LVIII
LE CYRÉNÉEN
Au retour de son champ, Simon de Cyrénée,
Comme tombait Jésus, au pied du Golgotha,
Sautant à bas de son pauvre ânon, s’arrêta
Et cria tout à coup à la foule étonnée :
« N’avez-vous point de honte, ô gens de peu de cœur,
De lui faire porter le bois de son supplice ?
Cœurs froids et durs ! pas un que sa peine attendrisse ! »
Mais tous lui répondaient par un rire moqueur.
Alors il leur jeta l’insulte après l’insulte
Et l’imprécation, fureur de sa bonté !
Mais le peuple, à son tour, follement irrité,
L’entoura de menace et de cris en tumulte.
— Si vous chargiez ainsi votre âne, il tomberait !
Vous voyez que cet homme est faible ; elle est trop lourde ! »
Et Simon criait fort, mais la foule était sourde,
Et le dieu défaillant le bénit en secret.
Sous le fardeau, Jésus, relevé, tombe encore ;
Et comme on est pressé d’atteindre au haut du mont
La foule a mis la croix sur le dos de Simon
Qui, penché vers Jésus, à voix basse l’honore :
« Eh bien, tant mieux ! dit-il. Vois-tu, je sais ton nom.
On m’a dit ta parole, et ce m’est douce chose
De porter un moment ta croix. Ça te repose…
Mais, pendant ce temps-là, qui va soigner l’ânon ? »
A ce mot simple, au ton de ces paroles calmes,
Le Maître a tout revu dans un songe obscurci :
Bethléem et la fuite au désert, comme aussi
Le triomphe d’un jour sur l’âne, et sous les palmes.
Et Simon leur criait : « N’avais-je pas raison
De vous dire qu’elle est trop lourde ? elle m’écrase !…
Jésus, laisse-moi faire !… »
Et Jésus, en extase,
S’arrêtant, regardait plus loin que l’horizon.