En pénétrant dans ce cœur de la juiverie, mon impression est surtout de saisissement, de malaise et presque d'effroi. Nulle part je n'avais vu pareille exagération du type de nos vieux marchands d'habits, de guenilles et de peaux de lapin; nulle part, des nez si pointus, si longs et si pâles. C'est chaque fois une petite commotion de surprise et de dégoût, quand un de ces vieux dos, voûtés sous le velours et la fourrure, se retourne à demi, et qu'une nouvelle paire d'yeux me regarde furtivement de côté, entre des papillotes pendantes et par-dessous des verres de lunette. Vraiment, cela laisse un indélébile stigmate, d'avoir crucifié Jésus; peut-être faut-il venir ici pour bien s'en convaincre, mais c'est indiscutable, il y a un signe particulier inscrit sur ces fronts, il y a un sceau d'opprobre dont toute cette race est marquée...
Contre la muraille du temple, contre le dernier débris de leur splendeur passée, ce sont les lamentations de Jérémie qu'ils redisent tous, avec des voix qui chevrotent en cadence, au dandinement rapide des corps:
—A cause du temple qui est détruit, s'écrie le rabbin,
—Nous sommes assis solitaires et nous pleurons! répond la foule.
—A cause de nos murs qui sont abattus,
—Nous sommes assis solitaires et nous pleurons!
—A cause de notre majesté qui est passée, à cause de nos grands hommes qui ont péri,
—Nous sommes assis solitaires et nous pleurons!
Et il y en a deux ou trois, de ces vieux, qui versent de vraies larmes, qui ont posé leur bible dans les trous des pierres, pour avoir les mains libres et les agiter au-dessus de leur tête en geste de malédiction.
Si les crânes branlants et les barbes blanches sont en majorité au pied du Mur des Pleurs, c'est que, de tous les coins du monde où Israël est dispersé, ses fils reviennent ici quand ils sentent leur fin proche, afin d'être enterrés dans la sainte vallée de Josaphat. Et Jérusalem s'encombre de plus en plus de vieillards accourus pour y mourir.
*
* *
En soi, cela est unique, touchant et sublime: après tant de malheurs inouïs, après tant de siècles d'exil et de dispersion, l'attachement inébranlable de ce peuple à une patrie perdue! Pour un peu on pleurerait avec eux,—si ce n'étaient des Juifs, et si on ne se sentait le cœur étrangement glacé par toutes leurs abjectes figures.
Mais, devant ce Mur des Pleurs, le mystère des prophéties apparaît plus inexpliqué et plus saisissant. L'esprit se recueille, confondu de ces destinées d'Israël, sans précédent, sans analogue dans l'histoire des hommes, impossibles à prévoir, et cependant prédites, aux temps mêmes de la splendeur de Sion, avec d'inquiétantes précisions de détails.
*
* *
Ce soir est, paraît-il, un soir spécial pour mener deuil, car cette place est presque remplie. Et, à tout instant, il en arrive d'autres, toujours pareils, avec le même bonnet à poils, le même nez, les mêmes anglaises sur les tempes; aussi sordides et aussi laids, dans d'aussi belles robes. Ils passent, tête baissée sur leur bible ouverte, et, tout en faisant mine de lire leurs jérémiades, nous jettent, de côté et en dessous, un coup d'œil comme une piqûre d'aiguille;—puis vont grossir l'amas des vieux dos de velours qui se pressent le long de ces ruines du Temple: avec ce bourdonnement, dans le crépuscule, on dirait un essaim de ces mauvaises mouches, qui parfois s'assemblent, collées à la base des murailles.
—Ramène les enfants de Jérusalem!.. Hâte-toi, hâte-toi, libérateur de Sion!...
Et les vieilles mains caressent les pierres, et les vieux fronts cognent le mur, et, en cadence, se secouent les vieux cheveux, les vieilles papillotes...
*
* *
Quand nous nous en allons, remontant vers la ville haute par d'affreuses petites ruelles déjà obscures, nous en croisons encore, des robes de velours et des longs nez, qui se dépêchent de descendre, rasant les murs pour aller pleurer en bas. Un peu en retard, ceux-là, car la nuit tombe;—mais, vous savez, les affaires!... Et au-dessus des noires maisonnettes et des toits proches, apparaît au loin, éclairé des dernières lueurs du couchant, l'échafaudage des antiques petites coupoles dont le mont Sion est couvert.
En sortant de ce repaire de la juiverie, où l'on éprouvait malgré soi je ne sais quelles préoccupations puériles de vols, de mauvais œil et de maléfices, c'est un soulagement de revoir, au lieu des têtes basses, les belles attitudes arabes, au lieu des robes étriquées, les amples draperies nobles.
Puis, le canon tonne au quartier turc et c'est, ce soir, la salve annonciatrice de la lune nouvelle, de la fin du ramadan. Et Jérusalem, pour un temps, va redevenir plus sarrasine dans la fête religieuse du Baïram.
XIV
Samedi, 7 avril.
Un bruit de cloches d'église nous suit longtemps dans la campagne solitaire, tandis que nous nous éloignons à cheval, au frais matin, vers Jéricho, vers le Jourdain et la mer Morte. La ville sainte très promptement disparaît à nos yeux, cachée derrière le mont des Oliviers. Il y a çà et là des champs d'orges vertes, mais surtout des régions de pierres et d'asphodèles. Pas d'arbres nulle part. Des anémones rouges et des iris violets, émaillant les grisailles d'un pays tourmenté, tout en rochers et en déserts. Par des séries de gorges, de vallées, de précipices, nous suivons une pente lentement descendante: Jérusalem est par huit cents mètres d'altitude et cette mer Morte où nous allons est à quatre cents mètres au-dessous du niveau des autres mers.
S'il n'y avait la route carrossable sur laquelle nos chevaux marchent si aisément, on dirait presque, par instants, l'Idumée ou l'Arabie.
Elle est, du reste, pleine de monde aujourd'hui, cette route de Jéricho: des Bédouins sur des chameaux; des bergers arabes menant des centaines de chèvres noires; des bandes de touristes Cook, cheminant à cheval ou dans des chaises à mules; des pèlerins russes, qui s'en reviennent à pied du Jourdain rapportant pieusement dans des gourdes l'eau du fleuve sacré; des pèlerins grecs de l'île de Chypre, en troupes nombreuses sur des ânes; des caravanes disparates, des groupements bizarres, que nous dépassons ou qui nous croisent.
*
* *
Midi bientôt. Les hautes montagnes du pays de Moab, qui sont au delà de la mer Morte et que, depuis Hébron, nous n'avons pas cessé de voir, au Levant, comme une diaphane muraille, semblent toujours aussi lointaines, bien que depuis trois heures nous marchions vers elles,—semblent fuir devant nous comme les visions des mirages. Mais elles se sont embrumées et assombries; tout ce qui traînait de voiles légers au ciel, dans la matinée, s'est réuni et condensé sur leurs cimes, tandis que du bleu plus pur et plus magnifique s'étend au-dessus de nos têtes.
A mi-route de Jéricho, nous faisons la grande halte dans un caravansérail où il y a des Bédouins, des Syriens et les Grecs; puis, nous remontons à cheval sous un ardent soleil.
De temps à autre, dans des gouffres béant au-dessous de nous, très loin en profondeur, le torrent du Cédron apparaît sous forme d'un filet d'écume d'argent; son cours ici n'a pas été troublé comme sous les murs de Jérusalem et il s'en va rapidement vers la mer Morte, à demi caché au plus creux des abîmes.
Les plans de montagnes continuent de s'abaisser vers cette étrange et unique région, située au-dessous du niveau des mers et où sommeillent des eaux qui donnent la mort. Il semble qu'on ait conscience de ce qu'il y a d'anormal en ce dénivellement, par je ne sais quoi de singulier et d'un peu vertigineux que présentent ces perspectives descendantes.
De plus en plus tourmenté et grandiose, le pays maintenant nous rend presque des aspects du vrai désert. Mais il y manque l'impression des solitudes démesurées, qu'on n'éprouve pas ici. Et puis il y a toujours cette route tracée de mains d'hommes, et ces continuelles rencontres de cavaliers, de passants quelconques...
L'air est déjà plus sec et plus chaud qu'à Jérusalem, et la lumière devient plus magnifique,—comme chaque fois qu'on approche des lieux sans végétation.
Toujours plus dénudées, les montagnes, plus fendillées de sécheresse, avec des crevasses qui s'ouvrent partout comme de grands abîmes. La chaleur augmente à mesure que nous descendons vers ces rives de la mer Morte qui sont, en été, un des lieux les plus chauds du monde. Un morne soleil darde autour de nous, sur les rochers, les pierrailles, les calcaires pâles où courent des lézards par milliers; tandis que, en avant là-bas, servant de fond à toutes choses, la chaîne du Moab se tient toujours, comme une muraille dantesque. Et aujourd'hui des nuées d'orage la noircissent et la déforment, cachant les cimes, ou bien les prolongeant trop haut sur le ciel en d'autres cimes imaginaires, et donnant l'effroi des chaos.
Dans certaine vallée profonde, où nous cheminons un moment, enfermés sans vue entre des parois verticales, quelques centaines de chameaux sont à paître, accrochés comme de grandes chèvres fantastiques au flanc des montagnes,—les plus haut perchés de la bande se découpant en silhouette sur le ciel.
Puis, nous sortons de ce défilé et les montagnes du Moab reparaissent, encore plus élevées maintenant et plus obscurcies de nuages. Sur ces fonds si sombres se détachent en très clair les premiers plans de ce pays désolé; des sommets blanchâtres, et, tout auprès de nous, des blocs absolument blancs, dessinés avec une extrême dureté de contours par le brûlant soleil.
Vers trois heures, des régions élevées où nous sommes encore, nous découvrons en avant de nous la contrée plus basse que les mers et, comme si nos yeux avaient conservé la notion des habituels niveaux, elle nous semble, en effet, n'être pas une plaine comme les autres, mais quelque chose de trop descendu, de trop enfoncé, un grand affaissement de la terre, le fond d'un vaste gouffre où la route va tomber.
Cette contrée basse a des aspects de désert, elle aussi, des traînées grises, miroitantes, comme des champs de lave ou des affleurements de sel; en son milieu, une nappe invraisemblablement verte, qui est l'oasis de Jéricho,—et, vers le sud, une étendue immobile, d'un poli de miroir, d'une teinte triste d'ardoise, qui commence et qui se perd au loin sans qu'on puisse la voir finir: la mer Morte, enténébrée aujourd'hui par tous les nuages des lointains, par tout ce qui pèse là-bas de lourd et d'opaque sur la rive du Moab.
Les quelques maisonnettes blanches de Jéricho peu à peu se dessinent, dans le vert de l'oasis, à mesure que nous descendons de nos sommets pierreux, inondés de soleil. On dirait à peine un village. Il n'y a plus vestige, paraît-il, des trois cités grandes et célèbres qui jadis se succédèrent à cette place et qui, à des âges différents, s'appelèrent Jéricho. Ces destructions, ces anéantissements si absolus des villes de Chanaan et de l'Idumée sont presque pour confondre la raison humaine. Vraiment, il faut que, sur tout cela, ait passé un bien puissant souffle de malédiction et de mort...
Quand nous sommes tout en bas dans la plaine, une accablante chaleur nous surprend; on dirait que nous avons parcouru un chemin énorme du côté du sud,—et, tout simplement, nous sommes descendus de quelques centaines de mètres vers les entrailles de la terre: c'est à leur niveau abaissé que ces environs de la mer Morte doivent leur climat d'exception.
*
* *
Le Jéricho d'aujourd'hui se compose d'une petite citadelle turque; de trois ou quatre maisons nouvelles, bâties pour les pèlerins et les touristes; d'une cinquantaine d'habitations arabes en terre battue, à toitures de branches épineuses, et de quelques tentes bédouines. Alentour, des jardins où croissent de rares palmiers; un bois d'arbustes verts, parcouru par de clairs ruisseaux; des sentiers envahis par les herbages, où des cavaliers en burnous caracolent sur des chevaux à longs crins. Et c'est tout. Au delà du bois commence aussitôt l'inhabitable désert; et la mer Morte se tient là, très proche, étendant son linceul mystérieux au-dessus des royaumes engloutis de Gomorrhe et de Sodome. Elle est d'un aspect bien spécial, cette mer, et, ce soir, bien funèbre; elle donne vraiment l'impression de la mort, avec ses eaux alourdies, plombées, sans mouvement, entre les déserts de ses deux rives où de grandes montagnes confuses se mêlent aux orages en suspens dans le ciel.
XV
Dimanche, 8 avril.
De Jéricho, où nous avons passé la nuit, la mer Morte semble tout près; en quelques minutes, croirait-on, il serait aisé d'atteindre sa nappe tranquille,—qui est ce matin d'un bleu à peine teinté d'ardoise, sous un ciel dégagé de toutes les nuées d'hier. Et, pour s'y rendre à cheval, il faut encore presque deux heures, sous un lourd soleil, à travers un petit désert qui, moins l'immensité, ressemble au grand où nous venons de passer tant de jours; vers cette mer, qui semble fuir à mesure qu'on approche, on descend par des séries d'assises effritées, de plateaux désolés tout miroitants de sable et de sel. Nous retrouvons là quelques-unes des plantes odorantes de l'Arabie Pétrée, et même des semblants de mirage, l'inappréciation des distances, le continuel tremblement des lointains. Nous y retrouvons aussi une bande de Bédouins à peu près semblables à nos amis du désert, avec leurs chemises aux longues manches pointues flottant comme des ailes, avec leurs petits voiles bruns qu'attachent au front des cordelières noires et dont les deux bouts se dressent sur les tempes comme des oreilles de bête. Du reste, ces bords de la mer Morte, surtout du côté méridional, sont, presque autant que l'Idumée, hantés par les pillards.
*
* *
On sait que les géologues font remonter aux premiers âges du monde l'existence de la mer Morte; ils ne contestent pas cependant qu'à l'époque de la destruction des villes maudites, elle dut subitement déborder, après quelque éruption nouvelle, pour couvrir l'emplacement, de la Pentapole moabitique. Et c'est alors que fut engloutie toute cette «Vallée des bois», où s'étaient assemblés, contre Chodorlahomor, les rois de Sodome, de Gomorrhe, d'Adama, de Séboïm et de Ségor (Genèse, XIV, 3); toute cette plaine de Siddim «qui paraissait un pays très agréable, arrosé de ruisseaux comme un jardin de délices» (Genèse, XIII, 10). Depuis ces temps lointains, cette mer s'est quelque peu reculée, sans cependant changer sensiblement de forme. Et, sous le suaire de ses eaux lourdes, inaccessibles aux plongeurs par leur densité même, dorment d'étranges ruines, des débris qui, sans doute, ne seront jamais explorés; Sodome et Gomorrhe sont là, ensevelies dans ses profondeurs obscures...
De nos jours, la mer Morte, terminée au nord par les sables où nous cheminons, s'étend sur une longueur d'environ 80 kilomètres, entre deux rangées de montagnes parallèles: au levant, celles du Moab, éternellement suintantes de bitume, qui se maintiennent ce matin dans des violets sombres; à l'ouest, celles de Judée, d'une autre nature, tout en calcaires blanchâtres, en ce moment éblouissantes de soleil. Des deux côtés, la désolation est aussi absolue; le même silence plane sur les mêmes apparences de mort. Ce sont bien les aspects immobiles et un peu terrifiants du désert,—et on conçoit l'impression très vive produite sur les voyageurs qui ne connaissent pas la Grande Arabie; mais, pour nous, il n'y a plus ici qu'une image trop diminuée des fantasmagories mornes de là-bas.—On ne perd pas de vue tout à fait, d'ailleurs, la citadelle de Jéricho; du haut de nos chevaux, nous continuons de l'apercevoir derrière nous, comme un vague petit point blanc, encore protecteur. Dans l'extrême lointain des sables, sous le réseau tremblant des mirages, apparaît aussi une vieille forteresse, qui est un couvent de solitaires grecs. Et enfin, autre tache blanche, tout juste perceptible là-haut, dans un repli des montagnes judaïques, ce mausolée qui passe pour le tombeau de Moïse—et où va commencer, dans ces jours, un grand pèlerinage mahométan.
*
* *
Cependant, sur la sinistre grève où nous arrivons, la mort s'indique, vraiment imposante et souveraine. Il y a d'abord, comme une ligne de défense qu'il faut franchir, une ceinture de bois flottés, de branches et d'arbres dépouillés de toute écorce, presque pétrifiés dans les bains chimiques, blanchis comme des ossements,—et on dirait des amas de grandes vertèbres. Puis, ce sont des cailloux roulés, comme au bord de toutes les mers; mais pas une coquille, pas une algue, pas seulement un peu de limon verdâtre, rien d'organique, même au degré le plus inférieur; et on n'a vu cela nulle part, une mer dont le lit est stérile comme un creuset d'alchimie; c'est quelque chose d'anormal et de déroutant. Des poissons morts gisent çà et là, durcis comme les bois, momifiés dans le naphte et les sels: poissons du Jourdain que le courant a entraînés ici et que les eaux maudites ont étouffés aussitôt.
Et devant nous, cette mer fuit, entre ses rives de montagnes désertes, jusqu'à l'horizon trouble, avec des airs de ne pas finir. Ses eaux blanchâtres, huileuses, portent des taches de bitume, étalées en larges cernes irisés. D'ailleurs, elles brûlent, si on les boit, comme une liqueur corrosive; si on y entre jusqu'aux genoux, on a peine à y marcher, tant elles sont pesantes; on ne peut y plonger ni même y nager dans la position ordinaire, mais on flotte à la surface comme une bouée de liège.
Jadis, l'empereur Titus y fit jeter, pour voir, des esclaves liés ensemble par des chaînes de fer, et ils ne se noyèrent point.
*
* *
Du côté de l'est, dans le petit désert de ces sables où nous venons de marcher pendant deux heures, une ligne d'un beau vert d'émeraude serpente, un peu lointaine, très surprenante au milieu de ces désolations jaunâtres ou grises, et finit par aboutir à la plage funèbre: c'est le Jourdain, qui arrive entre ses deux rideaux d'arbres, dans sa verdure d'avril toute fraîche, se jeter à la mer Morte.
Encore une heure de route, à travers les sables et les sels, pour atteindre ce fleuve aux eaux saintes.
Les montagnes de la Judée et du Moab commencent à s'enténébrer, comme hier, sous des nuées d'apocalypse. Là-bas, tous les fonds sont noirs et le ciel est noir, au-dessus du morne étincellement de la terre. Et, en chemin, voici qu'un muletier syrien de Beyrouth—grand garçon naïf d'une quinzaine d'années que nous avons loué à Jérusalem, avec sa mule, pour porter notre bagage—se met à fondre en larmes, disant que nous l'avons emmené ici pour le perdre, nous suppliant de revenir en arrière. Il n'avait encore jamais vu les parages de la mer Morte, et il est impressionné par ces aspects inusités ou hostiles; il est pris d'une espèce d'épouvante physique du désert; alors, nous devons le rassurer et le consoler comme un petit enfant.
*
* *
Quelques ruisseaux, bruissant sur le sable et les pierres, annoncent d'abord l'approche du fleuve. Puis, subitement, l'air s'emplit de moustiques et de moucherons noirs, qui s'abattent sur nous en tourbillons aveuglants. Et, enfin, nous atteignons la ligne de fraîche et magnifique verdure qui contraste d'une façon si singulière avec les régions d'alentour: des saules, des coudriers, des tamarisques, de grands roseaux emmêlés en jungle. Entre ces feuillages, qui le voilent sous leur épais rideau, le Jourdain roule lourdement vers la mer Morte ses eaux jaunes et limoneuses; c'est lui qui, depuis des millénaires, alimente ce réservoir empoisonné, inutile et sans issue. Il n'est plus aujourd'hui qu'un pauvre fleuve quelconque du désert; ses bords se sont dépeuplés de leurs villes et de leurs palais; des tristesses et des silences infinis sont descendus sur lui comme sur toute cette Palestine à l'abandon. A cette époque de l'année, quand Pâques est proche, il reçoit encore de pieuses visites; des hordes de pèlerins, accourus surtout des pays du Nord, y viennent, conduits par des prêtres, s'y baignent en robe blanche comme les chrétiens des premiers siècles et emportent religieusement, dans leurs patries éloignées, quelques gouttes de ses eaux, ou un coquillage, un caillou de son lit. Mais après, il redevient solitaire pour de longs mois, quand la saison des pèlerinages est finie, et ne voit plus de loin en loin passer que quelques troupeaux, quelques bergers arabes moitié bandits.
*
* *
Vers le milieu du jour, nous sommes rentrés à Jéricho, d'où nous ne repartirons que demain matin, et il nous reste les heures tranquilles du soir pour parcourir la silencieuse oasis.
Une sorte de grand bocage mélancolique où souffle un air extraordinairement chaud et où vivent, grâce à la dépression profonde du sol, des bêtes et des plantes tropicales. Halliers, fouillis d'arbres verts, d'arbustes plutôt et d'herbages, le faux-baumier ou baumier-de-Galaad, le pommier-de-Sodome et le spina-Christi aux épines très longues, qui, suivant la tradition, servit à composer la couronne de Jésus.
Aux temps antiques, c'était ici une contrée de richesse et de luxe, comme de nos jours la Provence ou le golfe de Gênes, et on y faisait des jardins merveilleux, renommés par toute la terre. Salomon y avait acclimaté les premiers baumiers rapportés de l'Inde. L'eau, amenée de tous côtés par des canaux, permettait d'entretenir de grands bois de palmes, des plantations de cannes à sucre et des vergers pleins de roses. Toute cette plaine était «couverte de maisons et de palais».
Aujourd'hui, plus rien, et les traces même de cette splendeur sont effacées; des amas de pierres çà et là, d'informes ruines émiettées sous les broussailles, servent aux discussions des archéologues. On ne sait plus bien exactement où furent les trois villes célèbres qui, tour à tour, s'élevèrent ici; ni la Jéricho primitive, dont les murs tombèrent au son des trompettes saintes et que Josué détruisit; ni la Jéricho des prophètes où vécurent Élisée et Élie, qui fut offerte, comme un cadeau royal, par Antoine à Cléopâtre, puis vendue par Cléopâtre à Hérode et ornée par celui-ci de nouveaux palais, et enfin complètement détruite sous Vespasien; ni la Jéricho des premiers siècles de notre ère, bâtie par l'empereur Adrien, devenue évêché dès le ive siècle et encore célèbre au temps des croisades par ses ombrages de palmiers.
Fini et anéanti, tout cela; non seulement les palais ont disparu avec les temples et les églises; mais aussi les dattiers, les beaux arbres rares ont fait place aux broussailles sauvages qui recouvrent à présent l'oasis d'un triste réseau d'épines.
*
* *
Par les vagues sentiers, parmi les buissons épineux et les ruisseaux d'eaux vives, nous errons longuement, aux heures lumineuses du soir. Très loin, un petit pâtre arabe nous mène voir des amoncellements de pierres qui forment comme un immense tumulus et où se distinguent encore, entre les herbes et les ronces, quelques blocs jadis sculptés. Laquelle des trois Jéricho est là, devant vous, pulvérisée? Probablement celle d'Hérode; mais on n'en sait rien au juste, et, d'ailleurs, peu nous importe la précision des détails dans l'ensemble de tout ce passé mort!
Le coucher splendide du soleil nous trouve presque égarés au milieu de cette espèce de bocage funéraire, qui est jeté à la façon d'un grand linceul sur le sol plein de poussière humaine. Et nous pressons le pas, nous déchirant un peu aux épines des baumiers-de-Galaad. Pendant notre promenade solitaire, nous n'avons rencontré qu'un troupeau de chèvres et deux ou trois Bédouins de mauvaise mine armés de bâtons. Mais, dans les branches, c'est une agitation joyeuse d'oiseaux de tout plumage qui s'assemblent pour la nuit, et on entend de divers côtés le rappel des tourterelles. Cette plaine en contre-bas des mers, dans laquelle nous marchons, est partout environnée de montagnes; il y a d'abord, à un millier de mètres de distance, montrant au-dessus des bois son sommet rougeâtre, ce mont de la Quarantaine, où, d'après la tradition, le Christ se retira pour méditer pendant quarante jours et qui est resté, depuis tantôt dix-neuf siècles, comme une sorte de Thébaïde aux cavernes toujours hantées par des moines solitaires, des ermites à longs cheveux. A l'Occident s'en va la chaîne lointaine des montagnes de la Judée, déjà dans l'ombre, tandis qu'au levant et au sud les cimes de la Sodomitide concentrent tous les derniers rayons du soir, éclatent dans une sinistre splendeur au-dessus de cette nappe assombrie qui est la mer Morte.—Tout cela cependant n'est encore rien, après les désolations et les éblouissements roses de la Grande Arabie, dont nous gardons le souvenir, l'image comme gravée au fond de nos yeux...
*
* *
Au chaud crépuscule, quand nous sommes assis devant le porche de la petite auberge de Jéricho, nous voyons accourir, sur un cheval au galop affolé, un moine en robe noire, les longs cheveux au vent. C'est l'un des solitaires du mont de la Quarantaine, qui a tenu à arriver le premier pour nous offrir des petits objets en bois de Jéricho et des chapelets en coquillages du Jourdain.—A la nuit tombée, il en descend d'autres, qui ont la pareille robe noire, la même chevelure éparse autour d'un visage de bandit et qui entrent à l'hôtel pour nous proposer des petites sculptures et des chapelets semblables.
Elle est tiède, la nuit d'ici, un peu lourde, très différente des nuits encore froides de Jérusalem, et, à mesure que s'allument les étoiles, un concert de grenouilles commence partout à la fois, sous l'enchevêtrement noir des baumiers-de-Galaad,—si continu et d'ailleurs si discret que c'est comme une forme particulière du tranquille silence. On entend aussi des aboiements de chiens de bergers, là-bas, du côté des campements arabes; puis, de très loin, le tambour et la petite flûte bédouine, rythmant quelque fête sauvage;—et, par instants, bien distinct de tout, le fausset lugubre d'une hyène ou d'un chacal.
Maintenant, voici même un refrain inattendu des estaminets de Berlin qui éclate tout à coup, comme en dissonance ironique, au milieu de ces bruits légers et immuables des vieux soirs de Judée: des touristes allemands, qui sont là depuis le coucher du soleil, campés sous des tentes des agences; une bande de «Cooks», venus pour voir et profaner ce petit désert à leur portée.
*
* *
Passé minuit, quand tout enfin se tait, le silence appartient aux rossignols, qui emplissent l'oasis d'une exquise et grêle musique de cristal.
XVI
Lundi, 9 avril.
Nous quittons dès le matin Jéricho pour remonter vers Jérusalem. Dans les sentiers, coupés de clairs ruisseaux, sur les herbes, entre les baumiers verts, il y a une certaine animation de cavaliers arabes, qui galopent, au soleil levant, sur des chevaux harnachés de mille couleurs.
Au sortir des plaines profondes, quand nous entrons dans les calcaires blancs des montagnes de Judée, une cuisante chaleur nous accable, et nos chevaux marchent péniblement sur cette route, qui monte en lacets rapides. Nous nous élevons par degrés au-dessus de la région étrange, en contre-bas de tous les pays et de toutes les mers. La lumière est dure et éblouissante sur les blancheurs des rochers et du sol; il n'y a de noir que nos ombres; tout le reste est clair et fatigant à regarder. Derrière nous, le déploiement toujours plus immense des lointains,—la mer Morte, aux immobilités d'ardoise, et les montagnes bitumineuses de la Sodomitide,—tout cela semble, par contraste, un grand abîme obscur, tant sont blanches les choses rapprochées.
Très noires, nos ombres, qui se promènent sur les blanches pierres peuplées de lézards. Noirs aussi, les passants, que nous rencontrons maintenant de plus en plus nombreux, comme avant-hier, en défilé presque continu. Des Bédouins, chassant devant eux des petits ânes par centaines; des Bédouins et des Bédouins, armés de longs fusils, de coutelas et de poignards, la corde de laine autour du front et les coins du voile arrangés en oreilles de bête; groupes archaïques et charmants; groupes d'hommes sveltes et fauves qui, en nous croisant, nous montrent, dans un sourire de salut, des dents de porcelaine. Et des chameaux, attachés à la file, et des troupeaux de chèvres innombrables, menés par des petits bergers aux yeux de gazelle.
Parfois, au fond de crevasses, de trous comme des entrées de l'enfer, on entend le Cédron qui bruit, et on l'aperçoit, en mince filet d'argent, qui sautille dans son lit presque souterrain, au milieu de l'obscur chaos de pierres.
Les montagnes vont peu à peu verdir à mesure que nous approcherons de Jérusalem. Pour le moment, de blanchâtres qu'elles étaient tout en bas, elles sont devenues fauves et, sur leurs croupes arrondies, il y a comme un mouchetage étonnamment régulier de petites broussailles brunes; on dirait qu'on les a recouvertes avec de géantes peaux de léopard.
*
* *
Depuis tantôt deux heures, nous montons; la nature des roches est changée; l'air est plus froid et une légère teinte verte commence à s'étendre. Comme si elle s'était abîmée en profondeur, la mer Morte a disparu au-dessous de nous avec les régions maudites d'alentour.
Sur la route, continue le défilé des passants. Maintenant, c'est tout un pèlerinage de paysans cypriotes qui se rend au Jourdain, hommes, femmes et enfants, montés sur des mules ou des ânes. Puis, derrière eux, des barbes blondes ou rousses et des bonnets de fourrure: des Russes, des centaines de Russes, très âgés pour la plupart, et quand même cheminant à pied; des moujiks à cheveux blancs et des vieilles femmes à lunettes, épuisées, branlantes. Protégés par leur pauvreté même contre les attaques bédouines, ils s'avancent sans peur, en trottinant avec des bâtons. Ils ont tous, en bandoulière, des gourdes ou des bouteilles vides, qu'ils rempliront pieusement au fleuve: grands-pères et grands'mères, qui vont rapporter, peut-être jusqu'à Arkhangel et aux rives de la mer Blanche, un peu des eaux saintes, de quoi baptiser leurs petits-enfants. En nous croisant, ils nous disent bonjour, ceux-là aussi; ils n'ont pas le joli geste des Bédouins ni leur joli sourire; mais leur salut, plus lourd, paraît plus franc et plus sûr.
*
* *
Au-dessous des cimes grises, les creux des vallées sont redevenus tout verts; il y a partout des troupeaux qui paissent et des petits bergers en burnous qui jouent de la musette. Au même point que l'avant-veille, nous retrouvons les mêmes grandes bêtes percheuses, découpées en silhouettes sur le ciel, au-dessus de nos têtes: des chamelles, qu'on a mises aux champs avec leurs petits. Et enfin, les fleurs recommencent, émaillant partout les rochers de points rouges et de points roses.
*
* *
A mi-chemin, nous faisons halte au caravansérail, où il y a foule aujourd'hui.
Un caravansérail, c'est surtout une sorte de citadelle pour abriter les voyageurs et leurs montures contre les pillards des chemins. Du Levant au Moghreb, ils se ressemblent tous: une cour, un carré d'épaisses murailles garnies d'anneaux de fer pour attacher les bêtes; sur l'une des faces intérieures, un vaste hangar pour abriter les hommes, et, près de la porte d'entrée, la tanière des gardiens du lieu, avec de petits fourneaux primitifs pour faire du café aux passants.
Des bêtes sellées, de toute classe et de toute espèce, encombrent ce caravansérail de la route de Jéricho. Il en entre et il en sort à chaque instant, avec des ruades et des écarts: chevaux de touristes, à selle anglaise, ou chevaux ébouriffés, à grande selle arabe, les flancs et la poitrine surchargés de franges de toutes couleurs; longs dromadaires majestueusement bêtes; mules aux harnais bariolés de perles et de coquilles; ânons modestes des plus pauvres pèlerins; pauvres ânons dépenaillés ayant sur ledos des vieilles toiles et des vieilles besaces. Et tout cela se mêle, s'entrave les pieds, s'affole et crie.
Sous le hangar qui regarde cette cour, une centaine de personnes s'empressent à déjeuner,—avec des provisions apportées, bien entendu, le caravansérail ne fournissant que l'eau fraîche, le café, le narguilé et la protection de ses murs. Les uns mangent sur des tables; les autres, qui n'en ont plus trouvé, s'arrangent par terre. Groupes presque élégants de touristes anglais ou américains. Groupes plus humbles de pèlerins grecs. Amas de pèlerins russes, têtes de vieux braves avec des médailles à la poitrine, faisant bouillir par terre, sur des feux de branches, des petites soupes au pain noir. Beaux guides syriens, tout brodés de soie, poseurs avec des cheveux à la Capoul échappés du turban, en coquetterie avec les dames touristes des agences.—Et des Turcs et des Serbes. Et des prêtres, qui déjeunent en tenant leurs ânons par la bride. Et des moines blancs et des moines bruns. Et des Bédouins mangeant avec leurs doigts comme au dessert, déchiquetant, à belles dents blanches, d'immondes débris de poulets.
A la table voisine de la nôtre, sont assises des jeunes femmes maronites; les unes en costume encore un peu national, long manteau de velours et d'hermine, cheveux pris dans un mouchoir pailleté; les autres, hélas! en chapeau à fleurs, habillées comme, il y a cinq ou six ans, les grisettes de France; charmantes quand même à force d'être fraîches, d'avoir de grands yeux.—Et un échange amical de dattes et d'oranges s'établit entre notre tablée et la leur, tandis que nous faisons passer des tranches de pain blanc à de bons vieux moujiks accroupis à nos pieds.
Vraiment, pour rencontrer si étrange et si cordiale Babel, il faut venir, en temps de pèlerinage, sur les routes de Palestine...
Et, dans quelques jours d'ici, après les fêtes de Pâques, ce caravansérail va se retrouver, pour de longs mois, silencieux et vide, sous un soleil devenu dévorant.
*
* *
Trois heures encore, après cette halte, pour monter à Jérusalem.
Et toujours nous rencontrons des pèlerins; même des pèlerins musulmans, qui commencent à descendre vers la mer Morte pour les dévotions annuelles au tombeau de Moïse; des groupes de Turcs et d'Arabes, des hommes à pied, des femmes, entièrement voilées de blanc, assises sur des petits ânes. De nonchalants dromadaires passent aussi, portant sur le dos des choses immenses et légères qui leur font à chacun comme les ailes éployées d'un papillon: sortes de paniers, que recouvrent des étoffes rouges tendues sur des cerceaux d'osier et dans lesquels voyagent commodément d'invisibles dames.
*
* *
Sur la route, le village de Béthanie, où Jésus aimait venir, est au penchant d'une montagne, entouré de quelques oliviers, de quelques figuiers et de champs magnifiquement verts. Très misérable petit village, aujourd'hui tout arabe; maisonnettes en ruine, informes écroulements de pierres. Le vent froid des hauteurs y souffle en ce moment, agitant les branches, les herbes folles, le velours des orges nouvelles. Et des milliers de coquelicots, d'anémones, le long des petits chemins ou sur les vieux murs, jettent leurs vives taches rouges.
Nous mettons pied à terre au milieu d'enfants en haillons charmants, accourus pour tenir nos chevaux. Et c'est devant un vieux portique ogival, enduit de chaux blanche, sur lequel, pour célébrer quelque retour heureux de la Mecque, on a peinturluré, suivant l'usage, des arabesques naïves, bleues, jaunes et roses.
Çà et là, dans les décombres et sous les herbes, gisent des fragments de colonnes, débris des églises des premiers siècles ou du grand couvent des croisades. On nous montre, attenant à une humble mosquée, un faux tombeau de Lazare; ailleurs, de très contestables ruines de la maison de Marie et de Madeleine... Mais non, rien de tout cela n'est pour nous émouvoir; les souvenirs terrestres du Christ ne se retrouvent vraiment plus ici; il est trop tard, des mains humaines trop nombreuses ont bouleversé la Béthanie de l'Évangile, avant la venue de ses tranquilles habitants d'aujourd'hui.
*
* *
Sitôt après Béthanie, nous découvrons la vallée de Josaphat, et Jérusalem aussi reparaît, intacte de ce côté-ci, superbe et désolée, profilant très haut sur le ciel sa muraille sarrasine, que dépassent ses coupoles grises.
XVII
Mardi, 10 avril.
Visité, pendant la matinée, le Trésor des Latins.
C'est, dans des sacristies dépendantes de la grande église franciscaine, un amas de richesses. Depuis le moyen âge, des rois, des empereurs, des peuples, n'ont cessé d'envoyer des présents magnifiques vers cette Jérusalem dont le prestige immense est aujourd'hui si près de mourir.
On nous montre de grands revêtements d'autel qui sont des plaques d'argent et d'or; des flambeaux d'argent hauts de dix pieds; des croix de diamant et des ciboires d'or émaillé; une «exposition» pour le Saint-Sacrement, en or et pierreries, offerte jadis par un roi de Naples et pouvant valoir de quatre à cinq millions.
Dans des séries d'armoires, des costumes sans prix, pour les prêtres, s'alignent, enveloppés de mousselines et étiquetés: «don de la république de Venise»; «don de l'Autriche» ou «don de l'Italie». Rigides et somptueuses choses, qui semblent brodées par des fées patientes, dans toute la magnificence et la pureté des différents styles anciens. Le dernier des dons de la France est une suite d'ornements, brodés d'abeilles d'or en haut relief sur drap d'or, qui ne servirent qu'une fois, le jour du mariage de Napoléon III, à Notre-Dame de Paris. Il y a une vénérable chasuble alourdie de cristal de roche et de pierres fines, qui paraît dater des croisades. Une autre, qui date de la Renaissance espagnole,—et qui est loin d'être la plus belle de cette collection prodigieuse—vient de rentrer ces jours-ci au Trésor: on l'avait envoyé réparer dans un couvent de nonnes, et la réparation, qui a coûté quinze mille francs, a duré cinq années.
Une fois l'an, à tour de rôle, chacun de ces jeux de costumes est porté par les prêtres, pendant les pompes asiatiques déployées au Saint-Sépulcre.
Et tant de pièces précieuses ont déjà disparu, nous disent les aimables gardiens de ces merveilles; les unes, enfouies en terre, pendant les sièges, dans des cachettes qui n'ont plus été retrouvées; les autres, enlevées pendant les pillages; les autres encore,—des évangiles, des étoles,—brûlées pendant la terreur des pestes, parce qu'elles avaient été touchées par des prêtres contaminés...
Alors, en les écoutant dire, devant ces amas de soieries et de dorures qu'ils déploient si complaisamment pour nous, notre pensée plonge, une fois de plus, au milieu des tourmentes superbes des vieux temps. D'ailleurs, dans cette ville entière, on sent se dégager de ce que l'on voit, de ce que l'on touche, et même sourdre mystérieusement du sol où l'on marche, l'âme d'un passé colossal, tout de magnificence et d'épouvante...
*
* *
Ces prélats de Jérusalem, si accueillants, auxquels on dit sans sourire: «Votre Grandeur», «Votre Béatitude», ou même «Votre Paternité Révérendissime», semblent—du fait même qu'ils sont ici, dans ces vieilles églises et ces vieilles demeures poussiéreuses, observant des rites surannés—être redevenus des hommes du moyen âge. On ne peut leur en vouloir, à eux-mêmes, de suivre des errements séculaires; mais de quelle étrange façon les catholiques et les orthodoxes ont compris la grande leçon de simplicité que Jésus est venu donner au monde! Certes, ils sont intéressants, ces prélats; leurs cérémonies, leurs monuments et leurs trésors font revivre les époques de la foi aveugle et souveraine. Mais, tout ce passé des cultes magnifiques, chacun sait de reste qu'il a existé, et d'ailleurs il ne prouve rien; sa reconstitution ne peut être qu'un vain amusement pour l'esprit. Derrière ce Christ conventionnel, que l'on montre ici à tous, derrière ce Christ trop auréolé d'or et de pierreries, trop rapetissé pour avoir passé pendant des siècles à travers tant de cerveaux humains, la vraie figure de Jésus s'efface maintenant à mes yeux plus que jamais; il me semble qu'elle fuit davantage, qu'elle est plus inexistante. Durant les premières heures émues de l'arrivée, à Bethléem et au Saint-Sépulcre, sous le seul rayonnement de ces noms magiques, il s'était fait en moi comme un réveil de la foi des ancêtres... Ensuite, c'est dans la mélancolique campagne, ou dans les ruines exhumées des voies hérodiennes, qu'un reflet de Lui encore m'était apparu; mais quelque chose de déjà plus terrestre, d'à peine divin et d'à peine consolant... Et maintenant, c'est fini... Aujourd'hui, en rentrant à Jérusalem, après ces trois jours d'absence, j'ai revu froidement le lieu du Grand Souvenir,—et ma visite au Trésor des Franciscains, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, achève de me glacer le cœur.
*
* *
Pendant notre courte absence, il est arrivé ici chaque jour des pèlerinages nouveaux. C'est l'époque de la grande animation de Jérusalem. De tous côtés, les foules accourent et les églises se parent, pour la fête de Pâques qui sera bientôt. Les rues étroites sont encombrées de gens de tous les pays du monde. Il passe des cortèges de pèlerins chantant des cantiques, des cortèges de petits enfants grecs, psalmodiant à voix nasillarde et haute; des processions se croisent avec des défilés de mules aux harnais brodés de coquillages, dont les innombrables clochettes sonnent comme des carillons d'église; et, conduits par des Bédouins sauvages, des chameaux entravent le tout, grandes bêtes inoffensives et lentes, accrochant les devantures des vendeurs de croix ou de chapelets avec leurs fardeaux trop larges. L'odeur des encens que l'on brûle est partout dans l'air. Et le son grave, le son étrange des trompettes turques perce la vague clameur d'adoration qui s'échappe des chapelles, des couvents et des rues, toujours plus grande aux approches de cette Pâques des Grecs, et qui sera, au Saint-Sépulcre, une fête semi-barbare et que j'aime mieux fuir... Plutôt, je m'en irai là-bas chercher le souvenir du Christ, dans les petites villes de Galilée, ou sur les bords déserts de ce lac de Tibériade où il a passé la majeure partie de sa vie. Jérusalem est trop idolâtre pour ceux dont l'enfance a été illuminée par les purs Évangiles; les yeux peuvent s'intéresser à son formalisme pompeux, comme d'ailleurs au coloris des choses de l'Islam, mais c'est aux dépens des pensées profondes... Le Christ, le Christ de l'Évangile, en somme j'étais venu pour lui seul, comme les plus humbles pèlerins, amené par je ne sais quelle naïve, et confuse, et dernière espérance de retrouver ici quelque chose de lui, de le sentir un peu revivre au fond de mon âme, ne fût-ce que comme un frère inexplicablement consolateur... Et ma détresse aujourd'hui se fait plus morne et plus désespérée, de ce que, même ici, son ombre achève pour moi de s'évanouir...
Le Gethsémani! Depuis tant d'années j'avais rêvé que j'y viendrais passer une nuit de solitude, de recueillement suprême, presque de prière... Et je n'ose plus, et je remets de soir en soir, redoutant trop de ne rencontrer là, comme ailleurs, que le vide et la mort...
XVIII
Mercredi, 11 avril.
Visité dans la journée différents lieux où se manifeste encore la Jérusalem antique: les ruines d'Ophel, la cité de David... Et retrouvé là toujours l'effroi de l'entassement des passés humains; mais plus rien du Christ. D'ailleurs, je cesse presque de poursuivre son fuyant souvenir et je suis ici maintenant comme en une ville quelconque.
Le cœur lassé et l'esprit à peine attentif, au crépuscule tombant je traverse, pour rentrer, ces ruelles du vieux bazar couvert où les choses orientales font place aux croix et aux chapelets; alors je me rappelle le Saint-Sépulcre,—autant dire l'âme de Jérusalem,—qui est là tout près, et je veux y entrer encore, pour voir les humbles prier et pleurer...
Il y a foule ce soir, devant les portes, sur la place étroite, entre les hautes constructions démantelées, déchirées, aux airs de sombres ruines, qui sont l'extérieur de cet amas de chapelles. Et les pèlerins piétinent le marché de chapelets qui se tient là par terre, couvrant les vieux pavés d'un éternel étalage de verroteries.
C'est l'heure où les Russes et les Grecs sortent des basiliques à l'approche de la nuit, après avoir tout le jour prié, tout le jour embrassé les pierres saintes.
Le calme de chaque soir commence à se faire dans le dédale obscur du Saint-Sépulcre. Les vendeurs de petits cierges sont partis; alors, il faut regarder à ses pieds, aller à tâtons comme les aveugles, pour ne pas trébucher sur les dalles usées, pour ne pas tomber, dans les descentes, sur les marches informes.
Par places, un peu de lumière descendue des coupoles indique encore le délabrement de ces murailles qui, jusqu'à hauteur d'homme, sont écorchées, rongées, grasses de frottements de mains et de baisers.
Toujours les mendiants, les mendiants macabres se tiennent là, demi-nus sous des haillons, accroupis contre des colonnes, dans des poses de bêtes. Il y en a un qui se lève,—un vieillard sans yeux,—et qui me tire par le bras, qui me poursuit de sa plainte, en me tâtant, pour se conduire, avec ses mains effroyables... Derrière un pilier, résonne une toux horriblement creuse; une pauvre vieille cosaque—une pèlerine, celle-ci—est effondrée dans ce coin, malade, finie, son bâton et son rosaire à la main, buvant quelque soupe à une écuelle...
Et, au-dessus d'eux, vaguement brille, comme un givre d'argent et d'or qui tomberait des voûtes, la profusion des saintes lampes. Et partout, dans l'obscurité qui s'épaissit, étincellent les marbres, les icones avec leurs pierreries, les inutiles et somptueuses choses qui font de ce lieu un palais de rêve, ouvert aux plus misérables de cette terre...
Par groupes, marchant sans bruit, avec un excessif respect, les pèlerins, les pèlerines, remontent des parties lointaines et obscures des sanctuaires; en se retournant plusieurs fois, avec des saluts, des signes de croix, ils s'en vont lentement comme à regret,—et, avant de se décider à franchir les portes, reviennent sur leurs pas, comme n'ayant point encore assez salué, assez remercié le ciel et le Sauveur; se prosternent au hasard pour baiser quelque chose de plus dans ce saint lieu, une dalle, le marbre d'un autel ou la base d'un pilier...
Sous le nuage d'encens, qui se tient immobile à mi-hauteur des colonnes superbes, couve une sinistre odeur humaine: odeur de misère, de pourriture, de cadavre, dont ces voûtes sont constamment remplies et qui, à l'époque des grands pèlerinages, devient lourde comme celle des champs de bataille au lendemain des déroutes. Elle est pour nous redire notre néant, cette odeur souillant cette magnificence, pour nous rappeler les immondices dont notre chair est pétrie; elle est évocatrice des plus sombres pensées de mort...
Ce soir, d'ailleurs, aucune lueur un peu douce ne descend dans le noir de ma détresse infinie; je ne sais plus voir ici que l'entassement séculaire des traditions byzantines et puis romaines; rien ne s'éveille en moi qu'une immense pitié pour ces simples et ces confiants, pour ces vieux, pour ces vieilles presque sans lendemain qui, tout le jour, sont venus prier, pleurer, espérer—et qui déjà traînent avec eux la fétidité des cimetières...
*
* *
Avant-hier, ont pris fin les fêtes musulmanes du Baïram et le mince croissant du nouveau mois lunaire commence presque à éclairer les nuits.
Sitôt l'obscurité venue sur Jérusalem, pèlerins et touristes restent enfermés dans les couvents ou les hôtels, et la ville alors se retrouve plus elle-même, aux lueurs de ses antiques petites lanternes.
Il y a, en dehors des murs, une sorte de chemin de ronde que, chaque soir, je suis dans l'obscurité, jusqu'à la vallée de Josaphat où il descend se perdre; il contourne le mont Sion, en longeant, à travers une absolue et funèbre solitude, les hauts remparts crénelés, depuis la porte de Jaffa jusqu'à celle des Moghrabis; puis, en un point où les murailles se brisent à angle vif pour remonter vers le nord, il semble se dérober, tomber, plonger dans le noir—et on a devant soi le gouffre d'ombre où tant de milliers de morts attendent... attendent que l'heure de joie et d'épouvante sonne au bruit éclatant de la dernière trompette...
*
* *
Là, je m'arrête et je rebrousse chemin, remettant de continuer ma route aux très prochains soirs où le croissant aura pris plus de force et où l'on y verra assez dans la sombre vallée pour y descendre.
Si, en plein jour, toute cette partie de Jérusalem est déjà lugubre, elle devient presque un lieu de religieux effroi la nuit, quand on s'y promène seul, et on y sent planer toute l'horreur de ce grand nom légendaire: la vallée de Josaphat!...
Ils attendent, les morts, par légions, sous leurs innombrables pierres,—et les siècles passent, et les millénaires passent,—et elle tarde à sonner, la trompette du Jugement, et on n'entend point dans les airs voler les terribles archanges du réveil. Mais les corps pourrissent, les os ensuite tombent en poussière, et à leur tour s'émiettent les granits des tombes; dans un même néant peu à peu tout se fond, avec une inexorable tranquillité lente. Et la vallée se fait toujours plus oubliée, toujours plus silencieuse...
XIX
Jeudi, 12 avril.
La diane des clairons turcs dans le voisinage me tire d'un inquiet sommeil matinal. Et un rêve que je faisais s'envole. Il avait commencé par un sentiment de suprême, mais imprécise détresse; quelque chose qui n'était peut-être que la perception plus nette de la fuite irrémédiable de mes jours, des séparations affreuses et prochaines, de la fin de tout. Et puis, peu à peu, mon humaine angoisse s'était fondue en une prière; le Christ était retrouvé, le Christ de l'Évangile, et je m'abîmais, de toute mon âme misérable, en Lui, comme ces pèlerins qui, sur les dalles du Saint-Sépulcre, s'affaissent de tout leur corps épuisé;—et les terrestres fins ne m'atteignaient plus;—et il n'y avait plus de néant, plus de poussière, ni plus de mort;—j'étais arrivé au port ineffable et unique, au refuge des refuges, dans la certitude absolue des éternels revoirs, dans la vie et dans la lumière...
Les clairons turcs sonnaient dehors le réveil étrange. Ma prière s'enfuit dans l'irréel, dans l'impossible, me laissant plus claire et plus inexorable cette lucidité qui est spéciale aux recommencements de la vie de chaque jour.
*
* *
Et je me rappelai qu'on m'attendait aujourd'hui de bonne heure au Saint-Sépulcre, pour me montrer, grâce à la bienveillance du patriarche, le Trésor des Grecs, très difficilement ouvert.
Depuis notre arrivée, c'était le premier matin vraiment ensoleillé et chaud. Jérusalem étalait la mélancolie de ses ruines au gai printemps moqueur. Sur la petite place hautement murée du Saint-Sépulcre, parmi le marché aux perpétuels chapelets, on avait apporté déjà quelques premières gerbes de belles palmes vertes, pour cette fête des Rameaux qui s'approche.
En un point de l'église sombre, par d'étroits petits escaliers, le Custode des richesses merveilleuses nous fait monter au-dessus même du calvaire, dans les combles de la chapelle haute, toute d'argent et d'or, que les Grecs ont établie en ce lieu. Et il nous arrête là, dans une sorte d'antique couloir, bas de plafond et demi-obscur, la règle absolue interdisant l'entrée du Trésor; devant nous est dressée une table recouverte d'un tapis blanc et on commence à nous apporter une à une les pièces d'ancienne orfèvrerie,—tandis que, sous nos pieds, aux étages d'en dessous, les cierges brûlent, l'encens fume et les éternelles prières chantent. A chaque tour, il en a son faix, d'or et de pierreries, le prêtre aux longs cheveux de femme qui est préposé au va-et-vient entre nous et le Trésor: dons sans prix, faits, dans l'élan des reconnaissances mystiques ou dans le remords des crimes, par des rois et des reines du temps passé; grands évangiles dont les couvertures sont d'épaisses plaques d'or alourdies de diamants et de rubis; étuis de plomb ou de fer, imitant des têtes de scaphandres, qui contiennent des tiares d'or surchargées d'émaux et de pierres précieuses. Il y a aussi des icones, des plateaux, des buires et des ciboires. Il y a une quantité de croix—pour bénir les foules, avec de lents gestes d'évêques, aux jours de pompes superbes; chacune d'elle renferme, au milieu d'un amas de pierres enchâssées, un petit morceau du bois où fut cloué Jésus; la plus singulière de toutes, qui semble en cristal vert, est composée d'énormes émeraudes qu'un sertissage très fin réunit en les laissant transparentes. Certain reliquaire gothique—bien mutilé et dont l'inquiétante provenance ne doit pas être recherchée—est taillé en forme de cœur dans un seul bloc de cristal de roche, avec entourage d'émeraudes; quand on le prend dans la main, on croirait tenir un glaçon très lourd.
Jadis, avec mes idées calvinistes, j'englobais dans une même réprobation la magnificence des autels et celle des prêtres. Aujourd'hui, si le faste des vêtements sacerdotaux me paraît toujours antichrétien, j'en arrive à admettre cet emploi des pierreries—petites choses qui sont ce que notre monde contient de plus précieux et de plus dangereusement convoité; je comprends mieux ce besoin de les sacrifier comme des riens perdus et d'en faire des écrins d'une valeur folle, pour des évangiles, pour des fragments, vrais ou supposés tels, de la croix du Christ.
*
* *
Dans l'après-midi de ce même jour, un vent de Kamsin se lève, et le ciel, troublé de sable et de poussière, se fait sinistrement jaune;—ce sont les déserts encore proches, qui se rappellent à nous;—on voit, comme au travers d'une brume sèche qui estompe tout, les grisailles dorées de la ville aux innombrables petites coupoles, et les grisailles plus blanches des montagnes bibliques d'alentour. Les distances et les proportions des choses semblent doublées. Du vague s'épand sur la terre, tandis que le soleil, qui ne rayonne plus, dessine tout rond dans le ciel un disque d'astre mort.
Sous cette même demi-lueur jaune d'éclipse, revenant le soir du mont des Oliviers, je longe, par la route toujours solitaire, les remparts de Jérusalem, les grands remparts moroses; sur leurs parois rudes et frustes, de loin en loin, le sceau, la signature arabe se lit sous la forme d'une petite rosace géométrique d'un dessin exquis, en relief encore délicat parmi les vieilles pierres usées; c'est comme pour dire aux passants que ceux qui ont élevé ces farouches défenses sont les mêmes qui savent ajourer des dentelles merveilleuses aux murs des mosquées et des palais.
Dans mon chemin isolé, je ne croise qu'un groupe de vieux Turcs, en longues robes, barbes blanches et turbans verts, qui se racontent des choses sombres et anciennes, en égrenant des chapelets d'ambre. Et c'est comme un tableau des temps musulmans antérieurs, sous ce voile coutumier fait de poussière et de sable...
Cependant, de la ville, tout à coup le carillon des cloches chrétiennes s'envole, surprenant ici, aujourd'hui, et comme dépaysé en plein Islam.
XX
Vendredi, 13 avril.
Dans trois jours, je dois quitter Jérusalem, me rendre en Galilée, où m'attirent surtout les bords déserts du lac de Génésareth.
Aujourd'hui, des visites de remerciement et d'adieu au Patriarche des Grecs, aux Pères dominicains, aux Dames de Sion, à tant d'aimables et charmants mystiques, absorbés par la ville sainte, qui vivent ici dans leurs contemplations, ou s'occupent à exhumer du sol gardien la Jérusalem du Christ et à élever des églises, à couvrir de blancs sanctuaires, toujours plus nombreux, ce lieu d'adoration.
Dans trois jours, je vais partir, et mon anxieux pèlerinage, depuis si longtemps souhaité, remis d'année en année par une instinctive crainte, sera fini, tombé comme une goutte d'eau inutile dans l'immense gouffre des choses passées qui s'oublient. Et je n'aurai rien trouvé de ce que j'avais presque espéré, pour mes frères et pour moi-même, rien de ce que j'avais presque attendu avec une illogique confiance d'enfant... Rien!... Des traditions vaines, que la moindre étude vient démentir: dans les cultes, un faste séculaire, auquel les yeux seuls s'intéressent, comme au coloris des choses orientales; et des idolâtries—touchantes peut-être jusqu'aux larmes—mais puériles et inadmissibles!... Oh! qui sondera mon angoisse infinie, aux heures du recueillement des soirs, aux heures de l'implacable clairvoyance des matins!... Quelque chose des espérances ancestrales subsistait donc encore au fond de moi-même, puisque, devant cette inanité de mes dernières prières, j'éprouve ici, sous une forme nouvelle et plus décisive, le sentiment de la mort... Et il n'est donc remplaçable par quoi que ce soit au monde, le Christ, quand une fois on a vécu par Lui,—puisque jamais, même aux époques les plus enténébrées de ma jeunesse finie, jamais dans les suprêmes lassitudes, jamais dans l'horreur des séparations ou des ensevelissements, je n'avais connu comme aujourd'hui cet effroi devant le vide indiscuté, absolu, éternel...
*
* *
A la tombée du jour, je redescends vers le Cédron pour refaire encore une fois—le cœur bien fermé cependant—le trajet du Christ, de la ville au Gethsémani.
C'est l'heure où des mélancolies, presque des terreurs, sans forme et sans nom, vont s'épandre sur cette vallée du jugement dernier. A un tournant du chemin, elle se découvre, silencieuse et profonde. J'y arrive par le côté de l'Islam, qui est déjà dans une ombre presque crépusculaire, quand, en face, les myriades de tombes juives, les ruines de Siloë et d'Ophel, avec leurs cavernes et leurs sépulcres, resplendissent encore dans une rouge fantasmagorie; chaque soir, depuis toujours, il en va de même—et c'est l'inverse des matins, où le rose des aurores commence par envahir le côté musulman, tandis que le côté d'Israël tarde à s'éclairer; entre les deux zones de cimetières qui se regardent, c'est sans trêve le même jeu, les mêmes alternances de lumière renouvelées indéfiniment.
Ce soir, elle est vide, à son ordinaire, la vallée de Josaphat; à peine, dans toute son étendue, apercevrait-on, çà et là accroché au flanc des collines, quelque berger bédouin gardant des chèvres. Elle est vide et sombrement recueillie. A travers son silence, des appels d'oiseaux,—et puis, en différents points des lointains, le petit martelage sec et sonore des sculpteurs de tombes, éternellement occupés ici à la vaine besogne de graver des noms sur des pierres; les cimetières de cette vallée ne chôment jamais et la terre y travaille jour et nuit à absorber des cadavres. D'abord je m'étais arrêté pour la regarder d'en haut, de l'angle surplombant des murailles du temple. Maintenant, j'y descends, plongeant dans les tristesses d'en bas, par les petits sentiers envahis d'herbes et piqués d'anémones rouges; la grande ombre des remparts de Jérusalem y descend avec moi, semble m'y suivre, très vite allongée, à mesure que le soleil s'en va. Au milieu des tombes, c'est, de jour en jour, un plus grand luxe de fleurs—un luxe du reste qui sera très éphémère, en ce pays tout de suite desséché, tout de suite brûlé dès le printemps.
J'ai devant moi maintenant les trois mausolées si étrangement funèbres, les tombeaux de saint Jacques, d'Absalon et de Josaphat, les trois grands monolithes de granit rougeâtre qui président à l'assemblée des pierres tombales. Et, à deux pas, il y a l'antique chaussée par où l'on franchit le lit du Cédron pour monter au Gethsémani... Mais à quoi bon continuer de ce côté? à quoi bon retourner là-haut, à la vague poursuite du fantôme qui m'a fui? Le Gethsémani est un lieu quelconque, froid et vide; rien ne flotte au-dessus de ses pierres, rien n'y passe qu'un souffle de printemps propice aux asphodèles et aux anémones... Alors, je m'arrête encore, cette fois pour rebrousser chemin,—et tout à coup c'est en moi l'éveil d'un sentiment nouveau, qui est presque de la rancune contre ce Christ, que je cherchais et qui s'est dérobé: enfantillage de barbare, legs des vieux temps naïfs; me voici comme ces simples qui promettent des dons terrestres à leurs Dieux, ou bien leur vouent des petites haines. Et, de découvrir ce sentiment-là, au fond du triste moi composite qu'ont produit les générations et les siècles, je souris moi-même d'une très ironique pitié.
*
* *
Revenu sur mes pas, je remonte dans la partie musulmane de la vallée, par ces escarpements des collines de l'ouest que couronne la longue muraille de Jérusalem, dentelée de créneaux sur le ciel jaune. Et je marche là, au hasard, parmi les petites pyramides mystérieusement sculptées, parmi les petits kiosques funéraires, aux fines ogives, qui vieillissent et s'écroulent. C'est la partie exquise de la vallée de Josaphat, toute cette zone des cimetières arabes, en pente rapide depuis le pied des grands remparts du Haram-ech-Chérif jusqu'aux profondeurs où le Cédron se cache.
La lumière s'en va. Et les pâtres bédouins rentrent vers Siloë, avec de mélancoliques ritournelles de musette... Sur la fin de mon errante promenade, je me souviens que c'est aujourd'hui vendredi; alors une curiosité de désœuvré me ramène, à travers les solitudes de la ville basse, jusqu'à ce mur des pleurs où j'étais vendredi dernier.
Dans les ruelles qui y conduisent, encombrées de chiens morts, de chats morts, d'immondices de toute sorte, je rencontre une foule qui s'y rend aussi, par intérêt moqueur, tout un pèlerinage napolitain escorté de moines, hommes et femmes ayant sur la poitrine la croix rouge, comme ces hordes bruyantes qui, dans notre Midi français, se rendent à Lourdes.
Au pied du mur du Temple, j'arrive avec ce flot profane. Vieilles robes de velours, vieilles papillotes grises, vieilles mains levées pour maudire, ils sont là fidèlement, les anciens d'Israël, qui bientôt s'en iront féconder les herbes de la vallée de Josaphat; moins nombreux que la dernière fois, cependant, et moins tranquilles aussi pour chanter les lamentations de leur prophète. Avant nous, qui entrons comme une invasion, déjà une bande d'enfants arabes était là pour les tourmenter: des petits déguisés en bêtes, en chiens, sous des sacs de toile bise, et venant à quatre pattes, avec des rires fous, leur aboyer dans les jambes. Ce soir, ils me font une pitié profonde quand même, les vieux dos voûtés, les longs nez pâles et les mauvais yeux...
*
* *
Là-bas, dans les quartiers que j'habite, dans la rue des Chrétiens et dans l'odieux faubourg de Jaffa où fument des usines, sur la route de la gare et dans les corridors de l'hôtel, je trouve, à la nuit tombante, un encombrement de gens nouveaux de tous les coins de l'Europe, vomis par le petit chemin de fer de la côte; pour la plupart déplaisants et vulgaires, touristes sans respect ou pèlerins des classes moyennes, dont la dévotion de routine est pour me glacer davantage encore.—Tout ce côté de Jérusalem a pris une banalité de banlieue parisienne.
XXI
Samedi, 14 avril.
Éveillé au son coutumier des trompettes turques, je reprends conscience de la vie au milieu du tapage d'un hôtel quelconque, portes qui battent, discussions rauques en allemand ou en anglais, malles que l'on traîne lourdement dans des corridors encombrés. Et c'est ici la ville sainte! Et après-demain je la quitterai, pour n'y plus revenir, sans y avoir aperçu la lueur que j'avais souhaitée, sans y avoir trouvé même un instant de recueillement véritable...
Depuis ces derniers jours, dans ces clairvoyances navrées des matins, où je sens que tout m'échappe, de chers visages morts me réapparaissent comme pour me dire l'adieu suprême. Oh! je vivais sans espérance pourtant, ou du moins il me le semblait,—comme à tant d'autres qui sont en cela mes frères: on s'imagine ne plus rien croire, mais tout au fond de l'âme subsiste encore obscurément quelque chose de la douce confiance des ancêtres. Et maintenant que le Christ est tout à fait inexistant, tout à fait perdu, les figures vénérées et chéries, qui s'étaient endormies en Lui, me font l'effet de s'en être allées à sa suite, de s'en être allées dans un recul plus effacé; je les ai perdues, elles aussi, davantage, sous une plus définitive poussière. Après la vie, comme dans la vie, pour moi tout est fini plus inexorablement...
*
* *
Je dois passer mes heures d'aujourd'hui au milieu des représentante de cette attachante Arménie, dont l'histoire n'a cessé, depuis l'antiquité, d'être tourmentée et douloureuse.
Si le Trésor des Grecs est assez difficilement ouvert aux visiteurs, celui des Arméniens ne l'avait même jamais été jusqu'à ce jour; et, pour obtenir qu'il nous fût montré, il a fallu les aimables instances de notre consul général auprès du bienveillant Patriarche.
Les concessions arméniennes, fortifiées comme des citadelles du moyen âge, occupent presque la moitié du mont Sion, dont l'autre partie, celle du levant, appartient aux Israélites.
Avant de commencer notre promenade dans ce quartier très spécial, nous voulons faire une visite de remerciement à Sa Béatitude le Patriarche, et, dans une salle de réception grande comme une salle de palais, on nous fait entrer pour l'attendre. Il arrive bientôt par une porte dont la tenture est soulevée presque rituellement par deux prêtres en capuchon noir, et il s'assied près de nous sur son trône. Il a une tête admirable sous l'austère capuchon de deuil, des traits fins d'une ascétique pâleur, une barbe blanche de prophète, des yeux et des sourcils d'un noir oriental. Dans son accueil, dans son sourire, dans toute sa personne, une grâce distinguée et charmante, et une nuance d'étrangeté asiatique. Au milieu de ce cérémonial et de ce lieu anciens, il a l'air d'un prélat des vieux temps. Il nous reçoit d'ailleurs à la turque,—avec le café, la cigarette et la traditionnelle confiture de roses.
En plus de l'église et des couvents, le quartier arménien renferme une immense et antique hôtellerie capable de contenir près de trois mille pèlerins, entre des murailles de trois ou quatre mètres d'épaisseur, avec des silos à provisions et une citerne pouvant fournir de l'eau pour quatre années: toutes les précautions de jadis contre les sièges, les surprises, les massacres.
L'église, où nous pénétrons en dernier lieu, est une des plus anciennes et des plus curieuses de Jérusalem. Près de sa porte extérieure, se trouve encore, pour appeler les fidèles, l'antique synamdre, avec lequel nous avions fait connaissance au couvent du Sinaï. Intérieurement, elle tient de la basilique byzantine, de la mosquée et aussi du palais arabe par le revêtement de précieuses faïences bleues qui recouvre toutes ses murailles et tous ses massifs piliers. Les trônes pour les patriarches, les petites portes des sacristies et des dépendances sont en mosaïques de nacre et d'écaille, d'un très vieux travail oriental. De la voûte, descendent des quantités d'œufs d'autruche, enchâssés dans de bizarres montures d'argent ciselé. Sur le maître-autel, pose un triptyque d'or fin à émaux translucides. Des tapis de Turquie, bleus, jaunes ou roses, étendent sur les dalles leur épaisse couche de velours. Et de grands voiles, tombant d'en haut, masquent les trois tabernacles du fond;—on les change, nous dit-on, chaque semaine; dans quelques jours, pour la fête de Pâques, figureront les plus somptueux; en ce moment, ceux qui sont en place et sur lesquels se voient des séries de personnages hiératiques, ont été envoyés, il y a une centaine d'années, par des Arméniens de l'Inde.
*
* *
C'est là, devant le maître-autel, au milieu de ce décor archaïque et superbe, que des prêtres, au beau visage encadré d'un capuchon noir et d'une barbe noire, nous apportent une à une les pièces du Trésor.
Sans contredit, les Grecs possèdent au Saint-Sépulcre une bien plus grande profusion de richesses; mais le Trésor des Arméniens se compose d'objets d'un goût plus rare. Missel à couverture d'or, offert il y a six cent cinquante ans par la reine de Silicie. Tiares d'or et de pierreries, d'un exquis arrangement. Mitres d'évêque garnies de perles et d'émeraudes. Et des étoffes, des étoffes de fées; une surtout, d'un vieux rose cerise, brocart qui semble tout semé de cristaux de gelée blanche, tout givré d'argent, et qui est brodé de feuillages en perles fines avec fleurs en émeraudes et en topazes roses. De peur que ces choses ne se coupent à force de vieillesse, on les conserve roulées sur de longues bobines que les prêtres se mettent à deux pour apporter, les tenant chacun par un bout. Après des saluts au maître-autel, répétés chaque fois qu'ils entrent, ils étendent ces brocarts par terre, sur les tapis épais.—Et ce sont des scènes de moyen âge, ces respectueux déploiements d'étoffes, dans cet immobile sanctuaire, au milieu du miroitement bleu des faïences murales,—tandis qu'autour de nous des diacres, coiffés aussi de l'invariable capuchon noir, s'empressent aux préparatifs séculaires de la semaine sainte, accrochent des tentures aux piliers, font monter ou descendre, à l'aide de chaînettes d'argent, des lampes et des œufs d'autruche.
*
* *
A gauche, en entrant dans la basilique, une sorte de niche en marbre, comme creusée dans l'épaisseur du mur, est le lieu où fut décapité saint Jacques et où sa tête est gardée. (Son corps, comme on sait, est en Espagne, à Compostelle.)
Dans des chapelles secondaires, dans des recoins qui communiquent avec l'église par des petites portes de nacre, on nous fait visiter d'autres curieux tabernacles, d'un aspect singulier et presque hindou, voilés par des portières anciennes en velours de Damas ou en soie de Brousse. On nous y montre même des colonnes arrachées jadis à la mosquée d'Omar, et d'ailleurs très reconnaissables. A Jérusalem, où tout est confusion de débris et de splendeurs, ces échanges ne surprennent plus; au fond de nos esprits, est assise la notion des tourmentes qui ont passé sur cette ville aujourd'hui au calme de la fin, la notion des bouleversements inouïs qui ont retourné vingt fois son vieux sol de cimetière...
Dans une sacristie, revêtue d'extraordinaires faïences sans âge, le prêtre d'Arménie qui nous guide, tout à coup s'exalte et s'indigne contre ce Khosroës II, le terrible, qui, afin de ne rien omettre dans ses destructions, passa cinq années ici à ruiner de fond en comble les églises, à briser tout ce qui ne pouvait être enlevé, qui emmena en captivité plus de cinq mille moines et emporta jusqu'au fond de la Perse la vraie croix. Comme c'est étrange, à notre époque, entendre quelqu'un qui frémit au souvenir de Khosroës!... Plus encore que cette mise en scène dont nous sommes ici entourés, cela nous fait perdre pour un instant toute notion du présent siècle.
*
* *
Suivant le cérémonial d'Orient, quand nous quittons la vieille basilique si vénérable, un jeune diacre nous attend à la porte pour nous verser, d'un vase d'argent à long col, de l'eau de roses dans les mains.