X
JEAN-BAPTISTE
Écoutez, je suis Jean ; je suis la voix qui crie
Seule, dans le désert.
Mon peuple, dont la peine exalte ma furie
A trop longtemps souffert.
Repentez-vous, puissants ! La feinte est inutile :
On n’évite pas Dieu !
L’heure approche, elle accourt, où tout arbre stérile
Périra dans le feu !
Je viens pour terrasser l’audace sanguinaire
Des maîtres d’ici-bas ;
Mais un autre est le Dieu ; je ne suis qu’un tonnerre
Et le bruit de son pas.
Préparez les sentiers, aplanissez la voie
Pour un autre, meilleur ;
J’apporte la menace, il apporte la joie
Qui sort de sa douleur.
Écoutez-moi ; je suis vêtu de peaux de bête ;
Ma ceinture est de cuir ;
Lorsque mon fouet serpente en sifflant sur les têtes
Le plus grand ne peut fuir.
Écoutez-moi. Sauvage est le miel que je mange ;
Ma ruche est dans le roc.
Quand ma voix parle aux rois des hontes qu’elle venge,
Ils vacillent au choc.
Les Hérodes ont peur de ma parole rude ;
Je suis le Précurseur ;
Je suis un cri ; j’annonce, esprit de solitude,
Aux foules — la douceur.
Je ne suis pas celui qu’on aime ; attendez l’autre :
C’est le grain ; moi, le vent.
Il est le Maître. Moi, je ne suis qu’un apôtre
Qu’il envoie en avant.
Lui seul pardonnera, tandis que je condamne.
Selon qu’il est écrit,
Il s’avance paisible et monté sur un âne ;
En pleurant, il sourit.
J’annonce aux manteaux d’or des riches de Judée
Les haillons d’un vainqueur !
Je blâme : il aimera ; je ne suis que l’idée :
Je vous annonce un cœur.
Ma voix est au désert ; la sienne est dans la vigne
Où le travail est doux.
Sa sandale est divine, et je voudrais, indigne,
L’attacher à genoux.
Ma voix est au désert : la sienne est aux bourgades
Qu’entourent les moissons.
Il bénit les enfants ; il charme les malades ;
Il reste et nous passons.
Sous l’onde du Jourdain par mes deux mains versée,
Ruisselante sur eux,
Les fronts las oublieront la poussière amassée
Dans les chemins pierreux.
Mais celui qui me suit baptisera de flamme
Le monde racheté.
Je baptise la chair ; et lui baptise l’âme
D’espoir et de bonté.
Il a son van en main, il nettoiera son aire,
Mais sa grange est au ciel.
Ma voix rude l’annonce ; elle est comme un tonnerre
La sienne est comme un miel.
Sa voix coule en chantant ; torrent, la mienne roule
Grondante sans pardon.
Je meurs, sévère aux rois ; il est doux à la foule :
Il mourra d’être bon.
Quand il viendra courber son front sous l’eau qui tombe,
Cet humble et grand vainqueur,
Le Dieu dur des combats va se faire colombe,
Pour entrer dans son cœur !