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Journal de route de Henri Duveyrier

Chapter 21: CHAPITRE V
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About This Book

A day-by-day travel journal recording explorations across the Algerian and Tunisian Sahara, combining practical route descriptions, landscape and climate observations, and detailed notes on local settlements, customs, and material culture. The author catalogs plant distributions and geographical features, reports encounters and trade links, and records logistical challenges and bouts of illness. Editorial additions supply biographical context, textual notes, botanical cross-references, and indices to aid consultation. The work balances concise field immediacy with scholarly annotation, offering a serialized account useful to readers interested in travel narrative, ethnography, and regional natural history.

[259]Ceci indique que les tribus maraboutiques des Ifoghas ne font partie ni des Azdjer ni des Hoggar, mais sont en quelque sorte leurs intermédiaires.

[260]Duveyrier songeait encore à explorer l’Ahaggar. Il l’avait écrit à Barth, qui l’encourageait en ces termes : « Votre lettre me remplit de joie ; elle me prouve que nous pouvons encore espérer vous voir explorer le massif si intéressant des Hoggar et combler cette lacune capitale de notre connaissance de l’Afrique du Nord... Mes vœux les plus sincères vous accompagnent dans cette tentative grosse de difficultés et de périls. » (Lettre du 11 juin 1860, retrouvée dans les papiers de Duveyrier.)

[261]Le mot douro, en Tripolitaine, s’appliquait indifféremment à notre pièce de 5 francs, au douro d’Espagne (appelé aussi bou-medfa), et au thaler Marie-Thérèse (appelé aussi bou-tir). Le cours de ces monnaies variait d’ailleurs beaucoup par rapport à la monnaie de compte légale (le mahboub = 20 piastres turques).

[262]Temahaght ou temahaq (Les Touareg du Nord, p. 317).

[263]Ismaïl Bou-Derba.

[264]Tribu traitée de brigands par les Touareg eux-mêmes.

[265]Duveyrier dut finalement payer quatre fois autant (2.000 fr.).

[266]Ali Bey, kaïd de Tougourt.

[267]L’eau de la source de Ghadāmès renferme 2 gr. 54 de sels par litre, dont 0,38 de sulfate de magnésie et 0,90 de sulfate de chaux. Les indigènes y sont accoutumés, mais tous les étrangers en subissent les effets. (Mission de Ghadāmès, Rapports officiels, Paris, 1863, in-8, p. 260, 326.)

[268]Voir entre autres, sur ce séjour, Excursion à El-Golea’a, Nouv. Annales des voyages, novembre 1859. p. 189-197 et Bulletin Soc. de Géogr. Paris, 1859, XVIII, p. 217.

[269]De très intéressantes lettres du maréchal Randon et du général Durrieu (juin-juillet 1858) ont été publiées depuis par MM. Augustin Bernard et le commandant Lacroix (Historique de la pénétration saharienne. Alger, 1900, in-8, p. 34-37). Elles montrent quelle était alors l’opinion dominante à Alger. Dans une lettre adressée à Duveyrier le 27 mai 1861, le Dr Warnier donne la même note : « On sait ici à quoi s’en tenir. Dans votre mission, me disait-on hier après lecture de votre lettre, vous trouverez comme premier obstacle nos grands chefs indigènes... » (Papiers de Duveyrier.)


CHAPITRE IV

GHADAMÉSIENS ET TOUAREG

27 août.

Voici quelques renseignements sur la soie de tsámia[270].

L’insecte qui la produit vit sur le tamarinier dont le fruit est appelé aussi tsámia en haoussa. Il émigre tous les deux ou trois ans, d’une province du Haoussa à l’autre, pour reparaître au bout de quelque temps dans celle d’où il est sorti. Ce ver n’est pas cultivé. Il vit sauvage et les gens du pays attendent l’époque où il devient chrysalide pour aller faire la récolte dans la campagne. On détache les cocons pêle-mêle avec les chrysalides et on les jette dans de l’eau bouillante pour tuer les insectes. C’est dans cet état que la soie est vendue à Kanō. On la vend à Kanō par petites portions appelées nōnō de quatre ou cinq fois la quantité que j’en possède (7 gr. 65), c’est-à-dire 34 gr. 5 et au prix de 15-20 oud’a[271], lorsqu’elle est bon marché, ou de 50 oud’a lorsqu’elle est chère. Les acheteurs secouent alors la soie et en font tomber les chrysalides, et cette soie est filée à la main comme bourre ; on ne dévide pas les cocons. Cette soie a le défaut, me dit-on, de ne pas prendre les couleurs, cependant je vois ici des tissus du Soudan, coton et tsámia, où cette dernière est teinte en rose. On ne fait pas de vêtements de tsámia pure, mais de petites bandes alternatives coton et tsámia. Les chrysalides, pilées et infusées dans de l’eau, sont un remède contre les douleurs d’oreille ; on verse la décoction dans l’oreille du malade. On n’apporte pas de tsámia brute à Rhat ni à Ghadāmès.

La « nila » ou teinture bleue qui sert à teindre les cotonnades du Soudan est estimée par les Touareg comme ornement et comme hygiénique. Ils l’achètent ici à la livre aux Ghadāmsia et s’en frottent les bras et les mains ; les femmes, les lèvres, les joues et le front. C’est, comme je le dis, un ornement sans lequel un homme n’est pas considéré et une femme n’est pas belle et, de plus, un préservatif contre le froid et un émollient ou lénitif pour la peau.

Aujourd’hui, Othman va à Tābia où Ikhenoukhen s’est rendu de son côté, ils ont une longue discussion avec Eg ech Cheikh[272] qui est campé là. On discute les moyens de faire la paix avec les Hoggār ; naturellement, il n’y aurait qu’un moyen, c’est de rendre de chaque côté les chameaux qui auraient été volés.

28 août.

Après ma leçon de targui, Ihemma me raconte qu’à Tabia il y a une inscription qu’un Ghadāmsi a copiée et apportée en ville que, l’ayant montrée aux Touareg, ils n’ont pas pu la lire parce que nos Tefinaghen ne sont pas tout à fait pareils aux leurs. Ce serait donc une inscription latine ? Ihemma a été chargé par moi de faire des recherches.

Il me raconte qu’il y a aux environs des tombeaux des Djohāla[273] où les Touareg vont dormir lorsqu’ils veulent avoir une inspiration, comme, par exemple, savoir où un voleur s’est enfui, et que le lendemain, à leur réveil, les maîtres des tombeaux leur ont dit ce qu’ils cherchaient.

Aujourd’hui part une petite compagnie de gens du Souf qui emportent des lettres de moi ; je crois aussi que mes lettres au Consul de Tripoli partent aujourd’hui.

29 août.

Les Touareg ont presque tous leur amie. Ils la prônent comme les chevaliers prônaient leur dame, et ils inscrivent sur les rochers ou sur les murs à Ghadāmès des louanges à leur adresse en Tefinaghen. Si je dois les croire, l’amie n’est que pour les yeux et non pas pour le lit, comme chez les Arabes. Ils se vêtissent de leur mieux et vont causer avec elle et là se bornent leurs relations. La nuit les Touareg veillent longtemps ; j’entends toujours un son semblable au violon, et j’apprends que ce sont les Targuiāt qui jouent du rebāb en s’accompagnant de la voix ; lorsqu’une femme chante, les hommes s’accroupissent en cercle autour d’elle et écoutent. Presque tous et toutes savent improviser.

Il y a au Dhâhara (endroit où campent les Touareg) des prostituées qui vivent sous la tente ; je sais cela parce que j’ai aujourd’hui un malade syphilitique et que je le questionne sur la manière dont sa maladie lui est venue.

Je reste à la maison, prends ma leçon de targui. Ihemma me dit que sa sœur Télingui ne pourra plus venir parce que son mari l’a beaucoup grondée de venir me voir.

Mon cordonnier qui me fait une belle paire de souliers brodés en soie, est situé dans le quartier des Beni-Ouazit et nous, nous sommes dans celui des Beni-Oulid ; c’est le marché qui fait la limite entre les deux tribus, et il n’y a jamais eu de mur entre eux, pas de سور, mais un سوڧ, ce qui a pu causer l’erreur de C. Ritter[274]. Or, je désire avoir des bottes molles, et j’envoie à mon cordonnier pour le prier de venir prendre mesure ; il me fait répondre qu’il ne sortira pas pour 100.000 rials de son quartier pour venir dans le mien. J’apprends que les hommes nobles « harār » ne sortent de leur quartier pour aller dans l’autre qu’à de rares exceptions et qu’il y en a qui n’ont jamais vu l’autre quartier. Ils envoient les nègres et les mulâtres en commissions. Autrefois les deux tribus étaient ennemies, mais maintenant, quoiqu’elles aient fait la paix, l’ancienne retenue respective existe très forte. Les Beni Oulid ont deux chará ou rues voûtées ; les Beni Ouazit en ont quatre.

30 août.

Les retards qu’éprouve la caravane du Touāt sont des suites de la razzia des Oulad Ba Hammou sur les Azgar, laquelle razzia fut rattrapée à deux jours du Touāt par Ikhenoukhen et à la suite de laquelle on parla de rendre les chameaux enlevés de part et d’autre. Il y a ici des Sakomaren[275], imrad des Hoggar et des Oulad Ba Hammou ainsi que des gens d’In-Salah, mais en petit nombre. Tous ces gens craignent de se mettre en route avant d’avoir été autorisés par Ikhenoukhen, sans cela ils pourraient bien être attrapés en route et dévalisés. D’un autre côté, la caravane des Ghadāmsia, conduite par les Ifoghas ne veut pas aller au Touāt avant de voir les affaires arrangées ici, de crainte qu’on use de représailles sur eux à In-Salah.

La nouvelle arrive que les Ourghamma sont montés à cheval pour aller en expédition et on ne sait pas où. Ikhenoukhen part à cheval pour aller voir où sont ses chameaux, qu’il trouve au Tabia ; tout le monde se tient sur le qui-vive. On envoie une vigie à Mézezzem.

Ihemma a été au Tabia ce matin et a cherché partout l’inscription en question, mais ne l’a pas trouvée. L’individu qui l’a apportée est fou actuellement (il a plus de 150 ans, disent les Touareg).

31 août.

Aujourd’hui, dans l’après-midi, part une caravane pour le Touāt ; il arrive depuis quelques jours des nouvelles de Tripoli.

Il paraît que chez les Touareg une femme, pour être « comme il faut », doit avoir beaucoup d’amis et n’en préférer aucun. Elle leur donne des témoignages d’amitié comme, par exemple, d’écrire sur leurs voiles rouges en broderie ou sur leurs boucliers et anneaux de bras des inscriptions Tefinagh. Si une femme n’a qu’un ami, on se moque d’elle et on lui dit que c’est son mari et qu’elle est pervertie. Cependant les maris sont jaloux de la préférence et ils tueraient leur femme si celle-ci leur disait : « Un tel est mieux que toi », à plus forte raison s’ils apprenaient qu’elle commet des infidélités. De son côté, la femme ne peut pas supporter de rivale, et elle divorce, car elle a ce droit, quand elle apprend que son mari en courtise une autre. Les Touareg ne prennent jamais une nouvelle femme sans divorcer avec l’ancienne. Quoique la femme donne souvent son avis dans les conseils, dans le ménage le mari est tout à fait le maître et il peut tuer sa femme, si elle le mérite, sans que ses parents lui demandent compte de son action. Mais d’un autre côté les parents de la femme exigent qu’elle soit bien habillée, bien nourrie et pas délaissée.

Un Ghadāmsi estime à 3.000 le nombre des habitants de la ville y compris les femmes ; ce nombre est bien trop faible[276].

L’impôt de Ghadāmès est de 2.500 mitcals d’or, ou bien, au taux moyen de 16 1/2 rials tounsi le mitcal, 30.937 fr. 50. Je prends des renseignements sur la douane ; en moyenne, elle prélève ici ou à Tripoli 13 % de la valeur des objets importés du Soudan. La poudre d’or seule ne paie rien. Les Ghadāmsia dansent dans les rues les jours de fête ; les Touareg ne dansent jamais, ni les hommes, ni les femmes ; les tribus assujetties des Imrad seules ont cette coutume en commun avec les nègres.

1er septembre 1860.

Je vais de bonne heure chez un commerçant nommé Brahim ben Ahmed, qui est revenu du Soudan au mois de Ramadhan dernier. Je m’y rends avec le cheikh Ali. Nous sommes reçus dans une chambre haute entourée de petits réduits à portes en bois peint en rouge et à tapisseries. La chambre est blanchie, le parquet est couvert de nattes et de coussins touareg ; les murs sont presque cachés par des grands plats en métal doré, cloués au mur, et par des multitudes de petites corbeilles rondes sans anses de toutes grandeurs. En somme, cette chambre est très jolie, et j’étais loin de m’imaginer que les Ghadāmsia avaient un intérieur aussi attrayant.

Nous trouvons ici rassemblées les principales marchandises du Soudan ; j’examine chacune d’elles en détail et je prends note de sa nature et du prix qu’elle atteint ici. Par la même occasion j’apprends que le tarif de la douane pour les objets du Soudan n’est que de 9 % ; cependant je dois m’informer de cela auprès de l’amine. Après le travail en question on nous sert du thé, qu’on apporte dans une théière anglaise, et que nous buvons avec des trempades de « biscuit ». Je m’amuse beaucoup du jeune fils mulâtre que mon hôte a ramené du Soudan et qui ne sait pas encore un mot d’arabe. Il y a aussi de nombreux esclaves.

’Aissa, le petit Targui malade d’un œdème, meurt tranquillement. On ne manque pas de remarquer que j’avais prédit qu’il ne vivrait pas longtemps.

Les caravanes qui sont parties aujourd’hui et hier peuvent avoir 300 chameaux ; ce nombre n’est pas normal ; il est causé par l’insécurité de la route, qui régnait depuis trois mois et qu’Othman vient de faire cesser. Les gens d’In-Salāh qui étaient ici avaient attendu trois mois sans pouvoir partir.

2 septembre.

Je m’amuse à recueillir des notes sur les coutumes intimes des Ghadāmsia et des Touareg.

Les Ghadāmsia ne mangent pas devant leurs femmes. Celles-ci font la cuisine, leur apprêtent la viande et la leur servent. Les Ghadāmsia mangent à leur gré et ne laissent que les os à leurs femmes. Ceci est littéral ; il est même considéré comme inconvenant à une femme de manger de la viande. Les Touareg, au contraire, mangent en compagnie de leur épouse ; s’ils mangeaient à part, ce serait la mépriser. Ils lui donnent même la meilleure part. Dans la viande, il y a certaines parties que les femmes Targuiāt considéreraient comme inconvenant de manger, ce sont le cœur, l’intestin gras ; le café aussi et le thé sont dans cette catégorie d’aliments. Les Targuiāt, au contraire, se réservent le foie et les reins qu’aucun Targui ne mangerait.

Quand quelqu’un meurt, on ne pleure pas chez les Touareg, on ne vient pas comme chez les Arabes faire des visites de condoléances et des singeries. Les Touareg disent à ceux qui pleurent dans ces occasions : « Réserve tes larmes pour toi ». Comme aujourd’hui meurt une des proches parentes d’Othman, vieille femme malade de la petite vérole, je puis me convaincre qu’ils supportent très bien les pertes de leurs proches. Les Ghadāmsia, au contraire, font le deuil à l’arabe. Les « Atrîyat » surtout se montrent dans ces occasions. Elles courent à la maison du mort et pleurent en disant « Ya Sidi » ! Manaaraf chey » ! etc., puis viennent rire à la porte du mort. Elles sont de véritables pleureuses et n’accourent que pour recevoir un peu d’argent.

Je reçois la visite de deux Targuiāt, dont l’une est Tekiddout qui doit être ma maîtresse de Tefinagh. Elle emporte le papier et viendra demain me donner ma première leçon. Ces deux dames sont très dégourdies et je suis de plus en plus frappé des rapports qu’il y a entre l’esprit des Targuiāt, leurs relations avec les hommes, leurs idées de convenance et celles qu’ont mes concitoyennes. Tekiddout ramène si habilement son voile (haïk) sur sa figure, que je ne puis voir ses traits, j’ai beau user de tous les moyens possibles, je ne puis l’amener à se découvrir. Elle donne pour prétexte que je suis jeune et beau ! Chez les Touareg, c’est du reste une manière de montrer le respect ou la timidité que de se couvrir la bouche, la figure entière, même de tourner le dos à la personne à qui l’on parle.

Le soir, je reçois la visite d’Othman et d’un Arabe Kounta, de la suite du parent du cheikh el Bakkay qui est ici et qui a épousé la fille de Ikhenoukhen. Je suis frappé des manières polies de cet Arabe qui n’est cependant pas de la première classe. En s’en allant et emportant le petit présent que je lui fais, il me prie de rester assis.

3 septembre.

Aujourd’hui vient un express de Rhat qui donne de bonnes nouvelles. Le Hadj Ahmed est retourné au Hoggar. La paix règne partout. On attend à Rhat de grandes caravanes du Soudan.

D’un autre côté, arrive une ambassade des Ghorīb et des Merazig à Ikhenoukhen. J’apprends à cette occasion que les Ghorīb paient à ce chef chaque année un tribut de haoulis pour prévenir les razzias que les Touāreg faisaient sur eux autrefois. Les Merāzig paient de même un tribut à mon ami Othman. Or, cette fois, les deux tribus ont envoyé leurs députés à Ikhenoukhen, et Othman en est jaloux. Nous allons voir comment se passera cette aventure.

Je reçois la visite de Tekiddout et peu après celle d’Othman qui reproche à cette Targuie de venir ici, mais elle paraît se moquer pas mal de son avis. Après le départ de Tekiddout, Othman reste longtemps avec moi et me raconte plusieurs chansons qu’il a faites ou qu’on a faites à son sujet. J’en écris une avec sa traduction.

Les Touareg, surtout les chefs et les amateurs de femmes, considèrent comme mal de manger d’une bête plumée ; ils ont raison en parlant de l’autruche qui a une mauvaise odeur, mais ils n’ont pas d’excuses pour les autres oiseaux. Les marabouts et Othman, par conséquent, mangent de tout ce que les Arabes mangent.

Les Ghadāmsia prennent presque tous le thé, même les plus pauvres ; le café est peu estimé d’eux.

Les Touareg ne se lavent presque jamais ; je suis fâché de le dire ; et, comme ils ne changent pas de vêtements, la plupart exhalent une odeur écœurante de sueur concentrée. Il y a cependant des exceptions. Ils prétendent que l’eau ne leur va pas et leur donne des maladies. Les Touareg prétendent, avec raison, que les villes ne leur vont pas ; en effet, ici à Ghadāmès, il règne parmi eux des maladies nombreuses dont les principales sont la dysenterie, diarrhée, fièvres et petite vérole. Quant aux fièvres, il paraît que ce pays n’en est pas exempt, ainsi les soldats qui gardent la porte sont en ce moment tous pris de la fièvre, et ils grelottent toute la journée ; les Touareg en souffrent aussi, et Ahmed, mon premier domestique, en a encore des attaques, surtout ces jours derniers. Maintenant, je vais le mettre à un traitement régulier jusqu’à parfaite guérison.

4 septembre.

Aujourd’hui partent encore environ 55 chameaux pour In-Salah. La plupart des charges sont des cotonnades anglaises.

J’ai probablement négligé de noter une coutume des Touareg qui est de ne jamais coucher en ville. Cela est encore considéré A’ïb ou péché, tant pour les hommes que pour les femmes. Jamais ils ne manquent à cette règle. Quand les Touareg arrivent à Ghadāmès, ils vont trouver leur ami Ghadāmsi, c’est-à-dire le marchand qui leur confie ses charges de marchandises, etc. Celui-ci sort une tente de toile ronde pour son ami targui et la lui prête pendant tout le temps de son séjour.

Othman se moque chez moi des Merazig et des Ghorib ; les Arabes, me dit-il, sont si avares du bien de ce monde, que l’ambassade du Nefzaoua, composée de sept hommes, est arrivée sur trois chameaux ! Ils ont apporté un présent de haoulis, mais tous les parents et amis d’Ikhenoukhen viennent lui demander leur part du tribut, de sorte qu’il n’en conservera probablement rien pour lui.

Je vais voir le moudir dans son jardin ; comme il est là, seul avec le cheikh, il est très aimable et m’explique qu’il a des dettes occasionnées par ses longs voyages dans les dernières années, que c’est pour cela qu’il désire rester à Ghadāmès quelques années pour se refaire. — Ce Turc est à crever de rire avec ses airs d’importance. Je ne vais pas le voir qu’il ne me répète plusieurs fois avec une grimace dégoûtée : « Mon cœur est fatigué des affaires de ce monde ».

5 septembre.

Je vais de bon matin voir Ikhenoukhen. J’ai une longue conversation avec lui et son frère ’Omar el Hadj, au sujet de mon départ pour le Djebel. Ils sont d’avis que je m’abstienne d’y aller, tant à cause des nouvelles d’une expédition des Ourghamma, qu’à cause de la longueur de la route. Ils semblent être près de leur départ. Ikhenoukhen, avec qui je parle ensuite des affaires politiques, accepte de faire un traité avec l’Algérie ; il conseille de ne s’adresser qu’à lui et à ses deux frères, les autres chefs des Azgar, les Imarasāten[277], amis des Anglais en particulier, étant en quelque sorte sous ses ordres.

Je vais ensuite voir Hadj Mohammed ou Ahmed, le plus grand commerçant de la ville et l’homme le plus considéré, qui vient d’arriver, il y a peu de jours, de Tripoli ; il me conseille de partir pour le Djebel, m’assurant que j’aurai toujours le temps de trouver Ikhenoukhen ici. Là-dessus, après être entré un instant au Medjélès, je vais faire part à Si ’Othman de ma décision et le prie d’aller trouver Ikhenoukhen pour lui en parler.

J’apprends que Sid el Bakkay, qui a épousé une fille d’Ikhenoukhen (il est parent de Sidi Ahmed el Bakkay de Tombouctou), est en ce moment un peu en querelle avec son beau-père, parce qu’il voudrait que les Azgar fissent la guerre aux Hoggar qui sont les ennemis de sa propre famille ; or, depuis trois ans et plus qu’il est auprès d’Ikhenoukhen, il ne fait que l’exciter à cette rupture. Ikhenoukhen a trop de bon sens pour ne pas voir que ce serait la perte des Touareg que de suivre ce conseil ; de la petite bouderie de la part du marabout.

J’apprends qu’un Rahti, qui est parti pour son pays il y a peu de jours, a déclaré que jamais un Français n’entrerait à Rhat, et, comme il parlait un peu haut dans le marché, Si ’Othman a été obligé de le mettre au silence. Il va porter de mauvaises nouvelles à Rhat, et certainement nous allons trouver tout le monde prévenu à notre arrivée. Ikhenoukhen ne veut partir qu’avec tout son monde.

[270]Ceci est une réponse aux instructions du Dr Warnier. Elles sont contenues dans une volumineuse correspondance, embrassant toute la durée du voyage, pendant lequel Warnier n’a cessé de jouer le rôle de Mentor. Mentor systématique et autoritaire parfois, et qui n’abdiqua pas lors de la rédaction des Touareg du Nord, dont le brouillon renferme plus d’une page entièrement raturée et modifiée de sa main. Duveyrier souffrit de cette tutelle, et certaines de ses lettres (1867-1870) en parlent d’un ton amer. Plus tard, il ne voulut se rappeler que les soins dévoues du médecin, et le zele enthousiaste de l’initiateur scientifique que Warnier avait été. « La mort, écrivait Duveyrier en 1875, efface certains souvenirs et en ravive d’autres. Je n’ai pas besoin de vous dire que ceux-là sont les meilleurs. » (Lettre au commandant Warnier, frère du Docteur.) Il avait raison. Qu’on en juge par cette lettre de Warnier (27 décembre 1859), reçue par Duveyrier à Biskra le 8 janvier 1860, et qu’on voudrait pouvoir citer tout entière :

«... Dans un voyage comme celui que vous entreprenez, un explorateur doit se rattacher à tout ce qu’il y a de forces vives dans son pays. La Société d’acclimatation de Paris est aujourd’hui à la tête d’un mouvement important. Elle a créé à Alger un comité dont le domaine embrasse l’Afrique entière. Ce comité sera heureux d’entrer en relations avec vous, pour tout ce que le pays que vous allez explorer peut donner et recevoir. Vous êtes sur un des points du globe les moins connus, et si pauvre qu’il soit, il peut donner en végétaux, en minéraux, en animaux, des choses nouvelles, utilisées ou non par les indigènes. Parmi les choses sur lesquelles j’appelle surtout votre attention, est celle-ci : Déterminer la limite botanique des végétaux qui appartiennent au bassin méditerranéen, et entre autres l’olivier... Là ou finissent ces espèces, doit commencer une région botanique nouvelle, la région désertique, entre lesquelles peut se trouver une région intermédiaire, la région saharienne, donnant à la fois l’hospitalité à des végétaux méditerranéens et désertiques. Il importe à la science que ces limites soient bien précisées... J’appelle surtout votre attention sur les acacias producteurs de gomme... On en trouve en Tunisie, en Marokie, à peu de distance du littoral. Où commencent-ils au sud de l’Algérie ? Où pourrait-on les introduire ? L’Argan, commun au Maroc, se montre-t-il dans notre Sud ?... Je vous serais infiniment reconnaissant, personnellement, si vous vouliez bien m’envoyer la liste des arbres, arbustes, avec leurs noms indigènes et lieux de station... Il y a de nombreux tamarix, espèces nouvelles pour la plupart. Ces espèces produisent des galles (Takaout) employées comme succédanés des galles du chêne. — Quid ?... Avez-vous étudié avec soin le système d’aménagement des eaux des Beni Mzab ? D’après ce que j’en sais, c’est merveilleux. Sans aucun doute, le général Desvaux vous aura recommandé d’étudier les lignes de fond sous lesquelles on peut espérer trouver des eaux artésiennes ; c’est avec la sonde que la civilisation doit pénétrer dans le Sud... J’appelle aussi votre attention sur l’action du climat relativement à la coloration de la peau... Déterminez la limite méridionale des civilisations qui ont pénétré dans ce continent ; vous les trouverez indiquées par des ruines... Ne négligez pas de recueillir des renseignements précis sur les poids, les mesures et les monnaies... Si des règlements relatifs à l’usage des eaux tombent sous votre main, rapportez-nous-les, soit en original, soit en copie. Recueillez ce qui est tradition orale. La teinture et la tannerie ont atteint un certain degré de développement : sachez nous dire quels sont les procédés de fabrication... On a signalé dans le Sud des gisements de combustible minéral. Tâchez de savoir ce qu’il en est... Notez également toute rencontre d’oiseaux ou d’insectes migrateurs. Les sauterelles qui ravagent périodiquement le Nord de l’Afrique prennent naissance dans le Sud. Quels sont les foyers de production ?... Notez aussi la limite où parviennent d’un côté les produits manufacturés ou les matières premières du Nord, et de l’autre côté ceux venant du Soudan... J’ai remarqué que la race nègre, dans ses migrations vers le Nord, rencontrait des obstacles hygiéniques analogues à ceux de l’Européen venant en Algérie. Enregistrez tout ce que vous apprendrez à ce sujet... Du foyer soudanien ont dû sortir, en plantes et animaux, des espèces originaires de ce foyer. Quelles sont-elles et quelles modifications ont-elles éprouvées ?... Quel est l’arbre appelé en arabe tsámia, qui produit la soie végétale du Soudan, avec laquelle on brode les turbans ?... L’Angleterre n’a fait de si grands sacrifices pour l’exploration de l’Afrique que pour savoir si, en cas de rupture avec les États-Unis, ses manufactures pourraient trouver un foyer d’origine du coton. La France aussi a intérêt à voir accroître le champ de cette culture... Il importe donc de recueillir tous les renseignements... Informez-vous des lieux d’où l’on tire le nitre ou azotate de potasse, de l’importance de la production... Le soufre doit exister dans certaines parties : — attention spéciale. » (Papiers de Duveyrier.)

[271]Ouda, cauri.

[272]Chef de la tribu des Imanghasaten, rivale de celle des Oraghen dans la confédération des Azdjer.

[273]Païens. On trouve la même superstition attribuée par Pomponius Mela aux anciens habitants d’Augile (cf. les remarques de Duv. Les Touareg du Nord, p. 415) et chez les habitants actuels de l’Aïr (Journ. de voyage d’Erwin de Bary, trad. Schirmer, Paris, 1898, p. 187).

[274]Ritter (Géogr. gén. comparée, III, p. 316) avait dit qu’un mur très large sépare diamétralement la ville, et que les deux tribus ne communiquent que par une porte fermée à la première apparence de trouble. Richardson (1845) et la Relation du voyage de M. le capitaine de Bonnemain, publiée par Cherbonneau en 1857 dans les Nouv. Annales des voyages, n’avaient ni infirmé ni confirmé cette information.

[275]Ou mieux Isaqqamaren.

[276]Mircher (1862) dit 6 à 7.000 (ouv. cité, p. 98) ; Rohlfs (1865) dit 5.000 (Quer durch Afrika, Leipzig, 1874, I, p. 81).

[277]Imanghasaten. Sur leur rivalité avec les chefs des Oraghen, voir Les Touareg du Nord, p. 355-6 ; voir aussi Schirmer, Pourquoi Flatters et ses compagnons sont morts. Paris, 1896, p. 15-20.


CHAPITRE V

A GHADAMÈS (suite)

6 septembre.

Autrefois, les Beni Oulid et les Beni Ouazit étaient ennemis ; aujourd’hui encore, ils sont loin d’être amis, et leur inimitié s’est seulement transformée en jalousie. Encore aujourd’hui, les Beni Oulid ont l’ouest, c’est-à-dire voyagent à Tunis et au Souf ; les gens de ces contrées viennent aussi à eux. Ils ont aussi Douirat et Nalout. Les Beni Ouazit, au contraire, vont à Tripoli et dans l’est et les gens de ces contrées viennent descendre dans leur quartier.

On prétend maintenant que les seuls individus atteints de fièvres à Ghadāmès les ont emportées soit de Derdj (les soldats), soit de Ouargla et du Fezzan. Ceci expliquerait ce phénomène qui est singulier vu l’élévation de Ghadāmès et la nature de son terrain[278].

On m’apporte une inscription latine. Elle est gravée sur une plaque de grès assez tendre, rougeâtre ; le fac-similé que j’en ai fait est exact ; elle ne présente, du reste, guère de difficultés pour la lecture des lettres, même de celles des deux mots qui ont été martelés. L’endroit d’où provient cette inscription, et que j’ai été voir aujourd’hui, contient les fondations d’un édifice, sûrement l’un des « castrorum » indiqués dans le texte de l’inscription[279]. Cet endroit peut être déterminé de la manière suivante : En tirant une droite d’El-Esnām à la pointe des jardins que j’ai relevés sur la gauche en venant de Sidi Maabed, les fondations dans lesquelles on a déterré l’inscription sont à peu près au milieu des deux points. Malheureusement, cette inscription est incomplète. Je n’en ai sous les yeux qu’une moitié, c’est-à-dire le milieu, auquel il manque les deux côtés. Les côtés cassés, surtout celui de gauche, ont été polis et travaillés, comme si on s’était servi de cette pierre pour une bâtisse plus récente.

Inscription romaine trouvée a Ghadamès.

Hauteur de la pierre, 0m,52. — Largeur, 0m,26.

Les lettres des deux premières lignes ont 1 centimètre de plus que les autres. Le trait de la gravure est brisé partout où il y a eu martelage.

Je dessine les chapiteaux des colonnes de la place d’El-Aouïna[280]. J’apprends que, dans la mosquée, il y en a beaucoup de semblables, mais, quoique ce soit un sujet curieux d’études que ce monument qui a peut-être eu autrefois une autre destination, je ne crois pas pouvoir demander de les voir[281].

J’ai été faire une longue promenade aux Esnām et de là aux tentes des Touareg du Dhahara. J’ai passé auprès de la cabane de paille proprette de Tekiddout ; elle était là, par terre ; quand elle m’a vu, elle m’a salué en riant et en mettant ses mains sur sa figure. Je vois là des charges de chameaux arrangées par terre et je vois venir des chameaux chargés, qui sortent de la ville. Tout cela est encore pour In-Salāh, et, tous les jours, partent de petits partis de Touareg.

Du Dhahara, ce plateau où sont les Touareg, on a une vue très étendue sur la Hamada vers l’est ; on voit là se dérouler cette surface déserte et nue, avec ses différentes teintes ; des blancs éclatant au rouge pâle, et les nombreuses « goūr » ou témoins qui la surmontent. Ghadāmès pointe à travers les palmiers et l’on n’en aperçoit que les sommets curieux des maisons, blanchies à la chaux ; ces coquettes terrasses blanches ressortent d’une manière très agréable à l’œil de la verdure foncée des palmiers.

Je rentre en ville et vais à la source où je me baigne. L’eau est tiède ; en hiver elle fume. La source qui alimente le bassin est très forte, car, les Ghadāmsia ayant vidé il y a quelque temps l’immense bassin qu’elle remplit, il ne fallut à la source que trois demi-heures pour rétablir le niveau ordinaire. Ces trois demi-heures représentent 70 qila ou mesures du petit entonnoir en līf qui, rempli d’eau et jusqu’à ce qu’il soit vide, représente un qīla. Plus tard, je mesurerai approximativement la capacité du bassin de la source, et obtiendrai ainsi le jaugeage approché de la source. Des négrillons se baignaient en même temps que moi ; ils nagent comme des chiens, refoulant l’eau derrière eux, alternativement d’un bras et de l’autre. Ils nagent du reste comme des poissons. La source ne renferme pas de poissons, ni de coquillages. On y voit quelques plantes aquatiques cryptogames et des libellules rasent la surface de l’eau. Othman vient le soir et me dit que Ikhenoukhen ne s’oppose pas à ce que j’aille à Tripoli.

Quand les Touareg ici perdent quelqu’un, ils changent de suite l’emplacement de leur tente.

Le 7 septembre.

Je vais voir Sid el Bakkay, le parent de Sidi Ahmed de Tombouctou ; je lui fais présent d’un haouli de fabrique et d’une tabatière d’argent, deux des objets que j’ai reçus du gouvernement pour faire des présents. Je trouve un homme civilisé, qui cause de Barth (dont je lui montre le billet)[282] et qui m’invite à aller à Tombouctou, m’assurant que Sidi Ahmed me préserverait du mal, comme il en avait défendu mon ami. Je suis très content de la connaissance de ce marabout ; il est très intelligent et très convenable.

Je reçois dans la gaïla des visites de Tekiddout et de sa sœur Chaddy ; cette dernière finit par m’avouer qu’elle a une maladie dont je lui donne le remède. Tekiddout m’écrit sur une feuille de papier ses pensées qui n’étaient pas tout à fait orthodoxes ; nous restons un bon moment à blaguer, tout à fait en petit comité.

Je vais voir Hadj Ahmed ou Mohammed, et lui dis que je vais partir ; il m’encourage à aller à Tripoli et me dit que la route est sûre.

Le 8 septembre.

Le matin, je vais voir Ikhenoukhen que j’exhorte de plus en plus à se rendre à Alger ; il me fait entrevoir qu’il me donnera, à mon départ, un de ses frères ; lui, ne peut pas quitter son pays à cause de l’état des esprits.

Je reviens chez moi et reste à écrire plusieurs lettres. Dans la gaïla, je reçois la visite d’une négresse très jolie et très richement habillée ; elle est de Ghadāmès. Je n’ai jamais vu une personne aussi pleine de fantazia : elle est près de mettre la maison sens dessus dessous, mais cela m’amuse beaucoup. Comme elle était venue en compagnie d’une voisine de traits moins délicats, elle s’en va avec elle, mais dit à Ahmed qu’elle reviendra et qu’elle veut venir habiter près de nous. La manière dont elle s’est introduite est curieuse. Elle dit à Ahmed dans la rue : « Je veux voir le consul. » — « Que lui veux-tu ? » — C’est lui qui m’a dit de venir.

Vers l’aser[283], Si ’Othman se présente et j’envoie Ahmed avec lui remettre à Ikhenoukhen le présent que je lui destine et dont je lui ai parlé depuis longtemps. Ce présent se compose de 100 douros (500 francs) pour lui et de 50 douros (250 francs) pour son frère Omar el Hadj.

Ahmed revient seul. Il est resté longtemps et me raconte ce qui s’est passé. Ikhenoukhen n’accepte pas cette somme ; elle ne lui suffit pas, prétend-il, à nourrir sa jument un mois. Il est ici, à Ghadāmès, mal vu par tout le monde, mal vu par les Turcs, mal vu par ses frères les Touareg, et tout cela à cause de sa prédilection pour les Français. Il ne mange ici que sur la ville et il a du « nif[284] » avec elle. Pourquoi les Anglais sont-ils préférés ? C’est parce qu’ils jettent les douros à droite et à gauche. Ils lui ont donné à lui et à ses frères 900 douros (4.500 francs) et des effets (expédition de Richardson, etc.). Partout où les Anglais ont passé, ils ont rempli le ventre du monde. Ce n’est qu’en les imitant que nous pourrons nous faire un parti. Lui, doit m’accompagner à Rhat avec tous ses parents et ses amis ; il faut avancer en forces et la somme que je lui donne ne suffit pas de loin à cette expédition. Enfin ses compagnons sont tous venus lui demander leur part de mon présent et il ne lui restera rien. Si nous étions venus pour avancer avec de tels moyens, nous n’avions qu’à nous en retourner en paix ; il nous donnerait une ou deux fois autant que cela. Les Ghadāmsia étaient prêts à faire de grands sacrifices pour empêcher que je réussisse. Cette nouvelle me bouleverse, et Si ’Othman ne vient pas le soir. J’annule mon départ demain pour Tripoli.

Le moudir vient ; je le reçois comme un chien dans un jeu de quilles, tant je suis de mauvaise humeur ; du reste, il vient pour me recommander de lui apporter 20 litres de liqueurs, ce qui est peu délicat de sa part. Je le force à se lever et à s’en aller.

Ikhenoukhen m’a affirmé que la nouvelle de la lettre de Sidi Hamza est vraie. Elle a été apportée au chef des Oulād Messāoud, qui est parti d’ici hier ; il est certain que cet homme a la lettre parce qu’il a juré que c’est vrai. Sidi Hamza recommande de me tuer, moi et Si ’Othman ou bien les Oulād Messāoud ne valent rien. Nous ne savons pas d’où la lettre est arrivée, mais à coup sûr, c’est Ouled el Ghediyyēr qui l’a apportée ou un autre Chaanbi qui nous a précédés ici de quelques jours seulement.

Le 9 septembre.

Othman vient de très bonne heure, je l’envoie à Ikhenoukhen lui demander quelle est la somme qu’il juge nécessaire que je lui donne. Ikhenoukhen se refuse à parler dans ce sens et me fait prier de me rendre auprès de lui dans la soirée. Je passe une journée très monotone ; tout le monde me croit parti.

Le soir, je vais au camp du chef des Azgar. Il vient au-devant de nous avec son frère Omar el Hadj. Je vois qu’Ahmed a exagéré la valeur du discours d’Ikhenoukhen hier ; ce chef est fâché de l’impression que j’en ai reçue. Il me dit que la somme que je lui ai donnée ne compte pour rien chez lui, que de tels cadeaux sont ceux qu’il peut faire, lui. Tous ses compagnons vont lui demander leur part du présent que je lui ai fait et il ne lui en restera plus rien. Je lui répondis que, s’il en était ainsi, je préférais ne rien décider de moi-même, et demander avis au général gouverneur ; qu’une occasion se présentait aujourd’hui tout à propos. Ikhenoukhen approuva cette décision ; il me demanda de faire connaître au général l’état des choses et les services qu’il était disposé à nous rendre, ajoutant que la réponse, quelle qu’elle soit, serait la bienvenue. Quant à moi, il me demanda de ne pas me tracasser, d’aller tranquillement à Tripoli et qu’à mon retour, je le trouverais ici, et que j’atteindrais mon but de toutes façons, même sans présent. Il insista pour me faire bien sentir que la chose qu’il craindrait la plus au monde serait d’entendre dire qu’il eût imposé des conditions de force à son hôte.

Je quittai Ikhenoukhen, réconcilié avec lui, et même impressionné par la noble tournure avec laquelle il envisageait l’affaire.

Je passai la soirée à écrire des lettres qui partiront demain.

10 septembre.

Dans la matinée, je me rendis avec le Ghadāmsi, ami de ma nation, qui m’a donné l’inscription latine, pour examiner une pierre sculptée qui avait été déterrée l’an dernier dans des constructions souterraines tout près d’une maison nommée Taskô[285], un très ancien bordj qui appartenait autrefois au gouvernement, mais que Hadj Mohammed Heika a acheté[286].

Le moudir m’envoie un billet en me priant de lui rapporter de Tripoli 28 bouteilles de liqueurs ; je m’empresserai de ne pas exécuter cette modeste commission.

Il arrive une nombreuse caravane de Tripoli ; je ne note pas tous les arrivages de ce côté, j’aurais trop à faire.

Nous avons une nouvelle curieuse. Les Ourghamma sont réellement allés en expédition. Ils ont attaqué près de Sinaoun la caravane qui avait amené Hadj Ahmed ou Mohammed, et qui retournait vers Tripoli. Ils ont emmené les chameaux, mais les gens de Sinaoun sont partis à mehara et ont rattrapé le rhezi près de son pays ; ils sont tombés sur six cavaliers, pendant que les autres étaient allés faire boire leurs chevaux, et ont enlevé tout le butin et, je crois, les selles des cavaliers.

11 septembre.

Je reprends l’étude de la langue targuie. Tekiddout me trouve trop peu généreux, au moins le prétend-elle, et prétexte toutes sortes d’occupations pour ne pas se charger de m’écrire de nouveaux papiers. Ihemma m’a trouvé une autre femme jeune, jolie, blanche et modeste qui vient avec lui ; elle a, de plus, la qualité de ne pas comprendre un mot d’arabe. Elle me promet de revenir et de m’apporter de l’écriture tefīnagh. Elle l’écrit avec de l’ocre rouge et de l’encre.

Othman vient me demander des médicaments pour la femme d’Ikhenoukhen ; ce chef la répudie, mais elle vit toujours à ses côtés avec ses enfants. Elle me demande un collyre pour les yeux et de la quinine.

Le qadhi, qui est un gros homme bien modeste et assez bon, je crois, m’envoie un bout de papier sur lequel est copié ce passage d’un livre musulman, passage relatif à Ghadāmès[287].

« Ghadāmès est dans le Sahara à sept journées (de marche) du Djebel Nefousa. C’est une jolie ville, ancienne et antérieure à l’islamisme. Les peaux dites ghadamsi tirent leur nom de cette ville. On y trouve des souterrains et des grottes[288] qui servirent de prisons à la reine Kahina qui régna en Ifriqiya. Ces souterrains ont été édifiés par les anciens. Ce sont de merveilleuses constructions et leurs voûtes, établies au-dessous du sol, font l’étonnement du spectateur. En les examinant, on voit qu’elles sont l’œuvre de souverains anciens et de nations aujourd’hui disparues.

« Le pays n’a pas toujours été désertique et il a été autrefois fertile et peuplé. Le comestible qu’il produit en plus grande abondance est la truffe, appelée par les habitants terfâs. Elles deviennent si grosses dans ces régions que les gerboises et les lièvres y creusent leurs gîtes.

« Ghadāmès est le point d’où on se rend à Tadmekka et autres localités du Soudan qui en est située à quarante jours de marche. Les habitants sont des Berbères musulmans ; ils portent le voile à la façon des autres Berbères du Sahara, tels que les Lemtouna et les Messoufa. »

Ici se termine le passage extrait du livre intitulé : Erraudh el-miʿ-ṭâr fi akhbâr el-aqṭâr dont l’auteur est Abd-Ennour el Ḥimyari el Tounsi. Ce passage a été transcrit par Mohalhil el Ghadāmsi dans son ouvrage intitulé : Menâqib Ech-cheikh Sidi Abdallah-ben-Abou-Bakr El-ghadamsi.

Autant que ma mémoire est fidèle, ce passage est le même que celui de l’anonyme du sixième siècle de l’hégire publié à Vienne, par M. Alfred de Kremer. S’il en était ainsi, nous aurions le nom de l’auteur de ce livre, lequel nom est jusqu’à présent inconnu.

12 septembre.

Je vais faire une longue promenade ce matin. Je m’enquiers d’abord de la santé de Sid el Bakkay auquel j’enverrai des médicaments ce soir. De là, je me rends aux tentes des Targuiāt ; j’en trouve une couchée, malade d’un anévrisme (cette affection serait-elle commune chez les Touareg ?) et ayant des hémorragies par le nez. De là, je me rends à la zériba de Tekiddout, j’y trouve le moutard malade, qui va un peu mieux, avec son père Kel es Soūki[289] qui a été à Alger ; mais les dames sont absentes et je n’ai pas ce que je désirais le plus. J’examine leur intérieur ; il y a une natte assez proprement arrangée dans un coin et formant chambre, où l’on doit être à peu près chez soi. Je vois là la rebaza que la célèbre courtisane sait si bien manier. Le corps du violon et l’archet sont couverts d’inscriptions tefinag qui viennent de la main de ses auditeurs. Un certain nombre de vases, en gourdes et en nattes, complète l’ameublement ; la cuisine est dans un coin à l’extérieur et elle est garantie par un mur.

Là commence le cimetière des Beni Ouazit. C’est quelque chose d’effrayant que l’immense espace couvert des tombeaux de cette moitié de la population de la ville. Il y en a de tous les âges, depuis la période païenne jusqu’à nos jours. Les plus récents sont indiqués par deux pierres droites peu élevées, situées à la tête et aux pieds du mort. L’espace qui sépare ces pierres est limité par une petite ligne de gros cailloux de chaque côté du corps, les deux lignes sont très resserrées. Puis viennent des tombeaux plus anciens ; les pierres à la tête et aux pieds deviennent très grandes, elles atteignent, en certains endroits, hauteur d’homme. J’ai cherché en vain sur leur surface des signes ou des dessins : je n’y ai rien trouvé ; ces tombeaux datent, selon la tradition, d’avant l’islamisme. Puis viennent enfin les plus anciennes sépultures, beaucoup plus vastes que les précédentes ; elles affectent des formes ovales, rondes ou carrées (quadrilatères allongés) ; on n’y remarque plus des pierres droites, mais des enceintes très bien déterminées et des fondations solides et soignées. Quelques-uns de ces tombeaux ronds sont indiqués par une bosse de terrain avec des débris de constructions et forment ainsi des tumulus[290]. Les tombeaux portent le cachet d’une haute antiquité et sont très intéressants ; je reviendrai les étudier. Ils m’ont vivement rappelé les petites enceintes que Mac-Carthy et moi avons rencontrées en 1857 sur la route de Taguin à Boghar. Mais ces dernières n’avaient pas l’air aussi soigné que celles de Ghadāmès.

Nous traversons les routes de Tripoli et des endroits entourés de murs en démolition qui indiquent la place d’anciens jardins, aujourd’hui tout à fait détruits et abandonnés. Nous laissons à droite El Bir, construction de pierre assez remarquable, et entrons dans la ghaba. Je remarque un amandier. Nous rentrons en ville après avoir traversé une partie des rues qui m’étaient inconnues et où je rencontre des chapiteaux de colonnes et des colonnes carrées, des pierres plates, etc., toutes de constructions et de travail anciens.

Māla, ma gentille amie targuie, m’apporte de l’écriture tefinagh et me l’explique avec Ihemma. J’envoie à Moussa, frère de Kelāla, un des jeunes champions les plus puissants d’Ikhenoukhen, un cadeau consistant en un haouli de fabrique, rouge, pour femme (acheté d’Othman) et un haïk de fabrique, blanc, pour homme.

13 septembre.

Je retourne aux tombeaux. En passant, je vois Sid el Bakkay, mais le trouvant très occupé, je le laisse avec son entourage, Omar el Hadj, etc., et je continue mon chemin. Je lui laisse des médicaments pour lui et pour son domestique ; entre autres, de l’aloès enveloppé de papier de plomb. J’apprends ensuite qu’il a mangé le médicament et son enveloppe.

Je remarque sur le rebord de la hamada, en haut de l’immense cimetière, des marques très anciennes creusées dans le roc ; ce sont des trous ronds très régulièrement creusés, en nombre inégal, sur les pierres plates ; ces trous forment autant de petits réservoirs ou bols dans lesquels les moutards Touareg s’amusent à pisser, mais qui n’ont pas dû avoir toujours la même destination. Je remarquai ensuite des tracés de contours de sandales ou de souliers, plutôt les premières. Si je me souviens bien, la pointe était dirigée vers la ville, c’est-à-dire vers l’est et, ces contours de sandales rapprochées, telles que celles d’un homme debout, et ces petits réservoirs, pourraient bien indiquer la place où se tenait un homme et celle où il sacrifiait aux mânes des morts du cimetière.

Je remarque en examinant de plus près les tombes que celles qui sont indiquées par une pierre à la tête et une aux pieds du mort, quelque grandes et pointues que soient ces pierres, sont toutes musulmanes ; en les regardant bien, je découvre quelques fragments d’inscriptions arabes indiquant les noms des principaux personnages, nous remarquons ceux de femmes maraboutes, et celui d’un Es Soūqi, ancêtre de Si ’Othman. Les grandes tombes carrées et celles qui sont arrondies surtout doivent seules avoir une antiquité antérieure à l’Islam.

En sortant de cet amas de tombes, nous arrivons, toujours dans la dépression où la ville est bâtie et où se trouvent aussi les cimetières, à un endroit où le sol se compose d’une pâte cristalline légère de plâtre[291]. C’est là un des endroits où on l’exploite, c’est-à-dire où l’on en extrait. Cette roche est identique à celle qui se retrouve partout dans l’Oued Righ, et principalement au puits d’El Hachchāna près de Chegga du Sud.

Nous montons la hamada qui ne domine Ghadāmès que de 3, 4 mètres de ce côté. Le sol est composé de pierres très grosses et d’autres plus petites semées sans ordre et s’appuyant sur le plateau. La couleur du calcaire varie du blanc au brun et au gris de rouille. Je découvre des empreintes de différents bivalves, notamment d’une coquille à côtes (griphus)[292].

D’ici, nous plongeons directement sur El-Esnām, laissant à droite assez loin, le Dhahara avec les tentes des Touareg. Nous rencontrons des tombeaux d’un autre ordre et d’une antiquité moins incertaine ; ils ressemblent en tout à ceux des environs de Djelfa que je visitai en 1857 avec Mac Carthy et le Dr Reboud. Ce sont de petites enceintes en grandes pierres plates, ouvertes par une des petites extrémités et qui devaient être autrefois recouvertes par d’autres pierres plates. Ces tombeaux ne me paraissent pas devoir renfermer un homme étendu, mais bien dans une position repliée, assis, accroupi ou autrement. La plupart de ces sépultures ont été fouillées ; nous-mêmes en creusons une et sortons quelques ossements et un petit morceau de cuivre qui devait faire partie d’une parure indigène. Les tombeaux de ce genre, de différentes grandeurs, sont fréquents ; et on les trouve dans différents degrés de conservation. Ihemma m’assure qu’à Rhat, il y en a et que l’on en rencontre quelquefois en plein Sahara[293].

En approchant d’El-Esnām, les hautes constructions du plateau, Ihemma me raconte que, près des piliers immenses, se trouvent des tombeaux en forme de buttes sur lesquels les femmes des Touareg allaient se coucher lorsque les Touareg étaient en expédition et où elles obtenaient des nouvelles. Elles se paraient de leur mieux et allaient se coucher sur le tombeau ; alors venait « idébni », esprit, sous la forme d’un homme, qui leur racontait ce qui s’était passé dans l’expédition. Si elles n’étaient pas bien parées, il les étranglait. Ces révélations ont lieu en plein jour et on me dit qu’elles sont toujours vérifiées[294]. Les Touareg, du reste, sont très superstitieux ; ils n’osent pas se présenter seuls à la tombe d’un de leurs amis de peur qu’il ne revienne.

Dans la soirée, j’ai un exemple de la liberté des relations qu’il y a entre les Touareg. Ihemma, qui a à peine vingt ans, conseille à Othman qui en a près de soixante, de ne pas sentir du camphre que je lui offrais de crainte qu’il ne perdît ses forces sexuelles en lui disant que Tekiddout prétendait qu’il était l’amant d’une femme qu’il nomma. Othman assura que ce n’était pas vrai et ne fit aucun reproche à Ihemma de son observation.

Les Ifoghas, qui écoutent les conseils d’Othman, et lui obéissent en quelque sorte, sont exaspérés de la conduite des Mérazig[295] qui devaient apporter leur tribut à Othman ; ils parlent d’aller les razzier.

La rebazā, cette espèce de violon ou de violoncelle des dames targuies, forme un point important de la vie de ces gens. Tous les soirs, j’entends jouer de cet instrument ; hier des Imrhad chantaient. Lorsque les Touareg se battent entre eux et qu’un parti est mis en déroute, les vainqueurs crient avec ces cris sauvages qui sont particuliers aux Touareg : « Hé ! Hé ! Il n’y a donc pas de rebazā ? » Alors il est rare que les vaincus ne reviennent pas à la charge avec fureur. La crainte du qu’en-dira-t-on des femmes a une grande influence sur les Touareg.

14 septembre.

Aujourd’hui, je ne fais pas de promenade ; j’ai une longue leçon de tefinagh avec Mala et Ihemma. Mala est toute jeune, sans méchanceté ni préventions et très jolie. Pendant la leçon, je m’amuse avec son petit pied et, après la leçon, quand Ihemma s’en va, j’échange plusieurs baisers avec elle. Nous sommes donc très bons amis. Elle m’a promis de revenir à mon retour et de me jouer ici de la rebazā.

Dans l’après-midi, je travaille à emballer ; j’arrange dans ma chambre les objets que je laisse et je mets dans les cantines le peu de bagages que j’emporte.

Je vais, le soir, avec Othman voir Ikhenoukhen, qui vient avec son frère ; j’apprends que j’ai maigri depuis mon arrivée. C’est le chef des Azgar qui me fait cette remarque. Je décide Ikhenoukhen à écrire au général gouverneur de l’Algérie. Ikhenoukhen me dit adieu et me dit que tout sera facile, faisant allusion probablement à mon voyage à Rhat. Je dis à Si ’Othman ce qu’il faudrait écrire dans la lettre.

15 septembre.

Emballage et départ pour Tripoli.