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Jim Harrison, boxeur

Chapter 7: IX — CHEZ WATTIER
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About This Book

The narrator, a young man, recalls a youth shaped by the world of prizefighting and the theatrical life, focusing on a formidable boxer raised by a retired champion who becomes protector of an aging actress. The story interlaces vivid depictions of the ring, wagers and rivalries with a mystery about a vanished nobleman accused in his brother's death. Naval figures, dandies and the Prince of Wales appear as part of a broad social panorama. The plot culminates in revelations of secret marriage and lineage that settle inheritance questions while reflecting themes of courage, honor, and the moral costs of money and fame.

Ce morceau autant qu'il m'en souvienne, avait pour titre: L'Anglais ne triomphe que pour sauver.

Il le chanta d'un bout à l'autre avec une assez belle voix de basse.

Les assistants s'y joignirent en choeur et applaudirent vigoureusement quand il eut fini.

— Bravo, monsieur Stone, dit-il, vous avez un doigté excellent et je sais ce que je dis quand je parle de musique. Cramer, de l'Opéra, disait l’autre jour qu'il aimerait mieux me céder son bâton qu'à n'importe quel autre amateur d'Angleterre. Hello! Voici Charité Fox. C'est bien extraordinaire.

Il s'était élancé avec une grande vivacité pour aller donner une poignée de mains à un personnage d'une tournure remarquable qui venait d'entrer.

Le nouveau venu était un homme replet, solidement bâti, vêtu avec une telle simplicité qu'elle allait jusqu'à la négligence.

Il avait des manières gauches et marchait en se balançant.

Il devait avoir dépassé la cinquantaine et sa figure cuivrée aux traits durs était déjà profondément ridée, soit par l'âge, soit par les excès.

Je n'ai jamais vu de traits où les caractères de l'ange et ceux du démon soient si visiblement unis.

En haut c'était le front haut, large du philosophe; puis des yeux perçants, spirituels sous des sourcils épais, denses.

En bas était la joue rebondie de l'homme sensuel, descendant en gros bourrelets sur sa cravate.

Ce front, c'était celui de l'homme d'État, Charles Fox, le penseur, le philanthrope, celui qui rallia et dirigea le parti libéral pendant les vingt années les plus hasardeuses de son existence.

Cette mâchoire, c'était celle de l'homme privé, Charles Fox, le joueur, le libertin, l'ivrogne.

Toutefois, il n'ajouta jamais à ses vices le pire des vices, l'hypocrisie. Ses vices se voyaient aussi à découvert que ses qualités. On eût dit que, par un bizarre caprice, la nature avait réuni deux âmes dans un seul corps et que la même constitution contînt l'homme le meilleur et le plus vicieux de son siècle.

— Je suis accouru de Chertsey, Sir, rien que pour vous serrer la main et m'assurer que les Tories n'ont point fait votre conquête. — Au diable, Charlie, vous savez que je coule à fond ou surnage avec mes amis. Je suis parti avec les Whigs. Je resterai whig.

Je crus voir sur la figure brune de Fox qu'il n'était pas convaincu jusqu'à ce point-là que le Prince fût aussi constant dans ses principes.

— Pitt est allé à vous, Sir, à ce que l'on m'a dit.

— Oui, que le diable l'emporte, je ne puis me faire à la vue de ce museau pointu qui cherche continuellement à fouiller dans mes affaires. Lui et Addington se sont remis à éplucher mes dettes. Tenez, voyez-vous, Charlie, Pitt aurait du mépris pour moi qu'il ne se conduirait pas autrement.

Je conclus, d'après le sourire qui voltigeait sur la figure expressive de Sheridan, que c'était justement ce qu'avait fait Pitt. Mais ils se jetèrent à corps perdu dans la politique, non sans varier ce plaisir par l'absorption de quelques verres de marasquin doux qu'un valet de pied leur apporta sur un plateau.

Le roi, la reine, les lords, les Communes furent tour à tour l'objet des malédictions du Prince, en dépit des excellents conseils qu'il m'avait donnés vis-à-vis de la Constitution anglaise.

— Et on m'accorde si peu que je suis hors d'état de m'occuper de mes propres gens. Il y a une douzaine de retraites à payer à de vieux domestiques et autres choses du même genre et j'ai grand- peine à gratter l'argent nécessaire pour ces choses-là. Cependant mon…

En disant ces mots, il se redressa et toussa en se donnant un air important.

«Mon agent financier a pris des arrangements pour un emprunt remboursable à la mort du roi. Cette liqueur ne vaut rien pour vous, ni pour moi, Charlie. Nous commençons à grossir monstrueusement.

— La goutte m'empêche de prendre le moindre exercice, dit Fox.

— Je me fais tirer quinze onces de sang par mois. Mais plus j'en ôte, plus j'en prends. Vous ne vous douteriez pas à nous voir, Tregellis, que nous ayons été capables de tout ce que nous avons fait. Nous avons eu ensemble quelques jours et quelques nuits, eh! Charlie?

Fox sourit et hocha la tête!

«Vous vous rappelez comment, nous sommes arrivés en poste à Newmarket avant les courses. Nous avons pris une voiture publique, Tregellis. Nous avons enfermé les postillons sous le siège, et nous avons pris leurs places. Charlie faisait le postillon et moi le cocher. Un individu n'a pas voulu nous laisser passer par sa barrière sur la route. Charlie n'a fait qu'un bond et a mis habit bas en une minute. L'homme a cru qu'il avait affaire à un boxeur de profession et s'est empressé de nous ouvrir le chemin.

— À propos, Sir, puisqu'il est question de boxeurs, je donne à la Fantaisie un souper à l’hôtel la «Voiture et des Chevaux» vendredi prochain, dit mon oncle. Si par hasard vous vous trouviez à la ville, on serait très heureux si vous condescendiez à faire un tour parmi nous.

— Je n'ai pas vu une lutte depuis celle où Tom Tyne, le tailleur, a tué Earl, il y a environ quatorze ans; J'ai juré de n'en plus voir et vous savez, Tregellis, je suis homme de parole. Naturellement je me suis trouvé incognito aux environs du ring, mais jamais comme Prince de Galles. — Nous serions immensément fiers, si vous vouliez bien venir incognito à notre souper, Sir.

— C'est bien! c'est bien! Sherry, prenez note de cela. Nous serons à Carlton-House vendredi. Le prince ne peut pas venir, vous savez, Tregellis, mais vous pouvez garder une chaise pour le comte de Chester.

— Sir, nous serons fiers d'y voir le comte de Chester, dit mon oncle.

— À propos, Tregellis, dit Fox, il court des bruits au sujet d'un pari sportif que vous auriez tenu contre Sir Lothian Hume. Qu'y a- t-il de vrai dans cela?

— Oh! il ne s'agit que d'un millier de livres contre un millier de livres. Il s'est entiché de ce nouveau boxeur de Winchester, Crab Wilson, et moi j'ai à trouver un homme capable de le battre. N'importe quoi entre vingt et trente-cinq ans, à environ treize stone (52 kilos).

— Alors, consultez Charlie Fox, dit le prince; qu'il s'agisse d'handicaper un cheval, de tenir une partie, d'appareiller des coqs, de choisir un homme, c'est lui qui a le jugement le plus sûr en Angleterre. Pour le moment, Charlie, qui avons-nous qui puisse battre Wilson le Crabe de Gloucester?

Je fus stupéfait de voir quel intérêt, quelle compétence tous ces grands personnages témoignaient au sujet du ring.

Non seulement ils savaient par le menu les hauts faits des principaux boxeurs de l'époque — Belcher, Mendoza, Jackson, Sam le Hollandais — mais encore, il n'y avait pas de lutteur si obscur dont ils ne connussent en détail les prouesses et l'avenir.

On discute les hommes d'autrefois et ceux d'alors. On parla de leur poids, de leur aptitude, de leur vigueur à frapper, de leur constitution.

Qui donc, à voir Sheridan et Fox occupés à discuter si vivement si Caleb Baldwin, le fruitier de Westminster, était en état ou non de se mesurer avec Isaac Bittoon, le juif, eut pu deviner qu'il avait devant lui le plus profond penseur politique de l'Europe, et que l'autre se ferait un nom durable, comme l'auteur d'une des comédies les plus spirituelles et d'un des discours les plus éloquents de sa génération?

Le nom du champion Harrison fut un des premiers jetés dans la discussion.

Fox, qui avait une haute opinion des qualités de Wilson le Crabe, estima que la seule chance qu'eût mon oncle, était de réussir à faire reparaître le vieux champion sur le terrain.

— Il est peut-être lent à se déplacer sur ses quilles, mais il combat avec sa tête, et ses coups valent les ruades de cheval. Quand il acheva Baruch le Noir, celui-ci franchit non seulement la première mais encore la seconde corde et alla tomber au milieu des spectateurs. S'il n'est pas absolument vanné, Tregellis, il est votre espoir.

Mon oncle haussa les épaules.

— Si le pauvre Avon était ici, nous pourrions faire quelque chose grâce à lui, car il avait été le patron de Harrison, et cet homme lui était dévoué. Mais sa femme est trop forte pour moi. Et maintenant, Sir, je dois vous quitter car j'ai eu aujourd'hui le malheur de perdre le meilleur domestique qu'il y ait en Angleterre et je dois me mettre à sa recherche. Je remercie Votre Altesse Royale pour la bonté qu'elle a eue de recevoir mon neveu de façon aussi bienveillante. — À vendredi, alors, dit le Prince en tendant la main. Il faudra quoi qu'il arrive que j'aille à la ville, car il y a un pauvre diable d'officier de la Compagnie des Indes Orientales qui m'a écrit dans sa détresse. Si je peux réunir quelques centaines de livres, j'irai le voir et je m'occuperai de lui. Maintenant, Mr Stone, la vie entière s'ouvre devant vous, et j'espère qu'elle sera telle que votre oncle puisse en être fier. Vous honorerez le roi et respecterez la Constitution, Mr Stone. Et puis, entendez- moi bien, évitez les dettes et mettez-vous bien dans l'esprit que l'honneur est chose sacrée.

Et j'emportai ainsi l'impression dernière que me laissèrent sa figure pleine de sensualité, de bonhomie, sa haute cravate, et ses larges cuisses vêtues de basane.

Nous traversâmes de nouveau les chambres singulières avec leurs monstres dorés. Nous passâmes entre la haie somptueuse des valets de pied et j'éprouvai un certain soulagement à me retrouver au grand air, en face de la vaste mer bleue et à recevoir sur la figure le souffle frais de la brise du soir.

VIII — LA ROUTE DE BRIGHTON

Mon oncle et moi, nous nous levâmes de bonne heure, le lendemain, mais il était d'assez méchante humeur, n'ayant aucune nouvelle de son domestique Ambroise.

Il était bel et bien devenu pareil à ces sortes de fourmis dont parlent les livres, et qui sont si accoutumées à recevoir leur nourriture de fourmis plus petites, qu'elles meurent de faim quand elles sont livrées à elles-mêmes.

Il fallut l'aide d'un homme procuré par le maître d'hôtel et du domestique de Fox, qui avait été envoyé là tout exprès, pour que mon oncle pût enfin terminer sa toilette.

— Il faut que je gagne cette partie, mon neveu, dit-il, quand il eut fini de déjeuner. Je ne suis pas en mesure d'être battu. Regardez par la fenêtre et dites-moi si les Lade sont en vue.

— Je vois un four-in-hand rouge sur la place. Il y a un attroupement tout autour. Oui, je vois la dame sur le siège.

— Notre tandem est-il sorti?

— Il est à la porte.

— Alors venez, et vous allez faire une promenade en voiture comme jamais vous n'en avez vu.

Il s'arrêta sur la porte pour tirer ses longs gants bruns de conducteur et donner ses derniers ordres aux palefreniers.

— Chaque once a son importance, dit-il, Nous laisserons en arrière ce panier de provisions. Et vous, Coppinger, vous pouvez vous charger de mon chien. Vous le connaissez et vous le comprenez. Qu'il ait son lait chaud avec du curaçao comme à l'ordinaire! Allons, mes chéries, vous en aurez tout votre saoul, avant que d'être arrivées au pont de Westminster.

— Dois-je placer le nécessaire de toilette? demanda le maître d'hôtel.

Je vis l’embarras se peindre sur la figure de mon oncle, mais il resta fidèle à ses principes.

— Mettez-le sous le siège, le siège de devant, dit-il. Mon neveu, il faut que vous portiez votre poids en avant autant que possible. Pouvez-vous tirer quelque parti d'un yard de fer blanc? Non, si vous ne le pouvez pas, nous allons garder la trompette. Bouclez cette sous-ventrière, Thomas. Avez-vous graissé les moyeux comme je vous l'avais recommandé? Très bien. Alors, montez, mon neveu, nous allons les voir partir.

Un véritable rassemblement s'était formé dans l'ancienne place: hommes, femmes, négociants en habit de couleur foncée, beaux de la Cour du Prince, officiers de Hove, tout ce monde-là, bourdonnant d'agitation, car Sir John Lade et mon oncle étaient les deux conducteurs les plus fameux de leur temps et un match entre eux était un événement assez considérable pour défrayer les conversations pendant longtemps.

— Le Prince sera fâché de n'avoir point assisté au départ, dit mon oncle. Il ne se montre guère avant midi. Ah! Jack, bonjour. Votre serviteur, madame. Voici une belle journée pour un voyage en voiture.

Comme notre tandem venait se ranger côte à côte avec le «four-in- hand», avec les deux belles juments baies, luisantes comme de la soie au soleil, un murmure d'admiration s'éleva de la foule.

Mon oncle, en son habit de cheval couleur faon, avec tout le harnachement de la même nuance, réalisait le fouet corinthien, pendant que Sir John Lade, avec son manteau aux collets multiples, son chapeau blanc, sa figure grossière et halée aurait pu figurer en bonne place dans une réunion de professionnels, rangés sur une même ligne sur un banc de brasserie, sans que personne s'avisât de deviner en lui un des plus riches propriétaires fonciers de l'Angleterre.

C'était un siècle d'excentriques et il avait poussé ses originalités à un point qui surprenait même les plus avancés, en épousant la maîtresse d'un fameux détrousseur de grands chemins, lorsque la potence était venue se dresser entre elle et son amant.

Elle était perchée à côté de lui, ayant l'air extrêmement chic en son chapeau à fleurs et son costume gris de voyage, et, devant eux, les quatre magnifiques chevaux d'un noir de charbon, sur lesquels glissaient ça et là quelques reflets dorés autour de leurs vigoureuses croupes aux courbes harmonieuses, battaient la poussière de leurs sabots dans leur impatience de partir.

— Cent livres que vous ne nous verrez plus d'ici au pont de
Westminster, quand il se sera écoulé un quart d'heure.

— Je parie cent autres livres que nous vous dépasserons, répondit mon oncle.

— Très bien, voici le moment. Bonjour.

Il fit entendre un tokk de la langue, agita ses rênes, salua de son fouet en vrai style de cocher et partit en contournant l'angle de la place avec une habileté pratique qui fit éclater les applaudissements de la foule.

Nous entendîmes s'affaiblir les bruits des roues sur le pavé jusqu'à ce qu'ils se perdissent dans l'éloignement.

Le quart d'heure, qui s'écoula jusqu'au moment où le premier coup de neuf heures sonna à l'horloge de la paroisse, me parut un des plus longs qu'il y ait eus.

Pour ma part, je m'agitais impatiemment sur mon siège, mais la figure calme et pâle et les grands yeux bleus de mon oncle exprimaient autant de tranquillité et de réserve que s'il eut été le plus indifférent des spectateurs.

Mais il n'en était pas moins attentif. Il me sembla que le coup de cloche et le coup de fouet fussent partis en même temps, non point en s’allongeant, mais en cinglant vivement le cheval de tête qui nous lança à une allure furieuse, à grand bruit, sur notre parcours de cinquante milles.

J'entendis un grondement derrière nous. Je vis les lignes fuyantes des fenêtres garnies de figures attentives. Des mouchoirs voltigèrent.

Puis nous fûmes bientôt sur la belle route blanche, qui décrivit sa courbe en avant de nous, bordée de chaque côté par les pentes vertes des dunes.

J'avais été muni d'une provision de shillings pour que les gardes- barrières ne nous arrêtassent pas, mais mon oncle tira sur la bride des juments et les mit au petit trot sur toute la partie difficile de la route qui se termina à la côte de Clayton.

Alors, il les laissa aller.
Nous franchîmes d'un trait Friar's Oak et le canal de Saint-John.
C'est à peine si l’on entrevit, en passant, le cottage jaune où
vivaient ceux qui m'étaient si chers.

Jamais je n'avais voyagé à une telle allure, jamais je n'ai ressenti une telle joie que dans cet air vivifiant des hauteurs qui me fouettait au visage, avec ces deux magnifiques bêtes qui devant moi redoublaient d'efforts, faisaient retentir le sol sous leurs fers et sonner les roues de notre légère voiture, qui bondissait, volait derrière elles.

— Il y a une longue côte de quatre milles d'ici à Hand Cross, dit mon oncle pendant que nous traversions Cuckfield. Il faut que je les laisse reprendre haleine, car je n'entends pas que mes bêtes aient une rupture du coeur. Ce sont des animaux de sang et ils galoperaient jusqu'à ce qu'ils tombent, si j'étais assez brute pour les laisser faire. Levez-vous sur le siège, mon neveu, et dites-moi si vous apercevez quelque chose des autres.

Je me dressai, en m'aidant de l'épaule de mon oncle, mais sur une longueur d'un mille, d'un mille un quart peut-être, je n'aperçus rien. Pas le moindre signe d'un four-in-hand.

— S'il a fait galoper ses bêtes sur toutes ces montées, elles seront à bout de forces avant d'arriver à Croydon.

— Ils sont quatre contre deux.

— J'en suis bien sûr, l'attelage noir de Sir John forme un bel et bon ensemble, mais ce ne sont pas des animaux à dévorer l'espace comme ceux-ci. Voici Cuckfield Place, là-bas où sont les tours. Reportez tout votre poids en avant sur le pare-boue, maintenant que nous abordons la montée, mon neveu. Regardez-moi l'action de ce cheval de tête: avez-vous jamais vu rien de plus aisé, de plus beau? Nous montâmes la côte au petit trot mais, même à cette allure, nous vîmes le voiturier qui marchait dans l'ombre de sa voiture énorme aux larges roues, à la capote de toile, s'arrêter pour nous regarder d'un air ébahi. Tout près Hand Cross, on dépassa la diligence royale de Brighton qui s'était mise en route dès sept heures et demie, qui cheminait lentement, suivie des voyageurs qui marchaient dans la poussière et qui nous applaudirent au passage.

À Hand Cross, nous aperçûmes au vol le vieux propriétaire de l'auberge, qui accourait avec son gin et son pain d'épices, mais maintenant la pente était en sens inverse et nous nous mîmes à courir de toute la vitesse que donnent huit bons sabots.

— Savez-vous conduire, mon neveu?

— Très peu, monsieur.

— On ne saurait apprendre à conduire sur la route de Brighton.

— Comment cela, monsieur?

— C'est une trop bonne route, mon neveu. Je n'ai qu'à les laisser aller et elles m'auront bientôt amené dans Westminster. Il n'en a pas toujours été ainsi. Quand j'étais tout jeune, on pouvait apprendre à manoeuvrer ses vingt yards de rênes, ici tout comme ailleurs. Il n'y a réellement pas de nos jours de belles occasions de conduire, plus au sud que le comté de Leicester. Trouvez-moi un homme capable de faire marcher ou de retenir ses bêtes sur le parcours d'un vallon du comté d’York, voilà l'homme dont on peut dire qu'il a été à bonne école.

Nous avions franchi la dune de Crawley, parcouru la large rue du village de Crawley, en passant comme au vol entre deux charrettes rustiques avec une adresse qui me prouva qu'il y avait tout de même de bonnes occasions de bien conduire sur la route.

À chaque courbe, je jetais un coup d'oeil en avant pour découvrir nos adversaires, mais mon oncle paraissait ne pas s'en tourmenter beaucoup, et il s'occupait à me donner des conseils, où il mêlait tant de termes du métier que j'avais de la peine à le comprendre.

— Gardez un doigt pour chaque rêne, disait-il, sans quoi elles risquent de se tourner en corde. Quant au fouet, moins il fait l'éventail, plus vos bêtes montrent de bonne volonté. Mais, si vous tenez à mettre quelque animation dans votre voiture, arrangez-vous pour que votre mèche cingle justement celui qui en a besoin, et ne la laissez pas voltiger en l'air après qu'elle a touché. J'ai vu un conducteur réchauffer les côtes à un voyageur de l'impériale derrière lui, chaque fois qu'il essayait de toucher son cheval de côté. Je crois que ce sont eux qui soulèvent cette poussière par-là bas.

Une longue étendue de route se dessinait devant nous, rayée par les ombres des arbres qui la bordaient.

À travers la campagne verte, un cours d'eau paresseux traînait lentement son eau bleue et passait sous un pont devant nous.

Au-delà se voyait une plantation de jeunes sapins, puis, par- dessus sa silhouette olive, s'élevait un tourbillon blanc, qui se déplaçait rapidement, comme une traînée de nuages par un jour de bise.

— Oui, oui, ce sont eux, s'écria mon oncle, et il est impossible que d'autres voyagent de ce train-là. Allons, neveu, nous aurons fait la moitié du chemin, lorsque nous aurons franchi le môle au pont de Kimberham, et nous avons fait ce trajet en deux heures quatorze minutes. Le prince a fait le parcours à Carlton House avec trois chevaux en tandem en quatre heures et demie. La première moitié est la plus pénible et nous pourrons gagner du temps sur lui, si tout va bien. Il nous faut regagner l'avance d'ici à Reigate.

Et l’on se lança à fond.

On eût dit que les juments baies devinaient ce que signifiait ce flocon blanc qui était en avant. Elles s'allongeaient comme des lévriers.

Nous dépassâmes un phaéton à deux chevaux qui se rendait à Londres et nous le laissâmes derrière comme s'il eut été immobile.

Les arbres, les clôtures, les cottages défilaient confusément à nos côtés.

Nous entendîmes les gens jeter des cris dans les champs, convaincus que c'était un attelage affolé.

La vitesse s'accélérait à chaque instant. Les fers faisaient un cliquetis de castagnettes. Les crinières jaunes voltigeaient, les roues bourdonnaient. Toutes les jointures, tous les rivets craquaient, gémissaient pendant que la voiture oscillait et se balançait au point que je dus me cramponner à la barre de côté.

Mon oncle ralentit l'allure et regarda sa montre lorsque nous aperçûmes les tuiles grises et les maisons d'un rouge sale de Reigate dans la dépression qui était devant nous.

— Nous avons fait les six derniers milles en moins de vingt minutes, dit-il, maintenant nous avons du temps devant nous et un peu d'eau au «Lion Rouge» ne leur fera pas de mal. Palefrenier, est-il passé un four-in-hand rouge?

— Vient de passer à l'instant.

— À quelle allure?

— Au triple galop, monsieur. A accroché la roue d'une voiture de boucher au coin de la Grande-Rue et a été hors de vue avant que le garçon boucher ait eu le temps de voir ce qui l'avait heurté.

— Z-z-zack! fit la longue mèche.

Et nous voila repartis à toute volée.

C'était jour de marché à Red Hill.

La route était encombrée de charrettes de légumes, de bandes de boeufs des chars à bancs des fermiers.

C'était un vrai plaisir de voir mon oncle se glisser à travers cette mêlée.

Nous ne fîmes que traverser la place du marché, parmi les cris des hommes, les hurlements des femmes, la fuite des volailles.

Puis, nous fûmes de nouveau en rase campagne, ayant devant nous la longue et raide descente de la route de Red Hill.

Mon oncle brandit son fouet, en lançant le cri perçant de l'homme qui voit ce qu'il cherchait.

Le nuage de poussière roulait sur la pente en face de nous, et au travers, nous entrevîmes vaguement le dos de nos adversaires ainsi qu'un éclair de cuivres polis et une ligne écarlate.

— La partie est à moitié gagnée, mon neveu. Maintenant, il s'agit de les dépasser. En avant, mes jolies petites. Par Georges! Kitty n'a-t-elle pas chaviré?

Le cheval de tête était pris d'une boiterie soudaine.

En un instant, nous fûmes à bas de la voiture, à genoux près de lui.

Ce n'était qu'une pierre qui s'était enfouie entre la fourchette et le fer, mais il nous fallut une ou deux minutes pour la déloger.

Lorsque nous reprîmes nos places, les Lade avaient contourné la courbure de la côte et étaient hors de vue.

— Quelle malchance, grommela mon oncle, mais, ils ne pourront pas nous échapper.

Pour la première fois, il cingla les juments, car jusqu'alors, il s'était borné à faire voltiger le fouet au-dessus de leur tête.

— Si nous les rattrapons dans les premiers milles, nous pourrons nous passer de leur compagnie pour le reste du trajet.

Les juments commençaient à donner des signes d'épuisement.

Leur respiration était courte et rauque. Leurs belles robes étaient collées par la moiteur.

Au sommet de la côte, elles reprirent pourtant leur bel élan.

— Où diable sont-ils passés? s'écria mon oncle. Pouvez-vous apercevoir quelques traces d'eux sur la route, mon neveu?

Nous avons devant nous un long ruban blanc parsemé de voitures et de charrettes allant de Croydon à Red Hill, mais du gros four-in- hand rouge, pas le moindre indice.

— Les voilà! ils se sont dérobés! ils se sont dérobés! cria-t-il en dirigeant les juments vers une route de traverse qui s'embranchait sur la droite de celle que nous avions parcourue.

Et, en effet, au sommet d'une courbe, sur notre droite apparaissait le four-in-hand, dont les chevaux redoublaient d'efforts.

Nos juments allongèrent leur allure et la distance qui nous séparait d'eux commença à diminuer lentement. Je vis que je pouvais distinguer le ruban noir du chapeau blanc de Sir John, que je pouvais compter les plis de son manteau et je finis par distinguer les jolis traits de sa femme quand elle se tourna de notre côté.

— Nous sommes sur la petite route qui va de Godstone à Warlingham, dit mon oncle. Il aura jugé, à ce qu'il me semble, qu'il gagnerait du temps à quitter la route des voitures de maraîchers. Mais nous, nous avons une maudite colline à doubler. Vous aurez de quoi vous distraire, mon neveu, si je ne me trompe.

Pendant qu'il parlait, je vis tout à coup disparaître les roues du four-in-hand, puis ce fut le corps, puis les deux personnes placées sur le siège et cela aussi brusquement, aussi promptement que s'ils avaient rebondi sur trois marches d'un _gig_antesque escalier.

Un moment après nous étions arrivés au même endroit.

La route s'étendait en bas de nous, raide, étroite, descendant en longs crochets dans la vallée. Le four-in-hand dégringolait par- là de toute la vitesse de ses chevaux.

— Je m'en doutais, s'écria mon oncle, puisqu'il n'use pas de serre-frein, pourquoi en userais-je? À présent, mes chéries, un bon coup de collier et nous allons leur montrer la couleur de notre arrière-train.

Nous passâmes par-dessus la crête et descendîmes à une allure enragée la côte où la grosse voiture rouge roulait devant nous avec un bruit de tonnerre.

Nous étions déjà dans son nuage de poussière, si bien que nous pouvions à peine distinguer dans le centre une tache d'un rouge sale qui se balançait en roulant, mais dont le contour devenait de plus en plus net à chaque foulée.

Nous entendions aisément le claquement du fouet en avant de nous, ainsi que la voix perçante de Lady Lade qui encourageait les chevaux.

Mon oncle était très calme, mais un coup d'oeil de côté que je lançai sur lui, me fit voir ses lèvres pincées, ses yeux brillants et une petite tache rouge sur chacune de ses joues pâles.

Il n'était nullement nécessaire de presser les juments, car elles avaient déjà pris une allure qu'il eut été impossible de modérer ou de régler.

La tête de notre premier cheval arriva au niveau de la roue de derrière, puis de celle de devant. Puis, sur un parcours de cent yards on ne gagna pas un pouce.

Alors, d'un nouvel élan, le cheval de tête se plaça côte à côte avec le cheval noir du côté de la roue, et notre roue de devant se trouva à moins d'un pouce de leur roue de derrière.

— En voilà de la poussière, dît tranquillement mon oncle.

— Éventez-les, Jack, éventez-les, cria la dame.

Il se dressa et cingla ses chevaux.

— Attention, Tregellis, clama-t-il. Gare au danger de verser qui attend quelqu'un.

Nous étions parvenus à nous placer exactement sur la même ligne qu'eux et les roues de devant vibraient à l'unisson. Il n'y avait pas six pouces de trop dans la route et, à chaque instant, je m'attendais à entendre le bruit d'un accrochage. Mais alors, comme nous sortions de la poussière, je pus voir devant nous, et mon oncle, le voyant aussi, se mit à siffler entre les dents.

À deux cents pas environ, en avant de nous, il y avait un pont avec des poteaux et des barres de bois de chaque côté. La route se rétrécissait en s'en rapprochant, de sorte qu'il était évidemment impossible à deux voitures de passer de front. Il fallait que l'une cédât la place à l'autre. Déjà nos roues étaient à la hauteur de leurs chevaux.

— Je suis en tête, cria mon oncle. Il faut les retenir, Lade.

— Jamais de la vie, hurla celui-ci.
— Non, par Georges, cria sa femme, donnez-leur du fouet, Jack.
Tapez à tour de bras.

Il me parut que nous étions lancés ensemble dans l'éternité.

Mais mon oncle fit la seule chose qui fût capable de nous sauver.

Grâce à un effort désespéré, nous pouvions encore dépasser la voiture juste en face de l'entrée du pont.

Il se dressa, fouetta vigoureusement à droite et à gauche les juments, qui, affolées par cette sensation inconnue de douleur se lancèrent avec une fureur extrême.

Nous descendîmes à grand bruit, criant tous ensemble à tue-tête dans une sorte de folie passagère, à ce qu'il me semble, mais nous avancions quand même d'une façon constante et nous étions déjà parvenus en avant des chevaux de tête, quand nous nous élançâmes sur le pont. Je jetai un regard en arrière sur la voiture. Je vis Lady Lade grinçant de toutes ses petites dents blanches, se jeter elle-même en avant et tirer des deux mains sur les rênes de côté.

— En travers Jack, en travers ces… Qu'ils ne puissent passer.

Si elle avait exécuté cette manoeuvre un instant plus tôt, nous nous serions heurtés violemment contre le parapet de bois, nous l'aurions abattu pour être précipités dans le profond ravin qui s'ouvrait au-dessous.

Mais il en fut autrement, ce ne fut point la hanche robuste du cheval noir qui était en tête qui fut en contact avec notre roue, mais son avant-train, dont le poids n'était point suffisant pour nous faire dévier. Je vis soudain une entaille humide et rouge s'ouvrir sur sa robe noire.

Une minute après, nous volions sur la pente de la route.

Le four-in-hand s'était arrêté.

Sir John Lade et sa femme, qui avaient mis pied à terre, pansaient ensemble la blessure du cheval.

— À votre aise, maintenant, belles petites, s'écria mon oncle en reprenant sa place sur le siège et en jetant un coup d'oeil par- dessus son épaule. Je n'aurais pas cru Sir John Lade capable d'un tour pareil. Jeter un de ses chevaux de tête en travers sur la route! Je ne tolère pas une mauvaise plaisanterie de cette sorte, il aura de mes nouvelles demain.

— C'est la petite dame, dis-je.

Le front de mon oncle s'éclaircit et il se mit à rire.

— C'était la petite Letty, n'est-ce pas? J'aurais dû m'en douter. Il y a un souvenir du défunt et regretté Jack Seize Cordes dans ce tour-là. Bah! ce sont des messages d'une toute autre sorte que j'envoie à une dame. Ainsi donc, mon neveu, nous allons continuer notre route en rendant grâce à notre bonne étoile de ce qu'elle nous ramène par-dessus la Tamise sans un os de cassé.

Nous nous arrêtâmes au «Lévrier» à Croydon où les deux bonnes petites juments furent épongées, caressées, nourries.

Après quoi, prenant une allure aisée, on traversa Norbury et
Streatham.

À la fin, les champs se firent moins nombreux, les murailles plus longues, les villas de la banlieue de moins en moins espacées jusqu'à se toucher et nous voyageâmes entre deux rangées de maisons avec des boutiques aux étalages qui en occupent les angles et où la circulation était d'une activité toute nouvelle pour moi.

C'était un torrent qui se dirigeait vers le centre en grondant.

Puis soudain, nous nous trouvâmes sur un large pont au-dessous duquel coulait un fleuve maussade aux eaux couleur de café noir. Des péniches aux poupes ventrues allaient à la dérive à sa surface.

À droite et à gauche s'allongeait une rangée, çà et là, interrompue, irrégulière de maisons aux couleurs multiples s'étendant sur chaque bord aussi loin que portait ma vue.

— Ceci est l'édifice du Parlement, mon neveu, dit mon oncle, en me le désignant avec son fouet. Les tours noires font partie de l'abbaye de Westminster… Comment va Votre Grâce? Comment va?… C'est le duc de Norfolk, ce gros homme en habit bleu sur sa jument à queue tressée. Voici la Trésorerie à gauche, puis les Horse- Guards, et l'Amirauté à cette porte surmontée de dauphins sculptés dans la pierre.

Je me figurais, comme un jeune homme élevé à la campagne que j'étais, que Londres était simplement une accumulation de maisons, mais je fus étonné de voir apparaître dans leurs intervalles des pentes vertes, de beaux arbres à l'aspect printanier.

— Oui, ce sont les jardins privés, dit mon oncle, et voici la fenêtre par où Charles fit le dernier pas, celui qui le conduisit à l'échafaud. Vous ne croiriez pas que les juments ont fait cinquante milles, n'est-ce pas? Voyez comme elles vont, les petites chéries, pour faire honneur à leur maître. Regardez cette barouche, cet homme aux traits anguleux, qui regarde par la portière. C'est Pitt qui se rend à la Chambre. Maintenant nous entrons dans Pall Mail. Ce grand bâtiment à gauche c'est Carlton House, le palais du prince. Voici Saint-James, ce vaste séjour enfumé où il y a une horloge et où les deux sentinelles en habit rouge montent la garde devant la porte. Et voici la fameuse rue qui porte le même nom. Mon neveu, là se trouve le centre du monde. C'est dans cette rue que débouche Jermyn Street. Enfin nous voici près de ma petite boite et nous avons mis bien moins de cinq heures pour venir de la vieille place de Brighton.

IX — CHEZ WATTIER

La demeure qu'occupait mon oncle dans Jermyn Street était toute petite, cinq pièces et un grenier.

— Un cuisinier et un cottage, disait-il, voila à quoi se réduisent les besoins d'un homme sage.

D'autre part, elle était meublée avec la délicatesse et le goût qui distinguaient son caractère, si bien que ses amis les plus opulents trouvaient dans son charmant petit logis de quoi les dégoûter de leurs somptueuses demeures.

Le grenier même, qui était devenu ma chambre à coucher, était la plus parfaite merveille de grenier qu'on pût imaginer.

De beaux et précieux bibelots occupaient tous les coins de chaque pièce. La maison tout entière était devenue un véritable musée en miniature qui aurait enchanté un connaisseur.

Mon oncle expliquait la présence de toutes ces jolies choses par un haussement d'épaules et un geste d'indifférence.

— Ce sont de petits cadeaux, disait-il, mais ce serait une indiscrétion de ma part de dire autre chose.

À Jermyn Street, un billet nous attendait, qu'Ambroise avait déjà envoyé.

Au lieu de dissiper le mystère de sa disparition, il ne fit que le rendre plus impénétrable.

Il était ainsi conçu:
«Mon cher Sir Charles Tregellis,

«Je ne cesserai jamais de regretter que les circonstances m'aient mis dans la nécessité absolue de quitter votre service d'une manière aussi brusque, mais il est survenu pendant notre voyage de Friar's Oak à Brighton un incident qui ne me laissait pas d'autre alternative que cette résolution.

«J'espère, toutefois, que mon absence ne sera peut-être que passagère.

«La recette de l'empois pour les devants de chemises est dans le coffre-fort de la banque Drummond.

«Votre très obéissant serviteur,

«AMBROISE.»

— Alors, je suppose qu'il me faudra le remplacer de mon mieux, dit mon oncle, d'un air mécontent, mais que diable a-t-il pu lui arriver qui l'ait obligé à me quitter lorsque nous descendions la côte au grand trot dans ma voiture? Je ne trouverai jamais son pareil pour me battre mon chocolat ou pour mes cravates. Je suis désolé. Mais pour le moment, mon ami, il faut que nous fassions venir Weston pour vous équiper. Ce n'est pas le rôle d'un gentleman d'aller dans un magasin. C'est le magasin qui doit venir trouver le gentleman. Jusqu'à ce que vous ayez vos habits, il faudra rester en retraite.

La prise des mesures fut une cérémonie des plus solennelles et des plus sérieuses, mais ce ne fut rien encore à côté de l'essayage, qui eut lieu deux jours plus tard. Mon oncle fut véritablement au supplice pendant que chaque pièce du vêtement était mise en place et que lui et Weston discutaient à propos de la moindre couture, des revers, des basques, et que je finissais par avoir le vertige, à force de pirouetter devant eux.

Puis, au moment où je m'en croyais quitte, survint le jeune Mr Brummel qui promettait d'être plus difficile encore que mon oncle, et il fallut rebattre à fond toute l'affaire entre eux.

C'était un homme d'assez belle prestance, avec une figure longue, un teint clair, des cheveux châtains et de petits favoris roux.

Ses manières étaient langoureuses, son accent traînant, et tout en éclipsant mon oncle par le style extravagant de son langage, il lui manquait cet air viril et décidé qui perçait à travers tout ce qu'affectait mon parent.

— Comment? Georges, s'écria mon oncle, je vous croyais avec votre régiment?

— J'ai renvoyé mes papiers, dit l'autre avec son accent traînant.

— Je me doutais que cela finirait ainsi.

— Oui, le dixième avait reçu l'ordre de partir pour Manchester et on ne devait compter guère que je me rendrais en un tel endroit. Enfin, j'ai trouvé un major monstrueusement butor.

— Comment cela?

— Il supposait que j'étais au fait de cet absurde exercice, Tregellis, comme vous le pensez bien, j'avais tout autre chose dans l'esprit. Je n'éprouvais aucune difficulté à trouver ma place à la parade, car il y avait un troupier au nez rouge sur fond gris de puce et j'avais remarqué que ma place était juste devant lui. Cela m'épargnait une infinité d'ennuis. Mais l'autre jour, quand je vins à la parade, je galopai devant une ligne, puis devant une autre, sans pouvoir parvenir à découvrir mon homme au gros nez. Alors, comme je ne savais quel parti prendre, justement je l'aperçois tout seul sur les flancs et je me suis naturellement mis devant lui. Il parait qu'il avait été mis là pour garder la place et le major s'oublia jusqu'au point de me dire que je n'entendais rien à mon métier.

Mon oncle se mit à rire et Brummel à me regarder des pieds à la tête, avec ses grands yeux d'homme difficile.

— Voilà qui ira passablement, dit-il, marron et bleu. Ce sont des nuances tout à fait convenables pour un vêtement. Mais un gilet à fleurs aurait été mieux.

— Je ne trouve pas, dit mon oncle avec vivacité.

— Mon cher Tregellis, vous êtes infaillible en fait de cravates, mais vous me permettrez d'avoir ma manière de juger en fait de gilets. Je trouve celui-ci fort bien tel qu'il est, mais quelques fleurettes rouges lui donneraient le dernier chic de la perfection dont il a besoin.

Ils discutèrent pendant dix bonnes minutes en s'appuyant de nombreux exemples, de comparaisons, tout en tournant autour de moi, la tête penchée, le lorgnon fiché dans l'oeil.

J'éprouvai un soulagement quand ils finirent par se mettre d'accord au moyen d'un compromis.

— Il ne faudrait qu'aucune de mes paroles n'ébranlât votre
confiance dans le jugement de sir Charles, Mr Stone, me dit
Brummel avec un grand sérieux.
Je lui promis qu'il n'en serait rien.

— Si vous étiez mon neveu, je pense que vous vous conformeriez à mon goût, mais tel que vous voilà, vous ferez fort bonne figure. L'année dernière, il vint à la ville un jeune cousin qu'on recommandait à mes soins. Mais il ne voulait accepter aucun conseil. Au bout de la seconde semaine, je le rencontrai dans Saint-James street, vêtu d'un habit de couleur tabac à priser qui avait été coupé par un tailleur de campagne. Il me fit un salut. Naturellement, je savais ce que je me devais à moi-même. Je le regardai de haut en bas. Cela suffit à mettre fin à ses projets de réussir dans la capitale. Vous venez de la campagne, monsieur Stone?

— Du Sussex, monsieur.

— Du Sussex? Ah! c'est là que j'envoie blanchir mon linge. Il y a une personne qui s'entend parfaitement à empeser et qui demeure près de Hayward's Heath. J'envoie deux chemises à la fois. Quand on en envoie davantage, cela excite cette femme et distrait son attention. Tout ce que je peux souffrir de la campagne, c'est son blanchissage. Mais je serais énormément ennuyé s'il me fallait y vivre. Qu'est-ce qu'on peut bien y faire?

— Vous ne chassez pas, Georges?

— Quand je chasse, c'est à la femme. Mais sûrement, Charles, vous ne donnez pas dans les chiens.

— Je suis sorti avec les Belvoir l'hiver dernier.

— Les Belvoir? Avez-vous entendu conter comment j'ai roulé Rutland? L'histoire a couru les clubs tous ces mois-ci. Je pariai avec lui que mon carnier serait plus lourd que le sien. Il fit trois livres et demie, mais je tuai son pointer couleur de foie et il fut obligé de payer. Mais pour parler chasse, quel amusement peut-on trouver à courir de tous côtés au milieu d'une foule de paysans crasseux qui galopent. Chacun son goût, mais avec une fenêtre chez Brooks le jour et un coin confortable à la table de Macao chez Wattier tous les besoins de mon esprit et de mon corps sont satisfaits. Vous avez entendu conter comment j'ai plumé Montague le brasseur?

— Je n'étais pas à la ville.

— Je lui ai gagné huit mille livres en une séance: «Désormais, monsieur le brasseur, lui dis-je, je boirai de votre bière.» «Toute la canaille de Londres en boit», m'a-t-il répondu. C'était une impolitesse monstrueuse, mais il y a des gens qui ne savent pas perdre avec grâce. Allons, je pars. Je vais payer à ce juif de King quelques petits intérêts. Est-ce que vous allez de ce côté? Alors, bonjour. Je vous verrai ainsi que votre jeune ami, au club ou au Mail, sans doute?

Et il s'en alla à petits pas à ses affaires.

— Ce jeune homme est destiné à prendre ma place, dit gravement mon oncle après le départ de Brummel. Il est très jeune, il n'a pas d'ancêtres et il s'est frayé la route par son aplomb imperturbable, son goût naturel et l'extravagance de son langage. Il n'a pas son pareil pour être impertinent avec la plus parfaite politesse. Avec son demi-sourire, sa façon de remonter les sourcils, il se fera tirer une balle dans le corps, un de ces matins. Déjà on cite son opinion dans les clubs en concurrence avec la mienne. Bah! chaque homme a son jour et quand je serai convaincu que le mien est fini, Saint-James street ne me reverra plus, car il n'est pas dans ma nature d'accepter le second rang après n'importe qui. Mais maintenant, mon neveu, avec cet habillement marron et bleu vous pourrez pénétrer partout. Donc, si vous le voulez bien, vous allez prendre place dans mon vis-à-vis et je vous montrerai quelque peu la ville. Comment décrire tout ce que nous vîmes, tout ce que nous fîmes dans cette charmante journée de printemps?

Pour moi, il me semblait que j'étais transporté dans un monde féerique et mon oncle m'apparaissait comme un bienveillant magicien en habit à large col et à longues basques qui m'en faisait les honneurs.

Il me montra les rues du West-End, avec leurs belles voitures, leurs dames aux toilettes de couleurs gaies, les hommes en habit de couleur sombre, tout ce monde se croisant, allant, venant d'un pas pressé, se croisant encore comme des fourmis dont vous auriez bouleversé le nid d'un coup de canne.

Jamais mon imagination n'aurait pu concevoir ces rangées infinies de maisons et ce flot incessant de vies qui roulait entre elles.

Puis, nous descendîmes par le Strand où la cohue était plus dense encore. Nous franchîmes enfin Temple Bar, pénétrant ainsi dans la Cité, bien que mon oncle me priât de n'en parler à personne: il ne tenait pas à ce que cela fût su dans le public.

Là je vis la Bourse et la Banque et le café Lloyd avec ses négociants en habits bruns, aux figures âpres, les employés toujours pressés, les énormes chevaux et les voituriers actifs.

C'était un monde bien différent de celui que nous avions quitté, celui du West-End, le monde de l'énergie et de la force, où le désoeuvré et l'inutile n'eussent pas trouvé place.

Malgré mon jeune âge, je compris que la puissance de la Grande- Bretagne était là, dans cette forêt de navires marchands, dans les ballots que l'on montait par les fenêtres des magasins, dans ces chariots chargés qui grondaient sur les pavés de galets. C'était là, dans la cité de Londres, que se trouvait la racine principale qui avait donné naissance à l'Empire, à sa fortune au magnifique épanouissement.

La mode peut changer, ainsi que le langage et les moeurs, mais l'esprit d'entreprise que recèle cet espace d'un mille ou deux en carré ne saurait changer, car s'il se flétrit, tout ce qui en est issu est condamné à se flétrir également.

Nous lunchâmes chez Stephen, l'auberge à la mode, dans Bond Street, où je vis une file de tilburys et de chevaux de selle qui s'allongeait depuis la porte jusqu'au bout de la rue.

De là nous allâmes au Mail, dans le parc de Saint-James, puis chez
Brookes où était le grand club whig, et enfin on retourna chez
Wattier où se donnaient rendez-vous pour jouer les gens à la mode.

Partout, je vis les mêmes types d'hommes à tournures raides, aux petits gilets.

Tous témoignaient la plus grande déférence à mon oncle et, pour lui être agréable, m'accueillaient avec une bienveillante tolérance.

Les propos étaient toujours dans le genre de ceux que j'avais déjà entendus au Pavillon. On s'entretenait de politique, de la santé du roi. On causait de l'extravagance du Prince, de la guerre, qui paraissait prête à éclater de nouveau, des courses de chevaux et du ring.

Je m'aperçus ainsi que l'excentricité était là aussi à la mode, comme me l'avait dit mon oncle, et si les continentaux nous regardent encore aujourd'hui comme une nation de toqués, c'est sans doute une tradition qui remonte à l'époque où les seuls voyageurs qu'il leur arrivât de voir appartenaient à la classe avec laquelle je me trouvais alors en contact.

C'était un âge d'héroïsme et de folie.

D'une part, les menaces incessantes de Bonaparte avaient appelé au premier plan des hommes de guerre, des marins, des hommes d'État tels que Pitt, Nelson, et plus tard Wellington.

Nous étions grands par les armes et nous n'allions guère tarder à l'être dans les lettres, car Scott et Byron furent dans leur temps les plus grandes puissances de l'Europe.

D'autre part, un grain de folie réelle ou simulée était un passeport qui vous ouvrait les portes fermées devant la sagesse ou la vertu.

L'homme qui était capable d'entrer dans un salon en marchant sur les mains, l'homme qui s'était limé les dents afin de siffler comme un cocher, l'homme qui pensait toujours à haute voix de façon à tenir toujours ses hôtes dans un frisson d'appréhension, tels étaient les gens qui arrivaient sans peine à se placer au premier plan de la société de Londres.

Et il n'était pas possible de tracer une distinction entre l'héroïsme et la folie, car bien peu de gens étaient capables d'échapper entièrement à la contagion de l'époque.

En un temps où le Premier était un grand buveur, le leader de l'opposition un débauché, où le prince de Galles réunissait ces attributs, on aurait eu grand peine à trouver un homme dont le caractère fût également irréprochable en public et dans sa vie privée.

En même temps, cette époque-là, avec tous ses vices, était une époque d'énergie et vous serez heureux si dans la vôtre le pays produit des hommes tels que Pitt, Fox, Nelson, Scott et Wellington.

Ce soir-là, comme j'étais chez Wattier, auprès de mon oncle, sur un de ces sièges capitonnés de velours rouge, l’on me montra un de ces types singuliers dont la renommée et les excentricités ne sont point encore oubliées du monde contemporain.

La longue salle, avec ses nombreuses colonnes, ses miroirs et ses lustres, était bondée de ces citadins au sang vif, à la voix bruyante, tous en toilette du soir de couleur sombre, en bas blancs, en devants de chemise de batiste et leurs petits chapeaux à ressort sous le bras.

— Ce vieux gentleman à figure couperosée, aux jambes grêles, me dit mon oncle, c'est le marquis de Queensberry. Sa chaise a fait un trajet de dix-neuf milles en une heure dans un match contre le comte Taafe, et il a envoyé un message à cinquante milles de distance, en trente minutes, en le faisant passer de mains en mains dans une balle de cricket. L'homme, avec lequel il cause, est sir Charles Bunbury, du Jockey-Club, qui a fait exclure le prince de Galles du champ de courses de Newmarket pour avoir déclaré et retiré la monte de son jockey Sam Chifney. Voici le capitaine Barclay. Il en sait plus que qui que ce soit au monde en matière d'entraînement, et il a parcouru quatre-vingt-dix milles en vingt et une heures. Vous n'avez qu'à regarder ses mollets pour vous convaincre que la nature l'a fait exprès pour cela. Il y a ici un autre marcheur. C'est l'homme au gilet à fleurs qui est debout près du feu. C'est le beau Whalley qui a fait le voyage de Jérusalem en long habit bleu, bottes à l'écuyère et gants de peau.

— Pourquoi a-t-il fait cela, monsieur? demandai-je tout étonné. — Parce que c'était sa fantaisie, dit-il, et cette promenade l’a fait entrer dans la société, ce qui vaut mieux que d'être entré à Jérusalem. Voici ensuite Lord Petersham, l'homme au grand nez aquilin. C'est l'homme qui se lève tous les jours à six heures du soir et à la cave la mieux pourvue de tabac à priser de l'Europe. C'est lui qui a ordonné à son domestique de mettre une demi- douzaine de bouteilles de sherry à côté de son lit et de le réveiller le surlendemain. Il cause avec Lord Panmure qui est capable de boire six bouteilles de clairet et ensuite d'argumenter avec un évêque. L'homme maigre, et qui vacille sur ses genoux, est le général Scott qui vit de pain grillé et d'eau et qui a gagné deux cent mille livres au whist. Il cause avec le jeune Lord Blandfort qui, l'autre jour, a payé dix-huit cents livres un exemplaire de Boccace. Soir, Dudley.

— Soir, Tregellis.

Un homme d'un certain âge, à l'air hagard, s'était arrêté devant nous et me toisait des pieds à la tête.

— Quelque jeune blanc-bec que Charlie aura ramassé à la campagne, murmura-t-il. Il n'a pas une tournure à lui faire honneur. Quitté la ville, Tregellis?

— Pendant quelques jours.

— Hein! fit l'homme en reportant sur mon oncle son regard endormi. Il a l'air au plus mal. Il repartira pour la campagne les pieds en avant, un de ces jours, s'il ne se met pas à enrayer.

Il hocha la tête et s'éloigna.

— Il ne faut pas prendre l'air mortifié, dit mon oncle en souriant. C'est le vieux Lord Dudley et il a pour genre de penser tout haut. On s'en fâchait souvent, mais on n'y fait plus d'attention maintenant. Tenez, la semaine dernière, comme il dînait chez Lord Elgin, il a prié la compagnie d'agréer ses excuses pour la mauvaise qualité de la cuisine. Comme vous le voyez, il se croyait à sa propre table. Cela lui donne une place à part dans la société. C'est à lord Harewood qu'il s'est cramponné pour le moment. La particularité de Harewood, c'est de copier le prince en tout. Un jour, le prince avait mis la queue sous le collet de son habit, croyant que la queue commençait à passer de mode. Harewood de couper la sienne. Voici Lumley, l’homme laid, comme on le nommait à Paris. L'autre, c'est Lord Foley, qu'on surnomme le numéro onze en raison de la minceur de ses jambes.

— Voici Mr Brummel, monsieur, dis-je.

— Oui, il va venir nous trouver bientôt. Ce jeune homme a certainement de l'avenir. Remarquez-vous la façon dont il regarde autour de lui, de dessous ses paupières, comme si c'était par condescendance qu'il est venu. Les petites poses sont insupportables, mais quand elles sont poussées jusqu'aux derniers extrêmes, elles deviennent respectables. Comment va, Georges?

— Avez-vous entendu ce qu'on dit de Vereker Merton? demanda Brummel qui se promenait avec un ou deux autres beaux sur ses talons. Il s'est sauvé avec la cuisinière de son père et l'a bel et bien épousée.

— Qu'a fait Lord Merton?

— Il les a félicités chaleureusement et a reconnu qu'il avait toujours méconnu l'esprit de son fils. Il va habiter avec le jeune couple et consent à une forte pension, à la condition que la mariée continue à exercer sa profession. À propos, Tregellis, il court des bruits que vous seriez sur le point de vous marier?

— Je ne crois pas, répondit mon oncle. Ce serait une faute que d'accabler une seule personne sous des attentions que tant d'autres seraient enchantées de se partager.

— Ma façon de voir absolument, et exprimée de la manière la plus heureuse! s'écria Brummel. Est-ce juste de briser une douzaine de coeurs pour donner à un seul l’ivresse du ravissement? Je pars la semaine prochaine pour le continent.

— Les recors, demanda un de ses voisins.

— Pas si bas que cela, Pierrepont. Non, non, c'est pour combiner l'agrément et l'instruction. En outre, il est nécessaire d'aller à Paris pour nos petites affaires et s'il y a des chances pour qu'une nouvelle guerre éclate, il serait bon de s'en assurer une provision.

— C'est parfaitement juste, dit mon oncle, qui semblait avoir à coeur de ne pas se laisser surpasser en extravagance par Brummel. Je faisais ordinairement venir mes gants soufre du Palais-Royal. En 93, quand la guerre a éclaté, j'en ai été privé pendant neuf ans. Si je n'avais pas loué un lougre tout exprès pour en introduire en contrebande, j'aurais peut-être été réduit à notre cuir tanné d'Angleterre.

— Les Anglais sont supérieurs pour fabriquer un fer à repasser ou un tisonnier, mais tout ce qui demande plus de délicatesse est hors de leur portée.

— Nos tailleurs sont bons, s'écria mon oncle, mais nos étoffes laissent à désirer par le goût et la variété. La guerre nous a rendus plus rococos que jamais. Elle nous a interdit les voyages. Il n'y a rien qui vaille comme les voyages pour former l'intelligence. L'année dernière, par exemple, je suis tombé sur de nouvelles étoffes pour gilets, sur la place Saint-Marc, à Venise. C'était jaune avec les plus jolis chatoiements rouges qu'on pût trouver. Comment aurais-je pu voir cela si je n'avais pas voyagé? J'en emportai avec moi et pendant quelque temps cela fit fureur.

— Le prince s'en éprit aussi.

— Oui, en général, il se conforme à ma direction. L'année dernière, nous étions habillés d'une façon si semblable qu'on nous prenait souvent l'un pour l'autre. Ce que je dis là n'est pas à mon avantage, mais c'était ainsi. Il se plaint souvent que les mêmes choses ne vont pas si bien sur lui que sur moi. Mais puis-je faire la réponse qui se présente d'elle-même? À propos, Georges, je ne vous ai pas vu au bal de la marquise de Douvres.

— Oui, j'y étais et j'y suis resté environ un quart d'heure. Je suis surpris que vous ne m'y ayez pas vu. Toutefois, je ne suis pas allé plus loin que l'entrée, car une préférence injuste donne lieu à de la jalousie.

— J'y suis allé dès la première heure, dit mon oncle, car j'avais entendu dire qu'il y aurait des débutantes fort passables. Je suis toujours enchanté quand je trouve l'occasion de faire un compliment à quelqu'une d'entre elles. C'est une chose qui est arrivée, mais rarement, car j'ai un idéal que je maintiens bien haut.

C'est ainsi que causaient ces personnages singuliers.

Pour moi, en les regardant tour à tour, je ne pouvais m'imaginer pourquoi ils n'éclataient pas de rire au nez l'un de l'autre.

Bien loin de là, leur conversation était fort grave et semée d'un nombre infini de petites révérences. À chaque instant, ils ouvraient et fermaient leurs tabatières, déployaient des mouchoirs brodés. Un véritable rassemblement s'était formé autour d'eux et je m'aperçus fort bien que cette conversation avait été considérée comme un match entre les deux hommes que l'on regardait comme des arbitres se disputant l'empire de la mode.

Le marquis de Queensberry y mit fin en passant son bras sous celui de Brummel et l'emmenant, pendant que mon oncle faisait saillir son devant de chemise en batiste à dentelles et agitait ses manchettes, comme s'il était satisfait de la figure qu'il avait faite dans la partie.

Quarante-sept ans se sont écoulés, depuis que j'écoutais ce cercle de dandys; et maintenant où sont leurs petits chapeaux, leurs gilets mirobolants et leurs bottes, devant lesquelles on eût pu faire son noeud de cravate.

Ils menaient d'étranges existences ces gens-là, et ils moururent d'étrange façon, quelques-uns de leurs propres mains, d'autres dans la misère, d'autres dans la prison pour dettes, et d'autres enfin, comme ce fut le cas pour le plus brillant d'entre eux, à l'étranger, dans une maison de fous.

— Voici le salon de jeu, Rodney, dit mon oncle quand nous passâmes par une porte ouverte qui se trouvait sur notre trajet.

J'y jetai un coup d'oeil et je vis une rangée de petites tables couvertes de serge verte, autour desquelles étaient assis de petits groupes.

À un bout, il y avait une table plus longue d'où partait un murmure continuel de voix.

— Vous pouvez perdre tout ce que vous voudrez ici, dit mon oncle, à moins que vous n'ayez des nerfs et du sang-froid. Ah! Sir Lothian, j'espère que la chance est de votre côté? Un homme de haute taille, mince, à figure dure et sévère, s'était avancé de quelques pas hors de la pièce.

Sous ses sourcils touffus, pétillaient deux yeux, vifs, gris, fureteurs.

Ses traits grossiers étaient profondément creusés aux joues et aux tempes comme du silex rongé par l'eau.

Il était entièrement vêtu de noir et je remarquai qu'il avait un balancement des épaules comme s'il avait bu.

— Perdu comme un démon, dit-il d'un ton saccadé.

— Aux dés?

— Non, au whist.

— Vous n'avez pas dû être fortement atteint à ce jeu-là?

— Ah! vous croyez, dit-il d'une voix grognonne, en jouant cent livres la levée et mille le point, et perdant cinq heures de suite. Eh bien! Qu'est-ce que vous dites de cela?

Mon oncle fut évidemment frappé de l'air hagard qu'avait la physionomie de l'autre homme.

— J'espère que vous n'en êtes pas trop mal en point.

— Assez mal. Je n'aime pas trop à parler de cela. À propos,
Tregellis, avez-vous trouvé déjà votre homme pour cette lutte?

— Non. — Il me semble que vous lanternez depuis bien longtemps. Vous savez, on joue ou l'on paie. Je demanderai le forfait si vous n'en venez pas au fait.

— Si vous fixez une date, j'amènerai mon homme, Sir Lothian, dit mon oncle avec froideur.

— Mettons quatre semaines à partir d'aujourd'hui, si cela vous convient.

— Parfaitement, le 18 mai.

— J'espère que d'ici ce jour-là, j'aurai changé de nom.

— Comment cela? demanda mon oncle étonné.

— Il se pourrait fort bien que je devienne Lord Avon.

— Quoi! Est-ce que vous auriez des nouvelles? demanda mon oncle d'une voix où je remarquai un tremblement.

— J'ai envoyé mon agent à Montevideo. Il croit avoir la preuve que Lord Avon y est mort. En tout cas, il est absurde de supposer que parce qu'un assassin se dérobe à la justice…

— Je ne vous permets pas d'employer ce terme-là, Sir Lothian, dit mon oncle d'un ton sec.

— Vous étiez là aussi bien que moi: Vous savez qu'il était le meurtrier.

— Je vous répète que vous ne le direz pas.

Les petits yeux gris et méchants de sir Lothian durent s'abaisser devant la colère impérieuse qui brillait dans ceux de mon oncle.

— Eh bien! Même en laissant cela de côté, il est monstrueux que le titre et les domaines restent ainsi en suspens pour toujours. Je suis l'héritier, Tregellis, et j'entends faire valoir mes droits.

— Je suis, et vous le savez bien, l'ami intime de Lord Avon, dit mon oncle avec raideur. Sa disparition n'a en rien diminué mon affection pour lui et tant que son sort n'aura pas été établi d'une manière certaine, je ferai tout mon possible pour que ses droits à lui soient également respectés.

— Ses droits, c'est de tomber au bout d'une longue corde et d'avoir l'échiné brisée, répondit sir Lothian.

Et alors, changeant subitement de manières, il posa la main sur la manche de mon oncle:

— Allons, allons, Tregellis! J'étais son ami autant que vous, dit-il. Nous ne pouvons rien changer aux faits et il est un peu tard, aujourd'hui, pour nous chamailler à ce propos. Votre invitation reste fixée à vendredi soir?

— Certainement.

— J'amènerai avec moi Wilson le Crabe et nous arrangerons définitivement les conditions de notre petit pari.

— Très bien, sir Lothian. J'espère vous voir.

Ils se saluèrent. Mon oncle s'arrêta un instant à le suivre des yeux pendant qu'il se mêlait à la foule.

— Bon sportsman, mon neveu, dit-il, hardi cavalier, le meilleur tireur au pistolet de toute l'Angleterre, mais… homme dangereux.

X — LES HOMMES DU RING

Ce fut à la fin de ma première semaine passée à Londres, que mon oncle donna un souper à la Fantaisie, comme c'était l'habitude des gentlemen de cette époque, qui voulaient faire figure dans ce public comme Corinthiens et patrons de sport.

Il avait invité non seulement les principaux champions de l'époque, mais encore les personnages à la mode qui s'intéressaient le plus au ring: Mr Flechter Reid, lord Say and Sele, sir Lothian Hume, sir John Lade, le colonel Montgomery, sir Thomas Apreece, l'honorable Berkeley Craven, et bien d'autres.

Le bruit s'était déjà répandu dans les clubs que le prince serait présent et l'on recherchait avec ardeur les invitations.

La Voiture et les Chevaux était une maison bien connue des gens de sport.

Elle avait pour propriétaire un ancien professionnel, pugiliste de valeur.

L'aménagement en était primitif autant qu'il le fallait pour satisfaire le bohémien le plus accompli.

Une des modes les plus curieuses, qui aient disparu maintenant, voulait que les gens, blasés sur le luxe et la haute vie, eussent l'air de trouver un plaisir piquant à descendre jusqu'aux degrés les plus bas de l'échelle sociale.

Aussi, les maisons de nuit et les tapis francs de Covent-Garden et de Haymarket réunissaient-ils souvent sous leurs voûtes enfumées une illustre compagnie.

C'était pour ces gens-là un changement que de tourner le dos à la cuisine de Weltjie ou d'Ude, au chambertin du vieux Q… pour aller dîner dans une maison où se réunissaient des commissionnaires pour y manger une tranche de boeuf et la faire descendre au moyen d'une pinte d'ale bue à la cruche d'étain.