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Journal de route de Henri Duveyrier

Chapter 13: CHAPITRE PREMIER
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About This Book

A day-by-day travel journal recording explorations across the Algerian and Tunisian Sahara, combining practical route descriptions, landscape and climate observations, and detailed notes on local settlements, customs, and material culture. The author catalogs plant distributions and geographical features, reports encounters and trade links, and records logistical challenges and bouts of illness. Editorial additions supply biographical context, textual notes, botanical cross-references, and indices to aid consultation. The work balances concise field immediacy with scholarly annotation, offering a serialized account useful to readers interested in travel narrative, ethnography, and regional natural history.

A côté du support de l’arc encore debout, se trouve un mur d’une admirable construction, encore très bien conservé jusqu’à une certaine hauteur ; peut-être servait-il à soutenir l’autre pilier de l’arc ; cependant je le crois à peine, à cause de la distance qui sépare les deux ruines.

De là je me rendis au monument le plus remarquable que renferme actuellement Besseriani ; c’est un arc de triomphe encore très bien conservé dans sa partie principale. A son sommet se trouve une belle pierre très plane sur laquelle on lit le milieu d’une inscription en grosses et belles lettres d’un travail fini et d’une régularité remarquable. En regardant l’inscription, on a sur la gauche du monument un mur y attenant, encore assez bien conservé ; le tout atteste l’importance considérable[147] de l’établissement romain, et la tradition à Midas m’avait déjà appris qu’autrefois, Besseriani commandait à toutes les petites villes des environs que j’ai visitées depuis Chebika. J’ai dessiné sur les lieux mêmes, sur la planche I, une esquisse grossière de ce monument[148]. La belle inscription de cet arc de triomphe étant incomplète, je me mis à chercher les deux pierres qui manquaient, et je parvins bientôt à en trouver une seconde formant le commencement du document. Dans une ruine dont je parlerai tout à l’heure, je trouvai bien une troisième pierre portant trois lignes d’une inscription en aussi gros caractères que la première, mais je ne trouve pas à première vue un sens ni beaucoup de rapport entre ces trois lignes et les quatre lignes de la première inscription ; il est cependant probable qu’elle en fait partie[149]. Voici les deux premières :

Voici maintenant la troisième pierre que j’ai trouvée à une petite distance de l’arc de triomphe, dans des ruines de belles et grandes pierres qui devaient appartenir à quelque bâtiment public ; la surface de cette pierre a plus souffert que celle des autres.

J’allai ensuite à un monceau de ruines, peut-être les restes d’un autre arc de triomphe, qui est situé à l’ouest du dernier monument, et à peu près sur la ligne des ruines que j’ai visitées les premières, c’est-à-dire plus dans le voisinage des labours. J’y trouvai d’énormes pierres de taille parfaitement taillées, trois portaient des inscriptions malheureusement un peu écornées[150].

Besseriani, ainsi que la ville romaine de Chebika, sont situées au bas de la montagne, là où l’oued sort des rochers, et l’on voit à l’opposite que les Arabes et les Berbères ont bâti leurs villages au milieu des rochers dans les positions les plus difficiles[151].

Je prenais quelques angles pour baser un plan grossier de Besseriani, lorsque l’on signala cinq cavaliers à l’horizon. Or ce pays est tellement peu sûr que l’on donna immédiatement le signal de se rassembler et que l’on cria aux cultivateurs dans les labours de se rallier à nous. Dans la bagarre, je négligeai de remettre mon haïk que j’avais ôté pour travailler, et me contentai de mes burnous et de mes culottes. Chacun arma son fusil et je sortis mon revolver pour être prêt le cas échéant.

Les cavaliers ne nous avaient pas vus à cheval, et ils n’étaient plus très éloignés, lorsque quatre d’entre nous, dont le cheikh, partirent au galop pour aller au-devant d’eux. Dès qu’ils nous aperçurent, les étrangers s’enfuirent à fond de train, l’un d’eux gagnant le Sahara ; les autres tâchèrent de se réfugier dans la montagne. Aussitôt tout le monde cria qu’ils étaient ennemis, Hammāma ou Oulad el’Aisāoui, venus pour un coup de main, et nous partîmes nous aussi au galop pour prêter main forte au cheikh. Le terrain dans lequel nous galopions est un labyrinthe de casse-cou, et Ahmed et moi, ne connaissant pas le pays, nous allions hésitants ; le vieux qui était resté faisait un peu le traînard ; je m’aperçus bientôt que la peur l’enchaînait, et lui répétai plusieurs fois de prendre les devants ; je fus enfin obligé de le menacer de mon revolver pour le décider à nous guider. Nous galopions toujours, et pendant ce temps nous n’entendions que les cris de guerre sauvages que poussaient nos amis ; un fort coup de feu nous échappa au milieu du bruit du galop de nos chevaux. Nous arrivâmes enfin au pied de la montagne et rejoignîmes les nôtres, au moment où les étrangers, que leur fuite folle avait portés sur des points inaccessibles, abandonnaient leurs montures pour sauver leurs têtes. Nous nous contentâmes de prendre trois chevaux dont un fort beau, puis nous tâchâmes de poursuivre celui qui avait gagné le Sahara, mais abandonnâmes bientôt ses traces.

Pendant que nous revenions triomphants, et que mon brave Ahmed se voyait déjà de retour à Biskra, monté sur un cheval, nous aperçûmes au loin un homme qui venait en faisant des protestations ; c’était un homme bien connu des Nemēmcha soumis, qui, reconnaissant enfin la nature de notre cavalerie, venait demander de quel droit nous avions fait acte d’ennemis. Il nous raconta qu’il nous avait pris pour des Hammāma ou des Oulad el’Aisāoui et que c’était là la cause de leur fuite. Nous sûmes donc que nous avions fait méprise des deux parts, et revînmes ensemble à Besseriani. Nous promîmes de rendre les chevaux à leurs maîtres dès que ceux-ci viendraient les réclamer, ce qu’ils firent à Négrīn dans la soirée. Nous rentrâmes épuisés à Besseriani, où j’achevai de dessiner l’arc de triomphe debout, et nous retournâmes en ville, rencontrant sur notre route une foule d’habitants, hommes et femmes, qui venaient soit prendre part au combat, soit savoir ce qui était arrivé. — Deux de nos cavaliers ne voulurent pas laisser échapper l’occasion de faire une fantazia, et nous entrâmes chez nous.

A peine étais-je assis, qu’un homme ensanglanté, venant demander justice, se présenta devant moi. On avait tué une chèvre aujourd’hui, et il avait acheté la peau de la bête avec la tête, croyait-il ; le vendeur prétendit que c’était sans la tête ; l’acheteur jura qu’il ne la rendrait pas, quoi qu’il dût arriver ; il s’ensuivit un combat, où mon homme reçut sur la tête un coup de pierre qui lui avait fait une forte blessure ; le crâne heureusement n’avait pas été entamé. Comme je n’avais pas entendu l’adversaire, je priai le cheikh de s’enquérir de cette affaire ; et les deux parties ayant tort, il proposa une amende de 6 douros pour chacun.

Ma course effrénée de ce matin, en plein soleil, sans mon haïk, m’avait été nuisible et je commençai, dès le retour, à sentir les symptômes d’un violent mal de tête avec dégoût, presque mal de cœur.

Vers les trois heures de l’après-midi, arriva en ville un jeune homme nous annonçant que des Hammāma l’avaient dépouillé et venaient d’emmener les troupeaux de chèvres de Négrīn, dont il était le gardien, et qui étaient au pâturage près de Zaghouān. Aussitôt le cheikh, quoique jeûnant, fit seller son cheval et se prépara à la poursuite ainsi que les hommes armés de la ville ; les chevaux partaient, et dans le premier mouvement je montai aussi en selle, oubliant ma maladie ; je pris le fusil d’Ahmed qui avait été au frais sous les palmiers ; mais, à peine sorti de la ville, je vis que j’étais trop malade pour suivre l’allure des autres chevaux, et laissant le mien à un des fantassins, je revins vers la ville. Je rencontrai Ahmed, qui me gronda de m’être dérangé, et plus encore d’avoir laissé mon cheval ; mais c’était un peu tard. Dans la soirée tout le monde revint, les Hammāma, au nombre de 7 à 8 fantassins, avaient pris la fuite dans la montagne, abandonnant les troupeaux, et n’emportant qu’un fusil et un burnous. J’appris à cette occasion que trois familles de Négrīn habitaient Zaghouān. Après le retour de la petite armée, je tombai très malade, et n’eus que le temps de prendre de l’ipécacuanha, puis après les vomissements une dose de quinine ; j’eus un instant le délire et un mal de tête fou, puis je tombai dans un état de prostration jusque vers les 10 heures du soir. Je me réveillai alors presque guéri, me déshabillai et me couchai ; il faisait une chaleur très grande.

Je vis, avant de tomber tout à fait malade, les hommes que nous avions poursuivis le matin ; l’un d’eux était précisément celui qui avait été réclamer sa jument à Si-Mohammed ben Rabah, et qui la ramenait dans sa tribu. Ils avaient rencontré dans le chott un homme des Oulad el’Aisāoui, l’avaient dépouillé et renvoyé après lui avoir administré une bastonnade. Mes aventures d’aujourd’hui dénotent que ce pays est loin d’être pacifié. En effet, les gens de Négrīn n’osent à la lettre pas sortir de chez eux pour aller commercer, de crainte des vexations et actes d’hostilité des Oulad el’Aisāoui et des Hammāma. Tous les ans, ces deux tribus hostiles leur enlèvent leurs troupeaux de chèvres et tout ce qu’ils peuvent prendre. Le seul chemin qui leur soit ouvert est la route de Tebessa depuis l’occupation française.

7 avril.

Aujourd’hui, je suis resté à la maison toute la journée ; j’étais heureusement guéri. J’écrivis dès le matin une lettre au cheikh de Ferkān, pour lui demander une mule et deux hommes, qui m’accompagnent demain à Zéribet Ahmed.

Dans le milieu de la journée, la nouvelle arriva qu’un mulet qui était à paître dans les plantations avait disparu, et il parut évident que c’étaient les Hammāma d’hier qui, cachés dans la montagne, n’avaient pas voulu partir sans butin et étaient venus dans la journée enlever ce mulet. Le village fut encore sur le point de se mettre en armes, mais on abandonna ensuite le projet.

J’apprends aujourd’hui que Négrīn peut compter environ 60 maisons et peut-être 120 hommes en état de porter les armes. La population se divise en quatre tribus ; les Oulad ech Cheikh, les Oukid Hamza ; les Obbaouma et les Oulad Mansour. Le tribut de Négrīn est de 1.180 francs par an.

A Négrīn, un individu vint me trouver, et, après m’avoir fait comprendre qu’il avait beaucoup d’argent, il me pria de lui écrire une amulette pour que sa femme qu’il avait répudiée revînt à lui. Il l’aimait et elle en préférait un autre avec lequel elle devait se marier. Je répondis à cet homme que, si j’avais le pouvoir d’écrire de tels talismans, je commencerais par m’en servir, mais qu’en tous cas je ne lui aurais pas pris un centime.

Ferkān subit l’influence des Oulad el’Aisāoui, qui s’y font héberger de force, et se servent du village comme point de ravitaillement dans leurs expéditions de pillages. Cela tient à ce que les habitants ont beaucoup de Nemēmcha et même d’Oulad el’Aisāoui au milieu d’eux. Outre ces étrangers, la population de la ville se divise en trois tribus, les Oulad Brahīm, les Oulad ’Adouān et les Oulad Yoūnis. Le tout forme 65 maisons et, partant, peut-être 130 hommes au moins en état de porter les armes ; ce chiffre me fait soupçonner un peu de bonne volonté de leur part à héberger nos ennemis.

Des messagers viennent de Ferkān, apportant une réponse peu polie ; je les gronde bien fort et les renvoie brusquement ; cela cause des pourparlers à n’en plus finir, des séances avec différents hommes de Ferkān qui venaient d’arriver au Djérid[152]. On finit par s’en aller en promettant de revenir avant demain avec la mule et les deux hommes.

8 avril.

Nous quittons Négrīn de bonne heure, le cheikh de Ferkān, qui a au moins un digne extérieur, est venu lui-même cette nuit amener le mulet et les deux hommes que j’avais demandés. Il nous accompagne ce matin jusqu’à la rivière de Ghēsrān[153] où nous faisons boire les chevaux et remplissons nos outres, puis nous partons chacun de notre côté, lui retournant à Ferkān, et nous coupant dans le Sahara pour atteindre le Zāb. Quatre cavaliers de Négrīn m’accompagnent : je renvoie le cinquième, qui, voulant tuer un lièvre, décharge son fusil qui éclate, sans causer d’accident heureusement.

Nous voyageons dans un terrain aisé, le commencement du Sahara, qui se prolonge indéfiniment sur la gauche, et nous avons toute la journée à une certaine distance sur la droite, la chaîne de collines, au milieu de laquelle est bâtie Ferkān, et qui est séparée par une plaine de montagnes plus hautes[154]. Je déjeune dans l’oued Djērech maintenant à sec, parce que l’année n’a pas été pluvieuse.

Une autre longue marche nous amène à l’oued el Miyta, dont le lit est divisé en plusieurs canaux à cet endroit. Un peu plus loin, vers l’ouest, commencent des plaines appelées communément El Feyyād[155], et qui méritent beaucoup d’attention. Le sol de ces plaines est composé d’argiles mêlées de sables et très lavées[156] ; par conséquent, elles renferment tous les éléments de fécondité, et il ne leur manque en effet que l’eau[157]. Après les pluies se montrent une quantité de plantes annuelles, telles que graminées et petites fleurs champêtres que les ardeurs de l’été dessèchent ; tandis que, dans les années sèches comme celle-ci, cette végétation elle-même ne se montre pas. Dans plusieurs endroits de ces Feyyād, les Arabes labourent lorsque les pluies arrivent ; dans d’autres parties beaucoup plus rares les oueds descendant de la montagne leur permettent de cultiver chaque année. Or il est évident que si, par des barrages ingénieux ou des forages artésiens, on parvient à assurer de l’eau à ces plaines désertes, on assurera par le fait même de belles récoltes sur une superficie considérable de celle partie du Sahara.

Ces plaines cultivables sont séparées par des renflements à peine sensibles couverts de cailloux et de pierres anguleuses.

Nous marchâmes bien toute la journée, et nous n’atteignîmes l’oued Ouazzāren que quelques instants après le coucher du soleil. Cet oued est, comme les précédents, bordé de tamaris ; et nous plantâmes la tente au chant des chouettes qui s’appelaient dans ces fourrés. Je n’ai pas besoin de dire que l’oued est à sec.

9 avril.

Aujourd’hui encore nous nous sommes mis en mouvement avant le lever du soleil, et nous continuâmes de voyager dans les plaines cultivables que j’ai notées hier ; je remarquai ici pour la première fois bien distinctement le mirage, sarab. La plaine au sud-est paraissait un lac à l’horizon et des lignes de Rhamnus arabica et de tamaris semblaient dominer les eaux et former un rivage. Je crus d’abord que c’était le chott, mais fus obligé de m’apercevoir de mon erreur. Du reste, ces plaines nues, uniformes et de couleur grisâtre, frappées par les rayons obliques du soleil le matin ou le soir, offrent toutes les conditions nécessaires pour le phénomène du mirage. Les inégalités du sol, de vraies gerçures sur une peau, disparaissent à peu de distance pour l’œil.

Nous traversâmes quelques ravines et aperçûmes au bout de quelque temps les oasis de Bādes, Liana et Kessad, ressortant sur la couleur rougeâtre des montagnes ; peu après, le village de Zéribet Ahmed nous apparut, et nous l’atteignîmes pour déjeuner.

Zéribet Ahmed est un village muré, placé sur une petite élévation. Il n’a pas de palmiers, et la petite saguia qui passe devant le village est à sec parce que Liana en absorbe toute l’eau[158]. Les habitants ont voulu réclamer contre une mesure qui leur ôte leurs récoltes, leur seule ressource bien sûre ; mais il est probable que dans les années pluvieuses, l’eau de l’oued arrive jusque chez eux. Ils boivent actuellement à un puits situé vers le sud-ouest du village, à une certaine distance. Il y avait au pied des murs trois ou quatre tentes de Nemēmcha. Les habitants sortirent pour reconnaître les nouveaux venus, mais je ne voulus pas m’arrêter chez eux ; les quatre Negarniya[159] me quittèrent ici, et laissant les chameaux suivre de leur pas, je partis en avant pour arriver le plus tôt possible.

A moitié route, mon guide me montra sur la gauche « les ruines d’un village qui fut détruit par un scorpion ». Ce village malheureux était bâti dans le même genre que Zéribet Ahmed, et a dû être encore moins considérable.

J’arrivai enfin à Zéribet el Ouad, nous touchâmes d’abord l’oued, dans lequel sont plantés les palmiers ; puis, le descendant un peu, nous le coupâmes en face de la ville, au moment où nous touchions à la goubba de Sidi-Hassen, marabout célèbre dans le pays. Nous traversâmes la petite rivière qui coule au fond du thalweg, et entrâmes en ville par quelques minces jardins. Je trouvai chez El Arbi, le mamelouk italien[160], le meilleur accueil, et décidai aussitôt que je profiterais de son départ pour aller à Biskra cette nuit.

10 avril.

Hier au soir, nous sommes partis à 9 heures et demie ; nous avons voyagé toute la nuit par le vent et le froid, et ce matin je suis arrivé avant El Arbi que je laisse à Sidi’Okba. Je déjeune avec le colonel, qui donne par le télégraphe la nouvelle de mon arrivée à Constantine.

[134]Le Cardium edule fossile se trouve représenté dans les chotts tunisiens par deux formes principales : la forme actuelle méditerranéenne, et la forme saumâtre des étangs de la Barre, de Lavalduc, de la Caspienne, etc. (Dru, in Rapport Roudaire sur la dern. expéd. des chotts, p. 55).

[135]Le chott El-Rharsa.

[136]Il y a donc peut-être quelque exagération à dire avec Tissot que Duveyrier « représente ces ruines comme celles d’une grande ville ». (Ouv. cité, II, p. 682.)

[137]C’est la chaîne occidentale de Gafsa ou Djebel Blidji, qui renferme une partie des gisements de phosphate découverts en 1885 par M. Ph. Thomas.

[138]L’oued Alenda, ou oued Tamerza.

[139]Voir la coupe N.-S. de M. Thomas de Midas au Rharsa : il y a là deux anticlinaux démantelés du crétacé supérieur, flanqués l’un et l’autre des deux côtés par les couches redressées de l’éocène inférieur.

[140]Sur le plus septentrional des deux anticlinaux précités.

[141]C’est la bordure sud du plateau des Nemencha, plus connue sous le nom de Djebel Ong. (Cf. Blayac, Le pays des Nememcha, Annales de Géographie 1899, p. 149 et suiv.)

[142]Le coucher du soleil.

[143]Ad Majores, Cf. Baudot, Rec. des notices et mémoires de la Soc. archéol. de Constantine, 1876, p. 124 et suiv. ; Masqueray, Revue Africaine, 1879, p. 65 et suiv. ; Tissot, II, p. 530, etc.

[144]Djebel Majour (Blayac, art. cité).

[145]Masqueray l’attribue à la fin du IVe siècle.

[146]Cf. la lecture légèrement différente de Baudot reproduite, dans Tissot, II, p. 533 et C. I. L., VIII, 2480.

[147]Cf. Tissot, II, p. 531, et Masqueray, p. 75-76.

[148]Ce dessin n’a pas été retrouvé. Duveyrier le porte déjà manquant dans une table manuscrite de 1869.

[149]Voir la lecture plus complète dans Tissot, II, p. 531.

[150]Cf. les textes de Tissot, II, p. 534 et de Masqueray.

[151]Il ne faut pas oublier toutefois que les castella, qui permettaient aux colons du Sud de communiquer avec le Nord par les gorges de l’oued Hallaïl, sont perchés comme les villages indigènes (Blayac, art. cité, p. 158).

[152]Négrīn était ainsi considérée comme la dernière oasis du Djérid, Ferkān comme la première du Zab.

[153]Oued Kesrane, la rivière de Négrīn.

[154]Plaine de Mdila et Djebel Sidi-Abîd.

[155]Nom plus connu au singulier : El Faïdh.

[156]Veut dire sans doute qu’elles ne sont pas salées.

[157]On a supprimé ici une phrase incompréhensible. Duveyrier était évidemment sous le coup de sa récente indisposition, et cette partie de son journal s’en ressent.

[158]D’après la coutume, Liana a droit à deux tiers du volume d’eau de l’oued el Arab. Le tiers restant doit être réparti entre les oasis d’El Ksar, Badès, El Djadi et Zéribet Ahmed. (Féliu, Le régime des eaux dans le Sahara de Constantine. Blida, 1896, p. 90-92.)

[159]« Gens de Négrīn. »

[160]Appelé aussi El Arbi Mamelouk. C’était un maréchal des logis d’origine piémontaise, qui, élevé en musulman, était entré au titre indigène au 3e spahis. Il rendit à Zéribet de bons services, fut nommé lieutenant, puis caïd des Beni-Salah, dont il empêcha la révolte en 1871, ce qui le désigna au général de Lacroix pour le caïdat du Souf, lorsque ce groupe d’oasis fut distrait du caïdat de Tougourt. Il fut assassiné en 1873, peut-être à l’instigation du marabout de Temacine, Si-Maammar, celui même que Duveyrier soupçonna toujours d’avoir encouragé le meurtre de Dournaux-Dupéré. Duveyrier, dans ses lettres, parla toujours d’El Arbi avec la plus grande estime. « Sa mort, écrivait-il en 1873, est un malheur pour la paix du Sahara. »


DEUXIÈME PARTIE


CHAPITRE PREMIER

DANS L’OUED-RIGH

Le 28 mai 1860.

Inscription arabe du tombeau de Sidi’Okba.

Je quittai Biskra et me rendis à Sidi’Okba. La mosquée de Sidi’Okba est assez vaste et élevée ; on y voit une grande porte en bois sculpté qui était autrefois garnie d’argent, dit la tradition ; elle ne sert plus maintenant, du moins elle était fermée pendant ma visite, et on entre dans le temple par une petite porte qui donne d’abord dans la chambre aux ablutions où l’on voit plusieurs bassins allongés qui ont l’air de sarcophages romains. Le tombeau de Sidi’Okba est dans la mosquée et se compose d’une chambre dont je n’ai vu que les murs extérieurs. Sur un des côtés de la porte on voit une inscription coufique en relief sur une bande de terre cuite et formant une ligne écrite de bas en haut, on y lit :

au-dessus de la porte même est une autre inscription ancienne aussi ; elle est sculptée en relief sur une planche de bois coloriée. Dans la ville on voit de temps à autre des pierres romaines encastrées dans les murs.

Le jardin du kaïd seul possède des orangers et des citronniers.

Le 29 mai.

Je pars pour Zéribet el Ouad. La route traverse d’abord les immenses terrains de labours de Sidi’Okba. Tous les grains sont coupés, je ne vois plus qu’un petit champ où l’on fait la moisson. Ensuite on entre dans une succession de plaines séparées par les rivières à sec ; tout ce pays est d’excellente terre labourable, il n’y manque que de l’eau, et la seule végétation actuelle est limitée à quelques rares touffes de guetaf, de tamarix, etc. Nous voyons du mirage à l’horizon devant nous et sur la droite. Ces terres végétales sont des alluvions apportées de la montagne. Nous voyons à droite l’oasis d’Aïn Naga, à une petite distance. Enfin j’arrive à Zéribet vers 3 heures et demie du soir, par une très grande chaleur, le vent a soufflé toute la journée en sirocco.

Le 30 mai.

Zéribet el Ouad peut avoir 1.500 âmes ; il y a un détachement de 45 spahis commandés par mon ami El Arbi. La rivière sur laquelle la ville est bâtie s’appelle Ouad el’Arāb ; il suffit qu’elle ait deux crues par an pour que les habitants de la contrée puissent arroser non seulement leurs labours autour de la ville, mais encore ceux de la plaine d’El Faïdh, et alors les récoltes sont d’une richesse dont on n’a pas d’idée, mais depuis que la sécurité règne dans la montagne, les Chaouia ont fait sans cesse de nouveaux barrages à mesure que leurs cultures augmentent et l’eau devient de plus en plus rare à Zéribet el Ouad. La dernière crue a eu lieu au milieu de l’automne dernier, et depuis lors il y a toujours eu de l’eau dans l’ouad dans les trous et dépressions du lit. Dans ces trous vivent des barbeaux dont quelques-uns atteignent un pied de longueur ; ils ont une couleur plus pâle et plus jaunâtre que les autres barbeaux de ce pays, ce qui fit croire aux spahis français que ce n’était pas un poisson de cette espèce.

Les jardins de palmiers, qui sont en petit nombre, sont arrosés par des puits à bascule comme au Souf[161] ; ces puits, creusés dans le lit de la rivière, ont très peu de profondeur. Celui du jardin d’El Arbi avait une température de 22°,0 à une profondeur de 3m,75 dans l’après-midi. El Arbi cultive dans son jardin qu’il a établi depuis quelques mois seulement des légumes français pour montrer l’exemple aux indigènes : pommes de terre, haricots, choux, laitue, luzerne, carotte, navets, et tout est venu très bien dans la terre d’alluvion qui a reçu les semences.

Il n’y a pas de puces à Sidi’Okba ni à Zéribet, à cette époque du moins.

Le 31 mai.

Nous partons, El Arbi et moi, avec une dizaine de spahis et, laissant le bagage derrière, nous voyageons rapidement à travers une plaine unie, de terre végétale, et à peine parsemée çà et là de touffes de guetaf et de tamarix. Nous avons toujours à notre droite l’oued el Arab à une distance variable.

Nous arrivons de bonne heure à El Faïdh et nous arrêtons à une petite baraque auprès du puits artésien inachevé, et recouvert en ce moment par une grossière maçonnerie. Nous ne trouvons ici que quelques tentes d’Arabes qui gardent les puits, mais il y a deux villages tout près de là : Beled Oulad Bou Hadîdja et Beled Oulad’Amer, du nom de deux tribus autrefois en querelles continuelles, mais qui, depuis la domination française, sont forcées, comme tant d’autres, à vivre en paix. Ces villages ne sont habités que pendant l’hiver, ou, s’ils le sont aussi pendant l’été, c’est que l’oued el Arab a coulé deux fois dans l’année, ce qui a rendu possible les magnifiques labours dans les plaines d’El Faïdh. Dans ces grandes occasions, on mêle du sable aux grains de blé et d’orge pour qu’ils ne tombent pas trop près les uns des autres. Le puits artésien, qui est déjà à 130 mètres de profondeur[162] et qui jusqu’à présent n’a rendu que des terres semblables à celle du sol ou différentes seulement par une plus grande proportion d’argile, donnerait une fertilité certaine à ces terres qui ne sont plus arrosées maintenant que rarement, car les montagnards, depuis que la sécurité règne dans leur pays, ont construit des quantités de barrages nouveaux qui absorbent les petites crues. Il y a longtemps que l’eau de la rivière n’est parvenue à El Faïdh ; la dernière crue date du milieu de l’automne dernier.

Autrefois il y avait des plantations de palmiers à El Faïdh. Aujourd’hui il ne reste plus qu’un seul dattier comme témoin de ce fait. Ils ont été coupés dans une querelle de tribu.

L’eau que l’on boit à El Faïdh est bonne, elle est tirée des oglas creusées dans le lit à sec de la rivière, lequel est entouré de tamaris.

La faune de ce pays est remarquable à deux points de vue : d’abord, il y a de nombreux sangliers, dont les coups de boutoir sont visibles au pied de presque toutes les touffes de broussailles. Ensuite, le serpent des jongleurs égyptiens existe aussi ici, le mâle est appelé ثعبان, la femelle نعجة, à moins que ce ne soient deux espèces différentes. Cette espèce atteint presque 2 mètres de long et la grosseur de la cuisse (?) elle est de couleur noire, et lorsqu’elle est en colère, se lève sur la queue et se promène en étalant la peau de son cou en éventail. M. Hénon en a vu une morte que El Arbi lui a envoyée.

La végétation est, je crois, de guetaf.

Le 1er juin.

El Arbi m’avait déjà quitté la veille au soir, mais il m’avait laissé ses spahis. Nous partîmes de bonne heure, et en arrivant aux oglas, mon sacré Brahim qui n’a jamais brillé jusqu’ici que comme pilier de café, ménage si mal le chameau des cantines que les deux caisses sont jetées à terre. Heureusement rien n’est cassé, mais cet événement fait oublier à mes serviteurs de prendre de l’eau, et nous voilà partis pour faire deux lieues dans le Sahara sans trouver d’eau. Aussi dès que je m’aperçois de leur oubli, je pars en avant à cheval avec un des serviteurs du kaïd qui me servait de guide.

Nous traversons une plaine appelées Farfaria, à sol de terre labourable tout boursouflé dans lequel les chevaux enfoncent beaucoup. La végétation est excessivement rare ; par endroits elle est nulle. Elle se compose de tamaris formant des buissons sur le bord des rivières à sec qui se trouvent ici près du chott en très grand nombre, de guetaf plus rare et enfin de jell et de Bou ’akerich[163]. Le pays est d’une grande uniformité ; plus on approche de Sidi Mohammed Moussa, plus on rencontre de plaques d’efflorescences salines. Enfin lorsqu’on arrive à ce bosquet de palmiers, le sol est devenu heïcha, la végétation est plus dure, et se compose des mêmes espèces qu’avant.

En arrivant à Sidi Mohammed Moussa, nous croyions trouver de l’eau potable, mais celle que nous trouvâmes était trop salée pour être bue. Il y a là une mosquée assez grande entourée de quelques petites maisons ; le village était abandonné ainsi que quelques petites huttes en branches d’arbres semées dans les jardins. Les petites plantations assez clairsemées, inégalement distribuées et peu importantes, sont remplies de tourterelles. Nous apprîmes plus tard que personne ne pouvait plus habiter cet endroit depuis que l’eau était devenue si salée et si amère.

Après nous être reposés un instant, nous continuâmes notre route et ne tardâmes pas à arriver à El-Haouch, village bâti sur le côté d’un fort beau bois de palmiers. Les habitants d’El-Haouch étaient tous dans la forêt de Saada où ils avaient semé des céréales cet hiver. Ils sont obligés d’émigrer ainsi à quelque distance du village toutes les années où la rivière ne leur apporte pas l’eau nécessaire pour qu’ils puissent labourer autour de leur village. Nous ne trouvâmes donc que les gardiens des maisons et très peu de ressources alimentaires ; on me laissa la mosquée pour habitation et je m’y installai de mon mieux. Les chameaux n’arrivèrent que vers 3 heures. J’avais envoyé de l’eau à leur rencontre. J’achetai une poule 1 franc ; et Ahmed et moi nous tirâmes quelques tourterelles dans les jardins. L’eau d’El-Haouch est très mauvaise.

2 juin.

J’avais envoyé dès mon arrivée quelqu’un au cheik d’El-Haouch à Saada, et il m’envoya dans la nuit un cavalier et un piéton pour me conduire à Merhayyer (la Changée).

Nous voyageons aujourd’hui dans une plaine couverte de sable ou de gravier, où souvent des affleurements de calcaire blanc se font jour. Le relief de cette plaine est assez accidenté on y voit presque toujours des drâ ou lignes de hauteurs à l’horizon. La végétation est assez fournie : d’abord elle se compose de zeita, de jell et d’isrif, puis enfin de drin, de zeita et de greyna. Dans la première partie de la route nous voyons sur la gauche de petites buttes qui indiquent l’emplacement d’un ancien qsar appelé Djeneyyen جنين (le petit jardin). Il y avait autrefois des sources d’eau douce dans cet endroit ; mais elles sont devenues salées et alors on a abandonné les lieux. Il ne reste de la ghâba que quelques palmiers-broussailles.

Nous arrivons à l’oued Itel par une très grande chaleur. Cet endroit s’appelle Sētīl ; on y trouve des oglas ou trous peu profonds ayant un peu d’eau au fond. Cette eau était autrefois renommée comme très bonne. El Arbi en partant m’avait dit : « Vous retrouverez là l’eau de Mengoūb et de Zerig ech Chaaba. » Or dans le meilleur trou l’eau était verdâtre, lourde et avait un goût salé amer très désagréable. L’oued Itel n’est ici qu’une petite dépression large d’une centaine de mètres, garnie de sable et de gravier, mais sans berge. Son lit est couvert de tamaris. Il y a quelques jours qu’un campement de Toroūd était ici ; ils ont émigré à Bir el Asli dans le Sahara de Tinedla.

Dimanche 3 juin.

En quittant Setīl on continue jusqu’au Dhahâr[164] la plaine de même conformation que celle d’hier. La végétation est composée de retem, d’isrif, de methennan et de guerch. Au Dhahâr, qui est le talus formé par une plaine supérieure qui cesse tout d’un coup pour faire place à une plaine plus basse, je trouvai dans les berges la même terre rougeâtre sableuse que l’on retrouve autour du qsar de Merhayyer.

Ici commence l’oued Righ naturel[165], le chott Melghigh n’est plus qu’à une petite distance sur la gauche. On en longe même le bord pendant quelque temps. A partir de là commence un sol ou heicha boursouflé, souvent couvert d’efflorescences de sel, et caractérisé par une autre végétation : zeita, greyna, ghardeg (?), etc. A moitié chemin entre Merhayyer et Setil se voient sur le chott les premières taches de palmiers, celle de Merouān ; à partir de là elles se succèdent presque sans relâche ; à droite on voit quelques cherias ou bosquets de palmiers nourris par une source. Enfin on arrive aux deux petites oasis d’Ourir et de Nesigha, qui se touchent presque. A Ourir il n’y a jamais eu de qsar, mais il y a une mosquée ; à Nesigha, au contraire, il y en avait un autrefois.

Nous arrivons enfin à Merhayyer. Le soir, je vais voir une noce de Rouāgha. C’est certainement fort curieux. La fête a lieu lorsque la chaleur du jour a passé et continue jusqu’au maghreb. Sept jours de suite elle se prolonge. Sur la place de la ville viennent prendre place les jeunes gens qui cherchent une épouse ou une amie (?) et ils s’asseyent sur les bancs de terre situés aux abords des maisons. Ils ont mis leurs plus beaux burnous et d’énormes chachias sous leur haïk qui est lui-même attaché par une énorme berima. Vient ensuite le maâllem ou maître de musique, qui est aussi fort beau et qui ouvre le concert par un air de flageolet ; il a pour acolytes deux timbales طبل et la musique commence pour ne plus changer sur un ton lent saccadé. C’est alors que viennent les jeunes filles de la ville deux à deux, trois à trois, toujours les amies ensemble. Elles marchent lentement, par petits pas, infligeant à leur corps une cadence, une ondulation presque imperceptible qui commence aux pieds et finit à la tête. Elles marchent les yeux pudiquement baissés ; vêtues de leurs plus beaux vêtements, ayant au milieu de leur coiffure multicolore de petits rameaux de tamaris. Elles se tiennent par la main ; les avant-bras levés vers leur tête pour montrer aux jeunes hommes leurs mains teintes de henné. Tantôt elles suivent le maâllem qui ne dédaigne pas de battre de temps en temps des entrechats devant elles, et ensuite de sautiller accroupi devant un autre groupe qui recule alors lentement. Le maâllem et un acolyte me distinguant avec le cheikh et Ahmed vint s’agenouiller à quelques pas de moi et me fit l’honneur d’un concert à mon intention ; je déboursai un franc, ce qui lui donna des forces considérables. Plusieurs des groupes de statues firent des détours pour se faire admirer de plus près par Si Saad et vinrent passer lentement devant moi. C’étaient surtout les plus grandes. Il y avait de toutes petites filles. Enfin un groupe attira mon attention parce que chacune des demoiselles qui le composaient avait un fichu de soie jeté sur la figure. C’étaient les mariées ; il y en avait trois.

4 juin.

Le cheikh de Merhayer prétend que sa ville est plus élevée que Tougourt, mais tout le monde est de l’avis contraire.

Nesigha avait autrefois une dechera ; mais cette dechera se dépeupla peu à peu, les habitants moururent et sous le règne du cheikh Brahim la dernière famille émigra à Merhayyer. C’est une vieille femme de cette famille qui a émigré elle-même et qui me raconte ce fait. Elle me donne beaucoup d’autres renseignements curieux. La dechera de Nezigha ne fut jamais bien grande. Ourīr a une mosquée dédiée à Sidi Mokhfi qui était Righi[166]. Merhayyer est très ancienne, quoique fondée sous les musulmans ; la Zaouiya de Sidi Embārek Sāim, de même ; elle fut bâtie quarante ans après la fondation de la ville. Ce marabout était un chérif arabe venu de loin. C’est depuis le règne du cheikh Hamed que la langue arabe a prévalu dans les villages du Ras el Ouad, et qu’elle a remplacé le Righi.

Voici la liste des cheikhs de Tougourt[167] :