WeRead Powered by ReaderPub
Journal de route de Henri Duveyrier cover

Journal de route de Henri Duveyrier

Chapter 6: CHAPITRE II
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A day-by-day travel journal recording explorations across the Algerian and Tunisian Sahara, combining practical route descriptions, landscape and climate observations, and detailed notes on local settlements, customs, and material culture. The author catalogs plant distributions and geographical features, reports encounters and trade links, and records logistical challenges and bouts of illness. Editorial additions supply biographical context, textual notes, botanical cross-references, and indices to aid consultation. The work balances concise field immediacy with scholarly annotation, offering a serialized account useful to readers interested in travel narrative, ethnography, and regional natural history.

Le bordj du khalifa a été bâti d’après un dessin du capitaine Langlois ; c’est un carré défendu à l’est et à l’ouest (à deux angles seulement) par un bastion carré, dont l’un renferme la prison, qui est plus belle que la plus belle maison de la ville.

Les vêtements sont les mêmes que dans le reste du Souf.

Les nègres ne se voient que très rarement.

Les Juifs sont au nombre de quarante-sept, répartis dans onze maisons. Ils font d’assez bonne anisette.

Il y a ici des communications fréquentes avec l’étranger, Ghadâmès, le Nefzaoua et le Djerid, Tunis même. Il y a aussi quelques marchands de Ghâdamès et plusieurs du Djerid.

Je me décide à aller à Ouarglă par la route directe.

Les plantations d’ici sont dans des cavités creusées entre les dunes ; les arbres ne sont pas arrosés, leurs racines trempant dans l’eau de la couche souterraine. On prétend que les Souafa ont voulu m’en imposer en me disant qu’ils arrosaient leurs palmiers[36].

11 février.

J’ai enfin pu partir aujourd’hui.

Mais, avant de partir, je dois terminer mes notes sur El-Oued par la mention des prix des objets que le hasard m’a fait voir. Les cotonnades anglaises avec le nom de John Rose et qui viennent de Tunis se vendent 15 fr. la pièce de 75 draa[37]. Le musc de la Mekke, venant de l’Inde, se vend, du moins j’en ai acheté à 1 fr. l’ouzena[38]. Ordinairement il est plus cher. J’ai acheté à un prix ordinaire un haïk djeridi arrivé la veille, pour 47 fr. 50.

Les poules sont bon marché : j’en ai acheté sept à 1 fr. pièce, j’ai eu dix-huit œufs pour 50 centimes.

Le khalifa ne veut pas me laisser partir sans me donner des oranges venant de Tunisie et un œuf d’autruche.

En sortant d’El-Oued, nous avons suivi la route de Temassin pendant quelque temps jusqu’au puits situé dans la dépression de Haouad-Tounsi. Les dunes que nous avons à traverser, les plus hautes que j’aie vues dans cette partie du Sahara, sont dépourvues de végétation.

Du puits ci-dessus nommé, nous plongeâmes vers le sud. La caravane que je suivais et pour laquelle j’avais attendu un jour à El-Oued, voulut choisir la voie la plus courte par Bir-Righi et Matmata, mais comme j’avais intérêt à voir la route de Hassi-Omran, je fis route à part, menaçant de rendre compte au khalifa de ce que feraient les autres membres de la caravane. Néanmoins nous nous séparâmes.

Ce jour-là, nous n’allâmes guère plus loin ; après avoir voyagé quelque temps dans des dunes de peu d’importance, séparées par des oueds ou espaces de sables unis et plus garnis de végétation, nous campâmes pour coucher.

Déjà, ce soir, des députés de la caravane viennent pour parlementer. Je les renvoie sans rien changer à ce que j’ai dit hier.

12 février.

Toute la journée peut se résumer en ceci : nous avons traversé une succession de zones de dunes basses et d’oueds, comme je les ai décrits précédemment. La végétation est aussi celle des sables du nord de l’Oued-Souf : genêts retem, Ephedra et drin. Seulement je remarque quelques plantes nouvelles qui sont : ezal, markh, arabia, et le lebin que j’avais oublié de noter parmi les plantes du nord de l’oued.

J’ai monté à chameau hier et aujourd’hui. On conduit ma jument sans selle par la bride ; je veux qu’elle se fatigue le moins possible et que sa blessure se repose.

J’ai oublié de noter que j’ai trois chameaux, deux chameliers, dont l’un est le guide, et un domestique du khalifa, qui est bon cuisinier, et partant très précieux. — Les chameaux et leurs maîtres me coûtent en tout 45 fr. d’El-Oued à Ouarglă.

13 février.

Nous n’avons fait qu’une très petite journée. J’ai voulu passer la nuit au puits de Sidi-el-Bachir pour en prendre la latitude.

Nous n’avons eu que peu de sables à traverser et cela seulement dans la Chara de Sidi-el-Bachir que nous avons longée longtemps et enfin traversée pour arriver au puits.

La végétation a été la même que précédemment, sauf l’apparition de halma et de sefâr (graminées) ; le drin et le markh dominaient.

A notre arrivée au puits, nous y avons trouvé deux Touaregs avec leurs enfants et un esclave qui abreuvaient leurs chameaux. Ce sont des gens du Matmata, en route pour El-Oued où ils vont acheter du grain.

Ils nous donnent la nouvelle que, hier ou avant-hier, les Oulad’Amar (Oued-Righ) ont eu une querelle avec les Chaànba de Ouarglă, à cause de leurs chameaux. Un des gens des Chaànba, un homme marquant, a été tué. Les deux tribus sont sur le point de s’attaquer.

Aujourd’hui j’ai vu, sur le sable, les traces d’un petit carnassier que nos guides appellent sefchi سڢشى, qu’ils dépeignent comme tigré de blanc et de noir. C’est peut-être une espèce nouvelle.

Je suis tout à fait guéri de mes douleurs rhumatismales dans les épaules. Mais je subis le soir une diarrhée épouvantable. L’eau du puits a un plus mauvais goût que celle des précédents, mais elle est supérieure à celle de Tougourt.

14 février.

Nous avons quitté le puits ce matin et avons voyagé dans l’oued Sidi-el-Bachir, ayant pendant longtemps, à notre gauche, les sables du Ghourd de Saàdiya.

Nous traversâmes la Chouchet el ’Anz et continuâmes dans une région « d’oued » sans que la végétation donnât lieu à d’autre remarque que celle de l’apparition de l’àlga.

Je remarquai quelques affleurements de calcaire compact.

Nous nous arrêtons, ayant devant nous, à l’horizon, les sables de Sayyâl.

15 février.

Aujourd’hui une courte marche à travers une région assez sablonneuse, principalement couverte d’àlenda, de drin et de hād, nous mena au puits de Oulad-Miloud ; quoique nous y fussions arrivés de bien bonne heure, je résolus de m’y arrêter jusqu’à minuit pour obtenir la latitude du lieu.

Après midi, nous continuâmes la marche pour arriver bientôt dans le voisinage du puits aujourd’hui comblé de Sayyâl, dont nous avions les dunes à une petite distance à droite. Nous vîmes à 5 ou 600 mètres à gauche le puits de Bey-Sâlah dont l’eau est salée et beaucoup moins bonne que celle du Hassi-Miloud.

Après avoir dépassé cette région vers la fin de la journée, je fus surpris de voir un changement notable dans la végétation, qui se composait de bāgeul, dhomràn, zeita, drin et sefâr.

Je me couche presque sans rien manger, malade de fatigue, car la marche accélérée de nos chameaux m’avait beaucoup secoué, et, par suite, courbaturé.

16 février.

Une courte marche nous amena dans l’Oued-Sîdah, que j’avais soupçonné auparavant être le bas de l’Oued-Igharghar. Mais il ne peut en être ainsi, cet oued étant, comme tous les autres, une simple région délivrée des sables, sans pente régulière[39], etc.

Nous y trouvâmes d’abord un petit nombre de chameaux conduits par un jeune garçon très gai, qui paraissait tuer le temps en chantant et qui répondit de bon cœur (chose rare) à toutes les questions que je lui fis adresser. Il menait ses chameaux à un puits nommé Rebahaya qu’il nous dit être à moins d’une demi-journée au sud, et il allait fort lentement.

Nous rencontrâmes plus loin deux voyageurs venant de Ouarglă avec deux chameaux. Ils nous apprirent que la ville était moins éloignée que nous ne le pensions et que nous y arriverions facilement demain.

Nous entrâmes ensuite dans un bassin entouré de hauteurs de tous côtés, et, après l’avoir traversé, nous nous arrêtâmes pour déjeuner à El-Bouïb qui, comme le nom l’indique, n’est autre chose que l’endroit où l’on sort du bassin : c’est sa porte.

Là commence le terrain de Hamāda, remarquable surtout par la nature de sa végétation rare et rabougrie, réduite à quelques petites touffes de bāguel et de sefâr, et à son sol uni quoique en partie sablonneux.

Nous longeâmes, à une certaine distance, des chaînes de hauteurs que nous avions sur la gauche et nous nous arrêtâmes avant de les avoir dépassées. Cette plaine se nomme Sahan-er-Remâda.

La jument n’a plus de drin aujourd’hui ; je lui ai fait ramasser un certain nombre de touffes de sefâr.

17 février.

Nous avons d’abord voyagé sur la hamāda, longeant la même chaîne de hauteurs que hier, puis nous sommes entrés dans une immense région unie, à sol dur, à maigre végétation de bāguel et coupé à de grandes distances par des chaînes de gour plus ou moins étendues[40].

Après avoir marché longtemps dans cette région, nous finîmes, vers le déclin du jour, par apercevoir une chaîne de hautes dunes que nous fûmes obligés de contourner, et, après l’avoir traversée à un endroit aisé, nous trouvâmes à notre droite une petite oasis de palmiers : nous venions d’entrer dans le bassin d’Ouarglă.

Cependant il fallut encore une longue marche dans un terrain totalement dépourvu de végétation, avant d’atteindre les palmiers d’Aïn Beidha à travers lesquels nous marchâmes quelque temps, ayant à notre droite la longue oasis de ’Ajāja[41]. — Nous coupâmes ensuite la sebkha qui entoure Ouarglă et, après des détours le long des palmiers de la ville, nous y entrâmes par Bab es Soltan au coucher du soleil, lorsque le mueddin appelait à la prière.

On tarda assez longtemps à venir au-devant de moi, et j’en fis de graves reproches aux chefs de la ville, avec lesquels du reste j’ai été en relations très froides pendant le court séjour que j’ai fait à Ouarglă[42].

On me donna une maison dans une rue appartenant aux Mezabites. C’est une grande bâtisse un peu en ruines aujourd’hui, mais encore très habitable et parfaitement appropriée aux besoins d’une grande famille indigène. Elle a des arcades, mais en moins grand nombre que les maisons du Mezâb.

[13]Peut-être la peuplade des Mbou, signalée au S.-E. du Baguirmi, ou plutôt celle des Mboumi, nègres païens des provinces de Ngaoundéré et de Tibati, Adamaoua. (Cf. Mizon, les royaumes foulbé du Soudan Central, Annales de Géogr., 1894-95, IV, p. 355, et Nolte, Bericht über einen Besuch beim Sultan von Tibati, Deutsches Kolonialblatt, 1900, p. 285.)

[14]Les Koana de Barth (Reisen, t. II, p. 696).

[15]Nom d’une région du Kanem septentrional, et d’une tribu du Bornou occidental. Il s’agit sans doute de la première, car Barth (IV, p. 35) mentionne les affinités linguistiques de la seconde.

[16]Les Makari de Barth.

[17]Probablement les Nguizzem de la carte ethnographique de Nachtigal. (Völkerkarte von Bornu, Sahara und Sudan, t. II).

[18]Le rayon de ces importations d’esclaves s’étendait donc des pays bambaras jusqu’au S.-E. du Baguirmi et au Ouadai. Rien ne montre mieux le prodigieux mélange ethnique opéré par les ventes et reventes successives de nègres sur les routes du désert.

[19]On sait que l’oued Biskra est ordinairement à sec, et que des sources, qui arrosent la ville, sourdent dans son lit.

[20]Voir Mollusques terrestres et fluviatiles recueillis par M. Henri Duveyrier et décrits par M. J.-R. Bourguignat. Supplément aux Touaregs du Nord. Paris, 1864.

[21]Température d’après M. Lahache : 45°,8. (Étude hydrologique sur le Sahara français oriental. Paris, 1900, p. 26.)

[22]Voir, sur ces poissons de l’oued Rir, Documents relatifs à la mission Choisy. III. Hydrologie du Sahara algérien, par M. Rolland, ch. III, p. 270-283. (Paris, 1895, in-4.)

[23]khez.

[24]Température au 22 mars 1861 : 18° C. (Ville, Voyage d’exploration dans les bassins du Hodna et de Sahara. Paris, 1868, p. 207.)

[25]Il semble y avoir ici une méprise ; bou choucha, d’après le catalogue de M. F. Foureau, p. 10, n’est pas synonyme de guendoul, et désigne diverses espèces de sauge.

[26]M. Colombo fut le fidèle collaborateur du Bureau central météorologique de France pour la station de Biskra.

[27]Sur les campagnes de forages artésiens du lieutenant Lehaut, voir Rapport du colonel Séroka, Revue algérienne et coloniale, 1859, p. 354-372, et Ville, ouvr. cité, p. 295 et suiv. Les trois premiers sondages de Chegga fournissaient déjà environ 800 litres à la minute. Celui dont il est question ici fut poussé à 150 mètres et donna 100 litres à la minute. (Rev. alg. et col., 1860, III, p. 548.)

[28]« Avant le percement des puits artésiens, la plaine présentait l’aspect désolant du désert ; pas une goutte d’eau. » (Jus, Notes sur le Sahara, Rev. alg. et col., 1859, p. 51.)

[29]Ogla, Oglat : réunion de plusieurs puits en un seul point, où l’eau est très rapprochée du sol (F. Foureau).

[30]Rat rayé (Mus barbarus).

[31]Duveyrier a vu plus tard que les vents variaient avec les saisons.

[32]Les pierres sont des cristaux de chaux. H. D.

[33]C’est la première idée qui vienne à l’esprit lorsqu’on aborde le désert des sables. (Voir les théories analogues, Schirmer, le Sahara, p. 4.) Dans la suite de son voyage, Duveyrier devait changer de manière de voir : « la source de production des sables la plus considérable, si ce n’est l’unique, est la désagrégation des roches ». (Les Touaregs du Nord, p. 38.)

[34]Ou Troud. Cf. Ibn-Khaldoun, Hist. des Berbères, I, p. 155-156, sur l’origine des Troud et des Adouan, branches de la tribu arabe des Soleïm.

[35]Les Abed d’Ibn-Khaldoun (ibid., III, p. 145).

[36]Ils arrosent cependant les jeunes plants (voir Vatonne, Mission de Ghâdamès, p. 303, etc.).

[37]Draa, mesure de longueur variant de 0m,47 à 0m,67. Ces mesures sont celles de Tunis. Le draa-arbi, en usage pour les tissus de coton, est de 0m,47 ; il s’agit donc ici d’une pièce de 35 mètres.

[38]1/16e d’once de Tunis. Duveyrier l’a évaluée ailleurs à 31 grammes 8. (Notice sur le commerce du Souf dans le Sahara algérien, Revue algérienne et coloniale, novembre 1860.)

[39]C’est, en réalité, un bras de l’ancienne zone d’épandage de l’Igharghar, devenu presque méconnaissable. Les progrès de la dénudation en ont fait une simple dépression allongée à sol de reg. (Cf. Foureau, Au Sahara, mes missions de 1892 et 1893, carte.)

[40]C’est la zone des dépôts rouges tertiaires érodés et nivelés par les eaux quaternaires, celle que M. Flamand nomme zone d’épandage des oueds Igharghar et Mya, et qu’on appelle d’ordinaire région des gour, du nom des buttes (débris de plateau) qui en émergent.

[41]Une des forêts de palmiers d’Ouarglă. Le nom d’Aïn est réservé ici aux puits artésiens qui les arrosent.

[42]Ceci ne doit pas surprendre. Ouarglă avait été à la dévotion du chérif Mohammed-ben-Abdallah ; soumise une première fois en 1853, elle avait de nouveau fait accueil au chérif lorsqu’il avait reparu l’année suivante, si bien que, malgré la défaite et la disparition du chef insurgé (1854) on avait jugé bon d’y envoyer le général Desvaux avec une colonne en 1856. En somme, l’oasis obéissait aux nomades, qui, eux, obéissaient aux Ouled-Sidi-Cheikh, dont la fidélité — exception faite de Si-Hamza — restait toujours douteuse.


CHAPITRE II

OUARGLA ET TOUGOURT

18 février.

J’ai fait de longues promenades dans Ouarglă. J’ai d’abord visité le marché, très salement tenu ; il avait à peine de la viande et du grain à vendre, et aussi un peu de goudron. Les vendeurs étaient des Chaànba et des gens d’El-Oued.

Ensuite mon faible d’antiquaire m’a fait diriger mes pas vers la kasba, c’est-à-dire vers le grand espace occupé par les ruines de l’ancien château des sultans. Cette kasba m’a paru faire une petite ville à part ; elle avait une porte encore debout comme celles de la ville ; la distribution des appartements était assez resserrée, et par conséquent il y en avait des quantités considérables. Tout cela est aujourd’hui inhabitable, mais peut-être pourrait-on encore en faire le plan.

Les rues d’Ouarglă sont étroites, bordées de maisons hautes comme celles de l’Oued-Mezăb, avec des portes surmontées et encadrées de grossiers dessins, ornées quelquefois d’un œuf d’autruche ; enfin on y lit de petites inscriptions en caractères peu élégants, comme لا اله الا الله ou bien نصر من الله. La ville possède de nombreux passages voûtés, qui présentent pour l’été d’agréables lieux de repos pendant la chaleur du jour.

Il y a deux mosquées avec leurs minarets ; elles sont peu distantes l’une de l’autre.

Les trois tribus des Beni Sisin, des Beni Brahim et des Beni Ouaggin se partagent la ville ; une colonie importante de Beni Mezāb habite le quartier des Beni Sisin. Cette colonie a un intérêt historique très grand.

J’ai eu beau m’enquérir avec un soin tout particulier de documents historiques, partout on m’a répondu qu’il n’en existait aucun. Cette unanimité dans l’assertion, venant même d’ennemis réciproques, des exploitants et des exploités, me fait croire qu’elle n’est que trop vraie.

J’ai vu Mouley ’Abd-el-Kader, le fils du dernier Sultan d’Ouarglă ; c’est un jeune homme incapable de gouverner et d’un caractère frisant l’inanité d’esprit.

Dans mes promenades, je me suis vu interpeller de but en blanc pour demander justice des exactions sans nombre des « marabouts[43] » secondés par les cheikhs et les kaïds qui partagent le profit. Ces désagréables discours m’ont été tenus plus d’une fois. On m’a, de plus, apporté deux écrits anonymes, contenant des plaintes formulées, en me priant de les faire parvenir au « maréchal[44] ».

La population d’Ouarglă est de couleur plus que basanée ; les Khammâmès ou cultivateurs sont aussi noirs que des nègres du Haoussa ; les gens de sang noble sont quelquefois plus blancs, mais pas toujours, car j’en ai vu qui ressemblaient presque à des nègres. Les Beni Ouarglă conviennent eux-mêmes que leur couleur vient des nombreuses négresses qu’ils ont prises autrefois et prennent même encore maintenant[45].

On me dit qu’il vient ici des caravanes de Rhât, de Goléâ, d’Insâlah.

Dernièrement (il y a peu de jours), les grands de Goléâ, entre autres Bel-Lechheb, sont venus auprès de Sidi-Zoubir. Maintenant le marabout est à Metlili ; je serais curieux de savoir pourquoi.

Il paraît que Sidi-Zoubir[46] « mange » le pays, exige des impôts extraordinaires et une dîme sur tous les produits du pays. Ces différentes contributions sont, bien entendu, pour son propre compte. Plusieurs familles d’Ouarglă ont émigré à Tunis, pour ce motif.

19 février.

Nous avons quitté Ouarglă dans la matinée avancée, parce que j’ai employé plusieurs heures à écrire des lettres.

En quittant la ville et après avoir traversé la sebkha, moins grande et moins déterminée de ce côté que de celui où nous étions arrivés, nous prîmes notre direction à travers une plaine légèrement accidentée, avec végétation de zeita, et nous longeâmes, à 4 ou 6 kilomètres de distance, un grand drâ[47] qui va jusqu’à Negousa.

La nature du pays traversé ne changea qu’en ce que le sol s’aplanit et que la végétation cessa presque entièrement.

Arrivé à Negousa, j’appris d’abord du kaïd, fils du dernier sultan et sultan lui-même, que les chroniques de la ville avaient été emportées lors de la destruction de la ville, il y a cinq ans, par Mohammed ben Abd Allah[48].

Pendant que l’on dressait les tentes, j’ai fait un tour dans la ville, qui est presque entourée de ruines. On rencontre, presque en entrant, des ruines remarquables d’une mosquée, dont toute une partie, avec de hautes colonnes, est encore debout. Je traversai un grand nombre de rues, presque toutes soutenues par des arcs-boutants.

Je vis la kasba, où l’on travaillait à crépir les murs. Elle renferme dans des constructions antérieures plusieurs maisons dont se sert le kaïd. — Du reste, elle est assez bien tenue et appropriée à la grandeur de la ville.

Je vis de loin une zaouia à minaret et dôme blanchis, d’un effet fort élégant. Ce soir, on y fait de la musique, ou, pour parler plus net, on répète deux notes sur une timbale, depuis au moins deux heures.

Les grands de la ville m’ont paru assez convenables.

A mon retour ici, je me livrerai à des études de détail.

J’ai trouvé, à Negousa, deux choses agréables : d’abord un cheval déjà âgé, mais plein de feu et de fantasia, et très haut de taille ; je l’ai échangé contre ma jument en ajoutant 75 fr. Ensuite j’ai trouvé un Chaànba qui connaît le désert entre Ouarglă et Insalah, comme je devrais connaître Paris et qui s’offre à me mener à Insalah moyennant 50 à 60 douros. Nous n’irions que sur le Baten[49], et de là, avec ma lunette, je pourrais voir Zaouïa[50], le premier village du Tidikelt, qui n’en est éloigné que de deux journées.

21 février.

Ce matin, le kaïd vint me rendre visite ; il me fit apporter de nouveau du lait, des dattes et deux poulets. Je le congédiai avant mon départ, craignant de faire sur mon nouveau cheval un peu plus de fantasia que je ne le voulais.

Tout se passa heureusement. Je partis de Negousa un peu tard, et fis d’abord route dans un vaste espace de terrain, sablonneux, parsemé de palmiers isolés et de petites plantations. Nous entrâmes ensuite dans un terrain alternant de la heicha ou petit bois taillis, à sol solide légèrement sablonneux, à la sebkha ou marais salant à sec, avec végétation de broussailles isolées.

Les plantes dominantes furent : la zeita, le dhomrân, le tarfa et le belbâl.

Nous avions, à une certaine distance à gauche, les chaînes d’élévations qui séparent cette région de la hamâda ; je pus distinguer à peine, vers la fin du jour, les embouchures de l’Oued-Mezāb et de l’Oued-Nesa qui viennent aboutir ensemble dans une sebkha qui nous apparaissait blanchissante en deçà des collines[51]. Le brouillard causé par le vent qui soulevait le sable et la poussière dans cette direction ne me permit pas de bien comprendre le détail de ce point intéressant.

Nous arrivâmes, vers 3 heures de l’après-midi, au puits de ’Araïfdji[52], où nous campâmes ayant devant nous la zone de dunes qui portent le même nom que le puits.

J’appris de mes guides que l’on ne perçait plus de puits artésiens à Negousa et à Ouarglă, à cause de la dureté du sol à une certaine profondeur[53]. Les sources existantes sont fort anciennes, on se contente de les nettoyer. D’un autre côté, on me disait à Ouarglă qu’un des tributs qu’exigeait Sidi-Zoubir était le forage d’une source chaque année.

Un de mes guides fut envoyé, il y a quelques années, par Sidi-Hamza à Insalah. Le maréchal Randon avait désiré avoir des Touaregs à Alger[54], et on envoyait une lettre de Sidi-Hamza pour faire les invitations chez les Touaregs Hogar. La lettre fut portée par quelques Chaànba d’Ouarglă. Ils suivirent le cours de l’oued Miya, trouvant de l’eau en quantité dans les rhedir. C’était à l’époque de la maturité des dattes. A Insalah ils furent reçus par les deux grands de la ville, le hadj Abd-el-Kader et le hadj Mohammed, qui leur demandèrent s’ils étaient venus comme mîâd (en ambassade) ou comme marchands. Ils répondirent qu’ils étaient venus pour faire du commerce. Mais lorsqu’ils montrèrent leur lettre, hadj Mohammed entra dans une violente colère, menaça de tuer Sidi-Hamza si jamais il venait à Insalah, « parce qu’il avait osé lui envoyer une lettre des Français » ; il finit par dire qu’il tuerait les six Chaànba qui avaient apporté la lettre. Les Chaànba s’excusèrent habilement, en arabe, et dirent qu’ils n’étaient que porteurs d’une lettre dont ils ignoraient le contenu. Ils échappèrent ainsi.

Je rapporte ce fait pour prouver quels sont les sentiments des gens d’Insalah à notre égard.

21 février.

Nous traversâmes d’abord la zone des dunes d’’Araïfdji, à sa pointe orientale, puis nous entrâmes dans une région passant de la heicha à la hamâda, avec végétation de halhâl, àlenda et dhomrân. Cette plaine, assez unie d’abord, était coupée de chaînes de hauteurs (drà, gour, etc.) ; le brouillard intense qui cachait tout à peu de distance de nous, à cause du sable et de la poussière que le vent soulevait, a peut-être nui à l’exactitude de mes notes topographiques pour ce qui concerne les hauteurs un peu éloignées.

Nous rencontrâmes de nombreux affleurements circulaires de calcaire blanc, absolument semblables à ceux qui m’avaient frappé à mon entrée dans le Sahara, sur la route de Biskra à l’Oued-Mezăb. — Nous dépassons deux témoins (gour) presque entièrement composés de pierre à Jésus feuilletée ; le sol au bas est jonché de calcaire blanc et noir et de morceaux de silex, ou plutôt de quartz compact ou pétro-silex.

Nous voulions passer le puits de Mâmar pour camper plus en avant, mais un des chameaux qui boitait considérablement depuis le matin, s’accroupit ici et on vit bien qu’il ne pouvait guère aller plus loin. Nous restâmes donc au Hassi-Mâmar, près duquel croissaient des tamarix d’une espèce à petites fleurs roses et blanches charmantes. Un des guides partit pour voir s’il ne trouverait pas des Arabes qui lui prêteraient un autre chameau.

Nous campons par un vent terrible dans du sable, de sorte que tous les objets sous la tente en sont couverts en moins de rien. Pour la première fois, on est obligé de faire la cuisine dans la tente.

22 février.

Je résolus aujourd’hui d’atteindre Blidet-Amar à quelque prix que ce fût. Nous partîmes de bonne heure avec un nouveau chameau qu’un des Chaànba avait été chercher. Nous voyageâmes rapidement dans une contrée alternativement de sable et de sebkha. Nous arrivâmes après une courte marche au Hassi-Sidi-Messaoud, mais ne nous y arrêtâmes pas.

Nous longeâmes ensuite de loin des hauteurs nommées Merguet, du nom d’une petite sebkha toute blanche de sel qui apparut bientôt sur la gauche.

Nous vîmes de même, sans nous y arrêter, le petit pâté de dunes nommé Areg-ed-Demm.

Notre marche fut très longue, et le pays parcouru n’offrit qu’un intérêt médiocre. La végétation alternait toujours du zeita au belbâl, au drin et aux autres plantes des sables ou de sebkha que nous avions rencontrées auparavant.

Enfin, vers la fin du jour, nous aperçûmes au loin sur la gauche les hauteurs appelées El-’Anât que j’ai relevées sur ma route de Guerâra à Tougourt. Ce ne fut qu’après le coucher du soleil que nous touchâmes les plantations de l’oasis de Berrâri et lorsque nous arrivâmes aux murs de Blidet-Amar la nuit était déjà venue.

Le cheikh que je fis venir dans ma tente ne me parut pas plus zélé qu’il ne fallait, mais j’avais peu besoin de lui. Cependant il m’apporta, sur ma demande, des œufs, du lait et de la paille pour mon cheval.

Je remarquai pendant le court séjour que je fis à Blidet-Amar (je ne suis pas entré dans la ville), que les murs en « toub[55] » des maisons isolées, situées hors des murs pour recevoir les Arabes nomades à l’époque de la récolte des dattes, sont remplis de coquilles des deux espèces de petits gastéropodes que j’ai déjà observés dans les eaux artésiennes de Tougourt et du nord de l’Oued-Righ.

23 février.

Aujourd’hui, à mon grand désespoir, je trouve la montre de M. Colombo arrêtée et tout à fait dérangée.

Je partis de bonne heure tout seul, laissant ma tente et mes effets en arrière ; quoique le soleil fût déjà à une certaine hauteur au-dessus de l’horizon, je fis tant galoper et trotter mon cheval que j’arrivai à Tougourt une heure avant le déjeuner, c’est-à-dire vers 9 h. du matin.

Mon cheval était tout couvert d’écume, et le kaïd qui fut, avec M. Guillemot, la première personne que je rencontrai, me mena tout de suite dans sa maison ; il fit mettre le cheval à l’écurie et me présenta au capitaine Canat.

Mon courrier est assez considérable et très bon en somme. Je reçois entre autres une lettre de mon excellent maître et ami le Dr Fleischer qui me requiert formellement de comparer les différents dialectes berbères avec les langues égyptiennes. Je ne manquerai pas de le faire[56] ; cela aura deux résultats : 1o de m’indiquer des faits pour la classification des langues berbères ; 2o des faits pour déterminer l’âge relatif des différents dialectes.

Je reçois de M. de Dalmas, chef du cabinet de l’empereur, des lettres de recommandation du Bey de Tunis pour les différents kaïds et aghas de son gouvernement. Comme, d’autre part, je ne puis espérer recevoir mon chronomètre que vers le commencement d’avril, époque du retour du capitaine Langlois à Biskra, je me décide à entreprendre dans le sud de la Tunisie, un voyage de vingt jours à un mois.

Mon bagage arrive, et je fais planter ma tente à la porte de la kasba.

24 février.

Nous employâmes notre après-midi, M. Auer, un lieutenant de la légion, et moi, à faire une partie de chasse dans la Chemorra. — La Chemorra est une vaste dépression couverte de marécages qui s’étend à l’est des plantations de Tougourt et vers le nord.

Nous parcourûmes un des marais de la Chemorra ; nous avions, par endroits, de l’eau jusqu’à mi-jambe, dans d’autres nous marchions presque à sec ; enfin, lorsqu’il fallait traverser de nombreux fossés profonds qui sillonnent les marais en divers sens, c’est à peine si de vigoureux élans pouvaient nous les faire franchir ; nous échouâmes chacun à notre tour, de manière à nous mettre dans l’eau jusqu’à la ceinture.

Je dirai d’abord que notre chasse eut peu de succès ; les canards de Barbarie qui étaient le but de notre course, se levèrent à un kilomètre environ et ne revinrent plus. Les chiens furent mis en défaut par deux chats sauvages qui nous échappèrent. Ces animaux sont gris avec des raies noires ; ils sont un peu plus gros qu’un chat domestique et ont établi leur fort dans les touffes de broussailles et de roseaux des marais ; ils ne craignent pas l’eau, à en juger par leurs retraites quelquefois entourées de fossés qu’ils sont obligés de traverser, et par les nombreuses flaques d’eau qui les environnent. Ces chats viennent la nuit dans les jardins ; ils cherchent leur pâture dans les basses-cours, et en automne, dans les couches de melons et de pastèques. — J’espère pouvoir m’en procurer un avant mon départ de ces contrées.

Les autres animaux des marais sont des flamants de deux espèces, me dit M. Auer ; des bécassines, des sarcelles, des alouettes, des hérons, des bergeronnettes, enfin un tout petit oiseau qui a la langue prodigieusement longue.

Il y a des poissons dans les fossés et dans les mousses aquatiques et conferves vivent les deux espèces de petits gastéropodes de Tougourt ; les mélanies y sont aussi, dit Auer, mais je ne les ai pas trouvées. — Il y a aussi quelques coléoptères d’eau et des libellules. J’oubliais les cousins et les moustiques. Les cousins font une piqûre douloureuse, les boutons qui en résultent enflent prodigieusement et gênent beaucoup. Je suis revenu couvert de leurs piqûres au front, aux yeux, aux joues, aux mains, jusqu’aux mollets. Le tout a été traité à l’eau sédative.

Le sol des marécages se couvre, lorsqu’il se dessèche, de concrétions de sels, dans le genre des pétrifications qui entourent les sources à dépôts calcaires.

La végétation du sol se compose de tamarix, quoiqu’en petit nombre, et d’une quantité de plantes dans le genre du baguel et du belbāl, mais beaucoup plus grosses et juteuses ; ce sont des plantes grasses articulées. — Il y a, en grandes quantités aussi, des joncs qui arrivent aux genoux et qui se terminent par une pointe qui abîme les jambes dans la marche. — L’eau contient un assez grand nombre de mousses aquatiques et de conferves (?).

Pour ce qui concerne les fièvres si renommées de Tougourt, elles arrivent deux fois par an et durent chaque fois un mois ; les moments du fléau sont les mois de mai et d’octobre. Déjà, dans le mois d’avril, il y a sept jours de fièvre[57]. A l’époque des fièvres, les fossés qui entourent la ville et toutes les eaux stagnantes des oasis prennent une couleur chocolat qui approche même de la couleur sang[58]. C’est le signal de l’arrivée de la fièvre. Alors on lâche deux fois par semaine les eaux des saguias dans les fossés qui entourent Tougourt, les habitants préfèrent renouveler ainsi l’eau de ces fossés et laisser leurs palmiers manquer un peu d’eau. Si on ne prenait pas cette précaution, les fièvres seraient beaucoup plus graves[59].

Depuis trois mois que les hommes de la légion et du génie sont à Tougourt, les santés se sont maintenues bonnes ; il n’y a eu qu’un petit nombre de diarrhées aisées à guérir. Ces diarrhées tiennent du reste aux eaux du pays[60] ; moi-même j’en ressens l’effet toutes les fois que je passe ici, et Auer, qui est cependant le doyen de l’endroit, me dit être dévoyé à état permanent. Lorsqu’il éprouve des échauffements (relativement parlant), sa santé s’en ressent.

25 février.

Aujourd’hui le courrier est arrivé. Je suis resté à la kasba pour l’attendre, et j’ai profité de ce repos pour écrire toutes mes lettres. La seule chose intéressante de la journée est que, vers le milieu du jour, le caporal Dhem vint me trouver me disant qu’il y avait sur la terrasse une négresse qui donnait des coups de couteau sur la tête de son enfant.

Je montai et trouvai en effet une des négresses qui se sont réfugiées chez Auer, tenant son enfant d’un mois devant elle et le dorlotant pour l’empêcher de crier ; il avait le long du front, à la naissance des cheveux, cinq ou six incisions qui lui couvraient la tête de sang. Je demandai à la mère ce qu’elle lui faisait, elle me dit que c’était un préservatif contre les maux d’yeux. Elle se préparait à faire encore deux incisions au bas des reins, mais je m’y opposai et j’emportai le rasoir.

26 février.

Encore aujourd’hui je suis resté à la kasba, à faire des observations pour corriger celles d’Auer, et à finir ma correspondance.

Ce n’est que vers le soir que nous sommes partis pour la chasse, nous trois chasseurs ; il s’agissait d’abattre quelques courlis (?), oiseaux qui se tiennent dans les sables aux environs de la ville et qui courent avec une vitesse extraordinaire. Nous ne pûmes pas les approcher ; de mon côté, je tuai deux petits oiseaux (alouettes du Sahara), sans huppe, à couleur pâle, une raie noire près du bord des ailes lorsqu’elles les étendent ; le bec est fort long.

Je cause avec un Targui des Kelrhela (Hogar) de qui j’obtiens des documents itinéraires.

27-28 février.

J’ai été dans les jardins pour observer la température des puits[61].

J’entends parler aujourd’hui pour la première fois d’une singulière maladie des nègres. Il paraît que certains d’entre eux sont sujets à des jours de folie ou de lunatisme, pendant lesquels ils font toutes sortes d’excentricités[62]. On appelle cela Moulā Rās en Haoussa, « bōri ou bōli » et encore « ébĕlīs ». J’apprends encore que les musulmans y sont sujets. Même ceux de ce pays-ci.

Nous faisons une grande promenade à cheval en tournant les plantations au nord et redescendant de l’autre côté de la Chemorra. Nous sommes obligés pour cela de traverser une partie de l’oued Righ, dépression qui à cet endroit a le caractère de sebkha, mais de sebkha peu saline. Les cartes du bureau arabe ont été assez bien faites à cet endroit ; il faut absolument représenter cette dépression sur la carte, mais ne pas la laisser confondre avec un lac.

Nous voyons de nombreux canards, même un flamant isolé.

29 février.

Je reste la matinée à Tougourt et déjeune encore avec Auer et la compagnie, mais j’avais eu la précaution de faire mes adieux la veille. Cependant le kaïd vient à cheval au moment du départ et veut à toutes forces m’accompagner un peu. Je lui dis adieu à la porte de la ville. Cette fois, il paraît avoir fait de grands frais de recommandations à mon sujet. Il s’est mis entièrement à ma disposition.

Nous partons, et laissant un peu à droite deux des villages qui entourent Tougourt, nous passons entre les deux forêts de palmiers, et traversons les marais de la Chemorra dans leur largeur. Peu après, nous entrâmes dans une zone de dunes peu élevées, qui nous conduisit dans un « oued » ou plaine assez unie appelée Oued-es-Sédīri. Comme nous étions partis tard et que cette plaine est assez vaste, je me décidai à planter la tente de bonne heure pour donner le temps à la viande de bœuf de cuire.

La plante qui couvre les endroits à sec de la Chemorra se nomme rhodhdhām[63] ; elle fleurit au printemps, et j’attends mon retour pour en prendre un échantillon.

Ce matin, j’ai sorti mon thermomètre étalon, et j’ai fait des comparaisons avec mon thermomètre fronde 207 et le thermomètre à alcool d’Auer.