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Jeanne

Chapter 8: IV L’ORAGE
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About This Book

Credits: This eBook was produced by: Delphine Lettau, Cindy Beyer, Al Haines & the online Distributed Proofreaders Canada team at https: //www. pgdpcanada. net Jeanne est le premier roman que j’aie composé pour le mode de publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, lorsque le vieux Constitutionnel se rajeunit en passant au grand format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude.

[7] Comment il se porte.

[8] Muser, perdre du temps pour en gagner.

[9] Ibid.

IV
L’ORAGE

Nous avons laissé le jeune baron de Boussac avec la douce Jeanne, sa sœur de lait, la filleule de sa mère, qui s’intitulait aussi la sienne, par suite d’un usage tout local, et de l’idée naïve et affectueuse qu’on ne saurait être adopté par le chef de la famille sans l’être par la famille entière. Ce mot filial, mon parrain, résonnait dans l’oreille de Guillaume, au milieu des hurlements de la tempête, et le concours de circonstances romanesques qui l’avait amené auprès de Jeanne, juste à point pour conjurer les dangers qui la menaçaient, lui causait une sorte de satisfaction généreuse. Il ne regrettait point d’avoir été brusquement interrompu au milieu des plaisirs de son voyage par une si triste aventure. Déjà il rêvait tout un poème champêtre dans le goût de Goldsmith, et il n’était pas fâché d’en être le héros vertueux et désintéressé.

Mais il manquait encore à ce poème une héroïne qui comprît son rôle et celui de son protecteur. Jeanne se croyait si peu menacée par les séductions du jeune avocat, qu’elle ne songeait à voir dans le jeune seigneur qu’un personnage respectable, étranger à sa destinée. D’ailleurs, aucun de ces beaux messieurs n’occupait en ce moment les pensées de Jeanne. Elle avait toujours devant les yeux sa mère agonisante, et le sentiment de son isolement la tourmentait moins que la crainte de n’avoir pas assez fait pour adoucir les derniers moments d’un être qui avait été jusque-là l’unique objet de ses affections. Jeanne passait aux champs pour une fille très bornée, parce qu’elle était chaste et qu’elle avait, à se produire, une répugnance presque sauvage. Elle n’aimait pas la danse, et on ne l’avait jamais vue dans les assemblées, fêtes villageoises où les jeunes paysannes courent étaler leurs charmes et chercher des galants. Sérieuse, assidue au travail, passionnée pour la garde de ses troupeaux, elle allait presque toujours seule, la quenouille au côté, dans les endroits les plus déserts, vivant tout le jour d’un morceau de pain noir, et rentrant à la nuit pour s’endormir paisiblement sous l’aile de sa mère.

La mère Tula et sa sœur, la Grand’Gothe, passaient pour magiciennes, avec cette différence que la mère de Jeanne, aimée et estimée de tout le monde, était regardée comme une savante matrone, et que la tante était réputée sorcière malfaisante. On remarquait que les bêtes de Tula étaient toujours en bon état, qu’elles rentraient toujours à l’étable la mamelle pleine, que les épizooties ne les atteignaient point, et que cette femme si pauvre, ayant perdu toutes ses ressources avec son mari et ses fils, trouvait, dans la chétive industrie d’élever un petit troupeau sur le commun, le moyen, très insuffisant pour les autres, de se préserver des horreurs de la misère. On prétendait en même temps que la Grand’Gothe, qui ne s’était jamais mariée, et qui vivait ladrement, sans faire aucun commerce apparent, avait des sacs d’écus cachés dans sa paillasse, et que ces richesses lui arrivaient mystérieusement par ses intelligences avec les mauvais esprits. Le paysan voit toujours de mauvais œil son prochain s’enrichir, et, bien qu’il n’ait aucune idée d’économie politique, il a cette notion juste de l’état social, que personne ne profite des chances de la fortune sans que ce soit au détriment de ceux qui n’en profitent pas. Mais ces êtres simples et souffrants, qui ne reçoivent la lumière des choses que par la fièvre de l’imagination, aiment beaucoup mieux attribuer le succès des habiles et des fourbes à des influences occultes qu’à des actions coupables plus faciles à constater. Le paysan procède de l’inconnu pour aller au connu. Il évoque les puissances fantastiques du ciel et de l’enfer, à propos des réalités les plus grossièrement évidentes. Il fait des vœux et des pèlerinages plus païens que catholiques pour sa famille, pour son bœuf et pour son âne, et dédaigne d’avoir recours aux soins de la science ou aux précautions de l’hygiène pour sauver les personnes ou les biens que la vengeance de quelque sorcier ou la colère de quelque mauvais génie menace de traits invisibles.

Aussi disait-on que la Grand’Gothe ne passait jamais auprès de l’étable de son ennemi sans y jeter quelque sort. Son regard donnait la fièvre, et il n’y avait rien de plus mauvais que de la rencontrer le soir du côté des pierres jomâtres, au lever ou au coucher de la lune. Si cela arrivait la nuit de Noël, à cette heure néfaste où le grand champignon druidique frémit et danse en criant sur les trois pierres qui le portent en équilibre, on était bien sûr de se mettre au lit en rentrant chez soi, et de ne jamais s’en relever. La preuve que la Gothe était une méchante sorcière, c’est que les chèvres des bergères à qui elle parlait souvent tarissaient ; leurs brebis perdaient la laine avant la tondaille, et leurs poulains s’éboitaient en galopant sur les roches, ou se perdaient dans les viviers.

Il y avait pourtant à tous ces prodiges une explication bien naturelle, et que les esprits forts de Toull et des environs, le père Léonard entre autres, donnaient en vain au grand nombre épris du merveilleux. Le troupeau de Jeanne prospérait, parce que Jeanne, n’étant ni coquette ni paresseuse, en avait un soin extrême. Ceux de ses compagnes, lorsqu’elles écoutaient les mauvaises paroles de la Gothe, allaient de mal en pis, parce que la Gothe était fort liée avec certains bourgeois riches et dissolus qui la chargeaient de leurs affaires secrètes et confiaient à sa criminelle expérience des moyens de corruption souvent, hélas ! irrésistibles. C’était là la source des sacs d’écus que la sorcière cachait dans sa paillasse. C’était aussi la cause des maladies et des accidents du bestiau, négligé et souvent abandonné par des gardiennes insouciantes et préoccupées.

Quant à Jeanne, sa beauté s’était développée à l’ombre. Fuyant les plaisirs et n’ayant jamais mis le pied dans une ville, elle était ignorée, et il avait fallu pour la découvrir la vie errante de Marsillat au temps des vacances, son œil de lynx et son goût pour les conquêtes difficiles. La simple fille n’avait pas encore compris pourquoi depuis quinze jours elle avait rencontré, au moins deux fois par semaine, Léon sur son chemin lorsqu’elle ramenait ses troupeaux. Elle le croyait occupé de Claudie seulement, et son instinct chaste lui avait suggéré d’éviter ce couple qui la recherchait, Marsillat trouvant toujours dans sa féconde imagination un prétexte pour diriger ses promenades sentimentales avec Claudie vers les lieux où Jeanne devait passer. La réserve craintive et fière qui faisait le caractère apparent de Jeanne ne prenait pourtant pas sa source dans une âme défiante et hautaine ; à voir comment elle avait servi et assisté sa mère depuis qu’elle était au monde, avec quelle abnégation elle lui avait consacré sa vie, avec quelle ferveur elle l’avait soignée nuit et jour jusqu’à sa dernière heure, on aurait deviné qu’il y avait là un cœur capable des plus grands dévouements ; mais, à l’exception de Tula, qui connaissait Jeanne ? qui pouvait la connaître ? Et maintenant qu’elle n’avait plus personne à qui se consacrer, qui pouvait savoir si c’était un être de quelque valeur ou une créature stupide, attachée aux travaux rustiques comme le bœuf l’est à la charrue ? Marsillat ne voyait en elle qu’une vierge aux yeux bleus, blanche comme les lis, taillée comme une statue antique, et bête comme un cygne, c’était son expression. La Grand’Gothe, furieuse de ce qu’elle n’avait encore pu la faire remarquer de personne, voyait enfin dans sa nièce l’objet lucratif des soins du jeune libertin, et pour la déterminer à entrer en qualité de servante dans la famille de Léon, elle se promettait, maintenant que Tula n’était plus entre elles deux, de la persécuter et de la maltraiter.

Quant à Guillaume de Boussac, il ne voyait encore dans Jeanne qu’une beauté de vignette anglaise, tout au plus un sujet de ballade, dans cette pauvre fille envers laquelle il avait des devoirs à remplir. Jeanne était donc, à cette heure de sa vie, une âme perdue dans l’infini de la création intellectuelle, un être ignoré, inaperçu comme ces magnifiques solitudes du Nouveau-Monde qui n’auraient pour ainsi dire jamais existé si elles ne se fussent révélées à un artiste ou à un poète, comme les beautés de ces îles désertes qu’aucun navigateur n’a encore signalées et qui sont réellement comme si elles n’existaient pas.

— Jeanne, dit Guillaume après avoir un peu cherché grâce à quelle forme de langage il pourrait se faire comprendre d’une paysanne, vous m’avez appelé votre parrain, et cela me fait plaisir ; je prends tant d’intérêt à votre malheur, que je voudrais pouvoir au moins vous prouver que vous avez trouvé aujourd’hui un appui.

Jeanne leva sur Guillaume ses beaux yeux rougis par les larmes, et s’efforça de comprendre ce mot d’appui, nouveau en ce sens pour son oreille. Mais les paysans ont l’esprit trop tourné à la métaphore pour ne pas deviner très vite les expressions figurées. Jeanne comprit, et répondit d’une voix douce, mais avec un accent qui ne marquait ni désir ni espérance : Vous avez bien de la bonté, mon parrain.

— Non, Jeanne, je n’ai guère de bonté, reprit le jeune baron, puisque j’ai pu oublier si longtemps ma pauvre nourrice.

— Elle ne vous en a jamais voulu, mon parrain, car c’est la vérité de dire qu’elle était bonne ! et Jeanne recommença à pleurer en silence.

— Vous ne serez pas heureuse avec votre tante, n’est-ce pas, Jeanne ?

— C’est comme il plaira au bon Dieu, mon parrain !

— Vous n’avez pas de répugnance à demeurer avec elle ?

— Non, mon parrain, ma tante ne me répugne pas, c’est une femme très propre.

— Mais elle est d’un caractère difficile ?

— Oh non ! mon parrain, elle n’est pas difficile du tout sur son manger, et d’ailleurs elle fait tout elle-même.

La simplicité de Jeanne dérangea un peu le roman de Guillaume. Elle lui répondait naturellement, avec la soumission d’un enfant qui ne sait pas pourquoi on l’interroge, mais qui fait un effort pour satisfaire le maître.

— Je l’ennuie, car elle ne me comprend pas, pensa le jeune homme : elle aimerait bien mieux n’être pas distraite de sa douleur. Ne trouverai-je donc pas le chemin de son cœur par quelque manière de dire parfaitement élémentaire ?

— Dites-moi, mon enfant, reprit-il, est-ce que votre mère ne s’inquiétait pas de l’idée de vous laisser seule ?

— Oh si ! mon parrain, répondit Jeanne qui devenait plus volontiers expansive en parlant de sa mère. Elle disait encore ce matin : « La volonté du bon Dieu soit faite ! mais ce qui me fâche le plus de m’en aller, c’est le chagrin que ça va faire à ma Jeanne. » Oh ! elle avait bien raison ! ça fait rudement de peine de perdre sa mère ! Que le bon Dieu vous conserve donc la vôtre, mon parrain !

Les expressions de Jeanne étaient bien vulgaires ; mais le son de sa voix suppléait à l’insuffisance de sa parole, et l’accent vrai de son désespoir, joint à la bonté généreuse du sentiment qui la ramenait à s’occuper de l’avenir de son jeune parrain, causèrent à ce dernier un attendrissement profond. Des larmes lui vinrent aux yeux tout à coup, et il répondit d’une voix altérée : Vous êtes bonne, Jeanne ! bien bonne !

— Non, mon parrain, répondit-elle ingénument, c’est vous qui êtes bon de dire ça ! Mais, mon parrain, voilà l’eau qui tombe à mort, vous n’avez quasi rien sur le corps, vous prendrez du mal.

— Ne faites pas attention à cela, ma chère enfant.

— Hélas ! mon Dieu, c’est comme ça que ma pauvre mère a pris sa maladie. Elle a voulu venir me chercher aux champs parce qu’il faisait un rude temps comme aujourd’hui, et qu’elle a eu peur que je ne peuve pas passer le rio (le ruisseau) pour rentrer à la maison. Quand elle prenait du souci pour moi, elle ne se connaissait plus, la pauvre âme ! elle m’a trouvée à moitié chemin ; mais elle s’était tant mouillé les pieds jusqu’aux genoux, que le lendemain elle a pris la fièvre.

— Elle a donc été bien mal soignée par les médecins ?

— Oh ! mon parrain, nous n’avons pas appelé de médecin ; nous ne croyons pas à ça, nous autres. Peut-être bien que nous avons tort, et que le médecin y aurait fait quelque chose, mais elle n’en voulait pas seulement entendre parler. Elle nous dit comment il fallait la soigner, et nous avons fait son commandement. Mais ça n’a pas servi !... Allons, mon parrain, faut pas vous mouiller ; faut prendre ma capiche sur votre dos... oh ! elle n’est pas sale, mon parrain ; il n’y a jamais eu de saleté chez nous. Voyez ! si votre mère vous savait dehors par un parieu temps, elle en aurait trop d’ennui.

— Jamais, ma bonne Jeanne ! jamais je ne souffrirai que tu te mouilles à ma place ; — et Guillaume replaça sur les épaules de Jeanne la mante de laine grise qu’elle avait déjà ôtée pour l’en couvrir.

— Eh bien, tenez ! mon parrain, puisque vous ne voulez pas, je vas vous mener vite à un endroit où vous serez à l’abri ; dans un moment, ça ne tombera peut-être plus si fort ! — et Jeanne coupa en travers de la montagne, jusqu’à une masse de rochers dans laquelle une excavation profonde était pratiquée.

— Prenez garde, mon parrain ! dit Jeanne en lui prenant le bras avec la familiarité la plus chaste et la sollicitude la plus respectueuse : il y là un puits que vous ne verriez pas, — et elle le conduisit au fond de la grotte, car la pluie chassée par le vent fouettait assez avant dans l’intérieur de cette retraite. Guillaume, exténué de fatigue, — il était à jeun depuis le matin, — s’assit sur un banc pratiqué dans le roc, et Jeanne, trop bien apprise pour s’asseoir à côté de lui, s’appuya sur une grosse pierre un peu plus près de l’entrée, c’est-à-dire dans la lumière qui venait du dehors et qui faisait resplendir sa silhouette sérieuse et douce comme celle d’une madone, tandis que Guillaume, enfoncé dans l’ombre, la contemplait avec admiration.

Dans les premiers moments, cette obscurité de la grotte, ce zèle que Jeanne lui avait montré, cet isolement complet avec une si belle fille, loin de tous les regards, et peut-être aussi cette excitation nerveuse que causent le grand spectacle et les bruits majestueux de l’orage ; enfin un peu de vanité satisfaite à l’idée que l’habile Marsillat eût payé bien cher ce tête-à-tête, et que, sans aucune habileté, il l’avait emporté dans la confiance de Jeanne : toutes ces émotions réunies jetèrent une sorte de fièvre dans le cerveau du jeune baron. Il respectait trop la situation de sa filleule, et la sienne propre, pour ne pas haïr la pensée d’en abuser. Mais il trouvait un secret plaisir à se dire qu’à sa place bien d’autres n’eussent pas été aussi délicats, et tout en caressant en lui-même le sentiment de sa propre vertu, il arrivait à trouver cette vertu plus méritoire qu’il ne l’aurait imaginé une heure auparavant, lorsqu’il descendait la montagne avec l’agaçante Claudie. Jeanne était si différente, si vraiment belle, si candide, et disposée pour lui à un intérêt si doux ! L’imagination du jeune homme travaillait sur ce thème : « Si je voulais lui inspirer un sentiment plus tendre, pourrait-elle s’en défendre dans un pareil moment, et lorsque je lui ferais comprendre que je suis désormais son seul ami en ce monde, son appui nécessaire envoyé vers elle par la Providence ? » Mais, à cette idée de la Providence, Guillaume, né avec un caractère assez faible, mais converti à l’envie d’être grand par le christianisme romantique de l’époque, craignait de devenir sacrilège en invoquant le ciel pour justifier ses agitations involontaires ; et il se taisait, regardant toujours Jeanne à la lueur des éclairs.

De son côté pourtant, Jeanne ne songeait guère à se préserver d’un danger qu’elle ne concevait même pas ; et, retombant sur elle-même, elle s’était remise à pleurer. C’était un pleurer silencieux et résigné qui ne cherchait ni à se contenir ni à se montrer. Habituée à une vie solitaire, dès que la bergère toulloise ne se sentait pas nécessaire aux autres, elle avait coutume d’oublier leur présence, et de se perdre dans ses pensées. Mais quelles pouvaient être les pensées d’un enfant de la nature, qui n’avait pas appris à lire, et dont l’intelligence (si tant est qu’elle en eût) n’avait reçu aucune espèce de culture ?

Guillaume se le demandait précisément, en la voyant rester dans la même attitude, les yeux fixés sur l’horizon embrasé par la foudre... Et nous nous sommes fait souvent la même question nous-même, en regardant quelque bergère aux traits nobles, ou quelque sévère matrone filant gravement sa quenouille des heures entières au coin d’un pré. Qui peut nous révéler le mode d’existence de ces âmes si peu développées ? A quoi pense le laboureur qui creuse patiemment son sillon monotone ? A quoi pense le bœuf qui rumine couché dans l’herbe, et la cavale étonnée qui vous examine par-dessus le buisson ? Est-ce donc la même vie qui circule lentement dans les veines de l’homme et dans celles de l’animal attaché au travail de la terre ? L’ingrate Rhéa frappa-t-elle de stupidité ses enfants et ses serviteurs ?

Il nous a fallu beaucoup respirer l’air des champs et veiller bien des soirs autour du foyer rustique pour comprendre cette suite de rêveries qui remplace dans le cerveau du paysan le travail de la méditation, et qui fait de sa veille, comme de son sommeil, une sorte d’extase tranquille, où les images se succèdent avec rapidité, merveilleuses, terribles ou riantes. C’est la même activité, la même poésie et la même impuissance que l’effort de l’enfant à dégager l’inconnu de son existence du voile qui la couvre. C’est le génie des songes s’agitant dans le vaste et faible cerveau de l’Hercule gaulois.

Jeanne pensait à sa mère dans cet instant, et sa rêverie douloureuse la promenait dans tous les souvenirs de ce passé dont elle ne pouvait plus sortir. Ses sanglots ne remplissaient pas la grotte ; mais les mystérieux échos de ce lieu sonore répétaient de minute en minute un faible soupir de sa poitrine oppressée, auquel répondait, plus mystérieusement encore, le bruit d’une goutte d’eau qui se détachait à intervalles réguliers de la voûte humide pour tomber dans la source invisible.

Ce silence éloquent attendrissait de plus en plus Guillaume, et il ne songeait plus à le rompre. Mais il se trouva, sans savoir comment, assis auprès de Jeanne, et sa main sur la sienne.

V
L’ÉRUDITION DU CURÉ DE CAMPAGNE[10]

Jeanne, étonnée, se retourna, et Guillaume se trouvant dans la lumière auprès d’elle, elle vit des larmes dans ses yeux. Au lieu d’être émue ou effrayée, elle lui dit naïvement :

— Est-ce que vous avez peur de l’orage, mon parrain ?

Guillaume ne put s’empêcher de sourire, et, quittant la main de Jeanne :

— Non, ma chère enfant, lui dit-il ; je ne songe pas à l’orage, mais à toi. Ton chagrin me remplit le cœur, et je voudrais pouvoir pleurer avec toi...

— Oh ! il ne faut pas pleurer, mon parrain. Ça vous ferait du mal. C’est tout simple que je ne puisse pas m’en empêcher, moi ! c’était ma mère ! Mais ça n’était que votre nourrice, et vous ne la connaissiez plus. Vous ne pouvez pas vous souvenir d’elle.

— Je m’en suis souvenu aujourd’hui, Jeanne, et je ne m’en souviendrais pas, que j’aurais encore envie de pleurer à cause de toi. Est-ce que tu ne comprends pas cela ?

Jeanne garda le silence : elle ne comprenait pas.

— Dis-moi, Jeanne, si je venais de perdre ma mère, que tu ne connais pas, et dont tu ne peux plus te souvenir, est-ce que tu n’aurais pas pitié de moi ?

— Oh si ! mon parrain !

— Est-ce que tu ne chercherais pas à me dire quelque chose pour me consoler ?

— Oh si bien ! mon parrain, répéta Jeanne avec conviction.

— Eh bien ! dis-moi ce que tu me dirais, afin que maintenant je te le dise.

— Hélas ! mon parrain ! j’aurais bien de la peine ; mais je ne saurais pas quoi vous dire.

— C’est juste comme moi..., pensa Guillaume. Mais, ajouta-t-il, est-ce que l’amitié ne console pas un peu ? Est-ce que tu ne sentirais pas... dans un pareil moment... de l’amitié pour moi !

— Oh ! si fait bien, mon parrain !

— Eh bien ! ne conçois-tu pas que j’en aie pour toi dans ce moment-ci ?

— Vous êtes bien bon, mon parrain ; vous en serez récompensé !

— Vraiment, Jeanne ? s’écria Guillaume en lui reprenant la main ; m’en sauras-tu quelque gré ? Si tu y penses quelquefois, ce sera ma récompense.

— Hélas ! mon parrain, je suis trop pauvre, répondit Jeanne avec douceur, je ne peux récompenser personne ; mais le bon Dieu vous récompensera de vos amitiés pour moi.

Guillaume, un peu confus, mais se rassurant par la pensée que ses propres paroles ne renfermaient aucune intention coupable, conserva la main de Jeanne dans la sienne. Elle l’en retira pour faire un signe de croix.

— Pourquoi fais-tu un signe de la croix ? lui demanda-t-il.

— Vous n’avez donc pas vu cette grande éclair, mon parrain ?

— Tu as peur du tonnerre, toi, ma pauvre Jeanne !

— Oh ! non, mon parrain ; mais c’est pour détourner quelque malheur de dessus les autres.

— Tu parles peu, Jeanne ; mais tu parles bien.

— Oh ! non, mon parrain, je ne sais pas bien parler.

— Tout ce que tu dis est d’un bon cœur pourtant.

— Je ne puis pas avoir un mauvais cœur, puisque ma pauvre mère en avait un si bon ! Mais pour bien parler, je ne peux pas : je n’ai jamais appris.

— Tu n’as jamais été à l’école ?

— Non, mon parrain, je n’avais pas le temps.

— Mais tu sais lire ?

— Oh ! non, mon parrain, je ne sais pas ça.

— Et tu ne regrettes pas de ne pas le savoir ?

— Ça ne me servirait de rien. J’ai été élevée aux bêtes. C’est ça mon ouvrage. Ça contentait ma mère.

— Mais à présent que ce n’est plus nécessaire, ne voudrais-tu pas vivre autrement ?

— Non, mon parrain.

— Non ? ta tante, cependant, ne vaut pas ta mère !

— C’est vrai, mon parrain. Mais enfin c’est ma tante. Elle s’ennuierait toute seule.

— Mais puisque tu vis dans les champs, elle ne te verra guère ?

— On se voit toujours un peu le soir. On soupe ensemble.

— Et tous les soirs elle te traitera comme elle le faisait tout à l’heure.

— J’y suis bien accoutumée, mon parrain, et je ne me fâche pas contre elle.

— Mais si elle avait de mauvais desseins sur toi, Jeanne ?

— Comment dites-vous ça, mon parrain ?

— Je te dis que ta tante est une mauvaise femme...

— Oh ! vous vous trompez, mon parrain. Elle est un peu vif : c’est tout.

— Jeanne, tu tiens donc beaucoup à rester avec elle ?

— Puisque ça se doit, mon parrain !

— Et si elle te chassait de la maison ?

— La maison est à moi ; d’ailleurs, elle ne ferait jamais cela.

— Si elle ne voulait plus demeurer avec toi ?

— Je ne pourrais pas la forcer à rester ; mais pourquoi voudrait-elle s’en aller ? Je ne la contrarierai jamais.

— Il peut se rencontrer des occasions où ton devoir serait de le faire. Si elle exigeait que tu fisses quelque mauvaise action ?

— Elle n’exigerait jamais ça, mon parrain.

— Tu en es donc bien sûre ?

— Oh ! oui, mon parrain.

— A la bonne heure, dit Guillaume un peu inquiet de la sincérité de Jeanne ; et ne sachant plus s’il devait admirer sa candeur, ou soupçonner sa vertu, il se leva et fit quelques pas dans la grotte, en proie à une sorte de dépit intérieur dont il rougissait.

— Après tout, reprit-il, vous devez avoir l’intention de vous marier bientôt, Jeanne ?

— Non, mon parrain, répondit-elle sans embarras et sans hésitation.

— Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela arrivera, et alors vous n’aurez plus rien à craindre de votre tante.

— Ça n’arrivera jamais, mon parrain, reprit Jeanne avec l’accent d’une tranquille détermination.

— Jamais ? dit Guillaume étonné ; c’est un serment de jeune fille. Mais tu n’en jurerais pas, Jeanne, ajouta-t-il en souriant.

— Mon jurement en est fait, répondit Jeanne.

— C’est étrange ; vous moquez-vous, Jeanne ?

— Oh ! mon parrain, reprit-elle d’une voix plaintive et vraie, ce n’est pas un jour pour ça !

— Pardonne-moi, chère Jeanne, de douter de ta parole... Mais c’est si extraordinaire !... Et si je te demandais pourquoi... n’aurais-tu pas assez de confiance en moi, qui suis ton frère de lait et le fils de ta marraine, pour me dire le motif d’une pareille résolution ?

— Je ne peux pas vous dire ça, mon parrain : ça m’est défendu.

— Défendu ?

— Oui, mon parrain ; excusez-moi si je ne réponds pas bien.

Guillaume ne savait pas que défendu, dans l’acception berrichonne, veut dire impossible ; et ce quiproquo, que Jeanne ne pouvait éclaircir, le ramena aux soupçons qu’il avait conçus. Et pourquoi, avec tant de bonté et si peu de prévoyance, se dit-il, n’aimerait-elle pas Marsillat ? Il est d’une agréable figure, jeune, entreprenant ; il sait se faire comprendre de ces filles-là ; il a peut-être ensorcelé déjà cette pauvre Jeanne, aussi bien que Claudie.

Cette réflexion fit naître chez le jeune baron des sentiments fort pénibles, et son roman s’en alla en fumée, à son grand regret.

Pour conjurer l’espèce de mortification qu’il éprouvait, d’avoir laissé galoper si vite sa fantaisie sur un terrain si prosaïque, il tâcha d’oublier ce qu’il avait cru voir en Jeanne, et, au bout de peu d’instants, il oublia Jeanne elle-même, au point de ne plus prendre garde aux larmes qu’elle ne cessait de répandre.

— Qu’est-ce que c’est donc que cette grotte ? dit-il tout haut, frappé, pour la première fois, de l’aspect de cette construction souterraine.

Jeanne, qui se faisait un devoir filial de lui répondre au milieu de ses larmes, lui dit :

— C’est le trou aux fades, mon parrain.

— Les fades ! N’est-ce pas les fées que tu veux dire ?

— Je ne connais pas les fées, mon parrain.

— Mais, qu’est-ce que c’est que les fades ?

— C’est des femmes qu’on ne voit pas, mais qui font du bien ou du mal.

— Crois-tu à cela, Jeanne ?

— Dame, oui, mon parrain, il faut bien que j’y croie.

— Tu ne les a pas vues cependant, puisqu’on ne les voit pas ?

— Je n’ai pas vu le bon Dieu, mon parrain, et cependant j’y crois. D’ailleurs, ma mère y croyait, et je crois ce qu’elle m’a dit.

— Et t’ont-elles fait du bien ou du mal, ces fades ?

— Elles ne m’ont jamais fait de mal, mon parrain.

— Ni de bien non plus ?

Jeanne ne répondit point. La curiosité de Guillaume était cependant excitée, mais il jugea inhumain de la contrarier dans un pareil jour en la forçant davantage à lui répondre.

— La pluie diminue, lui dit-il, je pourrai retrouver mon chemin tout seul à présent ; si tu veux t’arrêter davantage, Jeanne, ne te gêne pas pour moi, je t’en prie.

— Oh ! mon parrain, vous iriez peut-être dans les viviers. Je vous conduirai bien : je ne suis pas lasse.

Elle se leva, et Guillaume remarqua qu’elle plaçait quelque chose dans une fente du rocher.

— Que mets-tu là, Jeanne ? lui demanda-t-il, curieux des pratiques superstitieuses du pays.

— C’est un peu de thym de bergère, que j’avais cueilli avant d’entrer, répondit-elle.

— A qui laisses-tu cette offrande, Jeanne ? aux fades ?

— C’est la coutume des filles, mon parrain.

— Et les garçons, qu’apportent-ils ?

— Une petite pierre, mon parrain. J’vas en mettre une pour vous.

— Sans cela, les fades seraient mécontentes de moi, et me joueraient quelque mauvais tour ?

— Ça se pourrait, mon parrain. Ça ne coûte pas beaucoup de mettre une petite pierre.

— J’en mettrai deux, Jeanne, pour te faire plaisir.

Mais, en sortant de la grotte, Guillaume, ramené à de mauvaises pensées, se dit que cette fleur de serpolet était peut-être un signal, une promesse, un rendez-vous que Jeanne laissait là pour l’objet de son mystérieux amour.

Le reste de leur trajet fut silencieux. Le vent, qui avait chassé les premières nuées, et qui en ramenait de nouvelles, rendait leur marche difficile et tout entretien impossible. Lorsqu’ils eurent atteint la troisième enceinte de débris qui forme l’amphithéâtre le plus élevé de Toull, Jeanne ayant demandé à son parrain s’il avait un endroit pour s’abriter, lui adressa ses adieux en ces termes : — Allons, mon parrain, merci bien pour vos bontés. Portez-vous donc bien, et excusez-moi si je vous ai offensé. (Ce qui équivaut, dans le style du pays, à s’excuser de n’avoir pas pu bien recevoir son hôte, ou de ne pas avoir su le complimenter dignement.)

— Attends, ma bonne Jeanne, dit le jeune baron ; tu as quelques dépenses à faire, et pour trouver du crédit, tu aurais peut-être quelque embarras. Voici de quoi faire les frais du repas que tu es obligée de donner demain.

— Oh ! merci, mon parrain. Gardez ça. Vous n’en avez peut-être pas de trop pour votre voyage, et moi je n’en ai pas besoin. Tout le monde me connaît ici, et on me fera bien crédit.

— Jeanne, tu n’es pas riche, et je le suis un peu ; j’ai bien le droit de payer les frais d’enterrement de ma pauvre nourrice.

— A votre volonté, mon parrain, répondit Jeanne, qui craignait d’être incivile en refusant, mais il y a là bien trop.

— Tu garderas le reste, Jeanne.

— Oh ! non, mon parrain. C’est ça de l’or, et je n’en veux pas. L’or, on croit chez nous que ça porte malheur.

— En vérité ? en ce cas, voici de l’argent.

— En vous remerciant, mon parrain. Je ne sais pas combien ça fait ce que vous me donnez là. Mais je m’en vas acheter ce que ma tante m’a commandé, et je vous rapporterai le reste. Vous ne partez pas tout de suite du pays ?

— Pas tout de suite, et j’aurai grand plaisir à te revoir, mais je ne reprendrai rien de ce que je t’ai donné. A revoir, Jeanne !

— A revoir, mon petit parrain !

Et Jeanne s’éloigna, pleurant toujours.

— Étrange créature, pensa Guillaume, en la regardant entrer dans une des chaumières de Toull ; elle a toute sa présence d’esprit, elle semble résignée à tout, et en même temps elle paraît inconsolable.

Guillaume ne savait pas que la paysanne, quand elle est douée de sensibilité, ce qui n’est pas rare, est ainsi faite. L’habitude du travail, et l’impossibilité de se reposer de ses devoirs sur les autres, l’empêchent de s’abandonner aux témoignages extrêmes de sa douleur ; mais cette douleur patiente et simple prend racine dans son cœur plus profondément peut-être que dans tout autre.

Guillaume cherchait à retrouver la baraque de la mère Guite, lorsqu’il vit venir à sa rencontre le curé de l’endroit, qui s’excusa de n’avoir pu le recevoir à son arrivée, et l’emmena au presbytère, où déjà il avait fait conduire Sport, bien qu’il ignorât encore le nom du voyageur à qui appartenait ce superbe animal. Guillaume s’empressa de faire connaître son nom et l’objet de sa course à Épinelle, croyant devoir ne pas abuser, par l’incivilité de l’incognito, de l’empressement affable de son hôte.

Quand on rencontre un prêtre dans de pareilles Thébaïdes, s’il est jeune, on peut être sûr que c’est un hérétique intelligent disgracié par l’ordinaire ; s’il est vieux, que c’est un athée de mœurs scandaleuses qui subit une expiation. Il y a, dans les deux cas, une seconde hypothèse : c’est que son incapacité le rend impropre à intriguer dans le monde au profit de la cause du clergé. L’homme que Guillaume avait sous les yeux n’était pourtant rien de tout cela. C’était une nature distinguée et un esprit assez cultivé ; mais il n’était pas né intrigant, et on l’oubliait dans son exil, sans qu’il songeât à réclamer un climat plus salubre, une résidence moins sauvage.

Il était près de quatre heures, et Guillaume, exténué de lassitude et de besoin, trouva que jamais hospitalité n’avait été plus opportune que celle dont il se voyait l’objet. Presque sourd, malgré sa politesse habituelle, aux empressements du curé, ce ne fut qu’après avoir dévoré, avec un appétit de vingt ans, son modeste repas, qu’il se trouva en état de l’écouter et de lui répondre.

— Votre pays est fort curieux, en effet, monsieur le curé, lui dit-il au dessert, et je regrette fort de n’avoir pas le coup d’œil exercé d’un antiquaire pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre un vestige d’habitation gauloise ou romaine, un autel druidique, une statue d’Huar-Bras, le Mars gaulois, une tombe illustre, enfin tout ce que les savants aperçoivent et constatent sous un lichen âgé de deux ou trois mille ans, et sur des blocs informes qui ne me semblent rien signifier du tout.

— Monsieur le baron, reprit le curé un peu scandalisé, vous êtes venu, je le vois, sur la foi du très docte M. Barailon, pour admirer toutes nos merveilles, et vous vous trouvez un peu désappointé de ne pas lire aussi couramment que lui sur les hiéroglyphes celtiques[11]. Cependant vous avez rencontré dans l’endroit où demeurait votre pauvre nourrice, des pierres-levées tout aussi curieuses que les jo-mathr. Il y en a une dont l’équilibre est bien plus admirable que celui du grand champignon du mont Barlot. Elle est si artistement soutenue, que le moindre vent l’agite, et pour peu que l’air soit seulement un peu vif, elle rend, en tremblant et en grinçant sur son support, un son particulier qui ne manque pas de charme, et qui m’expliquerait assez la voix mystérieuse de l’idole de Memnon au lever du soleil, c’est-à-dire aux premières brises de l’aube. La pierre d’Ep-Nell est beaucoup plus harmonieuse, car son chant est presque continuel, et nos pauvres paysans veulent qu’il y ait là dedans un esprit enfermé qui raconte le passé et prédit l’avenir, en pleurant sur le présent. Faites attention, Monsieur, à ce nom d’Épinelle que l’on donne par corruption à ces pierres. Il vient d’Ep-Nell, mot gaulois qui signifie sans chef. Tandis que jo-mathr signifie quelque chose comme couper, mutiler, faire saigner et souffrir la victime sur la pierre expiatoire. C’est comme qui dirait meurtre sacré. Remarquez encore que les jo-mathr où l’on faisait des sacrifices humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes pour recevoir le sang et les cannelures pour le faire couler, tandis que les Ep-Nell n’ont que des cuvettes et point de cannelures (ce qui indiquerait que ces pierres ne furent destinées qu’à d’inoffensives lustrations); remarquez, dis-je, que les premières sont sur une haute montagne regardant le nord, et que les dernières sont dans un vallon obscur auprès d’un ruisseau, et tournées vers le sud...

— Qu’en voulez-vous conclure, monsieur le curé ?

— Que dans cette ville importante et populeuse de Toull, importance irréfutable, monsieur le baron, non pas seulement à cause des immenses constructions dont on trouve les débris sur cette montagne et sur toutes les vallées et collines environnantes, mais à cause aussi de sa position sur l’extrême frontière de l’ancien Berri et du Combraille, des Biturriges et des Lemovices, ce qui prouverait que Toull, Tullum, Turicum, vel Taricum, était certainement la Gergovia, Gergobina Boiorum, cette formidable cité, rivale de la Gergovie des Arvernes, et dont on a vainement cherché les traces sous ce nom générique...

— Nous voici bien loin des pierres druidiques, monsieur le curé.

— J’y arrive, monsieur le baron. Une cité comme Toull devait nécessairement avoir deux cultes, et elle les avait. Il y avait un culte officiel et dominant sur le mont Barlot ; il y en avait un protestant et toléré ou persécuté au fond du vallon d’Ep-Nell. Le culte libre, l’hérésie, si l’on peut s’exprimer ainsi, se glorifiait d’être sans chef... tandis que l’église officielle (j’ai tort d’appliquer un nom si respectable à ces infâmes idolâtries), je devrais dire le temple où régnaient despotiquement les druides, était aux pierres jo-mathr. Peut-être encore ce culte abominable vint-il à tomber en désuétude, et un essai de religion plus pure à se reproduire à Ep-Nell ; ou bien encore peut-être, qu’avant l’invasion des celtes Kimris, nos ancêtres les Gaulois n’ensanglantaient pas leurs autels, et que ce temple pacifique d’Ep-Nell aurait été un reste de protestation de la religion persécutée... Qu’en pensez-vous, monsieur le baron ? Est-ce que tout cela ne vous paraît pas clair comme le jour ?

— C’est un peu comme le jour sombre et voilé que l’orage nous donne dans ce moment-ci, monsieur le curé ; mais, dans tous les cas, vos recherches et vos suppositions sont fort ingénieuses, et d’un poète autant que d’un antiquaire.

— Attendez, monsieur le baron. Puisque vous parlez de poésie, j’ai des preuves plus authentiques encore ; c’est la tradition du pays. Il y a ici deux espèces de sorcellerie : une, qui est la mauvaise, et qui rapporte ses origines et ses pratiques aux pierres jo-mathr. Tous les voleurs de poules et de légumes, toutes les méchantes magiciennes qui donnent de mauvais conseils aux filles, ou qui, par vengeance, empoisonnent les troupeaux du voisin, exemplum, la Grand’Gothe, que vous avez vue aujourd’hui, vont faire leurs conjurations sur le Barlot. Au contraire, les femmes qui ont la connaissance, comme on les appelle ici, qui guérissent les malades, qui font des prières contre les fléaux de la campagne, la grêle, la rage, l’incendie, l’épidémie, etc., ces bonnes femmes-là, quoique entachées d’erreurs, sont pieuses d’intentions et tout à fait inoffensives. Elles ont seulement un peu d’entêtement pour leurs prières d’Ep-Nell et leur trou-aux-fades situé du même côté. Telle était la pauvre Tula, qu’il faut appeler Tulla, nom qui est de pure origine gauloise, et qui ferait peut-être descendre votre défunte nourrice de la déesse, ou plutôt de la druidesse Tulla, vel Turica, dont vous avez pu reconnaître le temple à son emplacement et à ses fondations à double enceinte sur notre montagne.

— Je vous admire, monsieur le curé ! vous avez des étymologies et des origines pour toutes choses. Vous enflammez ma curiosité, et je vous demanderai l’explication d’une conversation que j’ai entendue ce matin, et qui m’a rappelé les contes dont me berçait jadis ma pauvre nourrice.

Lorsque Guillaume eut rapporté ce qu’il avait surpris du dialogue de Léonard et de la mère Guite dans le cimetière, le curé, qui craignait peut-être de ne pas s’être montré bon catholique dans ses précédentes explications, et qui luttait de la meilleure foi du monde contre son goût pour la science, la poésie et la littérature, répondit avec un soupir :

— Ce sont de tristes choses à avouer, monsieur le baron... Mais je ne puis vous dissimuler que depuis quatre ans que j’habite cette pauvre bourgade, je n’ai pu porter que de faibles atteintes au fléau de la superstition. Ce lieu-ci est privilégié entre tous pour pratiquer l’idolâtrie ; et comme, en désespoir de cause, je me suis mis à étudier, un peu pour me distraire, les origines de toutes les traditions gauloises, il m’arrive quelquefois de prendre à les écouter et à les éclaircir plus de plaisir que je ne devrais. Je vous assure, monsieur le baron, qu’il y aurait ici pour un érudit, et même pour un poète, des choses bien curieuses à constater, et que si nous avions un Walter Scott pour les écrire... Mais vous me direz, ajouta-t-il, saisi tout à coup de cette méfiance qui est encore plus caractéristique chez le prêtre que chez le paysan, que ce n’est pas le fait d’un curé de lire des romans, et de désirer qu’on multiplie le nombre de ces ouvrages pernicieux.

— Pernicieux, monsieur le curé, dit Guillaume : ceux de Scott ne le sont pas. Il y a romans et romans !

— C’est au moins une lecture frivole pour un homme d’église, reprit le curé de Toull, en examinant la figure rose et ouverte de son jeune commensal.

— Vous vous faites trop de scrupule d’une récréation innocente, répondit Guillaume ; et, à votre place, je ne me bornerais pas à lire des romans, j’en ferais.

— Bonne plaisanterie, dit le curé ; mais la matière ne manquerait pas. Il y a ici tant de souvenirs qui, dans l’esprit des paysans, appartiennent à la tradition historique, grâce à l’interprétation poétique ! Ce que vous avez entendu dans le cimetière doit bien vous en donner une idée.

— Ils croient donc sérieusement à ce trésor caché !

— A tel point, Monsieur, qu’il est heureux pour vous de posséder, par droit d’héritage, des terres dans nos environs, car vous en trouveriez difficilement à acheter. On craindrait que vous ne fissiez l’acquisition du trésor.

— J’ai donc des terres par ici ? pensa Guillaume, qui ne le savait pas, ou ne s’en souvenait plus, tant ces espaces incultes et arides sont de peu de valeur.

— Et même, Monsieur, poursuivit le desservant, si vous apportiez généreusement ici des capitaux avec l’intention de les sacrifier pour améliorer les terres, et par conséquent le sort des paysans qui les cultivent, vous y seriez peut-être vu par quelques-uns de fort mauvais œil. On se persuaderait que vous faites bouleverser le sol pour en arracher les pièces d’or qui brûlent la racine des plantes, et sans doute les chariots d’or et d’argent massif, les casques étincelants et les ceintures de pierreries de vos ancêtres, les chefs des Galls détruits et immolés en ce lieu par les Romains, et plus tard par les Barbares. Cette tradition a (comme toutes les traditions) son fond de vérité historique. A la mort d’un chef gaulois ou celte, après avoir immolé sur sa tombe ses esclaves, ses serviteurs dévoués, et ses chevaux, on lui donnait, vous le savez, une montagne pour tombeau, et on enterrait des lingots d’or et d’argent, des armes du plus grand prix, enfin d’immenses richesses, avec tous ces cadavres. On a trouvé dans nos contrées des chaînes d’or dans les urnes des tombelles, ou tumulus... Mais je vous ennuie, monsieur le baron ?

— Au contraire, vous m’intéressez beaucoup, monsieur le curé ; mais ces tumulus étaient des monuments romains ?

— Ou gallo-romains, et si l’on en trouvait d’une époque antérieure, au lieu de simples ornements on trouverait peut-être alors...

— Ah ! monsieur le curé, vous croyez aussi un peu au trésor, convenez-en.

— Je pourrais y croire, dit le curé en souriant, sans désirer de me l’approprier, et je souhaite de toute mon âme qu’il se trouve sur vos terres et non dans mon jardin, où, sans rien chercher pourtant, j’ai trouvé, tout en plantant mes salades, d’assez belles monnaies romaines dont je veux vous faire hommage.

— Je ne veux pas vous en priver, répondit le jeune baron ; mais je serai fort aise de les voir.

Le curé ouvrit le tiroir de sa vieille table de chêne, et, du milieu de mauvaises ferrailles, de clefs rouillées, de clous tordus et d’autres débris sans valeur dont la collection trahissait les habitudes parcimonieuses de la pauvreté, il ramassa plusieurs médailles d’Antonin le Pieux, de Gallien, d’Agrippine et de Philippe l’Arabe, qui se trouvent particulièrement très bien conservées et en abondance dans nos provinces du centre.

Pendant que nos deux amateurs examinaient curieusement ces monnaies, la tempête s’était déchaînée de nouveau. L’arbre unique de la ville de Toull pliait et grinçait sous le vent, et la grêle battait les tuiles du presbytère. Le tintement lugubre de la cloche se mêlait aux mugissements de l’orage.

— Il me semble, dit Guillaume, que si vous craignez les effets de la foudre, vous devriez empêcher maître Léonard de s’évertuer de la sorte.

— Il serait bien impossible de s’y opposer, répondit le curé, et cependant Léonard est un des plus raisonnables. Mais s’il ne croit pas aux fades, il croit à ses cloches. Tout le village y croit, et si je voulais les faire taire, je risquerais de me faire lapider.

— Ils sont donc croyants, après tout, vos paroissiens ?

— Trop croyants dans un sens, car ils croient tout, la vérité comme le mensonge, l’idolâtrie comme la religion, et le druidisme comme le polythéisme. Les bons et les mauvais esprits mêlent leurs attributions autour de leur existence. Les fades (fates) jouent ici un grand rôle, et le pays toullois est criblé de trous et d’excavations dus au travail de l’homme, demeures sauvages de nos premiers pères, ou antres consacrés aux oracles des prophétesses gauloises. Eh bien ! toutes ces grottes, fort intéressantes pour l’antiquaire, sont en grande vénération chez le paysan, à cause du séjour d’êtres invisibles qu’ils cherchent à se rendre favorables en apportant dans leur sanctuaire un tribut quelconque, une feuille, un brin de mousse, n’importe quoi, pourvu que ce soit une marque de souvenir et de respect.

— J’ai vu ma sœur de lait, Jeanne, accomplir cette formalité, s’écria Guillaume, qui depuis longtemps pensait à cette jeune fille, sans trouver à placer une question sur son compte au milieu de l’érudition du desservant. Dites-moi, monsieur le curé, Jeanne, comme fille et nièce de sorcières, n’est-elle pas un peu sorcière aussi ?... Mais seriez-vous souffrant ? ajouta Guillaume, qui vit le jeune curé rougir et pâlir spontanément.

— C’est ce tonnerre qui me bouleverse un peu le sang. Est-ce que cela ne vous fait rien, monsieur le baron ?... Jeanne est une honnête et bonne créature, je puis vous l’assurer. Elle est digne du plus grand intérêt.

— C’est ce qu’il me semble, répondit Guillaume, et je suis bien aise de vous en parler à cœur ouvert, monsieur le curé ; car j’ai des devoirs trop longtemps oubliés à remplir envers elle, et je désirerais savoir de vous... là, entre nous et en confidence, si vous ne pensez pas que mon premier devoir serait de la soustraire, en la plaçant chez ma mère, à de certains dangers...

Le curé se troubla, hésita encore, et dit d’une voix émue :

— Je ne comprends pas, Monsieur, quels dangers...

— Les jeunes gens de la ville, attirés par une beauté si remarquable, ne pourraient-ils pas songer, maintenant qu’elle est abandonnée à une méchante femme...?

— Vous soulagez mon cœur, monsieur le baron, répondit le curé, comme ranimé par cette ouverture : j’aurais craint de porter des jugements téméraires, mais puisqu’il vous est venu, à ce sujet, les mêmes craintes qu’à moi, je vous dirai que depuis quelque temps, mais je ne veux nommer personne...

— Je nommerai, moi, dit Guillaume ; mais il n’en eut pas le temps, et laissa ce nom expirer sur ses lèvres en voyant celui qui le portait, Léon Marsillat, ouvrir brusquement la porte, et s’approcher sans façon du feu qui pétillait dans l’âtre, pour sécher ses habits trempés de pluie.