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Journal de route de Henri Duveyrier

Chapter 11: CHAPITRE VII
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About This Book

A day-by-day travel journal recording explorations across the Algerian and Tunisian Sahara, combining practical route descriptions, landscape and climate observations, and detailed notes on local settlements, customs, and material culture. The author catalogs plant distributions and geographical features, reports encounters and trade links, and records logistical challenges and bouts of illness. Editorial additions supply biographical context, textual notes, botanical cross-references, and indices to aid consultation. The work balances concise field immediacy with scholarly annotation, offering a serialized account useful to readers interested in travel narrative, ethnography, and regional natural history.

Deux tronçons de colonne portant une inscription. Săgui (route de Gabès à Gafsa). Inscription relative à une fortification de la route de Gabès à Gafsa. Borne milliaire de Săgui.

Lorsque nous eûmes fini de déterrer ces pierres, j’en vis une autre dont la partie visible, peut-être longue d’un mètre, me parut être une pierre tumulaire, et, ignorant ses dimensions, je fis commencer le travail pour la déterrer. Le premier résultat de notre travail fut de découvrir que cette pierre était longue de plus de 2 mètres, large de 50 centimètres et épaisse de 45. Nous n’avions pas d’autres instruments que des couteaux et des piquets de tente, et mes six hommes parvinrent à renverser cet énorme bloc. Mais nous fûmes bien récompensés, car nous trouvâmes une belle inscription très peu endommagée.

Pour illustrer nos mœurs, je noterai qu’au moment où la pierre cédait à nos efforts, on signala trois hommes à l’horizon ; comme ils étaient encore assez loin, nous terminâmes le travail et courûmes ensuite à nos armes. Je pris moi-même mon revolver et allai gratter un peu mon inscription. — Nous avions fait de grands préparatifs guerriers, inutiles heureusement, car les arrivants étaient de petits marchands sans armes, qui poussaient devant eux quelques agneaux et chevreaux qu’ils venaient d’acheter aux Hammāma. Je leur achetai un agneau pour récompenser mes hommes (5 fr.) et si nous avions eu de l’eau à volonté, nous aurions été les plus heureux des mortels. Il fallut souffrir de la soif, moi excepté. Nos pauvres bêtes de somme aussi furent obligées de rester à jeun, car le pays ne produit que du chih et du remeth, et les bêtes ne mangent que très peu la première de ces plantes seulement[118].

L’inscription que nous venions de déterrer était une borne milliaire[119] et son contenu très intéressant, quoique les chiffres aient été proprement martelés à l’époque romaine sans doute.

23 mars.

Les maîtres des agneaux qui avaient passé la nuit avec nous, et aussi sacrifié un agneau de leur côté, nous firent changer un peu notre direction. Nous voyions devant nous une chaîne de montagnes ; il s’agissait de savoir si nous passerions à droite ou à gauche : nous suivîmes leur conseil et prîmes à gauche.

Le pays était identiquement le même que celui que nous avions traversé hier, et nous rencontrions encore de temps en temps des restes de constructions romaines, que je pris pour des fermes. Je dois noter spécialement la première ruine, qui se trouve à 480 mètres au nord-ouest des inscriptions, et qui par ses restes de pierres de taille énormes me fait penser qu’il y avait là un petit temple ou tout autre bâtiment public. Nous laissâmes bien loin sur la droite, près des montagnes, une « porte », probablement un arc de triomphe dont me parlent les cavaliers du makhzen.

Au bout de quelque temps, nous arrivâmes à une construction romaine connue sous le nom de Henchir es Somăa. C’est un monument tumulaire en forme de tour carrée ; l’intérieur que l’on peut voir à travers les dégradations formait une chambre carrée aussi haute que le monument. Le tout peut avoir 15 pieds de haut, pas plus de 20 pieds. Le monument a aujourd’hui une position inclinée du côté de l’ouest, ce qui tient aux pierres qui ont été arrachées de la base de ce côté.

Je fis une esquisse rapide de cette ruine, et pendant que je déjeunais, un cavalier étant parti questionner des bergers dont nous voyions les moutons au loin, revint avec la nouvelle que nous nous étions trompés de route. — Un cavalier du kaïd du Nefzāoua qui nous rejoignit bientôt, emmenant avec lui un domestique du kaïd et une négresse sur un mulet, nous tira d’embarras en nous montrant la route.

Nous coupâmes la montagne, du moins une partie très basse de la montagne, à un endroit où la route romaine de Gafsa à Tacape devait aussi passer, à en juger par les restes de constructions qui se montraient de temps en temps à droite et à gauche de la route et par des lignes de pierres qui me semblent avoir été mises pour démarquer la voie romaine. Outre les plantes de Sagui, je notai ici le retem, le rhardeg et le harmel.

La montagne était de calcaire ; quelquefois le sol prenait une teinte verdâtre due à des argiles (?) ; enfin dans ces endroits on remarquait des pierres luisantes : sulfate de chaux à l’état cristallin grossièrement fibreux.

Nous entrâmes ensuite dans une autre plaine où nous rencontrâmes encore des traces de labours. Là il nous arriva un petit accident, un de nos mulets tomba par terre, et entra dans des convulsions qui me firent craindre qu’il ne mourût. Cependant ce n’était qu’une violente colique, et peu à peu il se remit et nous pûmes enfin gagner El-Guettar.

El-Guettār est une petite ville, ou plutôt un village, bâti en pierres et en terre à la manière arabe ; on n’y remarque pas la moindre trace d’occupation romaine. Du reste, la ville est très peu importante et les maisons sont la plupart en ruines. El-Guettār possède des plantations de palmiers et d’oliviers en proportion avec son importance. Les dattes se nomment kĕsébba. Les habitants s’habillent comme ceux du Nefzāoua et les femmes, quoique vêtues de bleu, mettent aussi un haïk blanc. Leur coiffure est la même que celle des Nailiyat, avec les fausses tresses de chaque côté de la tête. Au reste, la ville compte comme arabe et les habitants ont une renommée de pillards.

D’après le Nautical Almanach, le Ramadhan ne devait commencer que demain (à Constantinople ?), mais la question étant grave, beaucoup d’individus se mirent à consulter le ciel, et vinrent me dire que la nouvelle lune avait paru et s’était couchée presque aussitôt.

El-Guettār est appuyée sur un renflement du bas de la montagne[120].

24 mars.

J’ai oublié hier de dire deux choses intéressantes sur Guettār. La première est relative à la nature des eaux qui arrosent les plantations. On creuse des trous assez vastes de 3 à 6 mètres de profondeur, selon la proximité de la montagne, et on met à découvert un ruisseau d’eau. Je crois que les palmiers plongent leurs racines dans l’eau, mais pour les grains, etc... on les arrose à force de bras au moyen de puits semblables à ceux des Beni-Mezab.

La seconde est d’autant plus remarquable qu’ordinairement les Arabes ne se confient pas vite au premier venu. Mais à peine étais-je installé dans la maison du cheikh que plusieurs habitants de Guettār vinrent me trouver et me dirent en levant les mains au ciel : « Mon Dieu, combien nous désirerions que les Français fussent les maîtres de ce pays ! »

Je restai à Guettār la première partie du jour ; je dois remarquer que les femmes jouissent ici d’une grande liberté. Elles causèrent sans façon avec moi, et me contèrent leurs petits « bobos ». Une de ces dames était évidemment malade du poumon, et j’eus l’indiscrétion de lui demander à voir l’endroit où elle souffrait. Cela ne fit aucune difficulté. Aussi sa complaisance fut-elle payée par un peu de médicaments et de bons conseils, comme celui de porter de la laine. En effet, toutes les femmes de ces contrées se vêtent de coton.

Après avoir pris la hauteur du soleil à midi, nous nous mîmes en route. Nous trouvâmes une plaine très unie, entourée de montagnes que nous n’atteignîmes pas. Le paysage ne variait qu’en ce qu’il était plus ou moins inculte ; le changement fut très sensible lorsque nous approchâmes de l’oasis de Lâla. Nous traversâmes alors des champs de céréales en orge.

Le camp de l’armée du Bey Hamouda[121] nous apparut de loin avec ses tentes blanches, et lorsque nous approchâmes, je pus m’amuser à considérer le mouvement extraordinaire qui y régnait. Il y avait une foule de cavaliers allant et venant, des soldats vêtus à l’européenne ; au milieu des tentes des soldats on remarquait deux pavillons surmontés d’une pomme dorée : c’étaient les tentes du Bey Hamouda et du ministre garde des sceaux. Le camp était entouré de tentes d’Arabes qui probablement étaient là pour le service des munitions de bouche, enfin on voyait dans la plaine des troupeaux de chevaux, qui avaient été enlevés dernièrement au Hammāma, soit comme complément du tribut, soit comme amende.

Nous passâmes au milieu de tout ce mouvement, causant beaucoup de surprise. Nous nous arrêtâmes dans la ville de Gafsa, qui se trouvait de l’autre côté de l’oued Beyâch, à la maison de Si elʿAbidi, khalifa de Si ʿAli Saci. Mais comme on ne mettait pas trop d’empressement à nous recevoir, et surtout parce qu’on prétendait me faire partager un logis avec d’autres étrangers, je me remis aussitôt en selle, et allai avec Ahmed et un mokhazeni, voir Si ‘Ali Saci[122].

On me fit attendre assez longtemps dans sa tente, et Ahmed fut mandé pour donner des détails sur ma personne. Enfin le seigneur parut, me salua d’une manière très affable, et me fit asseoir à ses côtés ; je lui remis aussitôt les lettres que j’avais à son adresse et lorsqu’il les eut lues, il donna des ordres pour mon installation et me pria de rester à déjeuner avec lui après le coucher du soleil.

J’acceptai volontiers son offre et envoyai Ahmed présider à mon installation.

Pendant que j’étais dans la tente de Si ʿAli Saci très occupé alors par les affaires financières de son département, je reçus la visite de plusieurs Européens au service du Bey ; tous me parurent très bornés, et me déplurent au plus haut degré ; je dois en excepter seulement le médecin du Bey, qui sait le français et est à part cela un fort aimable homme.

Après le dîner, je partis pour Gafsa où je trouvai tout à souhait. Cependant je ne pus pas bien dormir, à cause du bruit que firent les gens de la maison, qui se disputaient pour avoir leur dîner d’abord, et ensuite se mirent à chanter et à rire d’une manière désespérante. Je suis à part cela dévoré par des puces depuis le Nefzāoua[123].

25 mars.

Je me levai tard, et me rendis de bonne heure au camp ; j’y eus un bout de conversation avec Si ʿAli Saci toujours très occupé, et j’allai déjeuner chez le médecin, à qui le Bey a fait cadeau d’un cheval hier ; nous eûmes un fameux repas venant en partie de la cuisine du Bey, avec vin de Marsala.

Je revins en ville plus tard que je ne l’aurais voulu, et en route on me montra l’exécuteur des hautes œuvres, qui porte l’habit d’un canonnier à cheval. Je trouvai le Khalifa tout prêt à nous montrer les inscriptions latines que renferme la ville. Je crus d’abord qu’il n’y en avait que quelques-unes, mais le travail fut beaucoup plus grand que je ne l’avais pensé. Je ne connaissais pas encore bien le labeur de la lecture d’une inscription endommagée ; et ce labeur se renouvela douze fois dans mon après-midi. La plupart des inscriptions sont très avariées, étant toutes placées dans les murailles des maisons, en dehors, et quelques-unes à moitié enterrées dans le sol. Si j’étais plus ferré en archéologie, peut-être eussé-je rendu, mieux que je ne l’ai fait, ces monuments épigraphiques, mais enfin je vais livrer ici le résultat de mes lectures[124]. Quant à des estampages, l’état inégal de la surface des pierres n’aurait pas permis de donner grand’chose de bon.

Dans notre promenade nous touchâmes au Termīl, qui est la source célèbre de la ville, elle est près du bordj, et on y descend par quelques marches ; toutes les constructions à l’entour sont fort solides et datent de l’époque romaine. Le bordj lui-même est un magnifique fort, le plus beau de la régence après ceux de Tunis ; il occupe un vaste emplacement et est fort élevé ; l’architecture en est élégante. Je vis aussi en me promenant l’arc de triomphe (?) et aussi les ruines d’une église chrétienne dont les arcades sont encore très bien conservées.

Au point de vue pittoresque, le fait le plus intéressant de ma journée est ma visite à un juif nommé Moucti ; il est Algérien d’origine, sa maison est un petit palais, et il a une nombreuse famille ; il me reçut dans une chambre avec un lit à rideaux, pendule, etc., et me fit servir de l’absinthe du pays qui est excellente et des gâteaux. C’est une jeune et belle femme qui me servit ; elle peut servir de type du costume des dames de la famille et, me dit Ahmed, des Tunisiennes en général. Ce qui le caractérise est le pantalon collant, depuis la cheville jusqu’au haut, et l’espèce de juste-au-corps collant sur la poitrine. C’est un singulier contraste avec l’ampleur des autres modes musulmanes, mais il n’est pas dépourvu d’élégance, et là il était fort bien porté. Je fus très bien reçu par tout le monde et avec des manières très gracieuses.

Le soir, je vais dans le bordj faire des observations astronomiques complètes.

26 mars.

Aujourd’hui j’ai fini ma tournée archéologique, et quoique j’aie encore trouvé trois inscriptions, je ne doute pas que je sois loin d’avoir tous les documents épigraphiques de Gafsa.

Je profitai de ma promenade pour observer près de la maison du Bey un vaste bassin, vraie piscine de construction romaine, dont l’eau est encore plus chaude que celle du Termīl. Il y a des poissons, les mêmes que ceux du Termīl, dont j’aurais bien voulu prendre un échantillon, car je suis bien sûr qu’ils forment une espèce nouvelle pour moi, c’est-à-dire différente de celles que j’ai observées jusqu’à présent en Afrique.

Je me promène avec un tailleur de pierres de Dresde qui, bien que jeune encore, a vu beaucoup de pays ; maintenant il est ici un des élégants du pays, s’est fait musulman ; il travaille à construire des maisons et gagne, me dit-il, 5 fr. par jour. Il me propose d’aller voir vers l’ouest de la ville de vastes carrières souterraines du temps des Romains, mais comme ce fait a moins d’intérêt pour moi que pour lui, je me borne à en prendre note.

Je vais au camp. L’armée reste encore attendant l’argent d’El-Ayaēcha qui ne paraît pas se presser. Si ‘Ali me reçoit toujours très bien, je prends congé de lui, car demain je me mets en route.

Le Bey a demandé hier à son médecin quelques détails sur moi.

Source du Termīl = Temp. 30°.

Puits de la cour = Temp. 23°,5, prise le 28 au matin.
Prof. 11 1/2 dra = 5m,75.

27 mars.

Nous partîmes de Gafsa assez longtemps après le lever du soleil, car le seul moment où je puis dormir dans cette ville est précisément le matin, où les puces qui font aussi le ramadan me laissent un peu de repos.

La route qui nous mène à Hamma était trop longue pour l’heure de notre départ. Nous suivîmes tantôt de près tantôt de loin le cours de l’oued Beyâch, qui change plusieurs fois de nom en cette petite étendue de pays. L’oued forme le fond d’une large vallée ou plaine bordée à gauche par le Djebel-Chareb, et à droite par la continuation des montagnes de Gafsa. Il finit réellement à Tarfaouï où nous traversâmes une sorte de chott sablonneux, mais cependant plus loin, et jusqu’à près d’El-Hamma, je pus voir le fond de la plaine occupé par une sebkha allongée ressemblant à un oued.

Vers la fin de la journée nous nous rapprochâmes des dernières hauteurs du Chareb ; nous rencontrâmes là plusieurs piétons hammāma qui nous firent hâter la marche ; je ne puis pas m’expliquer la terreur que ces gens inspirent à mes compagnons de route. Cependant un chaouch alla voir ce qu’ils voulaient, et nous trouvâmes de simples voyageurs comme nous. Un de ces Hammāma se joignit à nous.

Nous n’atteignîmes El-Hamma que bien tard dans la nuit ; j’arrêtai mon itinéraire à la Hadjra Soûda, pour le reprendre demain. A notre arrivée, nous fûmes reçus par un ami de Si ʿAli Saci auquel ce seigneur nous avait recommandés.

28 mars.

L’oasis d’El-Hamma a environ 380 hommes de population, ce qui donne un chiffre d’environ un millier d’habitants. L’année dernière, le pays ne payait que 4.000 réaux ; cette année, il donne 12.000 réaux ; la différence de l’impôt tient à ceci, que l’année dernière il y avait un autre cheik, et qu’un homme de l’oasis alla au Bey et lui dit : « Donne-moi El-Hamma, je te donnerai un revenu triple de ce que cette oasis te rapporte. » C’est ainsi que se passent les choses dans ce pays ; ainsi aujourd’hui chaque homme de la ville est taxé à 31r,6, soit environ 21 fr. !

J’ai couché à Nemlāt, un des villages de l’oasis.

Ce matin, j’ai été me promener à cheval, j’ai vu les sources d’eau chaude, qui sont d’eau douce ; on y voit une piscine et une ligne de pierres, un quai de construction romaine. — Voici les températures :

Ruisseau sortant de terre 37° 3
Dans l’eau, près d’une source dans le sable 39° 1
Dans la piscine, à la source 39° 6

Plus loin, je visitai la Hadjra Soūda, rocher noir qui se montre isolé à peu de distance des palmiers sur la route de Tunis. Ce rocher est curieux, en ce qu’il est évidemment d’origine plutonienne, ou métamorphique ; il est de couleur noire et de structure ovoïde ; il est très dur. La forme est allongée, on voit que c’est une roche éruptive qui a été poussée des sous terre par une force qui a probablement donné naissance à une hauteur que l’on voit à côté.

L’oued d’El-Hamma est d’eau salée et tiède ; il nourrit de singuliers petits poissons, qui portent leurs petits dans leur bouche[125], et Si-Mohammed ben Rabah me dit qu’ils appellent leurs petits en battant des nageoires, à la manière des poules, que les petits savent ce signal et viennent se réfugier dans la bouche du gros.

Les constructions de Hamma sont moitié comme celles du Djérid[126], moitié comme celles des qsours[127] ; mais on n’y voit pas d’élément romain.

Nous rencontrons ici un Nemmouchi des Oulād el ʿAïsawi, qui vient demander au Bey, pour sa tribu, la permission d’entrer dans la Régence ; il me dit qu’ils m’amèneront en paix à Négrīn, si le Bey le leur demande, mais à part il dit à Ahmed que, s’il avait su que nous étions en voyage, il serait venu nous égorger tous deux de nuit, parce que nous sommes des chrétiens !

Il me dit qu’il y a un mois, la nouvelle leur est arrivée que les Kabyles se sont révoltés et nous ont vaincus et que les Français, en désespoir de cause, ont promis 50 douros et un cheval à quiconque viendra à leur secours (des Musulmans) !

J’arrive à Tōzer en très peu de temps, et y trouve le vice-consul qui m’installe dans une maison à côté de la sienne.

29 mars.

J’ai passé la journée, à la maison, à mettre au courant mes itinéraires, et, le soir, j’ai calculé quelques latitudes.

Aujourd’hui comme hier, le temps est lourd et le ciel couvert de nuages transparents.

Le soir, un coup de vent à la tombée de la nuit disperse mon herbier qui était à sécher ; je crains bien que beaucoup de plantes ne soient perdues. C’est un coup de « chĕhili[128] ».

Je détermine le genre des poissons de l’oued de Hamma, de Termīl, etc... Ce sont des « cyprinus » (Cuvier) ; dans l’édition allemande de Vogt, ils ne sont pas décrits et probablement ils ne le sont pas du tout.

30 mars.

Ce matin, au moment où j’y pensais le moins, lisant sur mon lit, je vois ma cour envahie par des hommes et des chevaux. Je demande ce que cela veut dire et prie tout le monde de s’en aller. Mais comme le sont souvent les serviteurs des hommes les plus gracieux, ces gens font la sourde oreille et refusent de m’obéir. Il y a longtemps que la moutarde me chatouille le nez à propos de l’insolence des gens du makhzen. Cette fois, le manque de politesse est trop formel ; je n’y tiens plus, et empoignant la chaise de Si Mohammed, je fais une charge furieuse sur hommes et chevaux et en deux minutes suis maître du champ de bataille.

Dans la soirée, arrive le voyageur français dont j’ai parlé à Gabès : c’est M. Guérin, professeur de rhétorique et voyageur historien. Il connaît déjà l’Orient et nous nous connaissons de Paris où nous suivions ensemble les cours de M. Caussin de Perceval. Il arrive dans un état déplorable, car ils ont été assaillis en route par l’ouragan d’ouest dont nous n’avons pu nous faire qu’une faible idée en ville. Nous causons tout de suite d’inscriptions, et rectifions mutuellement quelques erreurs que nous avions commises dans les lectures.

Le khalifa qui vient voir M. Guérin me fait ses excuses sur ce qui s’est passé ce matin.

L’armée est arrivée à Hamma et viendra demain ici.

31 mars.

Ce matin, le Bey a fait son entrée avec sa petite armée ; on a tiré vingt coups de canon pendant une petite revue que le Bey a faite à son arrivée.

Je vais voir Si ʿAli Saci qui me reçoit avec une extrême politesse et se tient debout pendant que nous causons. Il promet de m’expédier après-demain, et demain il me donne du monde pour aller à Sebaa-Regoud ; la caverne a quelque chose d’intéressant au point de vue géologique.

Promenade à Belidet-el-Hadar[129] avec M. Guérin[130] ; nous reconnaissons, auprès du minaret dont j’ai déjà parlé, le plan par colonnes d’un vaste temple ou église ; les entrepas des colonnes ont 2m,50 environ. M. Guérin est d’avis que les buttes de sable et de débris de brique qui entourent la petite ville marquent la circonférence de l’ancien Tusurus. Nous trouvons près de là un puits romain carré, de nombreuses pierres dans les maisons.

Puis nous visitons la prise d’eau romaine, qui est encore très bien conservée.

1er avril 1860.

Je vais voir encore une fois le Djebel Sebaa Regoud.

Je n’ai qu’une note topographique à ajouter à celles que j’ai déjà, c’est que 600 à l’ouest de Keriz, on coupe l’oued Sebie Biar qui sort de la montagne ; à sa source il y a un puits romain (carrière) ; l’oued est petit et va arroser les palmiers.

Gravure rupestre du Djebel Sebaa Regoud trouvée sur un banc plat de concrétions calcaires très solides, épais de 0m,10 à 0m,15, reposant sur des grès. (H. Duv.)

La grotte ou plutôt les grottes[131] sont dans un ravin, au nord un peu est de la ville, à une petite distance. Celle que j’ai visitée, la plus grande, se divise en deux branches ; la branche profonde est très difficile, on n’y pénètre qu’en rampant sur le ventre, et souvent la paroi est trop étroite pour qu’on passe les deux épaules en même temps. Dans la chambre étroite où on arrive il y a beaucoup de fossiles dont j’ai pris des échantillons ; on trouve sur la paroi des stalagmites en forme de couches. Sur une de ces couches je lus : READE 1845. La grotte ne s’arrête pas là, elle se prolonge par différents couloirs ; un tailleur de pierres allemand me dit qu’on voit encore les traces des coups de marteau qui ont servi à la creuser, et que l’un des couloirs conduit à une chambre taillée de main d’homme.

Je retourne ensuite à l’inscription[132], dont je complète le dessin, je découvre un peu plus haut, sur la même plate-forme, une figure grossièrement taillée comme l’inscription elle-même. C’est peut-être une grossière imitation de la lune[133]. Dans le ravin, je remarque la formation de la montagne. Les assises les plus basses qui soient découvertes sont des bancs de terre glaise sans fossiles, alternant avec des bancs de sable fin et entassé (grès très tendre en formation) et remplies de jolis petits cailloux de quartz hyalin ou autre et de silex. Par-dessus tout cela vient le calcaire coquillier marin.

2 avril.

M. Guérin revient aujourd’hui de Nafta. Nous faisons une grande tournée dans l’oasis. Puis nous revenons en ville et nous voyons les différents quartiers qui sont : au S.-O. Zebda ; au S. Oulad el Hādef, à l’E. un peu N. Zaouyet Debabsa qui est séparée de la ville, au N. Oussouāu, au N.-N.-O. le tombeau du Sidi ʿAbīd, à l’O. un peu N. Guetna, à l’ouest Masrhona et un peu plus loin Cherfā.

A un petit partage d’eau de El ʿAguela dans l’oued Zebbāla, à 4 h. 1/2, l’eau avait 28° 4, l’air au thermomètre fronde 26°,4.

3 avril.

J’ai oublié de mentionner hier qu’outre de nombreuses pierres romaines, fondations de maisons, colonnes (dont une de marbre), constructions dans les saguias, partages d’eau, etc., que nous avons rencontrés dans les plantations et les villages de Tōzer, nous avons encore remarqué en ville une pierre portant une branche de zizyphus lotus très bien sculptée en relief.

[115]Sur l’occupation romaine du sud de la Tunisie, voir, outre les ouvrages généraux de Tissot, Cagnat, Gauckler, Toutain, etc., les études du Dr Carton (Revue Tunisienne, 1895, p. 201, 1896, p. 373, 530), de P. Blanchet (rapp. cité, N. Arch. des Missions, IX, 1899) et de A. du Paty de Clam (Bull. de Géogr. historique et descriptive, 1897, p. 408-424).

[116]Flaques d’eau douce.

[117]Voir la reconstitution dans Tissot, II, p. 658.

[118]Ceci ne s’applique qu’aux chameaux du sud algérien et tunisien. C’est ainsi que ceux de la Cyrénaïque mangent très bien le remeth (Rohlfs, Kufra, p. 538) et que ceux du Fezzàn font du chih leur nourriture favorite (Ascherson, Kufra, p. 481). C’est précisément la répugnance des chameaux à se nourrir de plantes inaccoutumées qui oblige les caravanes à changer d’animaux dans la traversée du désert.

[119]Dite milliaire d’Asprenas. (Cf. pour lecture plus complète Tissot, II, p. 650 et C. I. L., VIII, 10023.)

[120]Le Djébel Arbet ou Orbata (crétacé).

[121]Frère du Bey régnant.

[122]Kaïd du Djérid.

[123]On sait que la puce épargne le Sahara proprement dit.

[124]Voir à l’Appendice.

[125]M. Warnier me dit que probablement les poissons de Hamma gardent leurs petits dans leur bouche pour empêcher que la chaleur de l’eau ne leur fasse mal.

[126]C’est-à-dire en briques.

[127]C’est-à-dire en tôb (argile séchée au soleil).

[128]Sirocco.

[129]Ou Bled-el-Adher : un des villages situés dans l’oasis de Tōzer.

[130]Voir V. Guérin, Voyage archéologique dans la Régence de Tunis. Paris, 1862, in-8o.

[131]Elles ont valu à la montagne le nom de Sebaa Regoud « des Sept Dormants ». Voir sur la légende Tissot, II, p. 366, 683.

[133]On lit dans une note de Duveyrier : « M. Tissot a donné, page 480 du tome I de sa Géographie comparée, la reproduction de mon dessin, sans en indiquer la provenance. M. Tissot comptait réparer cet oubli. »


CHAPITRE VII

DE TOZER A BISKRA

Nous partîmes de Tōzer un peu trop tard pour la route qui nous attendait. Jusqu’à Hamma nous ne vîmes rien que je n’eusse noté auparavant ; nous entrâmes alors dans des marécages qui évidemment sont cause de l’insalubrité de toute l’oasis. Ils s’étendent vers le chott, et sont formés par les eaux de l’oued qui se perdent peu à peu dans les terres.

Notre marche était peu rapide, aussi mîmes-nous beaucoup de temps à sortir de ces terrains glissants et meubles peu propres à la marche des chameaux.

Après les marécages vint une curieuse nature de terrain ; c’était le bas de l’oued Beyāch, endroit où autrefois avait séjourné la mer, à en juger à la fois par la nature de sebkha du sol, et surtout par les coquilles de Cardium edule[134] qui s’y trouvaient mêlées à celles du Bulimus truncatus apporté par les eaux de l’oued. La végétation devient ici plus rare ; les tamarix s’y maintinrent cependant toujours. Toute cette plaine est très dangereuse à cause des excursions de maraude qu’y font les Hammāmas d’un côté et les Nemēmcha de l’autre. C’est pourquoi nous ne marchions pas sans quelque inquiétude, et les mokhazenis nous racontèrent différentes histoires terribles de drames qui s’étaient passés dans cet endroit.

Enfin nous entrâmes dans le chott[135], qui est une petite imitation du grand chott de Nefzāoua ; il finit par former plusieurs bassins de plus en plus bas, fournis d’une végétation assez riche quoique uniforme, elle se compose principalement d’une plante nommée « goreyna » et de « zeita ».

La nuit nous surprit en route, ce qui nous fit hâter la marche ; après, nous débouchâmes dans une plaine uniforme et aride, et enfin, au moment où nous nous rapprochions de Chebika, nous nous trouvâmes sur un champ de pierres très dures, qui ont été apportées de la montagne par les ravines qui en descendent. Quelques-unes de ces pierres atteignaient une grande dimension.

La montagne que nous longions en nous en rapprochant est très régulière à son sommet ; en cet endroit, elle avait une altitude croissante de droite à gauche jusque vers Chebika.

Nous coupâmes au bas des palmiers les fondations des murailles d’une ville romaine qui, d’après ce que j’ai vu le lendemain, doit avoir eu une certaine importance ; cet endroit est aujourd’hui consacré à des cultures de céréales. — Nous montâmes ensuite dans les plantations (ici l’expression convient très bien), nous les trouvâmes arrosées par des eaux courantes, où l’on remarquait çà et là dans les canaux des pierres grossièrement taillées, mais évidemment de travail romain, qui ont été apportées des ruines de la ville, ou bien même sont peut-être encore à leur place.

Arrivés au petit village de Chebika, on fit quelques difficultés pour nous recevoir, car on craignait quelque exaction du Bey, mais lorsqu’on nous eut bien reconnus, il fallut nous loger, et l’on choisit une maison au sommet de la ville. — Les rues sont tellement agrestes qu’il fallut décharger les chameaux à la porte de la ville, et monter le bagage à bras d’hommes. Voyant que j’avais à faire à de pauvres gens, je les avertis tout d’abord que je paierais tout ce qui me serait livré. Je me couchai bientôt ; et ne pris pas part au dîner qui fut très maigre.

4 avril.

Ce matin, je pus examiner la curieuse position de Chebika. Elle est bâtie en amphithéâtre sur un rocher, entre deux ravins qui descendent de la montagne. Au nord du rocher s’élève un roc peu important, mais qui présente de curieux murs bâtis très anciennement sur certains côtés pour compléter une forteresse naturelle. Ne pouvant pas très bien reconnaître l’âge de ces constructions, j’en ai pris un échantillon de ciment. La source de Chebika, ʿAîn Chebika, coule du nord et descend à l’est arroser les plantations, qui s’étendent au sud ; on trouve encore un bouquet de palmiers à l’ouest ; ce dernier s’appelle ʿAin Beidha. Du reste, la ville compte à peine 20 hommes, ce qui donne un très petit chiffre de population totale. Ce sont des Hammāma. La tradition leur rappelle que le nom chrétien de cette ville ou plutôt sa traduction est Qoçeïr Ech-Chems, le château du soleil (ηλιοπολις). Ils prétendent aussi que les chrétiens fendirent une partie de la ravine pour amener l’eau à la ville.

Je retournai voir les restes de l’ancien établissement ; il s’étend sur toute la ligne sud des plantations. Cette promenade me convainc une fois de plus de l’importance de ce point sous l’occupation romaine ; cependant les pierres y étaient très mal taillées[136].

Les habitants de la ville sont pauvres, comme je l’ai dit, mais j’ai vu quelques jolies femmes, toutes vêtues à la mode occidentale.

Je partis ensuite pour Midas ; outre mes deux mokhazenis, on nous donna cinq hommes armés de fusils, dont on me vanta beaucoup le courage, mais dont la conversation annonçait très peu de décence. Nous longeâmes pendant quelque temps le bord de la montagne[137] puis arrivâmes à un endroit appelé Foum en Nâs. C’est une fort large ouverture dans la montagne, qui donne passage à une petite rivière[138] qui se perd près de là et qui est employée en partie à arroser des semis de céréales que nous apercevons verdoyants. Nous entrons dans cette coupure et rencontrons l’oued, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, l’eau en est fraîche et bonne. Le chemin devient plus difficile à mesure que les rochers se rapprochent, et bientôt ils nous rendent la marche très pénible. Vers cet endroit, j’aperçus, à mi-hauteur de la montagne, les ruines d’un petit fort romain, où l’on reconnaît encore une partie de voûte ; il pouvait avoir 25 mètres de long sur 8 mètres de large environ, et commandait le passage ; il porte aujourd’hui le nom de El-Hānout. Plus loin je touchai une petite source appelée El-ʿAouina, elle sort du roc vif et est réputée fraîche en été ; son eau a 21°,9. Nous montâmes ensuite dans des passages où c’est un miracle que les chameaux et les caisses ne se soient pas mille fois renversés. Nous marchions fort lentement, et, après deux petites terrasses que nous atteignîmes, nous retombâmes dans l’oued, qui nous conduisit presque aussitôt en vue des palmiers de Tamerza.

Nous laissâmes les palmiers à droite, et entrâmes dans un affluent de l’oued, qui porte le nom d’El-Oudey, et qui contribue pour un petit filet d’eau. Les deux côtés de la montagne formaient comme deux murs presque à pic, qui tantôt, s’élargissant, bordaient une surface de sable unie, tantôt se rétrécissaient et formaient des défilés des plus pittoresques et des plus curieux. Les tamaris persistaient ; l’eau courante était couverte par places d’une petite cypéracée que j’ai cueillie à Nafta. Nous passâmes à Garen un premier défilé, auprès duquel celui d’El-Kantara n’est rien ; les murailles me parurent être d’un marbre grossier ; deux vautours planaient au-dessus de leur domaine, et les excréments répandus par endroits indiquaient qu’ils avaient là leurs nids. Toute cette partie de la montagne présentait des traits géologiques très prononcés ; des couches inclinées attestaient le mode de formation[139]. Après des détours et des montées sans fin, où hommes et bêtes se trouvaient épuisés, surtout ceux qui jeûnaient, nous fûmes obligés, pour passer un défilé, de décharger les caisses et de les porter à bras d’hommes ; peu après, nous aperçûmes sur les hauteurs les restes d’un petit blockhaus carré romain, encore assez bien conservé, qui dominait le passage. Nous gravîmes ensuite une pente et, redescendant de l’autre côté, nous nous trouvâmes à côté de Midas.

L’oasis de Midas est située comme un nid d’aigle dans une assiette[140] au milieu de la montagne ; les ravins qui l’entourent ne la laissent accessible que d’un côté où l’on voit plusieurs koubbas appelés les Sebaa Regoud. On entre dans la ville par les plantations, et, de l’autre côté, les maisons sont suspendues sur un ravin ou précipice comme à Constantine ; la population de Midas peut monter à 30 hommes environ. Ce sont des Beldîa. Toute la petite oasis présente les sites les plus charmants ; les jardins offrent un sauvage pittoresque que l’on y rencontre rarement ; quelques palmiers surtout, à la tête du ravin, adossés à un rocher à pic de strates horizontales, me tentèrent beaucoup pour un croquis, mais je crus devoir y renoncer.

Nous fîmes notre entrée en ville par la seule porte qui s’ouvre dans la muraille (comme à Chebika) et fûmes bien reçus quoique froidement. Il n’y eut qu’un petit incident fâcheux, ce fut une scène d’injures que fit le maître de la maison où on nous installa, un nègre, qui fit sortir les mokhazenis de leur assiette et engagea une lutte corps à corps, dans laquelle ils eurent le dessus. Je craignis un moment que la lutte ne devînt sérieuse et m’armai moi-même en faisant armer mon monde ; je sortis pour parler au nègre, mais je vis heureusement que tout s’apaisait peu à peu.

Il y avait en ville les chefs des Oulad Sidi’Abid au nombre desquels se trouvait Si Ramdhān, leur chef, pour qui Si ʿAli Saci avait donné une lettre. Ils vinrent tous, et se conduisirent très bien, car il faut bien leur pardonner leur curiosité, causée par leur ignorance. Ils causèrent et plaisantèrent avec moi. Plusieurs ont leur maison ici. Ils me demandèrent entre autres si Paris était près de Sidi’Okba. Je sacrifiai ma demi-journée à mes hôtes, ne voulant pas les indisposer par des observations et mon travail ordinaire ; je craignis de gâter mes affaires au moment de quitter la régence de Tunis, et en même temps le pays de la peur. Du reste, j’y gagnai d’un autre côté en jetant un coup d’œil dans les mœurs et l’état social et moral de cette population.

Ce que j’en dirai peut s’appliquer à Chebika et probablement aussi à Tamerza qui est la grande ville de la montagne, et où réside ordinairement un parent de Si ʿAli Saci. Actuellement il est à Tōzer, il a eu des difficultés avec ses administrés qui ne doivent pas être faciles, à cause de l’impôt ; le Bey menace de faire détruire la ville. Les hommes de Midas sont mal vêtus, et pour la plupart malades. Je n’ai jamais eu autant de consultations. La syphilis est très commune à tous les degrés : descendue aux jambes, aux bras, etc., rendant une femme impotente ; enfin on me l’amène sous la triste forme d’un petit enfant à la mamelle couvert de glandes et dégoûtant de saleté, déjà jauni par la mort ! Les femmes sont habillées à l’occidentale avec d’assez vives couleurs ; quelques-unes, je dirai même la plupart, ne sont pas mal. Mais le pays est, à ce que je crois, perdu par les maladies vénériennes et la fièvre. Les Oulad Sidi’Abid paraissent eux-mêmes beaucoup souffrir des maladies vénériennes. — Les femmes sont assez libres et me jettent quelques coups d’œil intéressants. — On voit pas mal de nègres.

La tradition rapporte que cette petite ville se nommait autrefois Merdās.

Dans les pierres qui, avec de la terre, servent à construire les maisons, je reconnais d’assez grandes pierres taillées, quelques-unes même debout en plan. Évidemment il y avait là un établissement romain, moins étendu, mais mieux construit que celui de Chebika.

5 avril.

Nous eûmes de la peine à obtenir ce matin les hommes qui devaient m’escorter jusqu’à Négrīn. Les deux mokhazenis, il faut leur rendre cette justice, ne me quittèrent que lorsque tout le monde fut prêt. Je fus accompagné par onze hommes. Nous remontions un long oued (oued Midas) ; le terrain était très aisé, mais les malheureux chameaux affamés et fatigués ne nous permirent pas de voyager aussi vite que nous l’eussions désiré. D’abord des montagnes très élevées nous surplombaient à droite et à gauche, puis à mesure que nous avancions, les montagnes s’éloignèrent et enfin cessèrent tout à fait sur la droite, car je ne puis compter comme telles les hauteurs de Hoouarīn et autres[141] qui nous apparaissaient à peine à travers les vapeurs. La végétation était maigre et rare ; je pus à peine distinguer les espèces qui se présentèrent sur la route. Le pays est très dénudé, sauvage et incultivable ; l’eau y est extrêmement rare ; nous ne rencontrâmes qu’un puits, appelé El-Hassey, creusé dans l’oued. C’est près de cet endroit que je vis le seul emplacement évident d’un petit poste romain ; quelques pierres et de nombreux fragments de poterie antique sur un mamelon sont tout ce qu’il en reste.

Cette route est très dangereuse, étant exposée aux incursions des Hammāma et des Oulad el’Aisāoui ; aussi mon escorte était-elle très peu rassurée, ce qui était d’un autre côté très peu rassurant pour moi. Nous rencontrâmes plusieurs tas de pierres indiquant autant de victimes des brigandages qui s’y commettent. Un voyage dans le Sahara pendant le ramadan avec des musulmans trop consciencieux est du reste une chose presque impossible et bien fatigante. C’était le cas ici ; plusieurs des hommes, et Ahmed lui-même, jeûnaient et ne pouvaient pas même boire une goutte d’eau. Comment pouvait-on exiger d’eux de marcher rapidement et d’activer la marche des chameaux ?

Enfin nous atteignîmes des renflements de sable que l’on appelle Erg el Djemīl ; nous les coupâmes et avançâmes vers le but de notre voyage, qui nous apparaissait à l’horizon ; nous voyions du moins les hauteurs entre lesquelles Négrīn est enclavée. Bientôt nous entrâmes dans un pays très accidenté, sillonné de ravins et de rochers et qui présente quelques difficultés. L’oued de Negrīn se distinguait très bien sur la gauche et nous laissâmes, au bout de quelque temps, le bouquet de palmiers de Zaghouān où logent deux ou trois familles.

J’envoyai en avant un homme pour annoncer ma venue à Négrīn, et j’avoue que j’étais un peu incertain de la nature de l’accueil que j’allais recevoir ; bientôt mes doutes furent dissipés, car nous rencontrâmes deux des grands de la ville venus à ma rencontre ; ils me saluèrent en m’embrassant sur l’épaule et me souhaitèrent la bienvenue. On me logea dans la maison du cheikh qui venait d’arriver, et qui me salua à mon entrée. C’est un jeune homme nommé Cheikh Mohammed qui a de très bonnes manières, et qui me paraît très dévoué à la cause des Français. Je reçus la visite des grands de la ville, qui se conduisirent très bien et que je ne congédiai que vers le maghreb[142]. L’accueil de Négrīn, après ma course si aventureuse dans la Tunisie, me fit bien du plaisir. Le cheikh avait été averti de ma venue il y a deux jours par une lettre venue de Tebessa (car Négrīn dépend de Tebessa qui est à trois journées de marche). En un mot, je croyais être dans un pays pacifié, et on verra demain qu’il n’en était rien.

Négrīn se trouve bâtie dans un ravin d’un abord difficile sur le bord occidental de l’oued. Les palmiers sont plantés dans le lit même de la vallée, et en échelons, car la pente de l’oued ici est très forte et le ruisseau qui coule au milieu des palmiers va par bonds et cascades. Cette nature du sol permet que l’on arrose facilement les palmiers, car on n’a qu’à détourner à chaque jardin l’eau qui est nécessaire à l’arrosage, et le courant de l’oued l’y amène par sa propre force au moyen d’un saguia. — Outre les palmiers, les plantations renfermaient encore des figuiers, des abricotiers, des pêchers et surtout des oliviers.

Dans la soirée, on m’annonça qu’un des chameaux était tellement malade que le départ pour demain était impossible ; je me soumis de mauvaise grâce ; mais l’espoir de bien explorer Besseriani[143] me consola un peu.

6 avril.

Ce matin, je partis avec le cheikh, un autre cavalier et Ahmed, pour explorer les ruines de Besseriani ; un assez grand nombre d’hommes devaient nous rejoindre aux ruines par un chemin plus court mais plus difficile pour les chevaux. En quittant la ville, nous gardâmes quelque temps les plantations à notre gauche, et marchâmes tantôt sur les hauteurs dominant les ravins, tantôt dans le lit même de ces derniers ; nous atteignîmes enfin l’oued, qui forme ici une petite rivière, coulant entre de nombreux tamaris et au milieu d’un thalweg bordé de petites collines ; là commencent les labours et les semis d’orge. Nous ne quittâmes l’oued que lorsque nous fûmes près des ruines ; nous le laissâmes alors, sur la droite, aller arroser les labours qui commencent au N.-O. de Besseriani, et se prolonger à l’ouest et enfin au S.-O. jusqu’à 1 kilomètre au delà des ruines. A gauche nous avions, à peu de distance, un sommet de la chaîne de montagnes qui borde d’un côté l’oued de Négrīn. De là la montagne[144] se prolonge très haute vers l’orient, formant ainsi la limite du véritable Sahara : à ses pieds s’étend un terrain rocheux et raviné, formant une pente rapide vers le sud, et qui est excessivement difficile à traverser.

La première ruine que je touchai est un support d’arc de triomphe formant le seul vestige reconnaissable qui en reste ; au pied étaient dispersées de nombreuses pierres de taille assez volumineuses qui avaient complété ce monument ; dans la partie intérieure du support de l’arc, au milieu de la baie, se distingue une colonne mutilée formant corps avec le support, laquelle colonne était ornée de cannelures et d’un chapiteau sculpté[145]. Au pied de l’arc de triomphe, je trouvai deux pierres portant chacune une inscription, malheureusement un peu mutilées et effacées par les intempéries des saisons. Peut-être ces deux pierres font-elles partie d’une même inscription qui était placée au-dessus de l’arc de triomphe[146] :