XI
LA TENTATION
Et ce Démon qui parle au cœur de tous les hommes
Lui fit, comme du haut d’un mont ou d’une tour,
Voir de beaux palais d’or où s’entassaient des sommes,
Et les jardins fleuris qui riaient alentour.
— « Si tu veux, je ferai ta vie heureuse et belle ;
Tu mangeras, dit-il, dans l’or et dans l’argent… »
Mais Jésus répondit : — « La misère m’appelle.
Pauvre, je saurai mieux consoler l’indigent. »
Et le Démon disait : « — On trouve dans ma voie
Les rires, les chansons, les coupes et le vin. »
— « Et comment peut-on boire à la coupe de joie
Quand la misère a soif ? » lui dit l’Homme divin.
Le Démon répondit : « Laisse la pitié vaine ;
Sois un roi sur ton peuple ; écrase-le sous toi ! »
« Dans mon peuple, j’entends pleurer la race humaine…
Hélas ! comment peut-on dormir, quand on est roi ? »
Le Démon lui montra, comme du haut d’un temple,
Des présents sur l’autel et des lampes en feu :
— « Dieu seul jouit de tout. L’espace le contemple.
La terre le redoute et tu peux être un Dieu !
« Si tu veux m’écouter, la terre est à toi, toute !
Tu seras riche, roi, dieu des hommes jaloux.
Des anges te tiendront soulevé sur ta route,
De peur que ton pied nu ne se heurte aux cailloux ! »
Et Jésus répondit : — « Le ciel est sans délices,
Quand l’homme souffre au pied des trônes bienheureux !
Mon Dieu ne goûte pas la chair des sacrifices ;
Mon Dieu souffre avec les souffrants, en eux, pour eux !
« Le bonheur de Celui dont j’apporte le règne,
C’est de prendre sa part de tous les maux humains !
L’homme pleure ? je pleure ; il saigne ? mon cœur saigne,
Et mes pieds sont meurtris, car j’ai vu leurs chemins ! »
Alors, comme au lever de l’étoile première,
Dans les lieux qu’habitait l’Homme aux divins discours
On vit naître et monter une grande lumière,
Et le monde riait à ce matin des jours.