LXX
JEAN
Quand il vit Jean, l’ami dont l’âme était câline,
Qui, le jour où Judas le trompait bassement,
Avait longtemps posé le front sur sa poitrine,
Jésus, dans son cœur, dit à son disciple aimant :
« Jean, mon doux bien-aimé, l’horreur emplit ma bouche
Et ma lèvre est scellée et tu ne m’entends pas,
Mais ton âme m’entend, mon angoisse te touche,
Et c’est pour m’épargner que tu pleures si bas.
« Oh ! Jean, mon bien-aimé ! Jean, mon frère suave,
Dieu tout là-haut me fuit, mais en bas, toi tu viens !
Des plus tristes péchés la tendresse nous lave,
L’amour baptise seul ; seuls, les aimants sont miens.
« Jean, j’ai douté de ton amitié, tout à l’heure…
Maintenant j’ai compris ; j’avais manqué de foi !
Frère, tu consolais cette mère qui pleure,
Tu t’attardais pour elle à souffrir loin de moi !
« O Jean, mon adoré, ne t’éloigne plus ; reste ;
Défends mon humble esprit contre Satan moqueur :
Ton cœur d’homme est plus sûr que mon rêve céleste.
Jean, mon Dieu me répond : je l’entends dans ton cœur !
« Je le cherchais là-haut : je le trouve en ton âme ;
J’avais douté de l’homme et je suis châtié !
Le royaume de Dieu, c’est la petite flamme
Qui veille sur la terre et qu’on nomme pitié.
« Je crois sentir encor ta tête caressante
Peser sur mon épaule et sur mon cœur humain,
Et même je sens mieux, dans cette horreur présente,
Ta bonté dans mon cœur que leurs clous dans ma main ! »
Et lorsque le menton de Jésus-Christ s’écrase
Sur sa poitrine, avec un soupir innomé,
C’est que, voyant la mort, il croit, dans une extase,
S’endormir sur le cœur de Jean, le bien-aimé.