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Jim Harrison, boxeur

Chapter 18: XX — LORD AVON
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About This Book

The narrator, a young man, recalls a youth shaped by the world of prizefighting and the theatrical life, focusing on a formidable boxer raised by a retired champion who becomes protector of an aging actress. The story interlaces vivid depictions of the ring, wagers and rivalries with a mystery about a vanished nobleman accused in his brother's death. Naval figures, dandies and the Prince of Wales appear as part of a broad social panorama. The plot culminates in revelations of secret marriage and lineage that settle inheritance questions while reflecting themes of courage, honor, and the moral costs of money and fame.

Nous faisions tout notre possible pour nous maintenir derrière Jackson et Berkeley Craven. Ceux-ci, malgré les bâtons et les cravaches qui se croisaient autour d'eux, continuaient à marquer les rounds, et à surveiller le combat.

— Le ring est forcé, cria de toute sa force Sir Lothian Hume.
J'en appelle au juge. La lutte est nulle et sans résultat.

— Gredin! s'écria mon oncle avec colère. C'est vous qui avez organisé cela.

— Vous avez déjà un compte à régler avec moi, dit Hume d'un ton sinistre et narquois.

Et pendant qu'il parlait, un mouvement de la foule le jeta en plein dans les bras de mon oncle.

Les figures des deux hommes n'étaient qu'à quelques pouces de distance l’une de l'autre, et les yeux effrontés de Sir Lothian Hume durent se baisser sous l'impérieux dédain qui brillait d'une froide lueur dans ceux de mon oncle.

— Nous réglerons nos comptes, ne vous en inquiétez pas, bien que ce soit me dégrader que d'aller sur le terrain avec un monsieur de votre sorte. Où en sommes-nous, Craven?

— Nous aurons à prononcer partie remise, Tregellis.

— Mon homme est en plein combat. — Je n'y puis rien. Il m'est impossible de remplir ma tâche quand à chaque instant, je reçois un coup de fouet ou de canne.

Jackson se lança soudain dans la foule, mais il revint les mains vides et l'air piteux.

— On m'a volé ma montre de chronométreur, s'écria-t-il. Un petit gredin me l'a arrachée de la main.

Mon oncle porta la main à son gousset.

— La mienne a disparu aussi, s'écria-t-il.

— Prononcez la remise sans délai ou votre homme va être malmené, dit Jackson.

Et nous vîmes l'indomptable forgeron, debout devant Wilson pour un autre round, pendant qu'une douzaine de bandits, la trique à la main, commençaient à le cerner.

— Consentez-vous à une remise, Sir Lothian Hume?

— J'y consens.

— Et vous, Sir Charles?

— Non, certes.

— Le ring a disparu.

— Ce n'est pas ma faute.

— Ma foi, je n'y puis rien. Comme juge, j'ordonne que les champions se retirent et que les enjeux soient rendus à leurs possesseurs.

— Une remise! une remise! cria-t-on de tous côtés.

Et bientôt la foule se dispersa de tous côtés, les piétons au pas de course pour prendre une bonne avance sur la route de Londres, les Corinthiens à la recherche de leurs chevaux et de leurs voitures.

Harrison courut au coin de Wilson et lui serra la main.

— J'espère que je ne vous ai pas fait trop de mal.

— J'en ai assez reçu pour avoir de la peine à me tenir debout. Et vous?

— Ma tête chante comme une bouilloire. C'est cette pluie qui m'a favorisé.

— Oui, j'ai cru un moment que je vous battrais. Je ne désire pas une plus belle lutte.

— Ni moi non plus. Bonjour.

Et alors les deux champions aux braves coeurs se frayèrent passage à travers les bandits hurlants, comme deux lions blessés parmi une meute de loups et de chacals.

Je le répète, si le ring est tombé bien bas, il ne faut pas l'attribuer principalement aux boxeurs de profession mais à la cohue de parasites et de gredins qui vivent autour.

Ils sont autant au-dessous du pugiliste honnête que le rôdeur de champs de courses et le truqueur sont au-dessous du noble cheval de course qui sert de prétexte pour commettre leurs coquineries.

XIX — À LA FALAISE ROYALE

Mon oncle, dans sa bonté, se préoccupa de faire coucher Harrison dès que la chose fut possible, car le forgeron, quoiqu'il prît ses blessures en riant, n'en avait pas moins été rudement malmené.

— N'ayez pas l'audace de me demander encore de vous battre, Jack Harrison, disait sa femme en contemplant cette figure cruellement ravagée. Tenez, vous voila en pire état que quand vous avez battu Baruch le Noir et sans votre pardessus, je ne pourrais pas jurer que vous êtes l'homme qui m'a conduite à l'autel. Quand le roi d'Angleterre le demanderait, je ne vous laisserais jamais recommencer.

— Eh bien, ma vieille, je vous donne ma parole que jamais je ne recommencerai. Il vaut mieux quitter la lutte que d’aller jusqu'à ce que la lutte me quitte.

Il fit une grimace en avalant une gorgée du flacon de brandy que lui tendait Sir Charles.

— C'est un liquide de premier choix, monsieur. Mais il me brûle terriblement mes lèvres fendues. Ah! voici John Cummings, l'hôtelier de Friar's Oak, aussi vrai que je suis un pêcheur! On le croirait à la recherche d'un médecin des fous, à en juger par la figure qu'il fait.

C'était, en effet, un singulier personnage que celui qui s'avançait avec nous sur la lande.

Il avait la figure échauffée, l'air hébété de l'homme qui revient à la raison au sortir de l'état d'ivresse.

Il courait de côtés et d'autres, la tête nue, les cheveux et la barbe au vent.

Il se précipitait en courts zigzags, d'un groupe à l'autre, son air extraordinaire attirant sur lui un feu roulant de traits d'esprit, si bien qu'il me rappelait malgré moi une bécasse voletant à travers une ligne de fusils.

Nous le vîmes s'arrêter un instant près de la barouche jaune et remettre quelque chose à Sir Lothian Hume.

Aussitôt après, il revint et nous apercevant tout à coup, il jeta un grand cri de joie et courut vers nous de toute sa vitesse en tenant un papier à bout de bras.

— Vous me faites un bel oiseau, John Cummings, dit Harrison d'un ton de reproche. Ne vous avais-je pas recommandé de ne pas avaler une goutte de liquide, avant d'avoir remis votre message à Sir Charles?

— Je mériterais d'être roué, oui, cria-t-il tourmenté par le remords. Je vous ai demandé, Sir Charles, aussi vrai que je suis vivant, mais vous n'étiez pas là et alors que voulez-vous? J'étais si content de placer mes enjeux à ce prix-là, sachant qu'Harrison allait lutter… Et puis le maître de l'hôtel Georges m'a fait goûter à ses bouteilles de derrière les fagots, si bien que je n'ai plus eu ma tête à moi. Et à présent, c'est seulement après le combat que je vous vois, Sir Charles, et si vous faites tomber votre fouet sur mon dos, je n'aurai que ce que je mérite.

Mais mon oncle ne prêtait aucune attention aux reproches que l'hôtelier s'adressait à lui-même avec volubilité.

Il avait ouvert le billet et le lisait en relevant légèrement les sourcils, ce qui était chez lui la note la plus élevée dans la gamme assez restreinte de ses facultés d'émotion.

— Que comprenez-vous à ceci, mon neveu? demanda-t-il en faisant passer le billet.

Voici ce que je lus:

«Sir Charles Tregellis,

«Sur le nom de Dieu, dès que ces mots vous viendront, rendez-vous à la Falaise royale et mettez le moins de temps possible à faire le trajet.

«Je vous prie de venir aussitôt que cela sera possible, et jusqu'à ce moment-là, je resterai celui que vous connaissez sous le nom de

«JAMES HARRISON.»

— Eh bien, mon neveu? interrogea mon oncle.

— Eh bien, monsieur, je ne sais pas ce que cela peut signifier.

— Qui vous a remis cela, bonhomme?

— C'était le jeune Jim Harrison lui-même, dit l'hôtelier, quoique j'aie eu de la peine à le reconnaître. On l'aurait pris pour son propre fantôme. Il était si pressé de vous faire parvenir cela qu'il n'a pas voulu me quitter avant de voir les chevaux harnachés et la voiture en route. Il y avait un billet pour vous et un autre pour Sir Lothian Hume, et je rendrais grâces au ciel que Jim ait choisi un meilleur messager. — Voila qui est mystérieux en effet, dit mon oncle en penchant la tête sur le billet. Que pouvait-il bien faire dans cette maison de mauvais augure? Et pourquoi signe-t-il celui que vous connaissiez sous le nom de James Harrison? Est-ce que j'aurais pu l'appeler d'un autre nom? Harrison, vous pouvez apporter quelque lumière dans ceci. Quant à vous, Mistress Harrison, votre physionomie me prouve que vous êtes au fait.

— Ça se pourrait, Sir Charles, mais mon Jack et moi nous sommes de bonnes gens, simples. Nous allons devant nous tant que nous y voyons clair et quand nous n'y voyons plus clair, nous nous arrêtons. La chose a marché comme ça pendant vingt ans, mais à présent nous nous en tenons quittes et nous laisserons nos supérieurs devant. Ainsi donc, si vous tenez à savoir ce que ce billet signifie, je ne puis que vous conseiller de faire ce qu'on vous demande, d'aller en voiture à la Falaise royale où vous saurez tout.

Mon oncle mit le billet dans sa poche.

— Je ne bougerai pas d'ici, Harrison, sans vous avoir vu entre les mains d'un chirurgien.

— Ne vous inquiétez pas de moi, monsieur. La bonne femme et moi nous pouvons retourner à Crawley dans le gig; avec un yard d'emplâtre et une tranche de viande saignante, je serai bientôt sur pied.

Mais mon oncle ne voulut rien entendre. Il conduisit le couple à Crawley, où le forgeron fut confié aux soins de sa femme, après avoir été installé dans les conditions les plus confortables qu'on put obtenir avec de l'argent. Ensuite on déjeuna à la hâte et on lança les juments sur la route du sud.

— Voilà qui met un terme à mes rapports avec le ring, mon neveu, dit mon oncle, je reconnais qu'il est désormais impossible d'en interdire l'accès à la friponnerie. J’ai été filouté et nargué, mais on finit par apprendre la prudence et jamais je ne patronnerai une lutte de professionnels.

Si j'avais été plus âgé ou s'il m'avait inspiré moins de crainte, j'aurais pu lui dire ce que j'avais dans le coeur.

Je lui aurais demandé de renoncer à d'autres choses encore et d'abandonner ce monde superficiel dans lequel il vivait, de chercher une autre tâche qui fût digne de sa vigoureuse intelligence et de son excellent coeur.

Mais à peine cette pensée avait-elle surgi dans mon esprit, qu'il avait oublié ces moments de sérieux et se mettait à causer de nouveaux harnais à ornements d'argent qu'il comptait inaugurer sur le Mail, ou bien du pari de mille livres qu'il se proposait de mettre sur sa jeune jument Ethelberta contre Aurelius, le fameux cheval de trois ans de Lord Doncaster.

Nous avions atteint Whiteman’s Green, ce qui faisait une bonne moitié de la distance entre la dune de Crawley et Friar's Oak, lorsque je jetai un coup d'oeil en arrière et je vis sur la route le reflet du soleil sur une haute voiture jaune.

Sir Lothian Hume nous suivait.

— Il a reçu la même invitation que nous et il se rend au même but, dit mon oncle en jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule. On nous demande tous les deux à la Falaise royale, nous, les deux survivants de cette sombre affaire. Et c'est Jim Harrison qui nous y appelle. Mon neveu, j'ai mené une existence pleine d'événements, mais je sens que c'est une scène plus étrange que les autres, qui m'attend parmi ces arbres.

Il fouetta les juments. Alors, grâce à la courbe que faisait la route, nous pûmes apercevoir les hauts et noirs pignons du vieux manoir, se dressant parmi les vieux chênes qui l’entourent.

Cette vue, le renom de cette demeure ensanglantée, et hantée de fantômes, auraient suffi pour faire passer un frisson dans mes nerfs, mais lorsque les paroles de mon oncle me rappelèrent tout à coup que cette étrange invitation avait été adressée aux deux hommes qui avaient été mêlés à cette tragédie digne du temps passé, et que cet appel venait de mon compagnon de mes jeux d'enfant, je retins mon souffle, croyant voir se former le contour de je ne sais quel événement important qui se préparait sous nos yeux.

La grille rouillée, entre les deux colonnes croulantes et surmontées d'armoiries, s'ouvrit à deux battants.

Mon oncle, dans son impatience, cingla les juments pendant que nous volions sur l'avenue envahie par les herbes folles, et il finit par les arrêter brusquement devant les marches que le temps avait noircies de taches.

La porte d'entrée s'était ouverte et le petit Jim était là à nous attendre.

Mais combien ce petit Jim ressemblait peu à celui que j'avais connu et affectionné.

Il y avait quelque chose de changé en lui.

Ce changement était si évident que ce fut ce qui me frappa d'abord et il était si subtil que je ne pus trouver de mots pour le définir.

Ce n’était pas qu'il fût mieux habillé que jadis, car je reconnus le vieux costume brun qu'il portait.

Ce n'était pas qu'il eût l'air moins engageant, car son entraînement l'avait laissé tel qu'il pouvait passer pour le modèle de ce que devait être un homme.

Et pourtant ce changement était réel. C’était je ne sais quelle dignité dans l’expression, je ne sais quoi qui donnait de l’assurance à son attitude et qui par sa présence visible paraissait être la seule chose qui eût manqué pour lui donner l'harmonie et la perfection.

Et malgré son exploit on eût dit que son nom d'écolier, petit Jim, lui était resté naturellement jusqu'au moment où je le vis en sa virilité maîtresse d'elle-même et si magnifique sur le seuil de la vieille maison.

Une femme était debout à côté de lui, la main posée sur son épaule. Je vis que c'était Miss Hinton, d'Anstey Cross.

— Vous vous souvenez de moi, Sir Charles Tregellis? dit-elle en s'avançant, lorsque nous descendîmes de voiture.

Mon oncle la regarda longuement en face, d'un air intrigué.

— Je ne crois pas avoir eu le plaisir de… Et pourtant, madame…

— Polly Hinton, du Haymarket. Certainement vous ne pouvez avoir oublié Polly Hinton.

— Oubliée! Mais nous avons tous pris votre deuil, à Pop's Alley pendant plus d'années que je ne voudrais. Mais je me demande avec surprise…

— Je me suis mariée secrètement et j'ai quitté le théâtre. Je tiens à vous demander pardon de vous avoir enlevé Jim, la nuit dernière.

— C'était donc vous?

— J'avais sur lui des droits encore plus respectables que les vôtres. Vous étiez son patron, moi j'étais sa mère.

Et en parlant, elle attira vers elle la tête de Jim.

À ce moment, où leurs joues étaient près de se toucher, ces deux figures, l'une qui portait encore les traces d'une beauté féminine en train de s'effacer, l'autre où se peignait la force masculine en plein développement, ces deux figures avaient un tel air de ressemblance avec leurs yeux noirs, leur chevelure d'un noir bleu, leur front large et blanc que je m'étonnai de ne pas avoir deviné leur secret, dès le jour où je les avais vus ensemble.

— Oui, c'est mon garçon à moi et il m'a sauvé de quelque chose qui était pire que la mort, ainsi que votre neveu Rodney pourra vous le dire. Mais mes lèvres étaient scellées et c'est seulement hier soir que j'ai pu lui dire que c'était à sa mère qu'il avait rendu le charme de la vie à force de douceur et de patience.

— Chut, ma mère! dit Jim en posant les lèvres sur la joue de sa mère. Il y a des choses qui doivent rester entre nous. Mais, dites-moi, Sir Charles, comment s'est passé le combat?

— Votre oncle aurait remporté la victoire, mais des gens de la populace ont forcé le ring. — Il n'était pas mon oncle, Sir Charles, mais il a été pour moi et pour mon père l'ami le meilleur, le plus fidèle qu'il y ait eu au monde. Je n'en connais qu'un d'aussi vrai, reprit-il en me prenant la main, et il se nomme mon bon vieux Rodney Stone. Mais il n'a pas eu trop de mal, j'espère?

— D'ici huit ou quinze jours il sera sur pied. Mais je ne saurais affirmer que je comprends de quoi il s'agit, et je me permettrai de vous dire que vous ne m'avez rien appris qui me paraisse justifier la façon dont vous avez rompu votre engagement, d'un seul mot.

— Entrez, Sir Charles, et, j'en suis convaincu, vous reconnaîtrez qu'il m'eût été impossible d'agir autrement. Mais si je ne me trompe pas, voici Sir Lothian Hume.

La barouche jaune avait enfilé l'avenue, et peu d'instants après, les chevaux harassés, essoufflés, venaient de s'arrêter derrière notre voiture.

Sir Lothian sauta à bas, d'un air sombre qui présageait la tempête.

— Restez où vous êtes, Corcoran, dit-il.

Et alors j'entrevis un habit vert-bouteille qui m'apprit qui était son compagnon de voyage.

— Eh bien! reprit-il en promenant autour de lui un regard insolent, je serais fort aise de savoir quel est celui qui a l'impertinence de m'adresser une invitation à visiter ma propre maison, et où diable voulez-vous en venir en envahissant ma propriété?

— Je vous réponds que vous comprendrez cela et bien d'autres choses encore, dit Jim qui avait sur les lèvres un sourire énigmatique. Si vous voulez bien me suivre, je ferai tous mes efforts pour vous expliquer tout cela.

Et tenant la main de sa mère, il nous conduisait dans cette chambre fatale où les cartes étaient encore entassées sur le guéridon et où la tache sombre se dissimulait encore dans un coin.

— Eh bien, monsieur, votre explication? s'écria Sir Lothian qui se plaça les bras croisés près de la porte.

— Mes premières explications, c'est à vous que je les dois, Sir
Charles.

Et, en écoutant ses paroles et en observant ses manières, je ne pus qu'admirer le résultat produit sur un jeune paysan par la société de cette femme qui était sa mère sans qu'il le sût.

— Je tiens, reprit-il, à vous dire ce qui se passa cette nuit-là.

— Je vais le raconter à votre place, Jim, dit sa mère. Vous devez savoir, Sir Charles, que quoique mon fils ne connût rien au sujet de ses parents, nous étions vivants tous les deux et que nous ne l’avons jamais perdu de vue. Pour ma part, je l'aurais laissé agir à son gré, aller à Londres et relever ce défi. C'est seulement hier que la nouvelle en arriva aux oreilles de son père, qui ne voulut le permettre à aucun prix. Il était dans un état d'extrême faiblesse et il ne fallait pas s'opposer à ses désirs. Il me donna l’ordre de partir aussitôt et de ramener son fils auprès de lui. Je ne savais que faire, car j'étais convaincue que Jim ne viendrait jamais à moins qu'on ne lui trouvât un remplaçant. J'allai trouver les braves gens qui l'avaient élevé. Je les mis au fait de la situation. Mistress Harrison aimait Jim, comme s'il eût été son propre fils, et son mari affectionnait le mien, de sorte qu'ils vinrent à mon aide. Que Dieu les bénisse pour leur bonté envers une épouse et une mère affligée. Harrison consentait à prendre la place de Jim, si celui-ci voulait aller retrouver son père. Alors, je me rendis en voiture à Crawley. Je découvris où était la chambre de Jim et je lui parlai par la fenêtre, car j'étais certaine que ceux qui le soutenaient ne le laisseraient point partir. Je lui dis que j'étais sa mère. Je lui dis qui était son père. Je lui dis que mon phaéton attendait et que j'étais à peu près certaine qu'il arriverait à peine assez à temps pour recevoir la dernière bénédiction de ce père qu'il n’avait jamais connu. Et cependant le jeune homme ne voulut jamais partir avant que je lui eusse affirmé qu'Harrison le remplacerait.

— Pourquoi n'a-t-il pas laissé un mot pour Belcher?

— J’avais la tête perdue, Sir Charles. Trouver un père et une mère, un nom et un rang en quelques minutes. Il y avait de quoi bouleverser une cervelle plus forte que la mienne. Ma mère me demandait de partir avec elle et je suis parti. Le phaéton attendait, mais nous étions à peine en route, qu'un individu saisit la bride des chevaux et un couple de bandits m'assaillit. J'en assommai un avec le bout de mon fouet et il lâcha la trique dont il allait me frapper. Puis, je fouettai les chevaux, ce qui me débarrassa des autres, et je partis sain et sauf. Je ne puis m'imaginer qui ils étaient et quel motif ils pouvaient avoir de nous attaquer.

— Peut-être que Sir Lothian Hume pourrait vous l'apprendre, dit mon oncle.

Notre ennemi ne dit rien, mais ses petits yeux gris se tournèrent de notre côté avec une expression des plus menaçantes.

— Lorsque je fus venu ici, que j'eus vu mon père, je descendis…

Mon oncle l'interrompit par une exclamation d'étonnement. — Qu'avez-vous dit, jeune homme, vous êtes venu ici, et vous avez vu votre père, ici, à la Falaise royale?

— Oui, monsieur.

Mon oncle devint très pâle:

— Au nom du ciel, dites-nous alors où est votre père?

Jim pour toute réponse nous fit signe de regarder derrière nous, et nous nous aperçûmes que deux hommes venaient d'entrer dans la pièce par la porte qui donnait sur l'escalier.

Je reconnus immédiatement l'un d'eux.

Cette figure qui avait l'impassibilité d'un masque, ces façons pleines de réserve, ne pouvaient appartenir qu'à Ambroise l'ancien valet de mon oncle.

Quant à l'autre, il était tout différent et offrait un aspect des plus singuliers.

Il était de haute taille, enveloppé dans une robe de chambre de nuance foncée et s'appuyait de tout son poids sur une canne.

Sa longue figure exsangue était si maigre, si blême, que par une étrange illusion on aurait pu la croire transparente.

C'est seulement sous les plis d'un linceul qu'il m'est arrivé de voir une face aussi défaite.

Sa chevelure mêlée de mèches grises, son dos courbé auraient pu le faire prendre pour un vieillard, mais la couleur noire de ses sourcils, la vivacité et l'éclat des yeux noirs qui brillaient au- dessous, suffirent pour me faire douter que ce fût réellement un vieillard qui se tenait devant nous.

Il y eut un instant de silence qu'interrompit un juron lancé avec emportement par Sir Lothian Hume.

— Par Dieu! C'est Lord Avon! s'écria-t-il.

— Entièrement a votre service, gentlemen, répondit l'étrange personnage en robe de chambre.

XX — LORD AVON

Mon oncle était essentiellement un homme impassible et cette impassibilité s'était encore développée sous l'influence de la société dans laquelle il vivait.

Il aurait pu retourner une carte de laquelle dépendit sa fortune sans qu'un de ses muscles eut bougé et je l'avais vu conduire à une allure qui eût pu lui être mortelle, sur la route de Godstone, en gardant l'air aussi calme que s'il eût fait sa promenade quotidienne sur le mail.

Mais la secousse qu'il reçut à ce moment même fut si forte, qu'il dut rester immobile, les joues pâles, le regard fixe, avec une expression d'incrédulité.

Deux fois, je vis ses lèvres s'ouvrir, deux fois, il porta la main à sa gorge, comme si une barrière s'était dressée entre lui et son désir de parler.

Enfin, il fit en courant quelques pas vers les deux hommes, les mains tendues en avant, comme pour les accueillir.

— Ned! s'écria-t-il.

Mais l'étrange personnage, qui était debout devant lui, croisa les bras sur la poitrine.

— Non, Charles, dit-il.

Mon oncle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction.

— Assurément, Ned, vous allez me faire bon accueil, après tant d'années.

— Vous avez cru que j'avais commis cet acte, Charles. J'ai lu cela dans votre attitude dans cette terrible matinée. Vous ne m'avez jamais demandé d'explication. Vous n'avez jamais réfléchi combien il était impossible qu'un homme de mon caractère eût commis un tel crime. Au premier souffle du soupçon, vous, mon ami intime, l'homme qui me connaissait le mieux, vous m'avez regardé comme un voleur et un assassin.

— Non, non, Ned.

— Mais si, Charles, j'ai lu cela dans vos yeux. C'est pour cela que désireux de mettre en mains sûres l'être qui m'était le plus cher au monde, j'ai dû renoncer à vous et le confier à l'homme qui jamais, depuis le premier moment, n'a eu de doutes sur mon innocence. Il valait mille fois mieux que mon fils fût élevé dans un milieu humble et qu'il ignorât son malheureux père plutôt que d'apprendre à partager les doutes et les soupçons de ses égaux.

— Alors il est réellement votre fils? s'écria mon oncle en jetant sur Jim un regard stupéfait.

Pour toute réponse, l'homme leva son long bras décharné et posa sa main amaigrie sur l'épaule de l'actrice qui le regarda avec l'amour dans les yeux.

— Je me suis marié, Charles, et j'ai tenu la chose secrète parce que j'avais choisi ma femme en dehors de notre monde. Vous connaissez le sot orgueil qui a été toujours le trait le plus prononcé de mon caractère. Je n'ai pu me décider à avouer ce que j'avais fait. C'est cette négligence de ma part, qui a amené une séparation entre nous et dont le blâme doit retomber sur moi et non sur elle. Néanmoins, en raison de ses habitudes, je lui ai retiré l'enfant et assuré une rente, à la condition qu'elle ne s'occupât point de lui. Je craignais que l'enfant ne fût gâté par elle, et dans mon aveuglement, je n'avais pas compris qu'il pouvait lui faire du bien. Mais dans ma misérable existence, Charles, j'ai appris qu'il y a une puissance qui gouverne nos affaires, quelques efforts que nous fassions pour entraver son action, et que, sans aucun doute, nous sommes poussés par un courant invisible vers un but déterminé, quoique nous puissions nous donner l'illusion trompeuse de croire que c'est grâce à nos coups de rame et à nos voiles que nous hâtons notre marche.

J'avais tenu mon regard fixé sur mon oncle, pendant qu'il écoutait ces paroles, mais quand je levai les yeux, ils tombèrent de nouveau sur la maigre figure de loup de Sir Lothian Hume.

Il était debout près de la fenêtre.

Sa silhouette grise se dessinait sur les vitres poussiéreuses.

Jamais je ne vis sur une figure humaine pareille lutte entre des passions diverses et mauvaises: la colère, la jalousie et l'avidité déçue.

— Est-ce que cela signifie, demanda-t-il d'une voix tonnante et rauque, que ce jeune homme prétend être l'héritier de la pairie d'Avon?

— Il est mon fils légitime.

— Je vous connaissais fort bien, monsieur, dans votre jeunesse, mais vous me permettrez de vous faire remarquer que ni moi ni aucun de vos amis n'a jamais entendu parler de votre femme ou de votre fils. Je défie Sir Charles Tregellis de dire qu'il ait jamais admis l'existence d'un autre héritier que moi.

— Sir Lothian, j'ai déjà fait connaître les motifs qui m'ont fait tenir mon mariage secret.

— Vous avez donné une explication, monsieur. Mais c'est à d'autres et dans un autre lieu qu'ici que vous aurez à prouver que votre explication est satisfaisante.

Deux yeux noirs étincelèrent sur la figure pâle et défaite et produisirent un effet aussi soudain que si un torrent de lumière jaillissait à travers les fenêtres d'une demeure croulante et ruinée.

— Vous osez mettre en doute ma parole?

— Je demande une preuve.

— Ma parole en est une pour ceux qui me connaissent.

— Excusez-moi, Lord Avon, je vous connais et je ne vois pas de motifs pour accepter votre affirmation.

C'était un langage brutal exprimé sur un ton brutal.

Lord Avon fit quelques pas en chancelant et ce fut seulement grâce à l'intervention de sa femme d'un côté et de son fils de l'autre, qu'il ne porta pas ses mains frémissantes à la gorge de son insulteur.

Sir Lothian Hume recula devant cette pâle figure animée où la colère brillait sous les noirs sourcils, mais il continua à porter des regards furieux autour de la pièce.

— Un complot fort bien combiné, s'écria-t-il, où un criminel, une actrice et un boxeur de profession ont chacun leur rôle. Sir Charles Tregellis, vous recevrez encore de mes nouvelles et vous aussi, mylord.

Il tourna sur les talons et sortit à grands pas.

— Il est allé me dénoncer, dit Lord Avon, la figure bouleversée par une convulsion d'orgueil blessé.

— Faut-il que je le ramène? s'écria le petit Jim.

— Non, non, laissez-le aller. Cela vaut tout autant, car j'ai déjà pris mon parti et reconnu que mon devoir envers vous, mon fils, l'emporte sur celui qui m'incombe envers mon frère et ma famille et dont je me suis acquitté au prix d'amères souffrances.

— Vous avez été injuste envers moi, Ned, si vous avez cru que je vous avais oublié ou que je vous avais jugé défavorablement. Si je vous ai jamais cru l'auteur de cet acte, et comment douter du témoignage de mes yeux, j'ai toujours pensé que cet acte avait été commis dans un moment d'égarement et que vous n'en aviez pas plus conscience qu'un somnambule n'en a de ce qu'il a fait.

— Que voulez-vous dire en parlant du témoignage de vos yeux? dit
Lord Avon en regardant fixement mon oncle.

— Ned, je vous ai vu dans cette nuit maudite.

— Vous m'avez vu? Où?

— Dans le corridor.

— Et qu'est-ce que je faisais?

— Vous sortiez de la chambre de votre frère. J'ai entendu sa voix qui exprimait la colère et la douleur un court instant auparavant. Vous teniez à la main un sac d'argent et votre figure exprimait la plus vive agitation. Si vous pouvez seulement m'expliquer, Ned, de quelle façon vous êtes venu là, vous m'ôterez de dessus le coeur un poids qui s'est fait sentir sur lui, pendant toutes ces années.

Personne n'aurait reconnu, en ce moment-là, l'homme qui donnait le ton à tous les petits-maîtres de Londres.

En présence de cet ami d'autrefois, devant la scène tragique qui se jouait devant lui, le voile de trivialité et d'affectation venait de se déchirer et je sentais toute ma gratitude envers lui s'accroître et se changer en affection, lorsque je considérais sa figure pâle et anxieuse, l'ardent espoir qui s'y peignait en attendant les explications de son ami.

Lord Avon cacha sa figura dans ses mains, et il se fit un silence de quelques minutes, dans le demi-jour de la pièce.

— Maintenant, dit-il enfin, je ne m'étonne plus que vous ayez été ébranlé. Mon Dieu, quel filet était tendu autour de moi. Si cette accusation méprisable avait été proférée contre moi, vous, mon ami le plus cher, vous auriez été contraint de chasser tous les doutes qui vous restaient encore sur ma culpabilité. Et pourtant, Charles, quoi que vous ayez vu, je suis aussi innocent que vous dans cette affaire.

— Je remercie Dieu de vous entendre parler ainsi.

— Mais vous n'êtes pas encore satisfait, Charles, je le vois dans vos yeux. Vous désirez savoir comment un homme, qui était innocent, s'est caché pendant tout ce temps.

— Votre parole me suffit, Ned, mais le monde exigera une autre réponse à cette question.

— Ce fut pour sauver l'honneur de la famille, Charles. Vous savez combien il m'était cher. Je ne pouvais me disculper sans prouver que mon frère s'était rendu coupable du crime le plus vil que puisse commettre un gentleman. Pendant dix-huit ans, je l'ai couvert au prix de tout ce que pouvait sacrifier un homme. J'ai vécu, comme dans une tombe, d'une vie qui a fait de moi un vieillard, une ruine d'homme alors que j'ai à peine quarante ans. Mais maintenant que je suis réduit à l'alternative de dire tout ce qui s'est passé à propos de mon frère ou de faire tort à mon fils, il n'y a pour moi qu'un parti à prendre et je l'adopte d'autant plus volontiers que j'ai des raisons d'espérer. Il pourra se présenter quelque circonstance qui empêchera ce que j'ai à vous apprendre de parvenir aux oreilles du public.

Il se leva de sa chaise et, s'appuyant lourdement sur ses deux soutiens, il traversa la pièce d'un pas chancelant en se dirigeant vers l'étagère couverte de poussière. Là, au centre, se trouvait cet amas fatal de cartes tachées par le temps et la moisissure, tel que le petit Jim et moi, nous l'avions vu plusieurs années auparavant.

Lord Avon les remua d'un doigt tremblant, en choisit une douzaine qu'il tendit à mon oncle.

— Mettez votre index et votre pouce sur l'angle gauche du bas de chaque carte, et promenez légèrement vos doigts dans les deux sens, dites-moi ce que vous sentez.

— On dirait qu'elle a été piquée avec une épingle.

— Justement. Et quelle est cette carte?

— Le roi de trèfle.
— Examinez l'angle inférieur de cette carte.

— Elle est tout à fait lisse.

— Et cette carte, c'est?…

— Le trois de pique.

— Et cette autre?

— Elle a été piquée: c'est l'as de coeur.

Lord Avon les jeta violemment à terre.

— Eh bien, la voilà cette maudite affaire. Ai-je besoin d'en dire davantage, quand chaque mot est un supplice pour moi?

— Je vois quelque chose, mais je ne vois pas tout, Ned, il faut aller jusqu'au bout.

Le frêle personnage se raidit. On voyait bien qu'il se tendait en un violent effort.

— Alors je vais vous dire cela d'un trait, une fois pour toutes. J'espère que jamais je ne me retrouverai dans la nécessité de rouvrir les lèvres au sujet de cette misérable affaire.

«Vous vous rappelez notre partie, vous vous rappelez comme nous perdions. Vous vous rappelez que vous vous êtes retirés, que vous m'avez laissé tout seul, assis dans cette même pièce, à cette même table.

«Loin d'être fatigué, j'étais tout à fait éveillé et je passai une heure ou deux à repasser dans mon esprit les incidents du jeu et les modifications qu'il apporterait vraisemblablement dans mon état de fortune.

«Comme vous le savez, j'avais subi de grosses pertes, et ma seule consolation était que mon frère avait gagné. Je savais bien que par suite de sa conduite irréfléchie, il était dans les griffes des Juifs et j'espérais que ce qui avait ébranlé ma position aurait pour effet de raffermir la sienne.

«Comme j'étais là à manier distraitement les cartes, le hasard me fit remarquer les petites piqûres que vous venez de sentir. J'examinai les paquets et, à mon indicible horreur, je reconnus que quiconque aurait été au courant de ce secret aurait pu les distribuer de façon à se rendre un compte exact des sortes de cartes qui passaient aux mains de chacun des adversaires.

«Et alors, le sang me montant à la tête dans un mouvement de honte et de dégoût que je n'avais jamais connu, je me rappelai que mon attention avait été frappée de la façon dont mon frère distribuait les cartes, de sa lenteur et de sa manière de tenir les cartes par le bord inférieur.

«Je ne le condamnai pas à la légère, je restai longtemps à peser les moindres indices qui pouvaient lui être favorables ou défavorables.

«Hélas, tout concourait à confirmer mes horribles soupçons et à les changer en certitude.

«Mon frère avait fait venir les paquets de cartes de chez Ledbing dans Bond Street. Il les avait gardées plusieurs heures dans sa chambre. Il avait joué avec une décision qui alors avait causé notre surprise. «Et par-dessus tout, je ne pouvais me cacher à moi-même que sa vie passée n'était point telle qu'elle dût faire croire qu'il lui était impossible de commettre un crime aussi abominable.

«Tout vibrant de colère et d'humiliation, je montai tout droit par l'escalier, ces cartes à la main, et je lui jetai à la face, son crime, le plus bas, le plus dégradant que pût commettre un coquin.

«Il ne s'était pas encore mis au lit et son gain était resté éparpillé sur la table de toilette.

«Je ne savais guère que lui dire, mais les faits étaient si terribles qu'il ne tenta pas de nier sa faute.

«Vous vous le rappellerez, car c'était la seule circonstance atténuante qu'il y eût à son crime, il n'avait pas encore vingt et un ans.

«Mes paroles l'accablèrent.

«Il se jeta à genoux devant moi, me supplia de l'épargner.

«Je lui dis que par égard pour l'honneur de notre famille, je ne le dénoncerais pas en public, mais que désormais, il devrait toute sa vie s'abstenir de toucher une carte et que l'argent gagné par lui serait restitué le lendemain avec une explication.

«— Cela serait la perte de sa position dans le monde, protesta-t- il.

«Je répétai qu'il devait subir les conséquences de son acte.

«Séance tenante, je brûlai les papiers qu'il m'avait gagnés, je mis toutes les pièces d'or qui se trouvaient sur la table, dans un sac de toile.

«Je me disposais à quitter la chambre sans ajouter un mot, mais il se cramponna à moi, me déchira une manchette dans l'effort qu'il fit pour me retenir et me faire promettre de ne rien dire à Sir Lothian Hume et à vous.

«C’était son cri de désespoir en me trouvant sourd à toutes ses prières qui est parvenu à vos oreilles, Charles, et qui vous a fait ouvrir votre porte et vous a permis de me voir pendant que je retournais dans ma chambre.

Mon oncle poussa un long soupir de soulagement.

— Mais ce ne pouvait être plus clair, dit-il.

— Dans la matinée, comme vous vous en souvenez, je vins chez vous et je vous rendis votre argent.

«J'en fis autant pour Sir Lothian Hume.

«Je ne parlai point des raisons qui me faisaient agir ainsi, car je ne pus prendre sur moi de vous avouer notre affreux déshonneur.

«Alors survint cette horrible découverte qui a jeté une ombre sur mon existence et qui a été aussi mystérieuse pour moi que pour vous.

«Je me voyais soupçonné, je vis aussi que je ne pourrais me justifier qu'en exposant au grand jour, par un aveu public, l'infamie de mon frère. «Je reculai devant cela, Charles. Plutôt tout souffrir moi-même, que de couvrir de honte, en public, une famille dont l'honneur n'avait pas de tache depuis tant de siècles.

«Je me suis donc soustrait à mes juges et j'ai disparu du monde.

«Mais il fallait avant tout prendre des mesures au sujet de ma femme et de mon fils dont vous et mes autres amis ignoriez l'existence.

«J'ai honte de l'avouer, Mary, et je reconnais que c'est moi seul qui suis à blâmer de tout ce qui s'en est suivi.

«À cette époque-là, il existait des motifs qui heureusement ont disparu depuis longtemps et qui me firent juger préférable que le fils fût séparé de sa mère à un âge où il ne pouvait se douter qu'elle fût absente.

«Je vous aurais mis dans la confidence, Charles, sans vos soupçons qui m'avaient blessé cruellement, car à cette époque, je ne connaissais pas le motif qui vous avait inspiré ce préjugé contre moi.

«Le soir de cette tragédie, je courus à Londres.

«Je pris mes mesures pour que ma femme jouît d'un revenu convenable, à la condition qu'elle ne s'occuperait pas de l'enfant.

«J'avais, comme vous vous en souvenez, de fréquents rapports avec Harrison le boxeur et avais eu à maintes reprises l'occasion d'admirer la franchise et l'honnêteté de son caractère. Je lui portai alors mon enfant.

«Je le trouvai, ainsi que je m'y attendais, absolument convaincu de mon innocence et prêt à m'aider de toutes les façons.

«Sur les prières de sa femme, il venait de se retirer du ring et se demandait à quelle occupation il pourrait se livrer.

«Je réussis à lui organiser un atelier de forgeron, à condition qu'il exerçât sa profession au village de Friar's Oak.

«Nous nous entendîmes pour qu'il donnât Jim comme son neveu et convînmes que celui-ci ne saurait rien de ses malheureux parents.

«Vous allez me demander pourquoi je fis choix de Friar's Oak.

«C'était parce que j'avais déjà fixé le lieu de ma retraite cachée, et si je ne pouvais voir mon garçon, j'avais du moins la faible consolation de le savoir près de moi.

«Vous connaissez ce château.

«C'est le plus ancien qu'il y ait en Angleterre, mais ce que vous ignorez, c'est qu'il a été construit tout exprès pour contenir des chambres secrètes. Il n'y en a pas moins de deux que l'on peut habiter sans être vu.

«Dans les murs plus épais et les murs extérieurs sont pratiqués des passages.

«L'existence de ces chambres a toujours été un secret de famille. Sans doute, c'était un secret auquel je n'attachais pas grande importance et ce fut la seule raison qui m'eût empêché de les montrer à quelque ami.

«Je retournai furtivement dans ma demeure. J'y rentrai de nuit. Je laissai dehors tout ce qui m'était cher. Je me glissai comme un rat derrière les panneaux pour passer tout le reste de ma pénible existence dans la solitude et le deuil.

«Sur cette figure ravagée, sur cette chevelure grisonnante,
Charles, vous pouvez lire le journal de ma misérable existence.

«Une fois par semaine, Harrison venait m'apporter des provisions qu'il introduisait par la fenêtre de la cuisine que je laissais ouverte dans cette intention.

«Parfois je me risquais la nuit à faire une promenade à la clarté des étoiles et à recevoir sur mon front la fraîcheur de la brise, mais il me fallut enfin y renoncer, car j'avais été aperçu par des campagnards et on commençait à parler d'un esprit qui hantait la Falaise royale. Une nuit deux chasseurs de fantômes…

— C'était moi, mon père, moi et mon ami Rodney Stone, s'écria
Petit Jim.

— Je le sais, Harrison me l'a dit cette même nuit. Je fus fier, Jim, de retrouver en vous la vaillance de Barrington et d'avoir un héritier dont la vaillance pourrait effacer la tache de famille que je m'étais efforcé de couvrir au prix de tant de peines. Puis, vint le jour où la bienveillance de votre mère — sa bienveillance inopportune — vous fournit les moyens de vous enfuir à Londres.

— Ah! Edward, s'écria sa femme, si vous aviez vu notre enfant, pareil à un aigle en cage, se heurtant aux barreaux, vous auriez vous-même aidé à lui permettre une aussi courte excursion. — Je ne vous blâme pas, Mary, je l'aurais peut-être fait. Il alla à Londres et tenta de s'ouvrir une carrière par sa force et son courage. Un grand nombre de ses ancêtres en ont fait autant, avec cette seule différence que leurs mains étaient fermées sur la poignée d'une épée, mais je n'en connais aucun parmi eux qui se soit comporté avec autant de vaillance.

— Pour cela, je le jure, dit mon oncle avec empressement.

— Ensuite, au retour d'Harrison, j'appris que mon fils était définitivement engagé dans un match où il s'agissait de lutter en public pour de l'argent. Cela ne devait pas être, Charles. C'est chose bien différente de lutter comme nous l'avons fait dans notre jeunesse, vous et moi, et de concourir pour gagner une bourse pleine d'or.

— Mon cher ami, pour rien au monde, je ne voudrais…

— Naturellement, Charles, vous ne le feriez pas. Vous avez fait choix de l'homme le plus capable. Pouviez-vous agir autrement? Mais cela ne devait pas être. Je décidai que le moment était venu de me faire connaître à mon fils, d'autant plus que bien des indices me révélaient que mon genre de vie si contraire aux lois de la nature avait gravement altéré ma santé. Le hasard, je devrais dire plutôt la Providence, fit enfin paraître en pleine lumière ce qui était jusqu'alors resté obscur et me donna les moyens de prouver mon innocence. Ma femme est allée hier soir chercher mon fils pour le ramener auprès de son malheureux père.

Il y eut quelques instants de silence et ce fut la voix de mon oncle qui y mit fin.

— Vous avez été l'homme le plus cruellement traité du monde, Ned, dit-il. Plaise à Dieu que nous ayons de nombreuses années pour vous indemniser, mais malgré tout nous sommes, à ce qu'il me semble, aussi loin que jamais de savoir comment votre malheureux frère a trouvé la mort.

— Cela a été un mystère pour moi, autant que pour vous pendant dix-huit ans. Mais enfin l'auteur du crime s'est révélé. Avancez, Ambroise, et faites votre récit avec autant de franchise et de détails que vous me l'avez fait à moi-même.

XXI — LE RÉCIT DU VALET

Le valet avait quitté le coin sombre de la pièce où il était resté dans une immobilité telle que nous avions oublié sa présence.

Alors, à cet appel de son ancien maître, il vint se placer en pleine lumière et tourna de notre côté sa figure blême.

Ses traits d'ordinaire impassibles étaient dans un état d'agitation pénible.

Il parlait lentement, avec hésitation, comme si le tremblement de ses lèvres ne lui permettait pas d'articuler ses mots.

Et pourtant, telle est la force de l'habitude, sous le coup de cette émotion extrême il conservait cet air de déférence qui distingue les domestiques de bonne maison, et ses phrases se suivaient sur ce ton sonore qui avait attiré mon attention dès le premier jour, celui où la voiture de mon oncle s'était arrêtée devant la maison paternelle.

— Milady Avon et gentlemen, dit-il, si j'ai péché dans cette affaire et je conviens franchement qu'il en est ainsi, je ne vois qu'une manière de l'expier, elle consiste dans la confession pleine et entière que mon noble maître Lord Avon m'a demandée.

«Aussi, tout ce que je vais vous dire, si surprenant que cela vous paraisse, est la vérité absolue, incontestable, au sujet de la mort mystérieuse du capitaine Barrington.

«Il vous semble impossible qu'un homme dans mon humble situation éprouve une haine mortelle, implacable, contre un homme dans la situation qu'occupait le capitaine Barrington. «Vous estimez que le fossé qui les sépare est trop large.

«Gentlemen, je puis vous le dire, un fossé qui peut être franchi par un amour coupable, peut l'être aussi par la haine coupable et le jour où ce jeune homme me ravit tout ce qui donnait pour moi du prix à la vie, je jurai à la face du ciel que je lui ôterais cette existence impure, bien que cet acte fût le plus mince acompte de ce qu'il me redevait.

«Je vois que vous me regardez de travers, Sir Charles Tregellis, mais vous devriez, monsieur, prier Dieu pour qu'il ne vous mette jamais dans le cas de vous demander ce que vous seriez capable de faire dans la même situation.

Nous étions tous stupéfaits de voir la nature ardente de cet homme se faire jour avec évidence au travers de la contrainte artificielle qu'il s'imposait pour la tenir en échec.

On eût dit que sa courte chevelure noire se hérissait. Ses yeux flamboyaient dans l'intensité de son émotion. Sa figure exprimait une malignité haineuse que n'avait pu atténuer la mort de son ennemi, ni le cours des années.

Le serviteur plein de discrétion avait disparu, il ne restait plus à la place que l'homme aux pensées profondes, l'être dangereux, capable de se montrer amoureux ardent ou l'ennemi le plus vindicatif.

— Nous étions sur le point de nous marier, elle et moi, lorsqu'un hasard fatal mit cet homme sur notre chemin.

«Par je ne sais quels vils artifices il la détacha de moi.

«J'ai entendu dire qu'elle n'était pas, tant s'en faut, la première et qu'il était passé maître en cet art. «La chose était accomplie que je ne me doutais pas encore du danger. Elle fut abandonnée, le coeur brisé, son existence perdue et dut rentrer dans la maison où elle apportait la honte et la misère.

«Je l'ai vue depuis et elle me dit que son séducteur avait éclaté de rire quand elle lui avait reproché sa perfidie et je lui jurai que cet homme paierait cet éclat de rire avec tout son sang.

«J'étais dès lors domestique, mais je n'étais pas encore au service de Lord Avon.

«Je me proposai et j'obtins cet emploi, dans la pensée qu'il m'offrirait l'occasion de régler mon compte avec son frère cadet. Et cependant il me fallut attendre un temps terriblement long, car bien des mois se passèrent avant que la visite à la Falaise royale me donnât la chance que j'espérais le jour et dont je rêvais la nuit.

«Mais quand elle se présenta, ce fut dans des conditions plus favorables à mes projets que je n'eusse osé y compter.

«Lord Avon croyait être seul à connaître les passages secrets à la
Falaise royale. En cela il se trompait.

«Je les connaissais aussi ou du moins j'en savais assez pour les projets que j'avais formés.

«Je n'ai pas besoin de vous dire en détail comment un jour que je préparais les chambres pour les invités, une pression fortuite sur un point de la boiserie fit s'ouvrir un panneau et laissa voir une étroite ouverture dans le mur.

«Je m'y introduisis et je reconnus qu'un autre panneau s'ouvrait dans une chambre à coucher plus grande.

«C'est tout ce que je savais, mais il ne m'en fallait pas davantage pour mon projet.

«L'arrangement des chambres m'avait été confié. Je pris mes mesures pour que le capitaine Barrington occupât la grande chambre et moi la plus petite. J'arriverais près de lui quand je voudrais et personne ne s'en douterait.

«Il arriva enfin.

«Comment vous décrire l'impatience fiévreuse où je vécus jusqu'à ce que vint le moment que j'avais attendu, en vue duquel j'avais combiné mes plans.

«On avait joué pendant une nuit et un jour. Je passai une nuit et un jour à compter les minutes qui me rapprochaient de mon homme.

«On pouvait me sonner pour me faire encore apporter du vin. À toute heure j'étais prêt à servir, si bien que ce jeune capitaine dit avec un hoquet que j'étais le modèle des domestiques.

«Mon maître me dit d'aller me coucher. Il avait remarqué la rougeur de mes joues, l'éclat de mon regard et mettait tout cela sur le compte de la fièvre.

«Et en effet, c'était bien la fièvre qui me tenait, mais cette fièvre-là, il n'y avait qu'un remède pour en venir à bout.

«Alors enfin, à une heure très matinale, je les entendis remuer leurs chaises, je devinai qu'ils avaient fini de jouer.

«Lorsque j'entrai dans la pièce pour recevoir mes ordres, je m'aperçus que le capitaine Barrington avait déjà gagné son lit tant bien que mal.

«Les autres s'étaient également retirés et je trouvai mon maître seul devant la table, en face de sa bouteille vide et des cartes éparpillées.

«Il me renvoya dans ma chambre, d'un ton colère, et cette fois-là je lui obéis.

«Mon premier soin fut de me pourvoir d'une arme.

«Je savais que si je me trouvais face-à-face avec lui, je pourrais l'étrangler, mais je devais m'arranger pour qu'il meure sans faire le moindre bruit.

«Il y avait une panoplie de chasse dans le hall. J'y pris un grand couteau à lame droite que je repassai sur ma botte.

«Puis je regagnai furtivement ma chambre et je m'assis au bord de mon lit pour attendre.

«J'avais décidé ce que je devais faire. Ce serait une mince satisfaction pour moi que de le tuer sans qu'il sache quelle main portait le coup et laquelle de ses fautes il expiait ainsi.

«Si je pouvais seulement le lier, lui mettre un bâillon, puis après l'avoir éveillé d'une ou deux piqûres de mon poignard, je pourrais au moins l'éveiller pour lui faire entendre ce que j'avais à lui dire.

«Je me représentais l'expression de ses yeux, lorsque les vapeurs du sommeil se seraient peu à peu dissipées, cet air de colère se tournant aussitôt en horreur, en épouvante, lorsqu'il comprendrait enfin qui j'étais et ce que je venais faire.

«Ce serait le moment suprême de ma vie.

«Je restai à attendre un temps qui me parut la durée d'une heure, mais je n'avais pas de montre et mon impatience était telle que je puis dire qu'en réalité, il s'était écoulé à peine un quart d'heure.

«Je me levai alors, j'ôtai mes souliers, je pris mon couteau.
J'ouvris le panneau et me glissai sans bruit par l'ouverture.

«Je n'avais guère plus de trente pieds à parcourir, mais je m'avançais pouce par pouce, car les vieilles planches moisies faisaient un bruit sec de brindilles cassées dès qu'un corps pesant se plaçait sur elles. Naturellement il faisait noir comme dans un four et je cherchais ma route à tâtons, lentement, bien lentement. À la fin, je vis une raie lumineuse jaune qui brillait devant moi, je savais qu'elle venait de l'autre côté du panneau.

«J'arrivais donc trop tôt, car il n'avait pas encore éteint ses chandelles.

«J'avais attendu bien des mois, je pouvais attendre une heure de plus, car je ne tenais pas à agir avec précipitation ou étourderie.

«Il était absolument nécessaire que je ne fisse aucun bruit en remuant, car je n'étais plus qu'à quelques pieds de mon homme et je n'étais séparé de lui que par une mince cloison de bois.

«Le temps avait faussé et fendu les planches, de sorte qu'après m'être avancé avec précaution, aussi près que possible du panneau glissant, je vis que je pouvais regarder sans difficulté dans la chambre.

«Le capitaine Barrington était debout près de la table à toilette et avait ôté son habit et son gilet.

«Une grande pile de souverains et plusieurs feuilles de papier étaient placées devant lui et il comptait les gains qu'il avait faits au jeu.

«Il avait la figure échauffée. Il était alourdi par le manque de sommeil et par le vin.

«Cette vue me réjouit, car elle me prouva qu'il dormirait profondément et que ma tâche serait aisée.

«J'avais encore les yeux fixés sur lui, quand soudain je le vis se dresser en sursaut avec une expression terrible sur ses traits.

Pendant un instant, mon coeur cessa de battre, car je craignis qu'il n'eût deviné d'une façon ou d'une autre ma présence.

«Et alors, j'entendis à l'intérieur la voix de mon maître.

«Je ne pouvais voir la porte par laquelle il était entré ni l'endroit de la chambre où il se trouvait, mais j'entendis tout ce qu'il était venu dire.

«Comme je contemplais la figure rouge et pourpre du capitaine, je le vis devenir d'une pâleur livide quand il entendit les amers reproches où on lui disait son infamie.

«Ma revanche m'en fut plus douce, bien plus douce que je ne me l'étais peinte dans mes rêves les plus charmants. «Je vis mon maître s'approcher de la table à toilette, présenter les papiers à la flamme de la chandelle, en jeter les débris noircis dans le foyer, puis jeter les pièces d'or dans un petit sac de toile brune.

«Puis, comme il se retournait pour sortir, le capitaine le saisit par le poignet en le suppliant, en mémoire de leur mère, d’avoir pitié de lui. J'eus un regain d'affection pour mon maître en le voyant dégager sa manchette d'entre les doigts qui s'y cramponnaient et laisser là le misérable gredin étendu sur le sol.

«Dès lors, il me restait un point difficile à décider. Valait-il mieux que je fisse ce que j'étais venu faire, ou bien était-il préférable, maintenant que j'étais maître du secret de cet homme, de conserver une arme plus tranchante, plus terrible que le couteau de chasse de mon maître?

«J'étais sûr que Lord Avon ne pouvait pas, ne voudrait pas le dénoncer.

«Je connaissais trop bien votre chatouilleuse sensibilité en ce qui regarde l'honneur de la famille, mylord, et j'étais certain que son secret était sain et sauf entre vos mains.

«Mais moi, j'avais à la fois le pouvoir et le désir et lorsque sa vie aurait été flétrie, lorsqu'il aurait été chassé comme un chien de son régiment, de ses clubs, le moment serait peut-être venu pour moi de m'y prendre d'une autre façon avec lui.

— Ambroise, dit mon oncle, vous êtes un profond scélérat.

— Nous avons tous notre manière de sentir, monsieur, et vous me permettrez de vous dire qu'un valet peut être aussi sensible à un affront qu'un gentleman, bien qu'il lui soit interdit de se faire justice par le duel. «Mais je vous raconte franchement, sur la demande de Lord Avon, tout ce que j'ai pensé et fait cette nuit-là et je poursuivrai alors même que je n'aurais pas le bonheur de conquérir votre approbation.

«Lorsque Lord Avon fut sorti, le capitaine resta quelque temps agenouillé, la figure posée sur une chaise.

«Lorsqu'il se releva, il se mit à arpenter lentement la pièce en baissant la tête.

«De temps à autre, il s'arrachait les cheveux, levait les poings fermés.

«Je voyais la moiteur perler sur son front.

«Je le perdis de vue un instant.

«Je l'entendis ouvrir des tiroirs l'un après l'autre, comme s'il cherchait quelque chose.

«Puis, il se rapprocha de la table de toilette où il me tournait le dos.

«Sa tête était un peu rejetée en arrière et il portait les deux mains à son col de chemise, comme s'il voulait le défaire.

«Puis j'entendis alors un éclaboussement comme si une cuvette avait été renversée et il s'affaissa sur le sol, sa tête dans un coin, et elle faisait avec ses épaules un angle si extraordinaire qu'il me suffit d'un coup d'oeil pour comprendre que mon homme allait échapper à l'étreinte où je croyais le tenir.

«Je fis glisser le panneau.
«Un instant après j'étais dans la pièce.

«Ses paupières battaient encore et quand mon regard se fixa sur ses yeux déjà glacés, je crus y lire une expression de surprise indiquant qu'il me reconnaissait.

«Je déposai mon couteau sur le sol et je m'allongeai à côté de lui pour pouvoir lui murmurer à l'oreille une ou deux menues choses dont je tenais à lui laisser le souvenir, mais à ce moment même, il ouvrit la bouche et mourut.

«Chose singulière, moi qui n'avais pas eu peur de ma vie, j'eus peur alors à côté de lui, et pourtant, quand je le regardai, quand je vis qu'il était toujours immobile, à l'exception de la tache de sang qui allait toujours s'agrandissant, sur le tapis, je fus pris d'une soudaine crise de peur.

«Je pris mon couteau et revins sans bruit dans ma chambre en fermant les panneaux derrière moi.

«Ce fut alors seulement que je m'aperçus qu'en ma folle précipitation, au lieu d'avoir rapporté le couteau de chasse, j'avais ramassé le rasoir qui était tombé tout sanglant des mains du mort.

«Je cachai ce rasoir dans un endroit où personne ne l'a jamais découvert, mais ma frayeur m'empêcha d'aller chercher l'autre arme, ce que j'aurais sans doute fait si j'avais prévu les conséquences terribles qu'on ne manquerait pas de tirer de sa présence contre mon maître.

«Voilà donc, Lady Avon, le récit exact et sincère de la façon dont est mort le capitaine Barrington.

— Et comment se fait-il, demanda mon oncle d'un ton colère, que vous ayez toujours laissé un innocent en butte à une persécution, alors qu'un mot de vous l'aurait sauvé.

— C'est, Sir Charles, que j'avais les meilleurs motifs pour croire que cette démarche serait fort mal accueillie de Lord Avon. Comment pouvais-je lui dire tout cela sans révéler le scandale de famille qu'il mettait tant de soin à cacher? J'avoue qu'au début je ne lui ai pas dit tout ce que j'avais vu, mais je dois m'en excuser en rappelant qu'il disparut avant que j'eusse pris le temps de savoir ce que je devais faire.

«Pendant bien des années, je puis dire même depuis que je suis entré à votre service, Sir Charles, ma conscience m'a tourmenté et j'ai juré que si jamais je retrouvais mon ancien maître, je lui révélerais tout.

«Le hasard m'ayant fait surprendre une histoire racontée par le jeune Mr Stone, ici présent, m'a montré la possibilité que les chambres secrètes de la Falaise royale fussent le séjour de quelqu'un.

«J'ai eu la conviction que Lord Avon s'y tenait caché. Je n'ai pas perdu un moment pour le découvrir et lui offrir de faire tout ce qui serait en mon pouvoir.

— Il dit la vérité, conclut Lord Avon, mais il eut été bien étrange que j'hésite à faire le sacrifice d'une vie fragile et d'une santé languissante pour une cause à laquelle j'avais déjà donné toute ma jeunesse. De nouvelles réflexions m'ont enfin contraint à modifier ma résolution.

«Mon fils, dans l'ignorance où il était de son vrai rang, allait se laisser entraîner dans un genre d'existence qui était en harmonie avec sa force et son courage mais non avec les traditions de sa maison. «Je me suis dit, en outre, que la plupart des gens qui avaient connu mon frère avaient disparu, qu'il n'était pas nécessaire que tous les faits parussent au grand jour, que si je m'en vais sans avoir dissipé tout soupçon sur ce crime, il en resterait pour ma famille une tache plus noire que la faute qu’il a expiée si terriblement. Pour ces motifs…

Le bruit de plusieurs pas lourds qui éveillaient les échos de la vieille maison interrompit Lord Avon.

En entendant ce bruit, sa figure prit un degré de plus de pâleur et il regarda piteusement sa femme et son fils.

— On vient m'arrêter, s'écria-t-il. Il faudra que je me soumette à l'humiliation d'une arrestation.

— Par ici, Sir James, par ici, dit du dehors la voix rude de Sir
Lothian Hume.

— Je n'ai pas besoin qu'on me montre le chemin dans une maison où j'ai bu maintes bouteilles de bon clairet, répondit une voix de basse taille.

Et au même moment, nous vîmes dans le corridor le corpulent squire Ovington en culottes de basane et bottes montantes, la cravache à la main.

Il avait à côté de lui Sir Lothian Hume et je vis deux constables de campagne qui regardaient par-dessus son épaule.

— Lord Avon, dit le squire, en qualité de magistrat du comté de Sussex, j'ai le devoir de vous dire qu'il y a un mandat d'arrêt contre vous en raison de l'assassinat prémédité de votre frère, le capitaine Barrington, en l'année 1786.

— Je suis prêt à me disculper de l'accusation.

— Cela, je vous le dis en tant que magistrat, mais en tant qu'homme et comme étant le squire de Rougham-Grange, je suis enchanté de vous voir, Ned, et voici ma main. Jamais on ne me fera croire qu'un bon Tory comme vous, un homme qui a montré la queue de son cheval sur tous les hippodromes des Dunes, ait pu se rendre coupable d'un acte pareil.