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Journal de route de Henri Duveyrier

Chapter 19: CHAPITRE III
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About This Book

A day-by-day travel journal recording explorations across the Algerian and Tunisian Sahara, combining practical route descriptions, landscape and climate observations, and detailed notes on local settlements, customs, and material culture. The author catalogs plant distributions and geographical features, reports encounters and trade links, and records logistical challenges and bouts of illness. Editorial additions supply biographical context, textual notes, botanical cross-references, and indices to aid consultation. The work balances concise field immediacy with scholarly annotation, offering a serialized account useful to readers interested in travel narrative, ethnography, and regional natural history.

[220]Cf. Relation du voyage de M. de Bonnemain, par A. Cherbonneau, Nouv. Annales des Voyages, juin 1857, et A. Bernard et N. Lacroix, Historique de la pénétration saharienne. Alger, 1900, p. 46-47.

[221]Du Sud.

[222]D’après la détermination de Bourguignat : Physa contorta, Physa Brocchii, Physa truncata, Planorbis Maresianus. (Les Touareg du Nord, Append., p. 27.) On sait, par les explorations de MM. Foureau et Flamand, que les fonds de sebkha à coquilles d’eau douce et saumâtre se rencontrent fréquemment dans l’Erg, où ils apparaissent entre les dunes. Le vent soulève les tests légers des coquilles et les éparpille sur les sables.

[223]Géants auxquels les indigènes attribuent aussi les tombeaux mégalithiques (Touareg du Nord, p. 416).

[224]« Dépression de terrain solide en forme de bassin arrondi au milieu des sables » (H. Duv.).

[225]Le vrai nom de ces puits est Maatig (H. Duv.).

[226]Ou Rebaya ; fraction des Souafa.

[227]Le kaïd de Tougourt.

[228]Seau de cuir.

[229]Le général de Martimprey fut un des principaux partisans du commerce du Sud. Commandant des forces de terre et de mer en Algérie, il écrivait dans une lettre officielle du 22 juillet 1860, reçue par Duveyrier à ce puits de Berresof : « Un décret impérial vient de faire tomber les barrières qui s’opposaient à nos relations commerciales avec le Sud ; aujourd’hui et désormais les produits soudanais et sahariens doivent entrer en Algérie en toute franchise. Veuillez répandre cette bonne nouvelle... » Et il ajoutait ce post-scriptum de sa main : « Avant d’avoir reçu votre lettre qui me fait connaître l’intention où vous êtes de vous faire accompagner par le cheikh Othman, je venais d’adresser à ce chef l’invitation de se rendre auprès de moi. J’ai hâte de conclure tous les arrangements qui pourront le plus tôt possible, la sécurité existant à un degré suffisant, amener la liaison des relations qu’il faut établir entre l’Algérie, le Soudan et les régions intermédiaires... Vous comprenez que je tienne à ce que le cheikh Othman soit ici quand l’Empereur y viendra. » — On sait que le cheikh Othman préféra suivre Duveyrier.

[230]« La cuvette du chien », un des pâturages de l’Erg.

[231]Meha. « Beguer » ou « beguer el-ouahch » est le nom vulgaire. (O. H.)

[232]Cf. Les Touareg du Nord, p. 415-416.

[233]« Les oueds du halma » (Plantago ovata). M. Foureau les a retrouvés en 1893 sur la route de Ghadāmès à Tougourt, et en 1896 plus au sud, vers 30° de latitude, mais là ce ne sont plus que des sillons ou entonnoirs coupés de dunes sans orientation régulière. (Dans le grand Erg, Paris, 1896, p. 43.)

[234]Antilope addax (Les Touareg du Nord, p. 225.

[235]On rapporte le même fait du mouton en hiver. L’Erg est plus riche en plantes vertes qui, mâchées, fournissent une certaine quantité d’eau.

[236]Plantes notées sur le carnet pendant cette journée de marche : drine, neci.

[237]Dune à plusieurs arêtes, pâté de dunes.

[238]Ce renseignement n’a pas été reporté sur la carte de Duveyrier. Il mérite pourtant sérieuse considération, car M. Foureau, faisant en 1893 une route un peu plus occidentale, a noté vers 31° de latitude, l’altitude extraordinaire de 406 mètres, résultat de trois lectures barométriques (renseignement manuscrit de M. Foureau). En admettant une correction à faire du fait des variations atmosphériques, il n’en faut pas moins voir dans ce « dos de l’Erg » un relief réel.

[239]« La cuvette du Sfar » (variété d’Arthratherum).

[240]Ce sont les longs cordons de sable signalés plus haut.

[241]Pluriel de el haoudh.

[242]Le carnet porte ce jour-là : Végétation rare et maigre : ézal, alenda, halma.

[243]C’est le torba des Arabes. La poussière noire doit sa coloration à des éléments tourbeux.

[244]Le carnet de route dit : plus basse de dix mètres.

[245]Endroit planté d’arbres (O. H.).


CHAPITRE II

ARRIVÉE A GHADAMÈS

11 août.

Nous trouvâmes dans cette ghaba un jeune homme de la zaouiya, vêtu de pantalons blancs descendant jusqu’à la cheville, d’une sorte de blouse blanche et d’un turban blanc. Ce jeune homme ne me reconnut pas pour chrétien parce qu’il est rare de rencontrer un Français jambes, pieds et bras nus et en chemise. Il me salua, croyant probablement que j’étais Tunisien, et nous aida à débarrasser les chameaux. Je m’établis sur mon matelas, à l’ombre d’un palmier ; la chaleur, le sirocco violent qui nous avait fouettés dans le chott, nous avaient épuisés et brûlés.

La nouvelle de l’arrivée d’Othman fut bientôt portée à Ghadāmès et une foule de Touareg Ifoghas, à pied ou montés à méhara, vinrent au-devant de lui. Il leur expliqua loin de moi qui j’étais et pourquoi j’étais venu et plusieurs d’entre eux demandèrent s’ils pouvaient venir me saluer. Ils vinrent en effet, et je leur fis des compliments. Tout ceci est bien poli et n’aurait jamais lieu en pays arabe. La foule des Touareg augmenta beaucoup, et, quand nous partîmes, nous avions une nombreuse escorte en très beaux habits de parade. Tout ce monde se comporta bien et ne fit aucune remarque sur ce que je relevais le pays. Nous laissâmes d’abord le zaouiya de Sidi Maābed à droite avec ses palmiers ; c’est non seulement une zaouiya, mais encore un petit village. Plus loin, nous passons à une plus grande distance la zaouiya de Sidi Mohammed es Senoūsi, bâtie depuis trois ans par cet ennemi mortel des Français et des chrétiens. Dans le petit bassin dans lequel se trouve la zaouiya, les puits sont comme à El-Guettar (Tunisie). On creuse un puits près du bord élevé de la dépression ; on y trouve de l’eau coulant légèrement ; on creuse plus loin un autre puits dans la direction du courant, et ainsi de suite ; de sorte que l’eau d’un puits passe dans l’autre. De la zaouiya nous marchons dans la chebka, dans un labyrinthe, et nous arrivons en vue de Ghadāmès, qui est située au haut du plateau. Nous laissons en même temps à gauche le commencement de la ghaba et à droite des ruines gigantesques que je crois romaines.

Nous arrivons à la porte de Ghadāmès, qui est tout entourée par les palmiers, sauf à cet endroit. Nous laissons en face de la porte plusieurs nezla de petites tentes de peau des Touareg. Arrivés en dedans des murs, on me dit que le moudir est dans les jardins ; j’envoie un de mes domestiques, qui arrive avec la réponse qu’il faut que je vienne en personne ou que j’envoie mon firman.

Je me rends en personne dans le jardin où je trouve le moudir, un vieux turc abruti, en chemise et gilet de coton et une calotte idem, assis sur un tapis, par terre. Il a avec lui de petits serviteurs turcs mulâtres, un interprète assez bien et assez beau et un qawwas, qui est venu de Tripoli pour une affaire à part. Ce dernier, habillé à l’européenne, porte, entre autres, des pantalons blancs, des escarpins et des cheveux. Le moudir Hadj Ibrahim me reçoit sans daigner se lever, mais il est obligé de me souhaiter la bienvenue lorsqu’il a lu le firman du Pacha. Je reste là, il fait chercher une maison pour m’y loger et y fait conduire le bagage après m’avoir interrogé sur le contenu des cantines et des gherair[246]. Je dîne avec lui ; il mange à table le premier ; je ne dis rien, mais je n’en pense pas moins. Ce vieux squelette à moustaches ne fait pas un changement de place de cinq pas sans traîner après lui ses immenses pistolets. La conversation roule sur le Iemen où il a vécu longtemps, et Saouakim où il a connu, il y a deux ans et demi, le voyageur Hadj Iskander[247] allant au Soudan.

Le soir, je vais à la maison qui m’est destinée, en attendant mieux, et qui se trouve près de la ghaba. Je suis heureux de me reposer. De la ghaba à Ghadāmès, 1 heure 2 minutes.

12 août.

Ce matin, de bonne heure, je suis encore dans mon lit, lorsque vient me trouver un des petits négroturcs frisés du moudir, armé d’un sac en toile et d’un billet très aimable, mais très inintelligible. Le petit négroturc est plus clair et m’exprime que son noble maître désire une bouteille d’araki. Or, en fait de liqueurs, je possède une bouteille entamée d’absinthe, et une d’eau de noix. Je remets au petit l’eau de noix et on l’emporte avec de grandes précautions.

Je vais ensuite chez le moudir pour lui parler de la maison que je dois habiter et que je veux louer ; il me retient à déjeuner. Je vois la maison qu’on m’a destinée ; elle ne peut pas me convenir ; on m’en montre une seconde, qui est moins mal et que je prends.

Le moudir me retient à dîner et j’accepte, quoique je commence à avoir assez de sa société et de ses repas. Mais, pendant l’après-midi, je vois revenir le négroturc qui, après bien des caresses, me montre une damejeanne qu’il a apportée et que son maître voudrait avoir remplie d’araki, contre remboursement bien entendu. Ceci me paraît trop fort, et je renvoie le bonhomme avec le « non » le plus formel et le plus véridique. Je fais suivre Ahmed, qui va dire au moudir, qu’étant indisposé, je ne viendrai pas dîner chez lui. Le moudir cependant prétexte qu’il s’est mis en frais et qu’il faut que je fasse honneur à son repas.

A l’heure dite, je ne me rends à son habitation que lorsqu’on vient me chercher. Je trouve tout le monde en prières de l’air le plus contrit du monde. On sert plusieurs plats, parmi lesquels une poule pour cinq personnes ; le moudir s’excuse sur ce « qu’il n’a pas pu trouver de viande en ville ». J’avais vu un mouton et plusieurs chèvres dans les rues. Le stupide homme me demande : « Y a-t-il de la viande dans votre pays ? — Oui, nous autres Français, nous en mangeons deux fois par jour. — En France ou bien en Alger ? — En France, à Alger et même à Ghadāmès. » Notez qu’au déjeuner nous n’avions eu que des légumes. Je n’ai lâché mot que de force à dîner, et, sans attendre le café, je suis revenu chez moi. Or le moudir avait dit qu’il se chargeait de mon dîner et de celui de mes gens. On apporte en effet ce dernier, et il se compose de deux assiettes, l’une contenant un peu de légumes qui ne dépassent pas le fond de l’assiette, l’autre contient la même quantité de vermicelle. Enfin quelques onces de pain. Je fais renvoyer le tout chez le donateur. Ahmed et Brahim dans les rues sombres et couvertes de Ghadāmès manquent l’un de renverser une femme, l’autre de se casser la tête.

Je vois deux fois Othman ; bonnes nouvelles de chez les Touareg. Il trouve le moudir ce que j’ai dit. Le moudir a des soldats sous ses ordres. Ce sont des Djebaliya, depuis l’âge le plus jeune jusqu’aux vieillards à barbe blanche. Ils ont pour se vêtir un haouli, de sorte qu’ils laissent leurs poitrines, y compris les tétons, nues, ce qui, je n’ai pas besoin de le dire, serait plus gracieux chez une belle femme que chez ces squelettes affamés.

C’est la nuit que les femmes des Ghadamsya sortent pour aller à la fontaine et à leurs affaires. Celles que j’ai vues sur les toits portaient un haïk bleu tourné comme chez les femmes des Beni-Mezab. J’ai vu dans les rues d’autres femmes sans voiles et portant un diadème de cuivre doré : ce sont ce qu’on appelle ici des ’Atriya, c’est-à-dire de la caste mélangée de sang noir. Ce sont les mulâtresses.

Les maisons de Ghadāmès sont hautes, ayant quelquefois un rez-de-chaussée et deux ou même trois étages[248] ; les murs, bâtis en briques de terre crue, sont blanchis à la chaux. L’architecture ressemble à celle des Beni-Mezab. Les rues sont couvertes et fort obscures en plein jour, à plus forte raison de nuit. La ville et les plantations sont entourées de murailles et l’on reconnaît en certains endroits que ces murailles ont été détruites deux fois avant celles qui existent aujourd’hui.

La ville possède un citronnier ; il y a maintenant des pastèques en quantité, mais elles sont dures ; les melons sont aussi en grand nombre ; ce sont les meilleurs que j’aie trouvés dans le Sahara. Il y a des citrouilles, gauráa, tomates, etc. Les dattes de la petite espèce noire sont mûres, mais on ne les a pas encore cueillies.

La ville est remplie de Touareg. Il paraît qu’ils m’ont tous très bien vu, d’après les discours d’introduction qu’a faits Othman. Ceux qui sont venus hier me voir dans la Ghaba avaient demandé à Othman : « Pouvons-nous venir le saluer ? »

Le moudir fait donner la bastonnade devant moi à un nègre colossal qui avait commis le crime d’aller voir deux fois cette année une négresse dans une maison particulière.

13 août.

Le matin, je change de demeure ; le pauvre cheikh Ali[249], qui bégaye tant qu’on ne peut pas se moquer de lui, est presque toute la journée chez moi ; il va me chercher tout ce qui me manque.

Je fais la sieste et écris quelques lettres. A l’heure du Medjelès, qui a lieu toutes les semaines à pareil jour et une autre fois par semaine, le moudir fait envoyer chercher mon firman. Je trouve bon de donner aussi celui du Bey de Tunis et le décret des douanes, qui sont tous lus, et sont le sujet d’un commentaire de la part du moudir. Dans la soirée, on m’annonce sa venue ; j’ai une explication avec lui, mais il est si bête, si borné, si entiché de son osmanlisme que l’on n’arrive à rien avec lui. Enfin, il dîne avec moi. Il vient ici avec un armement complet. Il me promet que, partout où j’irai, il me fera accompagner par deux de ses fameux soldats.

J’apprends aujourd’hui que les nobles Ghadāmsia (sang blanc) qui épousent une ’Atriya sont mal vus, que les ’Atriya mâles ne trouvent jamais à épouser une femme noble.

14 août.

De bonne heure, le cheikh Ali vient m’apporter un panier de légumes. Il m’apprend que chaque grande famille de nobles a ses ’Atriya nés depuis longtemps des négresses de ses aïeux, et doit les protéger, leur fournir du travail et de la nourriture s’ils sont dans le besoin. Il paraît que les femmes ’Atriya n’ont pas toujours des mœurs très chastes.

On m’apporte des dattes mûres ; elles sont toutes petites et noirâtres, mais je ne les trouve pas mauvaises.

Des Touareg viennent à l’heure du déjeuner frapper à la porte pour me voir, mais je ne fais pas ouvrir. Le cheikh Othman m’approuve. Du reste, ils n’ont pas insisté. Dans l’après-midi, le petit Abyssin m’apporte un panier de légumes de la part du moudir. On sème en ce moment une graminée, céréale, appelée ici El-Gossob[250], et dans le nord dra’ ; on ne la récolte qu’à la fin de l’automne.

Visites de quelques grands de la ville.

15 août.

Je sors accompagné de deux soldats et je vais voir d’abord les Esnām[251], ces restes de constructions que je crois être les ruines de la ville ancienne du temps des Romains. Ce sont des supports de vastes arcades, je le crois du moins ; tout à l’entour, s’étendent des débris de pierres, et des fondations comme on en voit dans toutes les ruines romaines de ce pays. Les pierres ne sont pas taillées ; quelquefois cependant elles sont dégrossies ; elles sont unies par un ciment de plâtre. Au milieu des décombres sont quelques tentes touareg, mais leurs occupants n’étaient pas là et nous n’eûmes à disputer le chemin qu’à deux lévriers qui gardaient les tentes.

Je vais voir la source ; elle forme un bassin profond d’une eau transparente et d’un bleu charmant ; l’eau donne naissance à quelques mousses aquatiques qui paraissent au fond en plusieurs endroits. Des libellules rouge brique planent au-dessus de l’eau. Je ne vois pas de poissons. Le bassin a une forme inégale : il est garni de pierres. L’eau s’écoule d’une manière insensible à l’œil par un canal souterrain près de l’endroit où l’on vient puiser l’eau. Le kaïd el mā, chargé de distribuer l’eau, est loin de là dans une petite niche sur le marché.

Je passe la soirée couché sur un banc de la rue, où j’ai fait porter une couverture et des coussins. Je regarde le mouvement autour de moi. Il y a plusieurs négresses qui paraissent à poste fixe près d’ici ; elles jacassent toute la journée. Quelques nobles Ghadamsia passent devant moi ; les uns me saluent, les autres ne me disent rien. Je rends les saluts à ceux qui me parlent. Les noirs dépassent de beaucoup parmi les passants le nombre des blancs. Presque pas de Touareg.

Un de mes voisins possède une jument du Touat ; c’est le seul cheval qu’il y ait en ce moment à Ghadāmès.

J’obtiens le soir la latitude de Ghadāmès par le passage de Mars au méridien : j’ai 30° 6′ 33″ N.

16 août.

Je vais me promener dans la ville. Il y a près d’ici, je crois dans le quartier d’El Aouina[252], un petit marché où l’on vend des liqueurs ; il est remarquable aussi sous un autre point de vue. D’un côté il est bordé d’arcades, et je remarque un tronçon de colonne qui me paraît être évidemment romain. Du côté opposé coule sous terre une petite rigole auprès de laquelle est un abreuvoir et un lavoir. Plusieurs petites auges carrées, en pierres de différentes grandeurs, sont encore ici en souvenir de l’ancienne Ghadāmès. Mais j’étudierai tout cela systématiquement un peu plus tard.

Je rends une visite au moudir et je le trouve très bien. Cependant, j’apprends plus tard qu’il a eu une violente dispute avec sa femme turque à la suite de laquelle celle-ci a demandé du poison pour le tuer. De là rupture, et la femme répudiée s’en est allée à Dérdj. Le fils du moudir qui est à Sinaoun est parti pour Tripoli aussitôt qu’il a appris cette nouvelle. De sorte que le moudir est d’une humeur de chien pour tout le monde. Je donne de l’opium au moudir, qui est dérangé à état permanent. Il m’envoie le soir une excellente pastèque.

Il est curieux de voir les Ghadāmsia savoir presque tous le haoussa ; rarement ils parlent à leurs esclaves dans une autre langue. Les enfants blancs et les esclaves apprennent d’abord le ghadāmsia[253], et ce n’est que plus tard qu’ils se mettent à l’arabe.

On a toutes les peines du monde à se procurer ici des légumes, des melons et de la viande. Tout est pris d’avance : les acheteurs vont chercher les fruitiers jusque dans leur ghaba, et le peu qui arrive au marché est de suite accaparé. Quant à de la viande, depuis que je suis ici, les Arabes n’ont pas apporté de moutons, il se passe quelquefois quinze jours sans qu’il en vienne. On est réduit aux poules, pigeons et à quelques chevreaux.

Le soir, je fais porter mon lit sur la terrasse et j’y dors en compagnie de mon fusil chargé à balles. J’ai la distraction de voir les ombres de mes voisines, blanches et noires, se promener sur les terrasses d’alentour et d’entendre leur caquet à voix basse.

17 août.

Ihemma, le petit bandit targui qui accompagnait Si ’Othman, m’apporte quelques lignes de tefinagh que m’ont écrites ses sœurs auxquelles j’avais envoyé à chacune un miroir.

Je vais voir le marché qui a lieu toutes les semaines à pareil jour. Il a lieu immédiatement après la prière à la mosquée au dohor. On prend ses places d’avance ; le moudir m’a envoyé deux soldats qui sont postés à côté de moi pour écarter les badauds. Je vois arriver le moudir, avec son page abyssin et ses longs pistolets, puis le qawwas ; ils entrent dans la mosquée par une porte à part donnant sur le marché. La prière ne dure qu’un instant ; je suis ensuite rejoint par le cheikh de la ville (Cheikh Ali) et il se rassemble autour de moi plusieurs Ghadāmsia, entre autres Abd el Aziz, bel homme à barbe grisonnante et à beaux vêtements, qui connaît de vue Tombouctou, Oualata, Tichit, le Soudan et le Touat, ainsi que les pays intermédiaires. C’est un homme intelligent et d’autant plus poli qu’il connaît Tunis et Tripoli. Nous nous tenons sous un corridor, près de la boutique du gomrekdji[254]. Nous voyons passer beaucoup de Touareg, dont plusieurs sont d’une taille colossale. Quelques-uns me saluent ; d’autres me regardent et passent ; deux Sakomāren[255] seulement se permettent de dire : « Fi ! c’est lui qui a amené Cheikh Othman ». Mais cette parole de la bouche d’Imrhad n’a pas beaucoup de poids.

Le marché n’est pas brillant ; on y vend des cotonnades anglaises et maltaises, des étoffes de coton bleu à rayons rouges, du Soudan, dont les unes servent de couverture et les autres de vêtements de dessus aux femmes de Ghadāmès. On vend quelques fusils, des chameaux et un coffre. On me dit que d’ordinaire le marché est plus beau.

Les Sakomaren qui sont ici sont des chameliers qui doivent amener au Touat la grande caravane des Ghadāmsia dont les bagages sont déjà exposés hors de la ville en attendant que les affaires soient arrangées avec Ikhenoukhen.

18 août.

De bon matin, un Targui m’amène un enfant parent de Si ’Othman, qui est affecté d’un œdème très avancé provenant d’un anévrisme du cœur. Cet enfant, âgé de 12 ans, fait mal à voir ; outre sa maladie qui l’a rendu presque impotent, et qui a répandu une couleur jaune uniforme sur ses chairs molles, il a eu encore dernièrement la petite vérole, qui a laissé sur lui des traces profondes. Je déclare après l’examen que, lorsque Si ’Othman viendra, je lui dirai mon avis sur la maladie. Je crains toujours que les gens ignorants ne pensent que j’ai le remède de telle ou telle maladie et que je ne veux pas la guérir.

Quelque temps après, je reçois la visite bienvenue de trois dames targuies, l’une d’elles est jeune, assez grande et d’une blancheur rare ; elle est de plus très bien peignée. Sa coiffure est, sur le devant, identique à nos bandeaux plats d’Europe, mais ces derniers se terminent derrière les oreilles par deux nattes courtes et épaisses. Les ornements de ces Targuiāt sont sobres ; la belle porte trois légers bracelets à chaque bras ; le tout est de bon goût et serait bien vu en Europe. Ainsi ce ne sont plus les ornements grossiers des Arabes.

La conversation roule sur très peu de choses parce que ces dames me font la malice de prétendre ne pas comprendre l’arabe, de sorte que je suis à m’éreinter à chercher de rares expressions dans le cinquième volume du Dr Barth. — Elles partent d’un éclat de rire formidable quand je parviens à leur désigner « ulhi »[256] et « teraouen »[257] comme étant le siège primitif de la maladie du jeune Targui qui est le frère de l’une d’elles. Lorsque nous étions ainsi aux prises, arrive Si’Othman qui, en voyant les Targuiāt, s’écrie : « Bism Illah er Rahman er Rahim », expression que les Touareg emploient lorsqu’ils sont affectés d’une surprise pénible. Nous parlons de nos affaires et, pendant ce temps, les Targuiāt veulent s’en aller ; l’une d’elles retrouve son arabe pour me demander du tabac. Je leur dis que je n’en ai pas, mais que, si elles veulent bien revenir, j’espère être plus riche.

Aujourd’hui, on vend au marché tous les moutons qui sont arrivés hier. Le cheikh Ali me dit qu’on en vend quelquefois 300 en un seul jour. Les occasions sont si rares que l’on fait ses provisions. Le même homme me raconte qu’à la dernière vente il acheta trois moutons, que cinq jours après il en vendit deux, et qu’il eut le troisième pour profit de sa spéculation. J’achète un mouton, hier j’en avais acheté un autre engraissé en ville. Les moutons se vendent, comme du reste tout ce qui passe sur le marché, par l’entremise de « dellāl », crieurs, et tout est cédé à l’enchère. Les principaux marchands, et en général tous ceux qui ont besoin de quelques-uns des articles en vente, se tiennent assis autour du marché ; et les crieurs passent en exposant la marchandise et en indiquant le dernier prix offert.

J’apprends qu’autrefois, les Ouled Hamed d’El-Ouad prélevaient un petit tribut, « ghefara », sur les marchands de Ghadāmès qui passaient par le Souf se rendant à Tunis ; depuis l’occupation française, cela n’a plus lieu.

Autrefois, la route de Ghadāmès à Gabès était très fréquentée, maintenant personne ne fait plus ce voyage de crainte des Ourghemma. Je vois plusieurs Ghadāmsia qui ont fait chacun une demi-douzaine de fois cette route.

Les nouvelles d’Ikhenoukhen sont qu’il est arrivé à Māsīn avec ses chameaux altérés (les puits de cette région sont presque tous à sec cette année). A Māsīn, ils ont trouvé le puisard contenant très peu d’eau (le mot Māsīn ne signifie pas autre chose) ; il faut qu’il séjourne là jusqu’à ce que les chameaux aient bu pour pouvoir franchir les dernières étapes jusqu’à Ghadāmès. Le puits d’Inguelzām[258] est aussi tari.

Toujours des difficultés pour trouver des légumes et des fruits. Santé parfaite.

19 août.

Je reçois dans la matinée la visite de Si ’Othman et d’un vieux Targui qui semble être de ses intimes ; je leur fais voir les livres arabes que je destine à Cheikh el Bakkay de Tombouctou. Parmi ces livres est mon Coran doré sur tranche ; Si ’Othman en est épris. Il commence à chanter la sourate de la vache et j’ai peine à l’arrêter. Voyant que ce livre faisait tant de plaisir à mon ami, je lui en fais présent. Si ’Othman ne peut contenir des démonstrations de joie enfantine. Là-dessus, il s’en va pour prévenir le crieur, qui est en train de lui procurer une « Neskha » manuscrite, qu’il n’en a pas besoin.

A peine Othman était-il sorti qu’au milieu de mon déjeuner arrive ma belle Targuie d’hier, accompagnée cette fois d’une belle jeune femme seulement. Elles me disent qu’Othman leur a défendu de venir et que c’est pour cela qu’elles ont attendu sa sortie. J’apprends aujourd’hui que Télengui, c’est le nom de la belle Targuie, est mariée, mais elle me dit que son mari part demain pour le Touat. Je leur fais cadeau à chacune d’un foulard de coton et d’un miroir, et d’un peu d’argent pour acheter du tabac, car toutes les Targuiāt fument. En échange de mes présents, Télingui me demande du papier pour m’écrire du tefinagh. Télengui me distrait beaucoup ; je l’engage à revenir. Son vêtement se compose d’une blouse bleu de ciel, à manches courtes, n’atteignant pas le coude, et d’une couverture de coton blanc dont elle s’enveloppe tout entière, sauf la figure.

Les moutons des Arabes d’ici ont tous la grosse queue ; au Souf ils n’en ont pas de cette espèce, mais les Nemēmcha et les Hamamma en possèdent.

Dans la soirée, Ikhenoukhen envoie à Othman deux Targuis, pour lui dire de venir apporter de l’eau à une demi-journée de Ghadāmès. Ikhenoukhen, à ce qu’il paraît, veut avoir des nouvelles ; il sait maintenant que je suis venu. Dans la soirée Othman vient me dire adieu ; il part cette nuit. Il ne sera absent qu’un jour, deux au plus.

J’apprends que le district de Dérdj est très malsain, des fièvres très violentes y règnent. C’est une terre de labours avec des sources ; on y cultive du blé et du guessob. Othman me dit qu’il y a des fièvres jusqu’à Ghadāmès, et me demande de la quinine pour deux femmes targuies qui sont fiévreuses.

20 août.

Ce matin, je prie le cheikh Ali de vouloir bien emporter chez lui les objets qu’il a encore ici et qui lui font faire par jour trois ou quatre ascensions chez moi. Cela ne peut pas durer. Le petit bègue, au lieu de s’exécuter, me fait dire, quelque temps après, qu’il a trouvé une autre maison et qu’il m’invite à venir la voir ; je lui fais répondre que je me trouve bien ici et que les convenances m’obligent à ne pas changer de demeure comme de chemise. Cheikh Ali me fait dire là-dessus qu’il viendra me déranger vingt fois par jour ; je sors alors et je trouve mon homme à la porte ; il est chassé comme un chien, avec défense expresse de remettre les pieds ici.

Dans la chaleur du jour, je vais chez le moudir pour signaler la conduite du cheikh, et déclare que je ne sortirai que par la force d’une maison que j’avais acceptée à contre-cœur ; mais le petit bègue est aux cent coups, et il jure, à qui veut l’entendre, qu’il me chassera de sa maison, et qu’il enverra, s’il le faut, cinq ou six esclaves armés pour me faire sortir ; il menace mes domestiques de prêcher le Djehad, ou guerre sainte, et dit que, dans ce cas, toute la ville suivrait son avis. Il bégaye sa colère partout, dans la rue et chez le moudir.

Le moudir vient me trouver et tâche de m’apaiser : en me disant qu’il a vu la nouvelle maison, qu’elle est plus belle que celle que j’habite et que le loyer en est très bon marché. Mais toutes ces conditions ne me font pas changer d’avis, et je lui renouvelle ma déclaration que, si l’on voulait me faire changer de demeure, il fallait employer la force, et que, dans ce cas, je ne sortirais de ma maison que pour me rendre à Tripoli. Le moudir me fait entrevoir qu’il n’est pas tout à fait le maître ici, que les Touareg le sont plus que lui, et que, si le cheikh en venait aux extrémités, la seule chose qu’il pourrait faire serait de déclarer que tout ce qui m’adviendrait serait fait à lui et serait une injure pour le gouvernement turc. Pendant ce temps, il m’emporte le fond d’un petit flacon d’absinthe qui me reste, ma dernière goutte de spiritueux.

Enfin, après le coucher du soleil, le moudir revient accompagné d’El Mokhtar, l’un des membres du Medjelès. Ils me disent que le Medjelès a été assemblé extraordinairement pendant toute l’après-midi, que l’on a vivement blâmé la conduite du cheikh et que l’on a conclu que, s’il n’y avait pas moyen d’arranger les choses autrement, le cheikh serait obligé à me céder sa maison pour le temps de mon séjour. Là-dessus, ils me prient de pardonner la conduite de Cheikh Ali. Ceci est une autre question. Je déclare que, comme homme, je lui pardonne volontiers, mais, comme représentant de mon gouvernement, je ne puis le faire aussi facilement, et que je demande mûre réflexion à ce sujet. Là-dessus ces messieurs se retirent après avoir pris le café.

J’ai reçu la visite d’un marchand de Ghadāmès, l’un de ceux qui prêtèrent de l’argent à Barth, à Kanō, lors de son retour de Tombouctou et au joli taux de 100 % au bout de quatre mois. Je lui fais des compliments sur sa libéralité, d’autant plus que l’argent qu’il prêtait était de l’argent anglais ; mais il me dit qu’il avait calculé le profit que lui aurait rapporté cet argent mis en ivoire dans le même espace de temps et prêté son argent avec le même profit.

Les Targuiāt (les deux mêmes qu’hier) sont venues me voir, mais ne sont restées qu’un instant, elles m’ont apporté quelques lignes de Tefinagh.

J’ai tellement cru aujourd’hui qu’il allait se passer quelque chose, que j’ai fondu des balles de revolver.

[246]Pluriel de gherâra, sac en laine servant à contenir les objets chargés sur les chameaux. (O. H.)

[247]Nom pris par le baron de Krafft. Sur son séjour en Tripolitaine, voir Mittheil. de Petermann, 1861-1862, passim.

[248]Ces dernières doivent être très peu nombreuses ; Mircher ne parle que de maisons à rez-de-chaussée et un étage (Mission de Ghadāmès, p. 100).

[249]C’était le cheikh el bled, ou maire de la ville.

[250]Draa désigne au Sahara, suivant les régions, tantôt le sorgho à grains noirs, tantôt le millet blanc à chandelles. Il s’agit probablement du dernier. (Cf. Catalogue Foureau, p. 15.)

[251]« Les idoles. » On sait qu’après avoir visité Djerma au Fezzân, Duveyrier a rapporté les Esnamen aux Garamantes. (Les Touareg du Nord, p. 251.) Vatonne se borne à les qualifier « d’affreuses ruines sans caractère et sans intérêt ». (Mission de Ghadāmès, p. 268.)

[252]Ce quartier porte aussi un autre nom intéressant pour les origines : Beni-Mâzigh.

[253]C’est-à-dire le dialecte berbère.

[254]Isaqqamaren, vassaux des Kel-Rhela.

[255]« Douanier ». (O. H.)

[256]Oulhi, le cœur.

[257]Touraouen, le poumon.

[258]Inguelzam, Māsīn, points d’eau de la roule orientale de Ghât à Ghadāmes.


CHAPITRE III

IKHENOUKHEN

21 août.

Dans la matinée vient me voir le petit brigand Ihemma ; il me raconte encore qu’il veut assommer un Targui qui s’est servi d’un de ses chameaux sans sa permission. Il m’annonce le premier qu’Ikhenoukhen est arrivé, avec très peu de monde et deux chameaux seulement.

Ikhenoukhen est arrivé d’un côté et Othman est parti de l’autre, de sorte qu’ils se sont croisés ; cependant Othman revient lui-même dans l’après-midi, et me dit que les nouvelles sont bonnes. Ikhenoukhen est très occupé ; il est encombré de visites ; le moudir va le voir et une foule de Ghadāmsia ; on traite l’affaire du vol des chameaux et puis celle du départ de la caravane du Touat. Il paraît qu’il n’est pas bien disposé pour les Hogar, et qu’il défend aux Ghadāmsia de prendre des chameliers Sakomaren qui sont ici (ils sont imrhad des Hogar) ; il veut que les chameliers soient Azgar ou Ifoghas[259] ; les Hogar sont ennemis. Il déclare qu’il brûlerait les charges des chameaux de la caravane si elle partait avec les Sakomaren. La nouvelle arrive de Rhat, que l’Aïr a envoyé deux députés à Rhat pour dire que la route du Soudan était de nouveau ouverte, ce qui cause grande joie aux Ghadāmsia, et fait espérer qu’il y aura cette année un marché à Rhat, ce dont on commençait à désespérer. On apporte en même temps la nouvelle que le Hadj Ahmed, frère de Si ’Othman et chef des Touareg Hogar, va arriver ici sous peu.

Othman vient me prier, de la part du cheikh Ali, de lui pardonner ce qu’il a fait avant-hier.

22 août.

Othman vient me prendre dans la matinée et me mène chez Ikhenoukhen. Le sultan des Azgar est campé au loin, hors des plantations, tant il craint la petite vérole qui règne à Ghadāmès. (quoiqu’elle ait beaucoup diminué). Je trouve Ikhenoukhen entouré de quelques Touareg, de deux Ouled Hamed, et de deux Ghadāmsia. Il me fait asseoir d’un geste imperceptible et, sans se mouvoir, me fait, ainsi qu’à Othman, les questions de politesse targuie : « Mattoullid ? Māni ouinnek ? » — Comment vous portez-vous par cette chaleur ? Grâce à Dieu vous êtes venu ici, et les circonstances m’y ont aussi amené, etc., etc.

Ensuite, Othman fait lire les lettres adressées au cheikh Ikhenoukhen lui-même, et les firmans de Tripoli et de Tunis que j’ai. On est obligé de traduire les passages importants, car Ikhenoukhen comprend à peine l’arabe et ne le parle pas. Après cette cérémonie, Ikhenoukhen, qui a montré tout le temps la plus grande réserve, me souhaite froidement la bienvenue, puis nous prenons congé de lui. Othman trouve que l’accueil qu’il m’a fait est bon, quoique j’aie presque été tenté d’abord de croire le contraire. Il me dit que l’habitude des Touareg est de paraître fuir d’abord une nouvelle connaissance, mais que les autres Touareg qui assistent à notre entrevue ont certainement dit en eux-mêmes : Ikhenoukhen se réjouit déjà du cadeau qu’il obtiendra de ce Français.

J’ai ensuite une très longue conversation avec Othman au sujet de mes projets ; je leur donne une plus grande extension et pense aller de Rhat à Insalah. Il me dit que cela se décidera à l’arrivée de son frère Hadj Ahmed[260].

Je demande à deux des Hamed d’El-Ouad, qui ont été trois fois d’El-Ouad à Rhat, ce qu’ils ont emporté. C’est des douros. Ils en ont rapporté des ânes touareg ; prix à Rhat, 6 1/2, 7 et 8 douros, et à El-Ouad 60, 61, 80 fr. Des chameaux (petites chamelles) achetés 100, 105, 110 francs et vendus à El-Ouad 150, 160 francs. — Zebed (civette), achetée l’once 26 fr. 50 et vendue 33 francs. Outres du Soudan achetées 3 fr. 40 à 4 francs et vendues 6 fr. Peaux de buffles (kelābo), achetées 10 fr. les grandes, vendues 11 fr. 40 et 15 fr.

23 août.

Aujourd’hui, pas d’événements ; je cause avec un Ghadamsi, Mohammed ben Mohammed, qui connaît très bien Rhat. Il m’explique plusieurs des particularités du commerce de Ghadāmès.

L’ivoire, et les principales autres denrées du Soudan qui viennent ici, ne sont jamais vendues sur place, mais sont dirigées sur Tripoli. Elles ne pourraient être obtenues ici que pour un prix très approché de celui de Tripoli, comme par exemple 2 % en moins. L’or est quelquefois vendu en petites quantités sur le marché, par des individus qui ont besoin d’argent immédiatement. Les peaux de panthères et les autres petits articles se trouvent aussi de temps en temps.

Les Ghadāmsia qui vont à Rhat donnent un cadeau de 10 douros[261] à Ikhenoukhen, et ils peuvent alors commercer comme bon leur semble. A Rhat même, les charges d’ivoire ne font que passer ; sauf dans de rares cas, par exemple quand un marchand du Soudan a besoin de quelques objets qui se trouvent sur le marché de Rhat, il envoie un peu d’ivoire qui se vend là et dont le prix sert à acheter ce dont il a besoin. La plupart des marchands Ghadāmsia du Soudan envoient leurs caravanes à des correspondants à Rhat et à Ghadāmès et leurs produits ne sont vendus qu’à Tripoli même. A Rhat, les maisons se louent 6 douros pour le temps qu’on y reste à la foire, soit 15 jours, soit un an.

Les Ghadāmsia ne prennent pas de commission entre eux, ils se rendent de petits services commerciaux sans exiger de rétribution.

Aujourd’hui, il est arrivé une petite caravane de Rhat avec un chargement d’ivoire. Les nouvelles qu’elle apporte sont bonnes, l’Aïr a fait la paix avec Rhat, et l’on espère avoir un marché cette année, ce dont on avait d’abord douté. Les Ghadāmsia confient leurs marchandises aux chameliers touareg, qui les transportent à destination avec le plus grand scrupule.

24 août.

Dans la matinée, je suis encore obligé de me fâcher « tout rouge » contre mes domestiques.

Je reçois la visite de quelques Touareg. Dans la soirée, je vais voir Ikhenoukhen. Il sort de sa tente seul et vient nous rejoindre dans la dépression où il campe, à part de toute oreille indiscrète, et nous nous asseyons. Il me salue, cette fois comme une vieille connaissance, et commence, en bon Targui, par des questions de politesse. « Comment allez-vous ? Comment trouvez-vous le temps ? Supportez-vous bien cette chaleur ? Êtes-vous rétabli de votre voyage dans l’Erg ? C’est là que nous voyions du merveilleux lorsque nous allions sur nos méhara piller les Chaanba et les Souâfa, etc. » Puis, après avoir rendu ces politesses, je commençai à parler ; Si ’Othman traduisait mes paroles en Temāhaght[262].

Je dis à Ikhenoukhen que le sultan d’Alger qui lui avait envoyé Si Ismail[263] était rentré en France, mais que son successeur, qui était mû par les mêmes idées, m’avait envoyé à lui comme gage de son amitié et de son grand désir de lier des relations amicales avec les chefs touareg et en particulier lui Ikhenoukhen. Je lui expliquai nos intentions de commerce avec le Soudan, et notre désir de le voir l’intermédiaire entre nous et les noirs. Je l’assurai que tous les Touareg qui viendraient chez nous seraient reçus avec honneur et empressement ; qu’on les traiterait selon leur rang et qu’on leur ferait de beaux cadeaux ; que, si lui-même Ikhenoukhen voulait se décider à faire le voyage d’Alger, il pouvait compter sur toute la sincérité, tous les égards et toutes les marques d’amitié qu’il pourrait désirer.

Ikhenoukhen me répondit qu’il était devenu vieux et qu’il ne pouvait s’absenter du milieu des siens, qu’il avait déjà tant de peines à les tenir d’accord et à apaiser leurs querelles naissantes, qu’il ne pouvait pas penser à s’éloigner d’eux. Puis, passant à un autre sujet, il causa pendant quelque temps à Othman en temahaght et je les vis rire ensemble. Ils ne voulurent pas me dire de quoi il s’agissait ; mais, plus tard, je le sus par Othman et j’en parlerai à l’occasion.

Se retournant vers moi, il me fit la question insidieuse : « Pourquoi les Anglais sont-ils bien reçus partout et pourquoi les Français, quand ils envoient même leurs domestiques, sont-ils en butte à toutes sortes de difficultés et toujours mal reçus ? » Je lui répondis : « Cette demande m’étonne, car j’aurais cru que vous saviez cette raison mieux que moi-même. Mais je vais vous l’expliquer brièvement. Vous ne connaissez les Anglais que comme marchands et voyageurs riches et prodigues ; vous ne les avez donc rencontrés que vous offrant des profits et des gains considérables ; il est naturel que l’accueil qu’on leur fait soit bon. Mais nous, Dieu nous a mis maîtres d’Alger, nous avons été sans cesse forcés de combattre, toujours malgré nous, et ce que vous savez de nous, la connaissance que vous avez de notre administration et de nos vues, vous l’avez reçue à travers une digue d’ennemis. Sans vous parler du chérif, la digue ennemie nous l’avons au milieu de nous, ce sont les Chaanba, ce sont les Souāfa, les Beni-Mezab et enfin tous ceux qui sont nos voisins. Moi-même, à El-Goléa, j’ai été menacé de la mort par des Chaanba qui avaient été faire leur soumission à Alger. Je crains plus les Chaanba que les Iboguelan[264]. »

Ikhenoukhen approuva énergiquement mon avis par un « hakk » significatif. Il me dit que c’était précisément là la différence, mais que pour lui il n’ouvrait pas son oreille à ces mauvais bruits, et qu’il s’était fait une ligne de conduite, dans toute sa vie, de ne faire que le bien, de ne jamais léser le faible et de redresser les torts ; que, puisque j’étais venu à lui, il me mènerait partout où je voudrais dans l’étendue de son commandement.

Pour persuader encore plus le chef de notre « non-ogrerie », je lui fis la remarque que le sultan de Constantinople, celui du Caire, celui de Tripoli, de Tunis et de Fez étaient nos amis, comme aussi celui des Anglais, qu’ils avaient la plupart des officiers et des industriels français chez eux, et que nous étions sur le meilleur pied ; que si réellement nous étions si mauvais, ces hommes puissants et éclairés ne manqueraient pas de se tenir éloignés de nous. Ikhenoukhen fit alors une allusion aux événements de Syrie qui me désappointa ; il me donna la nouvelle d’une intervention anglaise et française, mais je lui objectai que je n’avais pas de nouvelles aussi neuves. Il mentionna aussi l’entreprise du canal de Suez dont il ne comprenait pas le but. Je le lui expliquai en particulier au point de vue du pèlerinage de la Mekke et lui dis que le chef de l’entreprise était un Français et l’ami intime de mon père.

Passant à mon voyage, je dis à Ikhenoukhen que mon but était de voir le marché de Rhat et de revenir par In-Salah. Rhat, me répondit-il, c’est très facile, mais In-Salah, je ne peux pas mentir, ma puissance ne s’étend pas jusque-là ; les gens du pays même ne sont pas mes amis. Mais, ajouta-t-il : « Voilà le sultan d’In-Salah », et il me montra Si ’Othman. Othman se défendit de toutes ses forces, mais Ikhenoukhen revint au moins trente fois à la charge pour me faire comprendre que c’était lui qui pouvait me mener à In-Salah. Othman tint ferme.

En terminant, Ikhenoukhen me dit qu’il voudrait bien me voir recevoir de Tripoli un firman qui recommanderait qu’on me traitât bien et que le pacha y fît la remarque que ce qui serait fait pour moi serait fait pour lui. Je dis au chef targui : « Bien, je vais demander ce firman, mais je dois te dire, en toute franchise, notre amour-propre est blessé de voir que tu nous aimes pour un autre et non pas pour nous-mêmes ». Ikhenoukhen, prenant quelques pierres et les lançant négligemment de côté, dit : « Les Turcs, voilà le cas que nous en faisons, nous savons que ce sont vos esclaves ; partout où vient un conseil de vous, c’est lui qui gouverne réellement le pays et le gouvernement turc ne peut plus rien d’arbitraire ; nous autres, nous n’avons pas besoin du firman, mais nous serons bien aises de le montrer à d’autres. »

Je terminai en priant Ikhenoukhen de consentir à échanger un traité d’amitié. Il me répondit que cela ne pressait pas et que nous nous retrouverions encore souvent. Puis, je lui fis dire par Othman que je n’avais pas apporté de présents en nature, craignant de ne pas tomber sur ce qui lui plairait, mais que je lui destinais 100 douros et une bague, avec une pierre précieuse, que je lui laissais en souvenir. Il répondit que le profit n’était rien pour lui et qu’il agissait ainsi envers moi parce qu’il le trouvait bon (je compris plus tard que la somme offerte lui paraissait peut-être un peu faible[265] en comparaison des présents anglais), que du reste rien ne pressait et que ce que je remettrais à Othman lui parviendrait. Là-dessus, nous nous saluâmes amicalement et nous revînmes chacun de notre côté.

Dans la nuit, je prends des renseignements sur les exactions du kaïd Ali Bey[266] et de son cousin le khalifa.

25 août.

Hier au soir, en allant voir Ikhenoukhen, j’ai remarqué que le sol de la grande dépression où il est campé est composé, sauf une légère couche superficielle, de cette roche terreuse, blanche et savonneuse déjà notée dans les dunes, et j’y trouvai des planorbes et des limnées, ces dernières un peu plus fortes que celles rencontrées au puits de Zouait.

Visite de Telingui, qui vient avec son brigand de frère et sa vieille sœur. Telingui est toujours aussi belle et aussi gaie ; elle ne reste pas longtemps. Je lui donne une feuille de papier pour qu’elle me la remplisse de mots targuis en Tefînagh.

J’ai été obligé de rosser deux de mes serviteurs à coups de bâton ; ce sont de vrais sauvages et ils ont la tête dure ! J’ai été forcé de les menacer de mort dans le cas où ils s’en iraient. Ils trouvent le voyage dur et s’imaginent qu’ils peuvent me planter là et s’en retourner chez eux. Ahmed a repris la fièvre.

Les melons ont fini ; les pastèques sont à leur fin. J’achète aujourd’hui des citrons verts pour faire de la limonade. J’ai déjà dit qu’il y a un seul citronnier à Ghadāmès.

J’apprends que les pauvres Touareg, principalement les femmes, se retirent à Ghadāmès ; dans chaque maison où ils se présentent et demandent, on leur donne des vivres, de sorte qu’ils peuvent vivre sans rien faire. C’est une coutume très ancienne, et une obligation des Ghadāmsia qui rappelle les conditions de vie des habitants du Djérid.

L’eau d’ici est très lourde, les indigènes l’ont pesée comparativement à celle des endroits voisins. Le moudir, moi et mes domestiques, nous sommes à l’état permanent au nec plus ultra de la diarrhée[267]. Mes domestiques trouvent aussi l’air lourd.

26 août.

Voici la raison pour laquelle, pendant ma conférence avec Ikhenoukhen, ce chef s’est entretenu avec Othman, à part, en targui et en riant. Ikhenoukhen a reçu la nouvelle qu’une lettre était arrivée ici, engageant la personne, à qui elle est adressée, à me tuer, moi et Si ’Othman ou, au moins, à chercher quelqu’un qui exécutât la commission. Or, on a dit à Ikhenoukhen que la lettre vient de Sidi Hamza, ce qui déroute un peu Othman parce qu’il serait étonnant qu’il eût déjà reçu avis de notre départ ensemble. Othman, en homme fin, me fait part d’un soupçon que cela pourrait bien venir de Sidi Ali Bey qui aurait mis le nom de Sidi Hamza en avant pour cacher le sien. Cela me paraît aussi possible parce qu’Ali Bey doit savoir que j’ai donné avis à l’autorité de ses exactions dans le Souf. Mais alors pourquoi vouloir la mort de Si ’Othman ? Je noterai ici un fait qui m’apparaît significatif aujourd’hui : M. Margueritte, alors commandant supérieur de Laghouât, me dit à mon retour d’El Goléa[268], lorsqu’il eut connaissance de tous les détails de cette entreprise : « Écoutez, autant que je connais l’homme (Sidi Hamza), je ne trouverais pas impossible qu’il vous eût envoyé une lettre de recommandation pressante pour les gens d’El Goléa tout en les prévenant directement de vous traiter le plus mal possible afin d’ôter l’envie à tout autre de revenir. » En effet, il est très connu que Sidi Hamza voudrait que nous ne vissions le Sud que par ses yeux[269]. J’ai voulu écrire cette nouvelle, avant que son authenticité fût tout à fait établie, afin que, dans le cas où elle serait vraie et que je dusse succomber, l’on pût trouver dans mes papiers des indications pour tomber sur la vraie trace du crime. Toutefois, je le déclare, cette nouvelle m’a peu ému, et m’amuse plutôt qu’elle ne me chagrine.

On me raconte qu’Ikhenoukhen reste quelquefois deux jours sans manger par fantazia ; il affecte de se faire apporter de bons repas et invite ceux qui sont présents à s’attabler, refusant lui-même de rien prendre. De même, lorsqu’il alla chez les Hoggar, il resta deux jours et une nuit, accroupi à l’arabe, à recevoir des visites et sans demander le temps de se reposer. Toujours par fantazia.

Si ’Abd el Aziz, qui alla à Tombouctou avec le major Laing, me dit qu’ils prirent la route d’Inzize (partis d’Aqàbli) et que, de là, ils coupèrent le Tanezrouft obliquement sur Am Rannān où ils prirent de l’eau.