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Journal d'un sous-officier, 1870 cover

Journal d'un sous-officier, 1870

Chapter 15: VI
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About This Book

Un jeune sous‑officier retrace l'onde de choc provoquée par des revers militaires, la stupeur et la morosité de la population toulousaine, puis la mobilisation collective pour la garde nationale mobile. Il raconte son engagement à vingt ans, l'entraînement au gymnase Léotard et la mort dramatique du maître, la surprise et l'inquiétude familiales face à son départ, et l'entrée progressive dans la vie militaire. Le récit mêle descriptions de la vie civile frappée par la défaite, détails d'instruction et réflexions sur la discipline, la camaraderie, le devoir et l'amertume qui accompagnent la guerre.




LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE


Il n'y avait pas à s'apitoyer longuement. Dans le métier des armes, les liaisons ne se dénouent pas; elles sont presque toujours rompues brusquement, si fraternelles qu'elles aient été. Les exigences du service veulent qu'après une longue intimité on se sépare immédiatement sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber, sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en arrière, le camarade frappé à mort qui était devenu votre ami. Et la discipline impose parfois des épreuves plus cruelles. Il faut brider son coeur, si l'on ne peut l'étouffer. C'est pourquoi les vieux militaires passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons d'autrefois; ils rachètent ainsi leur sécheresse professionnelle, leur froideur obligatoire et passagère, l'apparente indifférence qui fut longtemps exigée d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspiré de véritable amitié, à Nareval ni à moi: nous déplorions qu'il eût commis les fautes dont il serait châtié, plus que nous ne pouvions le regretter lui-même.

Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la société des joyeux compères du premier voyage. Tous étaient restés au dépôt, et, outre que nous n'étions pas gais naturellement, le grade nous isolait déjà un peu des simples soldats. D'eux-mêmes ils s'éloignaient de nous. Cette sorte de solitude, en plein brouhaha, était favorable au cours de mes pensées à la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers le but que m'avait assigné ma conscience, et, par une circonstance inespérée, il allait m'être donné de revoir mes amis, de recevoir dans un baiser une nouvelle bénédiction de ma mère.

Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue de ce pays ne m'eût pas frappé et charmé à mon premier passage. Chère terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur variété, je m'en éprenais de plus en plus à cette revue panoramique, parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous pas essayer de la défendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang?

De Perpignan à Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains endroits, sur une chaussée de quelques mètres à peine. D'un côté, la mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre, d'immenses étangs bleus. Sur la côte, les pauvres villages de pêcheurs étagent leurs cabanes en amphithéâtre, devant l'élément qui leur fournit la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette immensité dont le calme n'était troublé que par le cri de quelque goéland effarouché, s'envolant de rocher en rocher.

La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui restaient à franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain, pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux portières, les clairons sonnent allègrement la charge. Nous entrons en gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais je n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, quand une terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, la Toussaint, veille des Morts. Mon télégramme est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas, devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel délicieux moment, mais qu'il fut court!

Ma mère était radieuse; elle retrouvait son fils, aussi décidé que le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers le danger, elle ne tremblait plus; après m'avoir cru à jamais perdu, elle me revoyait: heureux présage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles attentions charmantes! Quelques aliments réparateurs à prendre, tout en causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager à mettre le soir même. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le mérite du devoir en se rendant plus chers, en découvrant à celui qui partait les trésors de tendresse que peut-être il allait perdre, mais dont rien alors n'aurait pu l'obliger à se montrer moins digne!—Quoi! déjà? Le clairon rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions à peine échangé quelques paroles!

Quel vide dans le wagon, malgré le tumulte environnant! Bien que, blotti silencieusement dans un coin, je m'efforçasse de jouir encore, comme d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais; j'étais triste, craignant que ma mère n'eût entendu ces mots jetés au passage par un brutal, par un jaloux: «Embrassez-le bien, vous ne le reverrez pas!»

Lorsque, au matin, nous eûmes dépassé Bordeaux, le froid, dans nos wagons à marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la campagne nous apparut toute dépouillée. Elle semblait s'être mise en deuil à mesure que nous nous rapprochions des contrées où se jouaient nos destinées. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits s'exerçant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres pour nous saluer, et six cents voix leur répondaient en entonnant un chant patriotique.

II

Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes cantonnés provisoirement dans les bâtiments de l'École des arts et métiers. Après quatre heures d'un pénible sommeil sur les tables d'étude, on nous distribua des billets de logement. Chacun se mit en quête de l'habitant chargé de le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général—excepté pour moi.

Requis comme secrétaire par l'officier payeur du détachement, le lieutenant Christophe, je dus à cet honneur de faire, sans plus tarder, ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'épaule, il fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la cité, frissonner à la vue du sombre château d'ardoises à grosses tours édifié par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi René, et tâcher de se retrouver dans le dédale des rues du quartier central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevêtrent. C'est très pittoresque, mais bien fatigant.

Vers deux heures, je recouvrai ma liberté, et, à mon tour, je me mis à la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant à la montée des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me reçut poliment, et je me réjouissais à l'idée de m'asseoir, un jour ou deux, à un honnête foyer familial qui, me rappellerait celui où je manquais; mais je fus très courtoisement adressé à une banale hôtellerie du voisinage.

Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long voyage et après quinze jours de campement, même sur des remparts ouatés de gazon! Quel héroïsme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant le jour, sans avoir dormi son content! Voilà de tout petits sacrifices dont la vie militaire est semée et qui la rendent aussi méritoire que les actions d'éclat dans l'apothéose d'un jour de bataille!

III

A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon gîte, tout là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les jardins publics, et je n'y étais pas seul. Trois mille six cents de mes pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait ses hommes de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'était pas très aisé.

Le nôtre, le lieutenant Martial Eynard, était des plus actifs et des plus énergiques. De taille moyenne, il avait la démarche souple, le pas élastique, les épaules larges, la poitrine bombée, le buste en avant d'un bon gymnaste, avec la tête blonde et fine, déjà un peu mûrie, d'un élégant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, témoignant d'une noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte à l'éloge qu'au blâme. Son sang généreux, que sa blessure encore ouverte semblait rafraîchir, et non épuiser, entretenait en lui une animation perpétuelle. Un bon chien de berger n'eût pas réuni son troupeau plus vite qu'il nous eut rassemblés. La présence de notre sous-lieutenant, non loin de lui, le servait, à vrai dire, dans cette circonstance.

M. Houssine, échappé, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait reçu l'épaulette en rentrant au dépôt. Sa dignité récente le tenait à distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il était issu de cette catégorie subalterne, qu'il traitait les hommes très dédaigneusement. Mais il était très grand et avait les cheveux d'un rouge éclatant, ce qui nous guidait.

Quel que fût le point de repère de chacun, l'ordre sortit en moins d'un quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit doubles lignes vivantes s'espacèrent sur l'étendue du Champ de Mars. Sous la direction du lieutenant-colonel Koch, venu du 1er régiment étranger, les compagnies furent réparties en trois bataillons, dont le commandement fut confié au commandant Bourrel, naguère major de place à Perpignan, au commandant Chambeau, tiré des capitaines du 5e de ligne, et au capitaine rengagé David, intrépide vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le 48e régiment d'infanterie de marche était constitué.

En tout pareil aux héroïques légions détruites autour de Sedan et de Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers ornements dont l'un provoquait le sourire et l'autre imposait le respect, suscitait l'enthousiasme: pas de tambour-major à voir parader en tête de la colonne; point de drapeau, hélas! à entendre frissonner glorieusement au milieu des rangs!

Tel quel, il lui fut accordé un court délai pour régler les derniers détails de son organisation, pour assurer la soudure de ses éléments, épars la veille, inconnus les uns aux autres, pour permettre enfin à l'état-major de tâter et d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes et de lui donner en même temps quelque cohésion, de lui infuser l'esprit de solidarité, l'amour collectif qui pousse hardiment vers le danger et apprend à braver la mort. Cinq jours pour accomplir oeuvre pareille, c'était peu, et il fallut s'en contenter.

Tandis que chacun collaborait selon son rôle à l'oeuvre commune de fusion et d'entraînement, en se montrant exact aux rassemblements, attentif et docile durant les exercices, scrupuleux à établir les situations, les bons, les feuilles de journées, etc., tous, le devoir rempli, nous jouissions sans scrupule du dernier répit qui nous était accordé. Maintenant, le doute n'était plus permis; il n'y avait plus de place pour l'impatience et l'énervement: à brève échéance, nous combattrions, nous aussi; il nous serait donné de tenir la campagne, de dormir à la belle étoile, de peiner et de souffrir pour la défense du pays. Pour le moment, nous goûtions l'agrément de déambuler dans une ville belle, élégante, animée comme au temps d'une paix heureuse, en songeant aux tristes étapes en pays dévastés; nous savourions le plaisir de manger, assis, des mets servis proprement dans de la vaisselle, en prévoyant le renversement des marmites au bivouac et les repas de biscuit tout sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des lits chauds et douillets, frissonnant seulement à l'idée des prochaines nuitées sur la terre humide ou gelée.

Pourtant les passions mesquines gâtaient par leurs infiltrations malsaines ces dernières heures de légitime bien-être. Le cadre subalterne de chaque compagnie forme un groupe d'hommes, qu'à certaines heures rassemblent le service ou les nécessités matérielles, et que l'habitude maintient à peu près réunis le reste du temps: en un mot, c'est une petite société; donc, on s'y observe mutuellement, on s'y jalouse, on y médit les uns des autres, la charité servant rarement de lien aux réunions humaines.

A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le nôtre avait été nommé adjudant à l'organisation du régiment. Les fonctions de chef étaient remplies par le sergent-fourrier, camarade généreux, loyal, malgré quelques inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau, ses yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé, proéminent, et semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des regards d'une portée trop lointaine.

Villiot, le doyen des sergents, était, quoique né à Marseille, simple, brave et modeste. Excellent soldat, bon camarade, supérieur affable, subordonné digne. Ayant éprouvé son courage à ses propres yeux dans la sanglante fournaise de Sedan et dans sa fuite périlleuse après la capitulation, il ne cherchait à en imposer à personne. Sa qualité d'ancien prévôt d'armes témoignait assez d'ailleurs qu'il n'avait rien à craindre d'un adversaire individuel. Sa complaisance et sa serviabilité n'en avaient que plus de prix; elles ne se démentaient jamais.

Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guère, surtout au moral. Moins grand, mais de traits plus réguliers, grassouillet, il offrait le type combiné du joli sergent et du vrai Marseillais. La face réjouie d'un gourmand, toujours propret, pommadé, reluisant, il était aussi glorieux que son nom, bien que le laurier serve à parfumer la soupe autant qu'à tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guêtres plus blanches ni mieux ajustées que les siennes, sur un pied mieux cambré. Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus avantageuse. Quels accroche-coeur que les bouts aiguisés et retroussés de ses moustaches noires! Qu'ils annonçaient bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que l'accent aïolé semblait du reste légitimer!

Pluvier, comme Royle, nous était venu de Paris; mais il avait beaucoup plus de chance d'y retourner. Court, malingre, le nez déjà bourgeonnant, il grelottait avant d'avoir passé une nuit dehors et se plaignait de rhumatismes sans avoir essuyé la moindre averse. Il était du nombre des Parisiens qui préfèrent regarder l'émeute derrière leurs volets, plutôt que d'aller la tenter—ou la combattre—sur les barricades.

D'où Gouzy pouvait-il bien être originaire? Je ne sais. Il était un peu vantard comme Laurier, mais beaucoup moins freluquet. Quoique l'un des plus anciens gradés, il avait l'esprit subversif de Royle, qu'il rappelait par son jeune âge et sa longue taille dégingandée. Il avait, comme Nareval, la manie de pérorer devant les hommes.

Quant à ce dernier, en prenant du galon, il s'était peu modifié. Plus circonspect dans l'étalage de son savoir, il était livré âprement à son ambition. Il goûtait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers degrés, qu'il n'aspirait inquiètement à en gravir d'autres. Aussi mettait-il son temps à profit pour tâcher d'acquérir sur le Champ de Mars les premières notions du commandement, qu'il possédait à peine.

Là, comme partout, Villiot était la providence de tous. Il manoeuvrait fort bien, donnait l'exemple, entraînait et, de plus, prodiguait à chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant ce temps, Gouzy se contentait de développer, mais à profusion, des conseils théoriques, tandis que Laurier se campait fièrement, en retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que Pluvier constatait l'intensité progressive de ses rhumatismes. Harel, pour lui, contenait sa fureur avec peine à l'idée que sa comptabilité, confiée à mon inexpérience, n'avançait guère.

Sans titre encore, j'étais en effet mêlé aux sous-officiers. Bien que je n'eusse même pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais complètement les fonctions. De là, s'il faut l'avouer, les troubles qui agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au grade d'adjudant avait immédiatement allumé les convoitises de Laurier et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.

A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major, avant-dernière et peut-être dernière étape vers le grade de sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le grade de fourrier, avec le ferme espoir de suivre après lui le même chemin. Il leur déplaisait donc que la place me parût réservée, et, puisque je n'étais pas sous-officier, ils estimaient que leurs désirs devaient primer mes droits. Avec cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me traiter déjà en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion d'un fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ d'Angers.

Villiot et Harel se contentèrent de hausser les épaules. Mais, au dernier moment, le beau Laurier déclara tout net qu'il y allait de la dignité de son grade à ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses deux émules appuyèrent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au contraire, tout en se mettant à table, le traitèrent de ridicule, ce qui était insuffisant pour le faire capituler. Villiot, président de droit, ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'inégalité de grade m'empêchait de relever. Froidement, s'asseyant à son tour et m'invitant à l'imiter, il répondit à Laurier qu'il avait un bon moyen de sauvegarder sa dignité menacée. En même temps, il lui indiquait la porte.

Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille étalait au milieu de la table sa chair reluisante et dorée. Laurier était incapable de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans répliquer, et, à coups de dents, il se vengea sur le dîner.

IV

Le 9 novembre, tandis que la première armée de la Loire remportait sans nous la victoire de Coulmiers, le régiment reçut l'ordre de se diriger sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons s'acheminèrent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls être embarqués, faute de matériel roulant. Nous les suivîmes le lendemain matin, et vingt-quatre heures après nous atteignions notre nouvelle destination.

Sur une vaste promenade plantée en quinconce, douze clairons rassemblés lançaient l'allègre sonnerie du réveil, soutenus par le roulement cadencé des tambours. Là, au milieu de Nevers, s'élevait comme une autre ville. Véritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches identiques, avec ses étroites avenues et son carrefour central où se dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente semblait, ainsi qu'un clocher de village, étendre sa protection tout à l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glissèrent au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de terre et dominaient de deux coudées leurs demeures, on eût dit d'une innombrable foule de géants.

Étant enfant, j'appréciais fort les images d'Épinal et les soldats de plomb qui me fournissaient de longues files d'un même type uniformément reproduit; mais je raffolais littéralement des gravures plus soignées ou des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversité pittoresque. Or c'était ce spectacle au naturel qui m'était offert maintenant et infiniment plus varié que toutes les imitations. Non loin des sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tête et leurs bras à la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal graissé la veille, et que l'humidité de la nuit menaçait. Ceux-là bâtissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac et préparaient le café. Les sergents commandaient la garde, les caporaux rassemblaient les corvées que les fourriers réclamaient impatiemment, toujours affairés, tandis que, pour assister au rapport, officiers et sergents-majors se réunissaient en cercle devant la tente du colonel.

Tout cela dans la perspective accusée par les rangées successives des arbres aux fûts blanchâtres, aux hautes branches dépouillées d'où tombaient pourtant, çà et là, par instants, dans la buée matinale, quelques dernières feuilles, recroquevillées et rouillées, qui semblaient retrouver une fugace vitalité en roulant sur le plan incliné de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait la couleur, l'animation du tableau martial, et en même temps lui donnait une teinte mélancolique bien appropriée, car cette vie des camps, pleine et robuste, est dans son activité le prélude de sanglantes hécatombes. Néanmoins, nous qui, arrivant, n'étions encore que des spectateurs, nous éprouvions, par un entraînement physique, par une émulation instinctive, quelque intime fierté et une sensualité indéfinissable à nous savoir une partie de ce tout et à avoir le droit de nous mêler à son mouvement.

Le 3e bataillon n'eut pas à dresser ses tentes. Le temps de préparer son repas, et le régiment devait se porter en masse dans la direction du Nord. Les clairons sonnèrent vers midi. Immédiatement tout le monde met sac au dos; puis la colonne s'ébranle en bon ordre et se met en marche gaiement.

Sevrés du doux climat du Roussillon, nous fûmes cependant favorisés, pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil d'automne. Par un temps sec, la route était excellente et le régiment magnifique. Sur un espace d'un kilomètre environ, les hommes marchaient, deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu le train régimentaire et les voitures d'ambulances.

Les uniformes étaient irréprochables. Relevées sur les hanches, les capotes bleues laissaient voir, agitée d'un mouvement unique et cadencé, une longue traînée rouge, coupée à quelques centimètres de terre par la ligne blanche, éclatante, des guêtres. Au sommet des havresacs, les gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques, entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des armes scandait la marche, et un bruissement général, comme celui des écailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants qui s'élevaient alternativement, de distance en distance. Quel effet merveilleux! Jamais régiment marchant à la victoire fut-il plus dispos? parut-il plus alerte et plus fier?

A un tel pas, il nous eût été facile d'aller fort loin; mais notre ardeur dut se borner à franchir six kilomètres. Il y avait là, sur la droite de la route, l'emplacement d'un camp, marqué par la présence d'un peloton de tirailleurs algériens. Sur un coin de la verte prairie, bientôt jalonnée par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans leur vêtement d'azur galonné de jaune, accroupis devant leurs tentes, recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un pâle reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous toiser assez dédaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif, nous ne pouvions nous empêcher de trouver leur masse un peu grêle.

L'herbe était sèche, la paille de couchage nous fut bientôt distribuée. Après quelques hésitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes s'alignèrent en colonne par compagnie, derrière les faisceaux aux lames miroitantes irradiées comme des feuilles d'aloès. Les fourneaux se creusèrent à l'abri d'une haie vive, et bientôt les hommes, en petite veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-goût de soupes qui délicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf.

Quelques-uns, moins affamés, allèrent essayer de fraterniser avec les turcos, qui déjà répartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres visages de nos voisins servaient de repoussoir à la-blanche figure de leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine Carrière semblait n'avoir nul besoin d'énergie pour mener ces demi-sauvages. Il y suppléait par sa bonté naturelle, ne les quittant jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la même soupe et le même pain.

Notre première nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets courants d'air signalant de légères imperfections architecturales dans notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un édifice qui était en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs. Point d'écho. Force fut bien d'imiter le stoïcisme de ses compagnons, et, se réchauffant mutuellement les uns les autres, tous bientôt s'endormirent.

Hélas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse prairie en un grand lac. Quoique Villiot eût pris le soin de creuser une rigole tout autour de la tente pour en préserver l'intérieur, la situation fut terrible, quand, après le couvre-feu, nous nous trouvâmes blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vêtements trempés, avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouillées. A la première plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses. Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal planté les piquets. Laurier critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir boutonné les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide, lui tombait sur le nez avec une telle régularité, qu'il craignait d'y trouver une stalagmite le lendemain.

Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler mot. Cela n'empêcha pas Harel de me prendre à partie. Modestement, je fis valoir que, appelé à copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais pu collaborer à l'édification de la tente.—En vérité, j'avais le cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalité volée, voyez quelle paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier. Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus bas, ce qui assura mon salut. Un suprême gémissement de Pluvier, et chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidité.

La pluie, comme eût dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais je l'entends au moral. Comme elle ne s'arrêta pas le jour suivant, les tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en échappaient, allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage. La discipline déjà, il faut en convenir, commençait à se relâcher. J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'ondée recevoir à toute heure une distribution nouvelle et la répartir aussitôt entre les escouades. Ah! que j'eusse volontiers cédé à Laurier, ou à tout autre, le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!

Le quatrième jour enfin, le ciel, au réveil, nous apparut tout bleu, sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient avec joie de ses rayons bienfaisants pour sécher leurs vêtements et se dégourdir comme des lézards. Libre de toute corvée, j'allai avec Nareval visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait à proximité, quand le clairon sonna à l'ordre. Nous revenons au pas de course. Départ immédiat. Il est onze heures, et à une heure le régiment doit se trouver à la gare de Nevers.

En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible, une agitation fébrile, règnent partout. C'est comme une mer humaine. Tous—les bras agiles, les mains prestes—tantôt s'agenouillent, tantôt se lèvent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au théâtre, sous la toile verte figurant l'océan, les manoeuvres qui jouent les flots. Et de cet immense désordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de choses, le régiment bientôt se dégage, s'aligne, se meut et s'éloigne, laissant, dans le vaste espace où quatre nuits il a dormi, un champ de paille flétrie, piétinée, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de fumier, sur un cloaque.

A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le départ avait été si imprévu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levée du camp lorsque nous étions loin. Harel était de ce nombre. Il nous rejoignit à temps, mais furieux d'être en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne le calmèrent point. Il s'en prit naturellement à moi, qui avais eu soin de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice m'indigna: oubliant la différence de grade, je le rabrouai vertement. Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention générale fut attirée vers une scène analogue, dont les conséquences devaient être plus graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du 2e bataillon, les rôles étant, il est vrai, renversés.

L'un des derniers arrivés, le caporal, soit qu'il se fût échauffé en voulant rejoindre son rang, soit qu'il eût trop essayé de se rafraîchir, avait le visage enflammé, l'air surexcité. A une observation de son chef, il répliqua, et le sous-officier s'avança d'un air courroucé. Le caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en arracher un des boutons. Si le caporal était aviné, ce geste, malgré sa brusquerie, pouvait être celui d'un interlocuteur tenace, importun, grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait jamais être éclairci.

Cent cinquante personnes avaient été témoins du fait en lui-même, y compris les officiers. Irrités déjà du relâchement que dénotait l'interminable défilé des retardataires, nos chefs étaient mal préparés à l'indulgence. Ordre fut donné de saisir le caporal et de le désarmer. Le malheureux était inculpé de voies de fait envers un supérieur.

Aussitôt dégrisé ou calmé, il demeura stupéfait, prêt sans doute à faire des excuses, à s'humilier. Car, déjà mûr, marié, assurait-on, et père de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengagé volontairement à bonne intention, il dut regretter vite un premier mouvement inconsidéré; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa vie. Il était pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible instrument que la nécessité du salut commun rendait impitoyable.

Retenu par ce pénible incident, j'avais laissé envahir les wagons. J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place à chaque portière. Mentalement, j'établissais une relation entre ma situation et celle du misérable caporal; je frémissais à l'idée qu'il eût pu dépendre d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter en moi une rancune contre lui. Or je l'aperçus, entr'ouvrant à ma vue la portière d'un compartiment de deuxième classe qu'il occupait seul avec Villiot. Pour m'aider à monter, il me tendit la main. C'était délicatement me faire des excuses. Elles m'allèrent au coeur, je l'avoue, dans l'état particulier d'esprit où je me trouvais.

Installé commodément entre mes deux meilleurs camarades, je leur rapportai la scène dont j'étais ému encore. Harel, faisant tout bas le même rapprochement que moi, pâlit un peu, en mesurant les conséquences possibles de la vivacité de son caractère. «Bah! dit-il, le conseil de guerre expliquera tout cela.» Car nous ignorions qu'il n'y avait même plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'à une justice sommaire, celle des cours martiales.

Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle destination. Nous passâmes par Orléans, que les Allemands avaient évacué après leur défaite de Coulmiers. Mais la voie était à peine rétablie. Il fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait à tout instant reparaître, et cette pensée nous surexcitait. Elle rompit l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.

V

A Blois, on nous fit établir nos bivouacs au sud-ouest de la ville, au delà de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue boisée qui aboutit à la forêt; les dernières, les nôtres, en touchaient la lisière, et il y avait comme une sorte de mystère inquiétant dans ce voisinage immédiat. Bien que toutes les feuilles fussent tombées, les troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impénétrable aux regards et d'où semblaient s'échapper, comme des fantômes, les vapeurs du matin.

La vie de Nevers se continua là, par un temps meilleur. J'y achevai plus agréablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un instant de liberté, même pour assister aux exercices. Préparation des bons, direction des corvées, distributions de toute nature. Il n'y avait pas de temps à perdre pour arriver à tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans une certaine émotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinées à ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les recommandations réitérées de M. Eynard, nous les logeâmes dans le havresac, douillettement, de manière à les bien garantir de l'humidité.

Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entièrement. Beaucoup d'entre nous avaient oublié la scène du départ de Nevers, mais non pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son épilogue, logique, fatal et prompt.

L'accusé fut traduit devant une cour martiale, où siégeaient un chef de bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont la sentence ne pouvait être ni révisée ni cassée.

Cela dut tout d'abord ne point paraître sérieux au caporal Tillot, ainsi se nommait le malheureux accusé. Pour un instant d'oubli, pour une bénigne vivacité, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des lâches? Etre tué par des Français, avant d'avoir affronté les Prussiens détestés!

Non, ce n'était pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque simulacre de jugement et de supplice, à la manière maçonnique, afin d'éprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait être question d'enlever au pays un de ses défenseurs dévoués.

Telles durent être les pensées du caporal Tillot. Mais, pour les juges, qui ne pouvaient décliner leurs fonctions sans être honteusement mis en réforme, ils durent envisager leur rôle avec tristesse et terreur, car, entre un texte formel et un fait indéniable, il n'y avait pas de place pour une hésitation. La cour martiale n'hésita pas.

Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son ancienneté de grade. Il nous annonça le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu l'occasion de cuirasser son coeur, à Sedan. Plus d'une fois il menaça de son revolver des hommes qui maugréaient contre le service, et il aurait eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie paternellement, quoique bien jeune. Il la réconfortait après les journées de fatigue. Il était bon, certainement, autant que brave. Toute sa bravoure lui fut nécessaire pour tenir jusqu'au bout le rôle qui lui était échu dans l'accomplissement de ce drame. L'arrêt qu'il avait contribué à rendre, il devait le prononcer le lendemain à la face du condamné, devant 8000 hommes assemblés pour en voir mourir un autre.

Spectacle douloureux. Acte le plus pénible de la vie militaire, car, quelque bien établi qu'il soit que l'armée forme un tout complet qui doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'être obligé de passer, sans préparation, à l'état et de juge et de justicier. Nul ne peut répondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitié de son camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas forcé de viser au coeur un ami digne de son estime quand même. Le code de justice militaire, en effet, mieux pondéré que le décret du 2 octobre 1870, qui avait institué les cours martiales, distingue entre les crimes contre la discipline militaire: il en reconnaît de honteux, pour lesquels la dégradation accompagne la mort, et d'autres qui entraînent seulement la mort. Mais il est muet pour la désignation des exécuteurs. Ce point était alors réglé par le décret du 13 octobre 1863, où il était dit: «Le commandant de place fait commander pour l'exécution un adjudant sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris à tour de rôle, en commençant par les plus anciens, dans le corps auquel appartenait le condamné.»

Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe, n'était fixé sur son ancienneté relative. Il était probable que, dans une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la règle. Tous, nous avions à craindre d'être désignés pour faire partie du fatal peloton. Brûler ainsi sa première cartouche, quelle épreuve!

Mauvaise nuit que celle qui précéda l'exécution. Pourtant nos appréhensions furent vaines. Aucun gradé, aucun homme de notre compagnie ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait été chargé de former le peloton. Dès l'aube, tout le régiment s'était préparé à prendre les armes, dans une sorte de recueillement. Il était à peine aligné en avant du front de bandière, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs à pied se fit entendre venant de la ville: «As-tu vu la casquette, la casquette?»

Le 10e bataillon de marche défilait devant nous, d'une vive allure. Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct, plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'était un aussi beau régiment que le nôtre, le 51e. Il venait de son campement, sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, à la suite des chasseurs, s'enfonça dans la forêt, où nous nous engageâmes à notre tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de cette première réunion de notre brigade.

A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, à mesure que nous avancions, un cadre approprié à la cérémonie où nous étions conduits. Les arbres dépouillés étendaient lamentablement leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe disparaissait sous la litière des feuilles desséchées, terreuses, qui s'affaissaient en grinçant sous nos pas. Quittant bientôt la grande route qui partage la forêt, la colonne prit un étroit chemin, mal frayé, défoncé par les chariots des bûcherons. Tout à coup s'ouvrit devant nous une immense clairière, où nous nous engageâmes en face du 51e de marche et à côté du 10e bataillon.

Clairons et tambours s'étaient tus; mais derrière nous se faisait entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans les ornières. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougères qui nous cachaient jusqu'à la ceinture. La portière s'ouvrit, et le condamné, invité à descendre, put contempler une dernière fois la voûte du ciel, qui, dans ce large espace, n'était plus voilé par la brume.

Le caporal Tillot était vêtu de la petite veste bleu foncé, avec ses galons. Un aumônier le soutenait, car il semblait prêt à faiblir, comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernières consolations de la bouche du prêtre. Son visage, douloureusement contracté, exprimait pourtant la résignation. Sa marche était pénible, mais non pas hésitante.

Les herbes et les fougères avaient été fauchées sur un carré de quelques mètres. C'était l'endroit où le malheureux devait mourir. Il y parvint enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses compagnons d'armes rangés à dix pas de lui.

A cheval auprès du peloton, le colonel Koch était visible de tous les points de la clairière. Il commanda: «Portez vos armes!—Tambours, ouvrez le ban...!»

A un roulement lugubre comme un glas, succéda un silence plus lugubre encore. Dans cet espace où, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on entendit, semblable à un râle d'agonie, le souffle oppressé du condamné. A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant Eynard s'éleva du centre de ce cirque et prononça l'inexorable arrêt que terminaient ces mots:

«Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamné à la peine de mort.»

La dernière parole fut couverte par une détonation que les échos de la forêt répercutèrent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup isolé, sec, sinistre, le coup de grâce, tandis qu'un blanc nuage de fumée s'élevait lentement dans l'air en s'y évaporant peu à peu. Le caporal Tillot avait achevé de souffrir.

M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop s'il fallait admirer cette maîtrise de soi-même ou craindre la cruauté que dénotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il était livide et sa main trembla en cherchant la poignée du sabre qu'il tira du fourreau pour défiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. «J'ai passé, nous dit-il à demi-voix, par bien des émotions; mais celle-ci est la plus cruelle.»

«Armes au bras!» reprit cependant la voix calme et froide du colonel. Les tambours roulèrent de nouveau, et le défilé commença devant le corps du supplicié. Auprès se tenaient le prêtre et le docteur, et autour de ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carré à dix pas les uns des autres. Le malheureux s'était affaissé sur le côté droit, sa veste portait dans le dos les petites déchirures rondes des balles qui l'avaient traversé de part en part, et le visage exsangue touchait terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'imprégnait.

VI

Nous passâmes rapidement devant cette guenille humaine, la regardant, par une sorte de fascination, obstinément, quelque désir que nous eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur nous: il semblait qu'un lien trop étroit nous opprimât la poitrine, jusqu'à nous étreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres pensées. Gouzy, au risque d'être atteint à son tour, exprima les siennes tout haut. Il déclara cette exécution barbare et imbécile: mais il n'éveilla pas de franc écho. Moi-même, je n'aurais pas osé m'affirmer comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traîtres ou des lâches, la terreur pouvait les dompter et les entraîner. Aux yeux des autres, le caporal Tillot était un martyr. Son sang a coulé pour la patrie, sans gloire, mais non sans utilité. Dans l'immense sacrifice, qu'était-ce que de frapper une victime quelques jours plus tôt, parmi cette foule destinée au carnage? N'y avait-il pas là un jeu de la loterie du sort qui avait désigné le caporal Tillot et avait voué ce premier holocauste aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer?

Peut-être; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un opérateur hardi a privé d'un membre, sous prétexte d'éviter la gangrène. Il nous fallait changer le cours de nos idées; l'air du camp paraissait délétère. Après la prise d'armes du matin, la journée était remplie. Point de corvées, aucune crainte de départ, la date du nôtre étant fixée officiellement au surlendemain. Nareval était libre comme moi. Impossible de résister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur le seuil des maisons, derrière les vitres des boutiques, une population vivant de la vie ordinaire des peuples civilisés, banale, monotone, mais sûre et non sans attrait.

Blois avait à nous montrer son château, que nous avions aperçu de la gare. Il est flanqué de tourelles élégantes, au sommet desquelles flottait alors le drapeau blanc à la croix de Genève. De ce côté, il domine un joli square, du haut d'un talus abrupt où poussent quelques arbustes et d'où le lierre s'élève en capricieux dessins jusqu'aux premières croisées. Elles sont ornées de balcons sculptés dans la pierre délicatement ajourée, et elles alternent avec des panneaux peints de couleurs vives et semés d'écussons, d'or, d'argent, d'azur et de gueules.

En suivant une pente raide à notre gauche, nous parvînmes devant le portail, que surmonte une statue équestre de Louis XII en haut-relief. Une voûte ogivale, bordée de statues séparées par de gracieuses colonnes torses, conduit à la cour d'honneur, où apparaît en saillie le large escalier de pierre qui a tenté plus d'un peintre. Là dut se borner notre visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de pénétrer dans les salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou plutôt ordre de la Faculté.

A ce point de vue, notre dernière journée de Blois compléta les titres de l'un de nous. Une pluie diluvienne détrempa le sol et rendit le camp inhabitable. Pluvier, se déclarant vaincu par les rhumatismes, se fit hospitaliser.

Sans avoir le désir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de boue, pour être moelleux, n'en était pas moins désagréable et en effet malsain. La retraite et le couvre-feu sonnés, Gouzy et Nareval, bons camarades, en dépit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner jusqu'à une ferme voisine où ils avaient déjà admirablement dormi. Les nuits précédentes avaient été mauvaises pour moi, grande était ma fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse était la sanction donnée à la discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit défendu.

L'obscurité favorisa notre évasion. Il fallait gagner la ferme par de petits sentiers courant à travers champs. Ils étaient coupés de larges flaques d'eau, où je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratiqué. Derrière nous, on marchait. D'autres soldats allaient peut-être nous ravir nos places, à moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute manière, il fallait se hâter, gagner de vitesse; mais des étangs, de véritables lacs, succédaient aux premières flaques. A la fin, Gouzy, le mieux enjambé de nous trois, cria victoire: à nous le prix de la course, et nous fûmes aussitôt rassurés quant à la poursuite. La défaite constatée, les pas découragés s'éloignèrent, faisant entendre par intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les malheureux vaincus pataugeaient toujours.

Si notre escapade nous avait causé quelques remords, ils s'évaporèrent à la chaleur de l'âtre de notre hôte. En notre honneur, il s'empressa de jeter deux sarments dans sa large cheminée. Le bois sec pétillait gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient, pareilles à des cornes de diablotins. Nos vêtements de gros drap tout mouillés séchaient rapidement, et nous étions enveloppés chacun d'un nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le spectacle qui s'offrait à nos yeux était charmant, dans sa simplicité.

Sur des murs blanchis à la chaux et légèrement enfumés, deux gravures religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut reluisant; une table massive de bois blanc où transparaissait, comme une neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait être tous les jours frottée; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres du plafond.

Après nous avoir reçus et avoir activé le feu, le maître du logis, paraissant un peu las de sa journée, s'était assis en face de sa jeune femme, qui, près de la table où attendait un tricot tout hérissé de ses aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus âgé jouait à ses pieds avec des épis de maïs et nous examinait curieusement à la dérobée. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient pâlir la petite flamme de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scène entière.

L'homme, dans la force de l'âge, le teint hâlé, l'air franc et bon, reposait volontiers son regard sur la jeune mère, au visage régulier, presque beau, agréable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lissés en deux bandeaux qui s'échappaient d'un serre-tête blanc. Les traits étaient fins, l'expression naïve, et, malgré cette naïveté, les quelques mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la même prononciation parfaite, dénotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait à souhait la paix bienfaisante et féconde.

Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner une hospitalité volontaire, ne subiraient-ils pas bientôt, comme le tiers de leurs semblables, l'occupation forcée d'un brutal ennemi? L'éloignement de ce supplice, de cette honte, ne dépendrait-il pas de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des nôtres devait enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce que, devant les périls à enrayer, le sacrifice ne se légitimait pas?

Nos vêtements ayant été assez séchés, il nous fallut remercier de son aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraîche et de foin odorant. Là nous goûtâmes quelques heures d'un sommeil réparateur, embelli de doux rêves. La victoire nous souriait; tous nos frères étaient vengés, l'ennemi vaincu, refoulé, anéanti. Songes, mensonges. Les nôtres, si séduisants qu'ils fussent, ne purent nous détourner longtemps de la réalité. Bien avant le réveil, nous nous glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!

A sept heures, le café bu tout chaud, nous prenions, avec armes et bagages, le chemin de la petite ville de Mer, située à une vingtaine de kilomètres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait s'incorporer au 17e corps d'armée. Elle était confiée à un ancien colonel d'infanterie de marine, le général Charvet, du cadre auxiliaire.