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Journal de route de Henri Duveyrier

Chapter 17: CHAPITRE PREMIER
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About This Book

A day-by-day travel journal recording explorations across the Algerian and Tunisian Sahara, combining practical route descriptions, landscape and climate observations, and detailed notes on local settlements, customs, and material culture. The author catalogs plant distributions and geographical features, reports encounters and trade links, and records logistical challenges and bouts of illness. Editorial additions supply biographical context, textual notes, botanical cross-references, and indices to aid consultation. The work balances concise field immediacy with scholarly annotation, offering a serialized account useful to readers interested in travel narrative, ethnography, and regional natural history.

Je vis le disque lunaire approcher à une distance extrêmement minime du bord du soleil ; je crus un instant voir certaines montagnes faire éclipse totale et au moment où je m’apprêtais à marquer l’heure de ce contact, l’éclipse commença à diminuer.

Je vis alors des pigeons voler au-dessus de la maison, se rendant à leurs gîtes. Des Arabes de la ville me disent avoir vu des étoiles. La lumière la plus faible a été celle qui succède dans cette saison au coucher du soleil. L’éclipse diminua lentement et je pus observer le dernier contact à 4 h. 54 m. 45 p. de mon chronomètre qui marque encore le temps de Paris.

Après l’éclipse, j’eus une députation des mechaikh qui vinrent me demander si l’année serait pluvieuse. Ma prédiction accomplie de l’éclipse, mon ancienne prédiction de pluie de cet hiver, vérifiée par le fait, leur faisait croire que non seulement je puis prédire la pluie, mais encore la donner.

Je fus pris le soir de fièvre violente et de vomissements ; le soleil et la chaleur brûlante à laquelle j’ai été exposé pendant plusieurs heures avaient rappelé la fièvre.

19 juillet.

Cette nuit, le kaïd vient me réveiller et me dire qu’ayant reçu la nouvelle que les Oulad Yagoub étaient en course, il allait faire monter son goum et aller les chercher. Il partit avant le jour. — Je vais mieux. Je reçois des plaintes contre le kaïd.

20-21 juillet.

Je reste encore chez moi toute la journée. — Je prends de nombreux renseignements sur le pays qui sépare le Souf du Nefzāoua. Des Ourghamma de Kessār Mouddenīn, marabouts, viennent ici pour voir si on leur ouvrira le marché d’El-Ouad. Les Ghorib de Sabrīya[207] qui sont sur leur route et qui apportent ici les mêmes produits qu’ils apporteraient, leur ont fait peur. De façon qu’ils ont laissé leurs marchandises, consistant principalement en beurre, à Sabrīya, et qu’ils sont venus en mi’ad. Je leur fais un petit discours qui les enchante, et leur ouvre le marché ; je promets même d’intimider les Ghorib, ce qui est très facile, vu que cette tribu réside à moitié dans le Nefzāoua et à moitié au Souf (El-Ouad) où ils ont des palmiers.

22 juillet.

J’écris à Biskra pour rendre compte des plaintes que j’entends contre le kaïd.

Je reste encore toute la journée à la maison.

23-24-25 juillet.

Le kaïd revient avec ses goums ; il n’a rien trouvé dans sa course, cependant on tire des coups de fusils au retour comme s’il y avait eu une victoire ; ces Arabes sont toujours les mêmes.

Hier et aujourd’hui on a fait l’Achoura ; nous sommes, je crois, à peu près au milieu des dix jours de fêtes. La fête a lieu la nuit, des bandes de jeunes gens se promènent dans les rues en chantant au son d’un bendier ; puis ont lieu quelques scènes, des individus se déguisent en mettant quelques hardes grotesques s’ils en ont, puis ils se couchent et, prenant une voix de polichinelle, ils font des dialogues invariablement terminés par des disputes et des coups comme chez Gringalet. Cette année, la fête est peu brillante. Un homme hier a reçu un coup de sabre sur le dos pendant la mascarade et il a une large blessure. Cela a été fait par méchanceté.

Le cheikh Ahmed Ben Touāti vient me voir, c’est un homme qui me plaît beaucoup, franc et ouvert ; il connaît très bien le Sahara, il vient du reste à Ghardaya (puits) six mois[208] : il est venu en trois jours sur un méhari et avait reçu des nouvelles de Ghadāmès par un homme monté sur son méhari qui était allé de Ghadāmès à Bīr Ghardâya en cinq jours.

Note sur le commerce d’El-Ouad. — Pour l’or, j’apprends d’une manière plus certaine que le mithcal de teber[209] se vend ordinairement 15 francs lorsqu’il est recherché et 13 fr. 30 lorsqu’il abonde[210]. Quant au khôss[211], il vaut, dans les mêmes circonstances, de 11 fr. 10 à 13 fr. et 13 fr. 15. J’ai déjà dit que le mithcal d’ici a 21 nouaya et pèse 4 gr. 175 ; tandis que le mithcal de Constantine a 26 nouaya, que par conséquent le poids du mithcal d’El-Ouad se rapporte à celui de Constantine comme 21 à 26.

Les dépouilles d’autruches sont vendues sur le marché par les chasseurs eux-mêmes ; et il n’y a personne qui en fasse un commerce spécial[212]. On les achète isolément pour les porter à Tunis ou à Tébessa. Voici les prix de vente sur le marché. — Une belle dépouille de mâle (delīm) vaut 100 fr. et 125 fr. lorsqu’elles sont recherchées et très belles. Une belle dépouille de femelle (ramdha) ne vaut que 40 fr. au plus 45 fr. Un œuf d’autruche vaut de 50 à 60 centimes.

Le commerce du Souf avec Tébessa repose sur les objets suivants :

1o Exportation du Souf. — Dattes, peaux brutes de chèvres (avec poil), tabac en feuilles, vêtements de laine ;

2o Importation de Tébessa, — Gountĕs (racine condimentale), beurre, laine, moutons, chèvres, blé, gueddīd (viande desséchée).

Quant aux objets que le Soūf donne à Tunis, ce sont : des vêtements confectionnés, des peaux brutes de chèvres et de moutons (pour Kaïrouān), des douros, des chameaux, des dattes.

Ouargla. — On y apporte d’El-Ouad, de l’huile, du tabac, des vêtements confectionnés, des meules (venues de Gafsa), de la garance, du blé, des cotonnades, des pierres à fusil (venues de Tunis), du soufre[213]. On en rapporte de la laine, des chameaux, du beurre, de la graisse, de la viande desséchée, de jeunes plants de palmiers en grand nombre, qui sont vendus sur le marché, des burnous du Mzāb, du sel, des dattes.

Biskra et le Zab. On y apporte : vêtements confectionnés, peaux brutes de chèvres, dattes, tellīs[214], (gherāra), du tabac ; ce dernier article vaut ici 25 c. à 50 c. le kef composé de 5 plants ou 4 grands et 6 petits. Voici la liste des objets qu’on en rapporte avec les prix qu’ils obtiennent à El-Ouad :

Henné, le 1/2 kil. 0 fr. 70 à 1 fr. 35.

Tapis arabes, qualités diverses, de 100 à 300 francs.

Laine, la toison à 2 francs.

Settāl (gamelles en fer battu pour boire), les grands 1 fr. 60, les petits 1 franc[215].

Indigo, la bonne qualité, le 1/2 kil. 6 fr. 20, la qualité inférieure 4 francs[216].

Foulards de coton imprimés, les bons, la douzaine 6 fr., la qualité inférieure 3 francs.

Bougie, le 1/2 kil. 1 fr. 35 jusqu’à 1 fr. 50.

Sucre blanc, le 1/2 kil. 1 fr. 50.

Cassonnade, le 1/2 kil. 0 fr. 90 à 1 franc.

Ganse blanche, le 1/2 kil. 6 francs.

Loŭk, substance tinctoriale[217], les 50 kil. 150 fr. la bonne qualité.

Tărtăr  id.  les 50 kil. 150 francs.  id. 

Miroirs ronds montés en cuivre, les grands, la douzaine, 1 fr. 60.

 id.  les petits,  id.  1 franc.

Miroirs ronds montés en étain, les grands, la douzaine, 1 franc.

 id.  les petits,  id.  0 fr. 75.

Ficelle, le 1/2 kil. 2 francs.

Grandes aiguilles pour tellis, le 100 de 50 à 60 centimes.

Gaze grossière, pièces de 16 à 17 drà, 3 francs.

Abricots secs, 1 fr. le saa (2 1/2 kil.).

Beurre, mesure de 5 3/4 livres, selon les temps, de 7 fr. à 3 fr. 50.

Souliers de Constantine, la paire, 4 à 5 francs.

Burnous ’abbāsi (épais), les beaux, 60 à 65 francs.

 id.  qualité inférieure, 40 à 45 francs.

Calottes rouges de fabrique, les grandes 2 fr. 50, les petites 1 fr. 50.

Soie, le 1/2 kil. 20 fr. la qualité supérieure et 15 fr. la qualité inférieure.

Café en grains, 2 fr. le kil.

Suif (de Bou Saada), selon le temps, de 50-60 cent. à 1 fr. la livre.

Savon (hadjri) en morceaux, le 1/2 kil. 0 fr. 75 à 1 franc.

 id.  arabe liquide, le 1/2 kil. 75 à 1 fr. 10.

Alun, la livre 30 à 40 centimes.

Aiguilles, le cent, 20 centimes.

Les cotons ne peuvent pas faire concurrence à ceux venus de Tunis qui sont de fabrique anglaise.

Gabès. — On y apporte du Souf : laine de rebut (servant à faire des couvertures brunes dont se vêtissent les gens du Sahel, peaux de chèvres et de moutons non préparées, tabac en quantité, chameaux, dattes (degla).

Le commerce d’El-Ouad avec Gabès, surtout celui par la route directe, est fait par les gens de Matouiya[218] qui, étant sujets du Bey de Tunis, jouissent d’un peu plus de sécurité que les Souafa. Cette route est rendue très dangereuse pour le voisinage des Oulad Yagoūb.

Ghadāmès. — On y apporte des vêtements confectionnés surtout, des dattes (degla[219], rhers, fezzāni), du tabac et des grains (blé et orge) lorsqu’ils sont chers à Ghadāmès.

Beni Mezab. — On y apporte des meules, des vêtements (haouli), fusils (de Tunis), des pioches (de Kairouān), des pièges à gazelles (de Kairouān), soufre, garance, huile, cotonnades, guemmām (gomme adorante). On en rapporte des chameaux, des guedaouis (blouses de laine de couleurs différentes), burnous, laines, moutons, viande desséchée, suif.

On me dit que, dans les mauvaises années, il vient ici 5-600 mitcals d’or de Ghadāmès ; dans les bonnes années, de 1.500 à 3.000 mithcals. Cela ne fait que pour 45.000 fr. d’affaires dans les meilleures conditions. Cela fait 12.525 grammes d’or.) L’oukiya de Tunis timbrée = 31 gr. 725 ; elle a 7 2/3 de mithcal.

Le soir, je suis piqué par un scorpion ; la douleur monte très vite à l’aisselle (du bord de l’index), je souffre excessivement. La nuit, je ressens des picotements ou de la paralysie aux pieds, au nez et aux lèvres. Je me soigne en mettant de l’ammoniaque sur la piqûre élargie au bistouri, et en buvant un peu de ce médicament dans de l’eau. Ampoules sur le doigt piqué. Froid sur tout le membre atteint, taches violettes, etc.

[175]Le plus au sud.

[176]Chéchias.

[177]Mebred.

[178]Ce poids est le mithcal de Tunis. Duveyrier dit ailleurs (Revue algér. et col., novembre 1860) qu’il l’a trouvé égal à 4 gr. 175. Les mithcal de Tripoli et d’Agadès sont un peu plus forts.

[179]Once, 1/16 de la livre tunisienne, que Duveyrier évalue à 508 grammes.

[180]Zebed, sorte de pommade faite avec la graisse de l’animal du même nom, et dans laquelle il entre en outre de l’huile, du benjoin, du girofle, etc.

[181]Ce que Duveyrier appelle ici 1/2 kil. est la livre tunisienne de 508 grammes. (Cf. son article de la Revue alg. et col.)

[182]Açaïb et saye ou tourkedi.

[183]Natron, carbonate de soude plus ou moins pur, extrait des petits lacs du Fezzān.

[184]Teber.

[185]Khores.

[186]Cf. sur leur construction, J. Brunhes, Les oasis du Souf et du Mzab, La Géographie, V, 1902, p. 14-15.

[187]La vue ci-jointe a été trouvée, sans indication d’origine, dans les papiers de Duveyrier.

[188]Tradition confirmée par Ibn Khaldoun : au IXe siècle, les Zenata occupaient le Sahara algérien et tunisien (Hist. des Berbères, traduct. de Slane, III, p. 275, 286, 303, etc.).

[189]Le zeïta, comme Duveyrier l’a reconnu plus tard, n’est pas le Statice monopetala L., mais une autre plombaginacée : Limoniastrum Guyonianum Dur.

[190]Briques d’argile séchées au soleil.

[191]En grande partie comblés depuis par les soins du bureau arabe.

[192]Une autre porte, Bab-el-Gharb, a été rouverte plus tard.

[193]Bey de Constantine, qui assiégea Tougourt en 1788.

[194]Le lieutenant Auer a été un remarquable exemple d’endurance européenne au Sahara. Resté lié avec Duveyrier, il lui écrivait de Biskra en 1869, évoquant le souvenir de leur commun séjour à Tougourt : « J’ai vieilli depuis, mais n’ai perdu ni la volonté virile, ni la santé, bien que je compte aujourd’hui vingt ans de séjour au Sahara. Vous avez bien raison de me déconseiller l’Europe ; ma nature, toute forte qu’elle soit, ne supporterait plus un autre climat, et je veux passer en Afrique les jours qui me restent à vivre » (29 décembre 1869).

[195]حلاج veut dire, en arabe, is qui gossypium a semine mundat. (H. Duv.)

[196]On sait qu’avant de se fixer au Mzab, une partie des Ibâdhites a habité cette région. (Masqueray, Chron. d’Abou-Zakaria, p. 262, etc.)

[197]Lait de palmier fermenté.

[198]Dans cette éclipse une vieille femme de Tebesbest, soupçonnée de sorcellerie, fut accusée d’avoir caché la lune dans un seau d’eau. Ses voisins et le cheikh de Tebesbest vinrent prier le kaïd de la mettre en prison. (H. Duv.) L’éclipse de soleil du 18 juillet 1860 eut moins d’effet : on ne fit « que peu de cas de l’événement, excepté quelques talebs trop croyants qui se portaient vers la mosquée pour prier et conjurer le sorcier qui causait ce désastre au soleil ; à leur sortie, les autres leur riaient au nez. » (Lettre d’Auer à Duveyrier, 22 juillet 1860.)

[199]Djinn (pluriel djenoun) : génies.

[200]Groupe de tentes.

[201]Les marabouts s’en font apporter constamment par les Arabes de leur confrérie, parce qu’ils craignent les fièvres occasionnées par les eaux de l’oued Righ (H. Duv.).

[202]Cf. Féraud, le Sahara de Constantine.

[203]La « forêt de palmiers » de Nezla, à 2 kilomètres de la ville actuelle.

[204]Douaouda, tribu arabe qui fit irruption au XIe siècle dans l’Oued-Rir et à Ouargla. (Ibn-Khaldoun, Hist. des Berbères, II, p. 73.)

[205]Cf. sur cette légende Jus dans Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 224.

[206]Graines de caroubier.

[207]Oasis de l’extrémité ouest du Nefzāoua.

[208]C’est-à-dire : y garde ses troupeaux au pâturage.

[209]Poudre d’or.

[210]Le gramme de poudre d’or vaut donc, d’après les circonstances du marché, de 3 fr. 59 cent. 3 (maximum) à 3 fr. 23 cent. 3 (H. Duv.).

[211]Khores, poudre d’or mélangée de débris d’or travaillé.

[212]Ces dépouilles venaient de l’Erg, au nord de Ghadāmès ; les autruches y ont à peu près disparu aujourd’hui.

[213]Pour la fabrication de la poudre.

[214]Toile de bât (sacs de chargement) pour les chameaux.

[215]Fabrication européenne. (Cf. Duveyrier, Notice sur le commerce du Souf (Rev. algér. et coloniale, nov. 1860).

[216]Fabrication européenne.

[217]Gomme-laque (rectification de Duv., art. cité).

[218]Petite ville du littoral au nord de Gabès.

[219]Ou deglet-nour (espèces diverses de dattes).


TROISIÈME PARTIE

VOYAGE A GHADAMÈS


CHAPITRE PREMIER

DANS L’ERG

26 juillet.

Ce matin, on charge les chameaux pour le voyage de Ghadāmès.

Je vais au bordj rendre au kaïd une visite qu’il m’a faite de bon matin, et nous mangeons ensemble la pastèque des adieux. Il est plus aimable que les jours derniers, et me promet de m’envoyer à Berresof le prochain courrier. Enfin nous partons. J’ai repris mon ancienne manière de voyager sur mon matelas plié en deux sur le dos d’un chameau.

Nous traversons bientôt un cimetière, et entrons ensuite dans ’Amīch. ’Amīch est le prolongement de l’oued Souf : c’est là que se perdait l’ancienne rivière, selon la tradition. En effet, ce pays a bien la forme d’une longue dépression (très peu sensible), faisant suite à celle qui commence à Ghamra et arrive à El-Ouad ; en le traversant dans sa longueur comme nous le faisons aujourd’hui, on a à droite (ouest) des dunes assez hautes à une petite distance et l’on traverse des groupes de maisons et de nombreuses cabanes en palmes (zérība, pl. zeraīb), formant ainsi pour ainsi dire autant de petits hameaux qui prennent le nom de « nezla », mot emprunté à la vie nomade. C’est dans ’Amīch que vivent une partie des Toroūd, quand ils ne sont pas avec leurs troupeaux dans le Sahara. A gauche de la route sont les jardins de palmiers dispersés dans les intervalles des dunes. On peut voir là de magnifiques échantillons de palmiers.

Nous rencontrons un cavalier rebāyi ; il est à remarquer, pour cette portion des Toroud, que leur manière de se vêtir et de harnacher leurs chevaux, et leurs fusils surtout, sont identiques à ceux des tribus du sud de la Tunisie et de la Tripolitaine. Ces tribus sont surtout caractérisées par le haïk tourné simplement par-dessus une calotte rouge un peu renfoncée sur le côté et qui paraît à moitié sous le haïk ; par leurs vastes et immenses étriers et enfin par leurs longs fusils à crosse ornée de nacre et de corail. Je possède une de ces armes.

Nous nous arrêtons à la zaouiya de Sidi Abd el Qāder, presque à l’extrémité d’ʿAmīch. Le kaïd avait prévenu de mon arrivée, de sorte que je trouve un bon tapis étendu dans l’élégante et propre goubba, et je m’établis dans ce lieu saint. On m’apporte un repas inmangeable, mais succulent pour des Arabes. Il fait si chaud que, malgré mon désir de m’éloigner le plus tôt possible du Souf, nous restons la nuit ici. Le soir, de pieux khouān de toutes les sectes possibles étaient venus faire leurs récitations et chants autour de la goubba. Je les disperse en leur faisant remarquer que le désert est vaste et qu’il n’est pas hospitalier de troubler le sommeil d’un voyageur.

ʿAmich a, à mon estime, autant d’habitants qu’El-Ouad, à la saison où toutes les huttes sont occupées (9 à 10.000 habitants). Les femmes ici s’habillent comme à El-Ouad, de deux manières, soit avec un haouli blanc accroché sur les épaules, soit avec un haouli bleu suspendu de la même manière ; puis elles ont de grosses tresses de laine de chaque côté de la figure, et quelques-unes savent se faire pardonner cette hérésie par des ornements rouges de bon goût du côté droit de la figure.

27 juillet.

Nous partons d’assez bonne heure, et rencontrons sur la première partie de la route des partis de Toroud avec leurs bagages, femmes, enfants, troupeaux rentrant à El-Ouad. Une de ces dames, assez jolie, demande, en faisant la mine à Ahmed, où nous allons. Ahmed lui répond : « Comment, toi tu vas faire paître tes chameaux dans le Sahara et nous, nous n’irions pas faire paître les nôtres ? »

Nous rencontrons aussi un nègre occupé à ramasser des crottes de chameaux sur la route pour fumer les palmiers. Ce travail, je dois le dire, a une grande importance dans le Souf et occupe beaucoup de monde ; on va jusqu’à une et deux journées de marche pour en ramasser. Ces crottes servent à entourer la racine des jeunes plants de palmier ; ensuite on n’en met plus.

Nous laissons bientôt sur la droite un chemin qui passe d’abord au puits de Zerrīt et se continue ainsi jusqu’à Ghadāmès. Nous passons la gaïla dans le pays appelé Drā el Khezīn, ce sont des dunes plus régulières et moins accidentées que les autres, il y avait là un puits que M. de Bonnemain[220] a vu donnant de l’eau. Nous reprenons, le soir, notre route et allons coucher près de Moui Bel Rhīt.

Nous avons vu aujourd’hui deux plantes nouvelles pour moi : le goseyba, graminée, et le godhām ou guedhām, plante dans le genre du dhomrān.

28 juillet.

Avant de partir, je mesure la direction de l’arête de la dune sous laquelle j’ai dormi ; je la trouve égale à 150° (boussole) ; les grains de sable sont chassés par le vent de l’est vers l’ouest. Presque au début de la journée, nous arrivons aux Haouād el Azoūl où nous nous séparons de la route de Mouï ’Aissa qui reste sur la droite. La végétation de cet endroit est composée principalement de drin, arta et ārfij. Nous passons ensuite le puits mort de Mouï el Arneb. Tous ces puits morts que nous allons rencontrer ne le sont ainsi que momentanément ; ainsi, dès que les bergers trouvent de bons pâturages dans un endroit, ils refont le puits le plus voisin et y restent jusqu’à ce que bon leur semble.

Une bonne marche de la matinée nous amène à Choūchet el Guedhām, puits de bonne eau, où nous arrivons au moment où on allait abreuver un troupeau de moutons et de chèvres. Les pasteurs de la tribu des Mesăaba (celle d’Ahmed) lui laissent choisir le plus bel agneau qu’il peut trouver et ne veulent pas en recevoir le prix ; ils viennent plus tard me rendre leurs hommages. Après avoir fait notre provision d’eau, nous rétrogradons un peu pour venir passer la sieste sous de petites huttes de broussailles faites probablement par une caravane qui a passé avant nous. Après une longue sieste, une courte marche nous amène au puits mort de Mouï er Rebăya el Gueblaoui[221] (par opposition au puits de même nom qui se trouve entre le Souf et l’Oued-Righ).

29 juillet.

Après avoir longé dans toute son étendue une petite chaîne de dunes (Zemlet Ahmed Ben ’Aād), nous arrivons à un puits appelé Bīr ez Zouāīt, dont l’eau de couleur verdâtre est lourde et légèrement saumâtre. Nous nous arrêtons ici une heure, et en me promenant aux environs, je vois à mon grand étonnement, dans un petit bas-fond semblable à celui du puits, la surface du sable couverte par endroits de petites coquilles minces et fragiles ressemblant en tous points à des coquilles d’eau douce, telles que celles des genres Limnæa ou Bulla[222]. Je m’abstiens de toutes notices et dissertations sur cette trouvaille. Je remarquerai cependant qu’aujourd’hui nous avons ensuite rencontré un grand nombre de petits bas-fonds de ce genre, mais que je n’ai pu examiner ; ils ont au plus 100 mètres carrés de superficie et ne peuvent pas être pris en considération sur la carte.

Nous voyageons le reste de la journée dans une plaine unie de sable avec végétation variée d’alenda, arta, ezal, drin, etc... Nous rencontrons un jeune ourân, des cigales et un petit oiseau gris que j’ai déjà rencontré dans le Sahara et qui a pour cri la gamme en sautant une note sur deux, chant à intervalles écartés de six à huit pauses.

Nous faisons la sieste dans un endroit qui ne présente rien de remarquable, et après la sieste nous atteignons facilement, quoique à la nuit tombante, le puits de Maleh ben ’Aoūn. Nous y rencontrons deux Toroūd avec une dizaine de chameaux venant de Berresof et qui ne font que prendre de l’eau au puits.

30 juillet.

Notre marche d’aujourd’hui n’a été que fort peu de chose ; nous allons simplement à Mouï Rebah ; le pays qui sépare ce puits de celui où nous avons couché hier est une plaine de sables unis légèrement ondulés et couverts d’une assez riche végétation (comme hier) de drin, arta, ’alenda, baguel, ezal. Nous passons plusieurs puits morts et un puits d’eau saumâtre.

Pendant la marche, mes gens prennent une gerboise des sables, que je dépiote en arrivant. Au puits de Mouï er Rebah, Ahmed tue une sorte de petit corbeau ou de grande corneille à tête et à nuque d’un brun bois pourri foncé ; le reste du plumage est tout noir. Les chameliers et mes gens mangent cet oiseau. En route une autre prise, celle d’un gros mâle de cherchimāna (Scincus .....) à bandes latérales brun foncé, séparées par des bandes de jaune gomme gutte. Tête d’un noir brunâtre clair.

Nous arrivons au puits de Mouï er Rebah que l’on me dit avoir été creusé par les Djohāla[223] ; le fait est que ce puits est très célèbre dans le Sahara. L’eau en est bonne, mais a dans ce moment un goût de renfermé et de corrompu, qu’elle doit à ce qu’il n’y a pas de troupeaux dans le voisinage, et que l’eau n’a pas l’occasion de se renouveler par suite de grandes quantités absorbées au dehors. Dans la soirée nous voyons arriver deux ou trois chameaux chargés en partie de « jell » (crottes de chameau) ; on vient en prendre bien loin pour fumer les jardins du Souf !

J’ai oublié de noter qu’hier, peu de temps après notre départ, nous fûmes rejoints par un nègre marron qui demanda la permission de nous suivre à Ghadāmès ; je lui accorde cette permission, car je ne puis que favoriser l’émancipation des esclaves. Cependant Ahmed et mes autres compagnons ne partagent pas mes principes. Le nègre nous suivra donc et si son maître ne vient pas à temps à Berresof, il ira à Ghadāmès et sera là en sûreté. Le motif de la fuite de ce nègre (qui est de Kanō) est que son maître lui donne toujours les plus pénibles tâches à remplir, et qu’il lui défend d’aller aux fêtes des nègres.

Je ne fais pas une longue sieste, et, le soir, je veille un peu pour tâcher de faire des observations astronomiques.

31 juillet.

Nous passons plusieurs puits et nous arrêtons pour faire la sieste en sortant d’une ligne de dunes, à un endroit où le hād apparaît pour la première fois. Nous traversons un immense sahan[224] uni parsemé de petits morceaux de calcaire (vétusté) ; si j’osais le penser, je croirais que c’est un bassin d’eau desséché. Il est bordé en partie de petits bourrelets de dunes. Nous couchons à une ogla très profonde appelée Dakhlet Sidi-’Aoūn, qu’il ne faut pas confondre avec El ’ogla ech Cherguiya de Berresof.

1er août 1860.

Aujourd’hui les dunes apparaissent à droite et à gauche de notre route sous forme de petits chaînons. Nous passons plusieurs puits et rencontrons des troupeaux de chameaux et aussi une ou deux huttes habitées par des Ferdjān qui ont là un cheval ; on nous apporte un peu d’une boisson composée pour cet animal de lait de chamelle coupé d’eau. Nous arrivons à la sieste à Bir er Reguia’t[225] où nous trouvons une douzaine de « zeraïb » occupées par des Roubaa’ya[226]. Ces gens prennent plaisir à effrayer mes hommes, déjà si impressionnés par l’idée d’aller au-devant d’un inconnu. Ils finissent par me faire croire à la possibilité que les Touāreg campés autour de Ghadāmès nous empêcheraient d’y entrer.

Une marche moyenne dans l’après-midi nous amène à Berresof, le dernier puits sur notre route. Nous trouvons ici plusieurs groupes de huttes habitées par des Roubaa’ya. La caravane partie peu de jours avant nous avec le Ghadāmsi est encore ici ; elle attend son guide qui est dans les dunes à la chasse du « beguer », antilope oryx ou leucoryx. Elle nous rassure sur les bruits que nous avons entendus ce matin.

Je reçois dans la soirée la visite des principaux Roubaa’ya campés ici ; ils se mettent entièrement à ma disposition, et se plaignent en même temps de ce que, depuis le gouvernement des Français, ils ne peuvent pas aller razzier leurs voisins et sont, au contraire, exposés aux attaques de tous. Je leur explique de mon mieux la politique des Français à cet égard. Ils craignent ici les Ourghamma, les Beni-Zid et les Oulād Yagoub, qui tous ne sont pas loin de ce point. Dans la soirée il y a noce chez les Roubaa’ya ; étant un peu fatigué, je n’y vais pas, mais mes serviteurs me racontent que des femmes y faisaient une sorte de danse ayant leur chevelure dénouée, qu’elles jettaient à droite et à gauche.

2 août.

Dans la matinée on m’annonce qu’un petit parti de méhara est en vue, je m’empresse de monter sur une dune et bientôt je distingue que ce sont des Touāreg. C’est le cheikh Othman, monté sur son haut méhari blanc et son entourage. Nous nous saluons, et bientôt il vient dans ma tente où nous avons un long entretien public. Il me remet deux lettres de France, et une du kaïd Si Ali Bey[227]. Il me donne à lire aussi une lettre de Hadj Ikhenoukhen dans laquelle ce chef des Azdjer lui reproche de rester dans un doux loisir tandis que ses frères les Touareg sont en guerre les uns avec les autres, et lui dit que son devoir à lui marabout est de rapprocher les ennemis et de cimenter la paix.

Le cheikh Othman me conseille quatre choses : la première, d’avoir beaucoup de patience ; la seconde, d’être libéral en présents ; la troisième, de ne pas intervenir au désert dans le conseil des guides ; la quatrième, d’emporter beaucoup d’eau. Le cheikh Othman a connu le major Laing (er Raīs) ; il sait encore compter en anglais, ce que le major lui avait appris. Il reconduisit de Timbouktou (?) à Insalah un des garçons de service de Laing qui était du Fezzān. J’expose la politique française vis-à-vis du Sud au cheikh Othman et lui demande son avis ; ce qu’il m’en dit sera le sujet d’une dépêche que je ferai demain au général de Martimprey.

Le soir, je vais voir la noce qui est à son dernier jour. On a mis la mariée dans une « djahfa » ou cage recouverte de haoulis rouge sur le dos d’un chameau blanc. Derrière le chameau sont quelques femmes assez bien, qui frappent sur un tambourin attaché à la bête en chantant une de leurs chansons monotones. Devant la mariée les jeunes gens de la nezla, en très grand nombre et tous bien mis, font la fantasia avec leurs longs fusils orientaux dans lesquels ils fourrent des quantités de poudre de sorte que leurs détonations ressemblent au bruit de l’artillerie. C’est ridicule. Un des performants ayant tiré un coup faible, j’entends un des jeunes gens dire : « C’est une femme ! » — Je remarque un des assistants qui sous son haouli s’est entouré la figure d’une pièce de « çay » bleu. C’est une mode qui, à ce que l’on me dit, est usitée chez les Hamamma.

Le cheikh Othman a amené cinq Touareg avec lui ; ce matin ; on leur a donné la diffa des Roubaa’ya qui m’était destinée. Le soir, ils ont leur diffa à eux. — Je vais au puits pour le mesurer, et j’y trouve des Touareg qui sont de bons garçons ; l’un d’eux, encore jeune, a la tête nue et rasée, sauf une ligne de cheveux longs depuis le milieu du front jusqu’au cou derrière la tête. Ils sont étonnés de voir que je connais leurs divisions de castes et un peu leur alphabet. Ils admirent le chapelet que m’a donné Si Mohammed el’Aïd.

Pendant que j’étais au puits, deux jeunes femmes des Roubaa’ya emplissaient leurs outres. Elles laissent tomber leur « delou »[228] dans le puits. Toutes deux sont vêtues de blanc et ont une petite pièce d’étoffe de laine bleu foncé jetée sur la tête, qu’elles ramènent de côté devant leur figure pour ne pas être aperçues des hommes. Malgré cela, je puis voir qu’elles ne sont pas mal. L’une d’elles, en se baissant pour prendre son outre, nous donne quelques instants le spectacle d’un joli petit sein bien rond qu’elle n’a pas d’objection à laisser exposé aux regards tandis qu’elle prend tant de soin à cacher sa figure. On me dit que les Ourghamma, qui étaient venus sous prétexte de cimenter la paix avec El-Ouad, ont fait un mauvais coup en s’en allant et ont emmené un chameau qu’ils ont trouvé sur leur route.

3 août.

Aujourd’hui il n’y a d’autres choses de remarquable que la demande du Ghadamsi et de ses compagnons d’El-Ouad de partir avant nous. Le cheikh Othman leur refuse net cette permission. Ces gens sont effrayés du sort qui peut nous attendre et ne veulent le partager en aucune façon. Il y a avec le Ghadamsi deux gens d’El-Ouad qui se rendent à Tripoli.

Le puits est toute la journée le rendez-vous des Roubaa’ya et Oulad Hamed campés ici autour et qui sont divisés en trois petites nezlas ; c’est là que la djemaa se tient, et l’on cause tandis que les femmes puisent de l’eau et qu’un joueur de flûte joue des airs. Le puits n’est pas un instant inoccupé tant il y a de monde, de chameaux, de moutons de chèvres et d’ânes à abreuver. On m’apporte un agneau dont j’envoie la moitié à Othman, qui vient passer une partie de la journée avec moi. On veut reprendre le nègre. Hier et une partie de la journée, il est resté caché dans les dunes et n’a mangé que quelques dattes qu’il avait emportées.

J’ai eu des conversations très intéressantes avec Othman ; j’écris au général de Martimprey[229] et à Paris.

Observations astronomiques comme hier soir.

5 août.

Aujourd’hui nous devons partir. Les chameaux et les méhara arrivent des pâturages et on les mène au puits ; ces malheureuses bêtes en reviennent avec le ventre rond comme un tonneau et un corps aussi large que haut. On dirait qu’elles savent en buvant qu’elles vont traverser un désert sans eau et qu’elles reconnaissent les puits qui précèdent les routes de la soif. Les mehara seuls ne boivent peut-être pas assez. Les chameaux que le khebir Mohammed m’a amenés de Sahan el Kelb[230] sont les plus beaux animaux de cette espèce que j’aie encore vus ; ce sont de vrais monstres par leurs proportions gigantesques. Je prends un peu de repos à la gaïla, mais pas assez, au milieu du bruit de l’emballage. Je ferme mon courrier et je plie bagage.

Nous partons. Nous traversons un pays tout à fait analogue à celui qui précède Berresof, immédiatement au nord. Ce sont des espaces sablonneux, couverts d’une végétation dense de drīn, appelé par les Roubaa’ya et les Arabes de l’est sebot, et de halma, enfin de hād et de seffār. Ces espaces sablonneux sont coupés par des chaînons de dunes à cime régulière, qui prennent le nom de Zemla. Avant la nuit nous trouvons du baguel.

La première nuit de marche fut pénible pour moi ; le sommeil me vint d’autant plus vile que j’étais accoutumé, depuis l’été, à faire la sieste au milieu du jour. Je ne puis m’empêcher d’admirer, quand la lune s’est levée, les Touareg sur leurs méhara. Avec leurs armes desquelles tombent des lanières de peau diversement ornementées ; leur vêtement fantastique et leur immobilité sur ces grands animaux au pas lent et régulier, ils ont quelque chose qui me reporte en pensée aux temps de notre chevalerie. Et réellement les Touareg ont dans le caractère quelque chose de chevaleresque qui me plaît beaucoup. Au départ, tous mes Arabes invoquent Dieu, le prophète et tous les saints de leur paradis pour qu’ils nous protègent sur cette route dangereuse par sa longueur et son manque d’eau absolu. Nous dépassons Ghourd el Liyya derrière lequel arrive la route de Djedid à laquelle nous nous joignons. Cette route est, au dire de mes guides, la plus ancienne et la plus directe. Autrefois le dernier puits était précisément celui de Djedid ; mais depuis quelque temps on en a creusé un un peu plus au Sud, c’est le puits de Bou Khalfa. La fatigue me fait commander l’arrêt d’un peu bonne heure pour mes guides, qui sont scandalisés de cet acte de despotisme.

6 août.

Après trois heures de sommeil nous repartons. Les guides aiguillonnent mes domestiques un peu mous en leur disant : « Il faut fuir devant la mort ! » Le pays continue à garder le même aspect, nous rencontrons par endroits des pierres noires et grises (dolomies ?) identiques à celle de la chebka des Beni Mzāb, ce qui se trouve confirmé plus tard par l’apparition d’affleurements de ce plateau et par l’assertion du cheikh Othman que l’on trouve près de Ghadāmès, près de notre route, une dune très élevée au sommet de laquelle perce un rocher.

Une tête de gazelle que nous trouvons me montre que la gazelle commune du pays est de la variété nommée rim, caractérisée par ses cornes plus droites et très rapprochée : je crois que c’est l’antilope Corinna. L’autre gazelle commune (dorcas ?) est plus rare, mais se trouve cependant aussi quelquefois dans ces dunes. Les chasseurs Toroud la nomment el himed parce qu’elle affectionne plutôt les hamada.

Nous faisons la sieste à l’heure habituelle et avons fait dans nos 24 heures 13 h. 4 m. de marche. Depuis ce matin, comme par un fait exprès, le sirocco s’est levé et a remplacé le vent d’est qui nous avait favorisé sans cesse depuis El-Ouad. Nous repartons à peu près à la même heure qu’hier, cependant pas d’aussi bonne heure à cause de la chaleur qui accompagne le sirocco.

Nous rencontrons sur la route trois charges de chameaux de vêtements et d’autres menus objets rassemblés en un tas. Ces sortes de dépôts, occasionnés le plus souvent par la mort d’un chameau, sont religieusement respectés sur cette route, et j’apprends d’Othman qu’il en est de même sur les routes de Ghadāmès au Touat et au Soudan par l’Aïr ; elles restent quelquefois des années sans que le propriétaire trouve une occasion pour les faire enlever.

Un peu plus loin, nous trouvons les premières traces de cet animal que les chasseurs des dunes appellent « beguer », mais dont le vrai nom arabe est مَهَى[231] et qui est notre antilope oryx ou leucoryx.

Près de Ghourd et Trouniya la nuit nous surprend, et peu après nous arrive un accident qui manque de nous causer un retard sérieux. Un des chameaux des Touareg s’était mêlé aux miens, et soit qu’il eût été effrayé par quelque chose, soit qu’il voulût rejoindre ses frères, il prit tout d’un coup le galop en faisant des sauts et des gambades dont je n’aurais pas cru un chameau capable et il disparut dans les dunes. Quand les Touareg arrivèrent, nous constatâmes que sur quatre outres qu’il portait deux avaient été crevées et ne contenaient plus rien. Othman attribua cet accident à l’aïn[232], en disant qu’un de ses suivants, Ihemma, venait de dire tout à l’heure que l’on ne manquerait pas d’eau, et cela avait porté malheur. Après bien des discussions, il fut convenu que le maître du chameau irait sur son méhari à sa recherche et tâcherait de nous rattraper. On lui fit une petite part d’eau dans une outre et il partit, tandis que nous continuâmes notre route.

Lorsque la lune se leva, je pus remarquer que la végétation avait notablement diminué de force et de nombre ; nous n’avons plus que de rares pieds de seffār et de hād. Dans l’obscurité complète (lueur des étoiles) je puis continuer presque aussi bien qu’en plein jour le levé des distances et des directions, seulement le détail des dunes à droite et à gauche de la route souffre de cette route de nuit. Je remarque des affleurements du plateau calcaire. Nous voyageons entre des rangées de dunes, qui tantôt s’éloignent tantôt se rapprochent et quelquefois nous barrent la route ; mais elles sont alors très diminuées. De temps en temps aussi nous trouvons des sahan analogues à ceux dans lesquels les puits sont creusés, mais ici on trouve parsemées sur leur surface des pierres (dolomies appartenant au plateau).

7 août.

Après un repos beaucoup moins long que celui d’hier nous repartons, et rencontrons bientôt de nouveaux affleurements de calcaire. Nous arrivons au commencement de la chaleur du jour à des dépressions irrégulières allongées courant à peu près du E. 1/4 S. à l’O. 1/4 N., et séparées par des chaînons de dunes. Othman m’assure que ces dépressions s’en vont jusque sur la route de Ouarglā à Ghadāmès où elles prennent le nom de Oudiān el Halma[233]. Je commence à remarquer qu’Othman a le sens géographique très développé et qu’il possède, ce que je n’ai remarqué chez aucun Arabe, la connaissance du rapport des différents accidents du sol et de leur enchaînement. Nous faisons la sieste dans un de ces derniers oueds, après une marche totale de 13 h. 46 m.

Dans la soirée, un de mes Arabes m’apporte une corne de meha[234] qu’il a ramassée sur la route. Nous rencontrons des traces de chacals, ce qui me donne l’occasion d’apprendre du cheikh Othman que partout, dans son pays, les chacals boivent et ne s’éloignent pas de plus d’un ou deux jours de la source qui les abreuve, qu’il ne connaît que l’Erg où le chacal vive naturellement sans boire[235]. Le fenek au contraire ne boit jamais, et aussi se trouve-t-il presque exclusivement dans ces sables. Un proverbe arabe dit : Trace de chacal, eau proche ; trace de fenek, ceins-toi et marche.

Mon serviteur Ahmed a encore des accès de fièvre, ce qui dérange tout, mes deux autres Arabes n’étant bons à rien ou à très peu de chose. La végétation est toujours presque nulle[236]. Nous arrivons dans la nuit au Sahan Tángăr où la route de Moui ’Aissa vient rejoindre celle de Djedid ; près de là il y a, à droite, un petit ghourd[237] appelé Gherīd Tángăr. Mes chameliers me font remarquer que la marche est devenue plus rapide parce que les chameaux commencent à avoir diminué notablement leur provision d’eau et ont le ventre allégé. Nous faisons la halte de nuit à Ghourd es Sīd.

8 août.

Après un sommeil d’environ une heure et demie, nous nous remettons en marche, et suivons des sortes de boyaux entre deux dunes ; quelquefois ces boyaux s’élargissent et ressemblent à de petits oueds (style du Souf). Nous faisons la sieste dans une dépression après avoir fait une marche de 14 h. 11 m. depuis hier à pareille heure.

Ahmed, au départ le soir, est encore pris par la fièvre.

Le cheikh Othman me dit que nous sommes ici au Dhahar el ’Erg, c’est-à-dire au point culminant de la région des dunes, qu’à partir d’ici le sol va en s’abaissant vers Ghadāmès et vers El-Ouād[238]. Cet avis a besoin d’être pesé, mais le fait sur lequel s’appuie mon compagnon targui est indubitable, c’est la forme nouvelle que prennent les dunes. Les ghourds sont encore petits, pas aussi hauts que le Ketef, à mon avis, mais leurs formes ont changé ; ils ont pris des formes de montagnes pointues, anguleuses sur toutes les faces ; les ghourds sont moins allongés. Nous rencontrons de temps en temps en travers de la route des dunes en cordons hauts de 1 à 3 mètres seulement, mais longues de 400 à 700 mètres et très régulières, que le vent change sans cesse de force et de direction. Ces endroits sont toujours un obstacle pénible pour les chameaux et tout le monde se met à l’ouvrage pour leur frayer un chemin oblique avec une pente légère. Le vieil Othman est toujours le premier à l’ouvrage.

Deux des Arabes ont des symptômes d’ophtalmie.

Le khebir me dit que Ghourd Meçaouda est, selon lui, à moitié route de Ghadāmès à Berresof. Au ghourd Rouba que nous avons passé il y a longtemps, vient se joindre à notre route une des routes de Bīr Ghardāya ; d’autres viennent ici et d’autres plus loin encore. Cette route est peu stable, comme on le voit, et dépend du caprice du guide. La végétation est toujours presque nulle. Nous arrivons au ghourd Ben ’Akkou, qui est le point très connu anciennement comme faisant le point du milieu entre le puits de Djedid et Ghadāmès.

Dans le Haoudh[239] es Sefār je remarque une petite butte d’un blanc éclatant. Nous nous arrêtons pour dormir un peu dans un endroit appelé Ma’dhema.

9 août.

Nous partons comme toujours de bonne heure, et marchons entre les ghourds et les zemlāt[240]. Nous arrivons bientôt dans une série de bas-fonds entre les dunes, que l’on a désignés sous le nom générique d’El-Hiádh[241]. De temps en temps des pierres de calcaire gris plus ou moins décomposé. Nous allons faire la sieste à l’extrémité sud du Haoudh El-Hadj S’aīd, aussi nommé Hoūdh el Belbelāt à cause de la plante nommée belbal qui y croît. Le sol de ce terrain est très ferme, composé de détritus de calcaire. Othman et les guides me désignent cet endroit comme étant celui où l’on devrait tenter le forage d’un puits. La présence de belbal, disent-ils, est un signe que l’eau ne doit pas être loin. L’endroit me paraîtrait, à moi aussi, bien choisi.

Nous avons rencontré avant l’étape deux Souāfa venant de Ghadāmès avec un chameau ; ils apportent la nouvelle que la plus grande partie des Touareg ont quitté les environs de la ville par suite de la petite vérole qui y règne et qui les décime. Si Othman me dit : « Dieu a créé la petite vérole ennemie des Touareg et aussi la craignent-ils très fort ». On me dit plus tard à Ghadāmès que si elle est si fatale pour les Touareg, c’est qu’ils sont sales, et que même quand ils ont de l’eau, ils font leurs ablutions en se frottant les mains sur une pierre.

Nous avons marché 14 h. 50 m. depuis la dernière étape. A notre départ, la végétation, presque nulle comme toujours, se compose d’álenda, de drīn et de hād. A la nuit nous passons deux tombeaux d’individus assassinés par les Arabes, dont l’un nommé Mîdi de Ghadāmès a donné son nom à un ghourd voisin. Le vent a tourné à l’est. Nous marchons toute la nuit et ne nous arrêtons qu’à 6 h. 65 m. du chronomètre le 10 août pour faire la sieste. Cette deuxième étape a été de 13 h. 30 m. de marche.

10 août 1860.

Nous nous arrêtons pour la sieste épuisés de fatigue[242] ; je n’ose pas comparer celle de mes domestiques à la mienne tant j’aurais pitié d’eux. On verse dans le nez d’un chameau qui souffre de la soif une gamelle d’eau. Cela vaut beaucoup mieux que donner à boire, parce que le peu d’eau dont on peut disposer ne fait rien dans l’estomac de l’animal. Nous arrivons près du ghourd Mámmer, à une dépression où je reconnais la roche blanc d’argent dont j’ai parlé. Je trouve que c’est une terre très savonneuse et salissant les doigts, toute imprégnée de coquilles de planorbis, signe évident qu’il y avait là un petit lac autrefois. Tout à côté de cette terre se trouve sous le sable une poussière noire, qui m’intrigue beaucoup et dont je prends une petite quantité[243].

A la tombée de la nuit, le chameau sur lequel je suis monté, sur un lit formé de mon matelas jeté sur les caisses, prend peur et part au galop en sautant ; je suis lancé en l’air et un peu plus loin tombent les cantines. Rien n’est cassé heureusement ni sur moi ni dans les caisses. J’aurais été tué ou estropié si j’étais tombé sous les cantines.

Les dunes diminuent notablement et rapidement de hauteur, elles reprennent la forme de zemlat. Nous traversons un petit hamada, nommé Hameida, et nous reprenons les dunes, redevenues simples ondulations de sables. Nous voyageons toute la nuit ; de bonne heure nous entrons sur la hamada de Ghadāmès qui est d’abord recouverte de sable, puis apparaît comme la chebka des Beni Mezāb, semée de pierres de dolomies violettes, noires ou grises.

Peu après nous descendons dans une dépression profonde[244] de la chebka ; c’est un chott à sol de heicha, tout semblable à celui de l’Oued-Righ ; nous dépassons une grande dune située au milieu et enfin nous arrivons à l’autre extrémité à une petite ghaba[245], appartenant à la zaouiya de Sidi Maābed.

Marche de cette étape, 15 h. 36 m.