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Jim Harrison, boxeur

Chapter 3: IV — LA PAIX D’AMIENS
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About This Book

The narrator, a young man, recalls a youth shaped by the world of prizefighting and the theatrical life, focusing on a formidable boxer raised by a retired champion who becomes protector of an aging actress. The story interlaces vivid depictions of the ring, wagers and rivalries with a mystery about a vanished nobleman accused in his brother's death. Naval figures, dandies and the Prince of Wales appear as part of a broad social panorama. The plot culminates in revelations of secret marriage and lineage that settle inheritance questions while reflecting themes of courage, honor, and the moral costs of money and fame.

Nous le trouvâmes alors fort blâmable, mais en reportant nos regards en arrière, je me demande si nous n'avions pas nous-mêmes grand tort.

Et puis c'étaient les contrebandiers.

Ils fourmillaient dans les dunes, car depuis que le commerce régulier était devenu impossible entre la France et l'Angleterre, tout le négoce était contrebande.

Une nuit, j'allai sur le pré de Saint-John et, m'étant caché dans l'herbe, je comptai, dans les ténèbres, au moins soixante-dix mulets, conduits chacun par un homme, tandis qu'ils défilaient devant moi, sans plus de bruit qu'une truite dans un ruisseau.

Pas un de ces animaux qui ne portât ses deux quartauts d'authentique cognac français, ou son ballot de soie de Lyon ou de dentelle de Valenciennes.

Je connaissais leur chef, Dan Scales.

Je connaissais aussi Tom Kislop, l'officier monté, et je me rappelle leur rencontre de nuit.

— Vous battez-vous, Dan, demanda Tom.

— Oui, Tom. Il va falloir se battre.

Sur quoi, Tom tira son pistolet et brûla la cervelle de Dan.

— C'est malheureux d'avoir agi ainsi, dit-il plus tard, mais je savais Dan trop fort pour moi, car nous nous étions déjà mesurés avant.

Ce fut Tom qui paya un poète de Brighton pour composer l'épitaphe en vers qu'on plaça sur la pierre tombale, épitaphe que nous trouvâmes tous fort vraie et fort bonne et qui commençait ainsi:

Hélas! avec quelle vitesse vola le plomb fatal Qui traversa la tête du jeune homme. Il tomba aussitôt, il rendit l'âme. Et la mort ferma ses yeux languissants! Il y en avait d'autres et je crois pouvoir affirmer qu'on peut encore les lire dans le cimetière de Patcham.

Un jour, un peu après l'époque de notre aventure à la Falaise royale, j'étais assis dans le cottage, occupé à examiner les curiosités que mon père avait fixées aux murs, et je souhaitais en paresseux que j'étais que Mr Lilly fût mort avant d'écrire sa grammaire latine, quand ma mère, qui était assise à la fenêtre, son tricot à la main, jeta un petit cri de surprise.

— Grands Dieux! fit-elle, comme cette femme a l'air commun!

Il était si rare d'entendre ma mère exprimer une opinion défavorable sur qui que ce fût (à moins que ce ne fût sur Bonaparte) qu'en un bond je traversai la pièce et fus à la fenêtre.

Une chaise, attelée d'un poney, descendait lentement la rue du village et, dans la chaise, était assise la personne la plus singulièrement faite que j'eusse jamais vue.

Elle était de forte corpulence et avait la figure d'un rouge si foncé que son nez et ses joues prenaient une vraie teinte de pourpre.

Elle était coiffée d'un vaste chapeau avec une plume blanche qui se balançait.

De dessous les bords, deux yeux noirs effrontés regardaient au dehors avec une expression de colère et de défi, comme pour dire aux gens qu'elle faisait moins de cas d'eux qu'ils ne se souciaient d'elle.

Son costume consistait en une sorte de pelisse écarlate, garnie au cou de duvet de cygne. Sa main laissait aller les rênes, pendant que le poney errait d'un bord à l'autre de la route au gré de son caprice.

À chaque oscillation de la chaise correspondait une oscillation du grand chapeau, si bien que nous en apercevions tantôt la coiffe et tantôt le bord.

— Quel terrible spectacle! s'écria ma mère.

— Qu'est-ce qui vous choque chez elle?

— Que le ciel me pardonne si je la juge témérairement, Rodney, mais je crois que cette femme est ivre.

— Tiens! fis-je. Elle a arrêté sa chaise là-haut, à la forge. Je vais vous chercher des nouvelles.

Et saisissant ma casquette, je m'esquivai.

Le champion Harrison venait de ferrer un cheval à la porte de la forge, et quand j'arrivai dans la rue, je pus le voir le sabot de l’animal sous le bras, sa râpe à la main, et agenouillé parmi les rognures blanches.

De la chaise, la femme faisait des signes et il la regardait d'un air d'étonnement comique.

Bientôt il jeta sa râpe et vint à elle, se tint debout près de la roue et hocha la tête en lui parlant.

De mon côté, je me faufilai dans la forge où le petit Jim achevait le fer, je regardai avec admiration son adresse au travail et l'habileté qu'il mettait à tourner les crampons.

Quand il eut fini, il sortit avec son fer et trouva l'inconnue en train de causer avec son oncle.

— Est-ce lui? demanda-t-elle de façon que je l'entendis.

Le champion Harrison affirma d'un signe de tête.

Elle regarda Jim.

Jamais je ne vis dans une figure humaine des yeux aussi grands, aussi noirs, aussi remarquables.

Bien que je ne fusse qu'un enfant, je devinai qu'en dépit de sa face bouffie de sang, cette femme-là avait été jadis très belle.

Elle tendit une main, dont tous les doigts s'agitaient, comme si elle avait joué de la harpe, et elle toucha Jim à l'épaule.

— J'espère… j'espère que vous allez bien… balbutia-t-elle.

— Très bien, madame, dit Jim en promenant ses regards étonnés d'elle à son oncle.

— Et vous êtes heureux aussi?

— Oui, madame, je vous remercie.

— Et vous n'aspirez à rien de plus?

— Mais non, madame. J'ai tout ce qu'il me faut.

— Cela suffit, Jim, dit son oncle d'une voix sévère. Soufflez la forge, car le fer a besoin d'un nouveau coup de feu. Mais il semblait que la femme avait encore quelque chose à dire, car elle marqua quelque dépit de ce qu'on le renvoyait.

Ses yeux étincelèrent, sa tête s'agita, pendant que le forgeron, tendant ses deux grosses mains, semblait faire de son mieux pour l'apaiser.

Pendant longtemps, ils causèrent à demi-voix et elle parut enfin satisfaite.

— À demain alors, cria-t-elle tout haut.

— À demain, répondit-il.

— Vous tiendrez votre parole, et je tiendrai la mienne, dit-elle en cinglant le dos du poney.

Le forgeron resta immobile, la râpe à la main, en la suivant des yeux jusqu'à ce qu'elle ne fut plus qu'un petit point rouge sur la route blanche.

Alors, il fît demi-tour.

Jamais je ne lui avais vu l'air aussi grave.

— Jim, dit-il, c'est miss Hinton, qui est venue se fixer aux Érables, au-delà du carrefour d'Anstey. Elle s'est prise d'un caprice pour vous, Jim, et peut-être pourra-t-elle vous être utile. Je lui ai promis que vous irez par-là et que vous la verrez demain.

— Je n'ai pas besoin de son aide, mon oncle, et je ne tiens pas à lui rendre visite.

— Mais j'ai promis, Jim, et vous ne voudrez pas qu'on me prenne pour un menteur. Elle ne veut que causer avec vous, car elle mène une existence bien solitaire.

— De quoi veut-elle causer avec des gens de ma sorte?

— Ah! pour cela, je ne saurais le dire, mais elle a l'air d'y tenir beaucoup et les femmes ont leurs caprices. Tenez, voici le jeune maître Stone. Il ne refuserait pas d'aller voir une bonne dame, je vous le garantis, s'il croyait pouvoir améliorer son sort, en agissant ainsi.

— Eh bien! mon oncle, j'irai si Roddy Stone veut venir avec moi, dit Jim.

— Naturellement, il ira, n'est-ce pas, maître Rodney?

Je finis par donner mon consentement et je revins à la maison rapporter toutes mes nouvelles à ma mère, qui était enchantée de toute occasion de commérages.

Elle hocha la tête, quand elle apprit que j'irais, mais elle ne dit pas non et la chose fut entendue.

C'était une course de quatre bons milles, mais quand vous étiez arrivés, il vous était impossible de souhaiter une plus jolie maisonnette.

Partout du chèvrefeuille, des plantes grimpantes avec un porche en bois et des fenêtres à grillages.

Une femme à l'air commun nous ouvrit la porte:

— Miss Hinton ne peut pas vous recevoir, dit-elle.
— Mais c'est elle qui nous a dit de venir, dit Jim.

— Je n'y peux rien, s'écria la femme d'un ton rude, je vous répète qu'elle ne peut vous voir.

Nous restâmes indécis un instant.

— Peut-être pourriez-vous l'informer que je suis là, dit enfin
Jim.

— Le lui dire, comment faire pour le lui dire, à elle qui n'entendrait pas seulement un coup de pistolet tiré à ses oreilles. Essayez de lui dire vous-même, si vous y tenez.

Tout en parlant, elle ouvrit une porte.

À l'autre bout de la pièce gisait, écroulée sur un fauteuil, une informe masse de chair avec des flots de cheveux noirs épars dans tous les sens.

Pour moi, j'étais si jeune que je ne savais si cela était plaisant ou affreux, mais quand je regardai Jim pour voir comment il prenait la chose, il avait la figure toute pâle, l'air écoeuré.

— Vous n'en parlerez à personne, Roddy, dit-il.

— Non, excepté à ma mère.

— Je n'en dirai pas un mot, même à mon oncle. Je prétendrai qu'elle était malade, la pauvre dame. C'est bien assez que nous l'ayons vue dans cet état de dégradation, sans en faire un objet de propos dans le village. Cela me pèse lourdement sur le coeur.

— Elle était comme cela hier, Jim. — Ah! vraiment? Je ne l'ai pas remarqué. Mais je sais qu'elle a de la bonté dans les yeux et dans le coeur, car j'ai vu cela pendant qu'elle me regardait. Peut-être est-ce le manque d'amis qui l'a réduite à cet état!

Son entrain en fut éteint pendant plusieurs jours et alors que l'impression faite en moi s'était dissipée, ses manières la firent renaître.

Mais ce ne devait pas être la dernière fois que la dame à la pelisse rouge reviendrait à notre souvenir.

Avant la fin de la semaine, de nouveau, Jim me demanda si je consentirais à retourner chez elle avec lui.

— Mon oncle a reçu une lettre, dit-il. Elle voudrait causer avec moi et je serai plus à mon aise, si vous m'accompagnez, Rod.

Pour moi, toute occasion de sortir était bienvenue, mais à mesure que nous nous approchions de la maison, je voyais fort bien que Jim se mettait l'esprit en peine à se demander si quelque chose n'irait pas encore de travers.

Toutefois, les craintes s'apaisèrent bientôt, car nous avions à peine fait grincer la porte du jardin que la femme parut sur le seuil du cottage et accourut à notre rencontre par l'allée.

Elle faisait une figure si étrange, avec sa face enflammée et souriante, enveloppée d'une sorte de mouchoir rouge, que si j'avais été seul, cette vue m'aurait fait prendre mes jambes à mon cou.

Jim, lui-même, s'arrêta un instant, comme s'il n'était pas très sûr de lui, mais elle nous mis bientôt à l'aise par la cordialité de ses façons.

— Vous êtes vraiment bien bons de venir voir une vieille femme solitaire, dit-elle, et je vous dois des excuses pour le dérangement inutile que je vous ai causé mardi. Mais vous avez été, vous-mêmes en quelque sorte la cause de mon agitation, car la pensée de votre venue m'avait excitée et la moindre émotion me jette dans une fièvre nerveuse. Mes pauvres nerfs! Vous pouvez voir vous-mêmes ce qu'ils font de moi.

Tout en parlant, elle nous tendit ses mains agitées de secousses.

Puis, elle en passa une sous le bras de Jim et fit quelques pas dans l'allée.

— Il faut que vous vous fassiez connaître de moi et que je vous connaisse bien. Votre oncle et votre tante sont de très vieux amis pour moi, et bien que vous l'ayez oublié, je vous ai tenu dans mes bras, quand vous étiez tout petit. Dites-moi, mon petit homme, ajouta t-elle en s'adressant à moi, comment appelez-vous votre ami?

— Le petit Jim, madame.

— Alors, dussiez-vous me trouver effrontée, je vous appellerai aussi petit Jim. Nous autres, vieilles gens, nous avons nos privilèges, vous savez? Maintenant, vous allez entrer avec moi, et nous prendrons ensemble une tasse de thé.

Elle nous précéda dans une chambre fort coquette, la même où nous l'avions aperçue lors de notre première visite.

Au milieu de la pièce était une table couverte d'une nappe blanche, de brillants cristaux, de porcelaines éblouissantes.

Des pommes aux joues rouges étaient empilées sur un plat qui occupait le centre.

Une grande assiette, chargée de petits pains fumants, fut aussitôt apportée par la domestique à la figure revêche. Je vous laisse à penser si nous fîmes honneur à toutes ces excellentes choses.

Miss Hinton ne cessait de nous presser, de nous redemander nos tasses et de remplir nos assiettes.

Deux fois, pendant le repas, elle se leva de table et disparut dans une armoire qui se trouvait au bout de la pièce et chaque fois je vis la figure de Jim s'assombrir, car nous entendions un léger tintement de verre contre verre.

— Eh bien, voyons, mon petit homme, me dit-elle, quand la table eut été desservie, qu'est-ce que vous avez à regarder, comme cela, tout autour de vous?

— C'est qu'il y a tant de jolies choses contre les murs.

— Et quelle de ces choses trouvez-vous la plus jolie?

— Ah! celle-ci, dis-je en montrant du doigt un portrait suspendu en face de moi.

Il représentait une jeune fille grande et mince, aux joues très rosées, aux yeux très tendres, à la toilette si coquette que je n'avais jamais rien vu de si parfait. Elle tenait des deux mains un bouquet de fleurs et il y en avait un second sur les planches du parquet où elle était debout.

— Ah! c'est la plus jolie? dit-elle en riant. Eh bien! avancez- vous, nous allons lire ce qui est écrit au bas.

Je fis ce qu'elle me demandait et je lus: «Miss Hinton, dans son rôle de Peggy dans la Mariée de Campagne, joué à son bénéfice au théâtre de Haymarket le 14 septembre 1782.»

— C'est une actrice? dis-je.

— Oh! le vilain petit insolent et de quel ton il dit cela! dit- elle. Comme si une actrice ne valait pas une autre femme! Il n'y a pas longtemps — c'était tout juste l'autre jour — le duc de Clarence, qui pourrait parfaitement s'appeler le roi d'Angleterre, a épousé mistress Jordan, qui n'est, elle aussi, qu'une actrice. Et cette personne-ci, qui est-elle, à votre avis?

Elle se plaça au-dessous du portrait, les bras croisés sur sa vaste poitrine, nous regardant tour à tour de ses gros yeux noirs.

— Eh bien! où avez-vous les yeux? dit-elle enfin. C'était moi qui étais miss Polly Hinton du théâtre de Haymarket et peut-être n'avez-vous jamais entendu ce nom?

Nous fûmes obligés d'avouer qu'en effet, nous l'ignorions.

Et ce seul mot d'actrice avait excité en nous une sensation de vague horreur, bien naturelle chez des garçons élevés à la campagne.

Pour nous, les acteurs formaient une classe à part, qu'il fallait désigner par allusions sans la nommer, et la colère du Tout- Puissant était suspendue sur leur tête comme un nuage chargé de foudre.

Et en vérité ce jugement semblait avoir reçu son exécution devant nous, quand nous considérions cette femme et ce qu'elle avait été.

— Eh bien, dit-elle en riant, comme une femme qui a été blessée, vous n'avez aucun motif de dire quoi que ce soit, car je lis sur votre figure ce qu'on vous aura appris à penser de moi. Tel est donc le résultat de l'éducation que vous avez reçue, Jim: mal penser de ce que vous ne comprenez pas! J'aurais voulu que vous fussiez au théâtre ce soir-là, avec le prince Florizel et quatre ducs dans les loges, tous les beaux esprits, tous les macaronis de Londres se levant dans le parterre à mon entrée en scène. Si Lord Avon ne m'avait pas fait place dans sa voiture, je ne serais pas venue à bout de rapporter mes bouquets dans mon logement d'York Street à Westminster. Et voilà que deux petits paysans s'apprêtent à méjuger!

L'orgueil de Jim lui fit monter le sang aux joues, car il n'aimait pas s'entendre qualifier de jeune paysan ni même à laisser entendre qu'il fût si en retard que cela sur les grands personnages de Londres.

— Je n'ai jamais mis les pieds dans un théâtre, dit-il, et je ne sais rien sur ces gens-là.

— Ni moi non plus.

— Hé! dit-elle, je ne suis pas en voix, et d'ailleurs on n'a pas ses avantages pour jouer dans une petite chambre, avec deux jeunes garçons pour tout auditoire, mais il faut que vous me voyiez en reine des Péruviens, exhortant ses compatriotes à se soulever contre les Espagnols, leurs oppresseurs. Et à l'instant même, cette femme grossièrement tournée et boursouflée redevint une reine, la plus grandiose, la plus hautaine que vous ayez jamais pu rêver.

Elle s'adressa à nous dans un langage si ardent, avec des yeux si pleins d'éclairs, des gestes si impérieux de sa main blanche qu'elle nous tint fascinés, immobiles sur nos chaises.

Sa voix, au début, était tendre, douce et persuasive, mais elle prit de l'ampleur, du volume, à mesure qu'elle parlait d'injustice, d'indépendance, de la joie qu'il y avait à mourir pour une bonne cause, si bien qu'enfin, j'eus tous les nerfs frémissants, que je me sentis tout prêt à sortir du cottage et à donner tout de suite ma vie pour mon pays.

Alors, un changement se produisit en elle.

C'était maintenant une pauvre femme qui avait perdu son fils unique et se lamentait sur cette perte.

Sa voix était pleine de larmes. Son langage était si simple, si vrai que nous nous imaginions tous les deux voir le pauvre petit gisant devant nous sur le tapis et que nous étions sur le point de joindre nos paroles de pitié et de souffrances aux siennes.

Et alors, avant même que nos joues fussent sèches, elle redevint ce qu'elle avait été.

— Eh bien! s'écria-t-elle, que dites-vous de cela? Voilà comment j'étais au temps où Sally Siddons verdissait de jalousie au seul nom de Polly Hinton. C'est dans une belle pièce, dans Pizarro.

— Et qui l'a écrite?

— Qui l'a écrite? Je ne l'ai jamais su. Qu'importe qu'elle ait été écrite par celui-ci ou celui-là? Mais il y a là quelques tirades pour celui qui connaît la façon de les débiter.

— Et vous ne jouez plus, madame?

— Non, Jim, j'ai quitté les planches, quand… quand j'en ai eu assez. Mais mon coeur y revient quelquefois. Il me semble qu'il n'y a pas d'odeur comparable à celle des lampes à huile de la rampe et des oranges du parterre. Mais vous êtes triste, Jim.

— C'est que je pensais à cette pauvre femme et à son enfant.

— Tut! N'y songez plus. J'aurai tôt fait de l'effacer de votre esprit. Voici miss Priscilla Boute en train dans la Partie de saute-mouton. Il faut vous figurer que la mère parle et que c'est cette effrontée petite dinde qui lui riposte.

Et elle se mit à jouer une pièce à deux personnages, alternant si exactement les deux intonations et les attitudes, que nous nous figurions avoir réellement deux êtres distincts devant nous, la mère, vieille dame austère, qui tenait la main en cornet acoustique et sa fille évaporée toujours en l'air.

Sa vaste personne se remuait avec une agilité surprenante.

Elle agitait la tête et faisait la moue en lançant ses répliques à la vieille personne courbée qui les recevait.

Jim et moi, nous ne pensions guère à nos pleurs et nous nous tenions les côtes de rire, avant qu'elle eût fini.

— Voilà qui va mieux, dit-elle, en souriant de nos éclats de rire. Je ne tenais pas à vous renvoyer à Friar's Oak avec des mines allongées, car peut-être on ne vous laisserait pas revenir.

Elle disparut dans son armoire et revint avec une bouteille et un verre qu'elle posa sur la table.

— Vous êtes trop jeunes pour les liqueurs fortes, dit-elle, mais cela me dessèche la bouche de parler…

Ce fut alors que Jim fit une chose extraordinaire. Il se leva de sa chaise et mit la main sur la bouteille en disant:

— N'y touchez pas.

Elle le regarda en face, et je crois voir encore ses yeux noirs prenant une expression plus douce sous le regard de Jim:

— Est-ce que je n'en goûterai pas un peu?

— Je vous prie, n'y touchez pas.

D'un mouvement rapide, elle lui arracha la bouteille de la main et la leva de telle sorte qu'il me vint l'idée qu'elle allait la vider d'un trait. Mais elle la lança au dehors par la fenêtre ouverte et nous entendîmes le bruit que fit la bouteille en se cassant sur l'allée.

— Voyons, Jim, dit-elle, cela vous satisfait? Voilà longtemps que personne ne s'inquiète si je bois ou non.

— Vous êtes trop bonne, trop généreuse pour boire, dit-il.

— Très bien! s'écria-t-elle, je suis enchantée que vous ayez cette opinion de moi. Et cela vous rendrait-il plus heureux, Jim, que je m'abstienne de brandy? Eh bien! je vais vous faire une promesse, si vous m'en faites une de votre côté.

— De quoi s'agit-il, Miss?

— Pas une goutte ne touchera mes lèvres, Jim, si vous me promettez de venir ici deux fois par semaine, quelque temps qu'il fasse, qu'il pleuve ou qu'il y ait du soleil, qu'il vente ou qu'il neige, que je puisse vous voir et causer avec vous, car vraiment il y a des moments où je me trouve bien seule.

La promesse fut donc faite et Jim s'y conforma très fidèlement, car bien des fois, quand j'aurais voulu l'avoir pour compagnon à la pêche ou pour tendre des pièges aux lapins, il se rappelait que c'était le jour réservé et se mettait en route pour Anstey-Cross.

Dans les commencements, je crois qu'elle trouva son engagement difficile à tenir et j'ai vu Jim revenir la figure sombre comme si la chose avait marché de travers.

Mais au bout d'un certain temps, la victoire était gagnée. L'on finit toujours par vaincre. Il suffit de combattre pour cela assez longtemps, et dans l'année qui précéda le retour de mon père, Miss Hinton était devenue une toute autre femme.

Ce n'étaient pas seulement ses habitudes qui étaient changées, elle avait changé elle-même, elle n'était plus la personne que j'ai décrite.

Au bout de douze mois, c'était une dame d'aussi belle apparence qu'on pût en voir dans le pays.

Jim fut plus fier de cette oeuvre que d'aucune des entreprises de sa vie, mais j'étais le seul à qui il en parlât.

Il éprouvait à son égard cette affection que l'on ressent envers les gens à qui on a rendu service et elle lui fut fort utile de son côté, car, en l'entretenant, en lui décrivant ce qu'elle avait vu, elle lui fit perdre sa tournure de paysan du Sussex et le prépara à l'existence plus large qui l'attendait.

Telles étaient leurs relations à l'époque où la paix fut conclue et où mon père revint de la mer.

IV — LA PAIX D’AMIENS

Bien des femmes se mirent à genoux, bien des âmes de femme s'exhalèrent en sentiments de joie et de reconnaissance, quand, à la chute des feuilles, en 1801, arriva la nouvelle de la conclusion des préliminaires de la paix.

Toute l'Angleterre témoigna sa joie le jour par des pavoisements, la nuit par des illuminations.

Même dans notre hameau de Friar's Oak, nous déployâmes avec enthousiasme nos drapeaux, nous mimes une chandelle à chacune de nos fenêtres et une lanterne transparente, ornée d'un Grand G.R. (Georges Roi), laissa tomber sa cire au-dessus de la porte de l'auberge.

On était las de la guerre, car depuis huit ans, nous avions eu affaire à l'Espagne, à la France, à la Hollande, tour à tour ou réunis.

Tout ce que nous avions appris pendant ce temps-là, c'était que notre petite armée n'était pas de taille à lutter sur terre avec les Français, mais que notre forte marine était plus que suffisante pour les vaincre sur mer.

Nous avions acquis un peu de considération, dont nous avions grand besoin après la guerre avec l'Amérique, et, en outre, quelques colonies qui furent les bienvenues pour le même motif, mais notre dette avait continué à s'enfler, nos consolidés à baisser et Pitt lui-même ne savait où donner de la tête.

Toutefois, si nous avions su que la paix était impossible entre Napoléon et nous, que celle-ci n'était qu'un entracte entre le premier engagement et le suivant, nous aurions agi plus sensément en allant jusqu'au bout sans interruption.

Quoi qu'il en soit, les Français virent rentrer vingt mille bons marins que nous avions faits prisonniers et ils nous donnèrent une belle danse avec leur flottille de Boulogne et leurs flottes de débarquement avant que nous puissions les reloger sur nos pontons.

Mon père, tel que je me le rappelle, était un petit homme plein d'endurance et de vigueur, pas très large, mais quand même bien solide et bien charpenté.

Il avait la figure si hâlée qu'elle avait une teinte tirant sur le rouge des pots de fleurs, et en dépit de son âge (car il ne dépassait pas quarante ans, à l'époque dont je parle) elle était toute sillonnée de rides, plus profondes pour peu qu'il fût ému, de sorte que je l'ai vu prendre la figure d'un homme assez jeune, puis un air vieillot.

Il y avait surtout autour de ses yeux un réseau de rides fines, toutes naturelles chez un homme qui avait passé sa vie à les tenir demi-clos, pour résister à la fureur du vent et du mauvais temps.

Ces yeux-là étaient peut-être ce qu'il y avait de plus remarquable dans sa physionomie. Ils avaient une très belle couleur bleu clair qui rendait plus brillante encore cette monture de couleur de rouille.

La nature avait du lui donner un teint très blanc, car quand il rejetait en arrière sa casquette, le haut de son front était aussi blanc que le mien, et sa chevelure coupée très ras avait la couleur du tan.

Ainsi qu'il le disait avec fierté, il avait servi sur le dernier de nos vaisseaux qui fut chassé de la Méditerranée en 1797 et sur le premier qui y fut rentré en 1798.

Il était sous les ordres de Miller, comme troisième lieutenant du Thésée, lorsque notre flotte, pareille à une meute d’ardents foxhounds lancés sous bois, volait de la Sicile à la Syrie, puis de là revenait à Naples, dans ses efforts pour retrouver la piste perdue.

Il avait servi avec ce même brave marin sur le Nil, où les hommes qu'il commandait ne cessèrent d'écouvillonner, de charger et d'allumer jusqu'à ce que le dernier pavillon tricolore fût tombé. Alors ils levèrent l'ancre maîtresse et tombèrent endormis, les uns sur les autres, sous les barres du cabestan.

Puis, devenu second lieutenant, il passa à bord d'un de ces farouches trois-ponts à la coque noircie par la poudre, aux oeils- de-pont barbouillés d'écarlate, mais dont les câbles de réserve, passés par-dessous la quille et réunis par-dessus les bastingages, servaient à maintenir les membrures et qui étaient employés à porter les nouvelles dans la baie de Naples.

De là, pour récompenser ses services, on le fit passer comme premier lieutenant sur la frégate l’Aurore qui était chargée de couper les vivres à la ville de Gênes et il y resta jusqu'à la paix qui ne fut conclue que longtemps après.

Comme j'ai bien gardé le souvenir de son retour à la maison!

Bien qu'il y ait de cela quarante-huit ans aujourd'hui, je le vois plus distinctement que les incidents de la semaine dernière, car la mémoire du vieillard est comme des lunettes, où l'on voit nettement les objets éloignés et confusément ceux qui sont tout près.

Ma mère avait été prise de tremblements dès qu'arriva à nos oreilles le bruit des préliminaires, car elle savait qu'il pouvait venir aussi vite que sa lettre.

Elle parla peu, mais elle me rendit la vie bien triste par ses continuelles exhortations à me tenir bien propre, bien mis. Et au moindre bruit de roues, ses regards se tournaient vers la porte, et ses mains allaient lisser sa jolie chevelure noire.

Elle avait brodé un «Soyez le bienvenu» en lettres blanches sur fond bleu, entre deux ancres rouges; elle le destinait à le suspendre entre les deux massifs de lauriers qui flanquaient la porte du cottage.

Il n'était pas encore sorti de la Méditerranée que ce travail était achevé. Tous les matins, elle allait voir s'il était monté et prêt à être accroché.

Mais il s'écoula un délai pénible avant la ratification de la paix et ce ne fut qu'en avril de l'année suivante qu'arriva le grand jour.

Il avait plu tout le matin, je m'en souviens. Une fine pluie de printemps avait fait monter de la terre brune un riche parfum et avait fouetté de sa douce chanson les noyers en bourgeons derrière notre cottage.

Le soleil s'était montré dans l'après-midi.

J'étais descendu avec ma ligne à pêche, car j'avais promis à Jim de l’accompagner au ruisseau du moulin, quand tout à coup, j'aperçus devant la porte une chaise de poste et deux chevaux fumants.

La portière était ouverte et j'y voyais la jupe noire de ma mère et ses petits pieds qui dépassaient. Elle avait pour ceinture deux bras vêtus de bleu et le reste de son corps disparaissait dans l'intérieur.

Alors je courus à la recherche de la devise. Je l'épinglai sur les massifs, ainsi que nous en étions convenus et quand ce fut fini, je vis les jupons et les pieds et les bras bleus toujours dans la même position.

— Voici Rod, dit enfin ma mère qui se dégagea et remit pied à terre. Roddy, mon chéri, voici votre père.

Je vis la figure rouge et les bons yeux bleus qui me regardaient.

— Ah! Roddy, mon garçon, vous n'étiez qu'un enfant quand nous échangeâmes le dernier baiser d'adieu, mais je crois que nous aurons à vous traiter tout différemment désormais. Je suis très content, content du fond du coeur de vous revoir, mon garçon, et quant à vous, ma chérie…

Et les bras vêtus de bleu sortirent une seconde fois pendant que le jupon et les deux pieds obstruaient de nouveau la porte.

— Voilà du monde qui vient, Anson, dit ma mère en rougissant.
Descendez donc et entrez avec nous.

Alors et soudain, nous fîmes tous deux la remarque que pendant tout ce temps-là, il n'avait remué que les bras et que l'une de ses jambes était restée posée sur le siège en face la chaise.

— Oh! Anson! Anson! s'écria-t-elle.

— Peuh! dit-il en prenant son genou entre les mains et le soulevant, ce n'est que l'os de ma jambe. On me l'a cassé dans la baie, mais le chirurgien l'a repêché, mis entre des éclisses, il est resté tout de même un peu de travers. Ah! quel coeur tendre elle a! Dieu me bénisse, elle est passée du rouge à la pâleur! Vous pouvez bien voir par vous-même que ce n'est rien.

Tout en parlant, il sortit vivement, sautant sur une jambe et s'aidant d'une canne, il parcourut l'allée, passa sous la devise qui ornait les lauriers et de là franchit le seuil de sa demeure pour la première fois depuis cinq ans.

Lorsque le postillon et moi nous eûmes transporté à l'intérieur le coffre de marin et les deux sacs de voyage en toile, je le retrouvai assis dans son fauteuil près de la fenêtre, vêtu de son vieil habit bleu, déteint par les intempéries.

Ma mère pleurait en regardant sa pauvre jambe et il lui caressait la chevelure de sa main brunie. Il passa l'autre main autour de ma taille et m'attira près de son siège.

— Maintenant que nous avons la paix, je peux me reposer et me refaire jusqu'à ce que le roi Georges ait de nouveau besoin de moi, dit-il.

Il y avait une caronade qui roulait à la dérive sur le pont alors qu'il soufflait une brise de drisse par une grosse mer. Avant qu'on eût pu l'amarrer, elle m'avait serré contre le mât.

— Ah! ah! dit-il en jetant un regard circulaire sur les murs, voilà toutes mes vieilles curiosités, les mêmes qu'autrefois, la corne de narval de l'océan Arctique, et le poisson-soufflet des Moluques, et les avirons des Fidgi, et la gravure du Ça ira poursuivi par Lord Hotham. Et vous voilà aussi, Mary et vous Roddy, et bonne chance à la caronade à qui je dois d'être revenu dans un port aussi confortable, sans avoir à craindre un ordre d'embarquement.

Ma mère mit à portée de sa main sa longue pipe et son tabac, de telle sorte qu'il pût l'allumer facilement, et rester assis, portant son regard tantôt sur elle, tantôt sur moi, et recommençant ensuite comme s'il ne pouvait se rassasier de nous voir.

Si jeune que je fusse, je compris que c'était le moment auquel il avait rêvé pendant bien des heures de garde solitaire et que l'espérance de goûter pareille joie l'avait soutenu dans bien des instants pénibles.

Parfois, il touchait de sa main l'un de nous, puis l'autre.

Il restait ainsi immobile, l'âme trop pleine pour pouvoir parler, pendant que l'ombre se faisait peu à peu dans la petite chambre et que l'on voyait de la lumière apparaître aux fenêtres de l'auberge à travers l'obscurité.

Puis, quand ma mère eut allumé nos lampes, elle se mit soudain à genoux et lui aussi, mettant de son côté un genou en terre, ils s'unirent en une commune prière pour remercier Dieu de ses nombreuses faveurs.

Quand je me rappelle mes parents tels qu'ils étaient en ce temps- là, c'est ce moment de leur vie qui se présente avec le plus de clarté à mon esprit, c'est la douce figure de ma mère toute brillante de larmes, avec ses veux bleus dirigés vers le plafond noirci de fumée.

Je me rappelle comme, dans la ferveur de sa prière, mon père balançait sa pipe fumante, ce qui me faisait sourire, tout en ayant une larme aux yeux.

— Roddy, mon garçon, dit-il après le souper, voilà que vous commencez à devenir un homme, maintenant. J'espère que vous allez vous mettre à la mer, comme l'ont fait tous les vôtres. Vous êtes assez grand pour passer un poignard dans votre ceinture.

— Et me laisser sans enfant comme j'ai été sans époux?

— Bah! dit-il, nous avons encore le temps, car on tient plus à supprimer des emplois qu'à remplir ceux qui sont vacants, maintenant que la paix est venue. Mais je n'ai jamais vu, jusqu'à présent, à quoi vous a servi votre séjour à l'école, Roddy. Vous y avez passé beaucoup plus de temps que moi, mais je me crois néanmoins en mesure de vous mettre à l'épreuve. Avez-vous appris l'Histoire?

— Oui, père, dis-je avec quelque confiance.

— Alors, combien y avait-il de vaisseaux de ligne à la bataille de Camperdown?

Il hocha la tête d'un air grave, en s'apercevant que j'étais hors d'état de lui répondre.

— Eh bien! il y a dans la flotte des hommes qui n'ont jamais mis les pieds à l'école et qui vous diront que nous avions sept vaisseaux de 74, sept de 64, et deux de 50 en action. Il y a sur le mur une gravure qui représente la poursuite du Ça ira. Quels sont les navires qui l'ont pris à l'abordage?

Je fus encore obligé de m'avouer battu.

— Eh bien! votre papa peut encore vous donner quelques leçons d'Histoire, s'écria-t-il en jetant un regard triomphant sur ma mère. Avez-vous appris la géographie?

— Oui, père, dis-je, avec moins d'assurance qu'auparavant.

— Eh bien, quelle distance y a-t-il de Port-Mahon à Algésiras?

Je ne pus que secouer la tête.

— Et si vous aviez Wissant à trois lieues à tribord, quel serait votre port d'Angleterre le plus rapproché?

Je dus encore m'avouer battu.

— Ah! je trouve que votre géographie ne vaut guère mieux que votre Histoire, dit-il. À ce compte-là, vous n'obtiendrez jamais votre certificat. Savez-vous faire une addition? Bon! Alors nous allons voir si vous êtes capable de faire le total de sa part de prise.

Tout en parlant, il jeta du côté de ma mère un regard malicieux.
Elle posa son tricot et jeta un coup d'oeil attentif sur lui.

— Vous ne m'avez jamais questionné à ce sujet, Mary? dit-il.

— La Méditerranée n'est point une station qui ait de l’importance à ce point de vue, Anson. Je vous ai entendu dire que l'Atlantique est l'endroit où l'on gagne les parts de prise et la Méditerranée celle où l'on gagne de l'honneur.

— Dans ma dernière croisière, j'ai eu ma part de l'un et de l'autre, grâce à mon passage d'un navire de guerre sur une frégate. Eh bien! Rodney, il y a deux livres pour cent qui me reviennent, quand les tribunaux de prise auront rendu leur arrêt. Pendant que nous tenions Masséna bloqué dans Gênes, nous avons capturé environ soixante-dix schooners, bricks, tartanes, chargés de vin, de provisions, de poudre. Lord Keith fera de son mieux pour avoir part au gâteau, mais ce seront les tribunaux de prise qui régleront l'affaire. Mettons qu'il me revienne, en moyenne, environ quatre livres par unité. Que me rapporteront les soixante- dix prises?

— Deux cent quatre-vingt livres, répondis-je.

— Eh! mais, Anson, c'est une fortune, s'écria ma mère en battant des mains.

— Encore une épreuve, Roddy, dit-il en brandissant sa pipe de mon côté. Il y avait la frégate Xébec au large de Barcelone, ayant à bord vingt mille dollars d'Espagne, ce qui fait quatre mille deux cents livres. Sa carcasse pouvait valoir autant, que me revient-il de cela?

— Cent livres.

— Ah! le comptable lui-même n'aurait pas fait plus vite le calcul, s'écria-t-il, enchanté. Voici encore un calcul pour vous. Nous avons passé les détroits et navigué du côté des Açores où nous avons rencontré la Sabina revenant de Maurice avec du sucre et des épices. Douze cents livres pour moi, voilà ce qu'elle m'a valu, Mary, ma chérie. Aussi vous ne salirez plus vos jolis doigts et vous n'aurez plus à vivre de privations sur ma misérable solde.

Ma mère avait supporté, sans laisser échapper un soupir, ces longues années d'efforts, mais maintenant qu'elle en était délivrée, elle se jeta en sanglotant au cou de mon père. Il se passa assez longtemps avant qu'il pût songer à reprendre mon examen arithmétique.

— Tout cela est à vos pieds, Mary, dit-il en passant vivement la main sur ses yeux. Par Georges! ma fille, quand ma jambe sera bien remise, nous pourrons nous offrir un petit temps de séjour à Brighton, et si l'on voit sur la Steyne une toilette plus élégante que la vôtre, puissé-je ne jamais remettre les pieds sur un tillac. Mais, comment se fait-il, Rodney, que vous soyez aussi fort en calcul, alors que vous ne savez pas un mot d'Histoire ou de géographie?

Je m'évertuai à lui expliquer que l'addition se fait de même façon à terre et à bord, mais qu'il n'en est pas de même de l'Histoire ou de la géographie.

— Eh bien, me dit-il, il ne vous faut que des chiffres pour faire un calcul, et avec cela votre intelligence naturelle peut vous suffire pour apprendre le reste. Il n'y en a pas un de nous qui n'eut couru à l'eau salée comme une petite mouette. Lord Nelson m'a promis un emploi pour vous, et c'est un homme de parole.

Ce fut ainsi que mon père fit sa rentrée parmi nous; jamais garçon de mon âge n'en eut de plus tendre et de plus affectueux.

Bien que mes parents fussent mariés depuis fort longtemps, ils avaient, en réalité, passé très peu de temps ensemble et leur affection mutuelle était aussi ardente et aussi fraîche que celle de deux amants mariés d'hier.

J'ai appris depuis que l'homme de mer peut être grossier, répugnant, mais ce n'est point par mon père que je le sais, car bien qu'il eut passé par des épreuves aussi rudes qu'aucun d’eux, il était resté le même homme, patient, avec un bon sourire et une bonne plaisanterie pour tous les gens du village.

Il savait se mettre à l'unisson de toute société, car, d'une part, il ne se faisait pas prier pour trinquer avec le curé ou avec sir James Ovington, squire de la paroisse, et d'autre part, passait sans façon des heures entières avec mes humbles amis de la forge, le champion Harrison, petit Jim et les autres. Il leur contait sur Nelson et ses marins des histoires telles que j'ai vu le champion joindre ses grosses mains, pendant que les yeux du petit Jim pétillaient comme du feu sous la cendre, tandis qu'il prêtait l'oreille.

Mon père avait été mis à la demi-solde, comme la plupart des officiers qui avaient servi pendant la guerre, et il put passer ainsi près de deux ans avec nous.

Je ne me souviens pas qu'il y ait eu le moindre désaccord entre lui et ma mère, excepté une fois.

Le hasard voulut que j'en fusse la cause, et comme il en résulta des événements importants, il faut que je vous raconte comment cela arriva.

Ce fut en somme le point de départ d'une série de faits qui influèrent non seulement sur ma destinée, mais sur celle de personnes bien plus considérables.

Le printemps de 1803 fut fort précoce.

Dès le milieu d'avril, les châtaigniers étaient déjà couverts de feuilles.

Un soir, nous étions tous à prendre le thé, quand nous entendîmes un pas lourd à notre porte.

C'était le facteur qui apportait une lettre pour nous.

— Je crois que c'est pour moi, dit ma mère.

En effet, l'adresse d'une très belle écriture était: «Mistress Mary Stone à Friar's Oak», et au milieu se voyait l'empreinte d'un cachet représentant un dragon ailé sur la cire rouge, de la grandeur d'une demi-couronne

— De qui croyez-vous qu'elle vienne, Anson? demanda-t-elle.

— J'avais espéré que cela viendrait de Lord Nelson, répondit mon père. Il serait temps que le petit reçoive sa commission, mais si elle vous est adressée, cela ne peut venir de quelque personnage de bien grande importance.

— D'un personnage sans importance! s'écria-t-elle, feignant d'être offensée. Vous aurez à me faire vos excuses, pour ce mot- là, monsieur, car cette lettre m'est envoyée par un personnage qui n'est autre que sir Charles Tregellis, mon propre frère.

Ma mère avait l'air de baisser la voix, toutes les fois qu'elle venait à parler de cet étonnant personnage qu'était son frère.

Elle l'avait toujours fait, autant que je puis m'en souvenir, de sorte que c'était toujours avec une sensation de profonde déférence que j'entendais prononcer ce nom-là.

Et ce n'était pas sans motif, car ce nom n'apparaissait jamais qu'entouré de circonstances brillantes, de détails extraordinaires.

Une fois, nous apprenions qu'il était à Windsor avec le roi, d'autres fois, qu'il se trouvait à Brighton avec le prince.

Parfois, c'était sous les traits d'un sportsman que sa réputation arrivait jusqu'à nous, comme quand son Météore battit Egham au duc de Queensberry à Newmarket ou quand il amena de Bristol Jim Belcher et le mit à la mode à Londres.

Mais le plus ordinairement, nous l'entendions citer comme l'ami des grands, l'arbitre des modes, le roi des dandys, l’homme qui s'habillait à la perfection.

Mon père, toutefois, ne parut pas transporté de la réponse triomphante que lui fit ma mère.

— Eh bien, qu'est ce qu'il veut? demanda-t-il d'un ton peu aimable

— Je lui ai écrit, Anson. Je lui ai dit que Rodney devenait un homme. Je pensais que n'ayant ni femme, ni enfant, il serait peut- être disposé à le pousser.

— Nous pouvons très bien nous passer de lui. Il a louvoyé pour se tenir à distance de nous quand le temps était à l'orage, et nous n'avons pas besoin de lui, maintenant que le soleil brille.

— Non, vous le jugez mal, Anson, dit ma mère avec chaleur. Personne n'a meilleur coeur que Charles, mais sa vie s'écoule si doucement qu'il ne peut comprendre que d'autres aient des ennuis. Pendant toutes ces années, j'étais sûre que je n'avais qu'un mot à dire pour me faire donner tout de suite ce que j'aurais voulu.

— Grâce à Dieu, vous n'avez pas été réduite à vous abaisser ainsi, Mary. Je ne veux pas du tout de son aide.

— Mais il nous faut songer à Rodney.

— Rodney a de quoi remplir son coffre de marin et pourvoir à son équipement. Il ne lui faut rien de plus.

— Mais Charles a beaucoup de pouvoir et d'influence à Londres. Il pourrait faire connaître à Rodney tous les grands personnages. Assurément, vous ne voulez pas nuire à son avancement?

— Alors, voyons ce qu'il dit, répondit mon père.

Et voici la lettre dont elle lui donna lecture:

«14 Jermyn Street. Saint-James, 15 avril 1803.

«Ma chère soeur Mary,

«En réponse à votre lettre, je puis vous assurer que vous ne devez pas me regarder comme dépourvu de ces beaux sentiments qui font l'ornement de l'humanité.

«Il est vrai, depuis quelques années, absorbé comme je l'ai été par des affaires de la plus haute importance, j'ai rarement pris la plume, ce qui m'a valu, je vous assure, bien des reproches de la part des personnes les plus charmantes de votre sexe charmant.

«Pour le moment, je suis au lit, ayant veillé fort tard, la nuit dernière, pour offrir mes hommages à la marquise de Douvres, pendant son bal, et cette lettre vous est écrite sous ma dictée par Ambroise, mon habile coquin de valet.

«Je suis enchanté de recevoir des nouvelles de mon neveu Rodney (mon Dieu! quel nom!), et comme je me mettrai en route la semaine prochaine pour rendre visite au Prince de Galles, je couperai mon voyage en deux en passant par Friar's Oak, afin de vous voir ainsi que lui.

«Présentez mes compliments à votre mari.
«Je suis toujours, ma chère soeur Mary,

«Votre frère.

«CHARLES TREGELLIS».

— Que pensez-vous de cela? s'écria ma mère triomphante quand elle eut achevé.

— Je trouve que c'est le style d'un fat, dit carrément mon père.

— Vous êtes trop dur pour lui, Anson. Vous aurez meilleure opinion de lui, quand vous le connaîtrez. Mais il dit qu'il sera ici la semaine prochaine, nous voici au jeudi. Nos meilleurs rideaux ne sont pas suspendus. Il n'y a pas de lavande dans les draps.

Et elle courut, remua, s'agita, pendant que mon père restait l'air boudeur, la main sur son menton et que je me perdais dans mon étonnement en pensant à ce parent inconnu de Londres, à ce grand personnage, et à tout ce que sa venue pourrait signifier pour nous.

V — LE BEAU TREGELLIS

J'étais dans ma dix-septième année et j'étais déjà tributaire du rasoir.

J'avais commencé à trouver quelque peu monotone la vie sans horizon du village et j'aspirais vivement à voir un peu du vaste univers qui s'étendait au-delà.

Ce besoin, dont je n'osais parler à personne, n'en était que plus fort, car pour peu que j'y fisse allusion, les larmes venaient aux yeux de ma mère. Mais désormais il n'y avait pas l'ombre d'un motif pour que je restasse à la maison, puisque mon père était auprès d'elle.

Aussi avais-je l'esprit tout occupé de la perspective que m'offrait la visite de mon oncle, et des chances qu'il y avait pour qu'il me fasse faire, enfin, mes premiers pas sur la route de la vie.

Ainsi que vous le pouvez penser, c'était vers la profession paternelle que se dirigeaient mes idées et mes espérances. Jamais je n'avais vu la mer s'enfler, jamais je n'avais senti sur mes lèvres le goût du sel sans éprouver en moi le frisson que donnaient à mon sang cinq générations de marins.

Et puis songez aux provocations qui ne cessaient de s'agiter en ces temps-là devant les yeux d'un jeune garçon habitant sur la côte.

Au temps de la guerre, je n'avais qu'à aller jusqu'à Wolstonbury pour apercevoir les voiles des chasse-marée et des corsaires français.

Plus d'une fois, j'avais entendu le grondement des canons arrivant de fort loin jusqu'à moi.

Puis, c'étaient des gens de mer nous racontant comment ils avaient quitté Londres et s'étaient battus avant la tombée de la nuit, ou bien, à peine sortis de Portsmouth, s'étaient trouvés bord à bord avec l’ennemi, avant même d'avoir perdu de vue le phare de Sainte- Hélène.

C'était l'imminence du danger qui nous réchauffait le coeur en faveur de nos marins, qui inspirait nos propos, autour des feux de l'hiver, où nous parlions de notre petit Nelson, de Cuddie Collingwood, de Johnnie Jarvis, de bien d'autres.

Pour nous, ce n'étaient point de grands amiraux, avec des titres, des dignités, mais de bons amis à qui nous donnions de préférence notre affection et notre estime.

Auriez-vous parcouru la Grande-Bretagne de long en large que vous n'y auriez pas trouvé un seul jeune garçon qui ne brûlât du désir de partir avec eux sous le pavillon à croix rouge.

Mais, maintenant la paix était venue, et les flottes, qui avaient balayé le canal de la Méditerranée, étaient immobiles et désarmées dans nos ports.

Il y avait moins d'occasions pour attirer nos imaginations du côté de la mer.

Désormais, c'était à Londres que je pensais le jour, de Londres que je rêvais la nuit, l'immense cité, séjour des savants et des puissants, d'où venaient ce flot incessant de voitures, ces foules de piétons poudreux qui défilaient sans interruption devant notre fenêtre.

Ce fut uniquement cet aspect de la vie qui se présenta le premier à moi.

Aussi, étant tout jeune garçon, je me figurais d'ordinaire la cité comme une écurie _gig_antesque où fourmillaient les voitures, et d'où elles partaient en un flot ininterrompu sur les routes de la campagne.

Mais ensuite, le champion Harrison m'apprit que là habitaient les gens de sports athlétiques. Mon père me dit que là vivaient les chefs de la marine; ma mère que c'était là que vivaient son frère et les amis des grands personnages.

Aussi, en arrivai-je à être dévoré d'impatience de voir les merveilles de ce coeur de l'Angleterre.

Cette venue de mon oncle, c'était donc la lumière se frayant passage à travers les ténèbres et pourtant, j'osais à peine espérer qu'il consentirait à m'introduire, avec lui, dans ces sphères supérieures où il vivait.

Toutefois, ma mère avait tant de confiance en la bonté naturelle de mon oncle, ou dans son éloquence à elle, qu'elle avait déjà commencé en secret à faire des préparatifs pour mon départ.

Mais si la vie mesquine que je menais au village pesait à mon esprit léger, elle était un véritable supplice pour le caractère vif et ardent du petit Jim.

Quelques jours seulement après l'arrivée de la lettre de mon oncle, nous allâmes faire un tour sur les dunes, et ce fut alors que je pus entrevoir l'amertume qu'il avait au coeur.

— Qu'est-ce que je puis faire ici, Rodney? Je forge un fer à cheval, je le courbe, je le rogne, je relève les bouts, j'y perce cinq trous et puis c'est fini. Alors, ça recommence et ça recommence encore. Je tire le soufflet, j'entretiens le foyer; je lime un sabot ou deux et voilà la besogne de la journée terminée et les jours succèdent aux jours, sans le moindre changement. N'est-ce donc que pour cela, dites-moi, que je suis venu au monde?

Je le regardai, je considérai sa fière figure d'aigle, sa haute taille, ses membres musculeux et je me demandai s'il y avait dans tout le pays, un homme plus beau, un homme mieux bâti.

— L'armée ou la marine, voilà votre vraie place, Jim.

— Voilà qui est fort bien, s'écria-t-il. Si vous entrez dans la marine comme vous le ferez probablement, ce sera avec le rang d'officier et vous n'y aurez qu'à commander. Tandis que moi, si j'y entre, ce sera comme quelqu'un qui est né pour obéir.

— Un officier reçoit les ordres de ceux qui sont placés au-dessus de lui.

— Mais un officier n'a pas le fouet suspendu sur sa tête. J'ai vu ici à l'auberge un pauvre diable, il y a de cela quelques années. Il nous a montré, dans la salle commune, son dos tout découpé par le fouet du contremaître.

— Qui l'a commandé? ai-je demandé.

— Le capitaine, répondit-il.

— Et qu'auriez-vous eu si vous l'aviez tué sur le coup?

— La vergue, dit-il.

— Eh bien, si j'avais été à votre place, j'aurais préféré cela, ai-je dit.

Et c'était la vérité.

— Ce n'est pas ma faute, Rod, j'ai dans le coeur quelque chose qui fait aussi bien partie de moi que ma main, et qui m'oblige à parler franchement.

— Je le sais, vous êtes aussi fier que Lucifer.

— Je suis né ainsi, Roddy et je ne puis être autrement. La vie me serait plus aisée si je le pouvais. J'ai été fait pour être mon propre maître et il n’y a qu'un endroit au monde où je puisse espérer l'être.

— Quel est-il, Jim?

— C'est Londres. Miss Hinton m'en a tant parlé, que je me sens capable d'y trouver mon chemin d'un bout à l'autre. Elle se plaît à en parler, autant que moi à l'entendre. J'ai tout le plan dans ma tête. Je vois en quelque sorte où sont les théâtres, dans quel sens coule le fleuve, où se trouve l'habitation du roi, où se trouve celle du Prince et le quartier qu'habitent les combattants. Je pourrais me faire un nom à Londres.

— Comment?

— Peu importe, Rod. Cela je pourrai le faire et je le ferai aussi. «Attendez, me dit mon oncle, attendez, et tout s'arrangera pour vous.» Voilà ce qu'il dit tout le temps et ce que répète mon oncle. Mais pourquoi attendre? Mon Roddy, je ne resterai pas plus longtemps dans ce petit village à me ronger le coeur. Je laisserai mon tablier derrière moi. J'irai chercher fortune à Londres et quand je reviendrai à Friar's Oak, ce sera dans l'équipage de ce gentleman que voilà.

Tout en parlant, il étendit la main vers une voiture de couleur cramoisie qui arrivait par la route de Londres, traînée par deux juments baies attelées en tandem.

Les rênes et les harnais étaient de couleur faon clair. Le gentleman qui conduisait portait un costume assorti à cette teinte et derrière lui se tenait un valet en livrée de couleur foncée.

L'équipage fila devant nous en soulevant un nuage de poussière et je ne pus apercevoir qu'au vol la belle et pâle figure du maître, ainsi que les traits bruns et recroquevillés du domestique.

Je n'aurais pas pensé à eux une minute de plus, si au moment où nous revînmes dans le village, nous n'avions pas aperçu de nouveau la voiture. Elle était arrêtée devant l'auberge et les palefreniers s'occupaient à dételer les chevaux.

— Jim, m'écriai-je, je crois que c'est mon oncle.

Et je m'élançai, de toute la vitesse de mes jambes, dans la direction de la maison.

Le domestique à figure brune était debout devant la porte. Il tenait un coussin sur lequel était étendu un petit chien de manchon à la fourrure soyeuse.

— Vous m'excuserez, mon jeune homme, dit-il de sa voix la plus douce, la plus engageante, mais me trompé-je en supposant que c'est ici l'habitation du lieutenant Stone. En ce cas, vous m'obligerez beaucoup en voulant bien transmettre à Mistress Stone ce billet que son frère, sir Charles Tregellis, vient de confier à mes soins.

Je fus complètement abasourdi par les fioritures du langage de cet homme; cela ressemblait si peu à tout ce que j'avais entendu!

Il avait la figure ratatinée, de petits yeux noirs très fureteurs, dont il se servit en un instant, pour prendre mesure, de moi, de la maison et de ma mère dont la figure étonnée se voyait à la fenêtre.

Mes parents étaient réunis au salon; ma mère nous lut le billet qui était ainsi conçu:

«Ma chère Mary,

«J'ai fait halte à l'auberge, parce que je suis quelque peu ravagé par la poussière de vos routes du Sussex.

«Un bain à la lavande me remettra sans doute dans un état convenable pour présenter mes compliments à une dame.

«En attendant, je vous envoie Fidelio en otage.

«Je vous prie de lui donner une demi-pinte de lait un peu chaud, où vous aurez mis six gouttes de bon brandy.

«Jamais il n'exista une créature plus aimante ou plus fidèle.

«Toujours à toi.

«CHARLES» — Qu'il entre, qu'il entre! s'écria mon père avec un empressement cordial et en courant à la porte. Entrez donc, Mr Fidelio. Chacun a son goût. Six gouttes à la demi-pinte, ça me fait l'effet d'humecter coupablement un grog. Mais puisque vous l'aimez ainsi, vous l'aurez ainsi.

Un sourire se dessina sur la figure brune du domestique, mais ses traits reprirent aussitôt le masque impassible du serviteur attentif et respectueux.

— Monsieur, vous commettez une légère méprise, si vous me permettez de m'exprimer ainsi. Je me nomme Ambroise et j'ai l'honneur d'être le domestique de Sir Charles Tregellis. Pour Fidelio, il est là sur ce coussin.

— Ah! c'est le chien, s'écria mon père écoeuré. Posez moi ça par terre à côté du feu. Pourquoi lui faut-il du brandy quand tant de chrétiens doivent s'en priver?

— Chut! Anson, dit ma mère, en prenant le coussin. Vous direz à Sir Charles qu'on se conformera à ses désirs et que nous sommes prêts à le recevoir dès qu'il jugera à propos de venir.

L'homme s'éloigna d'un pas silencieux et rapide, mais il revint bientôt portant un panier plat de couleur brune.

— C'est le repas, Madame. Voulez-vous me permettre de mettre la table? Sir Charles a pour habitude de goûter à certains plats et de boire certains vins, de sorte que nous ne manquons pas de les apporter quand nous allons en visite.

Il ouvrit le panier et, en une minute, la table fut couverte de verreries et d'argenteries éblouissantes et garnie de plats appétissants.

Il disposait tout cela si vite, si adroitement que mon père fut aussi charmé que moi de le voir faire.

— Vous auriez fait un fameux matelot de hune, si vous avez le coeur aussi solide que les doigts agiles, dit mon père. N'avez- vous jamais désiré l'honneur de servir votre pays?

— Mon honneur, Monsieur, c'est de servir sir Charles Tregellis et je ne désire point avoir d'autre maître, répondit-il. Mais je vais à l'auberge chercher son nécessaire de toilette, et alors tout sera prêt.

Il revint porteur d'une grande caisse aux montures d'argent qu'il tenait sous le bras, et il était suivi à quelque distance par le gentleman dont l'arrivée avait produit tous ces embarras.

La première impression, que fit sur moi mon oncle en entrant dans la chambre, fut que l'un de ses yeux était enflé de façon à avoir le volume d'une pomme.

Je perdis la respiration à la vue de cet oeil monstrueux, étincelant. Mais bientôt, je m'aperçus qu'il avait placé par- devant un verre rond qui le grossissait de cette manière.

Il nous regarda l'un après l'autre, puis, il s'inclina bien gracieusement devant ma mère et lui donna un baiser sur la joue.

— Vous me permettrez de vous faire mes compliments, ma chère Mary, dit-il de la voix la plus douce, la plus fondante que j'aie jamais entendue. Je puis vous assurer que l'air de la campagne vous a traitée d'une façon merveilleusement favorable et que je serais fier de voir ma jolie soeur sur le Mail… Je suis votre serviteur, Monsieur, dit-il en tendant la main à mon père. Pas plus tard que la semaine dernière, j'ai eu l'honneur de dîner avec mon ami Lord Saint-Vincent, et j'ai profité de l'occasion pour citer votre nom. Je puis vous dire qu'on en a gardé le souvenir à l'Amirauté, Monsieur, et j'espère qu'on ne tardera pas à vous revoir sur la poupe d'un vaisseau de soixante et quatorze où vous serez le maître… Ainsi donc, voici mon neveu?

Il mit les mains sur mes épaules, d'un geste plein de bienveillance, et me considéra des pieds à la tête.

— Quel âge avez-vous, neveu? demanda-t-il.

— Dix-sept ans.

— Vous paraissez plus âgé. On vous en donnerait dix-huit, au moins. Je le trouve très passable, Mary, tout à fait passable. Il lui manque le bel air, la tournure, nous n'avons pas le mot propre dans notre rude langue anglaise, mais il se porte aussi bien qu'une haie en fleurs au mois de mai.

Ainsi, moins d'une minute après son entrée, il s'était mis en bons termes avec chacun de nous, et cela avec tant de grâce, tant d'aisance qu'on eût dit qu'il nous fréquentait tous depuis des années.

Je pus l'examiner à loisir, tandis qu'il restait debout sur le tapis du foyer, entre ma mère et mon père.

Il était de très haute taille, avec des épaules bien faites, la taille mince, les hanches larges, de belles jambes, les mains et les pieds, les plus petits du monde. Il avait la figure pâle, de beaux traits, le menton saillant, le nez très aquilin, de grands yeux bleus au regard fixe, dans lesquels se voyait constamment un éclair de malice.

Il portait un habit d'un brun foncé dont le collet montait jusqu'à ses oreilles et dont les basques lui allaient jusqu'aux genoux.

Ses culottes noires et ses bas de soie finissaient par des souliers pointus bien petits et si bien vernis, qu'à chaque mouvement ils brillaient.

Son gilet était de velours noir, ouvert en haut de manière à montrer un devant de chemise brodé que surmontait une cravate, large, blanche, plate, qui l'obligeait à tenir sans cesse le cou tendu.

Il avait une allure dégagée, avec un pouce dans l'entournure et deux doigts de l'autre main dans une autre poche du gilet.

En l'examinant, j'eus un mouvement de fierté à penser que cet homme, aux manières si aisées et si dominatrices, était mon proche parent et je pus lire la même pensée dans l'expression des regards de ma mère, tandis qu'elle les tournait vers lui.

Pendant tout ce temps-là, Ambroise était resté près de la porte, immobile comme une statue, à costume sombre, à figure de bronze, tenant toujours sous le bras la caisse à monture d'argent. Il fit alors quelques pas dans la chambre.