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Jim Harrison, boxeur

Chapter 15: XVII — AUTOUR DU RING
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About This Book

The narrator, a young man, recalls a youth shaped by the world of prizefighting and the theatrical life, focusing on a formidable boxer raised by a retired champion who becomes protector of an aging actress. The story interlaces vivid depictions of the ring, wagers and rivalries with a mystery about a vanished nobleman accused in his brother's death. Naval figures, dandies and the Prince of Wales appear as part of a broad social panorama. The plot culminates in revelations of secret marriage and lineage that settle inheritance questions while reflecting themes of courage, honor, and the moral costs of money and fame.

— Il ne convient pas dans notre situation de nous quereller comme deux rustres ivres un jour de marché, dit-il. Nous pousserons l'affaire plus loin un autre jour.

— Pour cela, je vous le promets, répondit mon oncle d'un ton farouche.

— En attendant, je vous invite à observer les conditions de votre engagement. Si vous ne présentez pas votre champion dans vingt- cinq minutes, je réclame l'enjeu.

— Vingt-huit minutes, dit mon oncle en regardant sa montre. Alors vous pourrez le réclamer, mais pas un instant plus tôt.

Il était admirable en ce moment, car il avait l'air d'un homme qui dispose de toute sorte de ressources cachées.

Pendant ce temps, Craven, qui avait échangé quelques mots avec Sir
Lothian Hume, revint près de nous.

— J'ai été prié de remplir les fonctions d'unique juge en cette affaire. Cela répond-il à vos désirs, Sir Charles? — Je vous serais extrêmement obligé, Craven, d'accepter ces fonctions.

— Et l’on a proposé Jackson comme chronométreur.

— Je ne saurais en souhaiter de meilleur.

— Très bien, voilà qui est convenu.

Pendant ce temps, la dernière voiture était arrivée et les chevaux avaient été attachés au piquet sur la lande.

Les traînards s'étaient rapprochés de telle sorte que la vaste multitude formait maintenant une masse compacte d'où montait une voix unique qui commençait à mugir d'impatience.

Quand on jetait les yeux autour de soi, on avait peine à apercevoir quelque objet en mouvement, sur cette vaste étendue de lande verte et pourpre.

Un gig attardé arrivait au grand galop sur la route venant du sud.

Quelques piétons montaient encore péniblement de Crawley, mais on n'apercevait nulle part un indice de l'absent.

— Les paris vont leur train, malgré tout, dit Belcher. J'ai fait un tour au ring et on est toujours au pair.

— Il y a une place pour vous dans l'enceinte extérieure près du ring, Sir Charles, dit Craven.

— Je n'aperçois encore aucun signe de mon champion. Je n'entrerai pas avant son arrivée.

— Il est de mon devoir de vous avertir qu'il n'y a plus que dix minutes.

— Et moi je marque cinq, s'écria Sir Lothian.

— C'est une question que le juge doit trancher, dit Craven, d’un ton ferme, ma montre marque dix minutes, ce sera dix minutes.

— Voici Wilson le Crabe, s'écria Belcher.

Au même instant, retentit dans la foule un cri pareil à un cri de tonnerre.

Le pugiliste de l'Ouest était sorti de la tente où il faisait sa toilette. Il était suivi de Sam le Hollandais et de Tom Owen qui remplissaient le rôle de seconds auprès de lui.

Il était nu jusqu'à la ceinture, avec une paire de caleçons blancs, des bas de soie blanche et des souliers de course.

Il avait autour de la taille une ceinture jaune serin et de jolies petites faveurs de la même couleur étaient attachées à ses genoux.

Il tenait à la main un grand chapeau blanc.

Il parcourut au pas de course l'espace qu'on avait maintenu libre dans la foule pour permettre l'accès du ring. Il lança en l'air le chapeau qui tomba dans l'enceinte formée par les piquets.

Puis, d'un double saut, il franchit les enceintes extérieures et intérieures de cordes et resta debout au centre, les bras croisés.

Je ne m'étonnai pas des applaudissements de la foule. Belcher lui- même ne put s'empêcher d'y joindre les siens.

C'était assurément un jeune athlète d'une structure magnifique. Il était impossible de voir rien de plus beau que sa peau blanche, lustrée et luisante comme la peau d'une panthère sous les rayons du soleil du matin, avec les belles vagues du jeu des muscles à chacun de ses mouvements.

Ses bras étaient longs et flexibles, ses épaules bien détachées et néanmoins puissantes, avec cette légère tombée qui est plus que la carrure un indice de force.

Il joignit les mains derrière la tête, les éleva, les agita derrière lui et, à chacun de ses mouvements, quelque nouvelle surface de peau blanche et lisse se bombait, se couvrait de saillies musculaires pendant qu'un cri d'admiration et de ravissement de la foule accueillait chacune de ces exhibitions.

Puis, croisant de nouveau ses bras, il resta immobile comme une belle statue en attendant son adversaire.

Sir Lothian Hume, l'air impatient, était resté les yeux fixés sur sa montre, il la referma d'un coup sec et triomphant.

— Le temps est écoulé, s'écria-t-il. Le match est forfait.

— Le temps n'est point écoulé, dit Craven.

— J'ai encore cinq minutes, dit mon oncle en jetant autour de lui
un regard désespéré.
— Seulement trois, Tregellis.

— Où est votre champion, Sir Charles? Où est l'homme pour qui nous avons parié?

Et des figures échauffées se tendaient déjà l’une sur l'autre. Des regards irrités se portaient sur nous.

— Plus qu'une minute. J'en suis bien fâché, Tregellis, mais je serai contraint de déclarer le forfait contre vous.

Il y eut un remous soudain dans la foule, une poussée, un cri, et de loin, un vieux chapeau noir lancé en l'air par-dessus les têtes des spectateurs du ring, vint rouler dans l'enceinte des cordes.

— Sauvés, grand Dieu! hurla Belcher.

— Je crois bien cette fois que c'est mon homme, dit mon oncle d'un ton calme.

— Trop tard! s'écria sir Lothian.

— Non, répliqua le juge, il s'en faut de vingt secondes.
Maintenant la lutte peut avoir lieu.

XVII — AUTOUR DU RING

Parmi toute cette vaste multitude, je fus un de ceux, en bien petit nombre, qui virent de quel côté arrivait ce chapeau noir, si opportunément lancé par-dessus les cordes.

J'ai déjà parlé d'un gig qui approchait isolément et arrivait grand train, par la route du sud.

Mon oncle l'avait aperçu, mais en avait été distrait par la discussion entre sir Lothian Hume et le juge au sujet de l'heure.

Quant à moi, j'avais été si frappé de l'allure furieuse à laquelle arrivaient les retardataires, que j'étais resté à les regarder avec une sorte de vague espoir, dont je n'osais rien dire, par la crainte de causer à mon oncle un nouveau désappointement.

Je venais de voir que le gig contenait une femme et un homme, lorsque soudain je vis le véhicule faire un écart sur la route, se lancer en bondissant au galop de cheval, cahotant sur les roues et coupant court à travers la lande, écrasant les touffes de genêts, puis s'enfonçant jusqu'aux moyeux dans la bruyère et les mares.

Lorsque le conducteur arrêta ses juments couvertes d'écume, il jeta les rênes à sa compagne, s'élança à bas de son siège et se lança furieusement à travers la foule et bientôt fut lancé le chapeau qui apprit à tous le défi porté.

— Maintenant, je suppose, Craven, dit mon oncle aussi froidement que si ce coup de théâtre avait été arrangé d'avance et avec soin par lui, rien ne nous presse.

— À présent que votre champion a jeté son chapeau dans le ring, vous pouvez prendre votre temps, Sir Charles.

— Mon neveu, votre ami a certainement paru à temps. Il s'en est fallu de l'épaisseur d'un cheveu…

— Ce n'est pas Jim, monsieur, dis-je tout bas. C'en est un autre.

Les sourcils soulevés de mon oncle exprimèrent l'étonnement.

— Comment! un autre! s'exclama-t-il.

— Et un solide encore! brailla Belcher, en se donnant sur la cuisse une claque qui fit le bruit d'un coup de pistolet. Eh! que ma carcasse saute si ce n'est pas ce vieux Jack Harrison en personne.

Nous jetâmes un regard sur la foule et nous vîmes la tête et les épaules d'un homme robuste et vaillant qui gagnait peu à peu du terrain, en laissant derrière lui un sillage en forme de V, comme il s'en forme derrière un chien qui nage.

Maintenant qu'il se rapprochait du bord intérieur où la foule était moins dense, il leva la tête, et nous vîmes la figure bonhomme et tannée du forgeron qui se tourna vers nous.

Dès qu'il fut sorti de la foule, il ouvrit vivement son grand par- dessus sous lequel il parut en tout son équipement de combattant, culottes noires, bas chocolat et souliers blancs.

— Je suis bien fâché d'arriver aussi tard, Sir Charles. Je serais venu plus tôt, mais il m'a fallu du temps pour arranger ça avec la femme. Je n'ai pu la décider tout d'un coup, et il a fallu l'emmener avec moi et nous avons discuté la chose en route.

Et jetant un coup d'oeil sur le gig, j'y vis en effet mistress
Harrison qui y était assise. Sir Charles fit signe à Jack
Harrison.

— Qu'est-ce qui peut bien vous amener ici, Harrison? dit-il. Jamais je ne fus plus content de voir un homme de ma vie que je le suis de vous voir en ce moment, mais j'avoue que je ne vous attendais pas.

— Mais, monsieur, vous avez été prévenu que je viendrais.

— Non, certainement non.

— N'avez-vous pas reçu un mot d'avis, Sir Charles, d'un nommé
Cummings qui est le maître de l'auberge de Friar's Oak? Maître
Rodney que voici le connaît bien.

— Nous l'avons vu ivre mort à l'hôtel Georges.

— Ça y est, j'en avais eu peur, s'écria Harrison avec dépit. Il est toujours comme cela quand il est excité. Jamais je n'ai vu un homme se monter la tête comme il l'a fait quand il a su que je prendrais cette lutte à mon compte. Il s'est muni d'un sac de souverains pour parier pour moi.

— C'est donc pour cela que la cote a changé? dit mon oncle. Il en a entraîné d'autres.

— Je craignais tellement qu'il ne se mit à boire, que je lui avais fait promettre d'aller tout droit vous trouver sans perdre une minute. Il avait un billet pour vous.

— J'ai appris qu'il était arrivé à l'hôtel Georges à six heures. Or, je ne suis arrivé de Reigate qu'à sept heures passées et, à ce moment-là, je suis sûr qu'il devait avoir bu sa commission. Mais où est votre neveu Jim et comment avez-vous pu savoir qu'on aurait besoin de vous?

— Ce n'est pas sa faute, je vous en réponds, s'il vous a laissé dans le pétrin. Quant à moi, j'ai reçu l'ordre de le remplacer. Cet ordre m'a été donné par le seul homme en ce monde, auquel je n'aurais jamais désobéi.

— Oui, Sir Charles, dit mistress Harrison qui était descendue du gig et s'était approchée de nous, tirez de lui le meilleur parti que vous pourrez pour cette fois, car vous n'aurez plus mon Jack, dussiez-vous me le demander à genoux.

— Elle n'encourage pas du tout les sports. Ça c'est un fait! dit le forgeron.

— Les sports! s'écria-t-elle d'une voix criarde où perçaient le mépris et la colère. Revenez m'en parler quand tout sera fini.

Elle s'éloigna en toute hâte et je la vis plus tard, assise parmi la bruyère, le dos tourné à la foule et les mains sur les oreilles, toute recroquevillée, toute convulsionnée d'appréhension.

Pendant que se passait cette scène rapide, la foule était devenue de plus en plus tumultueuse, tant par l'impatience que lui causait le retard que par son redoublement d'entrain, lorsqu'elle avait entrevu la bonne fortune inespérée de voir un boxeur aussi réputé qu'Harrison.

Son nom avait déjà circulé et plus d'un connaisseur âgé avait tiré de sa poche sa bourse en filet, pour mettre quelques guinées sur l'homme qui allait représenter l'école du passé en face de l'école du présent.

Les jeunes gens penchaient pour l'homme de l'Ouest et l’on avait encore quelques petites variations dans la cote, selon que se modifiait la proportion des partisans de l'un ou de l'autre, dans les groupes de la foule.

Pendant ce temps-là, sir Lothian Hume faisait des embarras auprès de l'honorable Berkeley Craven, qui était resté debout près de notre voiture.

— Je dépose une protestation formelle contre cette manière d'agir, dit-il.

— Pour quels motifs, monsieur?

— Parce que l'homme présenté ici n'est pas celui qu'a désigné en premier lieu Sir Charles Tregellis.

— Je n'ai désigné absolument personne, vous le savez bien, dit mon oncle.

— Les paris ont été tenus dans l'idée que le jeune Jim Harrison serait l'adversaire de mon champion. Maintenant, au dernier moment, il est retiré pour être remplacé par un autre plus redoutable.

— Sir Charles Tregellis ne dépasse en rien son droit, dit Craven d'un ton ferme. Il a pris l'engagement de présenter un homme qui serait en dedans des limites d'âge convenues, et l'on me dit qu'Harrison remplit ces conditions. Vous avez trente-cinq ans passés, Harrison?

— Quarante ans le mois prochain, monsieur.

— Très bien. Je déclare que la lutte peut s'engager.

Mais, hélas! il y avait une autorité supérieure à celle du juge lui-même, et nous avions à subir un incident qui fut le prélude et parfois aussi la fin de bien des luttes d'autrefois.

À travers la lande était arrivé un cavalier vêtu de noir, avec des bottes de chasse à revers de basane, suivi d'un couple de grooms, et ce groupe de cavaliers se dessinait nettement au sommet des ondulations, puis disparaissait au fond des plis de terrain alternativement.

Quelques personnes de la foule qui savaient observer avaient jeté des regards soupçonneux du côté de ce cavalier, mais le plus grand nombre l'aperçurent seulement lorsqu'il eut arrêté son cheval sur un tertre qui dominait l'amphithéâtre et d'où, avec une voix de stentor, il annonça qu'il représentait le Custos Rotulorum de Sa Majesté dans le comté de Sussex et qu'il déclarait la réunion de cette assemblée contraire à la loi, et qu'il avait charge de la disperser en employant au besoin la force.

Jamais, jusqu'alors, je n'avais compris cette crainte profondément enracinée, ce respect salutaire que la loi avait fini, au bout de bien des siècles, à imprimer à coups de trique dans l'âme de ces insulaires sauvages et turbulents.

Voilà donc un homme, flanqué simplement de deux domestiques, en face de trente mille autres hommes irrités, mécontents, et parmi lesquels sa trouvaient en grand nombre des boxeurs de profession et aussi parmi ces derniers, des représentants de la classe la plus brutale et la plus dangereuse qu'il y eût dans le pays.

Et pourtant, c'était cet homme isolé qui parlait de recourir à la force pendant que l'immense multitude flottait en murmurant pareille à un animal indocile et de dispositions farouches, face- à-face avec une puissance, qu'il savait sourde à tout raisonnement, capable de vaincre toute résistance.

Mais mon oncle, ainsi que Berkeley Craven, sir John Lade et une douzaine d'autres lords et gentlemen accoururent au devant de ce gêneur du sport.

— Je suppose que vous avez un mandat, monsieur? dit Craven.

— Oui, monsieur, j'ai un mandat.

— Alors, la loi me donne le droit de l'examiner.

Le magistrat lui tendit un papier bleu.

Les gentlemen, qui formaient le petit groupe, penchèrent la tête pour l'examiner, car la plupart d'entre eux étaient eux-mêmes des magistrats et fort attentifs à découvrir la moindre bévue dans la rédaction.

À la fin, Craven haussa les épaules et rendit le papier.

— Il me parait en forme, monsieur, dit-il.

— Il est absolument correct, répondit le magistrat avec affabilité. Pour vous éviter une perte de votre temps précieux, gentlemen, je puis vous dire, une fois pour toutes, que je suis parfaitement résolu à interdire tout combat, en quelques circonstances que ce soit, sur le territoire du comté dont j'ai la charge et je suis décidé à vous suivre tout le jour pour l'empêcher. Dans mon inexpérience, je me figurais que cela paraissait terminer l'affaire d'une façon définitive, mais je n'avais pas rendu justice à la prévoyance des personnes qui organisent ces rencontres et j'ignorais également les avantages qui faisaient de la dune de Crawley un lieu de réunion privilégié. Les patrons, les parieurs, le juge, le chronométreur tinrent conseil.

— Il y a sept milles de terrain au-delà de la frontière du
Hampshire et deux au-delà de celle du Surrey, dit Jackson.

Le fameux maître du ring avait arboré en l'honneur de la circonstance un magnifique habit écarlate aux boutonnières brodées d'or, une canne blanche, un chapeau à boucle avec large ruban noir, des bas de soie blancs, des culottes couleur marron clair.

Ce costume faisait bien valoir sa superbe prestance et particulièrement ces fameux mollets en balustre qui avaient tant contribué à faire de lui le premier des coureurs et des sauteurs, aussi bien que le plus redoutable des pugilistes anglais.

Sa figure aux traits durs, aux os saillants, ses yeux perçants et son énorme carrure faisaient de lui un excellent meneur pour cette troupe rude et tapageuse qui l'avait pris pour commandant en chef.

— Si je pouvais me hasarder à vous donner un avis, dit l'affable magistrat, ce serait de passer du côté du Hampshire car, du côté du Sussex, sir James Ford n'est pas moins opposé que moi à ces sortes de réunions, tandis que Mr Merridew de Long Hall, qui est le magistrat du Hampshire, est moins rigoureux sur ce point.

— Monsieur, dit mon oncle en soulevant son chapeau de façon à produire le plus grand effet, je vous suis infiniment obligé. Si le juge le permet, il n'y aura qu'à déplacer les piquets. L'instant d'après, ce fut une scène de la plus vive animation.

Tom Owen et son auxiliaire Fogs, aidés des gardiens du ring, arrachèrent les piquets et les cordes et les emportèrent dans un autre endroit de la plaine.

Wilson le Crabe fut enveloppé dans de grands manteaux et emmené dans la barouche, pendant que le champion Harrison prenait la place de Mr Craven sur notre voiture.

Ensuite, l'immense foule se déplaça, cavaliers, véhicules, piétons, se mouvant comme un flot lent sur la vaste surface de la lande.

Les voitures avaient un mouvement de roulis et de tangage, comme des vaisseaux qui naviguent, cependant qu'elles avançaient sur cinquante de front, secouées, cahotées par toutes les inégalités qu'elles rencontraient.

De temps à autre, avec un bruit sec et sourd, une clavette de moyeu partait, une roue s'abattait sur les touffes de bruyère et des éclats de rire accueillaient les gens de la voiture, tandis qu'ils contemplaient piteusement le désastre.

Puis, dans une partie de la lande où les broussailles étaient plus clairsemées et la surface plus égale, les piétons se mirent à courir, les cavaliers firent jouer les éperons, les conducteurs firent claquer leurs fouets et toute la foule s'écoula en une course au clocher, affolée à la suite de la barouche jaune et de la voiture rouge qui formaient l'avant-garde.

— Que pensez-vous de nos chances? dit mon oncle à Harrison de façon à ce que je pus l'entendre, pendant que les juments allaient avec précaution sur ce terrain inégal.

— Ce sera ma dernière lutte, Sir Charles, dit le forgeron. Vous avez entendu la bonne femme dire que, si elle me laissait aller, ce serait à la condition de ne plus le lui demander. Il faut que je fasse de mon mieux pour que cette lutte soit bonne.

— Mais votre entraînement?

— Je suis toujours en entraînement, monsieur. Je travaille ferme du matin au soir et je ne bois que de l'eau. Je ne crois pas que le capitaine Barclay puisse faire mieux avec toutes ses règles.

— Il a le bras un peu long pour vous.

— Je me suis battu avec d'autres qui l'avaient plus long encore et je les ai vaincus. Si on en venait à un corps à corps, j'aurais tous les avantages et avec une poussée, je viendrais à bout de lui.

— C'est un match entre la jeunesse et l'expérience. Eh bien! Je ne retirerais pas une guinée de mon enjeu. Mais à moins qu'il ait été contraint, je ne pardonnerai pas au jeune Jim de m'avoir abandonné.

— Il était contraint, Sir Charles.

— Vous l'avez vu, alors?

— Non, patron, je ne l'ai pas vu.

— Vous savez où il est?

— Ah! il ne m'est pas permis de parler dans un sens ou dans l'autre. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il ne lui a pas été possible d'agir autrement. Mais voici le policier qui revient sur nous. Ce personnage de mauvais augure revint au galop près de notre voiture, mais cette fois avec une mission plus aimable.

— Mon ressort s'arrête à ce fossé, monsieur, dit-il. Je me figure que vous aurez peine à trouver un endroit plus avantageux pour une partie de boxe que ce champ en pente douce qui se trouve de l'autre côté. Là je suis absolument certain que personne ne viendra vous déranger.

Le désir manifeste, qu'il avait de voir la lutte s'engager, contrastait si fort avec le zèle qu'il avait mis à nous chasser de son comté, que mon oncle ne put s'empêcher de lui en faire l'observation.

— Le rôle d'un magistrat n'est point de fermer les yeux sur une violation de la loi, répondit-il, mais si mon collègue du Hampshire n'éprouve point de scrupules à permettre cela dans son ressort, je ne serais pas fâché de voir la lutte.

Et donnant de l'éperon à son cheval, il alla se placer sur un tertre voisin, d'où il espérait bien voir ce qui se passerait.

Alors, j'eus sous les yeux tous ces détails d'étiquette, ces curiosités d'usages qui se sont perpétués jusqu'à nos jours; ils sont encore si récents que nous ne sommes pas parvenus à nous persuader qu'un jour ils seront recueillis par quelque historien de la société avec autant de zèle que les sportsmen en mettaient à les observer.

La lutte prenait un certain caractère de dignité, grâce à un rigide code de cérémonies, tout comme le choc entre chevaliers bardés de fer était précédé et embelli par l’appel des hérauts et le détail des armoiries.

Aux yeux de bien des gens d'autrefois, le duel dut apparaître comme une épreuve sanguinaire et barbare, mais nous qui le contemplons au bout d'une ample perspective, nous y voyons une rude et vaillante préparation aux conditions de la vie dans un siècle de fer.

Et tout de même, maintenant que le ring est devenu une chose du passé aussi bien que les lices, une philosophie plus large doit nous faire comprendre que, quand les choses apparaissent d'elles- mêmes d'une façon si naturelle et si spontanée, c'est qu'elles ont une fonction à remplir, c'est qu'il y a moins de mal à ce que deux hommes se battent, de leur propre gré, jusqu'à l'épuisement de leurs forces, c'est, dis-je, un moindre mal que si l'idéal de l'énergie et de l'endurance courait le risque de s'abaisser chez un peuple dont le destin est si complètement subordonné aux qualités individuelles du citoyen.

Qu'on en finisse avec la guerre, si l'intelligence de l'homme est capable de supprimer cette chose maudite, mais jusqu'au jour où l'on en trouvera le moyen, qu'on se garde de s'en prendre à ces qualités premières, auxquelles nous pouvons, à tout moment, être obligés de recourir pour nous tenir en sûreté.

Tom Owen et son original aide Fogs, qui réunissait les professions de boxeur et de poète, mais qui, heureusement pour lui, tirait meilleur parti de ses poings que de sa plume, eurent bientôt établi le ring selon les règles alors en vogue.

Les poteaux de bois blanc, dont chacun portait les initiales P.C. du Pugiling-Club, furent plantés de façon à délimiter un carré de vingt-quatre pieds de côté entourés de cordes.

En dehors de ce ring, une autre enceinte fut disposée; il y avait huit pieds de largeur entre les deux.

L'enceinte intérieure était destinée aux combattants et à leurs seconds tandis que dans l'enceinte extérieure, des places étaient réservées au juge, au chronométreur, aux patrons des champions et à un petit nombre de personnages distingués ou favorisés du nombre desquels je fus, étant en compagnie de mon oncle.

Une vingtaine de pugilistes bien connus, y compris mon ami Bill War, Richmond le noir, Maddox, la Gloire de Westminster, Tom Belcher, Paddington Jones, Tom Blake l'endurant, Symonds le bandit, Tyne le tailleur et d'autres furent disposés comme gardes dans l'enceinte extérieure.

Tous ces gaillards portaient les hauts chapeaux blancs qui étaient si en faveur auprès des gens à la mode. Ils étaient armés de cravaches à monture d'argent, marquées aux initiales P.C.

Si quelqu'un, vagabond de l'East End ou patricien du West End, se faufilait dans l'enceinte extérieure, le corps des gardiens, au lieu de recourir aux raisonnements ou aux prières, tombait à tour de bras sur le coupable et le cravachait sans merci, jusqu'à ce qu'il se fût enfui du terrain défendu.

Et malgré cette garde formidable et ces procédés sauvages, les gardes qui avaient à soutenir l'effort de poussée en avant d'une foule enragée, étaient souvent aussi éreintés que les combattants eux-mêmes à la fin d'une rencontre.

Jusqu'à ce moment-là, ils formaient une ligne de sentinelles qui présentait, sous une série d'uniformes chapeaux blancs, tous les types possibles du boxeur, depuis la figure fraîche et juvénile de Tom Belcher, de Jones et des autres nouvelles recrues, jusqu'aux faces cicatrisées et mutilées des vieux professionnels.

Pendant qu'on s'occupait de planter les poteaux, de fixer les cordes, je pouvais, grâce à ma place privilégiée, entendre les propos de la foule qui était derrière moi. Deux rangs de cette foule étaient allongés par terre, les deux autres rangs agenouillés et le reste debout en colonnes serrées sur toute la pente douce, de telle sorte que chaque ligne ne pouvait voir que par-dessus les épaules de celle qui était en avant d'elle.

Il y avait plusieurs spectateurs et, de ce nombre, de fort expérimentés, qui voyaient les chances d'Harrison sous le jour le plus sombre, et j'avais le coeur gros à entendre leurs propos.

— Toujours la même histoire, disait l'un. Ils ne veulent pas se mettre dans la tête que les jeunes doivent avoir leur tour. Il faut le leur enfoncer dans la tête à coups de poing.

— Oui, oui, disait un autre, c'est comme cela que Jack Slack a battu Boughton et que moi-même, j'ai vu Hooper le ferblantier mettre en morceaux le marchand d'huile. Ils en viennent tous là avec le temps et maintenant c'est le tour d'Harrison.

— N'en soyez pas si sûr que ça, s'écria un troisième. J'ai vu
Jack Harrison se battre cinq fois et jamais je ne l'ai vu vaincu.
C'est un boucher, vous dis-je.

— C'était, voulez-vous dire.

— Eh bien, je ne vois pas qu'il ait tant changé que cela. Et je suis prêt à mettre dix guinées sur mon opinion.

— Comment! dit très haut un homme placé juste derrière moi et qui faisait l’important, en parlant avec l'accent lourd et zézayant de l'ouest. D'après ce que j’ai vu de ces jeunes gens de Gloucester, je ne crois pas qu’Harrison eût tenu bon pendant dix rounds, quand il était dans sa première jeunesse. Je suis arrivé hier par le coche de Bristol et le garde m'a dit qu'il avait quinze mille livres sonnant en or dans le coffre, qui avaient été envoyées pour miser sur notre homme. — Ils auront de la chance s'il revient, leur argent, dit un autre. Harrison n'est pas une demoiselle au combat et il a de la race jusqu'à la moelle des os. Il ne reculerait pas quand même son adversaire serait aussi gros que Carlton House.

— Peuh! répondit l'homme de L'Ouest. C'est seulement dans les pays de Bristol et de Gloucester que l’on trouve les hommes capables de battre ceux des pays de Bristol et de Gloucester.

— Vous avez un fameux toupet de parler ainsi, dit une voix irritée dans la foule qui se trouvait derrière lui. Il y a six hommes de Londres qui se chargeraient de démolir douze de ceux qui nous arrivent de l'Ouest.

L'affaire aurait peut-être débuté par un engagement impromptu entre le cockney indiqué et le gentleman venu de Bristol, si un tonnerre d’applaudissements n'était pas venu couper court à leur altercation.

Ces applaudissements étaient dus à l'apparition sur le ring de Wilson le Crabe, suivi de Sam le Hollandais et de Mendoza, qui portaient le bassin, l'éponge, la vessie à eau-de-vie et autres insignes de leur office.

Dès qu'il fut entré, Wilson le Crabe défit le foulard jaune serin qui lui ceignait les reins et l'attacha à un des poteaux des angles où le foulard resta agité par la brise.

Ensuite ses seconds lui remirent un paquet de petits rubans de la même couleur et faisant le tour du ring, il les offrit comme souvenir de lutte aux Corinthiens, au prix d'un shilling la pièce.

Son petit commerce, qui marchait fort bien, ne fut interrompu que par l'arrivée d'Harrison qui entra posément, tranquillement, en enjambant les cordes ainsi qu'il convenait à son âge plus mûr et à ses articulations moins souples.

Les cris qui l'accueillirent furent plus enthousiastes encore que ceux qui avaient salué Wilson, et ils exprimaient une admiration plus profonde, car la foule avait déjà eu le temps de voir le physique de Wilson, tandis que celui d'Harrison était une nouveauté pour elle.

J'avais souvent contemplé les bras et le cou du puissant forgeron, mais je ne l'avais jamais vu nu jusqu'à la ceinture.

Je n'avais point compris la merveilleuse symétrie de développement qui avait fait de lui, dans sa jeunesse, le modèle favori des sculpteurs de Londres.

Ce n'était plus du tout cette peau lisse, blanche, ces jeux de lumière sur les saillies des muscles qui faisaient de Wilson un coup d'oeil si agréable.

Au lieu de cela, on se trouvait en présence d'une grandeur rudement taillée, d'un enchevêtrement de muscles noueux.

On eût dit les racines d'un vieux chêne se tordant pour aller de la poitrine à l'épaule et de l'épaule au coude.

Même quand il était au repos, le soleil jetait des ombres sur les courbes de sa peau. Mais quand il faisait un effort, chaque muscle faisait saillir ses faisceaux en masses distinctes et nettes et faisait de son corps un amas de noeuds et d'aspérités.

La peau de sa figure et de son corps était d'une teinte plus foncée, d'un grain plus serré que celle de son adversaire plus jeune, mais il paraissait avoir plus de résistance, de dureté et cette apparence était encore plus marquée par la couleur plus sombre de ses bas et de ses culottes.

Il entra dans le ring en suçant un citron, suivi de Jim Belcher et de Caleb Baldwin le fruitier.

Il se dirigea vers le poteau et noua son foulard gorge de pigeon par-dessus le foulard jaune de l'homme de l'Ouest et enfin se dirigea vers son adversaire la main tendue.

— J'espère que vous allez bien, Wilson? dit-il.

— Pas trop mal merci, répondit l'autre. Nous nous parlerons sur un autre ton, j'espère, avant de nous quitter.

— Mais sans rancune, dit le forgeron.

Et les deux hommes échangèrent un ricanement avant de se placer dans leurs coins.

— Puis-je demander, monsieur le juge, si ces deux hommes ont été pesés? demanda Sir Lothian Hume, debout dans l'enceinte extérieure.

— Ils viennent d'être pesés sous mes yeux, monsieur, répondit Mr Craven. Votre homme a fait baisser le plateau à treize stone trois et Harrison a treize huit.

— C'est un homme de quinze stone, depuis la taille jusqu'à la tête, s'écria Sam le Hollandais de son coin.

— Nous lui en ferons perdre un peu avant la fin.

— Vous en recevrez plus de lui que vous n'en avez jamais acheté, répliqua Jim Belcher.

Et la foule de rire à ces rudes plaisanteries.

XVIII — LA DERNIÈRE BATAILLE DU FORGERON

— Qu'on quitte le ring extérieur! cria Jackson, debout près des cordes, une grosse montre d'argent à la main.

— Swhack! Swhack! Swhack! firent les cravaches, car un certain nombre de spectateurs, les uns jetés en avant par la poussée de derrière, les autres prêts à risquer un peu de douleur physique pour avoir une chance de mieux voir, s'étaient glissés sous les cordes et formaient une rangée irrégulière en dedans de l'enceinte extérieure.

Maintenant, parmi les rires bruyants de la foule, sous une averse de coups portés par les gardes, ils faisaient de furieux plongeons en arrière, avec la précipitation maladroite de moutons effrayés qui cherchent à passer par une brèche de leur parc.

Leur situation était embarrassante, car les gens placés en avant refusaient de reculer d'un pouce, mais les arguments qu'ils recevaient par derrière finirent par avoir le dessus et les derniers fugitifs étaient rentrés, tout effarouchés, dans les rangs, pendant que les gardes reprenaient leurs postes sur les bords, à intervalles égaux, leurs cravaches le long de la cuisse.

— Gentlemen, cria de nouveau Jackson, je suis requis de vous informer que le champion désigné par Sir Charles Tregellis est Jack Harrison luttant pour le poids de treize stone huit et celui de sir Lothian Hume est Wilson le Crabe, de treize trois. Personne ne doit rester dans l'enceinte extérieure à l'exception du juge et du chronométreur. Il ne me reste plus qu'à vous prier, si l’occasion l'exige, de me donner votre concours pour tenir le terrain libre, éviter la confusion et veiller à la loyauté du combat. Tout est prêt?

— Tout est prêt, cria-t-on des deux coins.

— Allez.

Pendant un instant, tout le monde se tut, tout le monde cessa de respirer, lorsque Harrison, Wilson, Belcher et Sam le Hollandais se dirigèrent d'un pas rapide vers le centre du ring.

Les deux hommes se donnèrent une poignée de main. Les seconds en firent autant. Les quatre mains se croisèrent.

Puis les seconds se retirèrent en arrière.

Les deux hommes restèrent face-à-face, pied contre pied, les mains levées.

C'était un spectacle magnifique pour quiconque n'était pas dépourvu de l'instinct qui fait apprécier la plus noble des oeuvres de la nature.

Chacun de ces deux hommes répondait à la condition qui fait l'athlète puissant, celle de paraître plus grand sans ses vêtements qu'avec eux.

Dans le jargon du ring, ils bouffaient bien.

Et chacun d'eux faisait ressortir les traits caractéristiques de l’autre par les contrastes avec les siens propres: l’adolescent allongé, aux membres déliés, aux pieds de daim, et le vétéran trapu, rugueux, dont le tronc ressemblait à une souche de chêne.

La cote se mit à monter en faveur du jeune homme à partir du moment où ils furent mis en présence, car ses avantages étaient bien apparents, tandis que les qualités, qui avaient élevé si haut Harrison dans sa jeunesse, n'étaient plus qu'un souvenir resté aux anciens.

Tout le monde pouvait voir les trois pouces de supériorité dans la taille et les deux pouces de plus dans la longueur des bras, et il suffisait de remarquer le mouvement rapide, félin, des pieds, le parfait équilibre du corps sur les jambes, pour juger avec quelle promptitude Wilson pouvait bondir sur son adversaire plus lent ou lui échapper.

Mais il fallait un instinct plus pénétrant, pour interpréter le sourire farouche qui voltigeait sur les lèvres du forgeron ou la flamme secrète qui brillait dans ses yeux gris.

Seuls les gens d’autrefois savaient qu’avec son coeur puissant et sa charpente de fer, c’était un homme contre lequel il était dangereux de parier.

Wilson se tenait dans la position qui lui avait valu son surnom, sa main et son pied gauche bien en avant, son corps penché très en arrière de ses reins, sa garde placée en travers de sa poitrine, mais tenue assez en avant pour qu'il fût extrêmement difficile d’aller au-delà.

De son côté, le forgeron avait pris l’attitude tombée en désuétude qu'avaient introduite Humphries et Mendoza, mais qui ne s’était pas revue depuis dix ans dans une lutte de première classe.

Ses deux genoux étaient légèrement fléchis, il se présentait bien carrément à son adversaire et tenait ses deux poings bruns par- dessus sa marque, de manière à pouvoir lancer l'un ou l'autre à son gré.

Les mains de Wilson, qui se mouvaient incessamment en dedans et au dehors, avaient été plongées dans quelque liquide astringent, afin de les empêcher de s'enfler, et elles contrastaient si vivement avec la blancheur de ses avant-bras, que je crus qu'il portait des gants de couleur foncée et très collants, jusqu'au moment où mon oncle m'expliqua la chose à voix basse.

Ils étaient ainsi face-à-face au milieu d'un frémissement d'attention et d'expectative, pendant que l'immense multitude suivait les moindres mouvements, silencieuse, haletante, à ce point qu'ils eussent pu se croire seuls, homme à homme, au centre de quelque solitude primitive.

Il parut évident, dès le début, que Wilson le Crabe était décidé à ne négliger aucune chance, qu'il s'en rapporterait à la légèreté de ses pieds, à l'agilité de ses mains, jusqu'au moment où il comprendrait quelque chose à la tactique de son adversaire.

Il tourna plusieurs fois autour de lui, à petits pas rapides, menaçants, tandis que le forgeron pivotait lentement sur lui-même, réglant ses mouvements en conséquence.

Alors, Wilson fit un pas en arrière, pour engager Harrison à rompre et à le suivre.

L'ancien sourit et secoua la tête.

— Il faut que vous veniez à moi, mon garçon, dit-il, je suis trop vieux pour vous faire la chasse tout autour du ring, mais nous avons la journée devant nous, et j'attendrai.

Il ne s'attendait pas peut-être à recevoir aussi promptement une réponse à son invitation, car en un instant, l'homme de l'Ouest bondissant comme une panthère fut sur lui.

— Pan! Pan! Pan!

Puis des coups sourds se succédèrent.

Les trois premiers tombèrent sur la figure d'Harrison, les deux derniers s'appliquèrent rudement sur son corps.

Et d'un pas de danseur, le jeune homme recula, se dégagea d'un style superbe, mais non sans remporter deux coups qui marquèrent en rouge vif le bas de ses côtes.

— Premier sang pour Wilson! cria la foule.

Et comme le forgeron tournait pour faire face aux mouvements de son agile adversaire, je frissonnai en voyant son menton empourpré et dégouttant.

Et Wilson revint à la marque avec une feinte et lança un coup à toute volée sur la joue d'Harrison, puis, parant le coup droit que lui portait le poing vigoureux du forgeron, il termina le round par une glissade sur le gazon.

— Premier knock-down pour Harrison! hurlèrent des milliers de voix, car deux fois autant de milliers de livres pouvaient changer de main selon le jugement rendu.

— J'en appelle au juge, s'écria Sir Lothian Hume, c'était une glissade et non un knock-down.

— Je juge que c'était une glissade, dit Berkeley Craven.

Et les deux adversaires se rendirent dans leur coin au milieu d'applaudissements unanimes pour leur premier round plein d'ardeur et bien disputé. Harrison fouilla dans sa bouche avec son pouce et son index et d'un mouvement de torsion rapide arracha une dent qu'il jeta dans le bassin.

— Tout à fait comme jadis, dit-il à Belcher.

— Prenez garde, Jack, dit le second anxieux. Vous avez reçu un peu plus que vous n'avez donné.

— Je peux en porter davantage, dit-il avec sérénité, pendant que
Caleb Baldwin passait sur la figure la grosse éponge.

Le fond brillant de la cuvette de fer blanc cessa brusquement de paraître à travers l’eau.

Je puis m’apercevoir, d'après les commentaires que faisaient autour de moi les Corinthiens expérimentés et d'après les remarques de la foule placée derrière moi, qu'on regardait les chances d'Harrison comme diminuées par ce round.

— J'ai vu ses défauts de jadis et je n'ai pas vu ses qualités de jadis, dit Sir John Lade, notre concurrent sur la route de Brighton. Il est aussi lent que jamais sur ses pieds et dans sa garde. Wilson l'a touché autant qu'il a voulu.

— Wilson peut le toucher trois fois pendant qu'il sera lui-même touché une fois, mais cette fois-là vaudra trois de Wilson, remarqua mon oncle. C'est un lutteur de nature, tandis que l'autre est expert aux exercices, mais je ne retire pas une guinée.

Un silence soudain fit comprendre que les deux hommes étaient de nouveau face-à-face. Les seconds s'étaient si habilement acquittés de leur tâche, que ni l'un ni l'autre ne paraissait avoir souffert de ce qui s'était passé.

Wilson prit malicieusement l’offensive avec le gauche, mais ayant mal jugé la distance, il reçut en réponse un coup écrasant dans l’estomac qui l’envoya chancelant et la respiration coupée sur les cordes.

— Hurrah pour le vieux! hurla la foule.

Mon oncle se mit à rire et à taquiner Sir John Lade.

L’homme de l’Ouest sourit, se secoua comme un chien qui sort de l’eau et, d’un pas furtif, revint vers le centre du ring, où son adversaire restait debout.

Et la main droite alla s'appliquer une fois de plus sur la marque du Crabe, mais Wilson amortit le coup avec son coude et fil un bond de côté en riant.

Les deux hommes étaient un peu essoufflés et leur respiration rapide, profonde, mêlant son bruit à leur léger piétinement pendant qu'ils tournaient l'un autour de l'autre, faisait un bruit uniforme et à long rythme.

Deux coups portés simultanément de chaque côté avec la main gauche, se heurtèrent avec une sorte de détonation comme un coup de pistolet, et alors, comme Harrison se lançait en avant pour une attaque, Wilson le fit glisser et mon vieil ami tomba la face en avant, tant par l'effet de son élan que par celui de sa vaine attaque, non sans recevoir au passage sur son oreille un coup à toute volée du bras à demi ployé de l’homme de l'Ouest.

— Knock-down pour Wilson! cria le juge auquel répondit un grondement pareil à une bordée d'un vaisseau de soixante-quatorze canons.

Les Corinthiens lancèrent en l’air par centaines leurs chapeaux à bords contournés et toute la pente qui s'étendait devant nous fut comme une grève de faces rouges et hurlantes.

Mon coeur était paralysé par la crainte.

Je sursautais à chaque coup et pourtant je me sentais en proie à une fascination toute puissante, à un frisson de joie farouche, à une certaine exaltation de notre banale nature, que je voyais capable de s'élever au-dessus de sa douleur et de la crainte, rien que par un effort pour conquérir la plus humble des gloires.

Belcher et Baldwin s'étaient élancés sur leur homme, mais, malgré la froideur avec laquelle le forgeron accueillit son châtiment, les gens de l'Ouest manifestèrent un enthousiasme immense.

— Nous le tenons, il est battu, il est battu! criaient les deux seconds juifs. Cent contre un sur Gloucester!

— Battu? Croyez-vous? dit Belcher. Vous ferez bien de louer ce champ avant que vous veniez à le battre, car il peut tenir un mois contre ces coups de chasse-mouches.

Tout en parlant, il agitait une serviette devant la figure d'Harrison pendant que Baldwin la lui essuyait avec l'éponge.

— Comment cela va-t-il, Harrison? demanda mon oncle.

— Joyeux comme un cabri, Monsieur. C'est aussi beau que le jour.

Cette réponse pleine d'entrain avait un tel accent de gaieté que les nuages disparurent du front de mon oncle. — Vous devriez recommander à votre homme plus d'initiative, Tregellis, dit Sir John Lade. Il ne gagnera jamais, il n'attaque pas.

— Il en sait plus que vous ou moi sur le jeu, Lade. Je préfère le laisser agir à son gré.

— La cote est maintenant contre lui à trois contre un, dit un gentleman que sa moustache grise désignait comme un officier de la dernière guerre.

— C'est très vrai, général Fitzpatrick, mais vous remarquerez que ce sont les jeunes gens qui donnent une cote élevée et que ce sont les vieux qui l'acceptent.

Je m'en tiens à mon opinion.

Les deux hommes furent bientôt aux prises avec entrain; dès qu'on jeta le cri de: Allez!

Le forgeron avait le côté gauche de la tête un peu bossue, mais il avait toujours son sourire bonhomme et pourtant menaçant.

Quant à Wilson il paraissait absolument tel qu'il était au début, mais deux fois, je le vis se mordre les lèvres comme pour réprimer un soudain spasme de douleur, et les ecchymoses qu'il avait sur les côtes passaient du rouge vif au pourpre foncé.

Il tenait sa garde un peu plus bas pour défendre ce point vulnérable et voltigeait autour de son adversaire avec une agilité propre à prouver que sa respiration n'avait pas souffert des coups portés à la poitrine.

De son côté, le forgeron persévérait dans la tactique défensive par où il avait commencé.

On nous avait rapporté de l'Ouest bien des choses sur la finesse du jeu de Wilson, sur la rapidité de ses coups, mais la réalité était au-dessus de ce que nous savions de lui.

Dans ce round et les deux suivants, il fit preuve d'une agilité et d'une justesse qui n'avaient jamais été surpassées même par Mendoza au temps de sa pleine force.

Il se portait en avant, en arrière, avec la rapidité de l'éclair.

Ses coups s'entendaient et se sentaient avant qu'on les vît.

Mais Harrison les recevait tous avec le même sourire obstiné, ripostait de temps à autre par un coup vigoureux en plein corps, car avec sa haute taille et son attitude, son adversaire s'arrangeait pour tenir sa figure hors d'atteinte.

À la fin du cinquième round les paris étaient à quatre contre un et les gens de l'Ouest exultaient bruyamment.

— Qu'en dites-vous maintenant? s'écria l'homme de l'Ouest qui était derrière moi.

Il était tellement excité qu’il ne pouvait plus que répéter:

— Qu'en dites-vous maintenant?

Lorsque dans le sixième round le forgeron reçut deux coups sans arriver à riposter par un coup qui comptât, que, par-dessus le marché, il fit une chute, mon homme ne put que jeter des sons inarticulés et des cris de joie, tant il était enthousiasmé. Sir Lothian Hume souriait et balançait la tête, pendant que mon oncle restait froid, impassible, et pourtant je savais qu'il souffrait autant que moi.

— Cela ne marche pas, Tregellis, dit le général Fitzpatrick. Mon argent est sur le vieux, mais le jeune est meilleur boxeur.

— Mon homme est un peu passé, répondit mon oncle, mais il finira par avoir le dessus.

Je vis que Belcher et Baldwin avaient l'air grave et je compris qu'un changement de quelque sorte devenait nécessaire pour couper court à cette vieille histoire des jeunes et des anciens.

Toutefois, le septième round fit apparaître la réserve de force qu'il y avait chez le vieux et brave boxeur et s'allonger les figures de ces faiseurs de paris qui s'étaient figuré qu'en somme la lutte était terminée et que quelques rounds suffiraient pour donner au forgeron le coup de grâce.

Lorsque les deux hommes étaient face-à-face, il était évident que Wilson avait pris le parti d'agir par la ruse, qu'il entendait forcer l'autre au combat et se maintenir sur l’offensive qu'il avait prise.

Mais il y avait toujours dans les yeux du vétéran cette lueur grise et toujours sur sa rude figure ce même sourire.

Il avait aussi pris une sorte de coquetterie dans les mouvements d’épaules, dans le port de tête, et je sentis revenir ma confiance en voyant de quelle façon il se carrait devant son homme.

Wilson attaqua avec la main gauche, mais il n'alla pas assez loin, et il évita un rude coup de la main droite qui passa en sifflant près de ses côtes.

— Bravo, vieux, s'écria Belcher. Un de ces coups, s'il arrive à destination, vaudra une dose de laudanum.

Il y eut un temps d'arrêt pendant lequel les pieds s'agitèrent, le souffle pénible se fît entendre, interrompu par un grand coup de Wilson en plein corps, coup que le forgeron arrêta avec le plus grand sang-froid.

Mais, il y eut encore quelque temps de tension silencieuse.

Wilson attaqua malicieusement à la tête, mais Harrison reçut le choc sur son avant-bras en souriant, et faisant signe de la tête à son adversaire.

— Ouvrez la poivrière, hurla Mendoza.

Et Wilson s'élança pour obéir à ces instructions, mais il fut repoussé avec des coups vigoureux en pleine poitrine.

— Voilà le moment, allez-y vivement, cria Belcher.

Et le forgeron, s'élançant en avant, fit pleuvoir une grêle de coups de bras à demi ployé, jusqu'à ce qu'enfin Wilson le Crabe, n'en pouvant plus, se retirât dans son coin.

Les deux hommes avaient des marques à montrer, mais Harrison avait définitivement le dessus dans l’offensive.

Ce fut alors à nous de lancer nos chapeaux en l'air, et de nous enrouer à force de crier pendant que les seconds donnaient à notre homme des claques dans son large dos en le ramenant dans son coin.

— Qu'en dites-vous maintenant? criaient tous les voisins de l'homme de l'Ouest en répétant son propre refrain.

— Eh bien! Sam le Hollandais n'a jamais mieux repris l'offensive, s'écria Sir John Lade. Où en est la cote en ce moment, Sir Lothian?

— J'ai joué tout ce que je voulais jouer, mais je ne crois pas que mon homme puisse perdre.

Mais le sourire n'en avait pas moins disparu de sa figure et je remarquai qu'il ne cessait de regarder par-dessus son épaule du côté de la foule.

Un nuage d'un rouge livide arrivait lentement du sud-ouest, je puis pourtant dire que parmi les trente mille spectateurs, il y en avait fort peu qui eussent du temps et de l'attention de reste pour s'en apercevoir.

Mais sa présence se manifesta soudain par quelques grosses gouttes de pluie qui finirent bientôt en averse abondante, remplissant l'air de ses sifflements et faisant un bruit sec sur les chapeaux hauts et durs des Corinthiens.

Les collets d'habits furent relevés, les mouchoirs furent noués autour du cou, pendant que la peau des deux hommes ruisselait d'humidité et qu'ils se tenaient debout face-à-face.

Je remarquai que Belcher, d'un air très sérieux, murmura quelques mots à l'oreille d'Harrison, qui se levait de dessus ses genoux, que le forgeron faisait de la tête un signe d'assentiment, de l'air d'un homme qui comprend et approuve les recommandations qu'il reçoit. Et on vit aussitôt quels avaient été ces conseils.

Harrison allait faire succéder l'attaque à la défense.

Le résultat du repos après le dernier round avait convaincu les seconds que leur champion, avec son endurance et sa vigueur, devait avoir le dessus quand il s'agissait de recevoir et de rendre des coups.

Et alors, pour achever l'affaire, survint la pluie.

Le gazon devenu glissant, neutralisait l'avantage que donnait à Wilson son agilité et il allait éprouver plus de difficulté à esquiver les attaques impétueuses de son adversaire.

L'art du ring consiste à tirer parti de circonstances de ce genre et plus d'un second vigilant a fait gagner à son homme une bataille presque perdue.

— Allez-y, allez-y donc! hurlèrent ses deux seconds pendant que tous les parieurs pour Harrison répétaient leurs cris à travers la foule.

Et Harrison y alla de telle sorte qu'aucun de ceux qui le virent ne devaient l'oublier.

Wilson le Crabe, aussi obstiné qu'une pierre, le recevait chaque fois d'un coup lancé à la volée, mais il n'y avait pas de force, pas de science humaine qui parût capable de faire reculer cet homme de fer.

En des rounds qui se suivirent sans interruption, il se fraya passage par des coups retentissants, comme des claques, du poing droit et du gauche, et chaque fois qu'il touchait, il cognait avec une puissance formidable.

Parfois il se couvrait la figure avec la main gauche, quand d'autres fois, il négligeait toute précaution, mais ses coups avaient un ressort irrésistible.

L'averse continuait à les fouetter. L'eau coulait à flots de leur figure et se répandait en filets rouges sur leur corps, mais ni l'un ni l'autre n'y prenaient garde, si ce n'est dans le but de manoeuvrer de façon à ce qu'elle tombât sur les yeux de l'antagoniste. Mais après une série de rounds, le champion de l'Ouest faiblit.

Après cette série de rounds, la cote monta de notre côté et dépassa le chiffre le plus élevé qu'elle eût atteint jusqu'alors en sens inverse.

Le coeur défaillant dans la pitié et l'admiration que m'inspiraient ces deux vaillants hommes, je souhaitais avec ardeur que chaque assaut fût le dernier.

Et pourtant, à peine Jackson avait il crié: «Allez!» que tous deux s'élançaient des genoux de leurs seconds, le rire sur leurs figures abîmées et la blague sur leurs lèvres saignantes.

C'était là peut-être une humble leçon de choses, mais je vous en donne ma parole, plus d'une fois dans ma vie, je me suis contraint à accomplir une tâche pénible, en rappelant à mon souvenir cette matinée des Dunes de Crawley.

Je me suis demande si j'étais faible au point de ne pouvoir faire pour mon pays ou pour ceux que j'aimais, autant que le faisaient ces deux hommes, en vue d'un enjeu misérable et pour se conquérir de la considération parmi leurs pareils. Un tel spectacle peut rendre plus brutaux ceux qui le sont déjà, mais j'affirme qu’il a aussi son côté intellectuel et qu'en voyant jusqu'où peut atteindre l'extrême limite de l'endurance humaine et le courage, on reçoit un enseignement qui a sa valeur propre.

Mais si le ring peut produire d'aussi brillantes qualités, il faut avoir un véritable parti pris pour nier qu’il puisse engendrer des vices terribles et le destin voulut que ce matin-là, nous eussions les deux exemples sous les yeux.

Pendant que la lutte se poursuivait et tournait contre le champion de Sir Lothian Hume, le hasard fit que mes regards se détournèrent fort souvent pour remarquer l'expression que prenait sa figure.

Je savais, en effet, avec quelle témérité il avait parié, je savais que sa fortune aussi bien que son champion s'effondraient sous les coups écrasants du vieux boxeur.

Le sourire confiant, qu'il avait en suivant les rounds du début, avait depuis longtemps disparu de ses lèvres et ses joues avaient pris une pâleur livide, en même temps que ses yeux gris et farouches lançaient des regards furtifs de dessous les gros sourcils.

Plus d’une fois, il éclata en imprécations sauvages, lorsqu'un coup jetait Wilson à terre.

Mais je remarquai tout particulièrement que son menton ne cessait de se retourner vers son épaule et qu'à la fin de chaque round il avait de prompts et vifs coups d'oeil vers les derniers rangs de la foule.

Pendant quelque temps, sur cette pente immense, formées de figures qui s’étageaient en demi-cercle derrière nous, il me fut impossible de découvrir exactement sur quel point son regard se dirigeait.

Mais à la fin, je parvins à le reconnaître.

Un homme de très haute taille qui montrait une paire de larges épaules sous un costume vert-bouteille, regardait avec la plus grande attention de notre côté et je m'aperçus qu'il se faisait un échange rapide de signaux presque imperceptibles entre lui et le baronnet corinthien. Tout en surveillant cet inconnu, je vis que le groupe dont il formait le centre était composé de tout ce qu’il y avait de plus dangereux dans l’assemblée, des gens aux figures farouches et vicieuses, exprimant la cruauté et la débauche.

Ils hurlaient comme une meute de loups à chaque coup et lançaient des imprécations à Harrison chaque fois que celui-ci revenait dans son coin.

Ils étaient si turbulents que je vis les gardes du ring se parler à demi-voix et regarder de leur côté comme s'ils s'attendaient à quelque incident, mais aucun d'eux ne se doutait à quel point le danger était imminent et combien il pouvait être grave.

Trente rounds avaient eu lieu en une heure vingt-cinq minutes et la pluie battante était plus forte que jamais.

Une vapeur épaisse montait des deux combattants et le ring était transformé en une mare de boue.

Des chutes multiples avaient donné aux adversaires une couleur brune à laquelle se mêlaient ça et là d'horribles taches rouges.

Chaque round avait donné l'indice que Wilson le Crabe baissait et il était évident, même pour mes yeux inexpérimentés, qu'il s'affaiblissait rapidement.

Il s'appuyait de tout son poids sur les deux Juifs quand ils le ramenaient dans son coin et il chancelait quand ils cessaient de le soutenir.

Mais sa science, grâce à de longs exercices, avait fait de lui une sorte d'automate, de sorte que s'il se ralentissait et frappait avec moins de force, il le faisait toujours avec la même justesse.

Et même un observateur de passage aurait pu croire qu'il avait le dessus dans la lutte, car c'était le forgeron qui portait les marques les plus terribles.

Mais il y avait dans les yeux de l'homme de l'Ouest je ne sais quelle fixité, quel égarement, on ne sait quel embarras dans la respiration qui nous révélaient que les coups les plus dangereux ne sont pas ceux qui se voient le mieux à la surface.

Un vigoureux coup de travers, lancé à la fin du trente et unième round, lui coupa la respiration et quand il se redressa pour le trente-deuxième round, dans une attitude plus élégamment brave que jamais, on eût dit qu'il avait le vertige, tant sa physionomie rappelait celle d'un homme qui a reçu un coup d'assommoir.

— Il a perdu au jeu de la balle au pot, s'écria Belcher. Vous pouvez y aller de votre façon, maintenant.

— Je me battrais encore toute une semaine, dit Wilson, haletant.

— Que le diable m'emporte! J'aime son genre, cria Sir John Lade.
Il ne recule pas, il ne cède pas. Il ne cherche pas le corps à
corps. Il ne boude pas. C'est une honte de le laisser se battre.
Il faut l'emmener, le brave garçon.

— Qu'on l'emmène! Qu'on l'emmène! répétèrent des centaines de voix.

— Je ne veux pas qu'on m'emmène. Qui ose parler ainsi? s'écria Wilson qui était revenu après une nouvelle chute sur les genoux de ses seconds.

— Il a trop de coeur pour crier assez, dit le général
Fitzpatrick.

Puis s'adressant à Sir Lothian:

— Vous qui êtes son soutien, vous devriez demander qu'on jette l'éponge en l'air.

— Vous croyez qu'il ne peut vaincre?

— Il est battu sans rémission, monsieur.

— Vous ne le connaissez pas. C'est un glouton de première force.

— Jamais homme plus endurant n'ôta sa chemise, mais l'autre est trop fort pour lui.

— Eh bien! monsieur, je crois qu'il peut soutenir dix rounds de plus.

En parlant, il se retourna à demi et je le vis lever le bras gauche en l'air par un geste singulier.

— Coupez les cordes! Qu'on joue franc jeu! Attendez que la pluie cesse! cria derrière moi une voix de stentor.

Je vis que c'était celle de l'homme de haute taille à l'habit vert-bouteille.

Son cri était un signal, car cent voix rauques partirent avec le bruit d'un brusque coup de tonnerre, hurlant ensemble:

— Franc jeu pour Gloucester! Forçons le ring, forçons le ring!

Jackson, venait de crier: «Allez!» et les deux hommes couverts de boue étaient déjà debout, mais maintenant l'intérêt se portait sur l'assistance et non sur le combat.

Plusieurs vagues, venant coup sur coup des rangs lointains de la foule, y avaient déterminé autant d'ondulations dans toute sa largeur.

Toutes les têtes oscillaient avec une sorte de cadence dans un même sens comme dans un champ de blé, sous un coup de vent.

À chaque poussée le balancement augmentait. Ceux des premiers rangs faisaient de vains efforts pour résister à l'impulsion qui venait du dehors.

Enfin, deux coups secs se firent entendre.

Deux des piquets blancs, avec la terre adhérente à leur pointe, furent lancés dans le ring extérieur et une frange de gens lancés par la vague compacte qui était en arrière fut précipitée contre la ligne des gardes.

Les longues cravaches s'abattirent, maniées par les bras les plus vigoureux de l'Angleterre, mais les victimes, qui se tordaient en hurlant, avaient à peine réussi à reculer quelques pas devant les coups impitoyables qu'une nouvelle poussée de l'arrière les rejetait de nouveau dans les bras des gardes.

Un bon nombre d'entre eux se jetèrent à terre et laissèrent passer sur leur corps plusieurs vagues de suite, tandis que d'autres, rendus enragés par les coups, ripostaient avec leurs ceintures de chasse et leurs cannes.

Alors, pendant que la moitié de la foule se serrait à droite et l'autre moitié à gauche, pour se soustraire à la pression de derrière, cette vaste masse se coupa soudain en deux et, à travers l'espace vide, s'élança une troupe de bandits venus de l'autre bord. Tous étaient armés de cannes plombées et hurlaient:

— Franc jeu et vive Gloucester!

Leur élan résolu entraîna les gardes, les cordes du ring intérieur furent cassées comme des fils et en un instant, le ring devint le centre d'une masse tourbillonnante, bouillonnante de têtes, de fouets, de cannes s'abattant avec fracas, pendant que le forgeron et l'homme de l'Ouest, debout au milieu de cette cohue, restaient face-à-face, si serrés qu'ils ne pouvaient ni avancer ni reculer et ils continuaient à se battre sans faire attention au chaos qui faisait rage autour d'eux, pareils à deux bouledogues qui se tiendraient mutuellement par la gorge.

La pluie battante, les jurons, les cris de douleur, les ordres, les conseils lancés à tue-tête, l'odeur forte du drap mouillé, les moindres détails de cette scène, vue dans ma première jeunesse, tout cela me revient maintenant que je suis vieux, avec autant de netteté que si c'était d'hier. À ce moment, il ne nous était pas facile de faire des remarques, car nous nous trouvions, nous aussi, au milieu de cette foule enragée, qui nous portait de côté et d'autre et parfois nous soulevait de terre.