JOURNAL DE ROUTE
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie. — MESNIL (EURE).
SAHARA ALGÉRIEN ET TUNISIEN
JOURNAL DE ROUTE
DE
Henri DUVEYRIER
PUBLIÉ ET
ANNOTÉ
PAR
Ch. MAUNOIR et H. SCHIRMER
PRÉCÉDÉ D’UNE BIOGRAPHIE DE H. DUVEYRIER
Par Ch. MAUNOIR
PARIS
Augustin CHALLAMEL, Éditeur
RUE JACOB, 17
LIBRAIRIE MARITIME ET COLONIALE
1905
AVANT-PROPOS
Les journaux de route de Duveyrier, c’est-à-dire les volumes de notes d’où a été tiré le livre des Touareg du Nord, étaient restés inédits. Duveyrier lui-même, ses écrits l’attestent, avait eu l’intention de les publier quelque jour[1]. L’irrémédiable atteinte portée à sa santé par les fièvres fezzaniennes ne lui en a sans doute pas laissé la force.
M. Charles Maunoir, dont la haute science avait, pendant trente ans, armé pour le succès tant de missions géographiques françaises, voulut faire revivre la profonde érudition, la noble conscience de celui dont il avait été l’ami le plus cher. Il publia, en 1902, le Journal d’un voyage dans la province d’Alger, que Duveyrier écrivit à dix-sept ans. On y trouve ces choses charmantes : un mérite naissant qui s’ignore et la première impression de la terre d’Afrique sur l’esprit d’un grand voyageur. M. Maunoir avait l’intention de compléter cette publication par celle d’un des principaux journaux de route : celui du 13 janvier-15 septembre 1860, dont le cadre s’écarte le plus de la région envisagée dans Les Touareg du Nord. En tête de ce volume devait paraître la biographie de son ami, que lui seul pouvait écrire, avec le souvenir de tant d’années qui les avaient étroitement unis. La mort a interrompu M. Maunoir avant qu’il eût terminé ces lignes, les dernières qu’ait rédigées ce grand travailleur.
Mme Maunoir a eu la pieuse pensée de réaliser le dernier vœu de son mari. Elle a mené à bien cette publication, où l’on voit encore une fois les deux collaborateurs réunis dans ce culte de la science qui fut leur vie.
Le texte édité ici a été vu d’abord par M. et Mme Maunoir ; c’est leur goût très sûr qui a décidé du choix délicat des coupures à faire : passages et chiffres déjà reproduits dans Les Touareg du Nord ou le Corpus Inscriptionum, détails personnels, sans intérêt pour la géographie. Mme Maunoir m’a fait le grand honneur de me confier le manuscrit ainsi défini. Je me suis attaché à le respecter aussi scrupuleusement que possible, en ne corrigeant que des expressions évidemment défectueuses, lapsus inévitables d’une rédaction faite au courant de la plume. Lorsque, par exception, il m’est arrivé de supprimer une phrase entière, inintelligible, écrite pendant un accès de fièvre, une note en avertit le lecteur. Pour la transcription française des noms arabes, à l’exception de ceux consacrés par l’usage, j’ai adopté partout où cela a été possible celle à laquelle Duveyrier lui-même s’est arrêté dans Les Touareg du Nord. Dans les autres cas j’ai conservé la leçon manuscrite. Quant à l’orthographe et à la traduction des citations en caractères arabes, Mme Maunoir a obtenu le précieux concours de M. le professeur Houdas, qu’aucun service à rendre aux études africaines ne laisse indifférent[2].
L’extrême dispersion des renseignements est inévitable dans un ouvrage comme celui-ci. J’ai tâché d’en rendre la consultation plus facile par un index des noms géographiques et des principales matières. Les indications botaniques m’ont semblé mériter une attention particulière : elles seront une nouvelle addition au tableau de la répartition géographique des plantes sahariennes, dressé en 1881 par le professeur Ascherson[3]. On en trouvera la liste dans un index spécial, avec la synonymie botanique, d’après les catalogues existants et les rapports de mission ultérieurs.
Les notes que j’ai ajoutées au bas des pages ne représentent qu’un minimum indispensable de commentaire. Elles indiquent seulement les principaux documents anciens ou modernes qui m’ont semblé confirmer ou modifier, en quelque chose d’essentiel, les faits et théories énoncés par l’auteur. Une note additionnelle renvoie à quelques publications capitales, survenues au cours de l’impression. On n’en verra pas moins combien ces références présentent d’imperfections et de lacunes. Le lecteur compétent m’excusera peut-être, s’il songe que pour le mettre complètement au courant de toutes les questions touchées ici, il eût fallu ajouter un second volume et changer le caractère de l’ouvrage.
Ce caractère de journal quotidien, on devait le lui conserver au contraire, car c’est cette variété concise, ce langage plein de saveur qui en font le mérite et le charme. Duveyrier s’y révèle plus vivant que dans le cadre sévère des Touareg du Nord, plus personnel aussi que dans cette encyclopédie qu’il a écrite sous le contrôle d’un autre, et où l’on risque de trouver parfois l’écho d’une pensée qui n’est pas la sienne. Si riche que soit devenue la géographie de l’Afrique du Nord, la critique remerciera Mme Maunoir d’avoir poursuivi la publication d’un livre qui apporte encore du nouveau après 45 ans de découvertes ; il fait honneur à la mémoire du savant qui l’a fait connaître comme au grand voyageur qui l’a écrit.
Henri Schirmer.
[1]Les Touareg du Nord. Paris, 1864, in-8, Introduction, p. XII.
[2]Toutes les notes et corrections de M. Houdas sont marquées des initiales (O. H.).
[3]En appendice dans Rohlfe, Kufra, Leipzig, 1881, in-8, p. 386-560.
BIOGRAPHIE
Les Duveyrier ou Du Veyrier, issus d’une famille noble du Languedoc qui s’appela naguère Arnoux-Veyrier, se sont fixés à Aix en Provence depuis plusieurs générations.
A près de deux siècles en arrière, apparaissent un Duveyrier, procureur au Parlement de Provence, et son frère, chanoine à la collégiale de Pignans.
Le procureur eut trois fils dont l’aîné devint secrétaire de l’Académie d’Aix ; le second succéda à son oncle comme chanoine de Pignans. Le troisième, Gaspard Duveyrier, fut d’épée. Le chevalier de Vertillac, ami de la famille, l’incorpora, sous le titre de cadet de Vertillac, dans le régiment d’Eu-infanterie. Blessé à la bataille de Parme (1732), où il se conduisit vaillamment ; blessé, plus tard, d’une chute de cheval tandis qu’il galopait devant les carrosses du roi, il était nommé officier à l’Hôtel des Invalides à l’âge de 23 ans.
Par la suite, on obtenait pour lui une lieutenance dans une compagnie détachée sur les côtes de Provence.
Gaspard Duveyrier fut le père de Joseph-Martial Duveyrier qui, chargé comme lieutenant de la maréchaussée d’Aix de conduire Mirabeau au fort de Joux, accorda à son prisonnier huit jours de liberté sur parole, et n’eut pas à le regretter. Son frère, Honoré Duveyrier, avocat de mainte cause célèbre, choisi pour défenseur du duc d’Orléans à la suite des journées des 5 et 6 octobre, incarcéré par ordre de Robespierre et sauvé par Hérault de Séchelles, à la veille des massacres de la Terreur, devenait, dans le Tribunat, le collaborateur de Portalis, Siméon et Pascalis pour la préparation du Code civil.
La Restauration qui le trouva premier président de la cour impériale de Montpellier, ne le maintint pas dans ses fonctions, tout en lui donnant le titre de premier président honoraire.
Honoré Duveyrier laissa deux fils, dont l’un, Honoré, magistrat congédié aussi par la Restauration, s’achemina dans les voies de la littérature dramatique. Il y marcha longtemps, sous le nom de Mélesville, en compagnie d’Eugène Scribe. Le fils cadet de l’ancien tribun fut Charles Duveyrier. Esprit curieux, remueur d’idées, Charles Duveyrier fut chaudement saint-simonien et en souffrit, mais il conserva toujours les aspirations humanitaires qui l’avaient conduit vers le saint-simonisme. Par la suite, et tout en composant, lui aussi, comme son frère, des pièces de théâtre dont plusieurs sont restées au répertoire, il s’occupa de questions économiques, politiques et financières. Il y fit preuve de qualités d’initiative qui, toutefois, ne le conduisirent pas à la fortune. Doué d’une activité sans relâche et d’un savoir étendu, Sainte-Beuve a pu écrire de lui : « Je le comparais à un flambeau qui marchait toujours »[4].
Charles Duveyrier consacra la dernière période de sa vie à diriger les travaux d’une vaste Encyclopédie conçue sur un plan particulier, et à laquelle les grands financiers Péreire voulaient attacher leur nom.
Nous arrivons enfin à Henri Duveyrier, l’éminent voyageur au pays des Touareg, qui fut le fils de Charles Duveyrier. Pour ceux que de plus longs détails sur la famille Duveyrier intéresseraient, ils les trouveraient dans un ouvrage devenu rarissime : Anecdotes historiques, par le baron D. V., tiré à 100 exemplaires. Paris, 1837, in-8. Imprimerie de E. Duverger.
Les indications ci-dessus suffisent à établir que la famille Duveyrier a compté au moins une demi-douzaine d’hommes de mérite en deux cents ans, moyenne tout à fait honorable.
Henri Duveyrier est né à Paris, 48, rue de la Chaussée-d’Antin, le 28 février 1840.
La première école qu’il fréquenta fut celle de l’abbé Poiloup, à Vaugirard. Il la quitta pour le collège fondé à Auteuil par l’abbé Lévêque. Puis, son père, désireux de le préparer à une carrière commerciale, l’envoya poursuivre ses études, de la fin de septembre 1854 à la fin de l’année 1855, dans un pensionnat ecclésiastique établi à Lautrach, près Memmingen, en Bavière.
Pendant cette période, Henri Duveyrier tint un journal quotidien, pages naïves où, naturellement, apparaissent certains traits qui se retrouveront dans le caractère de l’homme, où s’accuse déjà une orientation marquée vers certaines études qui, en définitive, détermineront l’avenir de l’écolier.
Le microcosme où il entrait parmi des représentants de diverses nationalités a pu se trouver un peu déconcerté en présence du démenti donné par ce Parisien appliqué, studieux, réfléchi, à l’opinion accréditée sur la légèreté et la futilité des Français. Le Journal de Henri Duveyrier, à Lautrach, a de la gravité ; l’enjouement, privilège ordinaire de la jeunesse, s’y fait peu sentir. Il laisse entrevoir aussi un esprit rebelle aux idées spéculatives et aux fantaisies de l’imagination. C’est ainsi que, habituellement respectueux du devoir et de ceux qui le prescrivaient, il se mit néanmoins en conflit avec un professeur à propos du sujet choisi pour une narration en allemand : « Pensées d’un jeune homme par un beau soir d’été ». Un autre sujet de composition : « La louange des passions », lui inspire cette phrase : « Je vais faire de mon mieux, mais ce sujet ne me plaît pas. Je n’aime écrire ni pour les vertus ni pour les passions ». Par un verdict qui semble empreint d’ironie, son discours fut choisi, « comme le meilleur pour être déclamé à la fête de Monsieur le Directeur » ; mais le lauréat ne se sentit pas le courage de le « déclamer » lui-même.
Élève laborieux, très bien noté, Henri Duveyrier ne se bornait cependant pas aux travaux prescrits par les programmes du pensionnat ; il était sollicité d’un autre côté.
Nous voyons, notées avec prédilection, les causeries dans lesquelles quelque camarade lui a cité des légendes régionales ; il a même commencé un recueil de légendes allemandes. Également empressé à recueillir des renseignements philologiques, il copie des chants en langue tudesque et en langue franque ; puis il se procure le Pater en goth, en allemand et en anglo-saxon. Enfin, il entreprend un petit vocabulaire gothique et tudesque, afin de se préparer à lire les Eddas ou la Bible d’Ulfilas.
L’élève Duveyrier consigne très fréquemment, dans ses notes, des indications relatives à l’histoire naturelle. Il signale l’époque d’éclosion et le nom des premières fleurs du printemps ; il enregistre la rencontre de papillons ou d’autres insectes, nouveaux pour lui. Des plantes recueillies pendant les promenades, il compose son herbier qu’il accompagne d’indications variées ; quelques feuillets consacrés à la faune et à la flore portent ce titre : Commentarii in faunam floramque pagi Lautrach locorumque circumjunctorum, Lautrach, MDCCCLV. La météorologie a sa part dans un Journal tenu de décembre 1854 à août 1855, et dans un calendrier météorologique précédé de remarques.
Ces études-là signalent nettement la direction dans laquelle Henri Duveyrier s’acheminait. Un passage des notes constate aussi que M. le Préfet de l’École lui a confisqué ses livres de latin et d’astronomie, afin qu’il s’occupe exclusivement de l’allemand.
Il n’avait pas encore atteint alors l’âge de seize ans et, déjà, d’après des indications autobiographiques rédigées dans l’âge mûr, il avait conçu le projet d’explorer quelque partie inconnue du continent africain.
De même que les réflexions et les jugements font presque absolument défaut dans ces cahiers d’un enfant de quinze ans, les menus faits de la vie quotidienne du pensionnat n’y sont enregistrés que fort laconiquement et sans artifice. Toutefois, on y sent comme le souffle d’une nature sincère, juste et bonne, ferme, d’ailleurs, à maintenir son droit.
Charles Duveyrier persistant à diriger son fils dans une voie qui, sans trop de préjudice pour la culture intellectuelle, le conduirait à l’indépendance plus rapidement que la filière universitaire, le fait alors entrer à l’École commerciale de Leipzig. Là, Henri Duveyrier voit s’élargir le champ de ses travaux, de ses idées et sent, en même temps, se préciser ses aspirations.
Il ne paraît pas avoir tenu un journal de son séjour à l’École de Leipzig, d’où il sortit avec d’excellentes notes, après y être resté de la fin de 1855 au commencement de 1857. C’est pendant cette période que, tout en suivant les cours de l’École, il prend des leçons d’arabe d’un orientaliste éminent, le docteur Fleischer, avec lequel il entretint de longues relations.
Plein de déférence pour les intentions de son père, il ébaucha, rentré en France, des études de langue chinoise, afin de se mettre en mesure d’aborder un terrain commercial relativement neuf. Mais il ne tarda pas à comprendre que, dominé par la suggestion des voyages ayant pour but la science, il ne cheminerait qu’à contre-cœur dans un autre sens[5]. Il s’en ouvrit donc résolument à son père, qui finit par céder. Charles Duveyrier étant d’esprit entreprenant, enclin aux initiatives, cette capitulation, dictée surtout par l’affection, ne dut lui causer ni trop d’efforts, ni trop de regrets. Ancien disciple de Saint-Simon, il ne répudia pas la devise saint-simonienne : « A chacun suivant sa capacité ». — Or c’était, à coup sûr, une présomption de capacité de la part de son fils que d’avoir, de propos raisonné, choisi la route à prendre. Quant au reste de la doctrine, n’était-ce pas devenir aussi producteur, servir l’intérêt général, que d’aller, au prix d’un dangereux labeur, demander à des terres inconnues la révélation de nouveaux groupes humains, l’élargissement du champ d’activité de notre civilisation ?[6]
Quoi qu’il en soit, H. Duveyrier échappa à la carrière commerciale. Sans aucun doute, il eût été un commerçant éclairé, laborieux et probe ; mais ces qualités ne sont pas, dit-on, rigoureusement nécessaires et suffisantes pour mener à la fortune, commun point de concours des commerçants. Elles doivent être renforcées d’ambitions d’un ordre spécial qui ne sont pas données à tous, et dont H. Duveyrier n’était pas doué. Peu désireux de briller, sans grand souci du bien-être matériel, il n’était pas séduit par le luxe. Les efforts tendus à d’autres fins que la recherche de la vérité sur les choses de la nature et l’étude de sciences libérales lui semblaient un peu oiseux.
Charles Duveyrier avait si largement adopté les projets formés par son fils qu’il le mit de suite à même de commencer à en préparer la réalisation.
Tous les ouvrages nécessaires furent achetés, et le candidat explorateur entreprit, dès ce moment, quelques études spéciales.
Au début de 1857, dans l’intention d’éprouver ses forces et ses aptitudes, il accomplissait un voyage en Algérie.
Débarqué à Alger le 26 février, il débute par une excursion à Kandouri[7], à une trentaine de kilomètres dans l’ouest d’Alger, non loin du lac Halloula. Kandouri était la résidence du Docteur Warnier, homme de grande valeur, qui devait, par la suite, exercer une influence considérable sur la vie et les travaux de Henri Duveyrier.
Le 8 mars, il partait pour une course plus longue : Djelfa et Laghouât, d’où il revint, dans le milieu d’avril, par Bou Zid et Caïd Djelloul.
Cette course, exécutée avec Oscar Mac-Carthy dont les connaissances variées furent précieuses à son compagnon de route, a été relevée dans un journal récemment imprimé[8] à l’intention de ceux qui avaient connu et aimé Henri Duveyrier. Ils ont assisté, ainsi, à ses premiers pas déjà très fermes, dans une carrière où il a conquis une juste célébrité.
Sa relation est empreinte d’une sincérité, d’une naïveté qui sont presque des mérites littéraires. Entre autres faits, elle mentionne la joie qu’inspira au futur voyageur la rencontre, à Laghouât, d’un Targui envoyé par Ikhenoukhen, et avec lequel il eut d’excellents rapports.
De là, peut-être, une prédisposition qui détermina le voyage de Henri Duveyrier chez les Touareg.
Voici en quels termes le jeune voyageur rapporte sa dernière entrevue avec le Targui fortuitement rencontré... « Mohammed-Ahmed promit que, lorsqu’il serait de retour dans son pays, il m’enverrait un livre en targui, et comme je voulais lui faire un cadeau capable de cimenter notre amitié, je crus n’avoir rien de mieux à faire que de lui donner mes pistolets et ma poire à poudre, ce que je fis immédiatement. Ce cadeau de ma part le rendit tout confus, et il dit à M. le Commandant[9] : « Ce jeune homme est si bon pour moi ; il m’a donné du tabac, du sucre, des foulards ; il me donne maintenant des pistolets. Je ne sais comment le lui rendre ; je vais faire chercher mon méhari et le lui donner. » Nous eûmes beaucoup de peine à lui faire comprendre que je ne voulais pas le priver de son chameau qui allait lui devenir nécessaire pour retourner à R’hât, et que, du reste, je serais fort embarrassé pour l’emmener dans mon pays ; que je le remerciais beaucoup de son offre et que j’en étais aussi content que si le méhari était devenu ma propriété. Il demanda alors à M. le Commandant s’il n’y avait pas moyen de m’emmener avec lui dans son pays. On lui répondit, pour l’éprouver, qu’il n’aurait pas assez soin de moi ; mais le Targui prit cela au sérieux, et se mit à expliquer avec chaleur que, chez lui, c’était un devoir de prendre soin de son ami et que, sous sa protection, il ne m’arriverait aucun mal. Je lui dis alors qu’un jour peut-être, j’irais le voir. « In ch’Allah ! s’il plaît à Dieu, répondit-il, et il se retira satisfait.... »
A la suite de son voyage d’essai, H. Duveyrier publia, dans le recueil de la Société orientale de Berlin, une notice sur quatre tribus berbères[10] : les Beni-Menasser, les Zaouaoua, les Mzabites, les Touareg Azdjer. Il y résumait ce qu’il avait pu apprendre sur ces tribus « pendant son rapide et court voyage dans nos possessions algériennes ». Cette publication de début consiste surtout en un vocabulaire comparé des idiomes des quatre tribus. On y sent un auteur bien documenté et soigneux de l’exactitude.
L’année même où il faisait, en quelque sorte, ses premières armes, fut marquée par un incident qui exerça sur la suite de ses travaux une influence marquée.
Pendant un voyage à Londres, où habitait une branche de sa famille, il eut la bonne fortune d’être mis en relation avec Henri Barth, alors occupé à écrire la relation de ses voyages.
Dans une belle notice nécrologique consacrée au voyageur allemand, H. Duveyrier raconte l’accueil qu’il reçut de lui[11]... « M. le professeur Fleischer, de Leipzig, orientaliste éminent près duquel j’avais appris la langue arabe, et qui connaissait mes projets de voyages en Afrique, m’avait adressé et recommandé au Dr Barth, alors à Londres. Je le vis pour la première fois en 1857.
« Il essaya d’abord de me dissuader d’entreprendre si jeune ces durs labeurs ; mais n’ayant pu ébranler ma ferme résolution, il me prodigua, avec une bienveillante sollicitude, les instructions et les conseils. A peine mon arrivée dans le pays des Beni-Mzab lui était-elle connue, qu’il s’empressa de m’écrire. Par ses lettres, pleines d’affectueux conseils et de précieuses indications, il veillait de loin au succès de mon entreprise, m’ouvrant des points de vue nouveaux, me signalant les faits capitaux qui devaient appeler mon attention. Bientôt il m’envoyait une lettre circulaire, écrite en arabe, et adressée à tous ses amis du Sahara et du Soudan, pour me protéger en cas de besoin. En même temps, il me transmettait une lettre spéciale pour le cheikh El-Bakkây ; je parvins heureusement à la remettre à son neveu, dont les bons offices m’ont été très utiles. J’étais Français, cependant, mais l’esprit étroit de rivalité ne pouvait avoir accès près de ce grand cœur... »
Plusieurs lettres à Henri Duveyrier ou à son sujet, attestent, en effet, les sentiments d’estime et de sympathie de Henri Barth pour un émule dont il avait pressenti le mérite et avec lequel d’ailleurs, il resta, jusqu’à la fin de sa vie, en relations très affectueuses.
Quand mourut le Dr Barth (25 novembre 1865), la famille de l’illustre explorateur fit hommage d’une partie de ses papiers scientifiques à Henri Duveyrier qui avait si bien retenu ses leçons et si consciencieusement étudié son œuvre.
De retour d’Angleterre, vers le milieu de 1857, Henri Duveyrier se mit, avec ardeur, en mesure d’entreprendre un voyage de pénétration au cœur du Sahara. Il étudia, la plume à la main, ce que la géographie savait alors des contrées vers lesquelles il allait se diriger. A la vérité, pour le lointain Sahara central, les seules sources d’informations précises étaient, outre la relation de Caillié, les ouvrages dans lesquels Richardson, Barth, Overweg et Vogel avaient consigné les importants résultats des missions anglaises accomplies par eux de 1850 à 1853.
Les itinéraires de ces missions partant de Tripoli pour se diriger vers le lac Tchad, traversaient, par Mourzouk et Rhât, les immensités sahariennes comprises entre la côte et le Soudan. Les papiers de Henri Duveyrier renferment des feuillets dans lesquels il avait commencé à décrire sommairement les pays qu’il se proposait d’explorer.
Dans d’autres pages il indiquait les grandes étapes de sa marche, les résultats principaux à atteindre aux points de vue politique, scientifique, commercial ; il y énumérait, avec un soin qui révèle beaucoup de réflexion, les travaux à exécuter, les recherches à faire, les notes à prendre. On sent, en ces pages, l’homme qui entend être autre chose qu’un touriste audacieux, dominé par la seule pensée « d’être le premier à avoir vu ».
La jeunesse de l’auteur se révèle, toutefois, dans l’ampleur du projet primitif qui comprenait une reconnaissance du Touât et l’exploration du pays alpestre des Touareg Hoggar.
Il s’est aperçu, en face de la réalité, que l’imprévu n’abandonne jamais ses droits et que les projets les mieux étudiés comportent de grands mécomptes, quand il s’agit de pénétrer dans des contrées nouvelles, au milieu de populations méfiantes ou hostiles.
Tout en s’assimilant les données acquises par ses devanciers et, plus spécialement, par le docteur H. Barth, il travaillait avec ardeur à acquérir les notions si variées qu’exige une exploration scientifique largement comprise.
Il s’attacha, en particulier, à bien connaître les méthodes, comme le maniement des instruments de détermination des latitudes, longitudes et altitudes.
Cette préparation, qui est délicate, qui exige beaucoup d’application, de soin, de persévérance, est en quelque sorte, une pierre de touche de la vocation d’un candidat à la carrière d’explorateur. Les observations astronomiques en cours de route ajoutent, d’ailleurs, aux difficultés, parfois même aux dangers du voyage.
Henri Duveyrier eut la bonne fortune de rencontrer, comme professeurs, tout d’abord Lambert-Bey, l’un des ingénieurs que Méhémet-Ali avait envoyés en avant-garde dans sa marche vers le Haut Nil ; puis un astronome hors de pair, Yvon Villarceau ; enfin, M. Renou, membre de la commission scientifique de l’Algérie, constituée en 1837. Il avait commencé ses travaux scientifiques au milieu des combats livrés par les colonnes expéditionnaires chargées d’établir l’autorité de la France dans ce qui était alors le Sud-Algérien.
M. Renou initia aussi H. Duveyrier aux observations météorologiques[12] sans lesquelles il n’est pas d’exploration complète ; le professeur, ici, se doubla d’un ami dont les lettres, pleines d’excellentes instructions, attestent aussi la plus affectueuse sollicitude pour son élève.
En histoire naturelle et en géologie, c’est au Muséum qu’il demanda le complément de l’instruction acquise dès sa jeunesse.
Le savant naturaliste A. Duméril lui apprit l’art de préparer les mammifères et les oiseaux pour les envoyer en Europe.
M. Hérincq, auteur de travaux estimés, qui fut l’un des derniers à porter le titre de « garde des Galeries de botanique au Muséum », se chargea de l’initier aux soins faute desquels la formation d’un herbier est à peu près peine perdue.
Pour la géologie et la minéralogie, Henri Duveyrier eut les renseignements de M. Hugard, alors aide-naturaliste au Muséum sous la direction de l’éminent Dufrenoy.
On a vu précédemment que l’élève de l’école de Lautrach s’intéressait aux questions de linguistique et d’ethnographie ; aussi, ne manqua-t-il pas demander à Léon Renier, à Ernest Renan, à son ancien professeur Fleischer les directions nécessaires pour accomplir convenablement cette partie de sa tâche.
La recherche, la copie, l’estampage des inscriptions lui furent tout spécialement recommandés, et nous savons qu’il a fait, dans cet ordre d’idées, des découvertes enregistrées par l’épigraphie et l’histoire.
H. Duveyrier savait trop combien il lui importait d’être bien compris des peuples au milieu desquels il devait vivre, surtout de les bien comprendre, pour ne pas chercher à se perfectionner dans la langue arabe qu’il avait apprise à Leipzig. Il le fit sous la direction du Dr Perron, de Reinaud, de Caussin de Perceval.
Ses facultés en pleine sève de jeunesse, stimulées par la perspective du voyage prochain, soutenues dans leur effort par une intense application au travail et une méthode excellente, furent, pendant plus d’une année, tendues sur l’accomplissement du programme d’études que H. Duveyrier s’était fixé à lui-même. Il l’a exposé dans un texte qui dénote la notion claire de tout ce qu’exige une exploration en pays nouveau. L’influence des conseils du docteur Barth ne fut probablement pas tout à fait étrangère à l’ampleur de ce programme.
On y discerne aussi une pensée de haute solidarité, une inspiration à servir les intérêts communs ; il y a là un reflet des théories du saint-simonisme.
En résumé, dans un ardent désir de réussite, H. Duveyrier s’était mis promptement à même de recueillir avec discernement des données sur l’histoire, la géographie physique et économique, l’ethnographie, la linguistique des contrées, en grande partie inexplorées, où il allait s’avancer. Sans doute, une initiation si rapide ne pouvait être ni développée ni profonde. H. Duveyrier qui s’en rendait compte, fit de constants efforts pour la compléter. M. Renou l’y encourageait en lui écrivant d’amicales remontrances sur sa façon d’observer, soit en astronomie, soit en météorologie.
Il est superflu d’ajouter que les préparatifs matériels furent à la hauteur de la préparation scientifique du voyage. On possède la liste des instruments d’observation et des objets variés qui devaient contribuer au succès de l’entreprise.
H. Duveyrier n’ignorait pas les risques au-devant desquels il marchait. — « Je sais très bien, écrivait-il dans l’un de ses carnets de notes, que le voyage que je vais entreprendre n’est pas sans dangers, mais je me sens plein de confiance en mes propres forces, et j’espère qu’avec beaucoup de prudence et de patience, et toute mon énergie, je parviendrai à les éviter, et que je mènerai ainsi mon expédition à bonne fin. L’événement prouvera si je me suis trompé. »
H. Duveyrier avait décidé de voyager ouvertement comme chrétien, au lieu d’adopter ou de feindre l’Islamisme qui lui aurait été une sorte de sauvegarde. Par respect pour lui-même et pour la croyance des autres, il lui eût répugné de se livrer aux manifestations d’une foi factice. Sa répulsion pour les voies tortueuses s’était doublée d’une confiance juvénile, robuste, dans le prestige de l’honnêteté et la puissance de la droiture. Ce furent là les éléments essentiels de sa résolution. Peut-être aussi, en y réfléchissant, fut-il amené à conclure qu’un vernis de religion musulmane pourrait ne pas suffire à protéger le voyageur roumi contre l’animadversion des Sahariens. En pareil cas, tout serait perdu, même l’honneur.
Quelque garantie qu’il vît dans l’honnêteté de ses intentions, Duveyrier se prémunit contre le danger auquel l’exposait sa qualité de chrétien. Recherchant les passages où le Coran prêche la tolérance envers les autres religions et le respect pour les hôtes, il se mit en mesure de discuter, de combattre les arguments qui seraient invoqués contre lui.
Il lui restait les risques auxquels pouvait l’exposer, en sa qualité de Français, quelque expédition militaire dans l’extrême-sud, coïncidant avec son voyage.
S’il s’interdisait de partager la foi des Arabes, il revêtit leur costume, autant par hygiène que pour s’identifier, s’assimiler le plus possible aux hommes dont il devait partager la vie, et auprès desquels il entendait se montrer juste avant tout. Sur ce dernier point, il était d’accord avec le Dr Barth qui lui écrivait, vers le milieu de 1859 : «... la meilleure arme pour le voyageur chrétien, dans ce pays, consiste en une probité impeccable vis-à-vis des indigènes... ».
Voilà de nobles principes, et dignes de respect, mais trop élevés peut-être pour émouvoir des gens à moitié barbares, habitués, par tradition, à ne subir d’autre ascendant que celui de la force. La justice et la probité ne sont, du reste, pas inconciliables avec la fermeté, la sévérité auxquelles le voyageur le plus endurant est, parfois, obligé de faire appel.
Comme nom de voyage, il adopta celui de Sid-Saad-ben-Doufiry ; le nom de Saad se traduit par notre nom de Félix, et ben-Doufiry signifie fils de Duveyrier, ce dernier nom étant accommodé à la prononciation arabe.
Charles Maunoir.
[4]Lettre à la Princesse (1873), p. 245.
[5]Évidemment, ce n’était pas par un fugitif mouvement d’enthousiasme juvénile que H. Duveyrier avait conçu le dessein d’explorer l’Afrique. Dans l’introduction au Journal de son voyage chez les Touareg, il écrivait, le 23 juin 1859 : « Depuis l’âge où les idées commencent à prendre une tournure raisonnable, un attrait invincible m’a attiré vers le continent africain... »
[6]Cette hypothèse au sujet des idées de Ch. Duveyrier trouve confirmation dans une lettre qu’Arlès-Dufour, le grand financier saint-simonien, écrivait à Henri Duveyrier et dont Charles Duveyrier avait, lui-même, pris copie. On y lit le passage suivant : « Si, décidément, tes aptitudes ne se plient aux études commerciales que par violence et avec répugnance, il serait irréligieux à ton père et à moi d’abuser de ton obéissance pour te les faire poursuivre, et il faudrait y renoncer franchement pour te vouer sans réserve aux études auxquelles te poussent évidemment ta vocation, c’est-à-dire ta nature. Dieu est très avare de ces vocations évidentes qui ne permettent aucun doute, et c’est un devoir sacré de les respecter, de les favoriser même, quand on le peut. Si tu savais, mon enfant, combien d’existences manquées et malheureuses, combien de forces perdues pour la société, par suite de vocations méconnues et faussées !... »
[7]... « Quand vous viendrez ici, je vous conduirai à Kandouri, un Versailles sauvage, un Versailles du bon Dieu, un vrai paradis terrestre. Là, vous verrez ce qu’était le monde quand il est sorti des mains du Créateur. Vous vous y trouverez au milieu d’Arabes qui vous traduiront la Bible en fait, beaucoup mieux que votre père et ses collègues de la Société des artistes dramatiques n’ont traduit, au théâtre, notre société moderne. »
(Lettre du Dr Warnier à Henri Duveyrier, Alger, le 11 juillet 1855.)
[8]Journal d’un voyage dans la province d’Alger, par Henri Duveyrier. Paris, Challamel.
Cet ouvrage n’est pas dans le commerce.
[9]Le commandant Margueritte, devenu le général Margueritte, tué à Sedan.
[10]Notizen über vier berberische Völkerschaften, während einer Reise in Algerien nach Hallûla-See und nach Laguât in Februar, Marz und April 1857, gesammelt von H. Duveyrier. — Zeitschrift der deutschen morgenländischen Gesellschaft, t. XII, 1858, p. 176-186.
[11]Henri Barth, ses voyages en Afrique et en Asie. Revue contemporaine, 1866, 4e livraison, 28 février.
[12]Nous avons une preuve du soin apporté par H. Duveyrier à sa préparation, dans le fait qu’en 1858, du 6 au 12 novembre, il avait fait, à la fenêtre de l’appartement que son père occupait, rue de Grenelle, no 123, une série d’observations météorologiques dans le but de régler la marche d’un baromètre anéroïde.
JOURNAL DE ROUTE
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
DE BISKRA A L’OUED-RIGH ET AU SOUF
Biskra, 13 janvier 1860.
J’ai fait aujourd’hui une liste des peuplades nègres qui sont représentées dans la petite colonie de Biskra. Voici la liste de ces tribus ; je crois que, plus tard, elle devra être complétée. J’ai mis un astérisque devant les noms de peuplades dont nous ne connaissons la langue d’aucune manière : 1. Bornou. — 2. Haoussa. — 3. Bagirmi. — 4. Felata. — 5. Mboum[13]. — 6. Mandara. — 7. Koenna[14]. — 8. * Kanembou. — 9. Teda. — 10. Timbouktou (Zonghay). — 11. Mbāna. — 12. Ouaday. — 13. * Manga[15]. — 14. * Doura. — 15. Katsena. — 16. Bambara. — 17. Logonē. — 18. Derge. — 19. Affadē. — 20. Ngāla. — 21. Kouri. — 22. Maggari[16]. — 23. Margi. — 24. Kerrekerre. — 25. Ngouzzoum[17]. — 26. Hadamoua[18].
Ces nègres ont formé un petit village de huttes en branches de palmiers, situé à l’origine des plantations, près du nouveau Biskra, dont il forme un petit faubourg. Les femmes portent des costumes de leur pays, tandis que les hommes ont choisi, dans les costumes de tous les peuples avec lesquels ils sont en relations, tous les oripeaux et les guenilles de couleurs voyantes qu’ils ont pu se procurer.
Je me promène dans l’oued Biskra ; dans les terres d’alluvions qui renferment son lit, on trouve les coquilles d’une espèce de gastéropode assez curieuse par ses formes qui rappellent celles des coquilles marines. La bouche est formée par une échancrure, la forme générale est entre celle de la limnea et celle de l’oliva, le test est assez dur ; les bords de l’ouverture sont tranchants ; la couleur de la coquille est d’un noir olivâtre, mais passe par toutes les couleurs jusqu’au blanc, selon qu’elle est plus ou moins ancienne dans la couche d’alluvions. Ce mollusque vit actuellement dans certains ruisseaux de l’oued Biskra[19] ; on le trouve en masses considérables. — L’eau dans laquelle il vit ressemble, comme goût, à celle que l’on boit en ville, c’est-à-dire qu’elle est légèrement saumâtre. — Un mollusque herbivore se trouve ici en grand nombre sur les tiges de cannes, roseaux qui croissent dans l’eau.
Je prends ici l’occasion de faire remarquer que les eaux des ruisseaux en question renferment un second gastéropode, qui est turriculé et à tours de spire ornés de côtes. Ce mollusque vit dans la vase, où l’on a de la peine à le distinguer à cause de sa couleur cendrée. — Je crois qu’il est identique à celui des eaux artésiennes de l’oued Righ[20]. Ce dernier vit dans les saquias des jardins de Tougourt, dans une espèce de plante fluviatile (acotylédone, je crois) qui forme une mousse verdâtre. J’en ai dans le flacon à alcool no 2.
Biskra, 14 janvier.
J’emploie ma matinée à prendre l’heure exacte à une minute près, pour M. le colonel Séroka ; je fais, par la même occasion, le calcul du lever du soleil pour cette année à Biskra ; je trouve qu’il faut retrancher 42 minutes du temps du lever à Paris. — L’horloge avançait de 38 minutes ! Les cadrans solaires ont, je crois, une erreur de quelques minutes, 7 minutes environ.
Dans l’après-midi, je vais avec ces Messieurs du télégraphe et M. Colombo pour lever le plan du petit hameau de El’Aliya dont on voit les hauts palmiers tout près de Biskra. — C’était pour montrer à ces Messieurs comment il fallait opérer.
El’Aliya touche d’un côté à l’oued dont les berges à pic s’éboulent à chaque crue ; nous aperçûmes là des restes de fondations romaines et de vastes tubes de terre cuite superposés, le tout enchâssé dans les berges, et mis à nu par les eaux. Nous hésitons encore à déterminer quel était l’usage de ces constructions.
Près de là est un cimetière, que l’eau ronge aussi, laissant voir des squelettes à moitié découverts. Je prendrai là quelques crânes pour ma collection.
Dans le milieu de l’oued, près d’El’Aliya, est une construction carrée, évidemment romaine, remarquable en ce qu’elle n’a ni portes ni autres ouvertures. Actuellement elle est remplie de terre jusqu’au sommet. Les murs sont bien conservés, si ce n’est pour une ou deux petites brèches rondes qu’y fit Salah Raïs avec son artillerie. Il croyait, comme les Arabes aujourd’hui, que cette construction renferme un trésor.
Un peu plus loin encore se trouve la coubba de Sidi-Zurzour qui fut bâtie sur une construction analogue à celle dont je viens de parler.
Le cours de l’oued dans toute sa longueur, à part quelques bandes de terre végétale alluviale dont j’ai parlé plus haut, est couvert de galets et de pierres roulées, quelquefois énormes ; la plupart sont de grès, d’autres de calcaire compact.
Biskra, 15 janvier.
Aujourd’hui j’ai fait avec M. Colombo une promenade à pied à la source thermale de Hammâm Salahîn. La direction est vers le nord, appuyant un peu à l’ouest, je crois, et à 6 kilomètres du fort Saint-Germain ; cependant je ne serais pas étonné que la distance fût un peu plus grande. Les bains sont entourés d’une construction, avec des chambres pour la commodité des baigneurs. Les eaux sont salées et ont, de plus, une forte odeur d’hydrogène sulfuré. La température de l’eau au bord du bassin, là où elle s’en échappe, était de :
| 44°,8 | thermomètre | 186 | de Baudin. |
| 44°,7 | — | 207 | — |
Au milieu, à l’endroit où elle jaillit en bouillonnant, la température prise par M. Colombo était de :
45°,1 thermomètre 207 de Baudin[21].
M. Colombo entra dans le bain, mais, pour moi, je me contentai d’y mettre les pieds, qui me firent mal au bout de quelque temps.
La raison de cette excursion était mon désir de me procurer des poissons vivant dans la saguia qui sort de la source, et qui conserve encore assez longtemps sa température élevée et plus encore les sels dont elle est saturée. Ces poissons, dont je réussis à me procurer quelques exemplaires, ressemblent beaucoup à ceux des eaux artésiennes de l’oued Righ[22] ; ils vivent dans une eau qui peut avoir 30°. — Dans la même saguia croît une plante acotylédone خز[23], à feuilles filiformes très ténues, la même, je crois, qui est si commune dans les saguiet de Tougourt, et qui sert de nourriture aux coquillages turriculés et aux glyphisodons ou perches à dents fendues. J’en ai pris un échantillon, et un Arabe qui était là m’a dit que cette plante servait de remède pour les maux d’yeux. Sont-ce les sels dont elle doit être imprégnée qui lui donnent cette vertu ? Je suis très porté à le croire. Autour de la source thermale, on voit de nombreux tufs calcaires, presque entièrement composés de débris végétaux. D’autres pierres s’y trouvent aussi ; j’en ai recueilli. On trouve près de là un petit lac de forme circulaire, que j’ai visité à mon premier passage ici. L’eau en est remarquablement froide[24], et la profondeur m’en a été donnée (16 mètres) par M. Colombo qui l’a mesurée.
Voici la liste des plantes dont je me rappelle le nom et que nous avons rencontrées en revenant de la source : Bageul, remeth, kelkha,methennân, rhardeg, sedra, gandoul (bou choucha)[25].
Biskra, 16-17 janvier.
Visite au colonel Séroka. — Il me prête des calques superbes de cartes sur le Sahara ; j’en copie un aujourd’hui même.
Je remarque un fait important pour mes observations. Mon baromètre no 892 est dérangé. Mais il ne l’est que depuis mon départ pour Constantine, car à cette époque je réglai mon anéroïde qui, maintenant, suit à peu près la marche du Gay-Lussac de M. Colombo.
Biskra, 18-19 janvier.
M. Colombo dont j’ai déjà parlé est un ancien sous-officier. Il dirige l’école arabe française de Biskra. C’est une école où les jeunes Arabes peuvent apprendre le français et les éléments de nos sciences. Cette école est assez bien suivie, et j’ai pu me rendre compte des progrès intéressants qu’ont faits les élèves de M. Colombo. Leur maître est assez versé dans la connaissance de l’arabe, et il se perfectionne chaque jour dans la science par une étude diligente[26]. Son traitement est de 1.800 fr. par an ; il a un aide, Arabe de Constantine, élève de M. Cherbonneau, et qui, je crois, perçoit, un traitement de 100 fr. par an.
Le colonel Séroka me dit que l’on avait commencé un forage à ’Ain Baghdad, et qu’il fut interrompu lors de la guerre d’Italie.
1er février 1860.
Je quittai aujourd’hui Biskra ; MM. Manaud, Colombo et Falques vinrent me dire adieu avant mon départ. J’avais dit adieu au colonel hier au soir.
Je suivis sur ma jument la marche lente des chameaux jusqu’à ce qu’étant enfin arrivés en vue des broussailles de tamarix que l’on a cru pouvoir nommer « forêt » de Saada, je fis partir ma monture au trot et j’arrivai au bordj de Taïr Rassou.
Le kaïd Si Khaled était absent, mais il revint bientôt ; il avait été en cherche de sangliers et rentrait sans en avoir vu un seul. — Ce fut peut-être là la raison de son accueil froid ; car il ne me fit servir qu’une berboucha qu’à la vérité il partagea avec moi. — Je n’avais du reste que quelques moments à lui consacrer, et je repartis de suite pour arriver à Chegga avant la nuit.
La route de Tougourt sur laquelle je marchais est assez bien tracée, surtout depuis que des voitures y sont allées. Aussi n’avais-je guère crainte de me perdre.
J’arrivai à Chegga après le coucher du soleil. J’y trouvai, outre M. Lehaut, des officiers du bataillon avec qui j’avais fait connaissance à Tougourt.
Les chameaux arrivèrent pendant la nuit.
Je dois noter que sur la route, un peu après la rivière, j’ai rencontré cinq ou six petits monuments en forme de pyramides et une tombe, le tout rassemblé sur un espace de quelques mètres carrés ; c’est un monument élevé par les Oulad Moulet, pour éterniser le souvenir d’une défaite que leur a infligée en cet endroit le chérif.
2 février.
Je ne suis pas parti de bon matin. J’ai été voir, avec M. Lehaut[27], le quatrième puits qu’il est en train de finir, espérons-le.
Parti encore aujourd’hui en avant du bagage, j’arrivai d’assez bonne heure à Oumm-et-Tiour.
Oumm-et-Tiour est un petit village arabe, créé par les Français[28]. Il compte aujourd’hui 28 maisons habitées et une mosquée remarquable à cause de son beau minaret. On y compte plusieurs centaines de palmiers âgés de deux à trois ans, qui vont donc porter leurs fruits l’année prochaine. — Je crois que la plupart des habitants sont des Selmia.
Chegga, au contraire, qui doit aussi son existence aux puits artésiens de M. Lehaut, ne compte encore qu’une quinzaine de maisons au plus, en comptant celles qu’occupent les forges, les employés, etc... Chegga n’a pas de palmiers, et c’est la première année qu’on y ensemence.
3 février.
Aujourd’hui je me rendis à Merhaier, la première oasis de l’Oued-Righ, en venant du nord.
Le cheikh étant absent, je me vis sur le point de manquer de guides pour traverser le pays désert qui sépare ce point de l’Oued-Souf. Cependant, heureusement pour moi, le cheikh arriva dans la soirée, et, après avoir lu la lettre du colonel Séroka, il me dit que le lendemain je pourrais partir à l’heure qui me conviendrait, avec cinq hommes à pied comme escorte et un guide à cheval.
Les plantations de palmiers de Merhaier, arrosées par des sources artésiennes, sont, du moins dans cette saison, très pauvres en produits de potager. Les arbres fruitiers y sont même fort rares ; c’est à peine si on y voit un figuier et un pêcher égarés.
Les eaux des fossés abondent en grenouilles.
Les Rouâgha dont la race commence ici, sont remarquables par leur physique et surtout par leur teint, qui approche beaucoup du type nègre. Certains d’entre eux sont même plus noirs que les gens du nord du Haoussa (Madja, etc.). Les femmes se vêtissent de bleu. Elles ne mettent rien d’autre sur leur tête que leur vêtement ou haïk, absolument comme on peint la madone. — Mais combien peu d’entre elles pourraient laisser un doute à ce sujet et jouter de grâce et d’élégance de formes avec les portraits de Raphaël ! Les femmes me paraissent jouir de la liberté à laquelle elles ont droit.
4 février.
Après avoir écrit quelques lettres et rassemblé mon monde, je me mis en marche pour l’Oued-Souf.
Nous primes d’abord la direction de l’Oued-el-Khorouf, qui n’a d’autre importance que celle d’un canal de décharge des eaux de l’oued Righ dans le chott Melghigh. Nous nous arrêtâmes à ’Ain ed ’Daouira, petit bassin circulaire occupé par des roseaux et autres plantes aquatiques. C’est probablement un « puits mort ». Nous fîmes là notre provision d’eau douce (?) et coupâmes l’Oued-el-Khorouf.
Nous nous rapprochâmes alors du chott, dont nous avions gardé la nappe brillante sur notre gauche, avec les petites oasis de palmiers de Choucha, Dindouga et de Wousli, cette dernière isolée au milieu des eaux du chott.
Nous continuâmes à travers un pays, qui tantôt apparaissait sous l’aspect du chott avec son terrain meuble, composé de sable quartzeux mélangé de sel et d’argiles, tantôt nous obligeait à traverser des lignes de franches dunes de sables.
Enfin nous nous arrêtons dans le Sif bou Delal.
5 février.
La direction générale de la crête des dunes du Sif bou Delal est de 147° magnétique ; c’est-à-dire qu’elles ont été formées sous l’influence d’un vent du nord-ouest ou à peu près.
Ma caravane se compose de quatre Rouaghas commandés par un Arabe, tous à pied et armés de leur long fusil. Ils portent eux-mêmes leurs vivres, composés de farine et de dattes, avec une petite provision d’eau. Le guide, un « monsieur » boiteux, est en revanche monté sur un cheval qu’il ne peut gouverner, et qui adresse de temps en temps des compliments à ma jument. Mes deux Souafas ne quittent ni leurs fusils ni leurs chameaux, et lorsque leurs animaux veulent descendre la pente des dunes, ils se suspendent à leur queue pour faire le contrepoids des bagages.
Aujourd’hui nous atteignîmes, vers midi, les dunes de Gasbiya, du moins nous nous en arrêtâmes à 1 kilomètre, car je jugeai inutile de les gravir, l’ógla[29] qui existait autrefois au nord des dunes étant sèche depuis deux ans. Je pris des visées de boussole sur les dunes de Gasbiya et sur les sables de Retmaya, lesquels ne présentent pas de sommets.
Nous continuâmes ensuite notre route en prenant une nouvelle direction, parce que la visite à Gasbiya nous avait obligés à nous détourner de la route du Souf pour appuyer au nord.
Je ne fais pas une description plus longue de notre route d’aujourd’hui dont les détails se trouveront dans l’itinéraire. Je me borne à dire que nous n’eûmes d’autre aventure que de rencontrer les traces de pas de deux hommes, ô miracle ! dans cette solitude. — En revanche, les empreintes de pas de gazelles, de lièvres, de gerboises et de djird[30] étaient moins rares.
Presque toute la route dans les sables.
6 février.
Nous avons voyagé toute la journée dans une région de dunes désertes. Ce fut un travail pénible pour les bêtes et pour les hommes.
Ces dunes ne sont pas très hautes et affectent une forme allongée comme les vagues de la mer. Elles doivent évidemment leur existence à la prédominance des vents du nord-ouest ; ce qui viendrait confirmer l’opinion de ceux qui veulent que les vents alizés règnent dans ces parages[31]. — Les dunes se trouvent distribuées par zones assez larges, séparées entre elles par des espaces relativement unis qui prennent le nom d’oueds.
La végétation de cette région est composée principalement d’àlenda et de drin. L’arta, le dhomrân, le harmel, etc., s’y trouvent aussi, mais en bien moins grand nombre.
Le vent soufflait avec violence, enlevant le sable et ajoutant un fort désagrément à celui du voyage dans un pays aussi désert, aussi monotone.
Après avoir traversé une zone de dunes appelée le Medheheb-el-Charguia, par opposition au Medheheb-el-Garbiya que nous laissions à droite, nous arrivâmes dans les dunes de Messelmi, qu’il nous fallut gravir et descendre pendant quelque temps jusqu’à ce que nous arrivâmes aux puits du même nom. — Ils sont tous comblés ; les Arabes me disent dans leur langage expressif : « Le vent les a ensevelis ».
Quoique déjà bien épuisés, nous continuâmes notre route avec énergie, et, après avoir traversé un « oued », nous atteignîmes les premières dunes de Medjigger. Ces dunes, quoique de la même nature que les précédentes, sont néanmoins plus élevées.
Nous arrivâmes enfin aux puits, peu de temps avant le coucher du soleil. Les puits de Medjigger sont entourés de maçonnerie.
J’écrivis ce soir trois lettres, entre autres au colonel Séroka et à mon père ; je fis quelques observations, mais lorsque je voulus observer le passage de Jupiter au méridien, je m’aperçus que je m’y étais pris trop tard, l’astre commençait à baisser.
J’attends jusqu’à passé minuit pour observer la lune.
7 février.
Notre journée nous mena à travers une région couverte de zones de petites dunes allongées, séparées par des surfaces sablonneuses assez unies. La végétation resta à peu près la même que les jours précédents, si ce n’est que les àlenda devinrent plus communs. — Ce pays est semé de puits ou plutôt de noms de puits, d’endroits où il y avait autrefois des puits, lesquels ont été comblés par le vent.
Le plus remarquable de ces puits, celui qui est le plus connu, est celui de Moui-Tounsi, comblé depuis l’année où le chérif vint par ici.
En sortant des dunes Moui-Tounsi, on entre dans Areg-el-Miyet, sables dont le nom est dû à l’absence de végétation qui les caractérise. Ensuite on arrive sur les plantations de palmiers de Rhamra.
Rhamra était autrefois un village ; aujourd’hui on n’en voit plus que les ruines, et les propriétaires des palmiers n’y viennent qu’à l’époque de la récolte des dattes.
Les plantations de l’Oued-Souf ont un caractère à part. Je vais parler de celles de Guemâr ; si celles d’El-Oued en diffèrent, je les décrirai ensuite. — Les palmiers de Guemâr sont disséminés par petits bouquets dans les interstices des dunes. Ils ne m’ont pas semblé plantés dans une dépression artificielle. De nombreux puits à bascules (en arabe Khattâra) sont élevés dans le voisinage des palmiers pour en faciliter l’arrosage. En été, on les arrose deux fois par jour, matin et soir ; en hiver, je crois qu’on ne le fait qu’une seule fois. A 2 heures de la nuit environ, les travailleurs quittent Guemâr à grand bruit et vont aux palmiers travailler à ôter les sables d’autour des troncs, car le sable empiète sans cesse sur les plantations. Ils choisissent pour cela la nuit, même en hiver, afin d’éviter la chaleur du jour. Malgré ces soins, les sables enterrent beaucoup de palmiers dont on voit les troncs dénudés et morts.
En approchant de la ville, nous entrâmes dans une plaine unie sans sable, un sahen ; les puits devinrent beaucoup plus fréquents ; nous avions, à la droite, de petits jardins carrés entourés d’une haie de branches de palmiers et possédant presque tous un puits à bascule, et souvent encore une petite cabane aussi en branches et troncs de palmiers. On y voyait surtout des cultures de tabac.
Enfin nous arrivâmes à Guemâr.
Je dois parler d’un petit incident amusant qui nous arriva avant que nous fussions arrivés à Moui-Tounsi. — Mes guides souafa avaient découvert des traces de pas et se montraient inquiets ; enfin ’Oina, qui me précédait, se retourna vers moi et me dit d’une voix trop émue : « Regarde, voilà du monde là-bas vers le sud. » J’eus beau écarquiller mes yeux, je ne pus rien apercevoir. Mon homme prit son fusil et se mit à délier la bande d’étoffe qui entourait la batterie. Je le priai de se tenir tranquille et de ne pas faire de préparatifs guerriers tant qu’il n’aurait pas vu autre chose qu’un chameau, car c’était là ce qu’il appelait « du monde ».
Nous finîmes par arriver sur deux chamelles, agenouillées derrière un buisson, et nous pûmes voir leur maître, effrayé, s’enfuir à toutes jambes. Nous le rappelâmes en lui faisant des signes de paix. Il revint. C’était un vieillard toroud, à belle barbe et belles moustaches blanches. Il gardait les troupeaux de moutons et de chèvres et les deux chamelles que nous avions découvertes. Ce brave homme n’avait qu’une gandoura un peu courte pour tout vêtement ; il s’approcha à genoux de mes Souafa (pour ne pas se découvrir), fuma une pipe avec eux, et, après avoir échangé les nouvelles, nous reprîmes notre course vers Guemâr.
Je reviens donc à notre arrivée dans cette ville.
Je fus reçu avec un zèle prodigieux de la part des quatre cheikhs, qui remplacent les huit membres de l’ancienne Djemâa. On me gêna même par la persistance que l’on mit à me nourrir, à me tenir compagnie, etc., par les protestations nombreuses qu’on me fit. — La visite du Qadhi me fut bien agréable. C’est un homme instruit et civilisé, qui me donna de bons renseignements historiques, et me promit de me faire une copie d’un livre du cheikh el ’Adouâni, qu’il m’enverra à Biskra.
Je fus logé dans la maison du cheikh Abd-el-Kader qui est un gros vieux bonhomme de soixante-dix ans, à voix de stentor. — Il veut à toute force être mon ami.
Guemâr est une ville de 4.000 habitants environ. Les maisons sont presque à hauteur d’homme, et de maigre apparence. Cependant elles doivent être solides, étant bâties de pierres[32] et de chaux. Les toits, surmontés de petits dômes, sont d’un effet original. Les murs des maisons ne sont pas crépis ni égalisés, mais le tout paraît blanc. Il y a très peu de maisons réunies. La ville possède un petit marché, quelques boutiques et plusieurs mosquées, y compris une zaouia qui est le plus beau monument de Guemâr.
Les habitants de Guemâr sont une race paisible et laborieuse, je crois. Ils se couvrent la tête d’un haïk simple ou d’un petit turban blanc. Les cordes en poil de chameau ne sont pas ordinaires. Les femmes ont un type à part qui n’est ni celui des Arabes nomades, ni celui des femmes de l’Oued-Righ. — Les hommes m’ont paru avoir des physionomies rappelant celles des Béni-Mezab, et cela s’explique par les données historiques que je présenterai.
Les tribus de Guemâr sont : les Ouled-Bou’Afi, les Ouled-Abd-el-Kader, les Ouled-Abd-es-Sadiq avec la petite tribu des Ouled-Mousa, leurs frères, les Ouled-Hôwimen. Ces quatre tribus ont chacune leur chef.
La tradition rapporte que l’Oued-Souf était autrefois un véritable oued, dans un pays sans sables, que les premières plantations de palmiers étaient aussi dans ce pays avant que les dunes ne s’y fussent formées. — Les dunes arrivèrent ensuite, poussées par les vents de l’est qui dominent ; on peut voir maintenant où elles sont parvenues.
Cette tradition confirmerait l’hypothèse de l’extension du Palus Tritonis. Les sables formaient le fond de la mer et, à mesure qu’elle recula, ils furent soumis à la force du vent[33].
Les Ouled-Hamid sont les premiers Arabes qui s’établirent dans l’Oued-Souf ; c’étaient des Qoreich ; ils quittèrent la Syrie au temps de Sidna’Otman ben ’Affan.
Les Arabes aujourd’hui nommés Toroud[34] vinrent du Caire où ils s’étaient révoltés ; ils allèrent jusqu’à Jiriga dans le Djérid, mais le souverain de Tunis les expulsa à cause des troubles qu’ils occasionnaient. — Ils prirent le nom de Toroud sur la route du Souf où ils rencontrèrent un vieillard de ce nom, qui consentit à devenir leur chef à cette condition. Ils eurent de longs combats à livrer aux ’Adouan pour s’établir dans le Souf où ils vécurent ensuite tous ensemble.
La population première du Souf était des Abadiâ[35]. Les Zenata y eurent une ville, c’est ’Amich.
Les habitants de Guemâr suivent la secte du marabout de Tolga, dans les Zibân ; quelques-uns sont Tedjinis.
8 février.
Aujourd’hui, je pris un plan grossier de la ville. En partant de Guemâr, nous arrivâmes bientôt devant Tarhzout, qui est bien plus petite. On voulut m’y retenir pour la nuit. Ensuite nous arrivâmes à Kouinin où les mêmes offres me furent faites. Kouinin est peut-être aussi grande que Tarhzout ou un peu plus.
Entre Guemâr et El-Oued, on a toujours sur la gauche des bouquets de palmiers disséminés dans les intervalles des dunes. A droite, des puits en assez grand nombre et quelques carrés de culture.
Entre Kouinin et El-Oued je rencontrai le khalifa qui était venu au-devant de moi avec trois cavaliers ; je montai sur un de ses chevaux, un peu fringant, et nous atteignîmes bientôt El-Oued.
Le khalifa malheureusement a des appréhensions pour la sécurité des routes du Djérid.
9-10 février.
El-Oued est une ville d’environ 6.000 habitants, de même construction que Guemâr ; seulement elle possède en plus une mosquée à minaret élevé, et un bordj pour le khalifa. Les maisons sont composées en grande partie, d’une cour dans laquelle est dressée une tente et qui contient encore une hutte ou un hangar de branches de palmiers. Les Ouled-Hamed habitent un quartier un peu à part, à l’est du bordj du khalifa.
Outre les habitants de la ville, El-Oued possède encore un petit nombre de tentes de nomades Harazlia et Nouail ; il m’a été dit que, s’il se trouve quelques jeunes veuves parmi eux, elles n’ont aucune prétention à des mœurs sévères.