Une foule grossière s'était amassée dans la rue pour voir entrer les champions.
Mon oncle m'avertit de surveiller mes poches pendant que nous la traversions.
À l'intérieur était une pièce tendue de rideaux d'un rouge d'étain, au sol sablé, aux murs garnis de gravures représentant des scènes de pugilat et des courses de chevaux. Des tables aux taches brunes, produites par les liqueurs, étaient disposées çà et là.
Autour d'une d'elles, une demi-douzaine de gaillards à l'aspect formidable étaient assis, tandis que l'un d'eux, celui qui avait l'air le plus brutal, y était perché balançant les jambes. Devant eux était un plateau chargé de petits verres et de pots d'étain.
— Les amis avaient soif, monsieur, aussi leur ai-je apporté un peu d'ale, de délie-langues, dit à demi-voix l'hôtelier. J'espère que vous n'y trouverez pas d'inconvénient.
— Vous avez très bien fait, Bob. Comment ça va-t-il, vous tous? Comment allez-vous, Maddox? et vous, Baldwin? Ah! Belcher, je suis enchanté de vous voir.
Les champions se levèrent et ôtèrent leur chapeau à l'exception de l'individu assis sur la table qui continua à balancer ses jambes et à regarder très froidement et bien en face mon oncle.
— Comment ça va, Berks?
— Pas trop mal et vous?
— Dites: monsieur, quand vous parlez à un m'sieur, dit Belcher et aussitôt, donnant une brusque secousse à la table, il lança Berks presque entre les bras de mon oncle.
— Hé Jem, pas de ça! dit Berks d'un ton bourru.
— Je vous apprendrai les bonnes manières, Joe, puisque votre père a oublié de le faire. Vous n'êtes pas ici pour boire du tord- boyaux dans un sale taudis, mais vous êtes en présence de nobles personnes, de Corinthiens à la dernière mode, et vous devez vous régler sur leurs façons.
— J'ai été considéré toujours comme une manière de noble personne, moi-même, dit Berks la langue épaisse, mais si par hasard j'avais dit ou fait quelque chose que je ne doive pas…
— Voyons, là, Berks, c'est très bien, s'écria mon oncle, qui avait à coeur d'arranger les choses et de couper court à toute querelle au début de la soirée. Voici d'autres de nos amis. Comment ça va-t-il, Apreece? et vous aussi, colonel? Eh bien! Jackson, vous paraissez avoir gagné immensément. Bonsoir, Lade, j'espère que Lady Lade ne s'est pas trouvée trop mal de notre charmante promenade en voiture? Ah! Mendoza, vous avez l'air aujourd'hui en assez bonne forme pour jeter votre chapeau par- dessus les cordes. Sir Lothian, je suis heureux de vous voir. Vous trouverez ici quelques vieux amis.
Parmi la foule mobile des Corinthiens et des boxeurs qui se pressaient dans la pièce, j'avais entrevu la carrure solide et la face épanouie du champion Harrison.
Sa vue me fit l'effet d'une bouffée d'air de la dune du Sud qui avait pénétré jusque dans cette chambre au plafond bas, sentant l'huile, et je courus pour lui serrer la main.
— Ah! maître Rodney. Ou bien dois-je vous appeler monsieur Stone, comme je le suppose? Vous êtes si changé qu'on ne vous reconnaîtrait pas. J'ai bien de la peine à croire que c'est véritablement vous qui veniez si souvent tirer le soufflet, quand le petit Jim et moi nous étions à l'enclume. Eh! comme vous voilà beau, pour sûr!
— Quelles nouvelles apportez-vous de Friar's Oak? demandai-je avec empressement.
— Votre père est venu faire un tour chez moi pour causer de vous, et il me dit que la guerre va éclater de nouveau, et qu'il espère vous voir à Londres dans peu de jours, car il doit se rendre ici pour visiter Lord Nelson et se mettre en quête d'un vaisseau. Votre mère se porte bien. Je l'ai vue dimanche à l'église.
— Et Petit Jim?
La figure bonhomme du champion Harrison s'assombrit.
— Il s'était mis sérieusement en tête de venir ici, ce soir, mais j'avais des raisons pour ne pas le désirer, de sorte qu'il y a un nuage entre nous. C'est le premier, et cela me pèse, maître Rodney. Entre nous, j'ai de très bonnes raisons pour désirer qu'il reste avec moi et je suis sûr qu'avec sa fierté de caractère et ses idées, il n'arriverait jamais à retrouver son équilibre une fois qu'il aurait goûté de Londres. Je l'ai laissé là-bas, avec une besogne suffisante pour le tenir occupé jusqu'à mon retour près de lui.
Un homme de haute taille, de proportions superbes et très élégamment vêtu, s'avançait vers nous.
Il nous regarda fixement, tout surpris, et tendit la main à mon interlocuteur.
— Eh quoi? Jack Harrison? Une vraie résurrection. D'où venez- vous?
— Enchanté de vous voir, Jackson, dit mon ami. Vous avez l'air aussi jeune et aussi solide que jamais.
— Mais oui, merci, j'ai déposé la ceinture le jour où je n'ai plus trouvé personne avec qui je puisse lutter, et je me suis mis à donner des leçons.
— Et moi j'exerce le métier de forgeron, par là-bas, dans le
Sussex.
— Je me suis souvent demandé pourquoi vous n'avez pas guigné ma ceinture. Je vous le dis franchement, d'homme à homme, je suis très content que vous ne l'ayez pas fait.
— Eh bien! C'est très beau de votre part de parler ainsi, Jackson. Je l'aurais peut-être essayé, mais la bonne femme s'y est opposée. Elle a été une excellente épouse pour moi, et je n'ai pas un mot à dire contre elle. Mais je me sens quelque peu isolé, car tous ces jeunes gens ont paru depuis mon temps.
— Vous pourriez en battre quelques-uns encore, dit Jackson en palpant les biceps de mon ami. Jamais on ne vit meilleure étoile dans un ring de vingt-quatre pieds. Ce serait une vraie fête que de vous voir aux prises avec certains de ces jeunes. Voulez-vous que je vous engage contre eux?
Les yeux d'Harrison étincelèrent à cette idée, mais il secoua la tête.
— C'est inutile, Jackson, j'ai promis à ma vieille. Voilà Belcher. N'est-ce pas ce jeune gaillard à belle tournure, à l'habit si voyant.
— Oui, c'est Jem, vous ne l'avez pas vu, c'est un joyau.
— Je l'ai entendu dire. Quel est ce tout jeune, qui est près de lui? Il m'a l'air d'un solide gars.
— C'est un nouveau qui vient de l'Ouest. On le nomme Wilson le
Crabe.
Harrison le considéra avec intérêt.
— J'ai entendu parler de lui. On organise un match sur lui, n'est-ce pas?
— Oui, Sir Lothian Hume, le gentleman à figure maigre que l'on voit là-bas, l'a retenu contre l'homme de sir Charles Tregellis. Nous allons apprendre des nouvelles de ce match ce soir, à ce qu'il paraît. Jem Belcher s'attend à de beaux exploits de la part de Wilson le Crabe. Voici Tom le frère de Belcher. Il cherche aussi un engagement. On dit qu'il est plus vif que Jem avec les gants, mais qu'il ne frappe pas aussi dur. J'étais en train de parler de votre frère, Jem.
— Le petit fera son chemin, dit Belcher qui s'était approché. Pour le moment, il se joue plutôt qu'il ne se bat, mais quand il aura jeté sa gourme, je le tiens contre n'importe lequel de ceux qui sont sur la liste. Il y a dans Bristol, en ce moment, autant de champions qu'il y a de bouteilles dans un cellier. Nous en avons reçu deux de plus — Gully et Pearse —qui feront souhaiter à vos tourtereaux de Londres, qu'ils retournent bientôt dans leur pays de l'Ouest.
— Voici le Prince, dit Jackson, à un bourdonnement confus qui vint de la porte.
Je vis Georges s'avancer à grands fracas avec un sourire bienveillant sur sa face pleine de bonhomie.
Mon oncle lui souhaita la bienvenue et lui amena quelques
Corinthiens pour les lui présenter.
— Nous aurons des ennuis, vieux, dit Belcher à Jackson. Berks boit du gin à même la cruche et vous savez quel cochon ça fait quand il est saoul.
— Il faut lui mettre un bouchon, papa, dirent plusieurs des autres boxeurs. Quand il est à jeun on ne peut pas dire qu'il est un charmeur, mais quand il est chargé, il n'y a plus moyen de le supporter.
Jackson, en raison de ses prouesses et du tact dont il faisait preuve, avait été choisi comme ordonnateur en chef de tout ce qui concernait le corps des boxeurs, qui le désignait habituellement sous le nom de commandant en chef.
Lui et Belcher s'approchèrent de la table sur laquelle Berks s'était perché.
Le coquin avait déjà la figure allumée, les yeux lourds et
injectés.
— Il faut bien vous tenir ce soir, Berks, dit Jackson. Le Prince
est ici et…
— Je ne l'ai pas encore aperçu, dit Berks quittant la table en chancelant. Où est-il, patron? Allez lui dire que Joe Berks serait très fier de le secouer par la main.
— Non, pas de ça, Joe, dit Jackson en posant la main sur la poitrine de Berks qui faisait un effort pour se frayer passage dans la foule. Vous ferez bien de vous tenir à votre place. Sinon nous vous mettrons à un endroit où vous ferez autant de bruit qu'il vous plaira.
— Où est-il cet endroit, patron?
— Dans la rue, par la fenêtre. Nous entendons avoir une soirée tranquille, comme Jem Belcher et moi nous allons vous le montrer, si vous prétendez nous faire voir de vos tours de Whitechapel.
— Doucement, patron, grogna Berks, sûrement j'ai toujours eu la réputation de me conduire comme il faut.
— C'est ce que j'ai toujours dit, Berks, et tâchez de vous conduire comme si vous l’étiez. Mais voici que notre souper est prêt. Le Prince et Lord Sele font leur entrée. Deux à deux, mes gars, et n'oubliez pas dans quelle société vous êtes.
Le repas fut servi dans une grande salle où le drapeau de la Grande-Bretagne et des devises en grand nombre décoraient les murs.
Les tables étaient arrangées de façon à former les trois côtés d'un carré.
Mon oncle occupait le centre de la plus grande et avait le Prince à sa droite, Lord Sele à sa gauche. Il avait eu la sage précaution de répartir les places à l'avance, de manière à répartir les gentlemen parmi les professionnels et à éviter le danger de mettre côte à côte deux ennemis, comme celui de placer un homme, qui avait été récemment vaincu, à côté de son vainqueur.
Quant à moi, j'avais d'un côté le champion Harrison et de l'autre un gros gaillard à figure épanouie qui m'apprit qu'il se nommait Bill War, qu'il était propriétaire d'un public house à l'Unique Tonne dans Jermyn Street, et qu'il était un des plus rudes champions de la liste.
— C'est ma viande qui me perd, monsieur, me dit-il. Ça me pousse sur le corps avec une rapidité surprenante. Je devrais me battre à treize stone huit onces et je suis arrivé au poids de dix-sept. Ce sont les affaires qui en sont la cause. Il faut que je reste derrière le comptoir toute la journée et pas moyen de refuser une tournée de peur de fâcher un client. Voilà qui a perdu plus d'un champion avant moi.
— Vous devriez prendre ma profession, dit Harrison. Je me suis fait forgeron et je n'ai pas pris un demi-stone de plus en quinze ans.
— Chez nous, les uns se mettent à un métier, les autres à un autre, mais le plus grand nombre se font tenanciers de bars pour leur compte.
— Voyez Will Wood que j'ai battu en quarante rounds au beau milieu d'une tempête de neige par là-bas, du côté de Navestock. Il conduit une voiture de louage. Le petit Firby, ce bandit, est garçon de café à présent. Dick Humphries… il est marchand de charbon, il a toujours tenu à être distingué. Georges Ingleston est voiturier chez un brasseur. Mais quand on vit à la campagne, il y a au moins une chose qu'on ne risque pas, c'est d'avoir des jeunes Corinthiens et des étourneaux de bonne famille toujours devant vous à vous provoquer en face.
C'était bien le dernier inconvénient auquel, selon moi, fût exposé un professionnel fameux par ses victoires, mais plusieurs gaillards à figures bovines, qui étaient de l'autre côté de la table, approuvèrent de la tête.
— Vous avez raison, Bill, dit l'un d'eux. Personne n'a autant que moi d'ennuis avec eux. Un beau soir, les voilà qui entrent dans mon bar, échauffés par le vin. «C'est vous qui êtes Tom Owen, le boxeur, que dit l'un d'eux» «À votre service, Monsieur, que je réponds.» «Eh bien, attrapez ça,» dit-il, et voilà une bourrade sur le nez, ou bien ils me lancent une gifle du revers de la main, à travers les chopes, ou bien c'est autre chose. Alors, ils peuvent aller brailler partout qu'ils ont tapé sur Tom Owen.
— Est-ce que vous ne leur débouchez pas quelques fioles en récompense? demanda Harrison.
— Je ne discute jamais avec eux; je leur dis: «À présent, Messieurs, ma profession est celle de boxeur et je ne me bats pas pour l'amour de l'art, pas plus qu'un médecin ne vous drogue pour rien, pas plus qu'un boucher ne vous fait cadeau de ses tranches de rumsteak. Faites une petite bourse, mon maître, et je vous promets de vous faire honneur. Mais ne vous figurez pas que vous aller sortir d'ici, vous faire gorger à l'oeil par un champion de poids moyen.»
— C'est aussi comme cela que je fais, Tom, dit son gros voisin. S'ils mettent une guinée sur le comptoir — ils n'y manquent pas quand ils ont beaucoup bu — je leur donne ce que j'estime valoir une guinée et je ramasse l'argent.
— Mais s'ils ne le font pas. — Eh bien! dans ce cas, il s'agit d'une attaque ordinaire contre un fidèle sujet de Sa Majesté, le nommé William War. Je les traîne devant le magistrat le lendemain. Ça leur coûte huit jours ou vingt shillings.
Pendant ce temps, le souper avançait à grand train.
C'était un de ces repas solides et peu compliqués qui étaient à la mode au temps de nos grands-pères et cela vous expliquera, à certains d'entre vous, pourquoi ils n'ont jamais connu ces parents-là.
De larges tranches de boeuf, des selles de mouton, des langues fumées, des pâtés de veau et de jambon, des dindons, des poulets, des oies, toutes les sortes de légumes, un défilé de sherrys ardents, de grosses ales, tel était le fond principal du festin.
C'était la même viande et la même cuisine devant laquelle auraient pu s'attabler, quatorze siècles auparavant, leurs ancêtres norvégiens et germains.
Et à vrai dire, comme je contemplais à travers la vapeur des plats ces rangées de trognes farouches et grossières, ces larges épaules, qui s'arrondissaient par-dessus la table, j'aurais pu croire que j'assistais à une de ces plantureuses bombances de jadis, où les sauvages convives rongeaient la viande jusqu'à l'os, puis, en leurs jeux meurtriers, jetaient leurs restes à la tête de leurs captifs.
Ça et là, la figure plus pâle et les traits aquilins d'un Corinthien rappelaient de plus près le type normand, mais en grande majorité ces faces stupides, lourdes, aux joues rebondies, faces d'hommes pour qui la vie était une bataille, évoquaient la sensation la plus exacte possible dans notre milieu, de ce que devaient être ces farouches pirates, ces corsaires qui nous portaient dans leurs flancs. Et cependant, lorsque j'examinais attentivement, un à un, chacun des hommes que j'avais en face de moi, il m'était aisé de voir que les Anglais, bien qu'ils fussent dix contre un, n'avaient pas été les seuls maîtres du terrain, mais que d'autres races s'étaient montrées capables de produire des combattants dignes de se mesurer avec les plus forts.
Sans doute, il n'y avait personne dans l'assistance qui fût comparable à Jackson ou à Belcher, pour la beauté des proportions et la bravoure. Le premier était remarquable par la structure magnifique, l'étroitesse de sa taille, la largeur herculéenne de ses épaules. Le second avait la grâce d'une antique statue grecque, une tête dont plus d'un sculpteur eut voulu reproduire la beauté. Il avait dans les reins, les membres, l'épaule, cette longueur, cette finesse de lignes qui lui donnaient l'agilité, l’activité de la panthère.
Déjà, pendant que je le regardais, j'avais cru voir sur sa physionomie comme une ombre tragique.
Je pressentais en quelque sorte l'événement qui devait arriver quelques mois plus tard, cette balle de raquette dont le choc lui fit perdre pour toujours la vue d'un côté.
Mais, avec son coeur fier, il ne se laissa pas arracher son titre sans lutte.
Aujourd'hui encore, vous pouvez lire le détail de ce combat où le vaillant champion, n'ayant qu'un oeil et mis ainsi hors d'état de juger exactement la distance, lutta pendant trente-cinq minutes contre son jeune et formidable adversaire, et alors, dans l'amertume de sa défaite, on l'entendit exprimer son chagrin au sujet de l'ami qui l'avait soutenu de toute sa fortune.
Si à cette lecture, vous n'êtes pas ému, c'est qu'il doit manquer en vous certaine chose indispensable pour faire de vous un homme.
Mais, s'il n'y avait autour de la table aucun homme capable de tenir tête à Jackson ou à Jem Belcher, il y en avait d'autres d'une race, d'un type différents, possédant des qualités qui faisaient d'eux de dangereux boxeurs.
Un peu plus loin dans la pièce, j'aperçus la face noire et la tête crépue de Bill Richmond portant la livrée rouge et or de valet de pied.
Il était destiné à être le prédécesseur des Molineaux, des Sutton, de toute cette série de boxeurs noirs qui ont fait preuve de cette vigueur de muscle, de cette insensibilité à la douleur qui caractérisent l'Africain et lui assurent un avantage tout particulier, dans le sport du ring. Il pouvait aussi se glorifier d'avoir été le premier Américain de naissance qui eût conquis des lauriers sur le ring anglais.
Je vis aussi la figure aux traits fins de Dan Mendoza le juif, qui venait alors de quitter la vie active.
Il laissait derrière lui une réputation d'élégance, de science accomplie qui depuis lors, jusqu'à ce jour, n'a point été surpassée.
La seule critique qu'on pût lui faire était de ne pas frapper avec assez de force. C'était certes un reproche qu'on n'eût point adressé à son voisin, dont la figure allongée, le nez aquilin, les yeux noirs et brillants indiquaient clairement qu'il appartenait à la même vieille race.
Celui-là, c'était le formidable Sam, le Hollandais qui se battait au poids de neuf stone six onces, mais néanmoins, possédait une telle vigueur dans ses coups, que par la suite, ses admirateurs consentaient à le patronner contre le champion de quatorze stone, à la condition qu'ils fussent tous deux liés à cheval sur un banc.
Une demi-douzaine d'autres figures juives au teint blême prouvaient avec quelle ardeur les Juifs de Houndsditch et de Whitechapel s'étaient adonnés à ce sport de leur pays adoptif et qu'en cette carrière, comme en d'autres plus sérieuses de l'activité humaine, ils étaient capables de se mesurer avec les plus forts.
Ce fut mon voisin War qui mit le plus grand empressement à me faire connaître ces célébrités, dont la réputation avait retenti dans nos plus petits villages du Sussex.
— Voici, dit-il, Andrew Gamble le champion irlandais. C'est lui qui a battu Noah James de la Garde, et qui a ensuite été presque tué par Jem Belcher dans le creux du banal de Wimbledon, tout près de la potence d'Abbershaw. Les deux qui viennent après lui sont aussi des Irlandais, Jack O'Donnell et Bill Ryan. Quand vous trouvez un bon irlandais, vous ne sauriez rien trouver de mieux, mais ils sont terriblement traîtres. Ce petit gaillard à figure narquoise, c'est Cab Baldwin, le fruitier, celui qu'on appelle l'orgueil de Westminster. Il n'a que cinq pieds sept pouces et ne pèse que neuf stone cinq, mais il a autant de coeur qu'un géant. Il n'a jamais été battu, et il n'y a personne, ayant son poids à un stone près, qui soit capable de le battre, excepté le seul Sam le Hollandais. Voici Georges Maddox, un autre de la même couvée, un des meilleurs boxeurs qui aient jamais mis habit bas. Ce personnage à l'air comme il faut, et qui mange avec une fourchette, celui qui a la tournure d'un Corinthien, à cela près que la bosse de son nez n'est pas tout à fait à sa place, c'est Dick Humphries, le même qui était le Coq des poids moyens jusqu'au jour où Mendoza vint lui couper la crête. Vous voyez cet autre à la tête grisonnante et des cicatrices sur la figure?
— Eh mais, c'est Tom Faulkner, le joueur de cricket, s'écria Harrison, en regardant dans la direction qu'indiquait le doigt de War. C'est le joueur le plus agile des Midlands et quand il était en pleine vigueur, il n'y avait guère de boxeurs en Angleterre qui fussent capables de lui tenir tête.
— Vous avez raison, Jack Harrison. Il fut un des trois qui se présentèrent, lorsque les trois champions de Birminghan portèrent un défi aux trois champions de Londres. C'est un arbre toujours vert, ce Tom. Eh bien, il avait cinquante cinq ans passés quand il défia et battit en cinquante minutes Jack Hornhill qui avait assez d'endurance pour venir à bout de bien des jeunes. Il est préférable de rendre des points en poids qu'en années.
— La jeunesse aura son compte, dit de l'autre côté de la table une voix chevrotante. Oui, mes maîtres, les jeunes auront leur compte.
L'homme, qui venait de parler, était le personnage le plus extraordinaire qu'il y eut dans cette salle où s'en trouvaient de si extraordinaires.
Il était vieux, très vieux, si vieux même qu'il échappait à toute comparaison et personne n'eut été en état de dire son âge, d'après sa peau momifiée et ses yeux de poisson.
Quelques rares cheveux gris étaient épars sur son crâne jauni. Quant à ses traits, ils avaient à peine quelque chose d'humain, tant ils étaient déformés, car les rides profondes et les poches flasques de l'extrême vieillesse étaient venues s'ajouter sur une figure qui avait toujours été d'une laideur grossière et que bien des coups avaient achevé de pétrir et d'écraser.
Dès le commencement du repas, j'avais remarqué cet être-là, qui appuyait sa poitrine contre le bord de la table, comme pour y trouver un soutien nécessaire, et qui épluchait, d'une main tremblante, les mets placés devant lui.
Mais, peu à peu, comme ses voisins le faisaient boire copieusement, ses épaules reprirent de leur carrure. Son dos se raidit, ses yeux s'allumèrent, et il regarda autour de lui, d'abord avec surprise, comme s'il ne se rappelait pas bien comment il était venu là, puis avec une expression d'intérêt véritablement croissant.
Il écoutait, en se faisant de sa main un cornet acoustique, les conversations de ceux qui l'entouraient.
— C'est le vieux Buckhorse, dit à demi-voix le champion Harrison. Il était exactement comme cela, il y a vingt ans, quand j'entrai pour la première fois dans le ring. Il y eut un temps où il était la terreur de Londres.
— Oui, il l'était, dit Bill War. Il se battait comme un cerf dix- cors et il avait une telle endurance qu'il se laissait jeter à terre d'un coup de poing, par le premier fils de famille venu, pour une demi-couronne. Il n'avait pas à ménager sa figure, voyez- vous, car il a toujours été l'homme le plus laid d'Angleterre. Mais voilà bien près de soixante ans qu'on lui a fendu l'oreille et il a fallu lui flanquer plus d'une raclée pour lui faire comprendre enfin que la force le quittait.
— La jeunesse aura son compte, mes maîtres, ronronnait le vieux en secouant pitoyablement la tête.
— Remplissez-lui son verre, dit War. Eh! Tom, versez-lui une goutte de tord-boyaux à ce vieux Buckhorse. Réchauffez-lui le coeur.
Le vieux versa un verre de gin dans sa gorge ridée. Cela produisit sur lui un effet extraordinaire.
Une lueur brilla dans chacun de ses yeux éteints.
Une légère rougeur se montra sur ses joues cireuses.
Ouvrant sa bouche édentée, il lança soudain un son tout particulier, argentin comme celui d'une cloche au son musical.
De rauques éclats de rire de toute la compagnie y répondirent. Des figures allumées se penchèrent en avant les unes des autres pour apercevoir le vétéran.
— C'est Buckhorse, cria-t-on, c'est Buckhorse qui ressuscite.
— Riez si vous voulez, mes maîtres, s'écria-t-il dans son jargon de Lewkner Lane en levant ses deux mains maigres et sillonnées de veines. Il ne se passera pas longtemps avant que vous voyiez mes griffes qui ont cogné sur la boule de Figg et sur celle de Jack Broughton et celle de Harry Gray et bien d'autres boxeurs fameux qui se battaient pour gagner leur pain, avant que vos pères fussent capables de manger leur soupe.
La compagnie se remit à rire et à encourager le vétéran, par des cris où l'intonation railleuse n'était pas dépourvue de sympathie.
— Servez-les bien, Buckhorse, arrangez-les donc. Racontez leur comment les petits s'y prenaient de votre temps.
Le vieux gladiateur jeta autour de lui un regard des plus dédaigneux.
— Eh! d'après ce que je vois, dit-il de son fausset aigu et chevrotant, il y en a parmi vous qui ne sont pas capables de faire partir une mouche posée sur de la viande. Vous auriez fait de très bonnes femmes de chambre, la plupart d'entre vous, mais vous vous êtes trompés de chemin, quand vous êtes entrés dans le ring.
— Donnez-lui un coup de torchon par la bouche, dit une voix enrouée.
— Joe Berks, dit Jackson, je me chargerais d'épargner au bourreau la peine de te rompre le cou, si Son Altesse royale n'était pas présente.
— Ça se peut bien, patron, dit le coquin à moitié ivre, qui se redressa en chancelant. Si j'ai dit quelque chose qui ne convienne pas à un m'sieu comme il faut…
— Asseyez-vous, Berks, cria mon oncle d'un ton si impérieux que l'individu retomba sur sa chaise.
— Eh bien! Lequel de vous regarderait en face Tom Slack, pépia le vieux, ou bien Jack Broughton, lui qui a dit au vieux duc de Cumberland qu'il se chargeait de démolir la garde du roi de Prusse, à raison d'un homme par jour, tous les jours du mois de l'année, jusqu'à ce qu'il fût venu à bout de tout le régiment, et le plus petit de ces gardes avait six pieds de long. Lequel d'entre vous aurait été capable de se remettre d'aplomb après le coup de torchon que donna le gondolier italien à Bob Wittaker?
— Qu'est-ce que c'était, Buckhorse? crièrent plusieurs voix.
— Il vint ici d'un pays étranger, et il était si large qu'il se mettait de profil pour passer par une porte. Il y était forcé sur ma parole, et il était si fort que partout où il cognait, il fallait que l'os parte en morceaux et quand il eut cassé deux ou trois mâchoires, on crut qu'il n'y aurait personne dans le pays en mesure de se lever contre lui. Pour lors, le roi s'en mêle. Il envoie un de ses gentilshommes trouver Figg pour lui dire: «Il y a un petit qui casse un os à chaque fois qu'il touche et ça fait peu d'honneur aux gars de Londres, s'ils le laissent partir sans lui avoir flanqué une rossée.» Comme ça Figg se lève et il dit: «Je ne sais pas, mon maître. Il peut bien casser la gueule à n'importe qui des gens de son pays, mais je lui amènerai un gars de Londres à qui il ne cassera pas la mâchoire quand même il se servirait d'un marteau pilon.» J'étais avec Figg au café Slaughter, qui existait alors, quand il a dit ça au gentilhomme du roi: et j'y vais, oui, j'y vais.
Après ces mots, il lança de nouveau ce cri singulier qui ressemblait à un son de cloche. Sur quoi les Corinthiens et les boxeurs se mirent de nouveau à rire et à l'applaudir.
— Son Altesse… c'est-à-dire le comte de Chester… serait charmé d'entendre jusqu'au bout votre récit Buckhorse, dit mon oncle à qui le prince venait de parler à voix basse.
— Eh bien, Altesse Royale, voici ce qui se passa. Au jour venu, tout le monde se rassembla dans l'amphithéâtre de Figg, le même qui se trouvait à Tottenham Court. Bob Wittaker était là, et ce grand bandit de gondolier italien y était aussi. Il y avait également là tout le beau monde. Ils étaient plus de vingt mille entassés qu'on aurait cru à voir leurs têtes, comme des pommes de terre dans un tonneau faisant des rangées sur les bancs tout autour. Et Jack Figg était là en personne pour veiller à ce qu'on jouât franc jeu dans cette lutte, avec un coquin de l'étranger. Tout le peuple était entassé en cercle, sauf qu'à un endroit il y avait un passage pour que les messieurs de la noblesse pussent aller prendre leurs places assises. Quant au ring, il était en charpente, comme c'était la coutume alors, et élevé d'une hauteur d'homme par-dessus la tête des gens. Bon! quand Bob eut été mis en face de ce géant italien, je lui dis: «Bob! donnez-lui un bon coup dans les soufflets», parce que j'avais bien vu qu'il était aussi enflé qu'une galette au fromage. Alors, Bob marche et comme il s'avance vers l'étranger, il reçoit un rude coup sur la boule. J'entendis le bruit sourd que ça fit et j'entendis passer quelque chose tout près de moi, mais quand je regardai, l'Italien était en train de se tâter les muscles au milieu de la scène, mais quant à Bob, impossible de l'apercevoir, pas plus que s'il n'était jamais venu là.
L'auditoire était suspendu aux lèvres du vieux boxeur.
— Eh bien! crièrent une douzaine de voix, eh bien, Buckhorse!
Est-ce qu'il l'avait avalé, quoi enfin?
— Eh bien, mes garçons, voilà justement ce que je me demandais quand tout à coup, je vois deux jambes qui se dressaient en l'air, au milieu du public, à une bonne distance de là. Je reconnus les jambes de Bob, parce qu'il portait une sorte de culotte jaune avec des rubans bleus aux genoux. Le bleu, c'était sa couleur. Alors, on le remit sur le bon bout. Oui, on lui fraya un passage et on l'applaudit pour lui donner du courage, quoiqu'il n'en eût jamais manqué. Tout d'abord il était si ébloui qu'il ne savait pas s'il était à l'église ou dans la prison du Maquignon, mais quand je l'eus mordu aux deux oreilles, il se secoua et revint à lui. «Nous allons nous y remettre, Buck» qu'il dit. «Il vous a marqué» dis- je. Et il cligna de l'oeil ou de ce qui lui en restait. Alors l'Italien lance de nouveau son poing, mais Bob fait un bond de côté et lui envoie un coup en pleine viande, avec toute la force que Dieu lui avait donnée.
— Eh bien? Eh bien?
— Eh bien! L'Italien avait reçu ça en plein sur la gorge et ça le fit ployer en deux comme une mesure de deux pieds. Alors, il se redresse et lance un cri. Jamais vous n'avez entendu chanter Gloria! Alléluia! de cette force-là. Et voilà que d'un bond, il saute à bas de l'estrade et enfile le passage libre de toute la vitesse de ses pattes. Tout le public se lève et part avec lui aussi vite qu'on pouvait, mais on riait, on riait! Tout le chenil était plein de gens sur trois de front, qui se tenaient les flancs comme s'ils eussent eu peur de se casser en deux. Bon, nous lui fîmes la chasse le long de Holborn jusque dans Fleet-Street, puis dans Cheapside, plus loin que la Bourse, et on ne le rattrapa qu'au bureau d'embarquement où il s'informait à quelle heure avait lieu le premier départ pour l'étranger.
Les rires redoublèrent, on fit tinter les verres sur la table, quand le vieux Buckhorse eut achevé son histoire.
Je vis le Prince de Galles remettre quelque chose au garçon qui s'approcha et glissa l'objet dans la main du vétéran. Il cracha dessus avant de le fourrer dans sa poche.
Pendant ce temps-là, la table avait été desservie. Elle était maintenant parsemée de bouteilles et de verres, et l'on distribuait de longues pipes de terre et des paquets de tabac.
Mon oncle ne fumait point, parce qu'il croyait que cette habitude noircissait les dents, mais un bon nombre de Corinthiens, et le Prince fut des premiers, donnèrent l'exemple en allumant leurs pipes.
Toute contrainte avait disparu.
Les boxeurs professionnels, allumés par le vin, s'interpellaient bruyamment d'un bout à l'autre des tables en envoyant à grands cris leurs souhaits de bienvenue à leurs amis qui se trouvaient à l'autre bout de la pièce.
Les amateurs, se mettant à l'unisson de la compagnie, n'étaient guère moins bruyants et, discutant à haute voix les mérites des uns et des autres, critiquaient à la face des professionnels leur manière de se battre et faisaient des paris sur les rencontres futures.
Au milieu de ce sabbat retentit un coup frappé d'un air autoritaire sur la table. Mon oncle se leva pour prendre la parole.
Tel qu'il était debout, sa figure pâle et calme, le corps si bien pris, je ne l'avais jamais vu sous un aspect si avantageux pour lui, car avec toute son élégance, il paraissait posséder un empire incontesté sur ces farouches gaillards.
On eût dit un chasseur qui va et vient sans souci, au milieu d'une meute qui bondit et aboie.
Il exprima son plaisir de voir un si grand nombre de bons sportsmen réunis, et reconnut l'honneur qui avait été fait tant à ses invités qu'à lui-même, par la présence, ce soir-là, d'une illustre personnalité qu'il devait mentionner sous le nom de comte de Chester.
Il était fâché que la saison ne lui eût pas permis de servir du gibier sur la table, mais il y avait autour d'elle de si beau gibier qu'on n'en regrettait pas l'absence.
Applaudissements et rires.
Selon lui, le sport du ring avait contribué à développer ce mépris de la douleur et du danger qui avait tant de fois contribué au salut du pays dans les temps passés et qui allait redevenir nécessaire s'il devait en croire ce qu'il avait entendu.
Si un ennemi débarquait sur nos rivages, alors, avec notre armée si peu nombreuse, nous serions dans la nécessité de compter sur la bravoure naturelle à la race, bravoure pliée à la persévérance par la vue et la pratique des sports virils. En temps de paix également, les règles du ring avaient été utiles, en ce qu'elles consolidaient les principes du jeu loyal, en ce qu'elles rendaient l'opinion publique hostile à l'usage du couteau ou des coups de bottes si répandu à l'étranger.
Il concluait en demandant que l'on bût au succès de la Fantaisie, en associant à ce toast le nom de John Jackson, le digne représentant et le type de ce qu'il y avait de plus admirable dans la boxe anglaise.
Jackson ayant répondu avec une promptitude et un à-propos qu'aurait pu lui envier plus d'un homme public, mon oncle se leva encore une fois.
— Nous sommes réunis, ce soir, dit-il, non seulement pour célébrer les gloires passées du ring professionnel, mais encore pour organiser des rencontres prochaines. Il serait aisé, maintenant que les patrons et les boxeurs sont groupés sous ce toit, de régler quelques accords. J'en ai moi-même donné l'exemple en faisant avec Sir Lothian Hume un match dont les conditions vont vous être communiquées par ce gentleman.
Sir Lothian se leva, un papier à la main.
— Altesse Royale et gentlemen, voici en peu de mots les conditions. Mon homme, Wilson le Crabe, de Gloucester, qui ne s'est jamais battu pour un prix, s'engage à une rencontre qui aura lieu le 18 mai de la présente année avec tout homme, quel que soit son poids, qui aura été choisi par Sir Charles Tregellis. Le choix de Sir Charles Tregellis est limité à un homme au-dessous de vingt ans ou au-dessus de trente-cinq de manière à exclure Belcher et les autres candidats aux honneurs du championnat. Les enjeux sont de deux mille livres contre mille livres. Deux cents livres seront payées par le gagnant à son homme. Qui se dédira, paiera. C'était chose curieuse que de voir avec quelle gravité tous ces gens-là, boxeurs et amateurs, penchaient la tête et jugeaient les conditions du match.
— On m'apprend, dit Sir John Lade, que Wilson le Crabe est âgé de vingt-trois ans, et que, sans avoir jamais disputé de prix dans un combat régulier, sur le ring public, il n'en a pas moins concouru pour des enjeux, dans l'enceinte des cordes, en maintes occasions.
— Je l'y ai vu six ou sept fois, dit Belcher.
— C'est précisément pour ce motif, Sir John, que je mise à deux contre un en sa faveur.
— Puis-je demander, dit le Prince, quels sont au juste la taille et le poids de Wilson?
— Altesse royale, c'est cinq pieds onze pouces et treize stone dix.
— Voila une taille et un poids qui suffisent de reste pour n'importe quel bipède, dit Jackson au milieu des murmures approbateurs des professionnels.
— Lisez les règles du combat, Sir Lothian.
— Le combat aura lieu le mardi 18 mai, à dix heures du matin, dans un endroit qui sera fixé postérieurement. Le ring sera un carré de vingt pieds de côté. Ni l’un ni l'autre des combattants ne se retirera à moins d'un coup décisif reconnu pour tel par les arbitres. Ceux-ci seront au nombre de trois, ils seront choisis sur le terrain, savoir deux pour les cas ordinaires, et un pour les départager. Cela est-il conforme à vos désirs, Sir Charles?
Mon oncle acquiesça d'un signe de tête.
— Avez-vous quelque chose à dire, Wilson?
Le jeune pugiliste, qui était d'une structure singulière dans sa maigreur efflanquée, avec une figure accidentée, osseuse, passa ses doigts dans sa chevelure coupée court.
— Si ça vous plaît, monsieur, dit-il avec le léger zézaiement des campagnards de l'Ouest, un ring de vingt pieds de côté, c'est un peu étroit pour un homme de treize stone.
Nouveau murmure d'approbation parmi les professionnels.
— Combien vous faudrait-il, Wilson?
— Vingt-quatre, Sir Lothian.
— Avez-vous quelque objection, Sir Charles?
— Aucune.
— Avez-vous encore quelque chose à demander, Wilson?
— Si ça vous plaît, monsieur, je ne serais pas fâché de savoir avec qui je vais me battre.
— À ce que je vois, vous n'avez pas encore officiellement désigné votre champion, Sir Charles.
— J'ai l'intention de ne le faire que le matin même du combat. Je crois que le texte même de notre pari me reconnaît ce droit.
— Certainement, vous pouvez en faire usage.
— C'est mon intention et je serais immensément obligé envers Mr
Berkeley Craven, s'il voulait bien accepter le dépôt des enjeux.
Ce gentleman s'étant empressé de donner son consentement, toutes les formalités que comportaient ces modestes tournois furent accomplies.
Et alors, ces hommes sanguins, vigoureux, étant échauffés par le vin, échangeaient des regards de colère d'un bord à l'autre des tables.
La lumière pénétrant à travers les spirales grises de la fumée du tabac éclairait les figures sauvages, anguleuses des Juifs et les faces rougies des rudes Saxons. La vieille querelle qui s'était jadis élevée pour savoir si Jackson avait commis ou non un acte déloyal en prenant Mendoza par les cheveux lors de sa lutte à Hornchurch, se ranima de nouveau.
Sam le Hollandais jeta un shilling sur la table et offrit de se battre contre la gloire de Westminster, si celui-ci osait soutenir que Mendoza avait été vaincu loyalement.
Joe Berks, qui était devenu de plus en plus bruyant et agressif à mesure que la soirée s'avançait, tenta de monter sur la table, en proférant d'horribles blasphèmes, pour en venir aux mains avec un vieux Juif nommé Yussef le batailleur, qui s'était lancé à corps perdu dans la discussion.
Il n'en eût pas fallu beaucoup plus pour que le souper se terminât par une bataille générale et acharnée et ce ne fut que grâce aux efforts de Jackson, de Belcher et d'Harrison et d'autres hommes plus froids, plus rassis, que nous n'assistâmes pas à une mêlée. Alors, cette question une fois écartée, surgit à la place celle des prétentions rivales pour les championnats de différents poids.
Des propos encolérés furent de nouveau échangés. Des défis étaient dans l'air.
Il n'y avait pas de limite précise entre les poids légers, moyens et lourds et, cependant, c'était une affaire importante, pour le classement d'un boxeur de savoir s'il serait coté comme le plus lourd des poids légers, ou le plus léger des poids lourds.
L'un se posait comme le champion de dix stone; l'autre était prêt à accepter n'importe quel match à onze stone, mais se refusait à aller jusqu'à douze, ce qui aurait eu pour résultat de le mettre aux prises avec l'invincible Jem Belcher.
Faulkner se donnait comme le champion des vétérans, et l'on entendit même résonner à travers le tumulte le singulier coup de cloche du vieux Buckhorse, déclarant qu'il portait un défi à n'importe quel boxeur ayant plus de quatre-vingts ans et pesant moins de sept stone.
Mais malgré ces éclaircies, il y avait de l'orage dans l'air. Le champion Harrison venait de me dire tout bas qu'il était absolument certain que nous n'arriverions jamais au bout de la soirée sans désagréments. Il m'avait conseillé, dans le cas où la chose prendrait une mauvaise tournure, de me réfugier sous la table, quand le maître de l'auberge entra d'un pas pressé et remit un billet à mon oncle.
Celui-ci le lut et le fit passer au Prince qui le lui rendit en relevant les sourcils et en faisant un geste de surprise.
Alors, mon oncle se leva, tenant le bout de papier et le sourire aux lèvres: — Gentlemen, dit-il, il y a en bas un étranger qui attend et exprime le désir d'engager un combat décisif avec le meilleur boxeur qu'il y ait dans la salle.
XI — LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES
Cette annonce concise fut suivie d'un moment de surprise silencieuse puis d'un éclat de rire général.
On pouvait argumenter pour savoir quel était le champion pour chaque poids, mais il était absolument certain que les champions de tous les poids se trouvaient assis autour des tables. Un défi assez audacieux pour s'adresser à tous, sans exception, sans distinction de poids ou d'âge était de nature telle qu'on ne pouvait y voir qu'une farce, mais c'était une farce qui pouvait coûter cher au plaisant.
— Est-ce pour tout de bon? demanda mon oncle.
— Oui, sir Charles, répondit l'hôtelier. L'homme attend en bas.
— C'est un chevreau, crièrent plusieurs boxeurs, quelque gamin qui nous fait poser.
— Ne le croyez pas, répondit l'hôtelier. C'est un Corinthien à la dernière mode, à en juger par son habillement, et il parle sérieusement ou je ne me connais pas en hommes.
Mon oncle s'entretint quelques instants à voix basse avec le
Prince de Galles.
— Eh bien! gentlemen, dit-il ensuite, la nuit n'est pas très avancée et s'il y a dans la compagnie quelqu'un qui désire montrer son talent, vous ne pouvez trouver une meilleure occasion. — Quel est son poids, Bill? demanda Jem Belcher.
— Il a près de six pieds et je le classerai dans les treize stone quand il sera déshabillé.
— Poids lourd. Qui est-ce qui le prend? s'écria Jackson.
Tout le monde en voulait, depuis les hommes de neuf stone jusqu'à
Sam le Hollandais.
La salle retentissait de cris enroués, des propos de ceux qui se prétendaient qualifiés pour ce choix.
Une bataille, alors qu'ils étaient échauffés par le vin et mûrs pour en découdre, et surtout une bataille devant une société aussi choisie, devant le Prince lui-même, c'était une chance qui ne se présentait pas souvent à eux.
Seuls, Jackson, Belcher, Mendoza et quelques autres anciens et des plus fameux gardaient le silence, jugeant au-dessous de leur dignité d'accepter un engagement ainsi improvisé.
— Eh bien! mais vous ne pouvez pas vous battre tous avec lui, remarqua Jackson, quand la confusion des langues se fut apaisée: C'est au président de choisir.
— Votre Altesse Royale a peut-être un champion en vue, demanda mon oncle.
— Par Jupiter, dit le Prince dont la figure devenait plus rouge et les yeux de plus en plus ternes, je me présenterais moi-même si ma position était différente. Vous m'avez vu avec les gants Jackson. Vous connaissez ma forme?
— J'ai vu Votre Altesse Royale, dit Jackson en bon courtisan, et j'ai senti les coups de Votre Altesse Royale.
— Peut-être Jem Belcher consentirait-il à nous donner une séance.
Belcher secoua sa belle tête en souriant.
— Voici mon frère Tom ici présent qui n'a jamais saigné à
Londres. Il ferait un match plus équitable.
— Qu'on me le donne à moi, hurla Joe Berks. J'ai attendu tout ce soir une affaire et je me battrai contre quiconque cherchera à prendre ma place. Ce gibier-là, c'est pour moi, mes maîtres. Laissez-le-moi si vous tenez à voir comment on prépare une tête de veau. Si vous faites passer Tom Belcher avant moi, je me battrai avec Tom Belcher et après, avec Jem Belcher ou Bill Belcher ou tous les Belcher qui ont pu venir de Bristol.
Il était clair que Berks s'était mis dans un état tel qu'il fallait qu'il se battît avec quelqu'un.
Sa figure grossière était tendue.
Les veines faisaient saillie sur son front bas. Ses méchants yeux gris se portaient malignement sur un homme, puis sur un autre, en quête d'une querelle.
Ses grosses mains rouges étaient serrées en poings noueux. Il en brandit un d'un air menaçant tout en promenant autour des tables son regard d'ivrogne.
— Je suppose, gentlemen, que vous serez comme moi d'avis que Joe Berks ne s'en trouvera que mieux, s'il se donne un peu d'air frais et d'exercice, dit mon oncle. Avec le concours de Son Altesse Royale et de la compagnie, je le désignerai comme notre champion en cette occasion.
— Vous me faites grand honneur, s'écria l'individu qui se leva en chancelant et commença à ôter son habit. Si je ne l'avale pas en cinq minutes, puissé-je ne jamais revoir le Shroshire.
— Un instant, Berks, crièrent plusieurs amateurs. Dans quel endroit la lutte aura-t-elle lieu?
— Où vous voudrez, mes maîtres, je me battrai dans la fosse d'un scieur de long ou sur le dessus d'une diligence, comme vous voudrez. Mettez-nous pied contre pied et je me charge du reste.
— Ils ne peuvent passe battre ici, au milieu de cet encombrement.
Où donc aller? dit mon oncle.
— Sur mon âme, Tregellis, s'écria le Prince, je crois que notre ami l'inconnu aurait son avis à donner sur l'affaire. Ce serait lui manquer complètement d'égards que de ne pas lui laisser le choix des conditions.
— Vous avez raison, Sir, il faut le faire monter.
— Voilà qui est bien facile, car il franchit justement le seuil.
Je jetai un regard autour de moi et j'aperçus un jeune homme de haute taille, fort bien vêtu, couvert d'un grand manteau de voyage de couleur brune et coiffé d'un chapeau de feutre noir.
Une seconde après, il se tourna et je saisis convulsivement le bras du champion Harrison.
— Harrison, fis-je d'une voix haletante, c'est le petit Jim.
Et cependant dès le premier moment, il m'était venu à l'esprit que la chose était possible, qu'elle était même probable.
Je crois qu'elle s'était également présentée à l'esprit d'Harrison, car je remarquai une expression sérieuse, puis agitée sur sa physionomie, dès qu'il fut question d'un inconnu qui était en bas.
En ce moment, dès que se fut calmé le murmure de surprise et d'admiration causé par la figure et la tournure de Jim, Harrison se leva en gesticulant avec véhémence.
— C'est mon neveu Jim, gentlemen, cria-t-il. Il n'a pas vingt ans, et s'il est ici, je n'y suis pour rien.
— Laissez-le tranquille, Harrison, s'écria Jackson. Il est assez grand pour répondre lui-même.
— Cette affaire est allée assez loin, dit mon oncle. Harrison, je crois que vous êtes trop bon sportsman pour vous opposer à ce que votre neveu prouve qu'il tient de son oncle.
— Il est bien différent de moi, s'écria Harrison au comble de l'embarras. Mais je vais vous dire, gentlemen, ce que je puis faire. J'avais décidé de ne plus remettre les pieds dans un ring. Je me mesurerai volontiers avec Joe Berks, rien que pour divertir un instant la société.
Le petit Jim s'avança et posa la main sur l'épaule du champion.
— Il le faut, oncle, dit-il à mi-voix mais de façon que je l'entendis, je suis fâché d'aller contre vos désirs, mais mon parti est pris, et j'irai jusqu'au bout.
Harrison secoua ses vastes épaules.
— Jim, Jim, vous ne vous doutez pas de ce que vous faites. Mais je vous ai déjà entendu tenir ce langage et je sais que cela finit toujours par ce qui vous plaît.
— J'espère, Harrison, que vous avez renoncé à votre opposition? demanda mon oncle.
— Puis-je prendre sa place?
— Vous ne voudriez pas qu'on dise que j'ai porté un défi et que j'ai laissé à un autre le soin de le tenir? dit tout bas Jim. C'est mon unique chance. Au nom du ciel, ne vous mettez pas en travers de ma route.
La large figure, ordinairement impassible, du forgeron était bouleversée par la lutte des émotions contradictoires.
À la fin, il abattit brusquement son poing sur la table.
— Ce n'est point ma faute, s'écria-t-il, ça devait arriver et c'est arrivé. Jim, au nom du ciel, mon garçon, rappelez-vous vos distances et tenez-vous à bonne portée d'un homme qui pourrait vous rendre seize livres.
— J'étais certain qu'Harrison ne s'obstinerait pas quand il s'agit de sport, dit mon oncle. Nous sommes heureux que vous soyez venu, car nous pourrons nous entendre et prendre les arrangements nécessaires en vue de votre défi si digne d'un sportsman.
— Contre qui vais-je me battre? dit Jim en jetant un regard sur toutes les personnes présentes qui étaient toutes debout en ce moment.
— Jeune homme, vous verrez à qui vous avez affaire, avant que la partie soit engagée à fond, cria Berks en se frayant passage par des poussées inégales à travers la foule. Vous aurez besoin d'un ami pour jurer qu’il vous reconnaît avant que j'aie fini, voyez- vous?
Jim le toisa et le dégoût se peignit sur tous les traits de sa figure.
— Assurément, vous n'allez pas me mettre aux prises avec un homme ivre? dit-il. Où est Jem Belcher?
— Me voici, jeune homme.
— Je serais heureux de m'essayer avec vous, si je le puis.
— Mon garçon, il faut percer par degrés jusqu'à moi. On ne monte pas d'un bond d'un bout à l'autre de l'échelle, on la gravit échelon par échelon. Montrez-vous digne d'être un adversaire pour moi, et je vous donnerai votre tour.
— Je vous suis fort obligé.
— Et votre air me plaît, je vous veux du bien, dit Belcher en lui tendant la main.
Ils étaient assez semblables entre eux, tant de figure que de proportions, à cela près que le champion de Bristol avait quelques années de plus.
Il s'éleva un murmure d'admiration quand on vit côte à côte ces deux corps de haute taille, sveltes, et ces traits aux angles vifs et bien marqués.
— Avez-vous fait choix de quelque endroit pour le combat? demanda mon oncle.
— Je m'en rapporte à vous, monsieur, dit Jim.
— Pourquoi n'irait-on pas à Five's Court? suggéra sir John.
— Soit, allons à Five's Court.
Mais cela ne faisait pas du tout le compte de l'hôtelier. Il voyait dans cet heureux incident l'occasion de moissonner une récolte nouvelle dans les poches de la dépensière compagnie.
— Si vous le voulez bien, s'écria-t-il, il n'est pas nécessaire d'aller aussi loin. Mon hangar à voitures derrière la cour est vide et vous ne trouverez jamais d'endroit plus favorable pour se cogner.
Une exclamation unanime s'éleva en faveur du hangar à voitures et ceux qui étaient près de la porte s'esquivèrent en toute hâte dans l'espoir de s'emparer des meilleures places.
Mon gros voisin, Bill War, tira Harrison à l'écart.
— J'empêcherais ça, si j'étais à votre place.
— Si je le pouvais, je le ferais. Je ne désire pas du tout qu'il se batte. Mais, quand il s'est mis quelque chose en tête il est impossible de le lui ôter.
Tous les combats qu'avait livrés le pugiliste, si on les avait mis ensemble, ne l'auraient pas mis dans une semblable agitation.
— Alors chargez-vous de lui et prenez l'éponge, quand les choses commenceront à tourner mal. Vous connaissez le record de Joe Berks?
— Il a commencé depuis mon départ.
— Eh bien! C'est une terreur. Il n'y a que Belcher qui puisse venir à bout de lui. Vous voyez vous-même l'homme: six pieds et quatorze stone. Avec cela, le diable au corps. Belcher l’a battu deux fois, mais la seconde il lui a fallu se donner bien du mal.
— Bon, bon, il nous faut en passer par là. Vous n'avez pas vu le petit Jim sortir ses muscles. Sans quoi, vous auriez meilleure opinion de ses chances. Il n'avait guère que seize ans quand il rossa le Coq des Dunes du Sud, et depuis, il a fait bien du chemin.
La compagnie sortait à flots par la porte et descendait à grand bruit les marches.
Nous nous mêlâmes donc au courant.
Il tombait une pluie fine et les lumières jaunes des fenêtres faisaient reluire le pavage en cailloux de la cour.
Comme il faisait bon respirer cet air frais et humide, en sortant de l'atmosphère empestée de la salle du souper. À l'autre bout de la cour, s'ouvrait une large porte qui se dessinait vivement à la lumière des lanternes de l'intérieur.
Par cette porte entra le flot des amateurs et des combattants qui se bousculaient dans leur empressement, pour se placer au premier rang.
De mon côté, avec ma taille plutôt petite, je n'aurais rien vu, si je n'avais rencontré un seau retourné sur lequel je me plantai en m'adossant au mur.
La pièce était vaste avec un plancher en bois et une ouverture en carré dans la toiture. Cette ouverture était festonnée de têtes, celles des palefreniers et des garçons d'écurie qui regardaient de la chambre aux harnais, située au-dessus.
Une lampe de voiture était suspendue à chaque coin et une très grosse lanterne d'écurie pendait au bout d'une corde attachée à une maîtresse poutre.
Un rouleau de cordage avait été apporté et quatre hommes, sous la direction de Jackson, avaient été postés pour le tenir.
— Quel espace leur donnez-vous? demanda mon oncle.
— Vingt-quatre pieds, car ils sont tous deux fort grands,
Monsieur.
— Très bien. Et une demi-minute après chaque round, je suppose. Je serai un des arbitres, si Sir Lothian Hume veut être l'autre et vous Jackson, vous tiendrez la montre et vous servirez d'arbitre suprême.
Tous les préparatifs furent faits avec autant de célérité que d'exactitude par ces hommes expérimentés.
Mendoza et Sam le Hollandais furent chargés de Berks. Petit Jim fut confié aux soins de Belcher et de Jack Harrison.
Les éponges, les serviettes et une vessie pleine de brandy furent passées de mains en mains, pour être mises à la disposition des seconds.
— Voici votre homme, s'écria Belcher. Arrivez, Berks, ou bien nous allons vous chercher.
Jim parut dans le ring, nu jusqu'à la ceinture, un foulard de couleur noué autour de la taille.
Un cri d'admiration échappa aux spectateurs quand ils virent les belles lignes de son corps, et je criai comme les autres.
Il avait les épaules plutôt tombantes que massives, mais il avait les muscles à la bonne place, faisant des ondulations longues et douces, du cou à l'épaule, et de l'épaule au coude.
Son travail à l'enclume avait donné à ses bras leur plus haut degré de développement.
La vie salubre de la campagne avait revêtu d'un luisant brillant sa peau d'ivoire qui reflétait la lumière des lampes.
Son expression indiquait un grand entrain, la confiance. Il avait cette sorte de demi-sourire farouche que je lui avais vu bien des fois dans le cours de notre adolescence et qui indiquait, sans l’ombre d'un doute pour moi, la détermination d'un orgueil dur comme fer. Il perdrait connaissance, longtemps avant que le courage l’abandonnât.
Pendant ce temps, Joe Berks s'était avancé d'un air fanfaron et s'était arrêté les bras croisés entre ses seconds, dans l'angle opposé.
Son expression n'avait rien de la hâte, de l'ardeur de son adversaire et sa peau d'un blanc mat, aux plis profonds sur la poitrine et sur les côtes, prouvait, même à des yeux inexpérimentés, comme les miens, qu'il n'était pas un boxeur manquant d'entraînement.
Certes une vie passée à boire des petits verres et à se donner du bon temps l'avait rendu bouffi et lourd.
D'autre part, il était fameux par son adresse, par la force de son coup, de sorte que même devant la supériorité de l'âge et de la condition, les paris furent à trois contre un en sa faveur.
Sa figure charnue, rasée de près, exprimait la férocité autant que le courage.
Il restait immobile, fixant méchamment Jim de ses petits yeux injectés de sang, portant un peu en avant ses larges épaules, comme un mâtin farouche tire sur sa chaîne.
Le brouhaha des paris s'était augmenté, couvrant tous les autres bruits. Les hommes se jetaient leurs appréciations d'un côté à l'autre du hangar, agitaient les mains en l'air pour attirer l'attention ou pour faire signe qu'ils acceptaient un pari.
Sir John Lade, debout au premier rang, criait les sommes tenues contre Jim et les évaluait libéralement avec ceux qui jugeaient d'après l'apparence de l'inconnu. — J'ai vu Berks se battre, disait-il à l'honorable Berkeley Craven. Ce n'est pas un blanc bec de campagnard qui battra un homme possesseur d'un pareil record.
— Il se peut que ce soit un blanc bec de campagnard, dit l'autre, mais on m'a tenu pour un bon juge en fait de bipèdes ou de quadrupèdes et je vous le dis, Sir John, je n'ai jamais vu de ma vie homme qui parût mieux en forme. Pariez-vous toujours contre moi?
— Trois contre un.
— Chaque unité compte pour cent livres.
— Très bien, Craven! les voilà partis. Berks! Berks! Bravo! Berks! Bravo! Je crois bien Berkeley que j'aurai à vous faire verser ces cent livres.
Les deux hommes s'étaient mis debout face-à-face, l'un aussi léger qu'une chèvre, avec son bras gauche bien en dehors, et le bras droit en travers du bas de sa poitrine, tandis que Berks tenait les deux bras à demi ployés et les pieds presque sur la même ligne, de façon à pouvoir porter en arrière l'un ou l'autre.
Pendant une minute, ils se regardèrent.
Puis Berks baissant la tête et lançant un coup de sa façon qui était de passer sa main par-dessus celle de l'autre, poussa brusquement Jim dans son coin.
Ce fut une glissade en arrière plutôt qu'un Knock-down mais on vit un mince filet de sang couler au coin de la bouche de Jim.
En un instant, les seconds prirent leurs hommes et les entraînèrent dans leur coin.
— Vous est-il égal de doubler notre enjeu? dit Berkeley Craven, qui allongeait le cou pour apercevoir Jim.
— Quatre contre un sur Berks! Quatre contre un sur Berks! crièrent les gens du ring.
— L'inégalité s'est accrue, comme vous voyez. Tenez-vous quatre contre un en centaines?
— Parfaitement, Sir John!
— On dirait que vous comptez davantage sur lui, maintenant qu'il a eu un Knock-down.
—Il a été bousculé par un coup, mais il a paré tous ceux qui lui ont été portés et je trouve qu'il avait une mine à mon gré quand il s'est relevé.
— Bon! Moi j'en tiens pour le vieux boxeur. Les voici de nouveau. Il a appris un joli jeu, et il se couvre bien, mais ce n'est pas toujours celui qui a les meilleures apparences qui gagne.
Ils étaient aux prises pour la seconde fois et je trépignais d'agitation sur mon seau.
Il était évident que Berks prétendait l'emporter de haute lutte, tandis que Jim, conseillé par les deux hommes les plus expérimentés de l'Angleterre, comprenait fort bien que la tactique la plus sûre consistait à laisser le coquin gaspiller sa force et son souffle en pure perte.
Il y avait quelque chose d'horrible dans l'énergie que mettait Berks à lancer ses coups et à accompagner chaque coup d'un grognement sourd.
Après chacun d'eux, je regardais Jim comme j'aurais regardé un navire échoué sur la plage du Sussex, après chaque vague succédant à une autre vague, qui venait de monter en grondant et chaque fois je m'attendais à le revoir cruellement abîmé.
Mais la lumière de la lanterne me montrait chaque fois la figure aux traits fins de l'adolescent, avec la même expression alerte, les yeux bien ouverts, la bouche serrée, pendant qu'il recevait les coups sur l’avant-bras ou que, baissant subitement la tête, il les laissait passer en sifflant par-dessus son épaule.
Mais Berks avait autant de ruse que de violence.
Graduellement, il fit reculer Jim dans un angle du carré de cordes, d'où il lui était impossible de s'échapper et dès qu'il l'y eut enfermé, il se jeta sur lui comme un tigre.
Ce qui se passa alors dura si peu de temps, que je ne saurais le détailler dans son ordre, mais je vis Jim se baisser rapidement sous les deux bras lancés à toute volée. En même temps, j'entendis un bruit sec, sonore, et je vis Jim danser au centre du ring, Berks gisant sur le côté, une main sur un oeil.
Quelles clameurs! Les professionnels, les Corinthiens, le Prince, les valets d'écurie, l'hôtelier, tout le monde criait à tue-tête.
Le vieux Buckhorse sautillait près de moi, sur une caisse, et de sa voix criarde, piaillait des critiques et des conseils en un jargon de ring étrange et vieilli que personne ne comprenait.
Ses yeux éteints brillaient. Sa face parcheminée frémissait d'excitation et son bruit musical de cloche domina le vacarme.
Les deux hommes furent entraînés vivement dans leurs coins.
Un des seconds les épongeait tandis que l'autre agitait une serviette, devant leur figure. Eux-mêmes, les bras ballants, les jambes allongées, absorbaient autant d'air que leurs poumons pouvaient en contenir pendant le court intervalle qui leur était accordé.
— Que pensez-vous de votre blanc bec campagnard? cria Craven triomphant. Avez-vous jamais rien vu de plus magistral?
— Ce n'est certes point un Jeannot, dit Sir John en hochant la tête. À combien tenez-vous pour Berks, Lord Sele?
— À deux contre un.
— Je vous le prends à cent par unité.
— Voilà Sir John qui se couvre, s'écria mon oncle, en se retournant vers nous avec un sourire.
— Allez! dit Jackson.
Ce round-là fut notablement plus court que le précédent.
Évidemment, Berks avait reçu la recommandation d'engager la lutte de près à tout prix, pour profiter de l'avantage que lui donnait sa supériorité de poids, avant que l'avantage que donnait à son adversaire sa supériorité de forme pût faire son effet.
D'autre part, Jim, après ce qui s'était passé dans le dernier round, était moins disposé à faire de grands efforts pour le tenir à distance d'une longueur de bras.
Il visa à la tête de Berks qui se lançait à fond, le manqua et reçut à rebours un violent coup en plein corps, qui lui imprima sur les côtes, en haut, la marque en rouge de quatre phalanges.