— Laisse-t-elle plusieurs enfants ?
— Elle ne laisse pas d’enfants, Monsieur ; elle n’a qu’une fille, dit Claudie, qui n’appliquait, comme font les Berrichons, le mot d’enfant qu’au sexe masculin.
— Et cette fille est-elle en âge de gagner sa vie ?
— Pardi oui ! elle a vingt ans, ou vingt et un ans, car elle est beaucoup plus vieille que moi.
Cette remarque n’attira pas l’attention de Guillaume sur les dix-sept ans que Claudie portait en triomphe.
— Cette fille n’est-elle pas née au château de Boussac ? demanda-t-il.
— Peut-être bien, Monsieur. Je crois bien oui. Quoique je n’aie pas songé à lui demander, et d’ailleurs, moi, je n’y étais pas ! Mais ça me paraît que je l’ai écouté dire à ma mère.
— C’est ma sœur de lait, pensa Guillaume, et il doubla le pas.
Lorsque Claudie vit qu’elle n’avait plus à répondre, elle commença à interroger.
— Vous avez donc quelque chose à lui dire à c’te Jeanne ?
— Jeanne ? s’écria Guillaume : elle s’appelle Jeanne ? Qui lui a donné ce nom ?
— Dame ! c’est sa marraine, bien sûr... Que ce monsieur est sot ! pensa Claudie.
— Et qui est sa marraine ?
— Ah ! ça, je le sais bien ! C’était la grand’dame de Boussac. La connaissez-vous, la dame du château de Boussac ? est-elle en vie ? est-elle dans le pays ?
Guillaume ne songea pas à lui répondre. Il était frappé de l’étrange coïncidence qui l’avait amené à Toull pour y voir creuser la fosse de sa nourrice et pour réparer le long oubli de sa famille, en offrant sa protection à sa sœur de lait, à la filleule de sa mère. Il voyait dans le hasard qui l’avait poussé vers Toull plutôt que vers Crozant, ou tout autre site romantique de la Marche, quelque chose de providentiel, et il remerciait Dieu de lui avoir tracé pour ainsi dire son devoir, là où il était venu chercher son plaisir.
La coquette Claudie, le voyant si peu galant, avait perdu tout le trouble intérieur qu’elle avait nourri complaisamment en elle au début de leur tête-à-tête. Curieuse autant que réjouie, elle le cribla de questions comme avaient fait sa mère et Léonard. Elle voulait savoir qui il était, d’où il venait, et surtout pourquoi il était si empressé d’aller voir la mourante, quel intérêt il pouvait porter à cette pauvre femme et à sa fille.
— Tenez ! lui dit-elle tout à coup, lassée de son silence dédaigneux ou préoccupé, m’est avis que vous avez besoin d’une servante, et que vous venez pour en louer[6] une dans le pays d’ici, où elles ont du renom. Vous aurez écouté dire que la Jeanne était une bonne fille, bien forte, bien courageuse à la peine, et vous avez peut-être idée de l’amener.
— Est-ce que vous croyez qu’il serait avantageux pour elle de trouver une condition hors du pays ?
— Oui, Monsieur, oui, elle n’aurait jamais quitté sa mère ; mais depuis que sa mère est tombée malade, il y a eu du monde de la ville qui lui ont conseillé de se louer, et qui lui ont fait des offres. Elle n’a jamais eu envie de quitter le pays ; quand on est accoutumé dans un endroit, on n’aime pas à changer ; mais à présent qu’elle va être malheureuse avec sa tante, elle ferait bien de s’en aller, et si vous lui portez intérêt, vous feriez bien de l’emmener.
Il y avait dans la physionomie de la jeune fille, en parlant ainsi, une intention marquée de persuader Guillaume, qui n’échappa point à ce dernier, mais qu’il ne put s’expliquer. Il éluda ces insinuations en alléguant que la pauvre Tula n’était peut-être pas morte encore, et qu’il n’y avait si grave maladie dont on ne pût revenir.
— Oh ! c’est bien fini pour elle ! répondit Claudie ; tenez, Monsieur, regardez, là, en bas, M. le curé qui s’en remonte à Toull par le chemin pavé. C’est dit ! la mère Tula n’a plus besoin de rien.
Cet arrêt, prononcé avec la philosophique insouciance qui caractérise le paysan, frappa le jeune homme d’une émotion sinistre. J’arrive trop tard, pensa-t-il, je ne peux plus réparer mon ingratitude, et je suis envoyé par la volonté divine auprès d’un cadavre pour subir une expiation douloureuse.
Le tonnerre grondait toujours au loin, et des nuées violettes s’amoncelaient sur plusieurs points de l’horizon.
— Faut nous dépêcher, Monsieur, dit la jeune fille en voyant qu’il ralentissait sa marche, comme un homme accablé ; si nous restons longtemps à Épinelle, nous serons mouillés.
Guillaume se hâta machinalement, et, après une demi-heure de marche, il arriva enfin au seuil de la chaumière de sa nourrice.
— Vous y êtes, Monsieur, dit Claudie d’un ton résolu. Moi, je ne veux pas entrer là dedans. Ça me fait peur de voir les morts. Je vous attendrai par là pour vous ramener ; mais il ne faut pas trop vous amuser, parce que l’orage vient.
Guillaume hésita un instant avant de se décider à entrer. Il n’avait jamais vu de cadavre, et cette première épreuve, jointe à des rapprochements de situation si imprévus, lui causait une émotion pénible.
[3] Ce français est extrêmement remarquable, et nous sommes convaincus que c’est la plus ancienne langue d’oïl qui soit restée en usage en France. Mais comme il est chargé de locutions particulières qui demanderaient de continuelles explications, nous ne mettrons dans la bouche de nos personnages principaux qu’une traduction libre.
[4] Chétive, mauvaise, méchante.
[5] Rentrer du foin.
[6] Les paysans de ces contrées, garçons et filles, se louent à l’année comme domestiques dans les fermes ou dans les maisons bourgeoises.
III
LA MAISON DE LA MORTE
Une forte odeur de résine s’échappait de la chambre unique qui remplissait, avec une étable en appentis à plusieurs divisions, toute cette pauvre masure, couverte de mousse et de plantes vagabondes ; cependant l’intérieur était propre et annonçait des habitudes d’ordre et d’activité. Trois lits en forme de corbillards et garnis de lambrequins jaunes fanés occupaient deux faces de la muraille. Sur celui du milieu, on voyait le corps de la morte, entièrement recouvert d’un drap blanc, le plus fin et le meilleur de la maison. Quatre chandelles de cire vierge brûlaient aux quatre coins du lit. Deux ou trois vieilles femmes, de celles qui, au fond de la Marche comme dans les montagnes de l’Écosse, assistent avec un zèle mêlé de superstition à toutes les funérailles, priaient autour du lit, et au milieu d’elles, une grande jeune fille, d’une beauté remarquable, agenouillée tout près du cadavre, pleurait en silence, les yeux fixés à terre, et les mains entr’ouvertes sur ses genoux, dans une attitude qui rappela au jeune homme la Madeleine de Canova.
L’apparition de Guillaume ne fut remarquée de personne dans le premier moment, et il put contempler cette figure angélique qu’il s’imagina connaître, bien que, depuis ses premières années, il l’eût oubliée au point d’ignorer jusqu’à son existence. Le teint pur de Jeanne, pâli par la douleur et la fatigue, avait la blancheur mate du marbre ; ses yeux blancs, ouverts et fixes, tandis que des larmes qu’elle ne songeait point à essuyer ruisselaient sur ses joues ; la pureté des lignes sévères de son profil, et l’immobilité de sa consternation : tout contribuait à lui donner l’apparence d’une statue.
La première personne qui s’aperçut de l’arrivée de l’étranger fut la sœur de la défunte, une grande virago à l’air dur et bas à la fois. Elle fit un signe de croix comme pour clore méthodiquement sa prière, et, se levant, elle s’approcha de Guillaume.
— Qu’est-ce que vous demandez, Monsieur ? lui dit-elle d’une voix forte qui semblait profaner le silence respectueux dû au sommeil des morts.
— Je venais savoir, dit Guillaume embarrassé, des nouvelles de la malade.
— Êtes-vous médecin de campagne, Monsieur, reprit la Grand’Gothe. Je ne vous ai jamais vu par ici... Il n’y a rien à gagner pour les médecins chez nous... Ma sœur est morte depuis une heure.
— Je ne suis pas médecin, dit Guillaume.
— En ce cas, vous êtes un homme de la justice ; vous êtes bien pressé de venir mettre les scellés chez nous. On n’a pas besoin de vous ; la fille est majeure ; et puisque je n’ai rien à prétendre, ajouta-t-elle d’un ton aigre, je n’en veux rien détourner. Allez, allez ! passez votre chemin. On connaît la loi, et on ne veut pas faire de frais inutiles.
Guillaume, voyant qu’il risquait fort d’être éconduit brutalement, se résigna, non sans honte, à se faire connaître. Il le fit en baissant la voix, craignant de la part de cette maîtresse-femme des apostrophes plus dures que les précédentes. Mais, au lieu de lui reprocher de venir trop tard, elle changea tout à coup de manières et de langage.
— Vous saviez donc que ma sœur était malade, mon cher Monsieur, dit-elle d’un ton patelin ; et vous veniez pour l’aider un peu ? C’est bien trop de bonté à vous de vous être dérangé pour du pauvre monde comme nous. On a honte de n’avoir rien à vous présenter pour vous rafraîchir. Que voulez-vous ! ma pauvre sœur ne fait que de trépasser, et on n’a pas eu seulement le temps de ranger la maison. Mais asseyez-vous donc sur une chaise et pas sur ce mauvais banc, Monsieur : je vais mettre un linge blanc dessus pour que vous ne gâtiez pas vos habillements.
— Je ne suis pas venu pour vous être importun au milieu de votre chagrin, répondit le jeune baron, choqué de l’aisance et de la présence d’esprit qui trahissaient chez cette femme une profonde sécheresse de cœur. J’espérais adoucir les derniers moments de ma pauvre nourrice, en accueillant et en exécutant ses dernières intentions. Puisque je viens trop tard, je vais me retirer pour ne pas vous déranger dans un pareil moment ; et cependant j’aurais voulu adresser à ma sœur de lait quelques paroles de consolation et quelques offres de service. Mais, dans ce dernier cas, je viens trop tôt, car il est impossible qu’elle songe à autre chose qu’à la perte qu’elle vient de faire.
— Oh ! si fait, Monsieur, il faut lui parler, répliqua la Grand’Gothe d’un air décidé, elle peut bien vous écouter : c’est bien trop d’honneur que vous lui faites. Jeanne ! Jeanne ! viens donc parler à ce Monsieur.
— Ne la dérangez pas de sa prière, reprit Guillaume d’un ton ferme. Je ne le veux pas. J’attendrai qu’elle soit en état de m’entendre.
Et repoussant la tante, qui voulait réveiller l’attention de Jeanne, il s’approcha du cadavre, et resta absorbé dans les pensées graves et pénibles que lui inspiraient ce lit de mort, et cette orpheline abandonnée à l’autorité d’une nature grossière et acariâtre, caractère fortement empreint sur les traits repoussants de la tante.
Jeanne leva les yeux sur l’étranger, et les baissa aussitôt, ne comprenant pas, et ne pouvant pas songer à comprendre le motif de sa présence. Les autres femmes ne pensaient plus à marmotter leurs prières. Elles le regardaient avec étonnement, et se levèrent une à une pour aller demander à la Grand’Gothe ce que pouvait vouloir ce jeune monsieur.
Guillaume, se trouvant ainsi seul près de Jeanne, résolut de lui adresser la parole. Mais la muette et religieuse douleur de cette jeune fille le frappa d’un respect qu’il ne put surmonter. Il s’éloigna lentement, et tandis que les vieilles femmes, malgré son refus, s’empressaient à dresser une table pour lui servir du laitage, il alla tristement s’accouder contre l’étroite fenêtre envahie par le feuillage qui jetait un jour verdâtre sur le linceul de la morte.
Mais sa triste rêverie fit place à la surprise, lorsqu’il vit, à travers les rameaux de la ronce grimpante, Léon Marsillat assis auprès de Claudie, sur le banc adossé au bas de cette lucarne. Ils parlaient d’un ton animé ; et, moitié sans le vouloir, moitié dominé par la curiosité, Guillaume entendit le dialogue suivant :
— Faut que vous soyez joliment effronté tout de même, disait Claudie d’une voix étouffée par la colère, de venir comme ça au moment où sa mère tourne l’œil. Vous croyez donc que vous allez l’emmener tout de suite derrière votre chevau ? Oh ! vous aviez beau vous cacher, je l’ai vu de loin, votre chevau, attaché derrière la maison, à un arbre, et je me suis dit : voilà le loup.
— Tu es une sotte, Claudie, répondait Marsillat à demi-voix. Je ne pense ni à me cacher ni à me montrer. N’est-il pas tout simple que, passant tout près d’une maison, et sachant que la pauvre femme était au plus mal, j’aie voulu demander de ses nouvelles ?
— Eh pourquoi-t-est-ce que vous n’entriez pas, et que vous vous rangiez derrière c’te buisson, là où ce que vous avez été bien surpris d’être surpris par moi ? oh ! j’ai vu votre manège, allez ! je vous voyais de là-haut, et vous ne me voyiez point, vous, vous étiez trop occupé d’attendre si Jeanne ne sortirait point par la petite porte de la bergerie ; eh bien ! vous venez trop tard, mon galant ; d’abord la Jeanne ne peut pas vous souffrir ; elle m’a dit plus de cent fois, et je vous le redirai autant de fois, qu’elle aimerait mieux se jeter dans le puits que de se laisser seulement embrasser par un coureur de filles comme vous. En second lieu, il y a là dedans un jeune monsieur, bien plus joli que vous, qui vient la chercher pour l’emmener à Paris.
— Quels contes me fais-tu là, Claudie ? et que m’importe, d’ailleurs ? je n’ai jamais songé à Jeanne, je n’aime que toi ; ne fais donc pas semblant d’en douter. Allons, je m’en vais, faisons la paix.
— Non pas ! vous ne m’embrasserez pas. Ça n’est pas la peine. D’ailleurs vous n’allez pas loin.
— Sur ma parole, je m’en retourne à Boussac.
— Oui, quand vous aurez venu à bout de parler à la Jeanne ; quand vous lui aurez dit : « Viens chez nous, ma petite Jeanne, ma sœur est très douce à servir, je te ferai donner tout ce que tu voudras. » Il y a plus d’un mois que vous lui chantez cette chanson-là ; mais elle n’est pas si bête que de vous écouter.
— Elle m’écouterait tout comme un autre, si je voulais ; mais je ne lui ai jamais dit cela que pour rire. Elle n’est pas déjà si belle, ta Jeanne !
— Bon ! je lui dirai cela de votre part, pas plus tard que demain.
— Tout de suite, si tu veux ! Mais qui est donc ce jeune homme qui est là dedans, à ce que tu dis ?
— Ah ! ça vous inquiète ! Je le connais-t-i, moi ? allez-y voir. Ça vous donnera l’occasion d’entrer dans la maison.
— Tu as raison, répondit Marsillat d’un ton ironique ; et il quitta le banc, suivi de Claudie qui ne voulait pas le perdre de vue.
Avant la fin de cet entretien, Guillaume s’était éloigné de la fenêtre, dégoûté de tout ce contraste de préoccupations cyniques et grossières avec le respect dû à la présence d’un cadavre et aux saintes larmes de Jeanne. Il s’était rapproché d’elle et lui avait dit quelques mots de condoléance et d’intérêt qu’elle avait à peine entendus. Puis, se débarrassant, avec un peu d’humeur, des importunités obséquieuses de la tante, qui voulait absolument le faire manger auprès de ce lit de mort, il se disposait à partir, avec l’intention de s’occuper du sort de Jeanne dans un moment plus opportun, lorsque, au seuil de la porte, il se trouva face à face avec Marsillat.
L’étonnement et la confusion de Marsillat furent extrêmes ; mais, grâce à l’effronterie enjouée de son caractère, il eut bientôt pris le dessus, et il secoua la main de son ancien camarade de chasse avec une familière cordialité.
— Que diable venez-vous faire ici ? lui demanda-t-il sans lui donner le temps de l’interroger lui-même.
— Ma présence ici est mieux motivée que la vôtre, répondit Guillaume avec un peu de sévérité dans le regard. Ne savez-vous pas que cette femme qui vient de mourir était ma nourrice, et mon devoir n’était-il pas d’accourir auprès d’elle aussitôt que j’ai connu sa position ?
— C’est juste, Guillaume, c’est très bien de votre part. Eh bien ! mon pauvre ami, vous n’avez pas pu la sauver, et votre mère enverra des secours à sa famille. Retournez-vous à Boussac ce soir ?
— Je ne crois pas, répondit Guillaume avec intention.
— Ah ! vous comptez passer la nuit à Toull ? C’est un mauvais gîte.
— Peu m’importe, je m’accommode de tout en voyage.
— Vous êtes donc en tournée d’amateur ? Moi, je viens de voir un parent à Chambon.
— Vous avez pris la plus mauvaise route !
— Oui, mais la plus courte ! Retournez-vous maintenant à Toull ? Voulez-vous que je vous attende pour faire ce bout de chemin avec vous ?
— Vous êtes à cheval et moi à pied. Nous ne pouvons pas suivre le même chemin, à moins que je n’allonge beaucoup le mien, et l’orage menace.
— En ce cas, je pars, répondit Marsillat, visiblement contrarié de laisser le jeune baron auprès de Jeanne. Au revoir ! Avez-vous quelque chose à faire dire à madame votre mère ? je m’en chargerai.
— Vous m’obligerez beaucoup, répondit Guillaume, et, déchirant un feuillet de son carnet, il se mit à écrire quelques lignes au crayon pour sa mère. Pendant ce temps, Marsillat pénétra dans la maison, parla amicalement à la Grand’Gothe, s’apitoya un instant de bonne foi sur la mort de sa sœur, et avala sans façon le lait de chèvre que Guillaume avait refusé, moins pour se désaltérer que pour gagner du temps, et trouver l’occasion d’adresser quelques paroles à Jeanne.
La Grand’Gothe provoqua cette occasion, soit à dessein, soit par suite de son caractère actif et tracassier.
— Allons donc, Jeanne, cria-t-elle de sa voix âpre et discordante ; viens donc remercier ces honnêtes messieurs qui viennent te voir, et qui te veulent du bien dans ton malheur... Allons, te lèveras-tu ?... Faut pas s’écouter comme ça... Les morts ne nous entendent plus, ma pauvre fille ; nous ne pouvons pas les empêcher de s’en aller. Le bon Dieu le commande comme ça, et quand le malheur nous en veut, il n’y a pas de prières qui servent... pleurer ne sert de rien non plus : ça n’a jamais fait revenir personne... Veux-tu donc rester comme ça sur tes genoux jusqu’à demain matin ?... C’est des bêtises ; tu te rendras malade, et puis, qu’est-ce qui te soignera ?... Moi, je t’avertis que je suis à bout de mes forces, et que je ne peux pas en faire davantage... En voilà assez comme ça... Faut du courage, faut se faire une raison, pardi !... faut penser à l’ouvrage, qui ne va pas être petite, pour l’enterrement... Ah ! que ça coûte, ces vilaines affaires-là !... Ah çà ! vous autres, mes braves femmes, faudra m’aider et m’assister un peu, car je ne sais plus où j’en suis, et je n’ai rien du tout à la maison, pas un sou d’argent pour ma pauvre semaine... Jeanne ! Jeanne ! allons donc, parle donc à ce jeune monsieur, qui est ton frère de lait, et qui vient pour t’empêcher d’être malheureuse. Tu vois bien qu’ils pensiont à toi au château... Ta mère disait toujours : « Ils m’ont oubliée ! ils sont bien durs pour moi. » Tu vois bien qu’elle avait tort : ils ont pensé à nous... Et d’ailleurs, voilà aussi M. Léon qui y a toujours pensé, et qui nous a rendu bien des petits services... Regarde-le donc, parles-y donc ! demandes-y donc ses portements[7]. Va donc vite lui chercher un fromage de notre chèvre... Tu vois bien qu’il a appétit, et qu’il mangerait bien un morceau. Allons, m’écoutes-tu ?... Faut donc que je fasse toute l’ouvrage, moi ?... J’en ferai une maladie, bien sûr... Cette enfant n’a jamais été bonne pour sa tante !... Ah oui ! c’en est un de malheur pour moi d’avoir perdu ma pauvre sœur. Je peux bien dire que j’ai tout perdu aujourd’hui.
En terminant ce dialogue, que Marsillat voulut en vain interrompre, et que Guillaume entendit avec indignation, la Grand’Gothe se mit à sangloter d’une manière criarde et forcée, qui eût été risible si elle n’eût été révoltante. Jeanne, habituée à l’obéissance passive, s’était levée comme une machine poussée par un ressort. Elle essayait de satisfaire sa tante, mais elle ne savait ce qu’elle faisait, et elle laissa tomber une assiette qu’elle voulait offrir à Marsillat, bien qu’il se fût levé pour échapper à l’hospitalité hors de saison de la virago. Au bruit que fit cette mauvaise assiette de terre en se brisant, les petits yeux noirs de la Gothe devinrent étincelants de colère, et, n’eût été la crainte de déplaire à ses hôtes, qu’elle voyait disposés à prendre le parti de l’orpheline, elle l’eût accablée d’invectives.
— Allons, ma pauvre Jeanne, dit Marsillat en lui ôtant des mains les débris de l’assiette qu’elle ramassait, et en les jetant dehors, je ne veux pas que tu t’occupes de moi, et je trouve très mauvais qu’on te tourmente ainsi : cela est insupportable. Écoutez, Gothe, nous cesserons d’être bons amis, vous et moi, si vous faites du chagrin à Jeanne, surtout un jour comme celui-ci. Il faut que vous ayez le diable au corps.
La liberté avec laquelle Léon parlait à la virago, et l’ascendant qu’il exerçait sur elle (car aussitôt elle se calma et prit d’autres manières), prouvaient assez qu’elle ne voyait pas d’un mauvais œil les assiduités de ce jeune homme auprès de Jeanne, et qu’elle comptait mettre à profit son goût bien connu pour les belles filles du pays de Combraille. Guillaume, en toute autre circonstance, eût dédaigné d’apercevoir de si honteuses intrigues ; mais sa sollicitude, éveillé par le malheur de Jeanne, et le pur lien qui existait entre elle et lui, le rendaient très clairvoyant. En ce moment il ressentait contre le jeune légiste une indignation véritable, et cessa de se reprocher l’espèce d’éloignement qu’en dépit de leurs fréquentes relations Marsillat lui avait inspiré depuis quelques années.
Léon Marsillat, plus âgé de quatre ou cinq ans que Guillaume, n’était pas un homme ordinaire, bien que le sans-façon de ses manières et de son langage ne laissât pas souvent paraître les facultés éminentes dont il était doué. Fin, laborieux, actif, entreprenant et persévérant, égoïste et libéral, c’était le Marchois modèle. Sa puissante organisation se prêtait également au plaisir et au travail, à la jouissance et aux privations. Sa santé physique et morale, la lucidité de son cerveau, la volonté infatigable d’être heureux, libre et fort, en faisaient un être supérieur dans le bien et dans le mal. Capable des plus nobles et des plus lâches actions, viveur effréné, travailleur prodigieux, il passait de l’excès de l’étude à celui de l’insouciance, et de la fièvre des affaires à celle des passions. Vindicatif comme un paysan (son grand-père avait porté le mortier aux maçons), il était généreux comme un prince, et après avoir persécuté amèrement et transpercé de ses cruelles épigrammes les victimes de son dépit, dans un jour de mansuétude il les réhabilitait et les couvrait du manteau de son ostentation. Vain à certains égards, il proscrivait certaines autres vanités qui eussent semblé plus excusables à son âge et dans sa position. Il raillait le luxe puéril des jeunes dandys qu’il eût pu imiter et qui se privaient des satisfactions nécessaires pour s’en donner de factices. Il méprisait souverainement la mode, et ne s’y conformait pas ; il professait le dédain des habits bien faits qui gênent les mouvements, des chevaux fringants qui n’ont que l’apparence et ne résistent pas à la fatigue, des femmes qui font fureur dans les salons et qu’on ne saurait regarder sans effroi en plein soleil ; en conséquence de quoi il avait toujours le linge le plus fin, les draps les mieux tissus, les habits les plus souples, le cheval le plus robuste et le plus cher, les maîtresses les plus vulgaires, mais les plus belles et les plus jeunes. A vingt-cinq ans, déjà riche dans le présent par héritage, et dans l’avenir par son talent d’avocat qui annonçait une brillante carrière, il avait arrangé hardiment sa vie pour la satisfaction de tous ses instincts nobles et bas, généreux et pervers. Il aimait son métier, et savait s’y absorber tout entier, mais après des efforts surhumains qu’il faisait pour regagner le temps donné aux plaisirs, il lui fallait l’ivresse de nouveaux désordres pour retremper ses forces. Sceptique et même un peu athée, il avait pour toute espèce de religiosité une haine d’instinct : cependant il comprenait la poésie des grandes croyances, et les inspirations enthousiastes se communiquaient à lui comme par un choc électrique. Il pouvait pleurer le lendemain de ce qui l’avait fait rire la veille, et réciproquement. Bouillant et calme, tour à tour esclave et vainqueur de ses appétits, il y avait deux ou trois hommes en lui, comme dans toutes les natures puissantes, et il inspirait en même temps à ceux qui l’approchaient ces sentiments divers de l’admiration et du mépris, de l’engouement et de la méfiance.
Quoiqu’il affectât un langage vulgaire et qu’il foulât aux pieds l’esprit dépensé en petite monnaie, dont on fait tant de cas dans le monde, il n’avait pas fréquenté Guillaume de Boussac sans que ce dernier s’aperçût de son instruction, de la force de son intelligence et de la fermeté de son caractère. Ces deux jeunes gens, natifs de la même ville, s’étaient rencontrés au collège ; puis, durant les vacances, et quelquefois ensuite à Paris, non dans le monde, ils ne recherchaient pas la même société, mais au spectacle, au boulevard, au bois, au tir, au manège, à la salle d’armes. A cette époque, grâce au retour des Bourbons et à la réorganisation du faubourg Saint-Germain, le mélange qui s’était heureusement établi entre les gens de mérite de toutes les classes n’était encore qu’un fait exceptionnel. Aussi Guillaume de Boussac croyait-il faire acte de courage et de libéralisme en attirant quelquefois à Paris son ancien camarade, le licencié en droit, à la table et dans le salon de sa mère. Mais, malgré ses avances, le jeune baron s’était refroidi chaque jour davantage à l’égard de son ancien camarade.
Lorsqu’il était encore enfant, et jusqu’au sortir du collège, il s’était senti dominé par lui. Doué d’un cœur confiant et d’un caractère faible, il avait subi l’ascendant de cette nature indépendante et forte. Il avait été souvent puni au collège pour avoir écouté ses mauvais conseils, et Marsillat n’avait fait que rire de ces mortifications que le jeune homme, plus sensible, prenait au sérieux. Plus d’une fois Guillaume avait senti avec honte que la nature l’avait fait meilleur et moins fort que Marsillat, et qu’en se laissant aller à la fantaisie de l’imiter un instant, il avait péché en pure perte, sans recevoir l’assistance du puissant démon qui protégeait son camarade. Nous l’avons vu, au début de cette histoire, suivre encore un peu les errements du sceptique Léon, et railler avec lui sir Arthur, qu’au fond du cœur il estimait infiniment. En avançant dans la vie, en se mûrissant par la lecture et la réflexion, Guillaume avait compris que sa voie était trop différente de celle de Léon pour ne pas devenir bientôt l’objet de ses critiques et de ses sarcasmes. Il avait donc cessé assez brusquement d’être expansif avec lui, et l’ironie contenue du jeune avocat avait causé au jeune baron une sorte de souffrance dans ses relations avec lui. Il nourrissait de plus en plus une antipathie secrète pour sa personne, antipathie parfaitement déguisée, d’ailleurs, sous des manières polies et bienveillantes. Les nobles de cette époque ne se croyaient pas le droit de manquer sous ce rapport à une sorte d’hypocrisie. Ils se regardaient encore comme supérieurs par leur naissance aux autres hommes, et ils pratiquaient l’accueil protecteur comme une charge de leur position.
Marsillat avait l’esprit trop pénétrant pour ne pas comprendre à merveille les gracieusetés et les répugnances du jeune patricien. Il s’en amusait, et se plaisait souvent à le faire souffrir, en feignant de prendre à la lettre les témoignages de sa courtoisie forcée. Il en usait et en abusait, se disant en soi-même : Mon camarade, tu voudrais plaire, être aimé, respecté et craint, tout cela à la fois. L’honneur de ton nom te condamne à nous caresser, nous autres roturiers. Tu voudrais passer pour un bon garçon sans préjugés, pour un aimable seigneur sans morgue ; et avec la plupart de mes pareils tu y réussis, parce qu’ils manquent de tact et ne voient pas percer ton mépris sous ton adorable sourire. Mais tu ne me tromperas pas ; je te forcerai à être franc, brutal même avec moi, et, dans ce cas-là, je t’aimerai beaucoup mieux, ou bien je ferai saigner ton orgueil en te traitant, comme tu feins de me traiter, d’égal à égal.
En pensant ainsi, Marsillat s’exagérait beaucoup la vanité de Guillaume ; mais il y avait dans cette petite guerre d’escarmouche qu’il lui livrait des points où il touchait malheureusement assez juste.
En se rencontrant dans la chaumière de Jeanne, il ne fallut pas bien longtemps à ces deux jeunes gens pour voir qu’ils s’observaient l’un l’autre, que Léon désirait écarter un rival dangereux, et Guillaume un ennemi des vertueuses intentions qu’il avait à l’égard de l’orpheline. Le plus habile des deux en prit le premier son parti. Marsillat fit ses adieux, et alla détacher son cheval pour partir, mais il eut soin de casser une courroie, ce qui le força de demander une ficelle à la Gothe, un couteau à Jeanne, un mot à Claudie, et de bouriner[8] et de fafioter[9], comme disait cette dernière, huit ou dix minutes autour de la maison. La pluie cependant commençait à tomber et le tonnerre à élever la voix.
De son côté, Guillaume était bien résolu de partir, mais il mettait un peu de malice à partir le dernier et à voir trotter devant lui la vigoureuse jument de l’avocat. Il avait fait ses adieux aussi, promettant de revenir bientôt, et il attendait le départ de Marsillat, tout en causant avec lui, à quelques pas de la chaumière, de choses étrangères à ce qui s’y passait. Claudie, meilleure mouche que lui, surveillait d’un œil enflammé tous les mouvements de son infidèle, lorsque la voix retentissante de la Grand’Gothe qui les croyait déjà partis vint les forcer à prêter l’oreille.
— Allons, grande lâche, sotte, sans cœur, disait-elle à Jeanne, prendras-tu ta cape ? Partiras-tu ? Veux-tu attendre à demain pour aller à Toull ? Qu’est-ce qui invitera nos parents à la çarimonie ? Qu’est-ce qui apportera les provisions pour le repas de demain ? Vas-tu chimer comme ça longtemps ? Ta mère ne t’entend plus, va ! et tu ne peux pas lui porter tes plaintes contre moi. Allons ! allons ! en route, mauvaise troupe ! ajouta-t-elle d’un ton soldatesque, et si tu n’es pas revenue avant soleil couché, nous aurons affaire ensemble. Vrai Dieu ! il faudra bien que tu marches, à présent !
— Chez qui faut-il que j’aille ? répondit Jeanne d’une voix plaintive, en paraissant sur le seuil de la cabane.
— Tu iras chez la mère Guite, chez le père Léonard, chez la Colombette, chez la grosse Louise, chez ton oncle Germain, chez... Eh bien ! la voilà qui se sauve à présent, sans m’écouter ! Qu’est-ce que tu vas apporter ? imbécile !
— J’apporterai ce que vous voudrez, dit Jeanne d’un ton résigné.
— Tu prendras trois oies chez la mère Guite, deux pains chez la Gervoise, et un demi-sac de pois chez M. le curé. Si tu ne peux pas apporter le tout, tu diras au garçon à Léonard de t’aider ; c’est un garçon complaisant. Tu diras que nous paierons ça à la Saint-Martin, et si tu ne trouves pas de crédit chez l’un, tu iras chez l’autre. Allons, sauve-toi.
Jeanne sortit d’un air abattu, mais armée de la suprême patience, qui est la seule grandeur laissée en partage au pauvre et au faible ; elle vint se joindre au petit groupe qui l’attendait, et, sans dire un mot, elle se mit à marcher à côté de Claudie. Celle-ci, attendrie à sa manière de tant de souffrance muette et profonde, passa son bras sous le sien, et se mit à lui parler à voix basse pour la consoler de son mieux.
Marsillat, s’entretenant avec Guillaume, maintenait son cheval au pas ; mais, à une très petite distance d’Épinelle, le sentier escarpé des piétons venant à couper le chemin ferré, Guillaume prit congé de lui.
— C’est grand dommage que vous n’ayez pas votre cheval, dit Marsillat. En dix minutes vous auriez été rendu à Toull, au lieu que vous allez supporter une demi-heure de pluie battante.
— Ma foi, oui, c’est grand dommage ! s’écria Claudie. Vous auriez pris chacun une de nous en croupe, et nous ne nous serions pas trempées si longtemps.
— Veux-tu monter derrière moi, Claudie ? je peux te conduire jusqu’à la Croix-Jacques, et puisque Jeanne est avec M. Boussac, il n’a plus besoin de toi pour retrouver son chemin.
— Ah ! ça, mon petit Léon, ça me va ! Vous êtes un bon enfant, tout de même. Arrêtez donc votre chevau au droit de cette grosse pierre pour que je puisse monter.
— Attends, attends, ma fille, dit le malin Marsillat, je te prendrais avec plaisir ; mais je crois que je ferai mieux de prendre cette pauvre Jeanne, qui a passé tant de nuits et qui peut à peine se traîner.
— Non, Monsieur, non, grand merci, répondit Jeanne d’un ton assez ferme.
— Ah ! vous voilà pris ! grommela Claudie en transperçant de son regard furieux la figure impassible de Marsillat. Jeanne n’ira pas avec vous, j’en réponds.
— Comment ! toi, Claudie, qui as si bon cœur, tu ne l’engages pas à profiter de mon cheval pour se reposer ? Ah ! Claudie, je ne te reconnais plus.
— Es-tu lasse, Jeanne ? Veux-tu aller à chevau ? dit Claudie, faisant un grand effort de générosité.
— Non, ma vieille, non, grand merci, répondit Jeanne avec le même calme ; montes-y, toi, si ça te fait plaisir. Et, prenant le sentier sans retourner la tête aux invitations de Marsillat, elle dit à Guillaume : Allons, mon parrain, je vas vous conduire.
Les jeunes filles de mon pays ont assez l’habitude de donner au fils de leur marraine le titre de parrain, et réciproquement celui de marraine à la mère du parrain. Cette douce et confiante appellation dans une bouche si pure émut doucement le cœur du jeune baron, et un sentiment paternel attendrit ce visage imberbe.
Claudie avait réussi à se hucher sur la croupe du chevau de Marsillat, et ce dernier, un peu dépité de n’avoir pas réussi dans son projet détourné, voulut châtier la jalouse en enfonçant les éperons dans le ventre de Fanchon et en la faisant ruer et bondir sur le bord du précipice. Claudie, effrayée, fit de grands cris ; mais elle se cramponna vigoureusement au cavalier, et un terrible éclair venant à sillonner le ciel, Fanchon, effrayée, prit le galop, et emporta le jeune couple bien loin de Jeanne et de Guillaume, demeurés ainsi en tête à tête au milieu de l’orage.