LXVII
LE DOUTE SUPRÊME
Alors la nuit se fit dans son âme profonde
Et tout le ciel immense en était attristé ;
Et sa douleur, qui plane encore sur le monde,
Ne s’est pas consolée avec sa charité !
La croix ouvrait les bras sur le sommet funeste ;
Les deux autres gibets parurent plus petits ;
La terre s’assombrit du soir, du deuil céleste,
Et tous les beaux espoirs semblèrent démentis.
Où sont ceux qui, pressés les uns contre les autres,
Afin d’être guéris touchaient son vêtement ?
Où sont ceux qui l’aimaient ? où sont les Douze Apôtres ?…
Il est seul, seul, tout seul, seul lamentablement !
Point de justice. Rien ! Pas de peuple ; une foule…
Les femmes de pitié regardent, mais de loin,
Et debout sur la croix, d’où son sang coule et coule,
Il peut se réjouir de douter sans témoin.
O nuit d’horreur montante ! Oh ! les basses nuées !
La foule, qui serpente au flanc du Golgotha,
Envoie encor d’en bas de sinistres huées…
Alors le battement de son cœur s’arrêta.
Et ce fut sa seconde et sa grande agonie ;
Vainement il cherchait, en d’horribles efforts,
A rejoindre, là-haut, la Tendresse infinie…
Son âme était clouée au bois, — comme son corps !
Et rien ne descendit du ciel — qui semblait triste,
Pas un souffle d’espoir, pas un signe d’amour,
Et sur le mont désert, où plus rien ne l’assiste,
Il doute dans la mort, et meurt avec le jour.
Et ce vaincu, croyant que personne n’écoute,
Pleurant éperdument son beau rêve infini,
Pousse alors le grand cri, son cri, le cri du doute :
« Éli, dit-il, Éli ! Lamma Sabacthani !
« A moi, Seigneur ! Seigneur, à moi ! tout m’abandonne
N’est-ce donc pas de vous que je fus l’inspiré ? »
Et penchant son front las sous l’horrible couronne,
Le grand donneur d’espoir était désespéré.