— Vous conduirai-je à votre chambre à coucher, Sir Charles? demanda-t-il.
— Ah! excusez-moi, ma chère Mary, s'écria mon oncle, je suis assez vieille mode pour avoir des principes… ce qui est, je l'avoue, un anachronisme en ce siècle de laisser-aller. L'un d'eux est de ne jamais perdre de vue ma batterie de toilette, quand je suis en voyage. J'aurais grand peine à oublier le supplice que j'ai enduré, il y a quelques années, pour avoir négligé cette précaution. Je rendrai justice à Ambroise, en reconnaissant que c'était avant qu'il se chargeât de mes affaires. Je fus contraint de porter deux jours de suite les mêmes manchettes. Le troisième, mon gaillard fut si ému de ma situation qu'il fondit en larmes et produisit une paire qu'il m'avait dérobée.
Il avait l’air fort grave en disant cela, mais la lueur brillait pétillante dans ses yeux.
Il tendit sa tabatière ouverte à mon père, tandis qu'Ambroise suivait ma mère hors de la pièce.
— Vous prenez rang dans une illustre société, en plongeant là votre pouce et votre index, dit-il.
— Vraiment, Monsieur? dit mon père brièvement.
— Ma tabatière est à votre service puisque nous sommes apparentés par le mariage. Vous en disposerez aussi librement, neveu, et je vous prie de prendre une prise, c'est la preuve la plus convaincante que je puisse donner de mon bon vouloir. En dehors de nous, il n'y a, je crois, que quatre personnes qui y aient eu accès, le Prince, naturellement, Mr Pitt, Mr Otto l'ambassadeur de France, et lord Hawkesbury. J'ai pensé parfois que j'avais été un peu trop empressé pour Lord Hawkesbury.
— Je suis immensément touché de cet honneur, Monsieur, dit mon père en regardant d'un air méfiant par-dessous ses sourcils en broussaille, car devant cette physionomie grave et ces yeux pétillants de malice on ne savait trop a quoi s'en tenir.
— Une femme peut offrir son amour, monsieur, dit mon oncle, un homme a sa tabatière à offrir; ni l'un ni l'autre ne doivent s'offrir à la légère. C'est une faute contre le goût, j'irai même jusqu'à dire contre les bonnes moeurs. L'autre jour, pas plus tard, comme j'étais installé chez Wattier, ayant près de moi, sur ma table, tout ouverte ma tabatière de macouba premier choix, un évêque irlandais y fourra ses doigts impudents: «Garçon, m'écriai- je, ma tabatière a été salie. Faites-la disparaître.» L'individu n'avait pas l'intention de m'offenser vous le pensez bien, mais cette classe de la société doit être tenue à la distance convenable.
— Un évêque! s'écria mon père, vous marquez bien haut votre ligne de démarcation.
— Oui, Monsieur, dit mon oncle, je ne saurais désirer une meilleure épitaphe sur ma tombe.
Pendant ce temps, ma mère était descendue et l’on se mit à table.
— Vous excuserez, Mary, l'impolitesse que j'ai l'air de commettre en apportant avec moi mes provisions. Abernethy m'a pris sous sa direction et je suis tenu de me dérober à vos excellentes cuisines de campagne. Un peu de vin blanc et un poulet froid, voilà à quoi se réduit la chiche nourriture que me permet cet Écossais.
— Il ferait bon vous avoir dans le service de blocus, quand les vents levantins soufflent en force, dit mon père. Du porc salé et des biscuits pleins de vers avec une côte de mouton de Barbarie bien dure, quand arrivent les transports. Vous seriez alors à votre régime de jeûne.
Aussitôt mon oncle se mit à faire des questions sur le service à la mer.
Pendant tout le repas, mon père lui donna des détails sur le Nil, sur le blocus de Toulon, sur le siège de Gênes, sur tout ce qu'il avait vu et fait. Mais pour peu qu'il hésitât sur le choix d'un mot, mon oncle le lui suggérait aussitôt et il n'était pas aisé de voir lequel des deux s'entendait le mieux à l’affaire.
— Non, je ne lis pas ou je lis très peu, dit-il quand mon père eut exprimé son étonnement de le voir si bien au fait. La vérité est que je ne saurais prendre un imprimé sans y trouver une allusion à moi: «Sir Ch. T. fait ceci» ou «Sir Ch. T. dit cela». Aussi, ai-je cessé de m'en occuper. Mais, quand on est dans ma situation, les connaissances vous viennent d'elles-mêmes. Dans la matinée, c'est le duc d'York qui me parle de l'armée. Dans l'après-midi, c'est Lord Spencer qui cause avec moi de la marine, ou bien Dundas me dit tout bas ce qui se passe dans le cabinet, en sorte que je n'ai guère besoin du Times ou du Morning- Chronicle.
Cela l'entraîna à parler du grand monde de Londres, à donner à mon père des détails sur les hommes qui étaient ses chefs à l'Amirauté, à ma mère, des détails sur les belles de la ville, sur les grandes dames de chez Almack.
Il s'exprimait toujours dans le même langage fantaisiste, si bien qu'on ne savait s'il fallait rire ou le prendre au sérieux. Je crois qu'il était flatté de l'impression qu'il nous produisait en nous tenant suspendus à ses lèvres.
Il avait sur certains une opinion favorable, défavorable sur d'autres, mais il ne se cachait nullement de dire que le personnage le plus élevé dans son estime, celui qui devait servir de mesure pour tous, n'était autre que sir Charles Tregellis en personne.
— Quant au roi, dit-il, je suis l'ami de la famille, cela s'entend, et même avec vous, je ne saurais parler en toute franchise, étant avec lui sur le pied d'une intimité confidentielle.
— Que Dieu le bénisse et le garde de tout mal! s'écria mon père.
— On est charmé de vous entendre parler ainsi, dit mon oncle. Il faut venir à la campagne pour trouver le loyalisme sincère, car a la ville, ce qui est le plus en faveur, c'est la raillerie narquoise et maligne. Le Roi m'est reconnaissant du soin que je me suis toujours donné pour son fils. Il aime à se dire que le Prince a dans son entourage un homme de goût.
— Et le Prince, demanda ma mère, a-t-il bonne tournure?
— C'est un homme fort bien fait. De loin, on l'a pris pour moi. Et il n'est pas dépourvu de goût dans l'habillement, bien qu'il ne tarde pas à tomber dans la négligence, si je reste longtemps loin de lui. Je parie que demain, il aura une tache de graisse sur son habit.
À ce moment-là, nous étions tous assis devant le feu, car la soirée était devenue d'un froid glacial.
La lampe était allumée, ainsi que la pipe de mon père.
— Je suppose, dit-il, que c'est votre première visite à Friar's
Oak?
La physionomie de mon oncle prit aussitôt une expression de gravité sévère.
— C'est ma première visite depuis bien des années, dit-il. La dernière fois que j'y vins, je n'avais que vingt et un ans. Il est peu probable que j'en perde le souvenir.
Je savais qu'il parlait de sa visite à la Falaise royale à l'époque de l'assassinat et je vis à la figure de ma mère qu'elle savait aussi de quoi il s'agissait. Mais mon père n'avait jamais entendu parler de l'affaire, ou bien il l'avait oubliée.
— Vous étiez-vous installé à l'auberge?
— J'étais descendu chez l'infortuné Lord Avon. C'était à l'époque où il fut accusé d'avoir égorgé son frère cadet et où il s'enfuit du pays.
Nous gardâmes tous le silence.
Mon oncle resta le menton appuyé sur sa main, regardant le feu, d'un air pensif.
Je n'ai aujourd'hui encore qu'à fermer les yeux pour le revoir, sa fière et belle figure illuminée par la flamme, pour revoir aussi mon bon père, bien fâché d'avoir réveillé un souvenir aussi terrible et lui lançant de petits coups d'oeil entre les bouffées de sa pipe.
— Je crois pouvoir dire, reprit enfin mon oncle, qu'il vous est certainement arrivé de perdre, par une bataille, par un naufrage, un camarade bien cher et de rester longtemps sans penser à lui, sous l'influence journalière de la vie, et puis de voir son souvenir se réveiller soudain, par un mot, par un détail qui vous reporte au passé, et alors vous trouvez votre chagrin tout aussi cuisant qu'au premier jour de votre perte.
Mon père approuva d'un signe de tête.
— Il en est pour moi ainsi ce soir. Jamais je ne me suis lié d'amitié entière avec aucun homme — je ne parle pas des femmes — si ce n'est cette fois-là. Lord Avon et moi, nous étions à peu près du même âge. il était peut-être mon aîné de quelques années, mais nos goûts, nos idées, nos caractères étaient analogues, si ce n'est qu'il avait un certain air de fierté que je n'ai jamais trouvé chez aucun autre. En laissant de côté les petites faiblesses d'un jeune homme riche et à la mode, les indiscrétions d'une jeunesse dorée, j'aurais pu jurer qu'il était aussi honnête qu'aucun des hommes que j'aie jamais connus.
— Alors comment est-il arrivé à commettre un tel crime! demanda mon père.
Mon oncle hocha ta tête.
— Bien des fois, je me suis fait cette question et ce soir elle se présente plus nettement que jamais à mon esprit.
Toute légèreté avait disparu de ses manières et il était devenu soudain un homme mélancolique et sérieux.
— Est-il certain qu'il l’a commis, Charles? demanda ma mère.
Mon oncle haussa les épaules.
— Je voudrais parfois penser qu'il n'en fût pas ainsi. Je crus parfois que ce fut son orgueil même, exaspéré jusqu'à la rage, qui l'y poussa. Vous avez entendu raconter comment il renvoya la somme que nous avions perdue.
— Non, répondit mon père, je n'en ai jamais entendu parler.
— Maintenant, c'est une bien vieille histoire, quoique nous n'ayons jamais su comment elle se termina.
«Nous avions joué tous les quatre, pendant deux jours, Lord Avon, son frère, le capitaine Barrington, Sir Lothian Hume et moi.
«Je savais peu de choses du capitaine, sinon qu'il ne jouissait pas de la meilleure réputation et qu'il était presque entièrement aux mains des prêteurs juifs.
«Sir Lothian s'est acquis depuis un renom déshonorant — c'est même Sir Lothian qui a tué Lord Carton d'une balle, dans l'affaire de Chalk Farm — mais à cette époque-là, il n'y avait rien à lui reprocher.
«Le plus âgé de nous n'avait que vingt-quatre ans, et nous jouâmes sans interruption, comme je l'ai dit, jusqu'à ce que le capitaine eut gagné tout l’argent sur table. Nous étions tous entamés, mais notre hôte l'était encore beaucoup plus que nous.
«Cette nuit-là, je vais vous dire des choses qu'il me serait pénible de répéter devant un tribunal, je me sentais agité hors d'état de dormir, ainsi que cela arrive quelquefois.
«Mon esprit se reportait sur le hasard des cartes. Je ne faisais que me tourner, me retourner, lorsque soudain, un grand cri arriva à mon oreille, suivi d'un second cri plus fort encore, et qui venait du côté de la chambre occupée par le capitaine Barrington.
«Cinq minutes plus tard, j'entendis un bruit de pas dans le corridor.
«Sans allumer de lumière, j'ouvris ma porte et je jetai un regard au dehors, croyant que quelqu'un s'était trouvé mal. C'était Lord Avon qui se dirigeait vers moi.
«D'une main, il tenait une chandelle dégoûtante. De l'autre, il portait un sac de voyage dont le contenu rendait un son métallique.
«Sa figure était décomposée, bouleversée à tel point que ma question se glaça sur mes lèvres.
«Avant que je pusse la formuler, il rentra dans sa chambre et ferma sa porte sans bruit.
«Le lendemain, en me réveillant, je le trouvai près de mon lit.
«— Charles, dit-il, je ne puis supporter l'idée que vous ayez perdu cet argent chez moi. Vous le trouverez sur cette table.
«Vainement je répondis par des éclats de rire à sa délicatesse exagérée. Vainement je lui déclarai que si j'avais gagné, j'aurais ramassé mon argent, de sorte qu'on pouvait trouver étrange que je n'eusse point le droit de payer après avoir perdu.
«— Ni moi ni mon frère, nous n'y toucherons, dit-il. L'argent est là. Vous pourrez, en faire ce que vous voudrez.
«Il ne voulut entendre aucune raison et s'élança comme un fou hors de la chambre. Mais peut-être ces détails vous sont-ils connus et Dieu sait comme ils me sont pénibles à rappeler.
Mon père restait immobile, les yeux fixes, oubliant la pipe fumante qu'il tenait à la main.
— Je vous en prie, Monsieur, dit-il, apprenez-nous le reste.
— Eh bien! soit. J'avais achevé ma toilette en une heure, a peu près, car en ce temps-là, j'étais moins exigeant qu'aujourd'hui et je me retrouvais avec sir Lothian Hume au déjeuner. Il avait été témoin de la même scène que moi. Il avait hâte de voir le capitaine Barrington et de s'enquérir pourquoi il avait chargé son frère de nous restituer l'argent. Nous discutions de l'affaire, quand tout à coup, je levai les yeux au plafond et je vis, je vis…
Mon oncle était devenu très pâle tant ce souvenir était distinct.
Il passa la main sur ses yeux.
«Le plafond était d'un rouge cramoisi, dit-il en frissonnant, et çà et là des fentes noires et de chacune de ces fentes… Mais voilà qui vous donnerait des rêves, Mary. Je me bornerai à dire que je m'élançai dans l'escalier qui conduisait directement à la chambre du capitaine. Nous l'y trouvâmes gisant, la gorge coupée si largement qu'on voyait la blancheur de l'os. Un couteau de chasse se trouvait dans la chambre. Il appartenait à Lord Avon. On trouva dans les doigts crispés du mort une manchette brodée. Elle appartenait à Lord Avon. On trouva dans le foyer quelques papiers charbonnés. Ces papiers appartenaient à Lord Avon. Ô mon pauvre ami! à quel degré de folie avez-vous dû arriver pour commettre une pareille action?
— Et qu'a dit Lord Avon? s'écria mon père.
— Il ne dit rien. Il allait et venait comme un somnambule, les yeux pleins d'horreur. Personne n'osa l'arrêter, jusqu'au moment où se ferait une enquête en due forme. Mais quand le tribunal du Coroner eut rendu contre lui un verdict de meurtre volontaire, le constable vint pour lui notifier son arrestation.
«On ne le trouva pas. Il avait fui.
«Le bruit courut qu'on l'avait vu la semaine suivante à Westminster, puis qu'il avait pu gagner l'Amérique, mais on ne sait rien de plus et ce sera un beau jour pour Sir Lothian Hume que celui où on pourra prouver son décès, car il est son plus proche parent, et jusqu'à ce jour, il ne peut jouir ni du titre ni du domaine.
Le récit de cette sombre histoire avait jeté sur nous un froid glacial.
Mon oncle tendit ses mains vers la flamme du foyer et je remarquai qu'elles étaient aussi blanches que ses manchettes.
— Je ne sais ce qu'est maintenant la Falaise royale, dit-il d'un air pensif. Ce n'était point un joyeux séjour, même avant que cette affaire le rendît plus sombre encore. Jamais scène ne fut mieux préparée pour une telle tragédie. Mais dix-sept ans se sont passés et peut-être même que ce terrible plafond…
— Il porte toujours la tache, dis-je.
Je ne saurais dire lequel de nous trois fut le plus étonné, car ma mère n'avait jamais rien su de nos aventures de cette fameuse nuit.
Ils restèrent à me regarder, les yeux immobiles de stupéfaction, à mesure que je faisais mon récit et mon coeur s'enfla d'orgueil quand mon oncle dit que nous nous étions comportés vaillamment et qu'il ne croyait pas qu'il y eut beaucoup de gens de notre âge, capables d'une attitude aussi ferme.
— Mais quant à ce fantôme, dit-il, ce dut être un produit de votre imagination. C'est une faculté qui nous joue des tours étranges et, bien, que j'aie les nerfs aussi solides qu'on peut les désirer, je ne pourrais répondre de ce qui m'arriverait, s'il me fallait demeurer à minuit sous ce plafond taché de sang.
— Mon oncle, dis-je, j'ai vu un homme aussi distinctement que je vois ce feu et j'ai entendu les claquements aussi distinctement que j'entends les pétillements des bûches. En outre, nous n'avons pu être trompés tous les deux.
— Il y a du vrai dans tout cela, dit-il d'un air pensif. Vous n'avez pas discerné les traits?
— Il faisait trop noir.
— Rien qu'un individu?
— La silhouette noire d'un seul.
— Et il a battu en retraite en montant l'escalier?
— Oui.
— Et il a disparu dans la muraille?
— Oui.
— Dans quelle partie de la muraille? dit fort haut une voix derrière nous.
Ma mère jeta un cri. Mon père laissa tomber sa pipe sur le tapis du foyer.
J'avais fait demi-tour, l'haleine coupée.
C’était le domestique Ambroise, dont le corps disparaissait dans l’ombre de la porte, mais dont la figure brune se projetait en avant, en pleine lumière, fixant ses yeux flamboyants sur les miens.
— Que diable signifie cela? s'écria mon oncle.
Il fût étrange de voir s'effacer cet éclair de passion du visage d'Ambroise.
L'expression réservée du valet la remplaça.
Ses yeux pétillaient encore, mais, l'un après l'autre, chacun de ses traits reprit en un instant sa froideur ordinaire.
— Je vous demande pardon, sir Charles, j'étais venu voir si vous aviez des ordres à me donner et je ne voulais pas interrompre le récit de ce jeune gentleman, mais je crains bien de m'y être laissé entraîner malgré moi.
— Je ne vous ai jamais vu manquer d'empire sur vous-même, dit mon oncle.
— Vous me pardonnerez certainement, sir Charles, si vous vous rappelez quelle était ma situation vis-à-vis de Lord Avon.
Il y avait un certain accent de dignité dans son langage. Ambroise sortit après s'être incliné.
— Nous devons montrer quelque condescendance, dit mon oncle, reprenant soudain son ton léger. Quand un homme s'entend à préparer une tasse de chocolat, à faire un noeud de cravate, comme Ambroise sait le faire, il a droit à quelque considération. Le fait est que le pauvre garçon était le domestique de Lord Avon, qu'il était à la Falaise royale dans la nuit fatale dont j'ai parlé et qu'il est très dévoué à son ancien maître. Mais voila que mes propos tournent au genre triste, Mary, ma soeur, et maintenant, si vous le préférez, nous reviendrons aux toilettes de la comtesse Liéven et aux commérages de Saint-James.
VI — SUR LE SEUIL
Ce soir-là, mon père m'envoya de bonne heure au lit, malgré mon vif désir de rester, car le moindre mot de cet homme attirait mon attention.
Sa figure, ses manières, la façon grandiose et imposante dont il faisait aller et venir ses mains blanches, son air de supériorité aisée, l'allure fantasque de ses propos, tout cela m'étonnait, m'émerveillait. Mais, ainsi que je le sus plus tard, la conversation devait rouler sur moi-même, sur mon avenir.
Cela fut cause qu'on m'expédia dans ma chambre, où m'arrivait tantôt la basse profonde de la voix paternelle, tantôt la voix richement timbrée de mon oncle, et aussi, de temps à autre, le doux murmure de la voix de ma mère.
J'avais fini par m'endormir, lorsque je fus soudain réveillé par le contact de quelque chose d'humide sur ma figure et par l'étreinte de deux bras chauds.
La joue de ma mère était contre la mienne.
J'entendais très bien la détente de ses sanglots et dans l'obscurité je sentais le frisson et le tremblement qui l'agitaient. Une faible lueur filtrait à travers les lames de la jalousie et me permettait de voir qu'elle était vêtue de blanc et que sa chevelure noire était éparse sur ses épaules.
— Vous ne nous oublierez pas, Roddy? Vous ne nous oublierez pas?
— Pourquoi, ma mère? Qu'y a-t-il?
— Votre oncle, Roddy… Il va vous emmener, vous enlever à nous.
— Quand cela, ma mère?
— Demain.
Que Dieu me pardonne, mais mon coeur bondit de joie, tandis que le sien, qui était tout contre, se brisait de douleur.
— Oh! ma mère, m'écriai-je. À Londres?
— À Brighton, d'abord, pour qu'il puisse vous présenter au Prince de Galles. Le lendemain, à Londres, où vous serez en présence de ces grands personnages, où vous devrez apprendre à regarder de haut ces pauvres gens, ces simples créatures aux moeurs d'autrefois, votre père et votre mère.
Je la serrai dans mes bras pour la consoler, mais elle pleurait si fort que malgré l'amour-propre et l'énergie de mes dix-sept ans, et comme nous n'avons pas le tour qu'ont les femmes pour pleurer sans bruit, je pleurais avec des sanglots si bruyants que notre chagrin finit par faire place aux rires.
— Charles serait flatté s'il voyait quel accueil gracieux nous faisons à sa bonté, dit-elle. Calmez-vous, Roddy. Sans cela, vous allez certainement le réveiller.
— Je ne partirai pas, si cela doit vous faire de la peine, dis- je.
— Non, mon cher enfant, il faut que vous partiez, car il peut se faire que ce soit là votre unique et plus grande chance dans la vie. Et puis songez combien cela nous rendra fiers d'entendre votre nom mentionné parmi ceux des puissants amis de Charles. Mais, vous allez me promettre de ne point jouer, Roddy. Vous avez entendu raconter, ce soir, à quelles suites terribles cela peut conduire.
— Je vous le promets, ma mère.
— Et vous vous tiendrez en garde contre le vin, Roddy? Vous êtes jeune et vous n'en avez pas l'habitude.
— Oui, ma mère.
— Et aussi contre les actrices, Roddy? Et puis, vous n'ôterez point votre flanelle avant le mois de juin. C'est pour l'avoir fait que ce jeune Mr Overton est mort. Veillez à votre toilette, Roddy, de manière à faire honneur à votre oncle, car c'est une des choses qui ont le plus contribué à sa réputation. Vous n'aurez qu’à vous conformer à ses conseils. Mais, s'il se présente des moments où vous ne soyez pas en rapport avec de grands personnages, vous pourrez achever d'user vos habits de campagne, car votre habit marron est tout neuf pour ainsi dire. Pour votre habit bleu, il ferait votre été repassé et rebordé. J'ai sorti vos habits du dimanche avec le gilet de nankin, puisque vous devez voir le prince demain. Vous porterez vos bas de soie marron avec les souliers à boucles. Faites bien attention en marchant dans les rues de Londres, car on me dit que les voilures de louage sont en nombre infini. Pliez vos habits avant de vous coucher, Roddy, et n'oubliez pas vos prières du soir, oh! mon cher garçon, car l'époque des tentations approche et je ne serai plus auprès de vous pour vous encourager.
Ce fut ainsi que ma mère, me tenant enlacé dans ses bras bien doux et bien chauds, me pourvut de conseils en vue de ce monde-ci et de l'autre, afin de me préparer à l'importante épreuve qui m'attendait.
Mon oncle ne parut pas le lendemain au déjeuner, mais Ambroise lui prépara une tasse de chocolat bien mousseux et la lui porta dans sa chambre.
Lorsqu'il descendit enfin, vers midi, il était si beau avec sa chevelure frisée, ses dents bien blanches, son monocle à effet bizarre, ses manchettes blanches comme la neige, et ses yeux rieurs, que je ne pouvais détacher de lui mes regards.
— Eh bien! mon neveu, s'écria-t-il, que dites-vous de la perspective de venir à la ville avec moi?
— Je vous remercie, monsieur, dis-je, de la bienveillance et de l'intérêt que vous me témoignez.
— Mais il faut que vous me fassiez honneur. Mon neveu doit être des plus distingués pour être en harmonie avec tout ce qui m'entoure.
— C'est une bûche du meilleur bois, vous verrez, monsieur, dit mon père.
— Nous commencerons par en faire une bûche polie et alors, nous n'en aurons pas fini avec lui. Mon cher neveu, vous devez constamment viser à être dans le bon ton. Ce n'est pas une affaire de richesse, vous m'entendez. La richesse à elle seule ne suffit point. Price le Doré a quarante mille livres de rente, mais il s'habille d'une façon déplorable, et je vous assure qu'en le voyant arriver, l'autre jour, dans Saint-James Street, sa tournure me choqua si fort que je fus obligé d'entrer chez Vernet pour prendre un brandy à l'orange. Non, c'est une affaire de goût naturel, à quoi l'on arrive en suivant l'exemple et les avis de gens plus expérimentés que vous.
— Je crains, Charles, dit ma mère, que la garde-robe de Roddy ne soit d'un campagnard.
— Nous aurons bientôt pourvu à cela, dès que nous serons arrivés à la ville. Nous verrons ce que Stultz et Weston sont capables de faire pour lui, répondit mon oncle. Nous le tiendrons à l'écart jusqu'à ce qu'il ait quelques habits à mettre.
Cette façon de traiter mes meilleurs habits du dimanche amena de la rougeur aux joues de ma mère, mais mon oncle s'en aperçut à l'instant, car il avait le coup d'oeil le plus prompt à remarquer les moindres bagatelles.
— Ces habits sont très convenables, à Friar's Oak, ma soeur Mary, dit-il. Néanmoins, vous devez comprendre qu'au Mail, ils pourraient avoir l'air rococo. Si vous le laissez entre mes mains, je me charge de régler l'affaire.
— Combien faut-il par an à un jeune homme, demanda mon père, pour s'habiller?
— Avec de la prudence et des soins, bien entendu, un jeune homme à la mode peut y suffire avec huit cents livres par an, répondit mon oncle.
Je vis la figure de mon pauvre père s'allonger.
— Je crains, monsieur, dit-il, que Roddy soit obligé de garder ses habits faits à la campagne. Même avec l'argent de mes parts de prise…
— Bah! bah! s'écria mon oncle, je dois déjà à Weston un peu plus d'un millier de livres. Qu'est-ce que peuvent y faire quelques centaines de plus? Si mon neveu vient avec moi, c'est à moi à m'occuper de lui. C'est une affaire entendue et je dois me refuser à toute discussion sur ce point.
Et il agita ses mains blanches, comme pour dissiper toute opposition. Mes parents voulurent lui adresser quelques remerciements, mais il y coupa court.
— À propos, puisque me voici à Friar's Oak, il y a une autre petite affaire que j'aurais à terminer, dit-il. Il y a ici, je crois, un lutteur nommé Harrison, qui aurait, à une certaine époque, été capable de détenir le championnat. En ce temps-là, le pauvre Avon et moi, nous étions ses soutiens ordinaires. Je serais enchanté de pouvoir lui dire un mot.
Vous pouvez penser combien je fus fier de traverser la rue du village avec mon superbe parent et de remarquer du coin de l'oeil comme les gens se mettaient aux portes et aux fenêtres pour nous regarder.
Le champion Harrison était debout devant sa forge et il ôta son bonnet en voyant mon oncle entrer.
— Que Dieu me bénisse, monsieur! Qui se serait attendu à vous voir à Friar's Oak? Ah! sir Charles, combien de souvenirs passés votre vue fait renaître!
— Je suis content de vous retrouver en bonne forme, Harrison, dit mon oncle en l'examinant des pieds à la tête. Eh! Avec une semaine d'entraînement vous redeviendriez aussi bon qu'avant. Je suppose que vous ne pesez pas plus de deux cents à deux cent vingt livres?
— Deux cent dix, sir Charles. Je suis dans la quarantaine; mais les poumons et les membres sont en parfait état et si ma bonne femme me déliait de ma promesse, je ne serais pas longtemps à me mesurer avec les jeunes. Il parait qu'on a fait venir dernièrement de Bristol des sujets merveilleux.
— Oui, le jaune de Bristol a été la couleur gagnante depuis peu. Comment allez-vous, mistress Harrison? Vous ne vous souvenez pas de moi, je pense?
Elle était sortie de la maison et je remarquai que sa figure flétrie — sur laquelle une scène terrifiante de jadis avait dû imprimer sa marque — prenait une expression dure, farouche, en regardant mon oncle.
— Je ne me souviens que trop bien de vous, sir Charles Tregellis, dit-elle. Vous n'êtes pas venu, j'espère, aujourd'hui pour tenter de ramener mon mari dans la voie qu'il a abandonnée.
— Voilà comment elle est, sir Charles, dit Harrison en posant sa large main sur l'épaule de la femme. Elle a obtenu ma promesse et elle la garde. Jamais il n'y eut meilleure épouse et plus laborieuse, mais elle n'est pas, comme vous diriez, une personne propre à encourager les sports. Ça, c'est un fait.
— Sport! s'écria la femme avec âpreté. C'est un charmant sport pour vous, sir Charles, qui faites agréablement vos vingt milles en voiture à travers champs avec votre panier à déjeuner et vos vins, pour retourner gaiement à Londres, à la fraîcheur du soir, avec une bataille savamment livrée comme sujet de conversation. Songez à ce que fut pour moi ce sport, quand je restais de longues heures immobile, à écouter le bruit des roues de la chaise qui me ramènerait mon mari. Certains jours, il rentrait de lui-même. À certains autres, on l'aidait à rentrer, ou bien on le transportait, et c'était uniquement grâce à ses habits que je le reconnaissais.
— Allons, ma femme, dit Harrison, en lui tapotant amicalement sur l'épaule. J'ai été parfois mal arrangé en mon temps, mais cela n'a jamais, été aussi grave que cela.
— Et passer ensuite des semaines et des semaines avec la crainte que le premier coup frappé à la porte, soit pour annoncer que l'autre est mort, que mon mari sera amené à la barre et jugé pour meurtre.
— Non, elle n'a pas une goutte de sportsman dans les veines, dit Harrison. Elle ne sera jamais une protectrice du sport. C'est l'affaire de Baruch le noir qui l'a rendue telle, quand nous pensions qu'il avait écopé une fois de trop. Oui, mais elle a ma parole, et jamais je ne jetterai mon chapeau par-dessus les cordes tant qu'elle ne me l'aura pas permis.
— Vous garderez votre chapeau sur votre tête, comme un honnête homme qui craint Dieu, John, dit sa femme en rentrant dans la maison.
— Pour rien au monde, je ne voudrais vous faire changer de résolution, dit mon oncle. Et pourtant si vous aviez éprouvé quelque envie de goûter au sport d'autrefois, dit mon oncle, j'avais une bonne chose à vous mettre sous la main.
— Bah! monsieur, cela ne sert à rien, dit Harrison, mais tout de même, je serais heureux d'en savoir quelques mots.
— On a découvert un bon gaillard, d'environ deux cents livres, par là-bas, du côté de Gloucester. Il se nomme Wilson et on l'a baptisé le Crabe à cause de sa façon de se battre.
Harrison hocha la tête.
— Je n'ai jamais entendu parler de lui, monsieur. — C'est extrêmement probable, car il n'a jamais paru dans le Prize-Ring. Mais on a une haute idée de lui dans l'Ouest et il peut tenir tête a n'importe lequel des Belcher avec les gants de boxe.
— Ça, c'est de la boxe pour vivre, dit le forgeron.
— On m'a dit qu'il avait eu le dessus dans un combat privé avec
Noah James du Cheshire.
— Il n'y a pas, monsieur, d'homme plus fort que Noah James le garde du corps, dit Harrison. Moi-même, je l'ai vu revenir à la charge cinquante fois, après avoir eu la mâchoire brisée en trois endroits. Si Wilson est capable de le battre, il ira loin.
— On est de cet avis dans l'Ouest et on compte le lancer sur le champion de Londres. Sir Lothian Hume est son tenant et pour finir l'histoire en quelques mots, je vous dirai qu'il me met au défi de trouver un jeune boxeur de son poids qui le vaille. Je lui ai répondu que je n'en connaissais point de jeunes, mais que j'en avais un ancien qui n'avait pas mis les pieds dans un ring depuis des années et qui était capable de faire regretter à son homme d'avoir fait le voyage de Londres.
«— Jeune ou vieux, ou au-dessus de trente cinq, m'a-t-il répondu, vous pouvez m'amener qui vous voudrez, ayant le poids, et je mettrai sur Wilson à deux contre un.
«Je l'ai pris contre des milliers de livres, tel que me voila.
— C'est peine perdue, Sir Charles, dit le forgeron en hochant la tête. Rien ne me serait plus agréable, mais vous avez vous-même entendu ce qu'elle disait.
— Eh bien! Harrison, si vous ne voulez pas combattre, il faut tâcher de trouver un poulain qui promette. Je serai content d'avoir votre avis à ce sujet. À propos, j'occuperai la place de président à un souper de la Fantaisie, qui aura lieu à l'auberge de la «Voiture et des Chevaux» à Saint Martin's Lane, vendredi prochain. Je serai très heureux de vous avoir parmi les invités. Holà! Qui est celui-ci?
Et aussitôt, il mit son lorgnon à son oeil.
Le petit Jim était sorti de la forge son marteau à la main. Il avait, je m'en souviens, une chemise de flanelle grise, dont le col était ouvert, et dont les manches étaient relevées.
Mon oncle promena sur les belles lignes de ce corps superbe un regard de connaisseur.
— C'est mon neveu, Sir Charles.
— Est-ce qu'il demeure avec vous?
— Ses parents sont morts.
— Est-il jamais allé à Londres?
— Non, Sir Charles, il est resté avec moi, depuis le temps où il n'était pas plus haut que ce marteau.
Mon oncle s'adressa au petit Jim.
— Je viens d'apprendre que vous n'êtes jamais allé à Londres, dit-il. Votre oncle vient à un souper que je donne à la Fantaisie, vendredi prochain. Vous serait-il agréable d'être des nôtres?
Les yeux du petit Jim étincelèrent de plaisir.
— Je serais enchanté d'y aller, monsieur.
— Non, non, Jim, dit le forgeron intervenant brusquement. Je suis fâché de vous contrarier, mon garçon, mais il y a des raisons pour lesquelles je préfère vous voir rester ici avec votre tante.
— Bah! Harrison, laissez donc venir le jeune homme.
— Non, non, Sir Charles, c'est une compagnie dangereuse pour un luron de sa sorte. II y a de l'ouvrage de reste pour lui, quand je suis absent.
Le pauvre Jim fit demi-tour, le front assombri, et rentra dans la forge.
De mon côté, je m'y glissai pour tâcher de le consoler et le mettre au courant des changements extraordinaires qui s'étaient produits dans mon existence.
Mais je n'en étais pas à la moitié de mon récit que Jim, ce brave coeur, avait déjà commencé à oublier son propre chagrin, pour participer à la joie que me causait cette bonne fortune.
Mon oncle me rappela dehors.
La voiture, avec ses deux juments attelées en tandem, nous attendait devant le cottage.
Ambroise avait mis à leurs places le panier à provisions, le chien de manchon et le précieux nécessaire de toilette. Il avait grimpé par derrière. Pour moi, après une cordiale poignée de mains de mon père, après que ma mère m'eut une dernière fois embrassé en sanglotant, je pris ma place sur le devant à côté de mon oncle. — Laissez-la aller, dit-il au palefrenier.
Et après une légère secousse, un coup de fouet et un tintement de grelots, nous commençâmes notre voyage.
À travers les années, avec quelle netteté, je revois ce jour de printemps, avec ses campagnes d'un vert anglais, son ciel que rafraîchit l'air d'Angleterre, et ce cottage jaune a pignon pointu dans lequel j'étais arrivé de l'enfance à la virilité.
Je vois aussi à la porte du jardin quelques personnes, ma mère qui tourne la tête vers le dehors et agite un mouchoir, mon père en habit bleu, en culotte blanche, d'une main s'appuyant sur sa canne et de l'autre, s'abritant les yeux pour nous suivre du regard.
Tout le village était sorti pour voir le jeune Roddy Stone partir en compagnie de son parent, le grand personnage venu de Londres et pour aller visiter le prince dans son propre palais.
Les Harrison devant la forge, me faisaient des signes, de même
John Cummings posté sur le seuil de l’auberge.
Je vis aussi Joshua Allen, mon vieux maître d'école. Il me montrait aux gens comme pour leur dire: «voilà ce qu'on devient en passant par mon école.»
Pour achever le tableau, croiriez-vous qu'à la sortie même du village, nous passâmes tout près de miss Hinton l'actrice, dans le même phaéton attelé du même poney que quand je la vis pour la première fois, et si différente de ce qu'elle était ce jour-là!
Je me dis que si même le petit Jim n'eut fait que cela, il ne devait pas croire que sa jeunesse s'était écoulée stérilement à la campagne. Elle s'était mise en route pour le voir, c'était certain, car ils s'entendaient mieux que jamais.
Elle ne leva pas même les yeux. Elle ne vit pas le geste que je lui adressai de la main.
Ainsi donc, dès que nous eûmes tourné la courbe de la route, le petit village disparut de notre vue; puis par delà le creux que forment les dunes, par delà les clochers de Patcham et de Preston, s'étendaient la vaste mer bleue et les masses grises de Brighton au centre duquel les étranges dômes et les minarets orientaux du pavillon du Prince.
Le premier étranger venu aurait trouvé de la beauté dans ce tableau, mais pour moi, il représentait le monde, le vaste et libre univers.
Mon coeur battait, s'agitait, comme le fait celui du jeune oiseau, quand il entend le bruissement de ses propres ailes et qu'il glisse sous la voûte du ciel au-dessus de la verdure des compagnes.
Il peut venir un jour où il jettera un regard de regret sur le nid confortable dans la baie d'épine, mais songe-t-il à cela, quand le printemps est dans l'air, quand la jeunesse est dans son sang, quand le faucon de malheur ne peut encore obscurcir l’éclat du soleil par l’ombre malencontreuse de ses ailes.
VII — L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE
Mon oncle continua quelque temps son trajet sans mot dire, mais je sentais qu'à chaque instant, il tournait les yeux de mon côté et je me disais avec un certain malaise qu'il commençait déjà à se demander s'il pourrait jamais faire quelque chose de moi, ou s'il s'était laissé entraîner à une faute involontaire, quand il avait cédé aux sollicitations de sa soeur et avait consenti à faire voir au fils de celle-ci quelque peu du grand monde au milieu duquel il vivait.
— Vous chantez, n'est-ce pas, mon neveu? demanda-t-il soudain.
— Oui, monsieur, un peu.
— Voix de baryton, à ce que je croirais?
— Oui, monsieur.
— Votre mère m'a dit que vous jouez du violon. Ce sont là des talents qui vous rendront service auprès du Prince. On est musicien dans sa famille. Votre éducation a été ce qu'elle pouvait être dans une école de village. Après tout, dans la bonne société, on ne vous fera pas subir un examen sur les racines grecques, et c'est fort heureux pour un bon nombre d'entre nous. Il n'est pas mauvais d'avoir sous la main quelque bribe d'Horace ou de Virgile, comme sub tegmine fagi ou habet fænun in cornu. Cela relève la conversation, comme une gousse d'ail dans la salade. Le bon ton exige que vous ne soyez pas un érudit, mais il y a quelque grâce à laisser entrevoir que vous avez su jadis pas mal de choses. Savez- vous faire des vers?
— Je crains bien de ne pas le savoir, monsieur. — Un petit dictionnaire de rimes vous coûtera une demi-couronne. Les vers de société sont d'un grand secours à un jeune homme. Si vous avez de votre côté les dames, peu importe qui sera contre vous. Il faut apprendre à ouvrir une porte, à entrer dans une chambre, à présenter une tabatière, en tenant le couvercle soulevé avec l'index de la main qui la présente. Il vous faut acquérir la façon dont on fait la révérence à un homme, ce qui exige qu'on garde un soupçon de dignité, et la façon de la faire à une femme, où on ne saurait mettre trop d'humilité, sans négliger toutefois d'y ajouter un léger abandon. Il vous faut acquérir avec les femmes des manières qui soient à la fois suppliantes et audacieuses. Avez-vous quelque excentricité?
Cela me fit rire, l'air d'aisance dont il me fit cette question, comme si c'était là une qualité des plus ordinaires.
— En tout cas, vous avez un rire agréable, séduisant. Mais le meilleur ton d'aujourd'hui exige une excentricité, et pour peu que vous ayez des penchants vers quelqu'une, je ne manquerai pas de vous conseiller de lui laisser libre cours. Petersham serait resté toute sa vie un simple particulier, si on ne s'était pas avisé qu'il avait une tabatière pour chaque jour de l'année et qu'il s'était enrhumé par la faute de son valet de chambre, qui l'avait laissé partir par une froide journée d'hiver avec une mince tabatière en porcelaine de Sèvres, au lieu d'une tabatière d'épaisse écaille. Voilà qui l'a tiré de la foule, comme vous le voyez, et l’on s'est souvenu de lui. La plus petite particularité caractéristique, comme celle d'avoir une tarte aux abricots toute l'année sur votre servante, ou celle d'éteindre tous les soirs votre bougie en la fourrant sous votre oreiller, et il n'en faut pas davantage pour vous distinguer de votre prochain. Pour ma part, ce qui m'a fait arriver où je suis, c'est la rigueur de mes jugements en matière de toilette, de décorum. Je ne me donne point pour un homme qui suit la loi, mais pour un homme qui la fait. Par exemple, je vous présente au Prince en gilet de nankin, aujourd'hui: quelles seront à votre avis les conséquences de ce fait?
À ne consulter que mes craintes, le résultat devait être une déconfiture pour moi, mais je ne le dis point.
— Eh bien, le coche de nuit rapportera la nouvelle à Londres. Elle sera demain matin chez Buookes et chez White. La semaine prochaine, Saint-James Street et le Mail seront pleins de gens en gilets de nankin. Un jour, il m'arriva une aventure très pénible. Ma cravate se défit dans la rue et je fis bel et bien le trajet de Carlton House jusque chez Wattier dans Bruton Street, avec les deux bouts de ma cravate flottants. Vous imaginez-vous que cela ait ébranlé ma situation? Le soir même, il y avait par douzaines dans les rues de Londres des freluquets portant leur cravate dénouée. Si je n'avais pas remis la mienne en ordre, il n'y aurait pas à l'heure présente une seule cravate nouée dans tout le royaume, et un grand art se serait perdu prématurément. Vous ne vous êtes pas encore appliqué à le pratiquer?
Je convins que non.
— Il faudrait vous y mettre maintenant que vous êtes jeune. Je vous enseignerai moi-même le coup d'archet. En y consacrant quelques heures dans la journée, des heures qui d'ailleurs seraient perdues, vous pouvez être parfaitement cravaté dans votre âge mûr. Le tour de main consiste simplement à tenir le menton très en l’air, tandis que vous superposez les plis en descendant vers la mâchoire inférieure.
Quand mon oncle parlait de sujets de cette sorte, il avait toujours dans ses yeux d'un bleu foncé cet éclair de fine malice qui me faisait juger que cet humour, qui lui était propre, était une excentricité consciente, ayant selon moi sa source dans une extrême sévérité dans le goût, mais portée volontairement jusqu'à une exagération grotesque, pour les mêmes raisons qui le poussaient à me conseiller quelque excentricité personnelle.
Lorsque je me rappelais en quels termes il avait parlé de son malheureux ami, Lord Avon, le soir précédent, et l'émotion qu'il avait montrée en racontant cette horrible histoire, je fus heureux qu'il battît dans sa poitrine un coeur d'homme, quelque peine qu'il se donnât pour le cacher.
Et le hasard voulut que je fusse à très peu de temps de là, dans le cas d'y jeter un regard furtif, car un événement fort inattendu nous arriva au moment où nous passions devant l'Hôtel de la Couronne.
Un essaim de palefreniers et de grooms arriva à nous.
Mon oncle, jetant les rênes, prit Fidelio de dessus le coussin qu'il occupait sous le siège.
— Ambroise, cria-t-il, vous pouvez emporter Fidelio.
Mais il ne reçut pas de réponse.
Le siège de derrière était vide. Plus d'Ambroise.
Nous pouvions à peine en croire nos yeux, quand nous mîmes pied à terre: il en était pourtant ainsi.
Ambroise était certainement monté à sa place, là-bas à Friar's Oak, d'où nous étions venus d'un trait, à toute la vitesse que pouvaient donner les juments. Mais en quel endroit avait-il disparu?
— Il sera tombé dans un accès, s'écria mon oncle. Je rebrousserais chemin, mais le Prince nous attend. Où est le patron de l'hôtel? Là, Coppinger, envoyez-moi votre homme le plus sûr à Friar's Oak. Qu'il aille de toute la vitesse de son cheval chercher des nouvelles de mon domestique Ambroise! Qu'on n'épargne aucune peine! À présent, neveu, nous allons luncher. Puis, nous monterons au pavillon.
Mon oncle était fort agité de la perte de son domestique, d'autant plus qu'il avait l'habitude de prendre plusieurs bains et de changer plusieurs fois de costume, pendant le moindre voyage.
Pour mon compte, me rappelant le conseil de ma mère, je brossai soigneusement mes habits, je me fis aussi propre que possible.
J'avais le coeur dans les talons de mes petits souliers à boucles d'argent, à la pensée que j'allais être mis en la présence de ce grand et terrible personnage, le Prince de Galles.
Plus d'une fois, j'avais vu sa barouche jaune lancée à fond de train, à travers Friar's Oak. J'avais ôté et agité mon chapeau, comme tout le monde, sur son passage, mais, dans mes rêves les plus extravagants, il ne m'était jamais venu à l'esprit que je serais appelé un jour à me trouver face-à-face avec lui et à répondre à ses questions.
Ma mère m'avait enseigné à le regarder avec respect, étant un de ceux que Dieu a destinés à régner sur nous, mais mon oncle sourit quand je lui parlai de ce qu'elle m'avait appris.
— Vous êtes assez grand pour voir les choses telles qu'elles sont, neveu, dit-il, et leur connaissance parfaite est le gage certain que vous vous trouvez dans le cercle intime où j'entends vous faire entrer. Il n'est personne qui connaisse mieux que moi le prince; il n'est personne qui ait moins que moi confiance en lui. Jamais chapeau n'abrita plus étrange réunion de qualités contradictoires. C'est un homme toujours pressé, quoiqu'il n'ait jamais rien à faire. Il fait des embarras à propos de choses qui ne le regardent pas, et il néglige ses devoirs les plus manifestes. Il se montre généreux envers des gens auxquels il ne doit rien, mais il a ruiné ses fournisseurs en se refusant à payer ses dettes les plus légitimes. Il témoigne de l'affection à des gens que le hasard lui a fait rencontrer, mais son père lui inspire de l'aversion, sa mère de l'horreur, et il n'adresse jamais la parole à sa femme. Il se prétend le premier gentleman de l'Angleterre, mais les gentlemen ont riposté en blackboulant ses amis à leur club et en le mettant à l'index à Newmarket, comme suspect d'avoir triché sur un cheval. Il passe son temps à exprimer de nobles sentiments et à les contredire par des actes ignobles. Il raconte sur lui-même des histoires si grotesques qu'on ne saurait plus se les expliquer que par le sang qui coule dans ses veines. Et malgré tout cela, il sait parfois faire preuve de dignité, de courtoisie, de bienveillance, et j'ai trouvé en cet homme des élans de générosité qui m'ont fait oublier les fautes qui ne peuvent avoir uniquement leur source, que dans la situation qu'il occupe, situation pour laquelle aucun homme ne fut moins fait que lui. Mais cela doit rester entre nous, mon neveu, et maintenant, vous allez venir avec moi, et vous vous formerez vous- même une opinion.
Notre promenade fut assez courte et cependant elle prit quelque temps, car mon oncle marchait avec une grande dignité, tenant d'une main son mouchoir brodé et de l'autre balançant négligemment sa canne à bout d'ambre nuageux.
Tous les gens, que nous rencontrions, paraissaient le connaître et se découvraient aussitôt sur son passage.
Toutefois, comme nous tournions pour entrer dans l'enceinte du pavillon, nous aperçûmes un magnifique équipage de quatre chevaux noirs comme du charbon que conduisait un homme d'aspect vulgaire, d'âge moyen, coiffé d'un vieux bonnet qui portait la trace des intempéries.
Je ne remarquai rien, qui pût le distinguer d'un conducteur ordinaire de voitures, si ce n'est qu'il causait avec la plus grande aisance avec une coquette petite femme perchée à côté de lui sur le siège.
— Hello! Charlie, bonne promenade que celle qui vous ramène, s'écria-t-il.
Mon oncle fit un salut et adressa un sourire à la dame.
— Je l'ai coupée en deux pour faire un tour à Friar's Oak, dit- il. J'ai ma voiture légère et deux nouvelles juments de demi-sang, des bai Demi-Cleveland.
— Que dites-vous de mon attelage de noirs?
— Oui, sir Charles, comment les trouvez-vous? Ne sont-ils pas diablement chics? s'écria la petite femme.
— Ils sont d'une belle force, de bons chevaux, pour l'argile du Sussex. Les pâturons un peu gros à mon avis. J'aime à faire du chemin.
— Faire du chemin? s'écria la petite femme avec une extrême véhémence. Quoi! Quoi! Que le…
Elle se livra à des propos que je n'avais jamais entendu jusqu'alors même dans la bouche d'un homme.
— Nous partirions avec nos palonniers qui se touchent et nous aurions commandé, préparé et mangé notre dîner avant que vous soyez là pour en réclamer votre part.
— Par Georges, Letty a raison, s'écria l'homme. Est-ce que vous partez demain?
— Oui, Jack.
— Eh bien! je vais vous faire une offre, tenez, Charlie. Je ferai partir mes bêtes de la place du château, à neuf heures moins le quart. Vous vous mettrez en route dès que l'horloge sonnera neuf heures. Je doublerai les chevaux. Je doublerai aussi la charge. Si vous arrivez seulement à me voir avant que nous passions le pont de Westminster, je vous paie une belle pièce de cent livres. Sinon, l'argent est à moi. On joue ou on paie, est-ce tenu?
— Parfaitement! dit mon oncle.
Et soulevant son chapeau, il entra dans le parc.
Comme je le suivais, je vis la femme prendre les rênes, pendant que l'homme se retournait pour nous regarder et lançait un jet de jus de tabac, comme l'eut fait un cocher de profession.
— C'est sir John Lade, dit mon oncle, un des hommes les plus riches et des meilleurs cochers de l'Angleterre; il n'y a pas sur les routes un professionnel plus expert à manier les rênes et la langue et sa femme Lady Letty ne s’entend pas moins à l'un qu'à l'autre.
— C'est terrible de l'entendre? dis-je.
— Oui! c'est son genre d'excentricité. Nous en avons tous. Elle divertit le prince. Maintenant, mon neveu, serrez-moi de près, ayez les yeux ouverts et la bouche close.
Deux rangs de magnifiques laquais rouge et or, qui gardaient la porte, s'inclinèrent profondément, pendant que nous passions au milieu d'eux, mon oncle et moi, lui redressant la tête et paraissant chez lui, moi faisant de mon mieux pour prendre de l'assurance, bien que mon coeur battit à coups rapides. De là, on passa dans un hall haut et vaste, décoré à l'orientale, qui s'harmonisait avec les dômes et les minarets du dehors.
Un certain nombre de personnes s'y trouvaient allant et venant tranquillement, formant des groupes où l'on causait à voix basse.
Un de ces personnages, un homme courtaud, trapu, à figure rouge, qui faisait beaucoup d'embarras, se donnant de grands airs d'importance, accourut au devant de mon oncle.
— J'ai tes bonnes nouvelles, sir Charles, dit-il en baissant la voix comme s'il s'agissait d'affaires d'État, Es ist vollendet, ça veut tire: j'en suis fenu à pout.
— Très bien, alors servez chaud, dit froidement mon oncle, et faites en sorte que les sauces soient un peu meilleures qu'à mon dernier dîner à Carlton House.
— Ah! mein Gott, fous croyez que je barle té cuisine. C'est te l'affaire tu brince que je barle. C'est un bedit fol au fent qui faut cent mille livres. Tis pour cent et le double à rembourser quand le Royal papa mourra. Alles ist fertig. Goldsmidt, de la Haye, s'en est charché et le puplic de Hollande a souscrit la somme.
— Grand bien fasse au public de Hollande, murmura mon oncle, pendant que le gros homme allait offrir ses nouvelles à quelque nouvel arrivant. Mon neveu, c'est le fameux cuisinier du prince. Il n'a pas son pareil en Angleterre pour le filet sauté aux champignons. C'est lui qui règle les affaires d'argent du prince.
— Le cuisinier! m'écriai-je tout abasourdi.
— Vous paraissez surpris, mon neveu?
— Je me serais figuré qu'une banque respectable…
Mon oncle approcha ses lèvres de mon oreille.
— Pas une maison qui se respecte ne voudrait s'en mêler, dit-il à voix basse… Ah! Mellish. Le prince est-il chez lui?
— Au salon particulier, sir Charles, dit le gentleman interpellé.
— Y a-t-il quelqu'un avec lui?
— Sheridan et Francis. Il a dit qu'il vous attendait.
— Alors, nous allons entrer.
Je le suivis à travers la plus étrange succession de chambres où brillait partout une splendeur barbare mais curieuse, qui me fit l'effet d'être très riche, très merveilleuse, et dont j'aurais peut-être aujourd'hui une opinion bien différente.
Sur les murs brillaient des dessins en arabesque d'or et d'écarlate. Des dragons et des monstres dorés se tortillaient sur les corniches et dans les angles.
De quelque côté que se portassent nos regards, d'innombrables miroirs multipliaient l'image de l'homme de haute taille, à mine fière, à figure pâle, et du jeune homme si timide qui marchait à côté de lui.
À la fin, un valet de pied ouvrit une porte et nous nous trouvâmes dans l'appartement privé du prince.
Deux gentlemen se prélassaient dans une attitude pleine d'aisance sur de somptueux fauteuils. À l'autre bout de la pièce, un troisième personnage était debout entre eux sur de belles et fortes jambes qu'il tenait écartées et il avait les mains croisées derrière son dos.
Le soleil les éclairait par une fenêtre latérale et je me rappelle encore très bien leurs physionomies, l'une dans le demi-jour, l'autre en pleine lumière, et la troisième, à moitié dans l'ombre, à moitié au soleil.
Des deux personnages assis, je me rappelle que l'un avait le nez un peu rouge, des yeux noirs étincelants, l'autre une figure austère, revêche, encadrée par les hauts collets de son habit et par une cravate aux nombreux tours. Ils m'apparurent en un seul tableau, mais ce fut sur le personnage central que mes regards se fixèrent, car je savais qu'il devait être le Prince de Galles.
Georges était alors dans sa quarante et unième année et avec l'aide de son tailleur et son coiffeur, il eut pu paraître moins âgé.
Sa vue suffit à me mettre à l'aise, car c'était un personnage à joyeuse mine, beau en dépit de sa tournure replète et congestionnée, avec ses yeux rieurs et ses lèvres boudeuses et mobiles.
Il avait le bout du nez relevé, ce qui accentuait l'air de bonhomie qui dominait en lui, en dépit de sa dignité.
Il avait les joues pâles et bouffies, comme un homme qui vit trop bien et qui se donne trop peu d'exercice.
Il était vêtu d'un habit noir sans revers, de pantalons en basane très collants sur ses grosses cuisses, de bottes vernies à l'écuyère, et portait une immense cravate blanche. — Hello! Tregellis, s'écria-t-il du ton le plus gai, dès que mon oncle franchit le seuil.
Mais soudain, le sourire s'éteignit sur sa figure et la colère brilla dans ses yeux.
— Qui diable est celui-ci, cria-t-il d'un ton irrité.
Un frisson de frayeur me passa sur le corps, car je crus que cette explosion était due à ma présence.
Mais son regard allait à un objet plus éloigné; en regardant autour de nous, nous vîmes un homme en habit marron et en perruque négligée.
Il nous avait suivis de si près que le valet de pied l'avait laissé passer dans la conviction qu'il nous accompagnait.
Il avait la figure très rouge et dans son émotion, il froissait bruyamment le pli de papier bleu qu'il tenait à la main.
— Eh! mais c'est Vuillamy, le marchand de meubles, s'écria le prince. Comment? Est-ce qu'on va me relancer jusque dans mon intérieur? Où est Mellish? où est Townshend? Que diable fait donc Tom Tring?
— J'assure Votre Altesse Royale que je ne me serais pas introduit hors de propos. Mais il me faut de l'argent… Du moins, un acompte de mille livres me suffirait.
— Il vous faut… il vous faut. Vuillamy, voilà un singulier langage. Je paie mes dettes quand je le juge à propos et je n'entends pas qu'on essaie de m'effrayer. Laquais, reconduisez-le. Mettez-le dehors. — Si je n'ai pas cette somme lundi, je serai devant le banc de votre papa, geignit le petit homme.
Et pendant que le valet l’emmenait, nous pûmes l'entendre répéter au milieu des éclats de rire qu'il ne manquerait pas de soumettre l'affaire au banc de papa.
— Ce devrait être le banc le plus long qu'il y ait en Angleterre, n'est-ce pas, Sherry, répondit le prince, car il faudrait y mettre bon nombre de sujets de Sa Majesté. Je suis enchanté de vous revoir, Tregellis, mais réellement vous devriez bien faire plus d'attention à ceux que vous traînez sur vos jupons. Hier même, nous avions ici un maudit Hollandais qui jetait les hauts cris à propos de quelques intérêts en retard et le diable sait quoi. «Mon brave garçon, ai-je dit, tant que les Communes me rationneront, je vous mettrai à la ration», et l'affaire a été réglée.
— Je pense que les Communes marcheraient maintenant, si l'affaire leur était exposée par Charlie Fox ou par moi, dit Sheridan.
Le prince éclata en imprécations contre les Communes avec une énergie sauvage qu'on n'aurait guère attendue de ce personnage à figure haineuse et florissante.
— Que le diable les emporte! s'écria-t-il. Après tous leurs sermons et m'avoir jeté à la figure la vie exemplaire de mon père, il leur a fallu payer ses dettes à lui, un million de livres ou peu s'en faut, alors que je ne peux tirer d'elles que cent mille livres. Et voyez ce qu'elles ont fait pour mes frères: York est commandant en chef, Clarence est amiral, et moi, que suis-je? Colonel d'un méchant régiment de dragons, sous les ordres de mon propre frère cadet! C'est ma mère qui est au fond de tout cela. Elle a toujours fait son possible pour me tenir à l'écart. Mais quel est celui que vous avez amené, hein, Tregellis?
Mon oncle mit la main sur ma manche et me fit avancer.
— C'est le fils de ma soeur, Sir. Il se nomme Rodney Stone. Il vient avec moi à Londres et j'ai cru bien faire en commençant par le présenter à Votre Altesse Royale.
— C'est très bien! C'est très bien! dit le prince avec un sourire bienveillant, en me passant familièrement la main sur l'épaule. Votre mère vit-elle encore?
— Oui, Sir, dis-je.
— Si vous êtes pour elle un bon fils, vous ne tournerez jamais mal. Et retenez bien mes paroles, monsieur Rodney Stone. Il faut que vous honoriez le roi, que vous aimiez votre pays, que vous défendiez la glorieuse Constitution anglaise.
Me rappelant avec énergie qu'il s'était emporté contre les Communes, je ne pus m'empêcher de sourire et je vis Sheridan mettre la main devant ses lèvres.
— Vous n'avez qu'à faire cela, à faire preuve de fidélité à votre parole, à éviter les dettes, à faire régner l'ordre dans vos affaires, pour mener une existence heureuse et respectée. Que fait votre père, monsieur Stone? Il est dans la marine royale? J'en ai moi-même été un peu. Je ne vous ai jamais raconté, Tregellis, comment nous avions pris à l'abordage le sloop de guerre français La Minerve?
— Non, Sir, dit mon oncle, tandis que Sheridan et Francis échangeaient des sourires derrière le dos du prince.
— Il déployait son drapeau tricolore, ici même, devant les fenêtres de mon pavillon. Jamais de ma vie je n'ai vu une impudence si monstrueuse. Il faudrait avoir plus de sang-froid que je n'en ai pour souffrir cela. Je m'embarquai sur mon petit canot, vous savez, ma chaloupe de cinquante tonneaux, avec deux canons de quatre à chaque bord et un canon de six à l'avant.
— Et puis, Sir? et puis? s'écria Francis, qui avait l'air d'un homme irascible au rude langage.
— Vous me permettrez de faire ce récit de la façon qu'il me convient, Sir Philippe Francis, dit le prince d'un ton digne. Comme j'allais vous le dire, notre artillerie était si légère que, je vous en donne ma parole, j'aurais pu faire tenir dans une poche de mon habit, notre décharge de tribord et dans une autre, celle de bâbord. Nous approchâmes du gros navire français. Nous reçûmes son feu et nous écorchâmes sa peinture avant de tirer. Mais cela ne servit à rien. Par Georges! autant eut valu canonner un mur de terre que de lancer nos boulets dans sa charpente. Il avait ses filets levés, mais nous sautâmes à l'abordage et nous tapâmes du marteau sur l'enclume. Il y eut pour vingt minutes d'un engagement des plus vifs. Nous finîmes par repousser son équipage dans la soute. On cloua solidement les écoutilles et on remorqua le bateau jusqu'à Seaham. Sûrement vous étiez alors avec nous, Sherry?
— J'étais à Londres à cette époque, dit gravement Sheridan.
— Vous pouvez vous porter garant du combat, Francis?
— Je puis me porter garant que j'ai entendu Votre Altesse faire ce récit.
— Ce fut une rude partie au coutelas et au pistolet. Pour moi, je préfère la rapière. C'est une arme de gentilhomme. Vous avez entendu parler de ma querelle avec le chevalier d'Éon. Je l'ai tenu quarante minutes à la pointe de mon épée chez Angelo. C'était une des plus fines lames de l'Europe mais j'avais trop de souplesse dans le poignet pour lui. «Je remercie Dieu qu'il y ait un bouton au fleuret de Votre Altesse», dit-il, quand nous eûmes fini notre escrime. À propos, vous êtes quelque peu duelliste, Tregellis? Combien de fois êtes-vous allé sur le terrain?
— J'y allais d'ordinaire toutes les fois qu'il me fallait un peu d'exercice, dit mon oncle d'un ton insouciant. Mais maintenant, je me suis mis au tennis. Un accident pénible survint la dernière fois que j'allai sur le pré et cela m'en dégoûta.
— Vous avez tué votre homme.
— Non, Sir. Il arriva pis que cela. J'avais un habit où Weston s'était surpassé. Dire qu'il m'allait, ce serait mal m'exprimer: il faisait partie de moi, comme la peau sur un cheval. Weston m'en a fait soixante depuis cette époque et pas un qui en approchât. La disposition du collet me fit venir les larmes aux yeux, Sir, la première fois que je le vis, et quant à la taille…
— Mais le duel, Tregellis! s'écria le prince.
— Eh bien, Sir, je le portais le jour du duel, en insouciant sot que j'étais. Il s'agissait du major Hunter des gardes, avec lequel j'avais eu quelques petites tracasseries pour lui avoir dit qu'il avait tort d'apporter chez Brook un parfum d'écurie. Je tirai le premier, je le manquai. Il fit feu et je poussai un cri de désespoir. «Touché! un chirurgien! un chirurgien! criaient-ils. «Non! un tailleur! un tailleur!» dis-je, car il y avait un double trou dans les basques de mon chef-d'oeuvre. Toute réparation était impossible. Vous pouvez rire, Sir, mais jamais je ne reverrai son pareil.
Sur l'invitation du prince, je m'étais assis dans un coin sur un tabouret où je ne demandais pas mieux que de rester inaperçu à écouter les propos de ces hommes.
C'était chez tous la même verve extravagante, assaisonnée de nombreux jurons, sans signification, mais je remarquai une différence: tandis que mon oncle et Sheridan mettaient toujours une sorte d'humour dans leurs exagérations, Francis tendait toujours à la méchanceté et le Prince à l'éloge de soi.
Finalement on se mit à parler de musique.
Je ne suis pas certain que mon oncle n'ait habilement détourné les propos dans cette direction, si bien que le Prince apprit de lui quel était mon goût et voulut absolument me faire asseoir devant un petit piano, tout incrusté de nacre, qui se trouvait dans un coin, et je dus lui jouer l'accompagnement, pendant qu'il chantait.