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Journal d'un sous-officier, 1870 cover

Journal d'un sous-officier, 1870

Chapter 17: I
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About This Book

Un jeune sous‑officier retrace l'onde de choc provoquée par des revers militaires, la stupeur et la morosité de la population toulousaine, puis la mobilisation collective pour la garde nationale mobile. Il raconte son engagement à vingt ans, l'entraînement au gymnase Léotard et la mort dramatique du maître, la surprise et l'inquiétude familiales face à son départ, et l'entrée progressive dans la vie militaire. Le récit mêle descriptions de la vie civile frappée par la défaite, détails d'instruction et réflexions sur la discipline, la camaraderie, le devoir et l'amertume qui accompagnent la guerre.




EN CAMPAGNE

I

Vingt kilomètres à parcourir, c'est une petite étape. Le temps était sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, détrempé par la pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage était au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une heure, retentit de distance en distance, comme répercutée par un interminable écho, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier, nous poussâmes un long soupir de soulagement; mais il était à peine exhalé, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous ordonnèrent cruellement de repartir.

Grise et pénible journée, qui n'a rien laissé dans ma mémoire de l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin, et il me semblait que j'étais déjà à bout de forces. Je ne voyais que les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les miens. Mon regard, s'il s'élevait, ne dépassait pas la hauteur du havresac qui sous mon nez se balançait comme un esquif, avec le fréquent tressaut que lui imprimait un sec haussement d'épaules. Cet as de carreau marchant, je le regardais, je le fixais désespérément, pour subir son attraction magnétique, pour contre-balancer l'horrible poids de celui qui me sollicitait en arrière, me tiraillait sous les bras, m'écrasait les épaules, comme si, de minute en minute, il eût grossi et se fût réellement appesanti.

Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'étape. Or, si à cette première épreuve j'étais vaincu, comment espérer fournir une carrière plus longue? Ma bonne volonté, mon ardeur patriotique, tous mes élans sincères allaient-ils donc être éteints, annihilés? Etait-il donc inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux posséder de solides jarrets?

A la dernière pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. Quand le clairon sonna, mes jambes étaient rouillées, inertes. Je voulus me lever. Impossible. Mon fardeau me clouait sur le tas de pierres où je m'étais échoué, au bord de la route, et, plein de désespoir et de rage, je vis défiler tout le 51e régiment qui suivait le 48e. Par un suprême effort, je m'étais redressé pourtant; mais, loin de pouvoir regagner le terrain perdu, je me voyais distancer toujours plus. Non seulement mes effets et mon sac me pesaient, mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne, j'en étais honteux. Volontiers je me les fusse arrachés, et je me demandais avec inquiétude comment j'allais m'excuser auprès de mes officiers d'être un traînard.

La brigade s'était arrêtée au nord de la ville, le 48e à droite et le 51e à gauche de la voie ferrée qui monte vers Beaugency. La nuit tombait quand je rejoignis ma compagnie; il avait fallu du temps pour assigner à chacun sa place: les faisceaux étaient formés, les tentes à peine dressées. Officiers et camarades ne remarquèrent pas mon retard ou feignirent de ne s'en être pas aperçus. Impossible de me rappeler si la soupe fut bonne, ni même si j'en mangeai. Me reposer, m'étendre, dormir, voilà ce qu'il me fallait. N'importe où. Nécessaire est l'extrême fatigue de la marche avec un chargement de bête de somme, pour vous faire goûter les bienfaits du repos sous un illusoire abri et à même la terre humide.

Au redoublement de froid qui coïncide avec l'aube, je me réveillai pourtant. Le besoin de secouer l'engourdissement du sommeil me poussa à m'agiter hors de ma tente: je me trouvai si dispos, si alerte, que j'espérai mieux résister à une seconde épreuve. Faible espoir, car j'eus l'ennui de constater que, ressemblant aux héros par les mauvais côtés, j'avais, comme Achille, le talon entamé.

Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de suite. Cette ville, qui compte normalement 4 000 âmes, était alors entourée et farcie de 12 000 hommes de troupes de toutes catégories et de toutes couleurs. Avec nous, les chasseurs campaient alentour. Au centre de la cité, un régiment de mobiles occupait la halle, qui offrait véritablement le spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y apparaissaient en effet, non seulement fourmillant au ras du sol, mais encore allant chercher le repos sur les piles de sacs qui attendaient l'ouverture du marché. Dehors, sur la place, dans les rues, aux carrefours, partout s'ébrouaient, piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et quelques-uns stationnaient tête basse, crinière tombante, leurs grands yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le matériel de l'artillerie. Canons à la longue gueule élevée, hardie, caissons lugubres comme des cercueils, forges roulantes, fourgons, fourragères, enfin le train de la 2e division du 17e corps d'armée.

Sous l'impulsion du général Durrieu, un divisionnaire authentique, graine d'épinards rare à ce moment-là, le corps d'armée s'agglomérait graduellement, sans précipitation, sans hâte exagérée. Cette prudence semblait s'imposer avec des formations improvisées, comptant—j'en fournissais la preuve—des volontés meilleures que les jambes.

A la tête de la 2e division était placé le général de brigade du Bois de Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientôt un autre brigadier, depuis lors célèbre, allait être désigné pour remplacer le baron Durrieu, trop méthodique et trop lent au gré du ministre de la guerre. Le 17e corps était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis, pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables régiments de cavalerie avec lesquels il brûlait de charger.

Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier me fut décerné à Mer. M. Eynard, promu lui-même capitaine, répondit à mes remerciements en me promettant de me faire avoir sous peu, si je continuais de bien servir, le grade de sergent-major. Comme je l'eusse envié, le double galon, s'il avait dû me dispenser de porter mon sac!

En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient un peu le dépit de Gouzy et de Nareval, qui perça malgré eux. Ils me boudèrent pendant une heure et devinrent ensuite les meilleurs camarades du monde. Quant à mon troisième rival, il ne daignait plus être jaloux de moi. Villiot, simple sergent, était déjà désigné pour passer sous-lieutenant. Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas la même faveur? En vérité, le beau Laurier attendait l'épaulette, ni plus ni moins, et dans cette attente il relevait un peu plus ses moustaches; il multipliait les punitions, sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!

Harel, cela va sans dire, avait été consacré sergent-major, et, pour compléter notre cadre, il nous fut donné un lieutenant. M. Barta, comme M. Houssine, était sorti des rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait la mine d'un grognard qu'il était, ayant combattu en Crimée, en Italie, et étant décoré de la médaille militaire. Forte moustache, longue barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur des hommes. Il eût été parfait, sans son goût prononcé pour la dive bouteille; mais, à l'armée de la Loire, il n'y avait guère à boire que de la neige fondue. M. Barta nous apparut donc sous un jour excellent. Grâce à lui, la 6e du 3 achevait d'être encadrée de manière à ne pas trop redouter l'épreuve du feu.

D'ailleurs le colonel Koch mettait à profit le dernier répit accordé par le général en chef, pour faire manoeuvrer le régiment à travers champs. J'eusse pris plaisir à cette préparation aux combats prochains; mais mon quartier général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de la brigade étant convoqués en même temps, il leur fallait assister à la pesée successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien disposé, des lots de denrées revenant à chaque compagnie. L'opération, quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois. Sucre, 36 pesées; café, 36 pesées; riz, de même; sel encore, haricots, toujours 36. Le lendemain, distribution de viande fraîche ou de lard salé, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant tonneau des Danaïdes que le ventre d'une armée!

Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes de corvée, moins irrité encore d'une station de trois heures, qui nous avait fait rentrer les jambes dans le corps, que du soupçon d'avoir été victime d'une grossière erreur. Quelque raillerie qu'excitent les règlements militaires, ils sont généralement bons, quand ils sont strictement appliqués. Mais ils forment comme une chaîne: il ne faut pas qu'il y manque un seul anneau. Nul ne doit se dérober tant soit peu à son devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte aux abus. L'intendance avait trop à faire, en 1870, pour que les fonctionnaires ou que même les officiers d'administration fussent présents partout: le soin des distributions était forcément abandonné à des subalternes, recrues que, en général, le désir d'éviter le feu, plus que la conscience du devoir ou que les aptitudes professionnelles, avait poussées dans les services auxiliaires. Il appartenait donc aux officiers chargés de la conduite des fourriers d'être vigilants. Ce jour-là—il faut l'avouer,—l'officier de service, un lieutenant du 51e, impatienté d'attendre si longtemps, ne prêta aucune attention à la protestation que je formulai. Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la part du sergent qui nous servait, d'une démonstration embarrassée au moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument est facile à fausser, et j'étais parti convaincu que nous avions été trompés.

Dominé par cette préoccupation, j'entrai dans une épicerie qui se trouvait sur notre chemin. Vérification faite, mes soupçons se changèrent en certitude. Ainsi, plusieurs milliers d'hommes allaient se trouver privés de la nourriture d'un jour sur trois environ. Impossible d'en douter, les soldats de corvée en étant témoins comme moi.

En un temps où les vétilles étaient parmi nous punies de mort, je ne me croyais pas en droit de taire la faute d'un homme qui, par calcul ou par maladresse, allait en affamer des milliers au moment des rudes fatigues, pendant les marches forcées. Il appartenait à mon capitaine, sur mon rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il n'était pas au camp, et, quelques minutes après, je n'avais plus le loisir de me plaindre efficacement.

Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. Dans la ville, les vibrantes trompettes de l'artillerie répondaient à nos sonneries. Puis il s'éleva au-dessus et autour de la ville un bruissement intraduisible, fait de l'agitation des soldats, du froissement du pavé par le fer des chevaux, du roulement des affûts et des avant-trains, d'une longue clameur de commandements et d'un immense cliquetis d'armes.

La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide à ses habitants: notre division l'avait évacuée. Le général de Sonis, d'abord suffoqué par un tel excès d'honneur, s'était cependant résigné, par esprit de discipline, à accepter le commandement en chef du 17e corps d'armée. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses divisions autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du général Chanzy, dans les positions conquises le 9 novembre, et que, plus à droite, le général Martin des Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps.

Mer, où je devais bientôt revenir, non plus pédestrement, mais monté, je n'ose pourtant dire sur un noble coursier, Mer, qu'une sinuosité de la route nous avait permis de découvrir à distance sans détourner la tête, s'était effacé dans la brume de cette triste journée d'automne. Le pays était plat, sans horizon, sous un ciel terne, bas, qui semblait étouffer la terre. Et ce qui assombrissait encore tout cela, c'était le souvenir de ma première étape. Il me préoccupait fort. Il me préoccupait d'autant plus qu'à chaque pas mon talon, mon talon d'Achille, me rappelait, par une sensation de brûlure, ma vulnérabilité.

Heureusement le départ avait été tardif: il n'y eut pas à fournir ce jour-là une longue course. Au bout de trois lieues, ayant atteint à la nuit le bourg de Lorges, nous établîmes nos bivouacs dans des champs que bornait à notre gauche une large bande irrégulière, noire et confuse.

Au jour, nous reconnûmes que nous étions campés près d'un grand bois, la forêt de Marchenoir. Le café pris, on nous fit aligner à une portée de fusil de la lisière: le 51e avait à nous rendre le funeste spectacle que nous lui avions offert dans la forêt de Blois. Il y mit un peu moins de cérémonie que nous. Ayant laissé les faisceaux auprès des derniers fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce régiment vinrent se ranger à nos côtés, les bras ballants, presque comme à la foire. Il ne s'agissait, à vrai dire, que d'exécuter un simple soldat, lequel, chose grave, avait refusé d'obéir à un caporal qui le commandait de corvée.

Grand, fort, l'air décidé, cet homme fut conduit tout à l'entrée du bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser bander les yeux, ni s'agenouiller. En se plaçant lui-même bien en face de ses compagnons armés, il nous parut, de loin, demander si la distance était convenable. Il recula d'un pas, et, s'étant bien assujetti sur ses jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de tête qui fut le signal du feu. Le bruit de la décharge nous parvint trois secondes après que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroyé.

Il n'était plus temps de s'attarder en des formalités superflues: grâce nous fut faite du défilé devant le corps sanglant. Le camp levé aussitôt, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent la forêt. La journée était belle, le ciel assez clair, sauf quelques buées matinales qui s'évaporaient comme des farfadets à notre approche. L'exécution sommaire nous avait un peu, malgré un commencement d'habitude, figé le sang: l'exercice nous semblait une nécessité et un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se pressaient autour de nous, un caractère pittoresque, varié, car, au coeur de la forêt, les feuilles n'étaient pas toutes tombées: il y avait là comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se faisait à peine sentir; l'étape eût été vite parcourue; mais, pour la défense de la patrie, le génie civil s'était exercé en ces parages dans le secret des bois: il contribua à modérer notre allure.

La tête de la colonne s'arrêta à un carrefour devant une tranchée à épaulement, obstacle qui déjà immobilisait une batterie de notre division arrivée par une autre route. Les artilleurs travaillaient activement à rétablir la voie; mais, après une pause, nous n'attendîmes pas l'achèvement de leur rude besogne. Bravant l'enchevêtrement des racines d'arbres, des fougères et la fouettée des branches successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les obstacles, en coupant à travers les taillis. Peu après, la fin de la forêt s'annonça par une perspective romantique, dont l'image, quoique vaporeuse, vague, est cependant fixée, indélébilement, je ne sais pourquoi, dans ma mémoire, avec la grâce indéfinissable d'un beau rêve. Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres dénudés, se dressait, sur un coteau, dans la lumière plus vive de la plaine, un castel à tourelles.

La grande halte eut lieu au delà de ce site charmant. Les fourriers, condamnés à écourter leur repos, durent presque aussitôt prendre les devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnaître l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton complétait cette avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive.

Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper nos oreilles. Il n'y avait point d'électricité dans le ciel, l'orage sévissait sur la terre. C'était le bruit de la canonnade. Enfin!

Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement perceptible, ce premier écho de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait aussi léger qu'une canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres de Toulouse. Qu'importaient à présent les fatigues et les souffrances: le danger était proche, donc nous allions être utiles, devenir bons à quelque chose. Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver en vue de Châteaudun le lendemain à pareille heure.

La dernière étape avait été pénible, à travers un pays déjà violé par les envahisseurs. Habitations désertes, tout le long de la route. Grilles de parcs brisées, murs crénelés ou rongés de brèches. Les arbres, fauchés par les obus, montraient leurs moignons à cassures fraîches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches noires,—des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que la pluie rayait de ses lignes obliques.

Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut tout d'un coup—un repli de terrain franchi—à deux kilomètres environ. Bâtie sur un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du château de Dunois qui domine ses maisons étagées. Après quelques nuits de bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés aux steppes éternelles. Aussi la vue de cette cité nous surprit-elle et nous réjouit-elle, malgré l'inclémence du temps: nous avions hâte, une hâte enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il fallut cependant modérer notre impatience et lui voir prendre un autre cours.

En franchissant le coteau d'où nous avions pu découvrir la ville, nous avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade qui jusque-là avait grondé sourdement, confusément. L'action paraissait se livrer à quelques kilomètres. Les clairons sonnèrent la halte d'un bout à l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il.

Les officiers ayant visité les armes, les hommes jonchèrent aussitôt la route des petites croix blanches dont sont formés les étuis de cartouches. Cela témoignait d'une belle ardeur, et surtout d'une grande inexpérience, car il suffit de trois secondes pour rompre ces boîtes de carton, et il nous eût fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.

C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là, à plusieurs lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens d'une marche sur Vendôme signalée par le ministre de la guerre, le général de Sonis s'était porté en avant dès le matin, avec quelques batteries et les fantassins du général Deflandre qu'il avait fait trotter comme des chevaux arabes. Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas nécessaire; la colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun. L'ordre ne tarda donc pas à nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les emplacements abandonnés par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un train emporta devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.

II

Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie régnait à peu près comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrât un trou béant percé par les projectiles allemands; mais, sur la crête du coteau, où naguère se trouvaient des quartiers opulents, il restait à peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines. Les rues étaient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes, l'incendie avait tout dévoré. Les murailles seules subsistaient, mouchetées de balles et fendues par les obus. Les matériaux noircis et calcinés comblaient l'intérieur des maisons, débordant sur la voie publique par les fenêtres du rez-de-chaussée, qu'ils obstruaient, et dont les ferrures hérissées semblaient avoir été tordues par des mains de géant.

Peu d'habitants erraient parmi ce théâtre de désolation. Ceux-là s'obstinaient pourtant à rôder autour des décombres où gisaient encore les victimes qui avaient été surprises et étouffées dans les caves.

Comme insensible à tout, une armée campait là, abritant ses tentes contre les murs demeurés debout, formant ses fourneaux avec les briques écroulées, se chauffant des débris de bois non consumé. Dans la pénombre du crépuscule, les feux pétillants des bivouacs rendaient aux ruines les teintes rougeâtres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnèrent un aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le moins obstruées, où piétinait un régiment de cuirassiers attendant la sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le casque cerclé de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens, au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une nouvelle invasion.

Ce spectacle, sans nous surprendre après l'héroïque défense de la fière cité, nous navrait profondément, tandis que, lentement, nous nous dirigions vers l'avenue de la Gare où nous devions camper. Un brusque arrêt se produisit, sans que les clairons eussent sonné la halte, et, successivement, les files se serrèrent un peu. Toutes les têtes se retournaient l'une après l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous entendîmes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tête desquels marchaient deux athlètes, aux épaules larges, aux bras puissants, que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte, roussâtre, et la tête vraiment carrée dans leur toque, blanche aussi, sauf le bandeau qui était du même drap bleu que le pantalon. Ils passèrent, lourdement, leur nez épaté bien en l'air, suivant ainsi la direction de leurs regards qui de la sorte évitaient les nôtres.

Nous fûmes enfin autorisés à dresser la tente sur un boulevard qui aboutit à la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes j'avais, depuis Mer, suivi le régiment à mon rang de bataille, mais non sans effort. La marche avait aggravé la blessure qui me déchirait le pied, et je me sentais frissonner de fièvre. Or il me fallut aller chercher du pain à la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon retour, mes camarades avaient mangé leur soupe, mais le brave Villiot m'avait réservé une gamelle de bouillon, qui mijotait près du feu. Rien ne pouvait m'être meilleur. Cela me réchauffa, et, notre tente étant garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me rétablir tout à fait.

Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits parviennent vite à l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un cheval résonna sur le pavé; il allait vers la tente du colonel. Funeste avertissement. Quelques instants après, tente à bas, sac au dos et en marche. En contremarche, plutôt. Au bout d'une heure de promenade pénible dans les décombres, nous nous retrouvâmes sur notre premier emplacement. Il pleuvait, par surcroît. Nos paillasses, en partie dispersées, étaient toutes trempées. Il fallut néanmoins s'en contenter. Mauvaise nuit pour un fiévreux.

La journée suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs, bouclés dès le matin, gisaient en tas près des faisceaux. Tous les chevaux étaient sellés, les pièces attelées. Au premier coup de clairon, le corps d'armée pouvait s'ébranler tout entier. Une batterie pourtant était en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre les os, s'étaient hissés au faîte des ruines de la dernière maison brûlée. De cet observatoire branlant, ils découvraient la campagne jusqu'à la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes. Allions-nous attendre l'ennemi? courir à sa rencontre, ou le fuir?

En vérité, personne ne le savait. Le général de Sonis, fier d'avoir la veille délogé les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous les jours les fatigues qu'il avait imposées à la division Deflandre. Près de cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, sans sac il est vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'eût guère fait plus; mais le 17e corps n'était pas composé exclusivement de héros pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de défense peu sûres, n'envisageait pas sans révolte l'idée de reculer, au lendemain d'un succès qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque sérieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.

Tandis que le général balançait comme un héros de tragédie, entouré—ainsi que d'un choeur antique de confidents—de tous ses lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Après avoir renoncé à stimuler le zèle du général Durrieu, ils s'efforçaient de modérer l'activité de son successeur, lui télégraphiant à toute heure d'être prudent. Ils jugèrent à la fin nécessaire de lui ordonner de se replier, de manière à s'assurer au besoin le soutien des autres fractions de l'armée de la Loire.

Pendant que se donnaient cours ces agitations supérieures, les fourriers du 48e avaient été appelés à la gare pour renouveler prosaïquement les vivres épuisés. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes chargés de viande, de café, de riz et de biscuit; mais le régiment avait décampé. Étaient restés là, par ordre, pour garder nos bagages et nos armes, le caporal Dariès et le sergent Nareval.

A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fièvre, j'eus un accès de découragement. Partir, c'était facile à dire! mais est-ce que je pouvais imposer à huit hommes de traîner comme des bêtes de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour était donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me paraissaient également impraticables. C'est le bon côté de la guerre d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et d'accroître ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.—Pourquoi cette retraite précipitée? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous emmener aussitôt?

Grâce à Dieu, cette révolte intime ne dura pas. Près de nous stationnait une charrette de réquisition, dont le conducteur, un paysan à l'air ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,—me ressaisissant aussitôt,—je les lui donnai. Il déchargea mes hommes de toutes nos denrées. Je ne gardai de ma corvée que deux soldats, et avec Nareval et Dariès nous escortâmes le véhicule que la Providence m'avait si fort à propos envoyé.

Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armée qui dévalait vers les ponts du Loir et s'écoulait dans la plaine que nous avions parcourue l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'étant point guéri. Mon pied me faisait toujours souffrir, et à tout moment je frissonnais sans avoir froid.

Jusqu'à la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans incident. Mais les longs convois de l'administration ne tardèrent pas à barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourragères, voitures d'ambulances, se heurtaient, sans hâte. L'artillerie exigeant qu'on lui cédât le pas, c'était le commencement du chaos, que les ténèbres allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait à travers champs, pendant que ma charrette était empêchée d'avancer; nous risquions d'être fortement distancés et de perdre la piste du régiment.

Pour moi, mon état de faiblesse m'enlevait toute idée, je l'avoue, toute énergie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le lendemain, telle était ma seule préoccupation, ma seule pensée, et je restais en conséquence auprès de mon convoyeur sans espérer pouvoir le suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait là, retardé par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette, et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin de traverse.

La nuit était venue, profonde, sans une étoile au ciel. Impossible de distinguer un homme à dix pas. La pluie de la nuit précédente avait détrempé le sol. Roues, essieu, toute la voiture gémissait, craquait, comme un vaisseau dans la tempête. Le cheval hennissait de douleur, en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du lieutenant. Mais la pauvre bête souffrait moins que son maître: la guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi, de sourds gémissements.

Pourtant nous rejoignîmes la grande route sans avarie apparente, le cheval marchant encore, l'homme se désolant toujours. Quelques traînards nous affirmèrent d'ailleurs que nous suivions de près le régiment, ce qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arrêterions-nous?

Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous, comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais être atteintes. Le bruit de notre marche effrénée, fantastique, troublait d'heure en heure le repos d'un village silencieux. Les fenêtres s'entr'ouvraient prudemment, puis des formes blanchâtres se penchaient au dehors, demandant quelques renseignements à voix basse. A quoi, par dépit et par honte, nous ne répondions qu'en haussant les épaules.

Nareval, faisant son métier en conscience, se multipliait pour stimuler les retardataires. Et moi, à côté de la voiture, je marchais en titubant de fièvre, soutenu par le caporal Dariès. Il ne me quittait pas, persuadé que je serais tombé sans son appui. Lui-même avait besoin de toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller à ma place sur les vivres.

J'étais résigné à me coucher dans le fossé qui bordait la route, lorsqu'un capitaine d'état-major passa près de nous: «Lieutenant, dit-il à notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnés; pas de traînards: ils seraient pris.»

Quoi! être ramassé par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes, est-ce que telle devait être ma destinée militaire? Sans doute, libre à moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait être à un poste de combat, et il nous était pour le moment interdit de lutter. Le devoir, c'était de fuir, se sauver. En avais-je la force?

Le lieutenant descendit un instant de son siège pour seconder Nareval. Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bâche dans un si étroit espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'étais couché sur un lit de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que je sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la marche, j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la retraite, les menaces d'être fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je rouvris les yeux. Frais, dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, j'étais sauvé, guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Châteaudun dont la précipitation n'était peut-être pas absolument justifiée? Mais un pur sang emballé—et tel était notre fougueux général—mesure-t-il l'espace qu'il dévore?

Vers sept heures il y eut une halte, le temps de préparer le café. Aussi le capitaine Eynard me fit-il réclamer des provisions par un caporal. Pour protéger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait été déployée en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'était lui, avait seulement révélé sa présence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore.

Personnellement, après un bon somme, je n'avais pas grand mérite à marcher d'un pas allègre; mais, autour de moi, tout le monde était fourbu, rendu, et, dans cet état de lassitude extrême, chacun songeait à sa propre souffrance, sans qu'il lui restât de pitié pour les autres. Notre convoyeur fut un peu victime de cet égoïsme féroce.

Grand, l'air benêt, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pâle à piqûres blanches qui lui couvrait à peine les hanches, il prêtait naturellement à la raillerie; sa mine effarée, quand il entendit parler de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y avait quelque chose de touchant dans son désespoir. Peut-être avait-il peur pour sa propre personne; mais, à coup sûr, il souffrait davantage à cause de son cheval. La pauvre bête, n'en pouvant plus, devait continuer à traîner son lourd fardeau. Le maître la caressait, la flattait comme il eût fait à un enfant, toutes les fois qu'un coup lui était administré par l'un ou par l'autre. Or bientôt un second officier vint accroître la charge du bidet, qui n'en reçut que plus de horions. Affolé, le paysan supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitié d'eux. Ce fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maître s'éloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'équipage jusqu'au soir.

A la tombée de la nuit, nous découvrîmes de loin la masse sombre de la forêt de Marchenoir, et, sur la lisière, les lignes des prismes blanchâtres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le terme de la retraite était atteint, Dieu merci. Le régiment campait à Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Dariès et moi, nous fîmes avec notre char une entrée triomphale. Les applaudissements ne nous manquèrent pas, car nous apportions des vivres bien nécessaires après un si long jeûne.

Ma charrette menaçait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle m'avait été utile. Mais son propriétaire n'avait pu se résigner à la perdre tout à fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il feignît de n'avoir plus sa tête. Feinte ou réalité, il se livra à de telles extravagances, qu'après lui avoir fait partager notre soupe, nous nous empressâmes de lui rendre sa liberté. Du même coup il recouvra son calme et son air primitif de placide ahurissement.

III

«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite avec un peu trop de précipitation», écrivait au général de Sonis le commandant en chef, qui ajoutait paternellement: «Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans avoir le droit de s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de ses stériles efforts. Il lui fut accordé deux jours de repos, que chacun employa à réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à faire sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, nécessaire, que le froid qui commençait à sévir ne facilitait point.

Curieux spectacle que celui de ces hommes livrés aux occupations minutieuses et variées du ménage. Les uns lavaient leur linge dans un ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient aux feux du bivouac, sans parvenir à le faire sécher. Beaucoup rajustaient les sous-pieds de leurs guêtres ou recousaient des boutons, tandis que j'avais à réparer un désastre. Riche tout juste d'un écheveau de fil blanc très grossier, je l'étendis de mon mieux le long de mon vêtement rouge, en impertinents zigzags.

Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous se trouvait le parc d'artillerie, où quelques mitrailleuses excitèrent notre curiosité. Longs cylindres munis de manivelles, qui éveillaient l'idée d'orgues de Barbarie à musique infernale ou de moulins à chair humaine.

Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve sous la garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée des mobiles des Côtes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires étaient au moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume était en somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un képi à la française, le tout gris de fer soutaché de rouge. L'oeil est tellement habitué à voir la chéchia ou le turban accompagner les culottes turques, qu'à première vue le bonnet militaire à visière choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur du combat de Brou leur revenait en partie, et ils étaient à la veille de créer leur belle légende, héroïque et sanglante. Ils ne connurent point cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas leur nom inscrit sur l'Armorial de France et ne fussent point soutenus par les plus nobles sentiments.

Deux d'entre eux, au contraire,—des roturiers évidemment,—méritèrent une observation d'un officier, qui était un parfait gentilhomme, de mine et de coeur, allant au feu en gants de soirée et en bottes vernies. Cette recherche, loin d'être étudiée, était le témoignage, poussé à l'excès, du respect de soi-même et la manifestation naturelle d'une grande pureté d'âme. Il n'avait pas un blason trompeur: D'azur à une fleur de lis au naturel, au chef d'hermine.

Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui répliquèrent à la muette, par un geste peu respectueux. Si la scène n'avait eu aucun témoin, elle se fût sans doute terminée là, le capitaine ne pouvant que reculer devant la honte de motiver sa punition en termes précis; mais quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves étaient présents: l'écho du scandale parvint vite aux oreilles du colonel.

Avec la décision qui le caractérise, M. de Charette ordonna à son officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vêtements complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et sabots. Sur-le-champ les délinquants durent troquer leur uniforme contre un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forçats. Ordre est donné au régiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se trouvent le colonel et le capitaine offensé, devant les deux hommes désormais indignes de figurer dans la noble légion.

Pour solenniser l'exécution des brebis galeuses, le colonel de Charette tient à prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y sème le remords. Il commence d'un ton sincèrement indigné; mais, autant il excelle dans la brève éloquence du champ de bataille, qui, par un mot, par un geste coupant la mitraille, enlève les hommes, autant il est réfractaire à la rhétorique oiseuse qui arrondit et enchaîne élégamment et savamment les périodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse, l'un des condamnés, peut-être pour se donner une contenance, laisse errer, à l'ombre de son bonnet, sur ses lèvres, un imperceptible sourire. Pas si imperceptible qu'il échappe au colonel.

Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de Charette, d'un air à faire reculer Garibaldi, c'est-à-dire avec un calme imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de bon, le zouave l'exécute avec tremblement. Aussitôt la botte du colonel s'élève, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant. Littéralement soulevé de terre, le malheureux zouave est projeté à quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derrière lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui permettent. Oncques le régiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors, nul ne manqua tant soit peu d'égards envers le correct capitaine.

Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais nous n'étions pas à Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de la reculade de Châteaudun, ordonnée sans que notre courage eût été mis à l'épreuve, et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, avait écrit le général d'Aurelle au général de Sonis, se mettent demain en marche, pour se diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide.»

De son côté, le général Chanzy, dont nous devions seconder les efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp à Saint-Laurent-des-Bois pour conférer avec notre commandant en chef. Escorté seulement de deux cavaliers, cet officier, après une chevauchée nocturne en plein champ et à travers bois, parvint à Saint-Laurent avant l'aube. Le général de Sonis était installé dans une bicoque du village; il déjeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicité, paraît-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'à lui. L'officier du 16e corps lui exposa l'intérêt qu'il y avait à faire concourir le 17e à l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il parût très fatigué, le général de Sonis se réjouit d'avoir enfin à agir. Ses traits fins s'animèrent au récit qu'il fit de son exploit de Brou, et il déclara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener, sauraient marcher de nouveau.

En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avança méthodiquement en trois colonnes par des routes parallèles à peine distantes d'un kilomètre les unes des autres. L'artillerie et les convois tenaient la chaussée, l'infanterie escortant à travers champs. De forts pelotons de cavaliers éclairaient notre marche. Ils formaient sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce long cordon humain s'étirait plus ou moins, espaçant ou rapprochant tour à tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent se dressaient sur les étriers, la tête en éveil bien dégagée de l'immense manteau étendu du col de l'homme jusqu'à la croupe du cheval. Un instant, ce rideau de vedettes s'élargit démesurément, s'éloigna presque à perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait reculer et s'évanouir quelques ombres rapides qui avaient été entrevues à trois kilomètres.

Tout cela donnait de la solennité et du piquant à notre marche, d'ailleurs bien ordonnée et bien exécutée. Il eût été seulement désirable de découvrir à cette scène un décor plus riant, sous une température plus clémente. Comme toujours, la brume ternissait le paysage et le froid sévissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait le visage, pinçait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des armes. Quelques hommes roulèrent leur mouchoir autour de la tête, les bouts noués au-dessus de la visière du képi; d'autres, hardiment, en rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous, nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de la capote, en marchant l'arme au bras.

Armée de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure était bonne, vive et décidée. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas, nous guidait, nous attirait. Voilà le meilleur métronome du soldat. Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eût depuis longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers était, non le terme, mais l'orientation de notre étape. Bon augure. Le pas, sur les sillons figés, était ferme et relevé. Il ne venait même pas à l'idée que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu propice.

Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'émotion des combattants. Les plus braves éprouvent au feu une impression combinée de sentiment et de sensation, que le courage enseigne à dominer sans pouvoir toujours l'étouffer: mais, à distance, la rumeur de la bataille électrise tout le monde. En songeant aux coups que chaque décharge porte dans les rangs des siens, on souhaite d'accourir: une généreuse impatience vous anime et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore à vos oreilles, le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos têtes est loin; l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a véritablement que des héros qui vont au secours de leurs frères.

Tandis que chacun se félicitait en son for intérieur de puiser une vigueur nécessaire dans l'idée du devoir, le bruit d'une cavalcade résonna sur la terre gelée. L'état-major s'avançait derrière nous. Tous les officiers étaient enveloppés d'épaisses pelisses, aux fourrures sombres, d'où les têtes émergeaient à peine. Les képis eux-mêmes ne permettaient guère de distinguer les grades, car les promotions avaient été trop rapides pour laisser aux généraux le loisir de troquer leurs anciens galons contre les lourdes broderies d'or.

Cependant le général de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprématie, mais par l'élan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent, et nous dépassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux des spahis. Le goum fuit. A la suite des képis galonnés et luisants, il s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier, disparaît. Telle fut l'unique et courte vision que nous eûmes de notre chef suprême.

IV

Ce village était un gros bourg, Ouzouer-le-Marché. Tout pavoisé, pavoisé comme il ne l'avait jamais été et comme il faut espérer qu'il ne le sera plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blessés qui, à l'ombre flottante du drapeau international de Genève, luttaient depuis vingt jours contre la mort.

A notre tour, nous nous engageâmes dans la rue principale. Sur le seuil de l'une des maisons hospitalières, un officier à visage blême s'avança, soutenu par une soeur de charité. Un temps d'arrêt s'était produit, il voulut nous adresser quelques mots. Émotion ou faiblesse, il lui fut impossible de se faire entendre. La colonne déjà se remettait en marche. Alors, de sa main décharnée, il nous fit un geste d'encouragement, qui était bien plutôt un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se soulevèrent à notre passage, laissant apparaître des visages pâles et des mains osseuses, jaunes, pareilles à celles de l'officier blessé. Il semblait qu'Ouzouer fût un bourg hanté, exclusivement peuplé de squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.

A peine avions-nous franchi les dernières maisons, que les clairons sonnèrent la halte. La canonnade était devenue plus retentissante et plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous porter à l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un double cordon de cavaliers et de fantassins se déploya aussitôt pour reconnaître la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le général Charvet étant venu prendre place près de nous, l'ordre fut donné d'avancer et de faire bonne contenance.

L'idée du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin, prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies, à l'horizon, allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et la traversée d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient être les conséquences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles à exciter, à tendre. Mais tous s'efforçaient d'aller bravement au baptême du feu.

Moi aussi, je marchais à mon rang de bataille, exactement, scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait quelque réconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier se tenant derrière la première section de la compagnie, ma petite taille se flattait tout bas de trouver un abri derrière les grands gaillards dont j'avais peine à emboîter le pas. Du moins, les premiers pruneaux seraient gobés par d'autres, illusoire espérance qui avait suffi pour m'empêcher de trembler et de paraître ému.

Je gardais en tout cas assez de présence d'esprit pour observer du coin de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si l'action s'engageait ce jour-là, un bon moteur allait nous manquer, l'ascendant de notre énergique capitaine: M. Eynard, chargé la veille d'une mission secrète, avait laissé le commandement au lieutenant Barta. Assurément le flegme de ce vieux soldat de Crimée et d'Italie était d'un bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef. Il allait à dix pas en avant, paraissant surtout préoccupé de ne pas se laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues jambes.

Quant aux soldats, après quelques rares accidents passagers, rien de remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils prêtaient à se sentir les coudes et à ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez pénible sur un sol inégal et durci. La peur des entorses, jointe au désir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idée du danger. Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait poussé les plus frileux, dès que le combat avai paru probable, à dénouer leurs mouchoirs serre-tête et à rentrer dans le képi la doublure de cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait plus la bise.

A deux pas en arrière, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et son déhanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un front qui semblait plus proéminent que jamais, Nareval mâchonnant ses lèvres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait chercher de ses yeux inquiets un trou où s'abriter.

Pur gaspillage que l'émotion ce jour-là. Ou les ombres lointaines n'étaient réellement que des buissons creux, ou bien elles avaient reculé, fui, à notre approche. Le canon avait cessé de gronder. Nous avions eu devant nous, probablement, quelques détachements des troupes qui venaient d'écraser les francs-tireurs girondins dans le parc de Varize. Ils avaient par contre trouvé un habile adversaire dans le colonel Lipowski, et ils avaient jugé prudent de se replier à la vue du déploiement de tout un corps d'armée.

Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire manquait. Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder à tout événement nos derrières. Puis le 17e corps repartit en colonne vers l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste du 16e corps, que le général Chanzy avait porté en avant la veille. Il nous laissait les emplacements qu'il avait occupés depuis sa victoire. Dès lors, nous cheminâmes sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de défense improvisés à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuées de corbeaux.

Tandis que le général de Sonis établissait son quartier général à Coulmiers même, avec son artillerie toujours entourée de la légion bretonne, le corps d'armée forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla dresser ses tentes dans le parc de la Renardière: nous fûmes postés près de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux noms du beau pays de France, mieux faits pour évoquer de poétiques légendes que pour servir de points de repère dans de tristes étapes.

V

Malgré la rigueur de la température, la nuit fut excellente. Le bois voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-à-dire des branches mortes, et nous avions touché dans le village de la paille fraîche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journée bien remplie contribua plus encore à notre sommeil réparateur. Marche en avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour être content de soi et de ses chefs. En campagne, il n'y a rien à souhaiter au delà.

Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu plus de chaleur. Les piquets des tentes se brisèrent dans la terre gelée, quand il nous fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout contre la forêt. La compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus rien à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient que nous passerions encore une nuit au moins à Huisseau; je prévins le lieutenant, et je m'engageai dans la forêt en compagnie du caporal Dariès, à qui je m'étais attaché depuis la retraite de Châteaudun.

Jeudi, 1er décembre, le temps était beau, malgré la persistance du froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos têtes: il déclinait derrière nous, éclairant d'une lumière frisante les fûts verdâtres des arbres, se jouant dans la mousse qui s'écrasait sous nos pieds, accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade, des formes bizarres. En suivant à l'aventure des sentiers sinueux, nous parvînmes dans une gaie clairière, ménagée, semblait-il, pour servir de salle à de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorées y voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du bois.

Or, dans le tapis de verdure où peut-être on avait jadis folâtré, une assez large déchirure avait été pratiquée. La terre paraissait avoir été fraîchement remuée, et, à côté, l'herbe flétrie, couchée; comme sous le poids d'un cavalier et de son cheval. Français ou Allemand, un homme avait sans nul doute été frappé là, par des tirailleurs en embuscade. Il y avait trouvé la mort et une sépulture ignorée. Les siens n'avaient pu recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si désolante par son indécision: «Disparu!»

La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la forêt nous arracher à nos mélancoliques réflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique! Sans prendre garde aux branches qui nous déchirent les mains et nous fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des nouvelles sont parvenues de Paris. Le général Ducrot tente une grande sortie. Pour tendre la main à l'armée de Paris, le 16e corps se bat. A nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la première, l'aller rejoindre à Patay. Patay, nom glorieux, car notre Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait «son Achille». Jamais nous n'avions été si allègres. C'est en chantant qu'à la nuit tombante, nous prîmes la route qui passe à Gémigny, puis à Saint-Péravy-la-Colombe, où nous laissâmes les zouaves de Charette avec le général de Sonis.

Depuis longtemps nous cheminions dans les ténèbres—et aussi dans le silence. Nos voix étaient lasses d'avoir compté «les canards, qui, déployant leurs ailes, se confient à leurs canes fidèles» et d'avoir averti cent fois «le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort». Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles puérilités, en approchant du terme de notre étape que marquait sans doute un champ de bataille.

En effet, la division de l'amiral Jauréguiberry, bien secondée par la cavalerie du général Michel, avait culbuté l'ennemi à Villepion, non sans éprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions conquises. Seul son chef, le général Chanzy, était encore à Patay. Il se disposait à transporter son quartier plus avant, sur la droite, à Terminiers.

Notre brigade reçut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la ville, en attendant le jour. Le 48e s'avança à deux kilomètres, en grand'garde, et les tentes furent péniblement dressées sur un front de bataille d'au moins 800 mètres. Quoique abrités par un repli de terrain, nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postées par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eût amené la congélation des membres ou la mort.

Le général de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu à nous conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-être Chanzy, qui se porta sans escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa silhouette se dressa à la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le croissant lunaire éclairait faiblement la longue crinière blanche de son cheval arabe et faisait briller l'or de son képi. Comme un grand silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la lointaine odeur de la poudre et du sang, frémissait, mais se retenait de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelée, le pas traînant et fatigué des sentinelles, dont les baïonnettes jetaient, par éclairs, des reflets argentés.

Longtemps le général sonda de son regard la profondeur noire de la plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air pensif, supputant sans doute, d'après le nombre et l'éparpillement des lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout était tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusées, du côté d'Orgères, dans les lignes allemandes, troublèrent seules, par instants, cette nuit calme et glaciale. Accompagnement habituel des fêtes populaires, ces traînées lumineuses, par leur éclat éphémère, par leur signification inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.

Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais, quand le soleil se fut dégagé des brumes qui rasaient le sol, le temps s'affirma superbe, tel qu'il peut être rêvé pour une solennité militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres préliminaires de combat s'accomplirent avec ordre et méthode, comme en une superbe parade qui s'exécuta sous nos yeux.