LXIX
OÙ SONT LES AUTRES ?
Quand il vit Jean, seul des Apôtres,
Au pied de l’arbre des douleurs,
Il se dit : « Où sont tous les autres ?
Pourtant mes maux sont faits des leurs !
« Ils me suivaient près des eaux calmes,
Dans les blés mûrs, dans la clarté,
Dans les honneurs, le jour des palmes…
L’ombre vient : ils m’ont tous quitté ! »
Oh ! lâches, lâches, trois fois lâches,
Ceux qui, payés d’un tel amour,
Ont fui devant les fortes tâches,
Peureux dès qu’il n’a plus fait jour.
Ils ont fait mentir l’espérance !
Ils avaient promis leur effort,
Mais ils feignent l’indifférence
Pour l’ami menacé de mort.
Ils répéteront sa parole
Quand il n’entendra plus leurs voix
Excepté Jean, qui le console ?
Ils ont tous peur de cette croix !
Ils n’auront pas vu l’agonie !
Ils diront : « Pardonnez, Dieu bon ! »
Lorsque la tendresse infinie
Aura souffert tout l’abandon !
Leur troupe hier s’est dispersée ;
Ces pêcheurs ont repris hier
La barque qu’ils avaient laissée
Sur le sable au bord de la mer.
Renonçant à pêcher des âmes,
Ils jettent leurs filets, bien loin…
Qui donc aura pitié ? les femmes ;
Et, seul d’entre eux, Jean est témoin.
Marie est là, pauvre âme en peine,
Mais c’est sa mère. Il est l’enfant !
Qu’est-ce après tout que Magdeleine ?
L’autre amour, partout triomphant.
L’amitié désintéressée,
L’amour issu du Verbe pur,
C’est Jean, le fils de sa pensée,
Le cœur tendre et fort, l’ami sûr.
« C’est Jean qui connaît ma doctrine,
C’est lui dont j’ai touché le front,
Lui qui posa sur ma poitrine
Sa tête où mes doigts se verront.
« Jean, seul, vient quand je désespère,
Quand, du fond des gouffres d’en bas,
Je jette un grand cri vers mon Père,
Qui, lui non plus, ne répond pas ! »