LA DÉROUTE
I
La brigade Charvet, la nôtre, formait la liaison des troupes du 16e et du 17e corps d'armée. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, être appelée à jouer un rôle important. Le succès pouvait dépendre d'elle; mais, dans sa situation intermédiaire, il y avait un premier point à établir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant quelques heures, au moins, elle avait été placée sous l'autorité immédiate du commandant du 16e corps. Le général d'Aurelle avait en effet donné des ordres en conséquence: «La brigade commandée par le général de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la Première Armée de la Loire, avait précédé sa division, et était arrivée à Patay le 1er décembre, dans la nuit. Ce général se mit immédiatement à la disposition du général Chanzy, assuré dès lors de l'appui du 17e corps.» Mais, lorsque le général de Sonis, «plus vite que les aigles, plus courageux que les lions», fut à son tour parvenu sur le théâtre des opérations, il reprit évidemment autorité sur nous, et, ce qu'il faut peut-être regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur; c'est qu'il les ait communiqués au général Chanzy. «J'ai fait mon possible, lui vint-il déclarer à huit heures du matin, pour venir promptement à votre secours; mais je marche avec des troupes fatiguées. Nous voilà, nous sommes ici, mais je vous déclare que, si vous avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous satisfaire.» Avec son esprit net et précis, le général Chanzy dut être surpris de cet élan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances qu'il traversait, il s'était contenté de répondre: «Je tâcherai de me passer de vous».
Nous, qui ignorions ces détails, et qui, presque à la portée du canon, ne ressentions plus nos fatigues, nous étions impatients de marcher et fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais personnellement comme une récompense. Il faut tout dire, ce récit ne pouvant avoir d'intérêt qu'à la condition d'être sincère comme une confession. Le matin du 2 décembre 1870, j'ai subi une humiliation profonde: il m'a été infligé des voies de fait, et j'ai essuyé silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abnégation, par devoir, par amour pour mon pays.
A l'aube, des distributions de vivres avaient été annoncées. Comme toujours, elles furent assez longues; comme toujours représentant la 18e compagnie du régiment, je fus servi le dernier, et, naturellement, regagnai le bivouac après tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant Houssine, l'ancien sous-officier à chevelure rouge et raide, m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, chargé, pour venir en aide à mes hommes de corvée, je m'en souviens, d'une moitié de pain de sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un coup de canne, pour activer ma marche, comme il eût fait à une bête de somme.
M'arrêtant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva. Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer pour la noble cause, non. Je haussai les épaules sans plus hâter le pas, et le sous-lieutenant en fut pour une lâcheté qu'il n'eût point commise si M. Eynard avait été là, car le capitaine rendait justice à tous.
Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient été donnés, à Lorges et dans la forêt de Blois, me furent ce jour-là salutaires. Ils m'enseignèrent à ronger mon frein: mais j'aspirais à me battre, à affronter le feu ennemi, pour m'absoudre à mes propres yeux de l'ignominie acceptée sans protestation.
Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain où nous avions dormi, je m'efforçais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y mêler moi-même, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement la bataille à deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fumée s'élevant lentement dans le ciel clair, voilà tout ce que nous pouvions distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par éclats, attestait l'intensité croissante de la lutte. Pendant ce temps, les autres troupes du 17e corps, que nous avions distancées la veille, arrivaient à la hauteur de Patay et défilaient devant nous. Passé la ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient à travers champs, précédées et suivies de l'infanterie qui se déployait aussi.
En art, il y a le choix entre des procédés tout différents. Certains artistes épuisent l'émotion par l'exposé de scènes effrayantes ou horribles; d'autres préfèrent la faire naître et la maintenir en mettant l'esprit en suspens devant des tableaux où plane la crainte du drame qui se prépare, et en épargnant à la vue les détails terribles ou répugnants. Le spectacle qui s'offrait à nos yeux avait ce caractère tempéré, saisissant quand même. Sur le fond lointain d'une réalité menaçante se détachait un premier plan pittoresque et attachant.
Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantôt fouettaient leurs chevaux à tour de bras, leur déchiraient les flancs de l'éperon, tantôt s'efforçaient de leur faire sentir le mors pour modérer leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montés sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber à chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie. Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles ondulait sans désordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu pâles, qui, par leur sérieux, tâchaient de faire aussi bonne figure que de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour réchauffer les membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de fugaces étincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangées mouvementées de fusils.
Bientôt les zouaves pontificaux mêlèrent leurs costumes gris aux autres uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, après avoir effectué un mouvement vers la gauche, accentué par chaque brigade, s'arrêtèrent pour se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves arrivaient seulement de Saint-Péravy; ils venaient de déposer leurs sacs à Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai, un jeune capitaine du génie, au teint pâle, à l'oeil creusé par les veillées studieuses. De là part du général Chanzy, il venait requérir la légion du général de Charette, avec mission de la diriger sur l'est, vers le champ de bataille. Le groupe aussitôt s'agite et s'éloigne.
Au milieu d'eux marchait un aumônier, auprès duquel chacun se penchait à son tour. Comme allégés au moral ainsi qu'ils l'étaient physiquement, ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guêtres blanches et de jaunes molletières. Ils allaient à la mort ou plutôt, suivant le mot de leur aïeul Polyeucte, à la gloire.
Cependant, le défilé continuait. Peu après le départ des zouaves, ordre nous fut enfin donné de marcher. Au commandement du colonel Koch, le régiment, formé par compagnies en colonne serrée, arrêta un instant le flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la même direction que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en même temps, et s'avançait à notre gauche avec de l'artillerie.
Sur un parcours de plusieurs kilomètres, nous fûmes tour à tour déployés en bataille sur un front de 800 mètres, puis repliés comme en terrain de manoeuvres. Un éventail s'ouvre ainsi et se referme, au gré d'un caprice. Sans chercher à comprendre l'utilité de nos mouvements, nous nous appliquions à les exécuter vivement, car l'heure était venue d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd grondement: chaque coup détonait, distinct, immédiatement suivi d'un autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crépitait sans relâche, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagné d'éclairs qui rasaient la terre.
Nous pûmes croire, pourtant, que notre appui était inutile. Tout le 48e fut massé à l'abri du village de Terminiers, que le général Chanzy avait désigné pour son quartier général. Tandis que, sans distinguer autre chose que le sillage aérien des obus, nous nous consumions dans la fièvre d'une attente vaine, le général, du haut du clocher, suivait les mouvements de ses troupes sur Loigny.
Après la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par l'étendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarqués la veille, et par les signaux observés pendant la nuit du côté d'Orgères, il avait jugé que la résistance serait sérieuse. Au lieu d'éparpiller ses forces, il avait concentré ses trois divisions, de manière qu'elles pussent pénétrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait chargé le général Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgères, en avant des positions où le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait, d'un autre côté, espérer qu'à l'extrême droite, le général des Pallières viendrait lui donner la main.
Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village de Loigny. Résolument elle s'était avancée sous les ordres du général Barry qui, comme à Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son frère Edouard nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse. La 1re division—amiral Jauréguiberry,—celle qui avait enlevé si brillamment Villepion la veille, suivait de près à gauche. En même temps la 3e, commandée par le général Maurandy, devait appuyer à droite l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.
Loigny emporté vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers l'est; mais, au château de Goury, elle rencontra une résistance opiniâtre et meurtrière; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer ensuite. Le parc du château fut le théâtre d'une lutte sanglante, acharnée, qui dura avec des chances diverses, mais sans répit, jusqu'à la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position, envoya l'une après l'autre ses trois brigades pour renforcer ses premières troupes promptement décimées. L'amiral Jauréguiberry, tout en soutenant en deuxième ligne ce combat, dut faire tête, sur la gauche, aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgères, de la Maladrerie, de Tanon, et que n'arrêta pas la division de cavalerie Michel ramenée par erreur jusqu'à Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait avec moins de fermeté, quoiqu'un régiment de mobiles fît, à Ecuillon, tout près de Loigny, une défense héroïque.
«A midi et demi, d'après le rapport du général Chanzy, la situation devenait de plus en plus difficile.—Toutes les troupes du 16e corps étaient engagées, et il n'y avait plus d'autre réserve que celle qu'offraient les troupes fatiguées de la brigade du Bois de Jancigny en position à Terminiers.» Convaincu qu'il avait affaire à des forces de beaucoup supérieures aux siennes, le général Chanzy se décida à faire appel au secours du général de Sonis, malgré leur conversation du matin.—«Je montai à cheval, fort inquiet et très fatigué, a raconté celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est-à-dire avec une brigade de la 2e division, ma réserve d'artillerie, les zouaves-pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord; je marchai dans la direction de Loigny. Je criai: «Voilà le 17e corps qui arrive.»
II
Quelque fatigué qu'il fût en mettant le pied à l'étrier, le général de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se ménagea pas. Il ne devait plus s'arrêter qu'il ne fût terrassé. Il fit d'abord placer deux batteries sur la route de Faverolles à Villepion, pour canonner l'ennemi à droite; puis, averti qu'il allait être tourné, il fit face à gauche. Il plaça son artillerie au coin du château de Villepion. Il mit en batterie toutes les pièces de la réserve et rétablit le combat si énergiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps allemand dut se replier.
Cet heureux résultat était fait pour stimuler son ardeur. Avec une activité extraordinaire, il plaça ses troupes en ligne, de sa main, car il exerçait le commandement à sa manière. Chanzy, pour l'exécution des plans qu'il avait conçus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun pour sa part à l'action générale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis, lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait guère le loisir de former, était en même temps général, colonel, commandant, capitaine. Son procédé, renouvelé des temps chevaleresques où la valeur personnelle pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la perception nette d'une situation étendue et complexe. A tel point qu'il croyait de bonne foi, suivant son propre récit, avoir relevé de leur poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amené, toutes les troupes du 16e corps.
Tout en élan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arrière: «La nuit arrivait, a-t-il raconté encore, et j'étais occupé de la pensée de canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: «Votre centre se replie». Je me portai au fort de l'action, où se trouvaient deux régiments de marche d'un effectif considérable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines, tout le monde fuyait.»
En ce qui concerne le 48e, il y a là une erreur. Loin d'avancer ni de fuir, nous battions toujours la semelle à côté de Terminiers, dans la position exaspérante de gens qui entendent se dérouler près d'eux un drame poignant et qu'un invincible obstacle empêche d'aller au secours des victimes. L'obstacle, c'était la consigne. Ordre avait été donné d'attendre là: donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et, dans cette journée de pénible attente, pas un homme ne quitta son rang.
Mais, depuis le chef de corps, visible à tous les yeux, sur son grand cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-même aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui paraissait inexplicable et qui l'était en effet.
Vers trois heures, un aide de camp du général Chanzy, le capitaine Henry, qui précédemment avait guidé sur Villepion les zouaves de Charette, vint avertir notre chef qu'il était temps de se préparer à entrer en ligne. Le colonel répondit que nous étions prêts, et qu'il n'attendait plus que les ordres du général Charvet. Les officiers généraux avaient sans doute reçu avis que le général d'Aurelle, résidant à Saint-Jean-la-Ruelle, avait délégué le commandement de l'aile gauche au général Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas été peut-être assez formellement avisés de ces dispositions. En tout cas, il était hasardeux, pour un colonel disposant d'une réserve de 3000 hommes, d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'état-major qu'il ne connaissait pas encore, le point où d'un moment à l'autre son chef direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher.
Or, établi assez loin de nous, à gauche, en tête du 51e de marche, le général Charvet s'était trouvé dans la sphère d'action du général de Sonis qui, à la même heure, l'entraînait avec les deux premiers bataillons de ce régiment, commandés par le colonel Thibouville. Un frisson avait agité tous les conscrits du 31e, au moment où ils parvenaient dans la zone dangereuse du combat; là gisait à terre le corps d'un dragon, la main crispée sur la poignée du sabre, la tête exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, complètement détachée du tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque à peau tigrée. D'abord établi à trois cents pas des batteries mises en action par le général de Sonis, le régiment, tous les hommes couchés par ordre, avait essuyé dans cette position une grêle d'obus. C'est la plus pénible manière de recevoir le baptême du feu. Aucun mouvement, aucune préoccupation étrangère, rien ne distrait de la pensée de la mort: de la mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants, rapides, qu'une flamme lointaine a annoncés et qui finissent, en touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein déchiré en vingt éclats de fonte à dents irrégulières, cruelles.
«Bon, encore un!—Il arrive droit sur nous.
—Non, il passe.
—Un autre, deux autres.—Si, du moins, on pouvait appuyer à gauche.
—Imbécile, c'est là qu'ils tombent.—Bien visé, cette fois.—Misère et horreur!—Un cri, des gémissements, une convulsion suprême.—Qui est-ce?—Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y resterons tous. Et à quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus! Que ne nous commande-t-on de tirer!»
Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51° subirent cette terrible épreuve de l'immobilité sous le feu. Ce leur fut donc un soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant. Les nerfs se détendirent par le jeu des muscles, et la circulation du sang fut si précipitée qu'il semblait que, durant l'heure écoulée, tous ces coeurs eussent cessé de battre. En avant, toujours. A gauche de Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crénelée, et, de la lisière d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui cependant ne reculèrent pas, ne s'arrêtèrent point. La ferme fut emportée d'assaut et le bois vivement nettoyé. Le général Charvet, qui avait dirigé l'attaque, établit sa troupe dans les positions conquises: elle s'y maintint, deux heures sous un feu très violent de l'infanterie prussienne, qui s'avançait sur le côté opposé, au secours des Bavarois.
D'une intrépidité qui s'accommodait mal d'une fusillade à distance, le général de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obéit; mais ici doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut raconté le soir aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas être vérifié; mais l'historique du régiment l'a enregistré comme un on-dit. A un commandement qui aurait été fait en excellent français par un officier prussien, audacieusement embusqué en cet endroit, le régiment, tombant dans un piège, alla donner tête baissée sur une forte colonne ennemie, massée dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une effroyable fusillade éclata à bout portant. Le général Charvet eut son cheval tué et tomba avec lui; deux cents hommes roulèrent à terre, blessés ou morts; les autres, surpris, reculèrent. Le général fut aussitôt fait prisonnier, ce qui augmenta le désordre, malgré le sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu'à la dispersion de l'état-major.
Cet émoi pouvait n'être que passager et n'avait rien en soi d'irréparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne, les Allemands, à Froeschwiller, à Gravelotte, au Bourget, à Loigny même, ont subi de ces temps d'arrêt, qui malheureusement ne les ont pas privés du succès final. D'autres troupes étaient toujours prêtes à recueillir les premières par trop maltraitées. Les réserves, bien postées, donnaient aussitôt pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves conséquences, car elle provoqua chez le général de Sonis une grande crise psychologique.
«Je savais, a-t-il dit, que j'avais confié ma réserve d'artillerie à des troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui étaient commandées par un homme de résolution et de courage. J'allai trouver le colonel de Charette et je lui dis: «Il y a des lâches là-bas qui se débandent et compromettent le salut de l'armée; suivez-moi». Lui et ses hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise en état de défense, l'abandonnèrent et se sauvèrent. J'avais un grand espoir, une très grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je l'espérais, entraînerait les deux régiments de marche dont j'ai parlé. Mais, accueilli par un feu très vif de l'ennemi, le 51e lâcha pied et prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-même battre en retraite; je me serais déshonoré et j'aurais déshonoré 300 braves zouaves de Charette qui marchaient derrière moi et qui ne m'auraient jamais pardonné ce crime.»
Acte épique, qui a pu être qualifié d'héroïque folie. Tandis que les anciens preux luttaient à armes égales et bardés de fer, ce nouveau Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves, espéra faire une trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne de quatre-vingts bouches à feu qui concentraient sur un seul point une avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats disséminés dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e bataillon, le général Deflandre et ses quatre régiments tous, impatients de combattre, attendaient ses ordres à une portée de canon. Que ne confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le temps d'appeler ses réserves à la rescousse! qu'importait-il, comme il a dit plus tard qu'il en avait eu la pensée, qu'il songeât à nous prêcher d'exemple?
De Terminiers on aperçoit à peine en plein jour le clocher de Loigny, séparé par les ondulations du terrain, et «la nuit tombait». Il était donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur d'une action locale, ne songeait plus guère à ceux qu'il avait laissés en arrière. Après les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme irréparables à bien des gens, s'immoler à elle, au milieu des zouaves pontificaux, cette pensée, ce rêve d'un Français chrétien, s'était emparé irrésistiblement du général de Sonis et sembla l'avoir frappé de vertige. Telle est la vérité.
Lorsqu'à son corps défendant ce général avait remplacé le baron Durrieu, son inquiétude avait été grande; elle s'était calmée à la nouvelle qu'il avait le colonel de Charette sous la main. Dès lors, il n'avait plus fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fasciné. Sa confiance, qui ne pouvait d'ailleurs être mieux placée, était absolue et un peu exclusive. Il s'était tellement identifié avec le rôle de général commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant à Saint-Péravy, il leur avait lui-même fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un geste courtois, de gentilhomme à gentilshommes, il avait de sa bouche commandé: «Sac à terre. La soupe, messieurs.»
Le lendemain, il avait un instant oublié sa garde d'élite en faisant manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'écrasement du 51e, qu'il qualifia de coupable défaillance, l'avait fortifié dans cette opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'élite des zouaves. Il était excité aussi par le désir de prouver au général Chanzy qu'il n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le 17e corps.
Voilà pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alençon à Crécy, il s'avança presque seul sur Loigny. Il marchait entouré de son état-major, à la tête d'un petit groupe de zouaves.
Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serrés, offraient aux projectiles une proie facile, et ils étaient empêchés de tirer par les cavaliers qui les précédaient. Pour comble, un soldat prussien eut à ce moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis nommé le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tiré à très courte portée, la cuisse du général de Sonis, qui se vit ajusté sans pouvoir atteindre son adversaire.
Le général, quelques instants avant de tomber, avait, paraît-il, chargé son chef d'état-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais le général de Bouillé, lui aussi, fut atteint par un éclat d'obus. Jeté à terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la transmettre à un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient suivi le général en chef tombaient à leur tour sous les coups des Bavarois et des Prussiens.
Ils n'eurent même pas la joie de dégager les bataillons du 37e de marche, qui depuis plusieurs heures se défendaient bravement dans le cimetière. Un millier d'hommes luttèrent là, contre dix mille, et ne laissèrent tomber leurs armes que cernés, harassés, écrasés, vaincus surtout par la fumée, et la chaleur suffocante du brasier que commençait à former le village en flammes.
III
Dans la nuit profonde, les premières lueurs de l'incendie nous indiquaient au loin le théâtre de notre défaite, et, à notre droite, le canon tonnait encore, les mitrailleuses grinçaient toujours. Derniers efforts du général Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporté l'appui du 15e corps. Arrêté par les troupes du prince Frédéric-Charles, il n'avait pu dépasser Poupry; mais sans doute avait-il empêché le vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg à écraser tout à fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et le feu de la poudre s'éteignit dans les ténèbres.
En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'élevaient, enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein des langues de feu et dans la nuée rougeâtre qui progressivement s'épaississait et encombrait le ciel. Fort loin à la ronde, le champ de bataille en était éclairé, comme par une aurore boréale. Les survivants sans blessure et les blessés encore ingambes s'éloignaient de cette lumière d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que l'instinct qui les poussait à retourner au gîte du matin.
Près de nous vint s'échouer un groupe confus de fantassins et de mobiles, avec quelques zouaves pontificaux échappés miraculeusement au carnage. Tous, quoique désorientés, perdus, affirmaient que la journée nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincérité, disait avoir assisté aux plus chauds épisodes de la bataille, et, après tant d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire à une défaite.
Cependant le doute n'était pas possible. Les corps qui avaient gardé leur cohésion se repliaient aussi. De même l'artillerie, dont le roulement sonore sur la terre gelée était dominé de temps à autre par les cris des blessés qui avaient été déposés en travers des caissons où ils étaient horriblement secoués. Tout cela s'apercevait à peine dans l'obscurité, tout cela se devinait plutôt. Parfois pourtant les silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous.
A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du désastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de sauver tous les débris qui s'éparpillaient à plusieurs lieues. Comme l'athlète qui a besoin de sentir une résistance pour déployer sa force, le général Chanzy se raidit contre l'insuccès et alors il apparut plus grand que dans la victoire. Assumant sans hésiter la responsabilité de diriger, en même temps que le sien, le 17e corps privé de son chef, il employa les premières heures à rétablir l'ordre dans les bataillons dispersés. A chacun fut immédiatement assignée une place, et il y fut conduit, s'y arrêta, pour que le combat pût reprendre le lendemain, si l'ennemi se montrait entreprenant.
Tandis que, le régiment ayant été maintenu dans ses positions de Terminiers, nous n'avions d'autre préoccupation que de trouver dans le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval, allait y passer la nuit à rendre compte de la journée au général d'Aurelle et à régler dans le détail la retraite qui s'imposait devant un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands n'avaient évacué Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas à glaner derrière eux et l'humanité ordonnait de laisser aux blessés qui arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnées du village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir légèrement le sol de nos tentes. Mais le général Chanzy se souvint que nous avions été gardés en réserve. Vers dix heures, notre bataillon reçut l'ordre d'aller se poster en grand'garde à un kilomètre. Les tentes abattues, notre bagage ficelé à la diable, chargés de quelques poignées de paille, nous nous acheminâmes en avant, guidés par les flammes vacillantes, alternées de gerbes d'étincelles, qui s'élevaient encore des ruines de Loigny.
Nuit terrible, sous un ciel voilé de brume. Défense était faite naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser les tentes. Notre provision de paille, maigre au départ, était à peu près dispersée quand nous pûmes nous arrêter. Nous devions être aux environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du nord qui ravivait l'incendie maintenant à quelques centaines de pas. Au pied de la haie de faisceaux aux baïonnettes flamboyantes, nous nous couchâmes malgré tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller et nos toiles de tente simplement étendues sur nos têtes afin de nous garantir au moins du serein. Or il gelait à pierre fendre, et le serein fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du verre.
Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en avant-poste: nous étions bien gardés: après un long frisson, causé par le froid à coup sûr et aussi par l'idée des souffrances que devaient endurer les blessés râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, à une portée de fusil des barbares qui en pleine France détruisaient nos demeures, nous pûmes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse, l'esprit, comme pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua de doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas succulent; à mes membres brisés et engourdis, il offrit la sensation imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y étendais délicieusement, lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, réveilla les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever.
Brrr! la rude réalité. Nous avions l'onglée au bout de nos vingt doigts et un instant nous craignîmes de ne pas pouvoir nous mettre debout. Énergiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'était éteinte, et, vers l'orient, l'azur céleste s'éclaircissait à l'approche de l'aube. Notre compagnie fut chargée de pousser une reconnaissance. Nous aperçûmes vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans. Ayant sans doute distingué la masse du bataillon, ils tournèrent bride. Nous-mêmes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, après l'échec de la veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton fut vivement dépêché au colonel pour lui rendre compte et prendre ses instructions.
La campagne cependant se dégageait de l'obscurité. Derrière nous retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que, de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de sifflet. Des ombres se montrèrent un instant à l'entrée de chaque village et presque aussitôt se dérobèrent à l'abri des maisons ou des murs de clôture. Rien d'autre ne nous révéla la présence de notre redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi à panser ses blessures.
Ordre nous arriva bientôt de rejoindre nos deux premiers bataillons à Terminiers. De ce village jusqu'à Patay, toutes les troupes du 16e et du 17e corps, selon les dispositions que le général Chanzy avait arrêtées et fait approuver pendant la nuit, s'échelonnaient, bataillon par bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque intervalle. Dès huit heures, tout était prêt pour battre méthodiquement en retraite, sauf à offrir vivement un large front de bataille aux Allemands, en cas de poursuite.
A notre brigade était échu le faible honneur de s'éloigner la dernière, sous la direction de l'amiral Jauréguiberry. Il était charge du commandement de l'arrière-garde.
Nous dûmes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'à dix heures, l'arme au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en première ligne, le dos il est vrai tourné à l'ennemi. Telle était du moins la position réglementaire; mais—j'en conviens—j'avais peine à la garder. Invinciblement, mes regards étaient attirés vers le village des Échelles, à l'entrée duquel se montraient quelques groupes. Cette curiosité était-elle excessive, justifiait-elle un blâme? Le salut de l'armée nécessitait-il qu'on s'éloignât des Allemands, sans même les regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de moi, sinon par l'effet d'une animosité qui s'acharnait en l'absence du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me témoignait ce dernier?
IV
Jusqu'au soir nous marchâmes, en très bon ordre. Malgré notre épuisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-là 3 décembre, un seul traînard; mais ce fut une triste journée, l'une des plus tristes dont je me souvienne. Depuis notre entrée en campagne, fatigues, privations, souffrances, rien ne nous avait été épargné. Après des marches forcées, quelques heures de repos sur la terre gelée; une nourriture insuffisante, car plus d'un repas s'était composé de biscuit et d'eau de pluie prise dans un fossé. Toutes ces misères, nous les bravions sans regret, pour atteindre plus tôt l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous l'avions rencontré, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir brûlé une cartouche. D'autres, sans doute, s'étaient mesurés avec lui et avaient dû s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphère où se meut l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des opérations, et, tant qu'il n'a pas éprouvé directement la supériorité de l'adversaire, il est tenté de croire que ses chefs n'ont pas su mettre à profit sa bonne volonté. De là une rancoeur qui aggravait notre souffrance physique.
Le lendemain, après une nuit pénible passée à Saint-Sigismond, que nous avions traversé l'avant-veille d'un pas allègre et en chantant, nous pûmes croire qu'enfin nous allions être utiles. Le mouvement de retraite parut avoir été suspendu. Tandis que le prince Frédéric-Charles refoulait à Artenay et à Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient repris haleine, et, le 4, ils harcelèrent notre gauche à Patay, où le général de Tucé soutint vigoureusement le choc. A droite, la division Barry se battit aussi à Bricy et à Boulay. Mais, à la nouvelle qu'Orléans était repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger sur Baccon, à travers la forêt de Montpipeau.
Notre bataillon, spécialement chargé d'escorter les convois du 17e corps, laissa ses trois dernières compagnies en observation dans un hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle inattendu. Nous étions six cents hommes occupés à surveiller attentivement le point d'où l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'éleva dans cette direction un gros nuage. Il s'avançait lentement, soulevé sur la route par le mouvement d'une foule en désordre. Aucun point brillant ne révélait cependant une troupe armée, et en effet nous fûmes bientôt fixés. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux de bétail, marchaient autour de chars attelés, les uns de chevaux de labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous étaient chargés de mille objets entassés pêle-mêle. Au sommet de l'une des voitures, sur une botte de paille, une jeune mère allaitait un enfant, auprès d'un aïeul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux tout jeunes frères; tantôt elle leur souriait pour les encourager à marcher, et tantôt leur montrait, pour les faire rougir de leur nonchalance, un homme qui, bien que plié en deux par le dur labeur de la terre, donnait courageusement l'exemple à toute cette malheureuse population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute où ils allaient; mais ils préféraient une vie errante et la misère, parmi les Français, au bien-être de leurs foyers envahis.
Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il nous humilia. A nous il appartenait de l'empêcher, et nous y étions impuissants. Ces paysans ne nous témoignèrent pourtant aucune rancune. Ils nous firent remarquer eux-mêmes, à 1500 mètres, environ, des cavaliers qui apparaissaient et presque aussitôt se retiraient. Nul doute que ce ne fussent les éclaireurs de l'armée allemande. Le convoi que nous avions mission de protéger avait pris de l'avance; il ne nous était pas permis d'engager, sans absolue nécessité, un combat où nous n'aurions pas été soutenus: le chef du détachement ordonna donc la retraite.
Comme nous risquions de perdre le contact de l'armée, force nous fut d'accélérer le pas, de louvoyer autour des véhicules de toutes sortes, dans les chemins défoncés courant à travers bois. L'encombrement des voitures, la précipitation de la marche, tout contribuait à semer parmi nous le désordre. Vers la fin du jour, quelle que fût la bonne volonté individuelle, il y eut une débâcle générale, une complète démoralisation.
Chacun allait à la dérive, se tenant aussi longtemps que possible auprès des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous désorienter et de nous disperser: je n'ai gardé de ces pénibles moments qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant à cheval me revient aux oreilles avec cet éternel refrain: «Pas de retardataires! Les Allemands glanent derrière nous!»
Avec le sergent-major Harel, le caporal Dariès et une dizaine d'hommes, nous formions encore un petit groupe, qui s'efforçait de ne plus s'égrener.
Au petit jour nous sortîmes enfin de la région des forêts. La marche à travers bois est toujours lente, pénible, incertaine. Chaque chemin qui s'ouvre fait naître une hésitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le rideau sombre qui borne immédiatement la vue de tous côtés fait craindre à bon droit les surprises. En plaine, au contraire, et quand la lumière du jour vous éclaire, on se sent plus sûr de soi, plus hardi et plus fort, grâce à la vaste étendue de pays qui s'offre à vos yeux, grâce à la facilité de s'orienter.
D'autres groupes pareils aux nôtres s'apercevaient à d'assez grandes distances. Ils grossissaient, s'aggloméraient, convergeant tous vers le même point. Il y avait déjà là un indice qu'une pensée unique présidait à cette marche, si irrégulière qu'elle fût encore. Ce premier gage nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort de reprendre espoir.
BATAILLE
I
Le commandement supérieur veillait, en effet, il agissait et vivement réagissait sur cette multitude d'individus épars dont il allait en deux jours refaire une armée compacte, valeureuse et redoutable, suivant l'aveu de nos ennemis. «Ainsi, est-il dit dans le travail historique du grand état-major prussien, tandis que la 25e division flanquait le mouvement sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 décembre sur la rive droite, la subdivision d'armée du grand-duc se trouvait aux prises, sur tout son front, c'est-à-dire sur 20 kilomètres environ, avec des masses ennemies en état de soutenir la lutte et d'opposer une résistance très vive.»
Certes ce n'était pas sans une volonté ferme, sans une perpétuelle vigilance, qu'un tel résultat pouvait être obtenu. A tous les carrefours, à chaque fourche de route, se trouvait un officier d'état-major, planté là comme un poteau indicateur. L'un après l'autre, ils désignaient aux hommes désorientés la direction à suivre pour atteindre la localité qui avait été assignée à chaque corps, dans la nouvelle ligne de bataille que venait d'arrêter le général Chanzy.
Entre la Loire et la forêt de Marchenoir, cette ligne s'étendait sur un espace de 11 kilomètres, de Beaugency jusqu'à Lorges, où nous avions fusillé un soldat du 51e. Le quartier général était à Josnes. Le 17e corps, au centre, devant lui. Le 16e corps, dont la première division seule était présente, les deux autres s'étant égarées, forma d'abord l'aile gauche, puis fut porté à droite, à Villorceau, tout contre la division indépendante du général Camô. L'aile gauche fut alors constituée au moyen d'une division du 21e corps: récemment organisé sous le commandement de l'amiral Jaurès, il avait en outre mission de garder la forêt de Marchenoir, ce qui étendait de plusieurs kilomètres le front de bataille. Enfin, le général Chanzy, qui, avec la spontanéité du génie, palliait les fautes de ses lieutenants en en tirant parti, ordonna aux généraux Barry et Maurandy de réorganiser leurs divisions à Mer et à Blois. Il leur confia le soin de défendre les ponts, dont les Allemands allaient chercher à s'emparer, en effet, pour nous tourner.
Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif était tel que de longues délibérations n'eussent pu le rendre meilleur. Il assignait au 48e de marche son bivouac près du village d'Ourcelles, à un kilomètre du quartier général. La plaine ondulée, où étaient dressés quelques groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du 6 décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières égayaient le panorama, qui, naguère, nous avait paru plus triste, dans notre première marche de Mer sur Châteaudun. Cette impression était favorable. Tout embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait; la force en résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité de tenter de nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite éternelle.
Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La préoccupation de rallier le régiment avait tout primé dans notre esprit depuis trente-six heures que la débandade s'était produite. A tel point que nous avions à peine repris haleine quelques instants, la seconde nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous eûmes acquis la certitude que le but était atteint, qu'à la moindre alerte il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos chefs, l'estomac—la bête, si l'on veut—reprit ses droits. Un village—Cravant, nous dit-on—offrait l'attirante animation d'un lieu habité. Irrésistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre de militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes encore un coin libre et deux chaises.
Ah! quel repas! Quelle volupté de manger à sa faim et de boire à sa soif! Le menu, cependant, n'était pas très varié. Un hareng saur d'abord, un hareng saur ensuite, et je ne m'en suis pas dégoûté pour cela. Au contraire, j'ai gardé pour ce comestible un goût profond, une sorte de culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il faut de toute nécessité que je lui sacrifie, bien qu'à vrai dire il me soit devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs un litre de vin et du pain frais à discrétion véhiculèrent en nous ces deux braves poissons, dont un doux fromage blanc, aussi rond et plus éclatant que la lune en son plein, vint tempérer l'excessive salaison.
II
Réconfortés, ragaillardis, nous quittâmes l'auberge, prêts à endurer de nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas à nous éloigner encore de l'ennemi. Même à jeun, nous ne demandions qu'à faire notre devoir; mais—règle sans exception—le courage se décuple au sortir de table, quand une légère griserie trouble imperceptiblement la vue. Le paysage bénéficia à nos yeux de l'agréable état où nous nous trouvions.
Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village, Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui, au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal.
Comme couronnement de cette bonne journée, je fus hélé en arrivant au camp par le vaguemestre, qui avait à me remettre une lettre de mon frère Emmanuel. Les journaux ayant répandu la nouvelle du premier engagement du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'était éveillée: les angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont gravés dans mon coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je me sentis attendri, mais non pas amolli:—«Comme il faut tout prévoir, si tu viens à être blessé, préviens-nous aussitôt... ou fais-nous prévenir. Il est convenu à la maison que, là où tu seras, j'irai, pour te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner.»
Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'étaient encore arrivés. En revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminée, avait rejoint son poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, secondé par le sergent Villiot, qui était parvenu des premiers au point de ralliement avec Laurier. En même temps que nous et après nous, les hommes arrivèrent, isolément, ou par petits groupes. A la fin du jour, les deux tiers de l'effectif étaient présents. De même dans tout le régiment, qui, dès lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne.
Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passé la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous étions toujours dirigés par l'intrépide vieillard, capitaine David. De beaux exemples d'honneur, de courage et de dévouement nous soutenaient, nous stimulaient: quelques prodiges qu'exécutât la délégation de Tours pour l'improvisation des armées, elle ne pouvait parfaire son oeuvre dans les détails. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier monté. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux leur eussent été précieux pour conduire et faire mouvoir une unité d'un millier d'hommes. Ce petit fait méritait d'être noté, à l'honneur des chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans parler de l'inexpérience individuelle de leurs éléments.
Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. Tout en demandant à ses soldats une entière abnégation, le général Chanzy leur était pitoyable; il lui parut impossible de continuer à nous faire coucher sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut distribué dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille. Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues distributions de vivres.
Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre à l'extrême droite, première démonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, dès la première heure, l'attaque fut générale. Tandis que nous attendions sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. A notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du 16e corps se battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche, pendant qu'au centre le général de Roquebrune, commandant la 1re division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions bavaroises qui s'étaient avancées de Cravant et, plus à droite, de Beaumont.
Comme l'armée avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnèrent à la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collègues, chacun entouré de sa corvée, j'allai battre la semelle auprès des charrettes d'un convoi administratif parqué à l'entrée du village. Annoncées pour minuit, les distributions n'étaient pas achevées au petit jour. Or il neigeait. Les flocons abondants, épais, voilaient le ciel, sans répit, d'une nuée de taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le cercle restreint où la vue pouvait s'étendre, ils accusaient la forme des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-mêmes, tout prenait une même couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne nous était pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer que nous entretenions modérément avec des broussailles ne suffisait pas pour nous dégourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse légende de la retraite de Russie.
III
Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous pûmes aller répartir les vivres entre les escouades, puis nous étendre un peu, pendant que nos camarades préparaient la soupe sur les fourneaux improvisés le long des maisons. Elle fut vite absorbée, car le canon et la fusillade avaient tôt battu le rappel. Les Allemands, surpris de se heurter contre une armée en bataille, quand ils espéraient n'avoir qu'à ramasser des traînards débandés, avaient reconnu la nécessité de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand état-major de Versailles, le prince Frédéric-Charles ralentissait la marche des troupes dirigées sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps d'armée bavarois, appuyé par la 22e division prussienne et la 4e division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes.
Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le général de Roquebrune se dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se porter en soutien sur Cernay, le poétique petit village à la ceinture de vergers.
En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine David. La barbe blanche et le tremblement de tête de cet homme de haute stature donnent une autorité singulière aux commandements qu'il articule d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, les rangs étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à crier en avant, lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré.
Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer, jusqu'où ils s'étaient égarés. Quelques minutes plus tard, et nous allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, ils songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans reproche. Ma situation aurait sans doute été pénible, sans la présence de notre capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eût été heureux de me chercher chicane; mais il était gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au sergent-major, à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard n'était pas homme à encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court à des récriminations un peu grotesques et tout à fait oiseuses. La compagnie se reconstitua à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé en colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de bataille qui nous était assignée, au nord d'Origny, à deux kilomètres environ.
Durant notre marche assez pénible dans des champs labourés ou à travers des vignes hérissées de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous la neige, nous pûmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes supplémentaires l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de Perpignan à Angers, je m'étais plus d'une fois efforcé de modérer. Le décor n'était point fait à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol était dur et glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là pour ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un frisson dans le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. A peine si la silhouette des fermes et des villages tranchait sur cet horizon pâle. Dans les hameaux que nous côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, comme l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé tous les êtres vivants et fait de cette plaine une immense nécropole. Seule la lueur des décharges, leur détonation, à droite et à gauche, rompaient la morne tristesse de la nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable des instruments de mort.
Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le village d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. Dessus n'est pas le mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvâmes en position dans des tranchées-abris pratiquées au milieu des champs entre Origny et Villejouan. L'esprit français trouva, dans cette circonstance, l'occasion de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront bien gênés pour courir! disait l'un.—Parbleu, ajouta un autre, ils font déjà le pas gymnastique sur place. Vois donc!» Le fait est qu'ils tâchaient de se réchauffer les pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut un troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La plupart de ces ouvrages de défense devaient abréger, après la bataille, la triste besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent déposés dans les fosses qu'ils avaient aidé à creuser la veille.
Tout en les plaisantant, nous serrâmes, en passant, la main aux camarades, que peut-être nous ne reverrions plus. A ce moment un roulement sourd, comparable à l'écho affaibli de coups de battoirs précipités, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon se profila bientôt, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe irrégulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils s'avançaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue nos deux premiers bataillons. C'était l'état-major de l'armée.
Le général Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de l'exécution de ses ordres, et veillant à la bonne tenue des troupes. Il montait un cheval arabe à longue crinière, sans doute celui que nous avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 décembre. Alors dans la force de l'âge, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tête fine, aux moustaches effilées, aux sourcils froncés légèrement. Sauf ce dernier signe de perpétuelle réflexion, sa physionomie martiale respirait la confiance et le calme. La journée de la veille, les engagements du matin, justifiaient cet état sérieux d'une grande conscience en repos. Qu'il fût battu, Chanzy avait du moins tenté tout ce qui était en son pouvoir; mais il semblait croire sincèrement à la victoire. Il communiqua son espoir à ceux de nos camarades qui occupaient les tranchées: en passant, il leur promit la revanche.
Cette figure, animée du plein éclat que donnent les grandes responsabilités courageusement acceptées, contrastait avec l'air fatigué des aides de camp, surmenés nuit et jour. Ces jeunes têtes pâles émergeaient à demi du col des pelisses-fourrées, autour du visage austère du général Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche blonde.
Cependant, déployé en ligne au commandement du capitaine David, notre bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de tous, la préoccupation de chacun, est de ressembler à cet ancêtre qui, calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de bataille.
Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel et d'un officier d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il nous rapproche du village, pour nous abriter derrière les maisons, en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs manteaux blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées entre Cravant et Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos têtes et vont tomber assez loin derrière nous. L'état-major se déplace, tantôt à droite, tantôt à gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le colonel se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. Les cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux cents mètres, qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et deux roulent à terre avec leurs chevaux. Quelques éclats viennent se loger dans nos havresacs ou bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles.
Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous masquaient le coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant nous permettait d'apprécier l'intensité de la lutte. Crépitation de la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par tous les projectiles. A notre gauche nous apercevions un régiment de mobiles qui criblait de feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postée à notre droite, tirait aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient bien dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq batteries bavaroises les plus rapprochées du village durent, à la suite de pertes énormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie française et des chassepots.»
IV
Nous étions cependant maintenus en première réserve, pour coopérer d'un moment à l'autre à l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du général en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se masser à l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'éclaireurs algériens commandés par le capitaine Laroque, s'élancer de là sur les positions de Beaumont. Mais il fallait que la préparation de ce mouvement se fît avec prudence, sans attirer l'attention. Les cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs blancs manteaux aux plis rares, défilèrent deux par deux, à la suite du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la nôtre.
Quiconque a veillé un mourant se souvient de l'émotion qui vous étreint, au cours de minutes longues comme des heures. On épie le souffle, tantôt violent, tantôt insensible, du moribond condamné, et chaque râle vous fait frémir parce qu'il vous semble être le gémissement d'une âme s'élançant vers l'inconnu, dans l'éternité. Au feu, dans la passivité de l'attente, cette même pensée—la pensée du passage possible, immédiat, pour soi-même, de l'état de santé à trépas—hante les plus braves. Il est bien de se dominer assez pour cacher le léger frémissement qui vous trouble; mais que dire de l'effort des officiers—hommes après tout, attachés à la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme et enfants—pour se maîtriser d'abord et pour suivre en même temps avec netteté les phases de l'action, pour juger sûrement de l'opportunité de se porter de préférence sur tel ou tel point?
Pour nous distraire de notre préoccupation personnelle, nous avions ce spectacle. Un peu penché sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et de plus loin, ou peut-être gêné par sa haute taille, le colonel Koch flattait de la main son cheval gris, à chaque nouvel éclat de tonnerre qui arrachait un hennissement à la pauvre bête et la faisait tressaillir sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crâne, le commandant Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se dressait sur ses étriers comme s'il était honteux de n'offrir pas assez de prise aux coups: il semblait invinciblement attiré vers les endroits où venait d'éclater un obus.
Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme un dieu Terme. Il n'en était pas de même du nôtre, qui frémissait d'impatience, et qui eût certainement voulu nous lancer en avant s'il avait commandé le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient à peu de chose près les mêmes symptômes que le matin du 30 novembre, à la sortie d'Ouzouer-le-Marché, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre du côté de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes était correcte, avec même une pointe d'humour.
Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente. Mais voici les éclaireurs algériens, qu'une bordée de mitraille a ramenés. Trop longue est la distance à franchir dans la zone dangereuse du tir. Tous les chevaux auraient été fauchés en chemin, pas un homme ne serait arrivé sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'éloignent d'ailleurs en caracolant, comme à la fantasia. Plus gravement s'écoule, au petit trot, la double file des Gros Frères, qui vont attendre une occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un instant grandir en franchissant la crête d'un coteau au delà duquel ils disparaissent brusquement, comme s'ils s'étaient abîmés dans un ravin ou évanouis dans la brume.
Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter avec de l'artillerie. Ordre fut donné à toute la division de se porter en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait à l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eût été transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait occupé Cernay, et s'y maintenait âprement depuis le matin, est à la fin serré de trop près, culbuté, refoulé; son chef, le commandant Pondielli, notre capitaine de Perpignan, a la moitié de la main emportée,—la main qui avait signé la condamnation du soldat dont le corps était enfoui, tout près de là, sur la lisière de la forêt de Marche, noir: la plupart des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le village. Le colonel Koch les arrête, les rallie et les range à notre gauche. Tout émus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant, à la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas été encore étrillés, les raillent sans pitié.
Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs à pied se jette dans le village et empêche la tête de colonne bavaroise d'y pénétrer, notre compagnie est déployée en tirailleurs, en avant du bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les mobilisés de la Sarthe sont là, massés par pelotons. De minute en minute brille un éclair suivi d'une détonation terrible: elle reçoit un court écho, le bruit des décharges ennemies. La riposte est meurtrière. S'ils en ont la force, les blessés se traînent en arrière; sinon, on les écarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit sinistre retentit à intervalles réguliers. De vieilles troupes ne montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un acharnement désespéré: il s'épuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours ne peut suppléer au nombre et il y a plus de chasseurs à terre que debout:
«A droite et en avant, pour les soutenir!»
Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à coup un bruit sec, semblable à celui d'une baguette qui se casse, claque à côté de moi: un homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a le crâne brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent à nos oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif désir de se rapetisser, de s'amincir; on voudrait n'être pas plus haut qu'un caillou, pas plus large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de Cernay à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant.
Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les volontés. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent se multiplier. Leurs silhouettes se détachent dans les positions variées du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans répit, sans relâche. Des canons passent près de nous, au galop, la moitié des servants, couchés, livides, sur des affûts: plusieurs chevaux, sans cavalier, hennissent douloureusement. L'un a le naseau déchiré et sanglant; un autre suit de loin l'attelage dont on l'a détaché, et son jarret brisé s'embarrasse dans les liens rompus qui traînent autour de lui. La batterie s'éloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts détruite, mais parce qu'elle a épuisé ses munitions. Une autre s'avance, bride abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le râle aigu fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles mêlent leur musique, aigre comme un déchirement, à la basse profonde du canon et au pétillement inégal de la fusillade.
Au rebours du malchanceux 51e, qui avait été des premiers à toutes les fêtes, il semblait écrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle qu'elle nous était imposée, était particulièrement cruelle. Le perpétuel sifflement des balles, dans l'obscurité naissante, avec la perspective d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance, est intolérable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de leurs camarades du 51e, ne résistèrent pas longtemps à l'envie de se garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongèrent même par terre.
S'il faut être sincère, je fus tenté de les imiter; mais le galon oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombât constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit obligé de se laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits périlleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les villages d'Ourcelles et de Josnes, où étaient établies des ambulances volantes.
Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa légèrement les épaules. Non, l'épaulette ne fulgurait plus à ses yeux; le feu prochain des batteries en faisait pâlir l'éclat. Il regrettait le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonné sur le bateau où travaillait son père. Il ne s'en cacha pas; la réalité lui apparaissait plus terrible qu'il ne se l'était imaginée. Il était décidément vaincu par ses pressentiments, et, chose singulière, la préoccupation suprême de cet infortuné, à peu près oublié en ce monde de son vivant, fut qu'on se souvînt de lui après sa mort.
«Écoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi l'adresse de tes parents pour que je leur écrive en cas de malheur. Voici celle des parents de mon père, à moi; si je disparais, promets-moi de leur apprendre comment je suis mort.» Et, à la lueur pâlissante du crépuscule, pendant que les dernières déchargés s'échangeaient au hasard dans l'ombre de l'éloignement, nous inscrivîmes mutuellement sur nos calepins, en tâtonnant, ces renseignements funèbres.
Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au moment du recul du 51e, le général en chef s'était borné à en ordonner la réoccupation à tout prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs tranchées, déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gélis et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes en bataille au nord de Villevert. Plus à droite, les mobiles de l'Yonne et ceux dû Cantal franchissaient résolument la route de Cravant à Beaugency, en faisant de nombreux prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du 16e corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis qu'à gauche le général Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg de Layes. Ces derniers épisodes de la journée en firent sans conteste une journée victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au rapport de nos ennemis:
«Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre les troupes postées le long de la grande route, gravissait de concert avec elles, et aux cris de «hourra!» les hauteurs qui s'étendent de Cernay vers Villevert et se heurtaient alors à des troupes fraîches débouchant du sud à sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu déjà un grand nombre d'officiers, et leurs rangs décimés n'étaient plus en état de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont, suivis par les Français; mais l'artillerie, qui s'y maintient inébranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants.»
V
Comme si un accord se fût établi entre les deux adversaires, le feu cessa simultanément sur les deux fronts de bataille. La nuit était noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de chacun, on comprenait qu'une détente se produisait en cet instant dans les nerfs des cent mille hommes éparpillés dans la plaine, tant d'un côté que de l'autre. Cette détente, toutefois, n'entraînait pas l'allégement complet du coeur. Soit la pensée des horreurs environnantes, soit la conscience du peu de durée de cette accalmie, une invincible oppression persistait. Tout à coup, pour la justifier, deux gerbes de feu jaillirent à cent pas de nous, en même temps que nous parvenait le bruit de deux détonations isolées. Est-ce qu'après douze heures de lutte il n'y aurait pas de répit? Ou bien était-ce simplement, comme à la fin d'une fête publique, la bombe d'adieu des artificiers? ou, plutôt, une façon de dire au revoir pour le lendemain?
Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart d'heure, et le silence persista. Lentement, nous pénétrions pendant ce temps dans le village de Cernay. La route qui le traverse était jalonnée de cadavres. Le premier qui se trouva sur nos pas était celui d'un sergent de chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang: nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé la face en terre, avait passé ses mains derrière le dos pour essayer de déboucler son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait étouffé. De la lumière brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restés bravement auprès de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son long sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses lèvres tuméfiées, lui frictionnaient la région du coeur; ils secouaient un mort. En revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables attestaient leur existence par des plaintes. A peine parqués dans la cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous reçûmes l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, au nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme flambait ou peut-être un village. Chaque soir de bataille, les Allemands avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils prenaient plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de ces défis inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid était devenu sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient la terre durcie qu'après de longs et pénibles efforts. Cette harassante besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armée allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affûts. Nul doute qu'il ne s'effectuât de la part de l'ennemi une conversion vers notre droite. M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.
La vérité est que, dans l'année terrible, rien ne devait nous réussir. Nos qualités nationales, la vivacité d'esprit, le courage primesautier, sont des qualités natives, heureuses, mais, en somme, peu méritoires, car elles sont mélangées de vanité et de présomption. Elles se développent sous notre beau climat, de même que la flore riche et variée s'étale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide ni précieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort, perfectionné avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous des armées allemandes, comme d'un fléau, pour nous apprendra à pratiquer les vertus, peut-être arides, mais sûrement robustes, pour nous enseigner la puissance de la réflexion, de la suite dans les idées, apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendré la confiance chez le peuple armé et lui a donné la force d'endurance prédestinée nécessairement à éteindre nos flambées d'ardeur. Grâce à sa savante organisation, à la liaison permanente de toutes ses fractions, cette armée ennemie figurait assez une colossale pieuvre à tentacules, qui retentissait tout entière des coups portés aux plus éloignés de ses membres élastiques et les faisait se replier ou s'étendre utilement, quelque espace que les nécessités stratégiques eussent fait occuper à nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'étions qu'un corps désarticulé, ou à soudures fragiles, et tout à fait rompu en maint endroit.
Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, un malentendu, né de l'inhabitude de subordonner l'exécution des détails à l'intérêt de l'ensemble des opérations, avait compromis le succès incontestable de la journée du 8 décembre: Le général Camô, sans même rendre compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour sur un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant Beaugency, et découvrant notre aile droite à l'improviste. Ce recul avait obligé le général Chanzy à rectifier sa ligne de bataille et à abandonner sans combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois avaient pu ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y établissaient en force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous retranchions au nord du côté de Cravant, d'où ils nous avaient lancé leurs derniers obus.