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Jérusalem

Chapter 12: VIII
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About This Book

A personal, journal-style pilgrimage narrative that records a month's journey toward the holy city, interweaving rich, sensory descriptions of markets, olive groves, camps, and ruined monuments with small scenes of pastoral life and liturgical sound. The narrator visits ancient sites and Crusader vestiges, observes local customs and prayer calls, and pauses at sacred shrines where visitors display intense devotion. Throughout, contemplative reflections alternate with melancholic observation: an awareness of decay and desolation in the landscape and religious institutions, and a conflicted interior response that combines skepticism with a lingering, elegiac yearning for spiritual consolation.

Oh! le Christ, pour qui toutes ces foules sont venues et pleurent; le Christ, pour qui cette vieille pauvresse, là, près de moi prosternée, lèche le pavé, épand sur les dalles son cœur misérable, en versant des larmes délicieuses d'espoir; le Christ, qui me retient, moi aussi, à cette place, comme elle, dans un recueillement vague, encore très doux... Oh! s'il fut seulement un de nos frères en souffrance, évanoui à présent dans la mort, que sa mémoire soit adorée quand même, pour son long mensonge d'amour, de revoir et d'éternité... Et que ce lieu soit béni aussi, ce lieu unique et étrange qui s'appelle le Saint-Sépulcre—même contestable, même fictif si l'on veut—mais où, depuis tantôt quinze siècles, sont accourues les multitudes désolées, où les cœurs endurcis se sont fondus comme les neiges, et où maintenant mes yeux sont près de se voiler dans un dernier élan de prière—très illogique, je le sais—mais ineffable et infini...

*
* *

Le soir, à la nuit tombée, après que j'ai longtemps erré, par les tristes petites rues, dans la ville sarrasine où les couronnes de feux du ramadan viennent de s'allumer autour des minarets des mosquées,—une attirance me ramène lentement vers le Saint-Sépulcre.

Il y règne une obscurité différente de celle du jour; les gerbes de rayons, les lueurs blanches ont cessé d'y descendre par les meurtrières des coupoles; mais, plus nombreuses, les lampes y sont allumées, les lampes d'argent et les lampes d'or, les milliers de lampes colorées parsemant les ténèbres de petites flammes bleues, rouges ou blanches. Une sorte d'apaisement s'est fait dans le labyrinthe des hautes voûtes, comme un repos après les ardeurs épuisantes de la journée. Les bruits ne sont plus que des bourdonnements de prières dites tout bas et à genoux, plus que des murmures dans des sonorités de caveaux, où dominent les pauvres voix rauques des moujiks et, de temps à autre, leurs toux profondes. Les portes vont se fermer bientôt et la foule s'est écoulée; mais des groupes de gens prosternés dans l'ombre, visage à terre, embrassent encore les saintes dalles.

VIII

Dimanche, 1er avril.

... Repris aujourd'hui par le charme de l'Islam, au soleil reparu, au printemps qui attiédit l'air.

D'ailleurs, c'est vers le lieu saint des Arabes que nous nous dirigeons ce matin, vers cette mosquée d'Omar réputée merveilleuse et vénérable entre toutes.—Jérusalem, qui est la ville sacrée des chrétiens et des juifs, est aussi, après la Mecque, la plus sainte ville des Mahométans.—Le consul général de France et le Père S..., un Dominicain célèbre par ses études bibliques, veulent bien nous accompagner—et un janissaire du consulat nous précède, sans lequel les abords mêmes de la mosquée nous seraient interdits.

Nous nous en allons par les rues étroites, sinistres malgré le soleil, entre de vieux murs sans fenêtres, faits de débris de toutes les époques de l'histoire et où, çà et là, s'encastrent une pierre hébraïque, un marbre romain. A mesure que nous avançons, tout devient plus en ruines, plus vide et plus mort,—jusqu'à ce saint quartier, d'une désolation infinie, qui renferme la mosquée et dont toutes les issues sont gardées par des sentinelles turques interdisant le passage aux chrétiens.

Grâce au janissaire, nous franchissons cette fanatique ceinture, et alors, par une série de petites portes délabrées, nous débouchons sur une esplanade gigantesque, une sorte de mélancolique désert, où l'herbe pousse entre les dalles comme dans une prairie où pas un être humain n'apparaît:—c'est le Haram-ech-Chérif (l'Enceinte Sacrée).—Au milieu, et très loin de nous, qui arrivons par un des angles de cette place immense, se dresse solitaire un surprenant édifice tout bleu, d'un bleu exquis et rare, qui semble quelque vieux palais enchanté revêtu de turquoises: c'est cela, la mosquée d'Omar, la merveille de l'Islam. Quelle solitude, grandiose et farouche, les Arabes ont su maintenir autour de leur mosquée bleue!

Sur chacun de ses côtés, qui ont au moins cinq cents mètres de longueur, cette place est bordée de constructions d'un aspect sombre, informes à force de caducité, incompréhensibles à force de réparations et de changements faits à toutes les époques de l'ancienne histoire: dans les bases, des pierres cyclopéennes, vestiges encore debout des enceintes de Salomon; par-dessus, des débris des citadelles d'Hérode, des débris du prétoire où siégea Ponce-Pilate et d'où le Christ partit pour le calvaire; puis, les Sarrasins, et les Croisés après eux, ont bouleversé, saccagé ces choses,—et, en dernier lieu, les Sarrasins encore, redevenus les maîtres ici, ont grillé ou muré les fenêtres, élevé au hasard leurs minarets et posé au faîte des édifices les pointes de leurs créneaux aigus. Le temps niveleur a jeté sur le tout son uniforme couleur de vieille terre cuite rougeâtre, ses plantes de murailles, son même délabrement, sa même poussière. L'ensemble, emmêlé, fait de pièces et de morceaux, formidable encore dans sa vieillesse millénaire, raconte le néant humain, l'effondrement des civilisations et des races, répand une tristesse infinie sur le petit désert de cette esplanade où s'isole là-bas le beau palais bleu surmonté de sa coupole et de son croissant, la belle et l'incomparable mosquée d'Omar.

A mesure qu'on s'avance dans cette solitude, dallée de grandes pierres blanches et quand même envahie par les herbes comme un cimetière, le revêtement de la mosquée bleue se précise: on dirait, sur les murs, une joaillerie nuancée, ajourée, mi-partie de turquoise pâle et de lapis violent, avec un peu de jaune, un peu de blanc, un peu de vert, un peu de noir, sobrement employés en très fines arabesques.

Parmi quelques cyprès à bout de sève, quelques très vieux oliviers mourants, une série d'édicules secondaires, épars vers le centre de l'esplanade, font cortège à cette mosquée, qui est la grande merveille du milieu: de petits mirhabs de marbre, des arceaux légers, de petits arcs de triomphe, un kiosque à colonnes, revêtu, lui aussi, de joailleries bleues. Tout cela, si déjeté par les siècles, si mélancolique, avec un tel air d'abandon, sur cette place immense où le printemps a mis entre toutes les dalles des guirlandes de marguerites, de boutons-d'or et d'avoines folles!... De près, on s'aperçoit que ces élégantes et frêles petites constructions sarrasines sont composées avec des débris d'églises chrétiennes ou de temples antiques; les colonnes, les frises de marbre, tout est disparate, arraché ici à une chapelle des croisades, là à une basilique des empereurs grecs, à un temple de Vénus ou bien à une synagogue. Si l'arrangement général est arabe, calme, empreint de la grâce des palais d'Aladin, le détail est plein d'enseignements sur la fragilité des religions et des empires; le détail consacre le souvenir des grandes guerres exterminatrices, des sacs horribles, des journées où le sang coulait ici comme de l'eau et où les égorgements «ne finissaient que quand les soldats étaient fatigués de tuer».

Il y a surtout ce kiosque bleu, voisin de la mosquée bleue, qui raconterait à lui seul l'effroyable passé de Jérusalem. Sa double rangée de colonnes de marbre est comme un musée de débris de tous les temps; on y voit des chapiteaux grecs, romains, byzantins ou hébraïques; d'autres, d'un âge imprécis, d'un style sauvage et presque inconnu.

Maintenant, la tranquillité de la mort est descendue sur tout cela; les restes de tant de sanctuaires ennemis ont été groupés, en l'honneur du Dieu de l'Islam, dans une harmonie inattendue,—et peut-être définitive, jusqu'à l'époque de la poussière finale... Et quand on se remémore les tourmentes passées, c'est étrange, ce silence d'à présent, ce délaissement, cette suprême paix, au milieu d'une esplanade de dalles blanches envahies par les marguerites et les herbes des champs...

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Entrons dans la mosquée mystérieuse, si entourée d'espace désert et mort.

Aux premiers instants, il y fait presque nuit: on ne perçoit que confusément la notion d'une splendeur féerique. Un éclairage très atténué tombe de ces vitraux, célèbres dans tout l'Orient, qui garnissent là-haut la série des petites fenêtres cintrées; on dirait que la lumière passe à travers des fleurs et des arabesques en pierres précieuses montées à jours,—et c'est l'illusion sans doute qu'ont voulu produire les inimitables verriers d'autrefois. Peu à peu, s'habituant à la pénombre, on voit scintiller aux murailles, aux arceaux, aux voûtes, un revêtement qui semble une étoffe brodée et rebrodée de nacre et d'or, sur fond vert. Peut-être un vieux brocart à ramages, ou du précieux cuir de Cordoue,—ou plutôt quelque chose de plus beau et de plus rare que tout cela, qu'on définira mieux dans un moment, quand les yeux, éblouis de soleil sur les dalles de l'esplanade, se seront faits à l'obscurité de ce lieu très saint.

La mosquée, octogonale de contours, est soutenue intérieurement par deux rangées concentriques de colonnes: la première, octogonale aussi; la seconde, circulaire, supportant le dôme magnifique.

Chacune de ces colonnes à chapiteaux dorés est d'une matière différente et sans prix: l'une, de marbre violet veiné de blanc; l'autre, de porphyre rouge; l'autre, de ce marbre, introuvable depuis des siècles, qui s'appelle le vert antique.

Toute la base des murailles, jusqu'à la hauteur où commencent à miroiter les broderies vert et or, est revêtue de marbre: grandes plaques dédoublées par le milieu et dont on a juxtaposé les deux morceaux de façon à former des dessins symétriques, comme on en obtient en ébénisterie par le placage des bois.

Les petites fenêtres, placées très près de la voûte, qui laissent tomber de haut leurs reflets de pierreries, sont chacune d'un dessin et d'une couleur différente; celle-ci semble composée de marguerites en rubis; l'autre, à côté, est toute en fines arabesques de saphir, mêlées d'un peu de jaune de topaze; l'autre encore se tient dans des verts d'émeraude, parsemés de fleurs roses. Ce qui fait la beauté de ces vitraux et, en général, de tous les vitraux arabes, c'est que les verres des diverses nuances n'y sont pas, comme chez nous, limités brutalement par un trait de plomb; la charpente du vitrail est une plaque en stuc très épais, ajourée, percée obliquement d'une infinité de petits trous de formes changeantes—dont l'ensemble constitue un dessin toujours exquis; les fragments bleus, jaunes, roses ou verts, sont enchâssés tout au fond de ces jours aux parois inclinées, alors on ne les aperçoit qu'entourés d'une sorte de nimbe, qui est leur propre reflet dans l'épaisseur du plâtre, et il en résulte des effets adoucis, fondus; cela joue la nacre et les gemmes précieuses.

Maintenant on distingue mieux ces revêtements des arceaux et des voûtes: ce sont de prodigieuses mosaïques, recouvrant tout, simulant des brocarts et des broderies, mais plus belles, plus durables que tous les tissus de la terre, ayant conservé à travers les siècles leur éclat et leurs diaprures, parce qu'elles sont composées avec des matières presque éternelles, avec des myriades de fragments de marbre de toutes les teintes, avec de la nacre et avec de l'or. Dans l'ensemble, c'est le vert et l'or qui dominent. Cela représente des séries de vases étranges, d'où s'échappent et retombent symétriquement de rigides bouquets: toutes les feuilles conventionnelles des temps passés, toutes les fleurs des vieux rêves; des pampres surtout, faits d'une infinie variété de marbres verts, des branches de vigne d'une archaïque raideur portant des raisins d'or et des raisins de nacre. Çà et là cependant, pour rompre la monotonie des verdures, sont jetés, sur fond d'or, des semis de grandes fleurs rougeâtres, nuancées avec des miettes de porphyre et de marbre rose.

Aux lueurs colorées que laissent filtrer les vitraux, toute cette magnificence de conte oriental chatoie, miroite, étincelle dans la pénombre et le silence de ce lieu presque toujours vide, et entouré d'esplanades vides, où nous nous promenons seuls. Des petits oiseaux, familiers du sanctuaire, entrent et sortent par les portes de bronze constamment ouvertes, se posent sur les corniches de porphyre, sur les ors et sur les nacres, tolérés en amis par les deux ou trois vieux gardiens à barbe blanche, qui sont agenouillés et qui prient dans des recoins d'ombre. Par terre, sur les dalles de marbre, sont jetés des tapis anciens de Perse et de Turquie, aux teintes délicieusement fanées.

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Tout le vaste milieu de cette mosquée circulaire, quand on entre, est d'abord invisible, entouré d'une double clôture,—la première en bois finement ouvragé, dans le genre des moucharabiehs arabes, la seconde en fer d'un travail gothique et mise là par les Croisés quand ils firent passagèrement de ce lieu une église du Christ. En se hissant sur quelque socle de marbre, on arrive à plonger les yeux dans cet intérieur si caché... Vu l'environnante splendeur, on s'attendait à de merveilleuses richesses encore,—et on s'épouvante presque devant ce qui apparaît: quelque chose de sombre et d'informe, dans la demi-obscurité de ce lieu magnifique; quelque chose qui se soulève irrégulièrement comme une grande vague noire, figée; un rocher sauvage, une cime de montagne...

C'est le sommet du mont Moriah, sacré pour les israélites, pour les musulmans et pour les chrétiens; c'est l'aire d'Ornan, le Jébuséen, où le roi David aperçut l'ange exterminateur «tenant en main une épée nue tournée contre Jérusalem». (II Rois, XXIV, 16.—I Paralipomènes, XXI, 16.)

David y fit l'autel des holocautes (I Paralipomènes, XXII, 1) et son fils Salomon y bâtit le temple, nivelant à grands frais les alentours, mais respectant les irrégularités de cette cime parce que les pieds de l'ange l'avaient frôlée. Salomon commença donc à bâtir le temple du Seigneur sur la montagne de Moriah, qui avait été montrée à David son père, et au lieu même que David avait disposé dans l'aire d'Ornan, le Jébuséen. (II Paralipomènes, III, 1.)

Dans la suite des âges, on sait de quelles magnificences inouïes et de quelles destructions acharnées cette montagne de Moriah devint le centre. Le temple qui la couvrait, rasé par Nabuchodonosor, rebâti au retour de la captivité de Babylone, détruit de nouveau sous Antonius IV, fut réédifié encore par Hérode,—et vit alors passer Jésus, l'entendit parler sous ses voûtes... C'étaient, chaque fois, de ces constructions géantes, confondant nos imaginations modernes, qui coûtaient le prix d'un empire et dont on retrouve dans la terre les bases presque surhumaines. Après l'anéantissement de Jérusalem par Titus, un temple de Jupiter, élevé sous le règne d'Adrien, remplaça le temple du Seigneur. Plus tard, les chrétiens des premiers siècles, par mépris des juifs, couvrirent longtemps cette cime sacrée de débris et d'immondices, et ce fut le calife Omar qui la fit pieusement déblayer, sitôt qu'il eut conquis la Palestine; son successeur enfin, le calife Abd-el-Melek, vers l'an 690, l'abrita pour une longue suite de siècles sous la mosquée charmante qui est encore debout.

A part le dôme, restauré au xiie et au xive siècle, les Croisés, en arrivant, trouvèrent cette mosquée à peu près telle qu'elle est aujourd'hui; déjà vieille à leur époque autant que le sont à présent nos églises gothiques, elle était revêtue de ses inaltérables broderies de marbre et d'or, elle avait ses reflets de brocart, dont la durée est indéfinie, presque éternelle. Ils la convertirent en église, posant leur autel de marbre au centre, sur le rocher de David. Saladin ensuite, à la chute de l'empire des Francs, la rendit au culte d'Allah, après l'avoir longuement purifiée par des aspersions d'eau de roses.

Couronnant les frises, des inscriptions d'or (en ces vieux caractères coufiques, qui sont aux lettres arabes ce que l'écriture gothique est à l'écriture de nos jours) parlent toutes du Christ d'après le Coran,—et leur sagesse profonde est presque pour jeter l'inquiétude dans les âmes chrétiennes: O vous qui avez reçu les Écritures, ne dépassez pas la mesure juste dans votre religion. Le Messie Jésus n'est que le fils de Marie, l'envoyé de Dieu et son Verbe, qu'il déposa en Marie. Croyez donc en Dieu et en son envoyé, mais ne dites pas qu'il y a une Trinité; abstenez-vous-en, cela vous sera plus avantageux. Dieu est unique. Dieu ne saurait avoir de fils, cela est indigne de lui. Quand il a décidé une chose, il n'a qu'à dire: Sois, et elle est... (Sura, IV, 69;—XIX, 36.)

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Tout un passé gigantesque, écrasant pour nos mièvreries modernes, s'évoque devant cette roche noire, devant cette cime de montagne morte et momifiée, qui ne reçoit jamais la rosée du ciel, qui ne produit jamais une plante ni une mousse, mais qui est là comme étaient les Pharaons dans leurs sarcophages; qui, après deux millénaires de tourmentes, s'abrite depuis déjà treize siècles sous l'étouffement >de cette coupole d'or et de ces murailles merveilleuses, bâties pour elle seule...

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Aux débuts encore hésitants de l'Islam, cette mosquée, visitée en songe par Mahomet, rivalisait avec la sainte Ka'ba, et c'est vers son rocher noir que se tournaient pendant leurs prières les musulmans primitifs. Aujourd'hui encore, l'esplanade qui l'entoure, toute cette enceinte grandiose et déserte du Haram-ech-Chérif, dont les sentinelles turques gardent les portes, est considérée par les Arabes comme le lieu le plus saint de la terre, après la Mecque et Médine; jusqu'au milieu de notre siècle, elle était si farouchement défendue, qu'un chrétien aurait joué sa vie en essayant d'y pénétrer, et c'est depuis quelques années seulement que l'accès en est ouvert aux hommes de toutes les religions,—en dehors de certains jours consacrés, et à la condition d'être accompagné d'un janissaire porteur d'un permis du pacha de Jérusalem.—Les juifs cependant, par crainte religieuse, n'y viennent jamais; jadis, c'était le temple du Seigneur, et ils redoutent de marcher sans le savoir sur le lieu du Saint des Saints dont la position n'est pas exactement définie.

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Tout au fond de l'immense place, s'ouvre, parmi de vieux cyprès, une autre mosquée millénaire et très vénérée en Islam,—El Aksa (la Mosquée Éloignée),—dont les colonnes et les chapiteaux disparates proviennent aussi de la destruction de temples païens ou d'églises chrétiennes des premiers siècles. A l'époque des croisades, elle donna son nom aux chevaliers qui l'occupaient: les Templiers. Si belle qu'elle soit d'une façon absolue, nous ne pouvons plus l'admirer, après cette inimaginable mosquée du Rocher, d'où nous venons de sortir.

Maintenant, nous errons sur l'herbe triste et sur les larges pierres blanches, au beau soleil de cette matinée de printemps,—petit groupe perdu dans les solitudes de ce lieu très saint. Par places, les dalles sont absentes, alors les foins et les fleurs poussent librement comme dans une prairie. Et, autour de la mosquée couleur de turquoise, se groupent, s'arrangent différemment, au hasard de notre promenade, les petits édicules singuliers qui l'entourent, le kiosque bleu, les mirhabs et les arcs de triomphe de marbre, les quelques oliviers caducs et les quelques grands cyprès mourants. Quelle imposante désolation dans cette enceinte, qui est comme le cœur silencieux de la Jérusalem antique,—qui est aussi comme le saint naos de toutes les religions issues de la Bible, christianisme, islam ou judaïsme! Elle commande le suprême respect à tous ceux qui adorent le Dieu d'Abraham, qu'il s'appelle Allah, Rabbim ou Jéhovah,—et sa mélancolie de délaissement témoigne que la foi des vieux âges, sous toutes ses formes, se meurt dans les âmes humaines...

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De temps à autre, au-dessus de ces constructions séculaires qui entourent le Haram-ech-Chérif, apparaît, un peu lointain, un mélancolique coteau de pierres grises, ponctué de noir par quelques rares oliviers.

—Ceci,—dit, en me le montrant, le Père en robe blanche qui a bien voulu nous accompagner et mettre à notre profit son érudition,—ceci, je n'ai pas besoin de vous le nommer, vous savez ce que c'est, n'est-ce pas?...

Et en baissant la voix, comme par une respectueuse crainte, il en prononce le nom:

—Le Gethsémani...

Le Gethsémani! Non, je ne savais pas, moi qui suis encore à Jérusalem un pèlerin nouveau venu,—et ce nom entendu tout à coup m'émeut jusqu'aux fibres profondes, et je regarde, dans un sentiment complexe et inexprimable, mélangé de douceur et d'angoisse, l'apparition encore lointaine.

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En un point où l'esplanade domine à pic des ravins qu'on ne soupçonnait pas, il y a d'étroites fenêtres de siège, percées dans le mur d'enceinte.

—Tenez! me dit le Père blanc en m'indiquant de la main une de ces meurtrières.—Et mes yeux suivent son geste, pour regarder par là...

Oh! sur quel sombre abîme elle donne!... Un abîme très spécial, que j'aperçois ce matin pour la première fois, mais que je reconnais cependant tout de suite: la vallée de Josaphat!

Par l'étroite meurtrière, je la contemple sous mes pieds, avec un frisson... Tout en bas, dans ses derniers replis, le lit du Cédron desséché. Sur le versant d'en face, ces choses, d'un aspect et d'une tristesse uniques au monde, qui s'appellent les tombeaux d'Absalon et de Josaphat. Puis, dans un silence aussi morne que celui d'ici, dans une solitude qui continue celle de la sainte esplanade, tout le déploiement de la vallée pleine de morts. Des tombes et des tombes, semées à l'infini, pierres pareilles, innombrables comme les cailloux des plages,—et avec de tels airs d'abandon, de définitif oubli, qu'il semble impossible qu'une résurrection vienne jamais les rouvrir. Tout ce lieu, ce matin, sous son tapis éphémère d'herbes et de fleurs, manifeste lugubrement l'irrévocable de la mort et le triomphe de la poussière...

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Maintenant nous descendons sous le Haram-ech-Chérif—car, dans toute la partie qui surplombe la vallée de Josaphat, cette plaine déserte est factice, soutenue en l'air par une substructure géante, par un monde de piliers et d'arceaux. Et c'est le roi Salomon qui, en ses conceptions grandioses d'homme des vieux temps, imagina d'augmenter ainsi l'esplanade du temple pour la rendre plus magnifique.

Sortes de catacombes aux séries d'arcades parallèles, aux voûtes frangées de stalactites, les dessous du Haram-ech-Chérif donnent la mesure de l'énormité des œuvres du passé, de leur puissance en comparaison des nôtres.

A l'époque des croisades, ces souterrains de Salomon servirent à loger la cavalerie des Francs et on y voit encore, scellés aux murailles, les anneaux de fer où les chevaliers Templiers attachaient leurs chevaux.

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Dans l'enceinte du Haram-ech-Chérif, sont restées visibles deux des portes du temple de Jérusalem.

L'une, la porte Dorée, qui donne sur la vallée du Cédron et par laquelle—suivant une tradition acceptable—le Christ entra, aux acclamations du peuple juif, le jour des Rameaux. Une maçonnerie sarrasine la ferme aujourd'hui complètement; elle a du reste été remaniée, à plusieurs lointaines époques, en des styles très divers. Et, tandis que nous sommes là, écoutant le Père S..., qui veut bien essayer de reconstituer pour nous les anciens aspects de ce lieu, nos esprits sont si loin plongés dans le recul des siècles, que nous ne nous étonnons plus de telles phrases: «Oh! ceci est sans intérêt; ce n'est pas très vieux, ce n'est qu'une retouche du temps d'Hérode

L'autre, la porte Double, également murée de nos jours, fut jadis cette porte du Milieu, par où l'on «montait» au temple, venant d'Ophel, et qui sans doute vit passer de compagnie Salomon et la reine de Saba. Les archéologues discutent si ses derniers remaniements datent de l'époque d'Hérode ou de l'époque byzantine. Elle est environnée de souterrains qui ont gardé leur mystère et pose sur des assises cyclopéennes; bien plus que la précédente, elle donne le sentiment d'une antiquité lourde et ténébreuse. La colonne monolithe, qui la partage en son milieu, est vraisemblablement un dernier vestige resté debout du temple salomonien; elle est trapue, monstrueuse, terminée par un chapiteau naïf représentant des palmes; le linteau qu'elle supporte est une de ces pierres colossales que les hommes d'autrefois avaient le secret de remuer comme des pailles, mais qui écraseraient sous leur poids nos machines modernes. Tout l'ensemble de cette porte Double, incompréhensible sous des entassements de plâtre et de chaux épaisse, demeure là comme le débris de quelque construction faite, dans la nuit du passé, par des géants. Devant cette colonne et ce linteau, l'imagination cherche ce que pouvait être, dans sa magnifique énormité primitive, le Temple du Seigneur—devenu aujourd'hui ce désert du Haram-ech-Chérif où trône solitairement une mosquée bleue...

IX

Lundi, 2 avril.

Rencontré ce matin, en dehors des murs de Jérusalem, l'enterrement d'une pèlerine russe:—il en meurt tant, au cours de ces voyages en Palestine!—Vieille femme en cire jaune qui s'en va le visage découvert, emportée par d'autres matouchkas. Et ils suivent par centaines, les pèlerins et les pèlerines; toutes les vieilles jupes fanées sont là; toutes les vieilles casquettes à poils, toutes les barbes grises de moujiks, toute la foule sordide et noirâtre. Mais la foi triomphante rayonne dans les regards et ils chantent ensemble un cantique de joie: on la trouve si heureuse, on l'envie tant, celle-ci qui est morte en terre sainte!... Oh! la foi de ces gens-là!...

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... Le soir, au coucher du soleil, sortant de chez les Pères de Sainte-Anne, j'étais tout près de l'enceinte gardée du Haram-ech-Chérif, tout près du lieu probable du prétoire de Pilate et du point initial de la Voie Douloureuse,—dans un quartier désert et sinistre.

Ils venaient de me montrer leur vieille basilique des croisades, les aimables Pères de Sainte-Anne; ils m'avaient conduit dans leur jardin pour me faire voir une piscine récemment exhumée par leurs soins et qui paraît être le réservoir de Béthesda; ils m'avaient fait descendre dans leurs profonds souterrains, où une tradition très vraisemblable place la maison de sainte Anne, mère de la Vierge Marie et où il est avéré, dans tous les cas, que, bien avant le passage de sainte Hélène, les solitaires du Carmel, les chrétiens du i er, et du iie siècle descendaient par un soupirail pour tenir leurs clandestines assemblées de prières.

Tout ce passé revivait en mon esprit, au sortir de ce vénérable lieu, et maintenant, sous un silencieux crépuscule d'or, j'avais à remonter, entre des murailles et des ruines désolées, toute la Voie Douloureuse, pour arriver là-bas aux quartiers nouveaux que j'habite, près de la porte de Jaffa.

Sur ma gauche, venait de se fermer l'enceinte du Haram-ech-Chérif, impénétrable absolument à partir de l'heure du Moghreb, et, devant moi, s'allongeait, pressée entre de tristes murs, une sorte de ruelle de la mort conduisant à la Voie Douloureuse.

Cette voie, telle qu'on la vénère de nos jours, reconnue depuis le xvie siècle seulement, est fictive dans ses détails,—mais réelle sans doute dans sa direction et ses grandes lignes; ici surtout, en ce quartier de ruines qui entoure le palais de Pilate, les choses ont moins dû changer que plus loin, aux abords du Calvaire; l'ancien pavé romain se retrouverait, à quelques pieds au-dessous du sol exhaussé d'aujourd'hui, et certains de ces vieux murs, plus enterrés qu'ils ne l'étaient jadis, mais demeurés debout aux mêmes places, ont peut-être vu passer le Christ chargé de sa croix.

La voie est déserte, ce soir, et déjà obscure dans son resserrement profond, avec un peu de mourante lumière d'or, tout en haut, sur le faîte de ses pierres rougeâtres; le soleil doit être très bas, près de s'éteindre. On entend un bruit d'orgues et de chants religieux sortir encore de la chapelle des Pères de Sainte-Anne, qui viennent de fermer leur porte.

Elle monte, la rue, pénible, étroite et assombrie, entre ses deux rangées de murailles antiques; par places, de grands arceaux, des fragments de voûte la traversent, l'enjambent irrégulièrement, y jetant plus d'ombre. Ses parois, hautes de trente pieds, sont bâties de larges pierres, romaines ou sarrasines, d'une même couleur un peu sanglante, avec çà et là, dans leur délabrement, des plantes accrochées; de distance en distance, des contreforts énormes, tout rongés, les soutiennent.

D'autres rues croisent celle-ci, aussi vides et aussi mortes, sans fenêtres, sans ouvertures d'aucune espèce, voûtées presque entièrement de lourds arceaux, en plein cintre ou en ogive, et s'en allant se perdre au loin dans une mystérieuse obscurité de nécropole. A peine quelques fantômes s'aperçoivent, rares et furtifs, au fond de ces couloirs: femmes voilées ou Bédouins drapés de manteaux grisâtres.

Hic flagellavit..., dit une plaque de marbre blanc, incrustée au-dessus d'une porte. Ah! c'est la chapelle de la flagellation du Christ, et bientôt le commencement de la Voie Douloureuse. Voici la caserne turque, bâtie sur l'emplacement du palais de Pilate, première station du Chemin de la Croix. A partir d'ici jusqu'au Saint-Sépulcre, toutes les stations suivantes me seront marquées par des inscriptions ou des colonnes.

Plus confuse, à mesure que je m'éloigne, la musique des Pères de Sainte-Anne est près de se perdre à présent dans le lointain, malgré l'immense recueillement silencieux qui s'épand sur Jérusalem avec le crépuscule.

Mais voici que d'autres chants s'élèvent, d'autres cantiques, d'autres sons d'orgue; je passe devant un autre couvent, sous l'arc romain de l'Ecce Homo (saint Jean, XIX, 5), et ce sont les Filles de Sion qui psalmodient derrière ces murs, à la gloire du Sauveur.

La Voie Douloureuse continue sa montée lugubre et solitaire, avec de temps en temps des brisures, des tournants brusques entre ses maisons mornes. Les derniers reflets d'or viennent de s'effacer aux pointes des plus hautes pierres et le chant des Filles de Sion commence à s'évanouir; mais, au-dessus de ces murailles qui m'emprisonnent, un coin plus élevé de Jérusalem se profile maintenant en gris d'ombre sur le ciel chaud: un amas de petites coupoles centenaires, avec deux minarets couronnés déjà, en l'honneur du ramadan, de leurs feux nocturnes.

Les cantiques des Filles de Sion ne s'entendent plus; mais d'autres cris religieux, exaltés et stridents, partent ensemble de différents points de la ville, traversant l'air comme de longues fusées: les muézins, qui chantent le Moghreb!... Oh! Jérusalem, sainte pour les chrétiens, sainte pour les musulmans, sainte pour les juifs, d'où s'exhale un bruit incessant de lamentations ou de prières!...

La Voie monte toujours. Parfois, des maisons sarrasines la traversent,—comme des ponts sinistres jetés au dessus,—des maisons qui y regardent de haut, par de méfiantes petites fenêtres bardées et grillées de fer. Les muézins ont fini d'appeler; le crépuscule et le silence jettent leur enchantement sur cette Voie Douloureuse, que j'avais vue hier banale et décevante au soleil du plein jour; le mystère des pénombres la transfigure; son nom seul, que je redis en moi-même, est une sainte musique; le Grand Souvenir semble chanter partout dans les pierres...

Lentement, je suis arrivé à la septième station du Chemin de la Croix,—à cette porte Judiciaire par laquelle le Christ serait sorti de Jérusalem pour monter au Golgotha. Alors, il me faut traverser un lieu bruyant et obscur, encombré d'Arabes et de chameaux, dans lequel, sans transition, je pénètre après le calme, après la solitude de la ville plus basse; c'est le «Bazar de l'huile», un quartier de petites ruelles entièrement voûtées en plein cintre par les soins des Croisés et devenues aujourd'hui le centre d'un continuel grouillement bédouin. Il y fait noir; les lanternes sont allumées dans les échoppes où se vendent l'huile et les céréales; on est bousculé dans les couloirs étroits par les passants en burnous, on est étourdi par les cris des vendeurs et les clochettes des chameaux.

Puis le calme revient encore, au sortir de ce bazar couvert, et les chants religieux recommencent. Je suis parvenu au terme de la Voie Douloureuse: le Saint-Sépulcre! Comme toujours, la porte des basiliques est grande ouverte et il s'en échappe un bruit de psalmodies.

Ce soir, ce sont les Arméniens, en cagoule de deuil, qui chantent tout près de l'entrée, encensant la «pierre de l'onction» et se prosternant pour la baiser; l'un d'eux, le principal officiant, est en robe d'or, coiffé d'une tiare rouge.

Ils ont fini, et ils s'éloignent rituellement, dans le dédale obscur des églises, très vite toujours, comme pressés d'aller adorer ailleurs, dans une autre partie de ce lieu de toutes les adorations, où les moindres pierres sont journellement encensées et embrassées avec larmes. Leur chant une fois perdu dans le lointain des voûtes, voici un autre bruit qui s'approche, qui monte des profondeurs noires, puissant et lourd comme celui d'une foule en marche, d'une foule qui s'avancerait en murmurant des prières à voix basse dans des sonorités de caveau... C'est une horde de pèlerins du Caucase, que j'ai vus entrer ce matin dans Jérusalem; ils reviennent des chapelles souterraines et ils vont sortir d'ici, leur journée finie. En arrivant au kiosque du Sépulcre, ils en font le tour, embrassant chaque pierre, soulevant dans leurs mains des petits enfants pour qu'ils puissent embrasser aussi, et leurs yeux, à travers des larmes, sont tous levés, en prière extasiée, vers le ciel...

Est-il possible vraiment que tant de supplications—même enfantines, même idolâtres, entachées, si l'on veut, de grossièreté naïve—ne soient entendues de personne?... Un Dieu—ou seulement une suprême Raison de ce qui est—ayant laissé naître, pour tout de suite les replonger au néant, des créatures ainsi angoissées de souffrance, ainsi assoiffées d'éternité et de revoir! Non, jamais la cruauté stupide de cela ne m'était encore apparue aussi inadmissible que ce soir, et voici que ce raisonnement tout simple, vieux comme la philosophie et que j'avais jugé vide comme elle, prend dans ce lieu, devant ces grandes manifestations de détresse humaine au Saint-Sépulcre, un semblant de force; voici qu'il réveille au fond de moi-même, d'une façon inattendue et douce, les vieux espoirs morts!... Et je bénis fraternellement, pour ce peu de bien qu'ils m'ont fait, les humbles qui passent là devant moi, chuchotant dans les ténèbres leurs confiantes prières...

X

Mardi, 3 avril.

De la haute terrasse du couvent des Filles de Sion, où je suis aujourd'hui, à l'heure lumineuse et déjà dorée qui précède le soir, on a vue, comme en planant, sur toute l'étendue de la ville sainte. Les deux mères qui ont bien voulu m'y conduire—religieuses exquises après avoir été dans le monde des femmes d'élite—me montrent, avec des explications, le déploiement de cette ville où elles sont venues vivre et joyeusement mourir. Les ruines, les églises et les monastères, l'innombrable assemblage des petites coupoles de pierres grisâtres, les grands murs sombres et les espaces morts, tout cela se déroule sous nos yeux, en un immense tableau d'abandon et de mélancolie. Nous sommes presque au milieu du quartier musulman et les premières coupoles, les premières terrasses, à nos pieds, appartiennent à de mystérieuses demeures. Nous surplombons de tout près un petit couvent de derviches hindous, dans lequel sont reçus et logés les pèlerins mahométans venus de l'Orient extrême; c'est un assez étrange et misérable lieu, où des femmes et des chats rêvent en ce moment au soleil du soir, assis sur les vieilles pierres des toits. Au loin et du côté de l'ouest, s'en va le faubourg de Jaffa: les consulats, les hôtels, toutes les choses modernes, d'ici peu apparentes et auxquelles, du reste, nous tournons le dos. En suivant vers le sud occidental, viennent le quartier des Grecs, le quartier des Arméniens et le noirâtre quartier des Juifs: milliers de petits dômes pareils, d'aspect séculaire, avec quelques minarets, quelques clochers d'églises, tout cela renfermé, séparé de la campagne pierreuse et déserte par de hauts remparts aux crénelures sarrasines. Dans tout le sud-est, l'enceinte du Haram-ech-Chérif, sur laquelle nos yeux planent, étend ses solitudes saintes, où trône la mosquée bleue, isolée et magnifique; au-dessus de ses murailles de forteresse, le Gethsémani, le mont des Oliviers, élèvent des cimes grises, et plus haut encore que tout cela, dans un presque irréel lointain, s'esquissent en bleuâtre les montagnes du pays de Moab. Elle est d'une tristesse et d'un charme infinis, l'Enceinte Sacrée, ainsi regardée à vol d'oiseau, avec ses quelques cyprès, qui y tracent comme des larmes noires, avec ses kiosques, ses mirhabs, ses portiques de marbre blanc, épars autour de la merveilleuse mosquée de faïence. Et voici du monde aujourd'hui, dans ce lieu habituellement vide, des pèlerins mahométans,—tout petits pygmées, vus d'où nous sommes,—un défilé de robes éclatantes, rouges ou jaunes, qui sortent du sanctuaire aux murs bleus, pour s'éloigner silencieusement à travers l'esplanade funèbre: scène du passé, dirait-on, tandis que, le soleil baissant, la lumière se fait de plus en plus dorée sur Jérusalem et que là-bas la ligne calme des montagnes du Moab commence à prendre ses tons violets et ses tons roses du soir...

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Elles ont une des places les plus enviables de Jérusalem, les Filles de Sion.

D'abord l'arc romain de l'Ecce Homo, qui traverse la Voie Douloureuse en face de leur couvent, se continue chez elles par un second arc à peu près semblable, qu'elles ont laissé intact, avec ses vieilles pierres frustes et rougeâtres, et qui impressionne étrangement: débris probable du Prétoire de Pilate, debout au milieu de leur chapelle toute blanche,—décorée, d'ailleurs, avec un goût sobre, d'une distinction suprême.

Ensuite, en creusant le sol au-dessous de leur cloître, elles ont découvert d'autres émotionnantes ruines: une sorte de corps de garde romain qui, vraisemblablement, servait aux soldats du Prétoire; le commencement d'une rue, au pavage antique, dont la direction est la même que celle de la Voie Douloureuse aujourd'hui reconnue, et, enfin, des entrées de souterrains qui semblent conduire au Haram-ech-Chérif, à l'enceinte du Temple.—C'est ainsi que bientôt, en fouillant de tous côtés, sous les couvents, sous les églises, à dix ou douze mètres plus bas que le niveau actuel, on reconstituera la Jérusalem du Christ.

Chez les Filles de Sion, bien entendu, ce souterrain, cette rue, tout cela se perd mystérieusement dans la terre amoncelée, sitôt qu'on arrive aux limites de la communauté. Mais plus loin, disent-elles, en différentes places, d'autres religieux ont commencé à faire de même; chaque monastère plonge, par des caveaux, dans le sol profond, et déjà l'on peut, en rapprochant idéalement les tronçons des voies hérodiennes, les débris des anciens remparts, retrouver et suivre jusqu'au Calvaire la route du Christ.

Ce qui frappe singulièrement ici, dans ces fouilles, c'est la conservation de ce vieux pavage, le poli de ces pierres rougeâtres qui, pendant des siècles sous la terre, ont gardé l'usure des pas... Et même voici, sur l'une des dalles, grossièrement gravé au couteau, un jeu de margelle identique à ceux de nos jours! un jeu qu'avaient tracé les soldats romains pour occuper leurs heures de veille... Oh! comme il est impressionnant, ce détail, pourtant si puéril, et quelle vie soudaine sa présence vient jeter pour moi dans ce fantôme de lieu!...

Est-ce que nous sommes bien dans le corps de garde du Prétoire?... Ce vestige de rue, qui part d'ici, en pleine obscurité sépulcrale pour se perdre dans la terre, est-ce bien le commencement de la voie qui mena le Christ au Golgotha? Rien n'autorise encore à l'affirmer, malgré les probabilités grandes. Mais la Mère qui m'accompagne dans ces caveaux, promenant sur les murs millénaires la lueur de sa lanterne, a réussi à faire passer momentanément en moi sa conviction ardente; me voici, devant ces débris, ému autant qu'elle-même et, pour un temps, je ne doute plus...

Ce jeu de margelle, par terre, attire et retient mes yeux... Maintenant, je les vois presque, les soldats de Pilate, accroupis à jouer là, pendant que Jésus est interrogé au Prétoire. Toute une reconstitution se fait dans mon esprit, invoulue, spontanée, des scènes de la Passion, avec leurs réalités intimes, avec leurs détails très humains et très petits; sans grands déploiements de foules, elles m'apparaissent là, si étrangement présentes, dépouillées de l'auréole que les siècles ont mise alentour, amoindries—comme toutes les choses vues à l'heure même où elles s'accomplissent—et réduites, sans doute, à leurs proportions vraies... Il passe devant moi, le petit cortège des suppliciés, traînant leurs croix sur ces vieux pavés rouges... C'est au lever d'une journée quelconque des nuageux printemps de Judée; ils passent ici même, entre ces murs si longtemps ensevelis, contre lesquels ma main s'appuie; ils passent, accompagnés surtout d'une horde de vagabonds matineux et craintivement suivis de loin par quelques groupes de disciples et de femmes que l'anxiété avait tenus debout toute la froide nuit précédente, qui avaient veillé dans les larmes, autour du feu... L'événement qui a renouvelé le monde, qui, après dix-neuf cents ans, attire encore à Jérusalem des multitudes exaltées et les fait se traîner à genoux pour embrasser des pierres, m'apparaît en cet instant comme un petit forfait obscur, accompli en hâte et de grand matin, au milieu d'une ville dont les habitudes journalières en furent à peine troublées...

Tandis que je marche dans le souterrain, aux côtés de la religieuse en robe blanche, la vision que j'ai se déroule, inégale, trop instantanée, en quelques furtives secondes, avec des intervalles vides, des lacunes, des trous noirs, comme dans les songes... Maintenant, c'est après la crucifixion, la foule déjà dispersée, l'apaisement commencé; la croix, sous le ciel de midi, qui est un peu trop sombre, étend ses deux grands bras, dépasse en hauteur le faîte des murs de Jérusalem, est visible de l'intérieur de la cité, est regardée encore, des terrasses, par quelques femmes silencieuses, aux yeux d'angoisse... Oh! si humaines, les larmes versées en ce jour-là autour de Jésus!... Sa mère, la sœur de sa mère, ses frères, ses amis, le pleurant, lui, parce qu'ils l'aimaient d'un amour humain, d'une anxieuse tendresse de cette terre. Et quoi de plus humblement terrestre aussi que ce passage de saint Jean, tout à coup retrouvé dans ma mémoire: «Jésus, ayant donc vu sa mère et près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère: Femme, voici votre fils. Puis il dit au disciple: Voilà votre mère. Et, depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui.» (saint Jean, XIX, 26, 27.)

Enfin, dernière image qui vient, inattendue et froide, terminer le rêve: le soir du grand lugubre jour; les choses tout de suite rentrant dans l'ordre, reprenant leur cours inconscient; une incroyable tranquillité retombée, comme sur une exécution quelconque; la population juive, retournant à ses trafics et à ses fêtes, préparant sa Pâque, après ce forfait presque inaperçu, sans se douter que ses fils en porteraient la peine et l'opprobre aux siècles des siècles.

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Quand nous remontons du souterrain, remettant pied dans l'heure présente et les choses actuelles, c'est comme au sortir de l'épaisse nuit des temps, où nous aurions été là replongés et où nos yeux visionnaires auraient perçu des reflets de très anciens fantômes... Jamais je ne m'étais senti si humainement rapproché du Christ,—de l'homme, notre frère, qui, incontestablement pour tous, vécut et souffrit en lui... Ce sont les mystérieuses influences de ces lieux qui en ont été les causes, ce sont ces vieux pavés hérodiens sous nos pas, ce jeu de margelle tracé par les soldats de Ponce-Pilate,—tous ces effluves du passé que dégagent ici les pierres...

XI

Mercredi, 4 avril.

En me rendant aujourd'hui chez les Dominicains,—où le Père S... a bien voulu me donner rendez-vous pour me montrer le tracé des anciennes murailles de Jérusalem et m'exposer les plus récentes preuves de l'authenticité du Saint-Sépulcre,—je passe devant cette colline couverte d'herbe rase et parsemée de tombes, qu'on appelle encore le «Calvaire de Gordon».

Il y a quelque trente ans, Gordon, rêvant dans ces parages, avait été frappé d'une certaine ressemblance de grande tête de mort que présentent les roches à la base de cette colline; trop légèrement sans doute, il en avait conclu que ce devait être là le «champ du crâne», le vrai Golgotha, et son opinion, jusqu'à ces dernières années, jusqu'à l'époque des dernières fouilles russes, avait trouvé crédit chez tous les esprits un peu frondeurs, heureux de prendre en défaut les traditions antiques.

Elle est assez frappante, du reste, cette ressemblance des roches; aujourd'hui surtout, le soleil est bien placé, l'éclairage est propice, et le crâne se dessine, contemplant par les deux trous de ses yeux les mélancoliques alentours.

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Chez les Dominicains, maintenant, dans leur tranquille salle d'étude.—Nous regardons une grande carte accrochée à la muraille et sur laquelle se trouve savamment reconstituée presque toute la Jérusalem d'Hérode.

A priori, on s'expliquait difficilement que l'impératrice Hélène, venue dans la ville sainte à peine deux cent cinquante ans après Jésus-Christ, se fût trompée d'une façon si grossière sur la position du Golgotha. Il est vrai, les chrétiens des premiers siècles, dans leur spiritualité évangélique, n'avaient pas le culte des lieux terrestres; mais c'est égal, comment auraient-ils pu si vite oublier où s'était passé le martyre du Sauveur qui, à cette époque, n'était guère plus loin d'eux que ne le sont de nos jours les faits du xvii e siècle, ceux du règne de Louis XIV par exemple? Il restait cependant cette objection très grave: le vrai Calvaire, d'après les historiens sacrés, était près d'une des portes et en dehors des murs de Jérusalem, tandis que celui de l'impératrice Hélène semble situé presque au cœur de la ville...

Sur la grande carte murale que nous examinons, sont tracées les trois enceintes anciennes, conjecturées d'après des fouilles dans le sol, d'après des recherches dans les vieux auteurs: la première, n'enfermant que la ville primitive et le temple; la seconde, s'étendant vers le nord-ouest, mais laissant en dehors, dans un de ses angles rentrants, le Calvaire et le Sépulcre; la troisième, celle qui subsiste de nos jours, englobant tout, mais postérieure, celle-ci, à l'époque du Christ. Et les dernières fouilles russes viennent, paraît-il, de donner une sanction éclatante à ces conjectures sur le parcours et l'angle rentrant de cette deuxième enceinte. Alors l'objection tombe, rien n'en subsiste plus, et on peut continuer d'admettre comme authentique ce lieu vénérable, d'où monte vers le ciel, depuis tant de siècles, une immense et incessante prière.

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En sortant de chez les Dominicains, je me dirige, sur leurs indications, vers le lieu de ces fouilles nouvelles. Entré dans Jérusalem par la porte de Jaffa, je descends la rue des Chrétiens et, passant devant le Saint-Sépulcre, tête nue comme il est d'usage, je vais frapper à la porte d'un couvent russe,—qui s'ouvre, par exception, malgré l'heure tardive.

Derrière la chapelle, à cinq ou six mètres au-dessous du sol contemporain, les précieuses découvertes, soigneusement déblayées, s'abritent sous de grandes voûtes d'église, tout uniment blanches.

C'est d'abord une voie hérodienne, pavée de pierres striées, comme celles des caveaux d'hier,—vraisemblablement la continuation et la fin de cette même Voie Douloureuse qui commence là-bas, sous le couvent des Filles de Sion, pour aboutir ici, tout à côté de la basilique du Saint-Sépulcre, au pied même du Calvaire. Puis, c'est un fragment indiscutable des vieux remparts de Jérusalem; c'est le seuil, ce sont les soubassements d'une des portes de la ville par laquelle cette sombre voie passe et sort—pour monter en tournant dans la direction de la Basilique et s'enfouir là, sous les terrassements anciens, à la base du Golgotha.

Toutes ces choses massives et frustes, d'une couleur rougeâtre comme la terre, laissées telles quelles, sous des voûtes blanches, sans un ornement, sans un tabernacle, sans une lampe, font l'effet de ces débris morts qui gisent dans les musées,—sauf qu'elles sont restées en place et qu'elles ont leurs attaches profondes dans le sol. Le rempart est composé de ces blocs, de dimensions cyclopéennes, qui dénotent les constructions antiques, et le seuil de cette porte de ville est une pierre géante, où se voient encore les trous pour les gonds énormes, l'entaille centrale pour les barres de fermeture.

Elle est étrange et unique, cette voie, tout de suite perdue dans un impénétrable grand mur et, quand même, désignant la montée et la direction du Calvaire, avec une sorte de geste indicateur mutilé, brisé, mais indéniable et décisif. Et comme il est émotionnant à regarder, ce seuil, qui a conservé le poli des usures millénaires—et où sans doute se sont posés les pieds du Christ, alourdis du poids de la croix!...

«Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant?» dit l'ange annonciateur de la résurrection (saint Luc, XXIV, 5); et ces mots sont devenus comme la devise des chrétiens évangéliques, pour lesquels les lieux saints comptent à peine. Mais j'ai cessé d'être des leurs, et, comme je ne pourrai jamais marcher avec les multitudes qui dédaignent le Christ ou l'oublient, je suis retombé au nombre de ceux qui le cherchent désespérément parmi les morts. Et je poursuis partout ici son ombre, inexistante peut-être, mais demeurée quand même adorable et douce. Et je subis, sans le comprendre, le sortilège de son souvenir—seul des souvenirs humains qui ait gardé le pouvoir de faire encore couler les bienfaisantes larmes. Et je m'abîme et m'humilie, en un recueillement profond, devant ce funèbre vieux seuil, exhumé hier, sur lequel peut-être Jésus a fait ses derniers pas, le matin où il s'en allait, angoissé comme le moindre d'entre nous, au grand mystère de sa fin...

XII

Jeudi, 5 avril.

... Erré à cheval, au déclin du soleil, dans la triste campagne de Jérusalem, du côté du Levant et du Nord.

Comme il est pâle, ici, le printemps,—pâle, voilé et froid! Il est vrai, nous sommes sur les hauts plateaux de Judée, à huit cents mètres environ au-dessus du niveau des mers, déjà dans la région des vents et des nuages.

Campagnes de pierres grisâtres, parsemées d'oliviers frêles; par terre, une herbe courte et rare, et toujours les mêmes fleurs, des anémones, des iris, des cyclamens.

Un vent très frais s'est levé à l'approche du soir; de longs nuages effilés arrivent de l'ouest et courent dans le ciel jaune. Le sol est jonché de ruines, plein de cavernes et de sépulcres, et, de temps à autre, au hasard des collines de pierres et des vallées de pierres, la muraille de Jérusalem, dans le lointain, apparaît ou se cache, toujours farouche et haute, évoquant les grands fantômes des Croisés et de Saladin.

Je m'arrête successivement à ces deux nécropoles souterraines, qui sont percées en labyrinthe au cœur des rochers et que les voyageurs visitent toujours: l'une appelée le «Tombeau des rois» et qui était vraisemblablement le lieu de sépulture de la reine d'Abidème avec ses fils; l'autre, appelée le «Tombeau des juges» et qui, au dire des plus récents archéologues, fut creusée pour les membres du Sanhédrin. Toutes deux témoignant du faste grandiose des vieux temps, et toutes deux, vides, profanées, fouillées on ne sait combien de fois, pendant les invasions et les pillages.

XIII

Vendredi, 6 avril.

C'est le jour que le Père S... a bien voulu fixer pour me conduire à la vallée de Josaphat et au Gethsémani.

L'archimandrite russe est mort hier, et on doit l'emporter tout à l'heure de ce côté-là, au-dessus du Gethsémani, au mont des Oliviers, pour l'y enterrer. Alors la route que nous suivons—et qui contourne extérieurement, du côté du nord, les murs de Jérusalem,—est envahie par des gens qui veulent voir défiler ce cortège. Et tous les mendiants aussi, tous les estropiés, tous les aveugles sont là, échelonnés le long du parcours, assis comme des gnomes au pied des remparts de Sélim II, sur les pierres qui bordent le chemin.

Puis, quand nous tournons l'angle oriental de la ville et que la vallée de Josaphat s'ouvre, en grand précipice devant nous, elle apparaît ce soir d'une animation extraordinaire. Lieu habituel du morne silence, elle est par exception remplie de bruit et de vie. Des Grecs, des Arabes, des Bédouins, des Juifs; des femmes surtout, des groupes de longs voiles blancs parmi les tombes, attendent que passe le corps du vieil archimandrite, dont la sépulture sera de l'autre côté de cette sombre vallée, sur la montagne d'en face.

Descendons d'abord jusqu'au plus bas du ravin, traversons le lit desséché du Cédron, et là, avant de remonter vers le Gethsémani, nous nous arrêterons au tombeau de la Vierge: une antique église du ive siècle que, depuis plus de mille ans, toutes les religions se sont disputée et arrachée. Elle appartient aujourd'hui en commun aux Arméniens et aux Grecs; mais les Syriens, les Mahométans, les Abyssins et les Cophtes y possèdent tous un endroit réservé pour leurs prières, et les Latins seuls en sont exclus.

Extérieurement, on n'en voit rien, qu'une triste façade de mausolée, dont les pierres noirâtres sont envahies par les herbes des ruines: au milieu, une antique porte de forteresse aux clous énormes, toute déjetée sous son armature de fer,—et un seuil de fer, usé sous les pas des pieuses foules.

Dès l'entrée, une obscurité subite, une âcre odeur de moisissure et de caverne, où se mêle le parfum de l'encens; des haillons suspendus, des grabats sordides et défaits, qui servent aux gardiens de ce lieu rempli d'argent et d'or. On a devant soi un escalier monumental qui s'enfonce dans la terre, sous une sorte de nef d'église, inclinée aussi et en descente rapide, comme l'escalier, vers les profondeurs obscures. Cette voûte penchée, aux arceaux d'un gothique primitif et lourd, est l'ouvrage des Croisés qui, en arrivant, déblayèrent l'église byzantine d'en dessous, en ce temps-là convertie en mosquée et à moitié enfouie; sur les principales pierres, du reste, la marque des tâcherons Francs du xiiie siècle se lit encore...

A l'usure des marches, au luisant noir des murailles, on prend de prime abord conscience d'une antiquité extrême.

On descend et ce que l'on aperçoit en bas ressemble plus à une grotte qu'à une église; cependant, de la voûte, retombent, comme de merveilleuses stalactites, des centaines de lampes d'argent ou d'or, accrochées en guirlandes ou en chapelets.

Il est irrégulier et tourmenté, cet intérieur de crypte; il est tout en petits recoins incompréhensibles, où cherchent à s'isoler les uns des autres les autels des cinq ou six cultes ennemis. On y trouve même, dans un coin près du tombeau, au milieu de tant de symboles chrétiens, un mirhab de mosquée pour les Mahométans,—qui ont voué, comme on sait, une vénération particulière à «Madame Marie, mère du prophète Jésus». Ici, plus encore qu'au Saint-Sépulcre, le contraste est étrange entre les richesses d'ancienne orfèvrerie, partout amoncelées, et l'usure millénaire, le délabrement, l'air de caducité mourante: des voûtes à demi brisées, des pierres frustes, de grossières maçonneries, des fragments de roches souterraines; tout cela, enfumé et noirâtre, suintant d'humidité à travers les toiles d'araignée et la poussière. Il fait nuit comme dans un caveau pour les morts. Il y a des couloirs ténébreux, murés depuis des siècles, des commencements d'escaliers qui allaient jadis on ne sait où et qui se perdent aujourd'hui dans la terre. Il y a d'autres tombeaux aussi, qui passent pour ceux de saint Joseph, de sainte Anne, des parents de la Vierge; il y a même une citerne, enfermant une eau réputée miraculeuse. Çà et là, de vieux brocarts, cloués sur le rocher, pendent comme des loques, ou bien de vieilles broderies orientales, jetées sur les murs, s'émiettent et pourrissent. Et les cierges et l'encens fument ici sans cesse, dans l'étouffement funèbre de ce lieu, sous cette espèce de pluie, de givre d'argent et d'or, qui est une profusion de lampes et de lustres sacrés, de tous les styles et de tous les temps.

L'authenticité de cet étrange sanctuaire est bien contestable; elle est même formellement contredite par le troisième concile général tenu à Éphèse en l'an 341 et qui place à Éphèse même le tombeau de la Vierge, à côté du tombeau de saint Jean, son fils d'adoption. Les érudits en sont aussi à discuter si c'est bien sainte Hélène qui fonda la basilique primitive, en même temps que celle du Saint-Sépulcre; mais tel qu'il est, dans sa naïve barbarie, ce lieu demeure l'un des plus singuliers de Jérusalem.

Tandis que nous remontons de l'obscurité d'en bas, par le large escalier noir des Croisés, un chant grave et magnifique nous arrive du dehors, un chœur qui se rapproche, chanté à pleine voix rude par des hommes en marche: c'est l'enterrement de l'archimandrite; c'est le spectacle que la foule attendait et qui s'offre à nous au sortir de l'église souterraine, dans la lumière subitement reparue.

En tête, cheminent des gens en robes de brocart, portant, au bout de hampes, des croix d'argent et des soleils d'or; puis, viennent les prêtres, les chanteurs de cette funèbre marche. Et enfin, le vieil archimandrite s'avance et passe, le visage découvert, livide, couché sur des fleurs; il traverse le lit du Cédron et, emporté les pieds en avant, plus hauts que la tête, il commence de s'élever sur la montagne sacrée où il va dormir. Auprès de nous,—qui le regardons, arrêtés contre les antiques portes de fer,—des Musulmans sont agenouillés, tournant dédaigneusement le dos au cortège et priant Madame Marie, avant de descendre dans son tombeau; ils portent le turban vert des pèlerins qui reviennent de la Mecque; leurs groupes et leurs prières, tout cela est du plus pur Islam, bizarrement mêlé à ce défile du vieux rite orthodoxe russe. Et l'ensemble caractérise bien cette Babel des religions, qui est Jérusalem... Nous sommes au plus profond du ravin, surplombés de tous côtés; derrière le cortège qui s'éloigne, avec ses chants et ses emblèmes, la sombre vallée de Josaphat déroule la succession infinie de ses tombes; du côté du levant sont les cimetières d'Israël, dominés par le Gethsémani et le mont des Oliviers; et du côté de l'ouest s'étagent les cimetières musulmans, que couronne, presque montée dans le ciel, la haute muraille grise de Jérusalem...

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Cependant, nous nous rendons au Gethsémani, et j'aurais voulu du silence. Pour la première fois de ma vie, je vais pénétrer—oh! si anxieusement—dans ce lieu dont le nom seul, à distance, avait le grand charme profond, et je ne prévoyais pas tout ce monde, cet enterrement pompeux, ces gens quelconques attroupés là pour un spectacle...

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D'abord, entrons dans la grotte dite de l'«Agonie»,—devenue aujourd'hui une chapelle à voûte de clocher,—qui passe, depuis le xive siècle, pour le lieu de l'agonie du Christ, mais qui, d'après une indiscutable tradition primitive, est l'abri où, la nuit de la Passion, sommeillaient les apôtres. Si tant d'autres lieux saints, à Jérusalem, ne sont que conjecturés et probables, celui-ci ne saurait être contesté, pas plus que le Gethsémani, d'ailleurs, qui, à aucune époque de l'histoire, n'a changé de nom.

Les petits autels, très antiques, très modestes et d'aspect délaissé, ne défigurent pas cette grotte, dont l'ensemble a dû peu varier depuis dix-neuf siècles. Par une nuit de printemps, froide comme va être celle qui s'approche ce soir, les apôtres dormaient là, les yeux appesantis d'un sommeil de fatigue et d'angoisse (Mathieu, XXVI, 40, 43; Marc, XIV, 40), tandis que le Christ s'était éloigné d'eux dans le jardin, «à la distance d'un jet de pierre», pour se recueillir et prier dans l'attente de la mort. C'est sous cet abri que Jésus revint par trois fois les éveiller et qu'il fut environné enfin par la troupe armée, accourue avec des lanternes et des flambeaux pour se saisir de lui.

Cette voûte de rochers, qui se tient là, muette sur nos têtes, a vu ces choses et les a entendues...

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Pour entrer au jardin de Gethsémani, qui est situé à quelques pas plus loin, au flanc du mont des Oliviers, il faut frapper à la porte d'un couvent de moines franciscains qui gardent jalousement ce lieu.

Un jardinet mignard, entouré d'un mur blanc sur lequel on a peinturluré un Chemin de Croix. Huit oliviers—millénaires, il est vrai, sinon contemporains du Christ,—mais enfermés derrière des grilles pour empêcher les pèlerins d'en détacher des rameaux; alentour, des petites plates-bandes qu'un frère est occupé à ratisser et où poussent de communes fleurs de printemps, des giroflées jaunes et des anémones... Plus rien du Grand Souvenir ne persiste en cet endroit banalisé; des moines ont> accompli ce tour de force: faire de Gethsémani quelque chose de mesquin et de vulgaire. Et l'on s'en va, l'imagination déçue, le cœur fermé...

Heureusement, peut-on se dire que le lieu de la suprême prière du Christ n'est pas déterminé à cent mètres près; à côté du petit enclos des Franciscains, sur la triste montagne pierreuse, il y a d'autres vergers d'oliviers aux souches antiques,—et là, il sera possible de revenir, par les tranquilles nuits froides, songer seul et appeler des ombres...

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Mais des impressions du grand passé nous reprennent bientôt, quand, au jour baissant, nous nous retrouvons dans la partie intacte, désolée, de la vallée de Josaphat. «Ici, regardez, nous dit le Père blanc; des aspects contemporains du Christ subsistent encore.» Et il nous désigne, dans le morne déploiement de ce paysage biblique, les choses changées et les choses qui ont dû persister, toujours pareilles. Parmi des pierres tombales, sur ce sol empli d'ossements humains, nous nous sommes arrêtés, faisant face à Jérusalem, qui, vue de ce côté, domine la vallée des morts comme une ville fantôme. La forme générale des montagnes, naturellement, est demeurée immuable. Dans nos plus proches alentours, sur ce versant oriental par lequel nous descendons, gît la multitude infinie des tombes d'Israël. Là-bas, derrière nous, Siloë, amas de ruines et de cavernes sépulcrales, aujourd'hui repaire de Bédouins sauvages, regarde aussi dans la sombre vallée où nous sommes. Sur notre gauche, l'antique Ophel, à l'abandon, n'est plus qu'une colline couverte d'oliviers et de vestiges de murailles. Et devant nous, tout en haut, couronnant le versant opposé au nôtre, les grands murs crénelés de Jérusalem se dressent, d'un gris sombre, droits et uniformes dans toute leur longueur; en leur milieu seulement, dans un bastion carré qui s'avance, une porte d'autrefois se dessine encore, murée sinistrement. C'est le côté du Haram-ech-Chérif, de l'Enceinte Sacrée, et cette partie des remparts n'enferme que l'esplanade déserte de la mosquée bleue; aussi ne voit-on rien apparaître au-dessus de ces interminables rangées de créneaux—comme s'il n'y avait, par derrière, que du vide et de la mort. Rien non plus à l'extérieur; ces abords du sud-ouest de Jérusalem sont comme ceux d'une nécropole oubliée; ni passants, ni voitures, ni caravanes, ni routes; à peine quelques sentiers solitaires parmi les tombes, quelques montées de chèvres, serpentant sur les parois abruptes des ravins.

Les abords du Gethsémani que nous venons de quitter, et qui étaient si animés tout à l'heure sur le passage de l'archimandrite, se sont vidés à l'approche du soir. Dans la vallée de Josaphat, il n'y a plus que nous—et, au loin, quelques pâtres bédouins qui rassemblent leurs troupeaux en jouant de la musette.

Nous cheminons dans les derniers replis d'en bas, vers Ophel, suivant le cours desséché du Cédron; ici, il n'est plus qu'un mince ruisseau, le torrent dont parle l'Evangile, et son lit d'ailleurs a été en partie comblé par tout ce qui y est tombé de là-haut, à des siècles d'intervalle: décombres, ruines de murailles, éboulements de ce temple tant de fois saccagé et détruit. Le soleil s'en va, s'en va, nous laissant plonger de plus en plus dans l'ombre froide, tandis qu'une lueur rouge d'incendie éclaire encore la hauteur mélancolique de Siloë et le faîte du mont des Oliviers.

Nous sommes arrivés tout auprès de ces trois grands mausolées qui se suivent et qu'on appelle les tombeaux d'Absalon, de Josaphat et de saint Jacques. Je ne sais ce qu'il y a dans leur forme, dans leur couleur, dans tout leur aspect, de si étrangement triste; le soir, cela s'accentue encore: c'est d'eux sans doute qu'émane, bien plus que des myriades de petites tombes pareilles semées dans l'herbe, l'immense tristesse de cette vallée du Jugement dernier. Tous trois sont monolithes, taillés à même et sur place dans les rochers. Il n'y a plus rien là dedans; depuis des siècles, ils ont été vidés de leurs cadavres et de leurs richesses; par leurs ouvertures, entre leurs colonnes doriques, ce que l'on aperçoit à l'intérieur, c'est le noir de dessous terre, l'obscurité sépulcrale; cela leur donne la même expression que celle de ces têtes de mort qui ont en guise d'yeux des trous noirs, et ils ont l'air de regarder devant eux, éternellement, dans la sombre vallée. Non seulement ils sont tristes, mais ils font peur...

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Maintenant, nous allons traverser le lit du Cédron, par une sorte de petite chaussée, de petit pont d'une haute antiquité, qui n'a pas été détruit; puis, sur l'autre versant, nous monterons par des sentiers jusqu'à la grande muraille d'en haut, pour rentrer dans Jérusalem.

—«La veille de la Passion, nous dit le Père blanc, lorsque le Christ, sortant de la ville, monta au Gethsémani, il est probable qu'il passa ici même, car vraisemblablement c'était autrefois le seul point où le torrent pouvait être franchi...»

Alors, nous nous arrêtons de nouveau, pour contempler mieux nos silencieux alentours. Les lueurs rouges sur Siloë viennent de s'éteindre; on en voit traîner encore de derniers reflets, plus haut, sur les cimes. L'appel grêle des musettes de bergers s'est perdu dans le lointain; le vent s'est levé et il fait froid.

Par une soirée de cette même saison, sur la fin d'un jour de printemps comme celui-ci, Jésus, à cet endroit même, a dû passer! A la faveur de l'identité des lieux, de la saison et de l'heure, une évocation soudaine se fait dans nos esprits de cette montée du Christ au Gethsémani... La muraille du Temple—devenue celle du Haram-ech-Chérif—s'étendait là-haut, en ce temps-là comme aujourd'hui, découpée peut-être sur des nuages pareils; ses assises inférieures, du reste, composées de grandes pierres salomoniennes, étaient celles que nous voyons encore, et son angle sud, qui domine si superbement l'abîme, se dressait dans le ciel à la même place; tout cela seulement était plus grandiose, car ces murs du Temple, enfouis à présent de vingt-cinq mètres dans de prodigieux décombres, avaient jadis cent vingt pieds de haut, au lieu de cinquante, et devaient jeter dans la vallée une oppression gigantesque. Siloë sans doute était moins en ruine, et Ophel existait encore; l'inouïe désolation annoncée par les prophètes n'avait pas commencé de planer sur Jérusalem. Mais il y avait la même lumière et les mêmes lignes d'ombre. Le vent des soirs de printemps amenait le même frisson et charriait les mêmes senteurs. Les plantes sauvages—petites choses si frêles et pourtant éternelles, qui finissent toujours par reparaître obstinément aux mêmes lieux, par-dessus les décombres des palais et des villes—étaient, comme maintenant, des cyclamens, des fenouils, des graminées fines, des asphodèles. Et le Christ, en s'en allant pour la dernière fois, put promener ses yeux, distraits des choses de la terre, sur ces milliers de petites anémones rouges, dont l'herbe des tombes est ici partout semée, comme de gouttes de sang.

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Contournant l'angle sud des murailles, nous rentrons dans Jérusalem par l'antique porte des Moghrabis. Personne non plus, à l'intérieur des remparts; on croirait pénétrer dans une ville morte. Devant nous, ces ravins de cactus et de pierres qui séparent le mont Moriah des quartiers habités du mont Sion,—terrains vagues, où nous cheminons en longeant l'enceinte de cet autre désert, le Haram-ech-Chérif, qui jadis était le Temple.

C'est vendredi soir, le moment traditionnel où, chaque semaine, les Juifs vont pleurer, en un lieu spécial concédé par les Turcs, sur les ruines de ce temple de Salomon, qui «ne sera jamais rebâti». Et nous voulons passer, avant la nuit, par cette place des Lamentations. Après les terrains vides, nous atteignons maintenant d'étroites ruelles, jonchées d'immondices, et enfin une sorte d'enclos, rempli du remuement d'une foule étrange qui gémit ensemble à voix basse et cadencée. Déjà commence le vague crépuscule. Le fond de cette place, entourée de sombres murs, est fermé, écrasé par une formidable construction salomonienne, un fragment de l'enceinte du Temple, tout en blocs monstrueux et pareils. Et des hommes en longues robes de velours, agités d'une sorte de dandinement général comme les ours des cages, nous apparaissent là vus de dos, faisant face à ce débris gigantesque, heurtant du front ces pierres et murmurant une sorte de mélopée tremblotante.

L'un d'eux, qui doit être quelque chantre ou rabbin, semble mener confusément ce chœur lamentable. Mais on le suit peu; chacun, tenant en main sa bible hébraïque, exhale à sa guise ses propres plaintes.

Les robes sont magnifiques: des velours noirs, des velours bleus, des velours violets ou cramoisis, doublés de pelleteries précieuses. Les calottes sont toutes eu velours noir,—bordées de fourrures à longs poils qui mettent dans l'ombre les nez en lame de couteau et les mauvais regards. Les visages, qui se détournent à demi pour nous examiner, sont presque tous d'une laideur spéciale, d'une laideur à donner le frisson: si minces, si effilés, si chafouins, avec de si petits yeux sournois et larmoyants, sous des retombées de paupières mortes!... Des teints blancs et roses de cire malsaine, et, sur toutes les oreilles, des tire-bouchons de cheveux, qui pendent comme les «anglaises» de 1830, complétant d'inquiétantes ressemblances de vieilles dames barbues.

Il y a des vieillards surtout, des vieillards à l'expression basse, rusée, ignoble. Mais il y a aussi quelques tout jeunes, quelques tout petits Juifs, frais comme des bonbons de sucre peint, qui portent déjà deux papillotes comme les grands, et qui se dandinent et pleurent de même, une bible à la main. Ce soir, du reste, ils sont presque tous des «Safardim», c'est-à-dire des Juifs revenus de Pologne, étiolés et blanchis par des siècles de brocantages et d'usure, sous les ciels du Nord; très différents des «Ackenazim», qui sont leurs frères revenus d'Espagne ou du Maroc et chez lesquels on retrouve des teints bruns, d'admirables figures de prophètes.