XXXIX
LE TRIOMPHE
Or, comme, sur un âne, Il venait vers la ville :
« Le voici ! Le voici ! » crièrent les enfants.
L’esprit d’amour grandit la multitude vile,
Et, tous en un, les cœurs se gonflaient, triomphants.
— « Déroulons les tapis d’honneur dans la poussière,
Jetons devant ses pas des parfums et des fleurs ! »
Et les grands, les petits, les vieux, la foule entière,
Sentaient le cœur d’un seul plus grand que tous les leurs.
Au-dessus de sa tête on balançait des palmes ;
Des riches étalaient sous ses pieds leurs manteaux,
Et lui passait, un pur rayon dans ses yeux calmes
Que la simplicité du cœur faisait si beaux.
Et des marchands et des soldats venus de Rome
Disaient : « L’ambition illumine son œil :
Cet homme sera roi. Qu’on surveille cet homme
Qui provoque déjà les pompes de l’orgueil ! »
Mais Jésus, faisant halte à l’ombre d’un platane,
Et souriant : — « Mes bons amis, vous jugez mal :
Celui qui foule aux pieds vos tapis — c’est mon âne !
Je n’en suis pas plus fier que ce doux animal.
« Et je laisse partout flotter vos oriflammes,
Vos tapis s’étaler, vos fleurs embaumer l’air,
Parce qu’il faut encore un signe aux pauvres âmes :
Ma parole est esprit ; votre oreille est de chair.
« Si j’avais quelque orgueil, ce serait de moi-même ;
Je ne crains pas pour moi ces vains honneurs d’un jour
Mais j’aime à voir, par moi, dans un orgueil que j’aime,
Dix mille cœurs unis ne faire qu’un amour…
Pour triompher, mon rêve, au niveau de ma tête,
Prend, sensible à vos yeux, l’éclat matériel,
Mais j’ai mis les honneurs sous les pieds d’une bête
Et mon cœur va plus haut que les oiseaux du ciel. »