Sidi Mohammed ben Yahiya, marabout arabe nayli, régna quarante ans ; son règne fut un règne doux.
Cheikh Hamed, fonda la dynastie des Beni-Djellab, famille aussi arabe, qui, dit-on, descend des Mérinides. Ce fut un bon souverain ainsi que cheikh Brahim.
El-Khāzen ne régna que trois à quatre mois.
Cheikh Brahim régna de treize à quatorze ans.
Cheikh Mohammed régna longtemps, eut pour fils les trois souverains suivants :
Cheikh ’Amor vient au trône deux ans avant la prise d’Alger ;
Cheikh Brahim régna quatre ou cinq ans.
Cheikh ’Ali régna quatre ou cinq ans.
Cheikh Ben Abd er Rahman régna onze ans.
Cheikh Selman régna trois mois et fut chassé par les Français au mois de novembre 1854.
Les Mehadjeriya de Tougourt tirent leur origine, me dit-on ici, d’un juif apostat qui vint à Tougourt, déjà musulman, sous l’ancienne dynastie (Sidi Mohammed ben Yahiya). Cette indication est fausse[168].
La vieille femme me dit d’elle-même ces paroles singulièrement curieuses : احناڢم باب الوصڢان, c’est-à-dire qu’elle reconnaît elle-même que les Rouagha forment (ou formaient) la limite septentrionale du pays des nègres.
Les deux ou trois palmiers isolés au sud-ouest de Merhayyer, séparés du fossé par un petit dra’, indiquent l’emplacement d’une dechera appelée El-Gharbi, dont les habitants possédaient une partie des palmiers de Merhayyer. Les deux villes étaient ennemies l’une de l’autre. El-Gharbi succomba dans la lutte et ses habitants, chassés du village, furent se réfugier dans le Nefzāoua, au Djérid et une faible partie entra à Merhayyer.
Voici les noms de tribus de Merhayyer : Oulad Hassen, — Oulad Imen, — Oulad Mouça, — Oulad Bou ’Ali, — Oulad Djabou qui étaient autrefois à El-Gharbi, — Er-Riāb, arabes habitant 2 à 3 maisons. Les Arabes de l’Oued-Righ sont Selmiya, Rahmān, Oulad Moulet. Ces derniers ont une centaine de tentes ; les deux autres tribus sont beaucoup plus fortes. Les tribus de Nesigha étaient : O. Sidi Mohammed ben ’Aiça, O. el Gharib, O. el Hāchi. Ils étaient tous Rouāgha et comptaient une vingtaine de maisons.
Je m’enquiers des maladies de l’Oued-Righ, du moins de celles qui sont le plus communes à Merhayyer.
Ophtalmie, peu. — Maux de tête, beaucoup. — Fièvres pernicieuses, peu. — Douleurs : on dit qu’elles proviennent du travail. — Syphilis, très peu. — Phtisie, peu, on n’en meurt pas. La plupart des morts viennent des fièvres.
L’oasis de Merhayyer compte huit sources coulant encore. Une forte et sept petites. Elles ont 84 à 90 dra (42 à 45 m.) de profondeur[169] ; les unes sont douces, les autres sont salées ; la plus forte source est salée. — Ourīr et Nesigha ont chacun une source. — Les palmiers broussailles de Tamidount et de Merouān ne sont pas arrosés ; ils donnent de petites dattes que mangent les chacals et les gazelles.
Sources artésiennes : ’Aïn Mellāḥa, eau assez bonne, température 24°,2 ; profondeur d’après la tradition, 42m,5. — ’Ain Baṭṭāḥ-boum, température 24°,5 ; profondeur, 42 mètres.
Le nombre des palmiers de Merhayyer, de Nesigha, d’Ourīr et de Dendoūga s’élève à 25 ou 26.000 ; mais ce chiffre doit probablement subir une correction notable en augmentation, de même que ceux que je donnerai pour l’Oued-Righ. Les cheikhs qui les ont comptés, croyant que le chiffre qu’ils donneraient devait servir de base à un impôt, ont naturellement indiqué le moins possible.
Dendoūga, dans le chott Melghigh, possède une dechera abandonnée ; elle avait autrefois une population de Selmiya et de Fouānīs (Rouāgha) ; il y avait environ 15 maisons. Dendoūga possède une source et Choucha aussi.
Parmi les Rouāgha, les blancs et les noirs sont considérés comme au même niveau ; il n’y a pas d’idée de noblesse attachée à la blancheur de la peau. Dans l’hypothèse probable de l’homogénéité primitive d’une race noire dans l’Oued-Righ et le Nefzāoua, race successivement modifiée par l’élément berbère et par l’élément arabe, ce serait dans les mélanges de ces trois races qu’il faudrait chercher l’explication des nuances de couleur, puisque les traits restent toujours les mêmes, et donnent quelquefois le singulier spectacle de nègres et de négresses presque blancs. A Sidi Khelil, à Merhayyer on ne fait pas de « ghēchem » ou vin de palmier.
Autrefois les Beni-Djellab demandaient au cheikh de Merhayyer 100 ou 130 réals torbāga (de Tunis) et à la ville 250 réals torbāga. Le cheikh Mohammed demandait autrefois 500 réals, mais les Français diminuèrent l’impôt comme ci-dessus sous les derniers Beni-Djellab. Aujourd’hui il n’y a à Merhayyer que les Oulad Hassen qui paient tribut à la France parce qu’ils n’ont pas voulu accepter notre autorité dans l’origine. Leur redevance monte à 156 douros. — Nesigha paie 31 douros et Dendoūga 44. En tout 1.155 francs. A Oumm et Tiour les habitants sont Selmiya. A Chegga, ce sont des Chorfā.
A Merhayyer on cultive de l’orge dans de petits carrés entourés de petits murs en terre, on laboure à la pioche (?). Du blé, il n’y en a que très peu. Tout le travail des Rouāgha est l’agriculture.
A Djenéyyen il y a beaucoup de sangliers. Il y a deux ans, un de ces animaux s’est égaré jusqu’à Merhayyer.
A Merhayyer la plupart des hommes n’ont qu’une femme ; 25 hommes seulement en ont deux et un seul ménage en a trois. Les ménages ont deux enfants en moyenne ; jamais plus de cinq.
Il n’y a pas de poissons dans les eaux de Merhayyer parce qu’elles ne forment pas de « bahar[170] ».
Voici la liste des espèces de dattes qui se trouvent dans l’oasis :
El-Ghers, Degla (principales). — Degel. — El’Ammāri. — Deglet Noūr. — Tīndjouhert. — El Itīma. — Zintebouch. — Tīsīnīn. — El’Adjīna. — Bou Khennoūs. — Hamrāt el Kāïd. — Kouttich ed Degla (du Zāb). — Tīfziouīn. — El Kenta. — ’Abd el ’Azzàz. — El Kesebba. — Dhofor el Goṭṭ. — Degla Morhoss. — Bou ’Aroūs.
L’Oued-Righ compte 44 villages, dont 3 sont abandonnés.
5 juin.
Nous partons de Merhayyer ; je ne puis plus y rester, quoique le ciel ne m’ait pas encore permis de faire hier même une simple observation de latitude.
Nous arrivons à Sidi Khelil de bonne heure. Ce village est, comme Merhayyer, entouré d’un fossé d’eau, dans lequel je vois des poissons, quoique l’eau soit couleur d’urine de vache. Sidi Khelil a 50 maisons et 9 sources d’eau coulante, quoique d’un faible débit. C’est un marabout qui a bâti ce village auquel il a donné son nom. Le nombre de palmiers de Sidi Khelil est à celui de Merhayyer dans le rapport de 2-3. — L’eau de cette oasis est peut-être un peu moins bonne que celle de Merhayyer, mais elle est cependant très buvable. — A l’ouest de Sidi Khelil, contiguë à la ville, on trouve une grande mare dans laquelle je vois des négrillons du pays prendre leurs ébats. Il y a deux tribus à Sidi Khelil[171], les Oulad Zaïr et les Zerāib Selimān.
Je vais coucher à Tinedla. Tinedla n’a que peu d’importance ; il n’y a qu’une quinzaine d’hommes adultes, environ 3.000 palmiers arrosés par 7 sources. Elle ne paie pas de tribut. — El-Bārĕd, près de Tinedla, ne compte que 8 hommes, 2.000 palmiers et une seule source. L’odeur des marais est écœurante. Le soir, je vois planer au-dessus du village un crapaud volant.
6 juin.
Je pars de Tinedla, et j’arrive de très bonne heure à Ourhlāna. Je trouve ici M. Zickel, lieutenant d’artillerie, avec qui j’avais fait connaissance à la table du bon commandant Robbe à Batna. Il commande ici la brigade des forages artésiens. Le puits qu’on a entrepris est déjà très avancé ; il a 53m,89 ; la température de l’eau dans un intervalle du travail est de 24°,1 (th. 303 de Salleron). Je me démunis de mon anéroïde et d’un thermomètre Salleron no 303 pour que M. Zickel puisse faire des observations. M. Zickel a un fonds d’instruction générale qui manquait à mon pauvre ami Lehaut.
Ourhlāna a 2.000 palmiers arrosés par 5 sources principales ; la population du village est de 200 hommes et de 180 femmes. Je passe la gaïla ici et je vais coucher à Sidi Rāched. A Ourhlāna, le puits donnait déjà une source notable, qui n’était venue que la veille. J’eus le curieux spectacle de voir les Rouāgha travailler aux saguias au son de la musique. Ils ont, à ce qu’il paraît, égorgé un chevreau sur l’orifice du puits.
Nous avons passé les deux Tamernas. — Tamerna Djedida a 100 hommes adultes. Les palmiers sont arrosés par 2 sources.
7-11 juin.
Je vais à Tougourt. Je vois, en passant, les ruines de la curieuse mosquée de Tāla, ville puissante que détruisirent les Beni-Djellāb.
Le cheikh Bou Chĕmal de Nezla, l’un des hommes les plus nobles de l’Oued-Righ et un ancien ami et conseiller des Beni-Djellāb, me donne les renseignements suivants.
Autrefois les Beni-Mezāb occupaient Tougourt et Ghamra, voire même Temassīn[172].
Les Beni-Djellāb, lorsqu’ils furent chassés par les Français, avaient régné 550 ans. ’Omar ben Qetla (Ben-Djellāb) fut celui qui fit apostasier les Juifs aujourd’hui Medjehariya. Il avait une maîtresse juive nommée Hokāya ; celle-ci lui dit un jour : « Si tu veux convertir les Juifs, il faut attendre que leurs palmiers (car ils en possédaient) aient des dattes[173] et les menacer de les chasser comme les Beni-Mezāb et de les dépouiller de leurs biens, s’ils ne passent pas à l’islamisme. » Ben Qetla suivit ce conseil, et, après 5 jours de réflexion, les Juifs se convertirent[174].
Sidi Mohammed ben Yahiya et Sidi Serr Allah, du temps de la Djemāa avant les Beni-Djellāb, sont les deux marabouts qui chassèrent les Beni-Mezāb.
Les Beni-Djellāb avaient des mœurs très légères ; on connaît l’amour des liqueurs fortes des derniers souverains de la dynastie. — Près de Tougourt se trouve une jolie goubba à deux coupoles appelée Dār Nedjma, qui fut le tombeau d’un des fidèles partisans du premier souverain qui se faisait passer pour marabout. Plus tard les Beni-Djellāb avaient là une jolie chambre, et y donnaient des rendez-vous aux plus belles femmes des plus nobles familles de Tougourt, qui y venaient sous prétexte de pèlerinage.
| L’impôt annuel de l’Oued-Righ et du Souf s’élève à | 80.000 | fr. | ||
| Les dépenses de l’Oued-Righ et du Souf sont : | ||||
| Traitement du caïd et des cheiks | 26.660 | fr. | ||
| Cavalerie (Khialas) du caïd | 46.800 | |||
| Tirailleurs indigènes à Tougourt | 42.000 | |||
| Poste | 10.800 | |||
| Total des dépenses | 126.260 | 126.260 | fr. | |
| Excès des dépenses sur les recettes | 46.260 | fr. |
Le capitaine Cannat a fait compter les palmiers de l’Oued-Righ par les cheikhs de chaque village, ce qui est un très mauvais moyen ; il a obtenu le chiffre de 400.000 palmiers. Plus tard, il compta lui-même à Meggarîn les palmiers et en trouva 2.000 de plus dans cette petite oasis. Le lieutenant Auer a calculé le nombre des palmiers de Tougourt. Il a compté réellement les arbres sur un petit espace et a ensuite fait la proportion sur la superficie de l’oasis basée sur son plan. — Il a obtenu 180.000 palmiers, tandis que Cannat en avait seulement 85.000 par le calcul des cheikhs. En se basant sur la différence des données sur Tougourt d’Auer et de Cannat et en acceptant celle d’Auer comme bonne, on aurait 848.000 palmiers pour l’Oued-Righ. — Auer estime cependant le nombre à seulement 600.000 palmiers. El-Ouad, me dit le kaïd, a avec ’Amîch 60.000 palmiers. En admettant 600.000 palmiers dans l’Oued-Righ et en faisant payer 0 fr. 20 par arbre, on aurait 120.000 francs par an, ce qui suffirait pour payer les dépenses quand on aura modifié le service des postes. — Le Souf donnerait du reste de quoi payer le surplus, 6.260 francs, et le gouvernement aurait encore un bon revenu en plus.
[161]Ils reçoivent aussi de l’eau de l’oued Guechtan, tributaire qui a son confluent à Zéribet el Ouad. (Féliu, p. 93.)
[162]Il y a ici une légère erreur. Commencé le 6 novembre 1857 par M. Jus, ce forage fut suspendu le 1er mars 1858 à une profondeur de 156 mètres, le matériel n’étant pas prévu pour des profondeurs plus grandes. (Ville, Voyage d’exploration dans les bassins du Hodna et du Sahara, p. 268-270.)
[163]Peut-être l’akrecht du catalogue Foureau (Lithospermum callosum).
[164]Appelé aussi Koudiat el Dor, le « mamelon du retour ». Sur la légende attachée à ce nom, cf. Féraud, Rev. Africaine, 1879, p. 62.
[165]Car on doit y compter Oumm et Tiour, depuis que les puits artésiens y ont été forés (H. Duv.).
[166]Righi (pluriel Rouagha) : habitant de l’Oued-Righ ou Oued-Rir.
[167]Cf. le Kitab-el-Adouani, traduct. Ch. Féraud, Recueil Soc. archéol. de Constantine, 1868, et le mémoire du même auteur : Les Ben-Djellab, sultans de Tougourt, Revue Africaine, 1879-1880.
[168]A noter que le Kitab-el-Adouani assigne une origine juive aux premiers ksour de l’Oued-Rir.
[169]Ville, qui a mesuré lui-même en 1861 quatre de ces puits indigènes, leur a trouvé une profondeur de 27 à 30 mètres, et ne croit pas qu’ils aient dépassé 42 mètres à l’origine. (Voyage d’exploration, etc., p. 331).
[170]Bahar (pluriel behour) : petits bassins plus ou moins circulaires, remplis par une nappe d’eau ascendante.
[171]J’ai quelques doutes si ces tribus appartiennent à S. Khelil ou à Tinedla, ce serait peut-être à la dernière ville (????) (H. Duv.).
[172]Confirmé entre autres par Ibn-Khaldoun, qui écrivait au XIVe siècle que les Azzaba (ancêtres des Mzabites) étaient en majorité parmi les hérétiques de Tougourt (Hist. des Berbères, traduct. de Slane, III, p. 278). — La principale mosquée de la ville s’appelle aujourd’hui encore Djama-el-Azzabiya.
[173]Ces palmiers étaient à un endroit appelé aujourd’hui Khalouā (H. Duv.).
[174]Cf. une deuxième tradition dans Féraud (Rev. Africaine 1879, p. 354 et suiv.).
CHAPITRE II
AU SOUF
12 juin.
Je n’ai quitté Tougourt qu’après midi, et je suis parti à cheval avec un spahi bleu qui ne savait pas le chemin. Après avoir traversé la Chemorra, nous sommes entrés immédiatement dans les sables, alternant de dunes à de simples ondulations. D’abord ces sables, comme tous ceux qui avoisinent les lieux habités, n’ont aucune végétation. Plus loin nous vîmes des oueds bien garnis de végétation et nous arrivâmes au puits Mouïa Rebah qui ne contenait alors que très peu d’eau et qui avait déjà une mauvaise odeur. De là nous allâmes à Hassi Embārek au commencement de hautes dunes, que nous traversâmes sans cesse pour arriver à Taibāt et Guebliā. Nous trouvâmes à ce dernier puits de petits camps d’Oulad Seih.
J’arrivai à la nuit tombante à Taibāt qui est une petite bourgade au milieu des dunes. Elle est bâtie à la mode du Souf. Les maisons ont de petits murs en chaux et pierre à plâtre et les chambres sont surmontées de petits dômes. On voit ici le tombeau d’un cheikh et une mosquée. Les habitants sont des Oulad Seih ; les palmiers sont plantés comme au Souf.
13 juin.
Nous sommes partis avec le bagage et avons traversé pendant longtemps une zone de dunes très difficiles, surtout pour des chameaux du Tell comme sont les miens. D’abord nous avions rencontré des jardins qui portent le nom de Khobna. Notre marche est très lente, et nous nous arrêtons pour passer la gaïla au puits de Dhemerini dont l’eau est assez bonne. De là nous ne partons que tard, à cause du sirocco qui m’a indisposé et nous allons coucher au Kétif, la plus haute dune de sable de cette région.
14 juin.
Nous sommes partis de bon matin, tous ensemble ; mais Ahmed et moi nous prenons le devant sur nos chevaux, ayant un guide à pied. Après une bonne marche, nous arrivons au puits des Haouād Tounsi ; puis nous ne quittons plus les dunes jusqu’à El-Ouad. J’ai déjà passé à Haouād Tounsi en allant à Ouarglā. Je trouvai le kaïd qui me reçut très bien.
J’apprends qu’un « rhezi » de Toroud avec quelques Touaregs de Cheikh Othman sont partis pour aller razzier des tribus arabes de la Tripolitaine ou de la Tunisie. (Ceci est intéressant. Voir au Djébel le résultat.) Le Cheikh Othman était ici il y a peu de temps ; il se disposait à aller à Ghadāmès pour s’entretenir avec Ikhenoukhen qui est campé près de là, au sujet d’un différend qui s’est élevé entre leurs tribus. J’espère donc, une fois de plus, pouvoir aller avec lui.
Je cause longtemps avec un Ghadamsi qui s’en retourne chez lui. Il est parti de Ghadamès au milieu du ramadan ; on lui a dit qu’il devait venir un Français et un Anglais. Le Français, c’est moi sans doute.
15 juin.
Ahmed est tombé malade de fièvres la nuit dernière. Je passe une partie de la journée à le médicamenter ; il est d’une faiblesse extraordinaire contre la maladie, lui qui ne craint rien d’ordinaire. Il dit à qui veut l’entendre qu’il est perdu. Cependant, le soir, il peut déjà se promener. Sa femme lui en a tant dit, qu’il vient me déclarer qu’il ne peut pas voyager cet été ; mais le soir le kaïd lui parle devant les mechaikh, et le décide à revenir sur cette idée.
Je fais causer un homme des Ghorībi, tribu arabe du Nefzāoua, qui ont quelques palmiers à El-Ouad, et qui ne vont pas l’été avec les Oulad Yagoub dont ils sont plutôt les ennemis.
Les Arabes du Nefzāoua sont les Oulad Yagoub, les Ghorīb, les Merāzīg et les Solaā. — Les Ghorīb qui possèdent la ville de Sabrīa se divisent en
| Ghorīb | Sabria. | Bidhan. | ||
| Chebib. | ||||
| Fodhély. | ||||
| Rehamla. | ||||
| Keraima. | ||||
| El-Ghenaim. | ||||
| Djerarda. | ||||
| Touamer. | ||||
| O. ’Ali. | ||||
| O. Nouiser. | ||||
| El-Gherisiyin. |
Sabria est à un long jour de Kebilli et à cinq jours d’El-Ouad ; ses puits sont comme ceux du Souf, de même que ses غدران établis dans les sables. Voici la liste des puits du Sahara des Ghorīb : le pays où ils sont creusés est par 120° de Nefzāoua.
| Bir Djedid à | 3 | jours de Kebilli ; à | 5 | jours d’El-Ouad. | ||||||
| El-’Ogla | 4 | — | — | 5 | — | — | près les uns des autres. | |||
| El-Oudey (el Merhotta) à | 2 | jours de Kebilli ; à | 5 | jours d’El-Ouad. | ||||||
| El-Hiadh | — | 2½ | — | — | 4 | — — | ||||
| Moui Sefar | — | 4 | — | — | 3 | — — | ||||
| El-Gounna | — | 2 | — | — | 5 | — — | ||||
| Moui Dhô | — | 2½ | — | — | 4½ | — — | près les uns des autres. | |||
| El-Beskri | — | 2 | — | — | 5 | — — | ||||
| El-Mahrouga | — | 2 | — | — | 5 | — — | ||||
Le puits le plus à la guibla[175] est celui de El-Oudey el-Merhotta.
Je donne la permission à Ahmed de vendre son cheval et sa selle.
16 juin.
J’avais résolu d’aller voir ’Amich qui commence près d’El-Ouad et se prolonge vers la guibla d’une longueur dépassant un peu la distance de Kouïnin ; mais j’ai abandonné mon projet ; je crains que la promenade ne vaille pas la fatigue qu’elle doit coûter par la chaleur que nous avons. J’ai employé mon dernier jour ici à prendre des renseignements commerciaux.
Notes sur le commerce d’El-Ouad.
Le commerce d’El-Ouad suit quatre directions principales et il est curieux de noter qu’aucune d’elles ne se dirige vers nos possessions. Biskra, et peut-être Tebessa, Tougourt aussi ont, il est vrai, des relations avec le Souf (El-Ouad), mais le commerce qui en est la base est bien languissant, et est en grande partie réservé aux villes de Souf, Gomar, Kouïnin et Ezgoum.
Les quatre canaux principaux du commerce d’El-Ouad sont : 1o Tunis ; 2o le Djérid ; 3o Gabès ; 4o Ghadāmès. — C’est par cette dernière ville qu’ont lieu des transactions avec Rhat et le Soudan. — A ces quatre emporiums on pourrait ajouter Ouarglā.
Voici les prix courants à El-Ouad des marchandises venant de Tunis, et qui, pour peu qu’ils entrent dans le rayon des produits de fabrique, sont tous anglais ou maltais :
Prix courant :
| Cotonnades de Malte, pièces de 22m,5 à 23m,5 de longueur ; marque, une ancre et un dauphin enchevêtrés et au-dessous « Patent » | 9 | fr. |
| Amberguiz ou madapolam, pièces de 37m,5 | 17 | |
| Cotonnades bleues de Malte, pièces de 35m de long sur 1m de large | 16 | 50 |
| Calottes rouges[176] tunisiennes, 1 paquet de 6, 1re qualité | 30 | » |
| Soie non travaillée, blanche ou teinte, 1re qualité, 1/2 kil. | 20 | » |
| — — qualité inférieure, 1/2 kil. | 10 | » |
| Fusils de Tunis à pierre, l’un | 30 | » |
| Foulards de coton teints (anglais ?), la douzaine | 6 | » |
| Foulards de soie noirs ou rouges, la douzaine | 25 | » |
| Mousseline grossière,[177] la pièce de 22m,5 | 7 | 50 |
| Essence de roses, 1re qualité, 1 mithcal[178] ou 6 fioles | 5 | » |
| — 2e qualité, une oukiya[179] | 2 | 50 |
| Civette,[180] l’oukiya | 12 | » |
| Musc, l’oukiya | 65 | » |
| Papier blanc écolier, les 500 feuilles | 5 | » |
| Cassonade (belle qualité), le 1/2 kil. | » | |
| Corail, gros grains (beau corail), l’oukiya | 10 | » |
| Alun blanc, les 50 kil. | 33 | » |
| El-Mabroūka, racine, remède contre la syphilis, le 1/2 kil.[181] | 3 | » |
| Boîtes à parfums en bois. 5 boîtes les unes dans les autres | 1 | » |
Quant au commerce avec le Djérid, il repose presque exclusivement sur les tissus fins de laine et de soie de ce pays. A El-Ouad, voilà les prix moyens des différents vêtements djéridis :
- Burnous non cousus, de 20 fr. à 22 fr. 50 et 25 francs.
- Haïks de laine, de 22 fr. 50 à 25 et 30 francs.
- Haïks de laine et soie, de 65 fr. à 70 et 75 francs.
C’est-à-dire que, pour les haïks djéridis, on peut en avoir depuis 22 fr. 50 jusqu’à 75 fr. Ces mêmes burnous qui sont vendu 20 fr. à El-Ouad ont été achetés pour 17 fr. 50 au Djérid. Ceux de 25 fr. ont coûté 22 fr. 50. Les haïks sont vendus à El-Ouad pour 10 francs de plus qu’ils ont coûté au Djérid. Le prix du louage d’un chameau d’El-Ouad à Tozer est de 12 francs en moyenne. En hiver de 10 francs ; en été il va jusqu’à 15 francs.
De Gabès on n’apporte guère que deux produits, mais ils sont de nature à fixer l’attention, car tous les deux sont employés dans l’industrie européenne.
| Le henné, que l’on me dit meilleur que celui du Zāb, se vend ici | » | 50 |
| La garance, les 50 kil. | » | 40 |
Ghadāmès envoie à El-Ouad des produits d’une nature toute spéciale.
| Pièces de cotonnade bleue fabriquée au Soudan[182], longueur 4 mètres ; se vend au détail dans des boutiques à 4 fr. le mètre ; en gros on les vend à leur arrivée de Ghadāmès à | 10 | » | |
| Troūnia,[183] les 50 kil. | 50 | » | |
| Peaux de chèvres ou de moutons tannées et rouges, chaque | 3 | » | |
| Civette, meilleure que celle de Tunis, 1 oukiya | 30 | » | |
| Alun, les 50 kil. | 33 | 30 | |
| Or : 1o en poudre,[184] en moyenne le mithcal | 11 | » | |
| — 2o en objets travaillés[185], le mithcal | 9 fr. 50 à 10 | » | |
Ce sont les prix de Ghadāmès ; exceptionnellement il se trouve, comme à présent, que les marchands de Ghadāmès, par suite de l’encombrement du marché, n’ont aucun profit, perdent même à El-Ouad.
Prix du transport d’une charge de chameau :
| FRANCS | ||
|---|---|---|
| D’El-Ouad à Tunis | 80 en été. | |
| 40 en hiver. | ||
| — au Djérid | 15 à 17.50 en été. | |
| 10 à 12 en hiver. | ||
| — à Gabès | 10 en hiver. | |
| — au Nefzāoua | 15 — | |
| — à Biskra | 15 — | |
| — à Ghadāmès | 40 en été. | |
| 25 ou 30 fr. seulement en hiver. | ||
| — à Ouārgla | 20 en hiver. | |
| — au Mezâb | 25 — | |
| — à Tebessa | 22 50 — | |
| De Ghadāmès à Tripoli | 24 — | |
| — à Rhat | 64 en été. |
| 1 kantar ⅓ (mesure d’El-Ouad) de henné coûte à Gabès | 53 fr. |
| 1 kantar ⅓ (mesure d’El-Ouad) de garance vaut à Gabès | 33 50 |
| D’El-Oued à Tunis | 13 | jours de caravane. | ||
| — à Nafta | 4 | — — | ||
| — à Gabès | 9 | — — | ||
| — au Nefzāoua | 6 | — — | ||
| — à Biskra | 5 | — — | ||
| — à Ghadāmès | 14 | — — | ||
| — à Ouārgla | 9 | — — | ||
| — à Tebessa | 7 | — — | par Négrīn. | |
| — à Guerara | 9 | — — | d’El-Ouad à Temassin 3 j. | |
| Temassīn à Belidet Amar 1 j. | ||||
| Belidet à Hadjira 2 jours. | ||||
| Hadjira à Guerara 3 jours. |
17 juin.
J’ai le plaisir de voir Ahmed se remettre tout à fait aujourd’hui. Je lui laisse beaucoup de commissions ; il me rejoindra à Tougourt. Dans l’après-midi je pars. J’ai trois domestiques à part Ahmed. Nous voyageons d’El-Ouad à Ezgoum à travers des dunes où l’on ne trouverait pas un seul brin de végétation. Il fait beaucoup de vent ; le paysage est très uniforme, mais n’en est pas moins remarquable.
J’arrive à Ezgoum où je retrouve quelques-uns de mes anciens compagnons de voyage du Djérid, qui ont maintenant honte de leur manque de courage pendant la route. Ezgoum est très bien bâti, c’est sous ce rapport la première ville du Souf. Les maisons sont assez élevées quoique sans étage supérieur ; les rues sont bien alignées. Les maisons sont surmontées de nombreuses petites coupoles[186] au sommet desquelles, comme aussi sur les murs qui les relient, on a distribué des pommeaux en maçonnerie d’un très joli effet. La ville m’a paru très propre. Les habitants sont plus civilisés que le reste des Souafa ; ils ont pompé la civilisation à Tunis et aussi ont tâché d’en introduire chez eux ce qu’ils pouvaient. Leur cuisine d’apparat par exemple est tunisienne. Ils ont aussi pris de Tunis une grande sévérité extérieure de mœurs, du moins à ce qu’on me dit.
La ville d’Ezgoum[187] compte maintenant 14 générations. La ville la plus ancienne de Souf est Taghzoūt ; la plus moderne, El-Ouad excepté, est Gomār. Lorsqu’on a fondé Ezgoūm, il n’y avait aux environs que fort peu de sables, et pas de dunes comme à présent ; ainsi, encore en 1813, lorsque l’on bâtit le minaret de la mosquée (il a 9 mètres de hauteur), on pouvait voir de son sommet les feux d’El-Ouad qui à cette époque ne comptait guère que des huttes de palmes (zeraīb), et l’on apercevait aussi du bois enflammé quand on en transportait pour allumer un feu de Gomār à Taghzoūt. Inutile de dire qu’aujourd’hui ce serait impossible.
Autrefois, dans l’Ouad Jardaniya qui est un peu au nord de Sidi’Aoūn, il y avait des labours arrosés par des sources. On voit encore aujourd’hui, me dit-on, les traces des saguias. On trouve aux environs des terrains de sebkha comme dans l’Oued-Righ.
L’historien du Souf Cheikh el’Adouâni était d’Ezgoum ; c’était, m’assure-t-on, un saint homme. Il faisait sa prière du matin avec la djema’a et celle du dhahor à Bagdad en Syrie.
La population des villes soufīa (excepté El-Ouad) se compose aujourd’hui exclusivement de Toroūd et d’Adouān. Ezgoum est dans ce cas. Dans les villes du Souf les Adouāns dominent. A El-Ouad et ʿAmich il n’y a que des Toroūd. Les premiers habitants du Souf à ’Amīch et Hassikhalifa furent des Zenāta[188] païens (ou chrétiens ?), ensuite vinrent les ’Adouān et puis les Toroud. Ezgoum possède une jolie goubba élancée, dédiée à Sidi Abd-el-Kader.
Les vents du nord-est dominent en été dans le Souf ; ces vents, unis aux siroccos du sud-est, sont la cause du progrès des dunes vers l’ouest. Leur force et peut-être leur fréquence doivent surpasser celles des vents du nord-ouest de l’hiver.
Je suis piqué, le soir, deux fois au bras par un gros scorpion qui s’était introduit entre mon bras et ma chemise. Il sort par le cou de la gandoura. Je fais de petites fissures sur les piqûres et j’y applique de l’alcool camphré. Mon bras cependant reste engourdi un instant.
18 juin.
J’arrive de bonne heure à Gomār, après avoir traversé une zone de sables dénudée, absolument semblable à celle qui sépare El-Ouad d’Ezgoum. Je trouve que le qadhi a tenu sa promesse et m’apporte une copie de Cheikh el’Adouāni ; cependant je dois noter ici que le qadhi et même Si Mohammed el’Aïd déclarent que ce livre contient avec du vrai beaucoup de fantaisie. Il faudra débrouiller cela.
Le kaïd arrive d’El-Ouad dans la matinée, nous allons ensemble chez le marabout Si Mohammed el’Aïd que nous trouvons dans une maison assez belle, mais couché sur un lit déchiré et vêtu d’un haïk à peine propre. Cette fois, le marabout se montre très poli et daigne causer avec nous de mille et un sujets. Il a reçu les lettres du général et toutes celles que je lui ai apportées. Il me promet tout son concours ; en somme, je suis content de cette entrevue. Nous déjeunons là ; on nous apporte, en fait de friandises, du concombre frais et une pastèque verte, mais mangeable.
Le 19 juin.
Je fais une visite à Si Mohammed el’Aïd qui me donne son ouerd et qui me remet différentes lettres pour les Touareg Cheikh Othman et Cheikh Ikhenoukhen. Le marabout cause d’une manière très aimable comme hier. Il veut me faire son mokaddem à Paris.
J’ai oublié de noter que pour le commerce d’El-Ouad la monnaie de compte est le réal bou cherchour, équivalant à 1 fr. 35. Il vaut à Tunis deux réals tounsi dits nehas. On le divise en quarts « rouba’ » ou en huitièmes « themen ». Un réal a 94 nasri.
Je visite les puits de Gomar, et j’en choisis 4.
| Bir Talat Chriaa’ | Prof. | 6m,75 | Temp. | 21°,05 |
| Bir Sidi Abder Rahman, | 6m,66 | 21°,70 | ||
| Bir Djama’ el gharbi, | 6m,50 | 21°,35 | ||
| Bir Djama’ el Akhouān. | 6m,84 | 21°,20 |
On m’apporte le soir un dîner fort peu convenable ; je le fais envoyer au kaïd en le priant de m’y trouver un morceau de viande. Le kaïd frappe d’une amende de 200 francs le cheikh qui a apporté le dîner, et il m’envoie le sien avec d’excellente viande grasse.
Le 20 juin.
Je suis parti aujourd’hui de Gomar. En passant devant les jardins, je remarquai deux arbres fruitiers : figuier et grenadier. On était en train d’arroser les plates-bandes. Nous voyageâmes d’abord à travers une région de sables, qui, comme toutes celles qui avoisinent les villes du Souf, est tout à fait dénudée. Puis nous revîmes la végétation, qui dans cette région consiste principalement en drin et alenda. Nous avons le sirocco toute la journée, mais nonobstant nous marchons bien ; et nous campons un peu en deçà de Mouïa el Ferdjān.
21 juin.
Nous nous mettons en route de très bonne heure et nous arrivons très vite à Mouïa el Ferdjān. A la gaïla j’ai le spectacle d’un ouragan très curieux quoique peu agréable. Toute la journée il a fait un sirocco violent. A 1h,20 du soir, le ciel s’est couvert ; coups de vents terribles qui renversent deux fois ma tente ; ces vents viennent du S.-S.-E. — 5mm de pluie d’orage ; deux coups de tonnerre lointains. A 1h,35, coups de tonnerre très haut au-dessus de nous ; pas tout à fait au zénith (N.-O.), puis au N.-E., puis de l’horizon. A 2h,10, coups de vent épouvantables. Le vent chasse le sable de manière à me faire mal aux jambes. A 2h,35, coups de tonnerre au zénith au N. et au N.-O., ciel couvert, vent de N.-O. faible. Éclairs au N.
En partant de l’endroit où nous avons fait la sieste (d’une singulière façon) nous atteignons vite une sorte de forêt ou de bois taillis appelé zouitaya du zeïta, Statice monopetala[189], qui y est pour ainsi dire la seule plante dominante. Cela me rappelle les environs de Chegga du sud. Cette zouïtaya finit à l’Erg Meggarīn, où nous voyons, entre les dunes, des dépressions de sables humides, ce qui fait dire à mes Souāfa que c’est un « Erg toloūa » ; on pourrait y planter, comme au Souf, des palmiers s’arrosant eux-mêmes par absorption.
Nous arrivons à Meggarīn Djedid, où je laisse mon monde et je continue jusqu’à Tougourt avec le spahi bleu. A Tougourt au coucher du soleil, ciel embrasé d’un rouge sombre ; air lourd, le soir pluie. Je trouve ici Auer malade et le caporal Dhem ayant manqué d’être emporté par les fièvres deux jours avant. Cependant tous vont un peu mieux. Abd Allah l’Allemand va aussi mieux.
Tougourt, du 22 juin au 1er juillet.
Je fais un peu de photographie.
J’essaye de faire un baromètre en passant par la délicate expérience de Torricelli. Je casse 4 tubes de verre en faisant bouillir le mercure, mais le 5e tube réussit et j’ai restauré ainsi mon no 903 de Tonnelot.
L’oasis de Tougourt est très vaste, elle possède environ 180.000 palmiers, d’après une bonne évaluation faite par M. Auer. Ce chiffre représente les palmiers en rapport. Il y avait, il y a deux ans, 325 puits artésiens d’un débit plus ou moins fort dans toute l’oasis en comptant les palmiers appartenant aux villes de Tebesbest, Nezla, Sidi-Bou-Djenan, Beni-Souid, Zaouya Sidi el Abid, etc. Le nombre des puits tel que l’a donné M. Auer, il y a deux ans, n’a pas dû changer depuis, en comptant les puits qui ont tari et ceux qui ont été forés depuis, tant par les indigènes que par les sondages français.
A 5 kilomètres de Tougourt au sud-sud-est se trouve un lac d’eau salée Merd-jādja qui a 1/2 kilomètre de long sur 200 mètres de large et une profondeur maximum de 45 mètres (Auer).
Tout près de Nezla se trouve le tout petit village de Sidi-Mohammed ben Yahiya qui est le tombeau du marabout qui régna sur Tougourt avant les Beni-Djellāb.
A l’extrémité sud de l’oasis se trouvent des prolongements de jardins qui ont actuellement dépassé les premières hauteurs de Bou Yerrō et qui, plantés de palmiers encore en broussaille et arrosés par des puits artésiens, donnent un bon témoignage de l’influence française sur l’oasis, car ils ont été commencés depuis la conquête. C’est le cheikh Bou Chemăl qui en a eu l’initiative et la plupart des jardins lui appartiennent.
Les hauteurs de Bou Yerrō commencent à 4 kilomètres sur la route de Merdjadja (en partant de Tougourt) ; elles sont de peu d’importance, mais doivent exister sur les cartes.
On trouve dans l’oasis palmiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, poiriers (peu), pommiers (peu), vignes (peu), cotonniers (d’ancienne et de nouvelle date). Ce dernier arbre devient très fort ; il n’est pas utilisé. Légumes, choux, ail, oignons, tomates, gara, kabouya, sorte de concombre, melons, pastèques, poivre rouge, bou deraga (pourpier), navets, carottes, radis blanc (fedjel), haricots du Souf (peu), fèves, poireau, — luzerne en quantité, orge (pas de blé), réglisse (en quantité, sauvage). Le henné ne vient pas, du moins les essais faits par les indigènes avec des graines envoyées de Biskra n’ont pas réussi. La garance se trouve un peu à Meggarin, à Ghamra, à Tamerna et à Sidi Khelil.
La ville de Tougourt est construite en tôb[190]. Les maisons n’ont qu’un étage. La ville est entourée de fossés remplis d’une eau stagnante[191] et salée qui nourrit des poissons et quelques serpents d’eau. Elle a aujourd’hui une seule porte, Bab-el-Khrūkha[192] qui s’ouvre au nord-est et qui est gardée par un détachement de tirailleurs indigènes. La Kasba est au sud-ouest du côté opposé. Elle comprend des bâtiments assez considérables quoique peu élevés qui ont été construits par les Beni Djellăb, et ensuite diversement modifiés par les Français jusqu’à la construction de la caserne l’année dernière ; ce dernier bâtiment forme un carré oblong à un étage ; les pièces sont hautes et bien aérées. Les démolitions de la Kasba pour la construction de la caserne ont détruit la seconde petite porte appelée Bab-el-Ghadăr ou de la trahison, qui était particulière à la Kasba et que j’ai vue encore debout. A la prise de Tougourt la ville avait quatre portes en comptant celle de la Kasba que je viens de nommer, mais les Français en ont fait fermer deux. Les rues de Tougourt sont étroites, mais assez propres, dans le quartier des Medjehariya il y a deux rues couvertes. Les principaux monuments de la ville sont, à part la Kasba, la grande mosquée, rétablie par les Français et l’ancienne mosquée avec son minaret de construction djéridienne en petites tuiles qui porte encore des traces de boulets de Salah Bey[193]. Les maisons de Tougourt sont de la couleur du sol ; elles possèdent toute une cour intérieure autour de laquelle sont rangés des magasins et les chambres. Le marché de la viande se tient sur une petite place qui est à la porte de la mosquée, mais le marché du vendredi où se font presque toutes les transactions se tient devant la Kasba sur une place bordée de boutiques et de magasins grossiers garantis du soleil par une sorte de voûte soutenue par des piliers carrés.
Le kaïd, qui a son logement dans la Kasba, a 35 spahis bleus commandés par un officier indigène. M. Auer[194] 100 tirailleurs indigènes.
La population de Tougourt se compose de Rouăgha, de Mestāoua (Rouāgha mêlés de sang arabe ou Arabes mêlés de sang righi) et de Medjehariya ou juifs convertis à l’Islam. La population est divisée en trois quartiers : les Rouāgha habitent le quartier Tellis situé à l’est ; les Medjehariya habitent le quartier auquel ils ont donné leur nom à l’ouest et les Mestāoua habitent au nord. La Kasba occupe le sud. Les habillements des trois castes sont les mêmes, seulement les Medjehariya se distinguent par leur propreté, les Mestāoua sont plus propres que les Rouāgha et d’une couleur plus blanche. Les Medjehariya ont conservé entièrement le type israélite, surtout les femmes, parmi lesquelles il y en a de fort jolies. Ils ne se marient qu’entre eux et sont fort sévères de mœurs et de principes religieux ; ils n’aiment pas qu’on leur rappelle leur origine. Cependant eux, comme le reste de la population, boivent des spiritueux, seulement ils le font en cachette.
J’ai déjà décrit les fêtes du mariage des Rouāgha. Ils s’unissent aussi facilement qu’ils se divorcent et cette facilité des unions n’exclut pas cependant une moralité peu stricte à notre point de vue européen. J’ai déjà dit que les femmes des premières maisons de l’Oued-Righ ne faisaient pas de difficultés à devenir les maîtresses des derniers Djellāb, et je connais encore aujourd’hui deux cheikhs qui ont encore dans leur harem des femmes qui pourraient raconter bien des petites choses qui se sont passées dans l’absence de leurs maris alors exilés. Je me suis laissé dire que, quand on rencontrait dans l’oasis une Righia bien seule, elle refusait rarement d’accorder son corps. Ceci s’applique cependant plus à Ouarglā qu’à Tougourt ou Temassīn, car dans ces deux villes, surtout dans la dernière, tous les travaux d’extérieur reviennent au mari, et la femme reste plutôt dans la maison. A Ouarglā, au contraire, on m’a raconté qu’il se passait bien de petites aventures aux sources où les femmes viennent puiser l’eau. Il doit en être de même à Merhayyer.
La plupart des prostituées de Tougourt sont des Righia, des Soufia et des Naylia, en comprenant sous cette dernière dénomination les Harazlia et enfin toutes les Arabes de l’ouest. Je ne puis m’empêcher de noter ici quelques détails sur les Naylia ; ils paraîtront curieux pour déterminer les mœurs des Arabes du désert algérien. Mais qu’on ne croie pas que nous soyons pour quelque chose dans cela, au contraire, depuis notre domination nous avons cherché à limiter de diverses manières cette vaste prostitution. Les femmes de l’Oued-Righ et du Souf qui exercent le métier à Tougourt sont généralement des veuves ; il y a des cas où elles trouvent ensuite à se remarier. Les Naylia sont en grande partie aussi de jeunes veuves, mais on voit aussi parmi elles des mères ou des pères amener leurs filles encore vierges et vendre cette virginité qui est toujours longtemps marchandée. Les Naylia viennent à l’époque de la maturité des dattes et un petit nombre d’entre elles seulement restent jusqu’au printemps suivant. Leur but est d’acheter des dattes pour leur année. Autrefois on ne connaissait pas d’autre manière de payer leurs faveurs que par une certaine quantité de dattes ; deux fois les deux mains pleines par exemple était un très bon prix.
Une autre particularité commune à Tougourt et à Temassīn sont les halladj[195], sorte d’hommes efféminés qui, je crois, avaient un nom chez les Grecs. On en voit même avec des cheveux blancs danser mollement avec les femmes dans les danses publiques à Témassīn.
Parmi les coutumes bizarres des Rouāgha, coutume que l’on reproche aussi aux Beni-Mezāb[196], et que des écrivains du moyen âge imputent aux habitants de Sedjelmāsa, est la prédilection qu’ils ont pour la viande de chien. Ils prétendent s’excuser de cette licence contre leur loi religieuse en disant que c’est un préventif contre les fièvres. C’est surtout pendant l’hiver que les Rouāgha achètent des chiens qui leur sont alors vendus en plein marché par les Arabes du dehors. On les engraisse, on les fait rôtir, et ils sont mangés en grande fête avec force lagmi[197].
Les Rouāgha sont très superstitieux ; mon ami M. Auer m’a souvent raconté l’effet singulier produit par une éclipse de lune sur les habitants de Tougourt. Les tolbas sortirent en corps et battant à tour de bras sur des plats de bois et des marmites, ils rappelaient la lune en invoquant leur prophète : « Ya chefā Si Mohammed ! »[198] Ils croient, comme beaucoup d’autres populations algériennes, à la toute-puissance des djenoun[199]. Les femmes surtout les redoutent, et attribuent à ces esprits toutes leurs indispositions. Ordinairement on combat leur influence par des amulettes ou bien on tâche de les apaiser par des offrandes de couscous, de tchertchoukha, plats que l’on dépose à l’endroit où l’on suppose que les djenoun se tiennent, et qui est souvent dans les lieux d’aisance.
Tougourt peut compter 300 maisons, et a, dans la saison d’été, une population d’environ 1.500 âmes ; en hiver, où des familles du Souf et des Arabes viennent habiter la ville pendant six mois, la population peut monter au double 3.000 âmes. Nezla, Tebesbest, Zaouiya ont chacune plus d’habitants que Tougourt même.
Dans les mariages, le dernier jour, on amène la mariée chez son futur ; si c’est une vierge, elle est portée sur un lit en djérid (comme la plupart des Rouāgha en usent) par quatre hommes ; si c’est une veuve, elle est portée simplement dans les bras d’un homme.
1er juillet.
Je vais à Temassīn avec un spahi, le marabout Si Mammar m’y avait fait appeler pour m’y trouver en présence du Cheikh Othmān ; je trouve un chef targui bien mis sans recherche, mais proprement, accompagné de deux ou trois jeunes hommes de sa tribu terriblement marqués de la petite vérole. Tous ont un visage ouvert, je dirais presque prévenant.
Nous avons une longue conférence. Cheikh Othman lit les dernières lettres que j’ai pour lui ; mais tout en m’offrant ses services, il cherche vivement à me détourner de rien entreprendre cette année, où tout le Sahara est sens dessus dessous : les Hoggar en querelle avec les Azgar d’un côté et les Aouelimiden de l’autre ; la grande razzia d’Aïr par les Arabes de la Tripolitaine, etc., enfin les habitants d’Insalah en guerre avec le sud du Touat. Cependant, après de longues et éloquentes délibérations, Si Mammar décide, force même un peu Cheikh Othman à m’accompagner à Ghadāmès ; de là il ira consulter Ikhenoukhen sur ce qu’il y a à faire, et savoir si ce chef tout-puissant m’accorde sa protection, et viendra me rendre réponse, d’où nous conclurons nos plans postérieurs. Je dis adieu au Cheikh Othman ; je conviens avec Si Mammar d’envoyer 50 fr. au Cheikh Othman pour qu’il fasse ses provisions de route et il doit me rejoindre à El-Ouad vers le 20 de ce mois. — Il a son camp tout maltraité par la petite vérole, personne n’est sur pied ; les troupeaux sont en mauvais état ; la nezla[200] est à Bey Salah (puits).
J’ai bu à Temassīn de l’eau des rhedirs de l’oued Retem[201]. Il a plu dans le Sahara, et les oueds voisins se sont remplis.
2 à 12 juillet.
Je commence à sentir quelques caresses sourdes de fièvres ; je suis obligé de me tenir, comme avant, renfermé dans la Kasba.
Travaux de linguistique. Je recueille un vocabulaire complet du dialecte righi de Temassīn.
Le 7 juillet, malade au lit.
Le 11, mangé les premières figues Kartous.
Renseignements historiques recueillis par moi auprès de Ben Chemāl[202]. Les premiers sultans de Tougourt furent la dynastie des Oulad Beiffo, dont les descendants excessivement pauvres habitent encore un des villages de l’oasis, Tebesbest, je crois. Ils gouvernèrent Tougourt et Kedima, dont l’emplacement était dans la Ghaba[203] près de Sidi Mohammed ben Yahiya. C’étaient des Rouāgha. Tougourt el Kedīma fut peu à peu abandonnée, dit-on, à cause des scorpions, et la nouvelle ville fut bâtie par Sidi Zekri, marabout righi de Tougourt et Kedima. Une Djemaʿa gouverna Tougourt dans l’origine, et Sidi Zekri n’en fut que le bon conseiller ; Tala était alors plus puissante que Tougourt ; elle avait des cheikhs ; dont le plus célèbre est connu sous le nom de Cheikh el Tālāoui. Sidi Mohammed Ben Yahiya succéda à Sidi Zekri et gouverna de même par ses conseils. Il résida 40 ans dans la Kasba. Lorsque ce marabout avait 15 ans, Sidi Khelil, Sidi Ali Ben Soultān et Sidi Embarek es Saim venaient faire leur pèlerinage à Sidi Bou Haniya près de Goūg.
Avant la mort de Sidi Mohammed, deux frères du nom de Beni Djellāb passaient souvent à Tougourt. Leur pays originaire était Telemsen (ils descendaient des Mérinides) et ils avaient alors leurs biens dans le Djebel Sahāri. A Tougourt ils prêtèrent des sommes considérables à tous ceux qui leur en demandaient, si bien qu’au bout de bien des années, ils vinrent un jour à Tougourt et voulurent faire leurs comptes, ne voulant plus y revenir. On trouva que tout le bien de Tougourt ne pourrait plus payer les dettes des habitants. Les habitants de Tougourt allèrent à Sidi Mohammed Ben Yahiya et lui demandèrent conseil ; ce marabout se fit amener les deux frères Ben Djellāb, et leur dit qu’il allait habiter dans son village (le même qui porte aujourd’hui son nom) et qu’il leur abandonnait la ville et tout ce qu’elle renfermait. — Ainsi commença la dynastie des Ben Djellāb. — Plus tard les Oulad Sidi M. Ben Yahiya ne s’entendirent pas bien avec les Ben Djellāb et ils émigrèrent dans le Tell où ils sont actuellement avec les Oulad Abd en Nous près de Constantine.
Dans ce temps-là, il y avait des juifs à Tougourt.
L’un des frères Ben Djellāb, ʿAbd el Hakk el Merīni, fut le premier cheikh de Tougourt ; — de là à Cheikh Selmān il y a une lacune dans la généalogie ; le cheikh Ben Chemāl ne connaît pendant ce temps d’autre fait que la destruction de Tāla qui eut lieu, comme il croit, sous le fils d’Abd-el-Hakk. Abd-el-Hakk conquit lui-même Meggarin, Qsoūr, etc., et ne s’arrêta que devant Tala qui résista à ses armes. Mais son fils usa d’un stratagème qui lui réussit. Il offrit au cheikh de Tala de cimenter une paix durable en épousant sa fille. Celui-ci y consentit. — Ben Djellāb déguisa, le jour désigné pour la fête, un homme en mariée ; il fit travestir un grand nombre de ses serviteurs en femmes venues à la fête ; tous portaient des armes sous leurs vêtements. Il fit accompagner le tout de 50 cavaliers. Le cheikh de Tala reçut sa prétendue femme et sa suite et fit loger les cavaliers chez ses serviteurs. La fausse mariée avait prévenu qu’elle donnerait le signal de l’attaque en tuant le cheikh lorsqu’il viendrait la nuit. Cela arriva en effet : dans la nuit, en entendant le coup de feu du signal, tous les serviteurs de Ben Djellāb se précipitèrent au carnage et eurent bientôt raison de la ville qui fut détruite par des renforts venus de Tougourt.
Sous le cheikh Selmān, le premier à partir de la lacune, eut lieu un événement curieux. Une femme arabe appelée Oumm Hāni Bent el Bey (fille d’une femme Douaouda[204] et d’un bey de Constantine), voulut devenir cheikha des Arabes au Sahara et fit de grandes razzias elle-même à cheval et armée, tua le Douaouda, son mari, ses frères et beaucoup d’autres chefs. Enfin Selman voulut faire une alliance avec elle et lui proposa d’épouser son fils. Elle fit semblant d’accepter, mais lorsque Selman vint à son camp, à la Regouba de Sidi Khelil avec 500 chevaux, on distribua habilement son monde dans les tentes et Selman logea dans la tente de Bent el Bey. La nuit, elle tua elle-même le cheikh et ce fut le signal d’une tuerie générale.
Cheikh Mohammed ben Selman lui succéda ; puis Selman, son fils ; Brahim, fils du précédent ; Abd-el-Kader ; Hamed, fils de Brahim ; ’Amer, fils d’Abd-el-Kader ; Mohammed el Akhal, fils de Hamed ; Hamed, fils de Mohammed ; Abd-el-Kader, petit-fils d’Amer ; Farhāt, frère du précédent ; Brahim, fils de Hamed ; El-Khāzen ben Farhat ; Mohammed, fils de Hamed ; ’Omar, fils de Mohammed ; Brahim, fils de Mohammed ; ’Ali, fils de Mohammed ; Ben Abd er Rahman, petit-fils d’Amer ; Selman, fils d’Ali ; les Français.
13 juillet.
Je pars de Tougourt dans la soirée et nous prenons la route de Mouïa el Ferdjān. Après deux heures de marche, nous faisons halte dans une dépression qui continue le bas-fond de la Chemorra (en deçà des dunes). L’endroit s’appelle Benga. Le sol portant trace de l’action des eaux est très dur formé d’un conglomérat de sable et de petits morceaux de chaux et de calcaire.
14 juillet.
Nous marchons 5 heures et faisons la sieste entre El-Ouibed et El-Māleha. De là, une heure et demie de marche au puits de Mouï Chabbi dont nous trouvons l’eau pourrie et verdâtre. On l’avait récemment fourni d’une nouvelle garniture de drīn.
De là, une heure 20 minutes au puits de Mouïa el Ferdjān. Je relève ce petit bout de route que je n’avais pas encore fait.
15 juillet.
Hier au soir, j’ai eu un premier accès de fièvre.
Nous marchons 5 heures 1/4 et arrivons au puits de Mouïa el Kaïd. Après la sieste, 2 h. 3/4 de marche nous amènent dans les dunes de l’Erg-Said, où la nuit nous prend et où nous couchons.
J’ai remarqué dans la dernière partie de la route que le guide était souvent obligé de frayer un chemin artificiel aux chameaux dans les dunes. Il disait en travaillant : « El-Bahri oua’ar » (le vent de l’est est dur). Il est clair, en effet, que c’est ce vent qui, dans cette saison, fait progresser les dunes vers l’ouest. Toutes les dunes que nous coupons ont la forme des vagues de la mer ; elles sont orientées à angle droit de la route ; leur côté à pic était de notre côté, c’est-à-dire qu’elles viennent en sens opposé. C’est donc un vent d’E.-N.-E. ou de N.-E. qui les produit.
16 juillet.
Une marche de 3 heures 3/4 nous amène à Kouïnīn par Ourmās. Je croyais d’abord ne faire que la sieste à Kouïnīn, mais une fièvre violente me prend ; vomissements, courbature générale ; douleurs de poitrine et de reins, faiblesse. Je prends de l’ipécacuanha qui agit ; de la quinine deux fois, que je rends. Eau sucrée et éther.
Tribus de Kouïnīn :
| Djebirāt | Toroūd. | |
| Oulad Mansoūr | ||
| El-Gouāïd | ||
| El-Beldiya (Soufiya) — ’Adouān. | ||
On me raconte ici que les ancêtres de la population actuelle lui ont raconté qu’autrefois, lorsqu’ils montaient sur leurs palmiers, ils dominaient une rivière d’eau courante, qui commençait à Chegga (nord du Souf) et finissait à ’Amīch (Ras el Ouad)[205]. Cette rivière était comme celle de Nefta. Encore aujourd’hui, les Souafas en creusant un nouveau jardin trouvent des chaudrons de fer et d’autres objets appartenant à la population passée, dans des endroits inhabités aujourd’hui.
17 juillet.
Je me rends à El-Ouad comme je peux sur un cheval qu’on me prête à Kouïnīn. Je trouve le kaïd qui me reçoit bien comme d’habitude ; mais je suis obligé de changer quelque chose aux dispositions qu’il avait prises pour mon départ, ce qui va me causer quelques retards.
— Je pèse un mithcal d’El-Ouad, et j’obtiens par ces doubles pesées 4 gr. 175 ; ce mithcal a 21 nouayā[206] ; celui de Constantine en a 26.
18 juillet.
Ce jour s’est annoncé comme devant être très chaud ; mais le ciel fut pur. Je passai ma journée sur mon lit, attendant pour utiliser mes faibles forces que le moment de l’éclipse fût arrivé. Je calculai par construction graphique le moment où elle devait avoir lieu, mais me trompai fort en prenant pour heure, celle où l’éclipse totale aurait lieu sous la longitude d’El-Ouad. Et l’éclipse ne devait pas être totale ici. Cela fut cause que quand j’allai à la lunette, dix minutes avant le premier contact (comme je le croyais), je trouvai le disque solaire entamé. Je me mis en observation, et je vis la lune couvrir successivement les taches du soleil. L’éclipse était au moins au tiers et la population d’El-Ouad ne s’en était pas aperçue ; alors elle fut simultanément reconnue, et quelques bavardages inquiets firent place à un profond silence. Mais lorsque les progrès de l’éclipse furent marquants, des cris poussés de tous les côtés annoncèrent la détresse des Arabes. On entendait partout : « Iā chĭfā Si Mohammed rasoul Allah ! »