XLV
LA GRANDE SOLITUDE
Quand tous nos ennemis, indifférence ou haine,
S’uniraient pour couvrir d’insultes notre cœur ;
Quand nous entendrions, dans un rire moqueur,
S’élever contre nous toute la rage humaine,
Nous pourrions dire encor : « Ils comprendront un jour :
S’ils ne comprennent point, ce n’est pas de leur faute ;
Ils n’ont pas, pour bien voir, la pensée assez haute ;
Ceux qui peuvent haïr ignorent tout amour. »
Et nous accepterions ce mal pour nécessaire !
Mais que ceux dont on dit : « Mes chagrins sont les leurs, »
Ne puissent pas nous suivre au fond de nos douleurs,
C’est bien grande pitié, c’est bien grande misère !
Surtout quand notre mal vient d’eux, souffert pour eux
Il est vraiment cruel d’être seul dans l’angoisse,
Et que cette lueur qui venait d’eux décroisse,
Et que l’on soit plus seul, étant plus malheureux.
La douleur qui nous point, quelquefois l’agonie,
Nous exalte, et nous fait tout scruter et tout voir,
Et ceux pour qui la veille est alors un devoir,
Sentent leur lassitude écrasante, infinie :
Ils s’endorment !… O Christ ! Dieu de l’amour profond,
Ils t’ont laissé tout seul dans la grande ténèbre !
Toi, quittant par trois fois ta prière funèbre,
Pour te sentir près d’eux, tu viens voir ce qu’ils font.
Ils dorment ! et ta voix, ils ne peuvent l’entendre !
Elle n’arrive plus au cœur de tes amis…
« Jean, tu dors ? Pierre, Jacque, êtes-vous endormis ?
Et Jésus, par trois fois, vint, plus faible et plus tendre.
Par trois fois dans son ombre il retourna plus seul,
Disant : « La chair est faible, en dépit du courage !
Ils n’ont pas pu veiller et m’aimer davantage !
Et j’ai froid comme un mort dans l’oubli du linceul !
« … Amis, la trahison se prépare et m’entoure :
Veillez un peu ; priez !… » Ils se rendormiront !
L’abandonné de Dieu, sa sueur sur le front,
Appelle — sans que même un homme le secoure.
Ah ! j’aime mieux la croix entre les deux voleurs !
Et si l’humanité veut consoler cet homme,
Ce n’est pas au moment où sa mort se consomme,
Qu’elle doit revenir pour baiser ses douleurs…
C’est là, c’est dans la grotte affreuse où son sang coule,
Non celui de la chair, mais le sang de l’esprit,
C’est quand il souffre, seul, tout ce que l’on souffrit,
Qu’il faut mettre à genoux les pitiés de la foule.